Gardeneur, histoire d

Gardeneur, histoire d'un spirite, par G. de Parseval-Deschênes

-

Français
332 pages

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Librairie du Petit Journal (Paris). 1866. In-18, I-327 p..
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Publié le 01 janvier 1866
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Langue Français
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GARDENEUR
HISTOIRE D'UN SPIRITE
PAR
G. DE PARSEVAL-DESCHENES
Prix: 3 francs.
PARIS
LIBRAIRIE DU PETIT JOURNAL
21, BOULEVARD MONTMARTRE, 2 1.
HISTOIRE D'UN SPIRITE
COULOMMIERS. TYPOGRAPHIE DE A. MOUSSIN.
GARDENEUR
HISTOIRE D'UN SPIRITE
G. DE PARSEVAL-DESCHENES
PARIS
LIBRAIRIE DU PETIT JOURNAL
21, BOULEVARD MONTMARTRE, 21
1866
A MONSIEUR LE VICOMTE
HENRI DE BORNIER
GARDENEUR
HISTOIRE D'UN SPIRiTE
I
LA CRAVACHE
Un matin du mois de mai 1860, au fond de
la Bretagne, une jeune fille de haute mine & de
fière tournure suivait à cheval un petit chemin,
de ceux qu'en langage technique on nomme vi-
cinaux, qui aboutissait à un port de mer micros-
copique appelé Argenton.
Beaucoup de lecteurs désirent que le point sur
lequel doivent se passer les événements dont ils
se préparent à lire le récit soit, avant tout, géo-
graphiquement précisé. Nous ajouterons donc,
pour ceux d'entre eux qui l'ignorent, qu'Argen-
ton est un modeste hameau, situé à l'extrémité
nord-ouest du département du Finistère ; qu'il
dépend d'une des communes du canton de Plou-
dalmézeau, et enfin qu'une vingtaine de kilo-
GARDENEUR
mètres seulement le séparent de Brest, chef-lieu
de l'arrondissement. Voilà pour la situation offi-
cielle & administrative.
Au point de vue pittoresque, c'est une jolie
miniature de port de mer. On n'y compte guère
plus d'une quarantaine de maisons, chaumières,
masures ou cabanes. Le tout est très-coquette-
ment éparpillé le long d'une baie en demi-cercle
dont l'Océan découpe gracieusement le croissant.
Deux hautes falaises, placées aux cornes de ce
croissant, abritent Argenton et semblent, comme
de vigilantes sentinelles, veiller sur les barques
nombreuses amarrées au rivage et que balance
la houle.
Un château très-ancien & fort curieux sur-
monte l'une des falaises ; l'autre, d'ailleurs moins
élevée, dresse au-dessus des flots son front nu.
Elle est à pic, déchiquetée, et, de même que sa
voisine, d'une blancheur telle qu'on dirait un
gigantesque bloc de sel cristallisé.
Rien ne serait plus gracieux que ce coin per-
du de la France, si la beauté du ciel répondait
à la grâce séduisante du site ; malheureusement
il n'en est pas ainsi. Sur les côtes de la ,vieille
Armorique, le soleil est avare de ses rayons ;
la mer s'enveloppe souvent de brumes épaisses
& froides, et les falaises protectrices d'Argenton
ne le préservent en rien de son plus implacable
ennemi: le brouillard.
Accoutumés à lui dès leur enfance, les habi-
HISTOIRE D UN SPIRITE
tants ne le redoutent guère, à la vérité, et ne se
plaignent pas de cet hôte incommode. Ce sont
des gens tranquilles & doux, peu nombreux, et
qui, pour la plupart, n'ayant jamais quitté leur
pays, connaissent à peine le soleil; aussi ne le
regrettent-ils point. Au surplus, ils n'ont pas le
temps de le désirer; leur existence est active et
remplie, ils lapassent en grande partie sur mer,
et vivent tant bien que mal d'une industrie uni-
que : la pêche.
Pour ceux qui n'arrivent pas par eau, Argen-
tan est visible seulement lorsqu'ils le touchent.
La plage étroite sur laquelle il est bâti s'appuie
contre un rocher beaucoup plus bas que les falai-
ses ; sa hauteur est toutefois assez grande pour fer-
mer complètement l'horizon aux yeux du voya-
geur qui vient du côté de la terre. Un chemin vici-
nal, se détachant d'une des routes qui desservent
le canton, sillonne, de ses lacets tracés dans le
granit par la mine, la partie orientale du rocher.
Au point culminant il se bifurque; un de ses
bras descend doucement vers la mer, tandis que
l'autre, contournant la falaise, conduit au châ-
teau par une avenue, si ce nom n'est pas trop
ambitieux appliqué à un chemin étroit, escarpé,
pierreux, qui précède de quelques centaines de
mètres une grille toujours ouverte. C'est l'entrée
d'un parc, que le regard est agéablement surpris
de trou ver là.
La jeune fille cheminait le long de la pente
4 GARDENEUR
relativement douce dont nous avons indiqué le
parcours, mais elle n'avait pas encore atteint la
bifurcation. Elle appartenait à une famille riche,
la grâce luxueuse de sa désinvolture le révélait
au premier coup-d'oeil, plus encore que l'élégan-
ce de sa toilette. Une robe de mérinos vert foncé
à la jupe flottante emprisonnait sa taille, où
chaque mouvement du cheval trahissait cette
élasticité qui n'appartient qu'à la jeunesse. Des
broderies de soie noire, rehaussant le corsage,
faisaient valoir les opulents contours d'une poi-
trine développée sans excès, et toute pleine d'une
provocante séduction.
Elle portait avec une crânerie mutine, corri-
gés par l'extrême distinction de toute sa per-
sonne, un de ces petits chapeaux dont la mode
a vulgarisé l'usage en le consacrant, et auxquels
semble dévolu le privilège d'embellir tout le
monde. Il était surmonté d'une plume d'autru-
che gracieusement enroulée sur le côté droit
de la coiffe. Un voile en tombait, dont la den-
telle jouait en frissonnant autour de la tête de
l'écuyère. Sans précisément cacher tout à fait
ses traits, il les dérobait au regard, assez pour
l'arrêter et faire naître un irritant désir d'être ad-
mis à les contempler de près. Ce costume était
complété par un col blanc rabattu sur une cra-
vate cerise, des gants de peau de daim à revers
en cuir verni et, enfin, une cravache ornée d'une
pomme d'or ciselé.
HISTOIRE D UN SPIRITE
Les lignes qui précèdent ont pu donner une
idée de la manière dont la jeune fille était vêtue,
mais que dire d'elle-même? Ce n'est point assez
d'affirmer qu'elle était jolie,elle était ravissante.
Jamais visage & apparence extérieure ne dési-
gnèrent mieux une patricienne. Elle était patri-
cienne, en effet ; nous la nommerons Albertine
de Kerlaven. Une seule chose prêtait à la criti-
que dans sa radieuse figure ; c'était l'expression
généralement hautaine de la physionomie, qui
dénotait un orgueil indomptable. La fierté, sinon
l'orgueil, sied bien aux jolies femmes, alors sur-
tout qu'elles sont dans toute la fleur de la jeu-
nesse.
Mlle de Kerlaven avait dix-huit ans, et elle
était remarquablement belle. La carnation dé-
licate de ses joues, à peine rosées lorsqu'elle s'a-
nimait, était celle des Anglaises ; elle avait leur
teint éblouissant & éminemment aristocratique.
Une magnifique chevelure noire à reflets bleus
la couronnait comme un diadème. C'était pour
porter le bandeau royal que semblait fait son
front bombé & fier, plutôt que ce petit cha-
peau, si coquet qu'il fût.
Les sourcils qui se dessinaient à sa base s'é-
lançaient en un arc hardi, sous lequel on n'était
pas étonné devoir deux yeux grands & larges,
au regard ferme sans être assuré, impérieux tou-
tefois. Leur éclat froid & leur nuance rappelaient
cette pierre veinée d'or que l'on nomme lapis-
GARDENEUR
lazuli. Le nez, long sans exagération, d'un mo-
delé très-fin, élevait sa cambrure bourbonnienne
sur des lèvres roses, dont les coins, légèrement
bridés, contribuaient à rendre la bouche dédai-
gneuse. Le menton se rattachait à un col flexible
& ondulé comme celui des cygnes. Ordinaire-
ment, Mlle de Kerlaven portait en bandeaux
ses épais cheveux, dont elle tordait les tresses
derrière sa tête en un chignon retenu par un
peigne d'écaillé. Ce jour-là, sans doute pour
obéir aux exigences de la mode, elle les avait
enveloppés d'une résille de velours bleu à larges
mailles.
Elle montait avec l'aplomb d'une expérience
consommée un joli cheval anglais, noir comme
le jais, de formes exquises & richement harna-
ché.
Ce charmant animal, non moins orgueilleux
que sa belle maîtresse, fier surtout du fardeau
qu'il portait, marchait avec coquetterie, rele-
vant ses jambes fines & balançant sa tête, tandis
qu'il mordillait son mors & tachetait son poi-
trail luisant des flocons d'une écume blanche
comme le lait. Pendant ce temps, Mlle de Ker-
laven, évidemment distraite, jouait avec sa cra-
vache ; elle lui échappa tout à coup, et la jeune
fille s'arrêta indécise.
Mettre pied à terre & la ramasser, rien n'était
plus simple ; une fois descendue, comment re-
monter sans aide ? là était l'embarras, car la route
HISTOIRE D UN SPIRITE
était déserte. Après un moment d'hésitation
elle se décida, quoiqu'à regret, à abandonner la
cravache. Elle venait de se remettre en marche,
lorsqu'elle aperçut à peu de distance un homme
qui venait à elle.
— L'ami, cria-t-elle, quand il fut à portée,
ramassez ma cravache qui est tombée à vingt
pas d'ici !
Le son de voix de Mlle de Kerlaven était de
tous points digne de son visage, néanmoins
l'homme à qui elle s'adressait fut moins touché
de la douceur & de la suavité du timbre que de
l'accent impératif comme un commandement
qui perçait dans l'intonation. Il s'arrêta & leva
la tête, qu'il avait jusqu'alors tenue baissée. Il
avait l'extérieur & les allures d'un homme de
la campagne, sans en porter cependant tout à
fait le costume.
Son chapeau à calotte ronde, à poils ras & à lar-
ges bords, était bien la coiffure traditionnelle ; c'é-
tait tout ce qu'il y avait en lui de Breton; la veste,
le pantalon & le gilet d'étoffe brune dont il était
revêtu, s'écartaient essentiellement des modes du
pays, et composaient une toilette recherchée au-
près de la tenue ordinaire des paysans. Enfin, il
avait un col de chemise empesé, dont la blan-
cheur tranchait vivement sur une cravate noire,
et ses pieds étaient chaussés de souliers, non de
sabots. Sa main s'appuyait sur un bâton noueux
très-simple, qui n'était à coup sûr pas un orne-
GARDENEUR
ment. Ce n'était pourtant pas non plus une né-
cessité, bien que le nouveau venu, à voir les
mèches de cheveux gris qui flottaient sous son
chapeau & ses épaules voûtées, parût déjà avancé
en âge. Il marchait, en effet, avec une activité
presque juvénile que n'alourdissait en rien
les soixante-dix ans qu'il avait passés sur la
terre.
La vieillesse ne se montrait véritablement que
sur sa figure. Il est vrai qu'elle s'y étalait avec
l'impitoyable tyrannie d'un maître absolu. La
peau sèche, rugueuse & parcheminée, était cri-
blée de rides, s'accordant on ne peut mieux avec
un collier de barbe entièrement blanche & peu
soignée qui entourait les joues. Au contraire,
les sourcils étaient restés noirs. Nul doute que
ce fut à ce contraste que la physionomie du
vieillard dut l'expression de dureté qui la carac-
térisait. Cette expression, que tempérait un air
de franchise presque naïf, était d'autant plus
accusée que les sourcils étaient énormes. Les
yeux qu'ils recouvraient, petits, à peu près ronds,
vifs & étincelants, ressemblaient à des yeux de
tigre, non pour la férocité, en raison seulement
des perpétuels éclairs qu'ils lançaient. La vigueur
de ses traits, son menton, rasé de frais, et la
conformation de la bouche, indiquaient chez cet
homme une grande énergie.
— Hé ! ma belle demoiselle , répondit-il, de
mon temps un service se demandait poliment.
HISTOIRE D UN SPIRITE
Dans votre pays, comme dans le mien, on ne
prend pas les mouches avec du vinaigre.
Le vieillard, chose à noter en Bretagne, car
on ne l'y voit guère, avait l'accent gascon le plus
pur, et le son de sa voix était rude & guttural.
Mlle de Kerlaven rougit d'indignation et se
mordit les lèvres. Elle sentait parfaitement son
tort, d'avoir paru exiger le petit service qu'elle
attendait de la complaisance du passant. Sans
doute, la cravache ramassée, son intention était
de s'appliquer à faire oublier, par la grâce de
son remercîment, ce que le ton de sa demande
avait peut-être eu d'insolite ; mais son orgueil
se cabra devant la leçon que prétendait lui don-
ner ce paysan, bien connu d'elle, au reste,'et
même qu'elle n'aimait pas. Aussi, elle riposta,
le visage animé, l'oeil brillant & la voix vi-
brante :
— C'est un ordre que je vous ai donné ; exé-
cutez-le.
— Si c'est un ordre, comme je n'en reçois de
personne, la cravache restera où elle est.
— Manant ! dit Mlle Albertine avec un sou-
verain mépris, vous êtes cependant un des do-
mestiques de mon père.
— Moi ? non, mademoiselle ; on n'est plus do-
mestique à mon âge. Je suis un des fermiers de
M. le chevalier.
— Vous ne le serez pas longtemps, je vous le
promets.
10 GARDENEUR
Ayant dit ces mots, Mlle de Kerlaven lança
son cheval, qui partit au grand trot.
Le vieillard immobile, les deux mains posées
sur son bâton, ne s'émut pas plus de la menace
qui venait de lui être faite qu'il n'éprouva de re-
gret de son refus. Un sourire sarcastique plissa
ses lèvres, et son regard, acéré comme une flè-
che, suivit la jeune fille jusqu'à ce qu'elle eut
disparu. Sa figure calme ne reflétait ni méchan-
ceté, ni mauvaise humeur; on y lisait plutôt une
indulgence mêlée de pitié qui aurait certaine-
ment révolté Mlle Albertine.
— Une enfant ! dit-il à demi-voix et en ho-
chant la tête, une véritable enfant! Si j'étais
méchant, pourtant, cette jolie personne se repen-
tirait de m'avoir insulté. Manant ! Au fait, je ne
suis pas autre chose pour elle. Mariant, paysan
ou fermier, c'est tout un. Patience, votre petit
orgueil sera bientôt soumis à une rude épreuve,
mademoiselle, où j'y perdrai mon nom de Ma-
draux !
Le bonhomme reprit paisiblement son che-
min. Quelques pas plus loin il aperçut la crava-
che & passa outre sans y faire autrement atten-
tion. Puis il se ravisa, revint et se mit à la con-
sidérer en grommelant. Finalement il la prit, et
l'emportant :
— Toutes réflexions faites, dit-il, le mieux est
encore de ne pas la laisser là, elle pourrait tom-
ber en de mauvaises mains, et c'est un objet de
HISTOIRE D' UN SPIRITE
prix. Un pommeau d'or! Ils ne se refusent rien
ces Kerlaven! Je sais quelqu'un qui ne sera pas
aussi susceptible que moi et qui sera bien aise
de la restituer à Mlle Albertine elle-même, dût-
il la lui reporter à genoux.
Son bâton d'une main, la cravache de l'autre,
le père Madraux descendit la rampe d'un pas agile
& ferme; puis, tout content, sous l'influence
de pensées qui, probablement, n'étaient pas
sans se rattacher à cette cravache par quelque
corrélation mystérieuse, il entonna gaiement une
chanson dans le patois de son pays & ne tarda
pas à se perdre dans un des sentiers de la plaine.
Mlle de Kerlaven n'avait pas envie de chan-
ter lorsqu'elle quitta brusquement son interlo-
cuteur. Les joues empourprées par une émotion
qui donnait à sa beauté un charme nouveau,
les narines frémissantes & la tête fièrement rele-
vée, elle excitait sa monture, comme pour lui
communiquer une partie de l'irritation qui s'é-
tait emparée d'elle. Aussi le généreux coursier
franchit presque au galop toute la partie de la
côte qui précédait la bifurcation. Arrivé là, il
tourna de lui-même à droite, sans ralentir son
allure, et s'engagea dans l'avenue au bout de la-
quelle était le château. Longtemps avant d'en
avoir atteint l'extrémité, le galop avait fait place
au trot, qui lui-même céda promptement au
pas en approchant de la grille.
C'est que la montée devenait de plus en plus
12 GARDENEUR
escarpée. Heureusement, à mesure que le che-
min était rendu plus .difficile par la nature
même des lieux, il offrait aux.regards une cer-
taine, compensation. Ainsi, la route jusqu'à Ar-
gentan ou jusqu'à la bifurcation, était aride &
nue, saris végétation, parce que l'acre & dévo-
rante haleine de l'Océan l'empêchait de se déve-
lopper. Le spectacle changeait tout-à-coup,
aussitôt que, la petite avenue traversée, on pé-
nétrait dans le parc. Cela tenait à ce que ce
dernier était de tous côtés entouré de hautes
murailles, dont l'abri suffisait pour transformer
en une sorte de serre à ciel ouvert tout l'espace
compris entre leurs bras de pierre, car ils le ga-
rantissaient du contact immédiat des exhalaisons
salines.
Aussi, à deux pas de la route pierreuse, dont
quelques blocs de rocher aux formes tourmen-
tées rompaient seuls, par leur aspect bizarre, la
stérile monotonie, le parc apparaissait comme
une oasis. Là, le roc vaincu ne se montrait
même pas, caché qu'il était sous une épaisse
couche de terre végétale amassée de siècle en
siècle, et à grands frais, par les différents posses-
seurs du château. La falaise n'était plus recon-
naissable. Entre les mains d'habiles architectes,
elle était devenue un simple accident de terrain,
dont on avait essayé de tirer tout le parti possi-
ble pour le plaisir des yeux.
'On avait passablement réussi, eu égard aux
HISTOIRE .D'UN SPIRITE l3
difficultés qu'offrait l'entreprise. Un vaste jardin
anglais étendait .ses pelouses vertes sur toute la
surface, ainsi conquise; de capricieuses allées au
sable fin d'une belle couleur d'ambre doré y en-
laçaient leurs méandres bordés de massifs & de
corbeilles de fleurs.
Pour les arbres, il n'y fallait pas compter : au-
cune espèce n'avait encore pu s'acclimater, à
l'exception d'une collection de pins très-remar-
quable et qui s'accroissait tous les jours. Le
résultat obtenu était néanmoins considérable;
pendant presque toute l'année, le gazon était
charmant.
Mlle de Kerlaven s'engagea dans une allée car-
rossable qui formait la continuation de l'avenue
et, au bout de quelques minutes, se trouva de-
vant une seconde grille. Celle-ci occupant le
centre d'un vaste bâtiment, était toujours fermée ,
et constituait la véritable entrée de l'habitation.
Mlle Albertine vit s'ouvrir devant elle les deux
vantaux, sans qu'elle eût besoin de s'arrêter, et
déboucha dans une cour triangulaire. Elle n'a-
vait pas fait quatre pas dans cette cour, qu'un
domestique en livrée rouge était venu prendre
la bride de son cheval, et qu'une jeune fille s'é-
tait précipitée au-devant d'elle, suivie plus posé-
ment par une femme d'environ quarante ans.
Mlle de Kerlaven sauta légèrement à-terre, et,
en relevant avec beaucoup de grâce sa jupe traî-
nante, mit à découvert le bas d'une jambe ronde
14 GARDENEUR
& fine et un pied d'enfant, chaussé de mignon-
nes bottines. Elle alla tendre sa joue fraîche à
la dame et reçut la jeune fille dans ses bras ; puis
les trois femmes entrèrent dans le château,
pendant que le cheval se dirigeait en hennissant
vers l'écurie.
II
GARDENEUR
Le château porte le nom de la famille de Gar-
deneur, qui le possède sans interruption depuis
plus de quatre cents ans ; il date de la seconde
moitié du quinzième siècle. On peut dire de lui
que c'est le dernier point habité de cette partie
de la France, et l'assertion est rigoureusement
exacte, attendu qu'au-delà de ses murs, à l'ouest,
il n'y a plus rien que le vide & la mer.
Celui qui eut l'idée d'établir là sa demeure, et
l'architecte qui la construisit, ont des droits égaux
à la qualification d'original. En effet, il est bien
difficile, impossible même sans doute, de ren-
contrer une résidence qui réunisse, à un plus
haut degré que Gardeneur, les inconvénients
principaux que l'homme doit surtout s'attacher
à éviter dans le choix de ses habitations. Il brave
ouvertement tous les principes reçus en matière
d'architecture et semble protester, comme un
HISTOIRE D'UN SPIRITE l5
immense paradoxe de pierre, contre les règles
les plus vulgaires de l'hygiène, du confor-
table, voire de la commodité intérieure. Non-
seulement il se trouve placé tout à l'extrémité
d'une falaise, mais encore ses murailles sont
exactement la continuation du rocher à trois
cents pieds environ au-dessus des vagues.
Peut-être le soin de sa sécurité fût-il l'unique
préoccupation du fondateur, que séduisit l'excel-
lence de la position au point de vue stratégique.
Cette retraite n'était accessible que d'un côté, et
l'abrupt escarpement de ses abords donnait à sa
garnison, en cas d'attaque, un immense avan-
tage sur les assaillants. Peut-être aussi ne vou-
lût-il, primitivement, faire là qu'une sorte de
guérite, une vigie propre à recevoir un guetteur
qui aurait à inspecter les côtes & à mettre le pays
à l'abri des invasions par mer.
Les armes de la maison de Gardeneur, qui
sont sculptées sur un écusson très-bien conservé,
surmontant une des portes du manoir, donnent
à cette dernière supposition une apparence de
fondement. Elles sont semi-parlantes, de gueules
à trois gardes d'or, avec cette devise : Garde,
garde, garde. Or, s'il s'agit de gardes d'épée sur
l'écu, c'est évidemment de faire bonne garde que
recommande la devise. Au reste, les Gardeneur
ont rarement eu occasion de déployer leur vigi-
lance, parce qu'ils ont généralement peu habité
la Bretagne pendant les troubles des quinzième
16 GARDENEUR
& seizième siècles. Ils se sont bornés à être de
braves & valeureux soldats, depuis les temps les
plus reculés jusqu'au grand-père de l'unique
rejeton mâle qui existait encore à l'époque où
se passe notre récit, et qui avait été lieutenant-
général.
Revenons au château. La portion la plus an-
cienne est aussi la plus avancée sur la mer ; elle
occupe le sommet de la pointe qu'affecte la falaise.
C'est une tour ronde, massive, peu élevée, ven-
true & coiffée d'un toit en poivrière. Le reste se
compose de deux ailes reliées directement à cette
tour. Ce sont les côtés d'un vaste triangle isocèle,
dont la base est figurée par une troisième aile
qui. ferme les autres. Ce dernier bâtiment est
percé d'une voûte datant de la fondation. Seule-
ment le pont-levis qui, jadis, la bouchait hermé-
tiquement, a été depuis» longtemps remplacé par
une grille élégante. Un clocheton curieusement
ouvragé, dont les créneaux & les mâchicoulis ne
servent plus à rien, domine son toit et donne à
l'entrée du château un cachet particulier.
Au fond de la cour, en faisant face à la route,
on aperçoit la tour. Son seuil, précédé d'un per-
ron de quelques marches, est protégé par une
porte ogivale d'un beau style; c'est celle qui est
ornée de l'écusson armorié. A droite & à gauche
les deux ailes, qui n'ont de remarquable que leur
symétrie.
Il faut rendre justice à l'architecte, et recon-
HISTOIRE D UN SPIRITE 1 7
naître que la position étant donnée, il a fait ce
qu'il a pu pour rendre ce séjour aussi peu désa-
gréable que possible. En adoptant pour la cons-
truction la forme de coin ou de triangle, il
imaginait un abri fort ingénieux contre les vents
qui soufflent souvent du large avec une grande
violence. Gardeneur ne se voit que de la mer,
sans cela on le prendrait volontiers pour une
prison d'État, à cause de l'absence totale de fe-
nêtres sur les côtés extérieurs.
Les maisons d'Orient offrent la même parti-
cularité pour des raisons différentes. Il s'agissait
ici, non de protéger les secrets du harem, mais
de se garantir de l'humidité pénétrante qui
s'exhale des eaux. L'épaisseur des murailles, et
la précaution qu'on a prise de n'y ouvrir aucun
jour sur le dehors, rendent le mal supportable,
s'ils ne l'ont pas entièrement supprimé.
La tour fait pourtant exception à la règle gé-
nérale; elle est pourvue de deux fenêtres, l'une
au rez-de-chaussée, l'autre à son unique étage ;
il en sera parlé plus loin.
La disposition arrêtée de n'avoir, de l'intérieur
du château, d'autre vue que celle de la cour, a
nécessairement appelé sur celle-ci l'attention des
propriétaires. C'est un jardin au petit-pied, mais
un jardin très-riche. Son sol sablé est, pendant
la belle saison, couvert de fleurs de toutes sortes
& en nombre considérable. Elles sont étagées en
amphithéâtre & entretenues avec un soin qui
GARDENEUR
prouve que l'emploi de jardinier n'est pas là une
sinécure.
Comme si ce n'était point assez de cette pro-
fusion, très-luxueuse à cette altitude & à une
pareille exposition, les murs sont, jusqu'à la
hauteur du premier étage, revêtus d'un treillage
vert. Autour de ces losanges s'enroule une
quantité de plantes grimpantes qui donnent
malheureusement beaucoup plus de feuilles que
de fleurs ; ce riant berceau de verdure suffit pour
reposer les yeux, alors que l'oreille entend de
si près le bruit imposant des vagues qui déferlent,
et le but est atteint.
Le caractère primitif de Gardeneur a été sen-
siblement altéré par suite d'embellissements, ou
tout au moins de changements, faits d'âge en âge
suivant les goûts de ses possesseurs. Il n'en sub-
siste de traces que dans la tour, le clocheton &
le bâtiment qui le supporte. Là, les fenêtres ont
conservé leurs meneaux, bien qu'elles aient
échangé contre des carreaux modernes leur an-
cien vitrage enchâssé dans le plomb. C'est, il est
vrai, la partie consacrée au logement des domes-
tiques, celle, par conséquent, qui a subi le moins
de modifications intéressant le bien-être.
Un archéologue ne pardonnerait jamais au
vandale qui, sans égards pour l'ogive, a fait poser
au-dessus de la porte de la tour une vulgaire
marquise. Elle est en zinc découpé, soutenue
par des colonnettes de fonte & peinte à raies
HISTOIRE D UN SPIRITE
alternées de jaune & de brun, de manière à re-
présenter une tente. Les visiteurs qui arrivent
en voiture peuvent descendre à couvert et la
trouvent fort commode, mais la tradition! —On
ne l'a pas respectée à l'intérieur non plus qu'à
l'extérieur. C'est ainsi que l'escalier de pierre à
vis a été impitoyablement démoli; un autre beau-
coup plus riche et plus élégant lui a succédé.
Au point de vue archéologique, qu'est-ce qu'un
escalier de bois luisant, orné d'une balustrade en
fer doré, dans un monument pareil ! C'est un
sacrilège, rien de moins. En entrant, le pied
foule un charmant parquet mosaïque (horreur!)
au lieu de dalles humides & nues, et on se trouve
dans un vestibule de dimensions restreintes. Il
donne accès soit à l'escalier, défendu par une
porte vitrée, soit à un petit salon exclusivement
moderne, qui est le rendez-vous ordinaire de
la famille, la pièce où elle se tient générale-
ment.
Ce salon suit la forme de la tour, c'est-à-dire
qu'il est rond et que, par conséquent, il est assez
original. Sa principale curiosité consiste en une
fenêtre ouvrant sur la mer et pourvue d'un bal-
con. Il faut un certain courage & un mépris
absolu du vertige pour ne pas craindre de s'a-
vancer sur la petite galerie extérieure de ce bal-
con et de s'appuyer sur sa rampe, si solide que
paraisse être le tout ; car on ne peut se dissimu-
ler qu'on est suspendu dans le vide à une prodi-
20 GARDENEUR
gieuse élévation. Quoi que fasse le regard éperdu
pour chercher de quoi se rassurer, il n'aperçoit
que le ciel & l'eau ; c'est effrayant & en même
temps superbe. Aucun coup-d'oeil ne saurait
rivaliser avec cette vue merveilleuse, qui ne re-
présente rien de défini, et dont la splendeur est,
par cela même, incomparable.
Le salon est meublé avec recherche, sans os-
tentation. La description de ce qu'il contient &
l'énumération des autres parties du château
n'offrirait qu'un intérêt médiocre, nous ne nous
y arrêterons pas. Il suffit'd'indiquer le cadre
dans lequel doivent se mouvoir les personnages
en jeu, le reste suivra selon que l'exigeront les
besoins du récit.
Les habitants de Gardeneur étaient au nombre
de quatre : la marquise, son fils, une jeune fille
orpheline, parente assez rapprochée et recueillie
presque par charité, enfin un jeune homme, ami
d'enfance du fils de madame de Gardeneur et
qui n'était là que pour un court séjour. A la ri-
gueur, on pourrait comprendre dans cette liste
une cinquième personne, bien que, à vrai dire,
elle ne résidât pas au château. C'est un ecclé-
siastique qui a rempli pendant plusieurs années
les délicates fonctions d'instituteur. Aujourd'hui,
modeste desservant de l'église d'Argentan, il est
plus souvent à Gardeneur que dans son presby-
tère. Une liaison étroite l'unit à toute la famille,
dont il a été longtemps presqu'un des membres.
HISTOIRE D'UN SPIRITE 21
A ce titre, il mérite une place à côté de ceux dont
nous avons à parler.
Grande, mince jusqu'à la maigreur, la taille
souple & la démarche vive, la marquise avait
une apparence de jeunesse assez rare à l'âge de
quarante-trois ans et que son visage ne démen-
tait pas. Sa figure était de celles que la vie n'use
point, et qui ont le privilège de se conserver à
peu près intactes. Elles n'ont pas de défaut sail-
lant ni de qualité particulière, elles sont correc-
tes et froides; c'est le secret de leur durée.
Aucune flamme intérieure ne consume leurs
yeux magnifiques & vides, on sent que l'âme
n'habite pas ces têtes calmes, d'une beauté régu-
lière, dont la monotonie est fatigante et dont la
vue n'éveille qu'une vague pensée de tristesse.
On dirait un palais somptueux & splendide,
merveilleusement entretenu, où le souverain ne
vient jamais tenir sa cour. Indépendamment de
cette impression, madame de Gardeneur en ins-
pirait une qui lui était plus spéciale. Elle faisait
penser involontairement à ces fruits charmants,
rebondis, mûrs, bien à point, qu'on voit à l'éta-
lage des marchands de comestibles & qu'on au-
rait volontiers envie de croquer, lorsqu'on s'a-
perçoit qu'ils sont confits dans le vinaigre.
Elle avait dans toute sa personne, et jusque
dans le son même de sa voix, quelque chose de
l'acidité de ces conserves ; aussi, elle n'était pas
sympathique, et pourtant elle était belle, mal-
GARDENEUR
gré son regard un peu dur, son front hautain,
son nez en bec d'aigle, long & pointu. Il n'y
avait en elle presque rien du charme de la
femme, en revanche elle avait beaucoup de la
vieille fille. Douée d'un esprit très-ordinaire,
son caractère était entier, dominateur, et son
humeur acariâtre, souvent acerbe. Il lui arrivait
rarement de rire, et n'étant nullement commu-
nicative, elle n'aimait pas à parler.
Veuve à trente ans, après une union qui n'a-
vait pas été heureuse, elle resta à Gardeneur et
s'occupa d'affaires avec ardeur. Ce fut la succes-
sion de son mari qui tourna son esprit de ce
côté : elle était considérable et ne s'élevait pas à
moins de cent mille livres de rente, dont la ma-
jeure partie consistait en valeurs immobilières.
En peu de temps la marquise devint une habile
gérante, et ne prit pas soin de se défendre contre
l'avarice, qui se développa en elle aux dépens
de la sociabilité. L'égoïsme qui lui était naturel
se renforça de l'insensibilité proverbiale des
avares.
Au bout de dix ans de cette existence, elle
était ce que nous la trouvons au début de ce ré-
cit : sèche & glaciale comme les chiffres au mi-
lieu desquels elle se complaisait; vaniteuse &
fière ; entichée de sa noblesse, d'ailleurs incon-
testable ; parfois méchante; par-dessus tout pro-
fondément irréligieuse & sceptique. Elle n'avait
pu entièrement étouffer toutefois un penchant
HISTOIRE D'UN SPIRITE 23
de son caractère qui tenait à une de ses premières
lectures. Dans la bibliothèque où son père, gen-
tilhomme campagnard, imbu de la philosophie
de son siècle & devenu veuf alors que sa fille
avait à peine dix ans, l'avait imprudemment
laissée pénétrer, elle lut Voltaire & trouva aussi
Florian. Elle fit ses délices d'Estelle & Némorin;
c'est pourquoi, bien que froide & positive, il y
avait en elle un coin où sommeillait le roma-
nesque.
Son fils, âgé de vingt-cinq ans, tenait d'elle
une complexion délicate, une organisation frêle,
une figure agréable & une humeur un peu sau-
vage. Là s'arrêtait toute ressemblance entre eux;
l'expression de leur physionomie était absolu-
ment différente, de même que leurs traits n'of-
fraient aucune analogie. Le marquis de Garde-
neur était un élégant gentilhomme d'une taille
élevée, à la tournure gracieuse & pleine de dis-
tinction. Son teint mat & bistré était celui d'un
Indien. Il avait des cheveux noirs, touffus &
légèrement frisés, une barbe de même nuance,
claire & courte, qu'il portait tout entière et des
dents très-blanches; enfin des yeux magnifiques
d'un éclat sombre, au regard vague, quelquefois
égaré, et qui dénotaient une imagination ar-
dente.
Ce beau jeune homme, héritier d'un des plus
grands noms & d'une des plus brillantes fortunes
de Bretagne, était d'abord froid et de contenance
24 GARDENEUR
réservée! Il avait cette espèce de timidité parti-
culière à ceux qui, vivant surtout en eux-mêmes,
ont peu de rapports avec leurs semblables. Tout
en lui trahissait la souffrance & la tristesse. Après
avoir été de sa part l'objet d'une prédilection na-
turelle, la solitude était devenue pour lui un im-
périeux-besoin, auquel il donnait satisfaction
sans que personne de son entourage songeât, non
point seulement à l'empêcher, mais même à le
trouver mauvais. Madame de Gardeneur, qui
disait l'aimer beaucoup, se contentait de veiller
avec une sollicitude extrême à l'administration
de sa fortune, afin de lui éviter les embarras d'une
gestion compliquée.
Au fond, elle ne s'occupait point de lui. Il n'y
avait pas entre eux échange de pensées, ils n'é-
taient pas plus expansifs l'un que l'autre. Ils
s'embrassaient le matin & le soir machinalement,
par habitude; c'était tout. Souvent ils ne se par-
laient pas quatre fois en une journée. Elle & lui
étaient constamment occupés.; elle, on sait à
quoi ; lui, à peindre dans sa chambre (il excel-
lait dans le paysage) ou à se promener à cheval,
ou bien enfin à errer, un fusil à la main, sur les
falaises. Aussi, la marquise ne connaissait réelle-
lement pas son fils ; elle le jugeait dépourvu des
qualités qui constituent l'homme : l'initiative &
l'énergie, parce qu'il ne prenait aucun souci de
sa situation de chef d'une grande maison, et qu'il
était d'une remarquable douceur.
HISTOIRE D'UN SPIRITE 25
Il poussait l'indifférence assez loin pour pa-
raître ignorer que la libre disposition de ses
grands biens n'appartenait qu'à lui. Depuis sa
majorité, il avait continué à accepter de fait la
tutelle maternelle ; une pension de mille francs
par mois lui suffisait, et il n'avait jamais rien
demandé de plus. Peut-être n'était-il pas, en réa-
lité, dans la dépendance de sa mère au point où
le pensait celle-ci, et ne subissait-il pas l'ascen-
dant qu'elle supposait. Peut-être enfin s'exagé-
rait-elle la portée de sa puissance sur l'esprit de
son fils, qu'elle s'imaginait dominer & pouvoir
façonner à sa fantaisie, comme une cire molle.
L'usage traditionnel de la famille voulait que
le prénom de Garde, évidemment tiré de la devise
des Gardeneur, fût attribué à chaque enfant
mâle. Il ne figure pas dans le martyrologe ro-
main, et, pour le baptême, on en ajoutait tou-
jours un autre. Le marquis actuel portait, en
outre, le nom de Henri ; dans l'intimité on ne
l'appelait que Garde.
Garde, donc, n'avait pas toujours été tel que
nous venons de le représenter; son changement
ne remontait pas à plus de deux ans. Il revenait
alors d'un long voyage, entrepris pour achever
son éducation, et devait consacrer, par un ma-
riage ardemment désiré de part & d'autre, l'a-
mour profond qu'il avait voué depuis l'enfance
à une de ses cousines avec laquelle il avait été
élevé. C'était la soeur aînée de la jeune fille qui
GARDENEUR
habitait encore Gardeneur. Elle se nommait
Antoinette.
Ce projet tant de fois caressé n'était pas destiné
à s'accomplir. Garde arriva assez à temps pour
recevoir le dernier soupir de celle qu'il aimait-
Deux ans s'étaient passés depuis ce funeste
événement, et, toujours plongé dans une dou-
leur que le temps n'adoucissait point, Garde
n'avait pas laissé un seul jour s'écouler sans de-
mander à Dieu la faveur de rejoindre sa fiancée.
Il est bon d'ajouter, qu'au contraire de sa mère*
il avait des sentiments religieux très-vifs. C'é-
taient les fruits de son éducation, dirigée par un
ecclésiastique ; mais ils ne prévalaient pas con-
tre une tendance transmise par son père, auquel
il ressemblait beaucoup : l'enthousiasme facile
& la crédulité naïve qui entraînent vers le mer-
veilleux.
Il semble que la majeure partie de l'affection
dont la marquise et Garde avaient entouré An-
toinette aurait dû, comme un pieux héritage, se
transmettre à sa soeur Louisane, qui avait dix-
sept ans. Il n'en était rien. Toutes les pré-
férences avaient toujours été pour la pauvre
morte; son absence ne détruisit pas l'habitude
prise. Autant Mme de Gardeneur avait aimé
Antoinette, en qui elle voyait sa belle-fille, et
qui avait une ravissante figure, autant elle ma-
nifestait pour Louisanne une sorte d'aversion
que rien n'expliquait. Son peu de sympathie
HISTOIRE D UN SPIRITE 27
pour elle perçait à chaque instant. Il n'était pas
de jour qu'elle ne trouvât l'occasion de lui adres-
ser, souvent durement, presque toujours sous la
forme sarcastique, de nombreuses réprimandes.
On pouvait dire de.Garde qu'il ne faisait pas at-
tention à elle. Il n'avait pour sa cousine que cet
attachement vague, créé par l'habitude d'une
fréquentation quotidienne, et qui est à peine un
sentiment. Il était avec elle, comme avec tout le
monde, doux et affectueux, jamais prévenant.;
galant, encore moins. C'est tout simple, Loui-
sane à ses yeux n'était pas une femme, ce n'é-
tait qu'une enfant malingre & chétive que, na-
guère encore, il faisait danser sur ses genoux,
pendant qu'il murmurait à l'oreille de sa soeur
des paroles d'amour.
La taille de la jeune fille prêtait à l'illusion de
ce souvenir rétrospectif, Louisanne était restée
fort petite. Depuis longtemps cependant, sa
santé, raffermie après une enfance maladive, l'a-
vait rendue relativement vigoureuse. Si Garde
avait bien voulu l'examiner avec des yeux moins
prévenus, il aurait aisément remarqué en elle un
corps charmant, souple, alerte, dans son appa-
rente fragilité ; d'une exquise délicatesse de for-
mes & d'une harmonie de proportions très-rare.
Elle n'était pas jolie, il est vrai, pour ceux du
moins qui admiraient la beauté de Mme de Gar-
deneur, ses traits étaient irréguliers; mais son
visage tirait de leur incorrection même je ne
2 8 GARDENEUR
sais quel charme si singulièrement pénétrant,
qu'on n'oubliait plus sa figure quand on l'avait
vue une fois.
Par quel prodige cette tête, grosse comme le
poing, se gravait-elle invinciblement dans la
mémoire et faisait-elle songer? Il est difficile de
l'expliquer. Ce qu'on y voyait de plus saillant,
c'était d'épais cheveux blonds d'une nuance cen-
drée très-douce, divisés en modestes bandeaux
qui encadraient l'ovale allongé du visage; un
teint pâle, une bouche toujours entr'ouverte,
parce que deux des dents de devant étaient lé-
gèrement superposées l'une à l'autre ; enfin, des
yeux assez petits, au regard ingénu et presque
lent.
D'où venait le charme pénétrant de cet en-
semble? peut-être de l'expression tranquille et
calme de la physionomie ; du petit défaut de la
bouche, dont les lèvres roses se fermaient rare-
ment tout-à-fait, comme celles d'une personne
dans l'attente ; des yeux verts comme l'Océan,
vagues & profonds comme lui; de tout & de
rien.
Quoi qu'il en soit, Louisane passait inaper-
çue à Gardeneur ; on l'y trouvait laide, et elle-
même n'était pas éloignée de croire qu'on la
jugeait bien. Son caractère se résumait en ceci :
une ignorance complète de soi, une excessive
modestie & une soumission absolue. La marquise
était d'une grande sévérité ; quel que fût l'ordre
HISTOIRE D UN SPIRITE . 29
qu'elle lui donnât, sa nièce l'exécutait sans ré-
pliquer. Elle y avait un grand mérite.
En effet, de toutes les épreuves (et le nombre
en était grand) auxquelles Mme de Gardeneur la
soumettait, quelques-unes lui causaient particu-
lièrement un grand chagrin. C'était d'abord
lorsque, occupée à lire ou à peindre des fleurs,
ce qu'elle adorait, sa tante l'interrompait brus-
quement pour l'envoyer coudre des draps, raccom-
moder des serviettes, et le reste ; c'était aussi
lorsqu'on lui supprimait le piano. Elle était
excellente musicienne, et elle aimait surtout
improviser le soir, dans la pénombre du crépus-
cule.
Malheureusement, après le dîner, qui avait
lieu à six heures, la marquise venait presque
toujours dans le petit salon de la tour, où était
placé l'instrument. Elle y faisait là sieste sur le
canapé, puis d'interminables parties de trie-trac
avec l'ancien précepteur de Garde. Louisane
se hasardait-elle à jouer pendant ce temps,
Mme de Gardeneur, dont l'organisation était ré-
fractaire à la musique, lui imposait aigrement
silence, sous prétexte qu'on ne s'entendait plus.
La pauvre enfant ne disait rien et se levait le
coeur gros, songean t tristement que le bruit du
piano était pourtant préférable à celui du tric-
trac.
On la destinait au couvent. Ce n'était pas
qu'elle eût manifesté pour la vie monastique
GARDENEUR
une vocation déterminée ; en arrêtant le mariage
d'Antoinette, on avait du même coup décidé que
sa soeur serait religieuse. Louisanne, élevée dans
ces idées, acceptait sans répugnance l'avenir qui
lui était réservé. N'étant jamais sortie de Garde-
neur, où elle habitait depuis l'âge de cinq ans,
on comprend aisément qu'elle n'aperçut pas un
grand inconvénient à échanger ce séjour triste
& sévère contre les quatre murs d'un cloître.
Chose bizarre, bien faite pour étonner, si les
inconséquences et les contradictions de l'esprit
humain n'étaient pas si communes, qu'elles ne
surprennent personne, celle qui tenait le plus à
l'accomplissement de ce projet était la marquise.
Elle y tenait tant, qu'elle avait décidé sa nièce
à ne pas attendre sa majorité pour entrer dans
une maison préparatoire, une sorte de noviciat,
où elle resterait jusqu'à ce que le moment fût
venu de prononcer des voeux définitifs. Louisane
devait partir très-prochainement.
Le quatrième habitant du château, un hôte,
pour s'exprimer avec plus de justesse, car il n'é-
tait là qu'en passant, se nommait Henri Man-
deleur. Son âge était le même que celui de son
ami Garde. Il avait, de plus que lui, un carac-
tère aventureux & la passion des voyages. A
vingt-cinq ans à peine, il avait déjà visité l'O-
rient, les deux Amériques & presque tout le
vaste empire russe.
Jamais visage humain n'exprima mieux que
HISTOIRE D'UN SPIRITE 31
le sien la sympathie, la franchise, la bonté.
Coeur chaud, âme ardente, Henri Mandeleur
avait aussi une physionomie ouverte & des traits
agréables. L'intelligence éclatait sur son front
large & bombé ; la finesse indulgente & spiri-
tuelle illuminait le regard limpide de ses grands
yeux, verts comme l'émeraude, irisés comme
l'opale. Une calvitie précoce, conséquence des
fatigues inhérentes à sa vie nomade, avait éclairci
ses cheveux blonds ; il n'avait plus autour de la
tête qu'une couronne semblable à celle des reli-
gieux- de certains ordres. Sa barbe avait, au
contraire, acquis un magnifique développement ;
c'était sa coquetterie, il la portait à la Henri IV,
et prenait d'elle un soin minutieux.
Son corps était loin de répondre à la grâce &
au charme de sa physionomie. Il était petit,
avec des membres grêles & de larges épaules,
dont.une même, il faut le dire, était positive-
ment affectée de gibbosité.
Orphelin de bonne heure, et assez riche pour
posséder l'indépendance, le plus précieux des
biens, il avait placé sa petite fortune de manière
à l'avoir toujours sous la main, et il mangeait
ses revenus dans tous les coins du monde. De
temps à autre, il revenait en France, où il avait
conservé un petit nombre d'amiSj et il se repo-
sait en leur consacrant tour à tour un laps de
temps plus ou moins long. Garde était celui
pour lequel il avait le plus d'attachement, et
32 GARDENEUR
c'était à Gardeneur qu'il se rendait le plus fré-
quemment. Il y était depuis un mois, et, en dé-
pit de toutes les instances faites pour le retenir
pendant tout l'été, il parlait déjà de départ. Son
rêve était de tenter une exploration dans le cen-
tre de l'Afrique.
Il nous reste à dire quelques mots de l'abbé
Bouquet. C'était un Breton de soixante ans,
grand & vigoureux; il avait des cheveux tout
blancs sur une figure bienveillante & sereine.
Excellent professeur, d'ailleurs, dont le savoir
n'avait d'égal que sa modestie, et qui avait pen-
dant longtemps fait ses preuves au séminaire de
Saint-Sulpice.
Par une nouvelle contradiction, la marquise,
voltairienne & irréligieuse, ne pouvait se passer
de ce prêtre. Elle s'était attachée à lui pendant
l'éducation de Garde, et elle avait besoin de le
voir tous les jours. Si les exigences de son saint
ministère n'avaient pas déjà développé en l'abbé
Bouquet la patience et la philosophie, il eut été
à bonne école pour acquérir l'une & l'autre,
Mme de Gardeneur n'épargnant pas plus la reli-
gion que son représentant auprès d'elle.
Les parties de tric-trac entre ces deux adver-
saires n'étaient qu'un prétexte de polémique.
Les discussions religieuses y prenaient en réalité
la plus grande place ; elles étaient interminables
et recommençaient tous les jours. L'abbé était
de bonne foi, il combattait avec l'ardeur d'un
HISTOIRE D'UN SPIRITE 33
missionnaire; la marquise, incrédule & railleuse,
s'amusait de ses efforts et ne prenait au sérieux
aucun de ses arguments, qu'elle n'écoutait même
pas. Elle avait un parti pris invincible. L'abbé,
de son côté, passait par-dessus bien des déboires,
acceptait des outrages à peine déguisés et ne se
rebutait de rien dans l'espérance, toujours déçue
& toujours vivace, qu'il obtiendrait un jour la
récompense de tous ses sacrifices ; or, la récom-
pense qu'il ambitionnait, c'était la conversion
de Mme de Gardeneur.
Tel était l'intérieur du château, telles étaient
les moeurs de ses habitants. Le séjour de Henri
Mandeleur, pour qui on se contraignait peu, au
demeurant, rompait momentanément la mono-
tonie de cette existence ; Mlle de Kerlaven tra-
vaillait plus assidûment que lui à obtenir le
même résultat.
Elle était sortie depuis un an d'un des plus
célèbres pensionnats de Paris, et avait conquis
l'affection de la marquise, qui l'attirait le plus
possible pour voir Louisane, disait-elle. Au
fond, Mme de Gardeneur avait sur elle des vues
secrètes, et voulait la marier à son fils. Mlle Al-
bertine le savait, sans qu'on eût eu besoin de le
lui dire, et elle se prêtait volontiers à ce projet,
dont la réussite lui paraissait assurée.
Il n'y avait qu'à voir comment Garde se com-
portait avec elle pour augurer qu'en effet elle ne
se trompait pas. Habituellement elle arrivait le
34 GARDENEUR
matin, passait la journée au château et ne retour-
nait que le soir chez son père, dont l'habitation
était voisine. Aussitôt qu'il la savait là, Garde
descendait de son appartement & s'empressait
auprès d'elle. Louisane, qui avait des attribu-
tions nombreuses, ne tardait pas à la quitter en
soupirant pour aller à ses occupations ; la mar-
quise, restée avec les deux jeunes gens, saisissait
bientôt un prétexte pour s'éloigner à son tour
et les laissait seuls causer, faire de la musique
& se promener en liberté. Le soir, Garde faisait
seller un cheval et reconduisait Mlle de Kerla-
ven.
Il y avait quatre mois que cela durait. La ga-
lanterie de M. de Gardeneur ne se démentait
pas et les visites de Mlle Albertine se rappro-
chaient. C'était une de ces visites qu'elle allait
faire le jour où lui arriva le petit épisode retracé
dans le premier chapitre de ce récit. Malgré la
présence de Henri Mandeleur, le tête-à-tête de
Garde & de Mlle Albertine ne fut pas troublé ;
dans la crainte de leur déplaire à tous deux, il
s'enferma dans sa chambre; il résista même à
l'invitation qui lui fut faite après le dîner, de
prendre lui aussi un cheval et d'accompagner
Mlle de Kerlaven.
Sur le refus prudent de Henri, Garde suivit
seul la jeune fille. Ils se mirent en route joyeuse-
ment, selon l'usage. Mlle Albertine était gaie,
et avait le privilège de dérider son écuyer ordi-
HISTOIRE D'UN SPIRITE 35
naire, ce;qui pouvait passer pour une preuve de
l'influence qu'elle avait sur lui, attendu que ce
n'était pas une mince besogne.
Ils arrivèrent ainsi, riant & causant, aux en-
virons du point où la cravache était tombée le
matin. A cent pas d'eux à peine, et précisément
à cet endroit, Mlle de Kerlaven aperçut un
homme arrêté sur le chemin.
— Si nous étions en Italie, dit-elle, dans quel-
que coin sauvage de la campagne de Rome, par
exemple, au lieu d'être dans l'honnête Bretagne,
je croirais que nous allons être attaqués.
— Une pareille idée n'entrerait dans la tête
d'aucun de nos Bretons ; je crois, mademoiselle,
que vous pouvez vous rassurer.
— Oh ! il n'y a pas de danger, je le sais, et je
suis presque tentée de le regretter. — J'avoue
qu'il ne me déplairait pas trop de faire la ren-
contre d'un bandit... Voyez là-bas, monsieur de
Gardeneur, ne jurerait-on pas d'ici que c'est un
vrai brigand, Fra Diavolo ou José Maria, ressus-
cites sur cette terre superstitieuse pleine de mys-
tères & de légendes... Tout y est : large chapeau
rabattu, haute stature... Il est immobile auprès
d'une touffe de genêts qui pourrait masquer
l'entrée de son repaire, une belle grotte illuminée,
pour nous recevoir avec des torches & des flammes
du Bengale. La nuit vient, l'ombre commence à
confondre les objets ; au milieu de ce paysage de
rochers, cet homme est comme un beau tableau
36 GARDENEUR
que fait ressortir la richesse du cadre ; il est ma-
gnifique... Pour que l'illusion soit complète, il
tient dans ses bras, comme une sentinelle en
faction, une carabine qui, de près, est sans doute
une baguette.
— Vous êtes romanesque, mademoiselle ; c'est
tout simplement un paysan qui revient des
champs.
— Hélas! je crains bien que vous n'ayez rai-
son .
Il se fit un silence, et les deux jeunes gens se
rapprochèrent de l'inconnu. Mlle de Kerlaven
marchait la première. Dès que le brigand la vit
arrivée à peu près à sa hauteur, il s'avança au-
devant d'elle, son chapeau à la main,, et, lui
présentant ce dont de loin la jeune fille avait fait
une carabine :
— Voici la cravache que vous aviez perdue,
mademoiselle, dit-il ; j'aurais pu vous la rendre
plus tôt, puisque je savais qu'elle vous apparte-
nait, mais je tenais à vous la remettre ici.
— Pourquoi cela ?
— Parce que c'est ici même qu'une autre per-
sonne a refusé de la ramasser.
— Ah ! ah ! comment le savez-vous ? Je n'ai
encore parlé de rien.
— Mon père m'a raconté ce qui s'est passé,
mademoiselle.
— J'y suis, s'écria Mlle Albertine en éclatant
de rire. Moi, qui avais la bonté de supposer que
HISTOIRE D'UN SPIRITE 37
vous aviez obéi à je ne sais quel sentiment che-
valeresque dont j'étais déjà tout attendrie. C'est-
à-dire simplement que vous êtes le fils du fer-
mier Madraux, que vous avez peur de perdre la
ferme et que vous -m'avez attendue ici pour es-
sayer de me désarmer, et de faire en sorte que je
rie demande pas à mon père de renvoyer le
vôtre.
Il est impossible de rendre le tort hautain &
ironique avec lequel Mlle de Kerlaven prononça
ces paroles, empreintes d'une certaine anima-
tion.
— Vous vous trompez, mademoiselle, répliqua
vivement le nouveau venu.
— J'en suis fâchée, mon ami, continua la
jeune fille, sans prendre garde à l'interruption,
il est trop tard. L'insulte qui m'a été faite ne
restera pas impunie : quant à vous, je vous re-
mercie.
Ces mots n'étaient pas achevés que, poussant
son cheval, Mlle de Kerlaven s'était déjà éloi-
gnée. Garde n'avait pris aucune part à ce rapide
colloque. Les remercîments adressés au ramas-
seur de cravache lui parurent insuffisants, et, au
moment de partir lui-même, il voulut lui glis-
ser dans la main une pièce de monnaie.
L'obscurité s'était épaissie, sans cela M. de
Gardeneur aurait pu être aussi effrayé que sur-
pris de la révolution qu'opéra son geste .sur la
figure de celui à qui s'adressait son offrande. Ses.
3
38 GARDENEUR
yeux flamboyèrent, et tous ses traits contractés
s'imprégnèrent d'une colère soudaine & terrible.
Il repoussa le bras tendu vers lui et dit d'une
voix vibrante :
— Je ne suis pas un mendiant ; les services
que je rends ne se payent pas ainsi.
Garde était pressé; déjà Mlle Albertine avait
pris beaucoup d'avance; il n'entendit pas la ré-
clamation et il partit, lâchant au hasard la
pièce, qui tomba sur la route. Le fils du bon-
homme Madraux la ramassa en maugréant, et
la mit dans sa poche. C'était un grand & vigou-
reux gaillard de vingt-huit ans, qui n'avait du
paysan que le costume. Sous ses vêtements, faits
d'étoffes grossières & ajustés avec goût, éclataient
une désinvolture & une aisance exceptionnelles.
Sa figure fine, malgré son teint hâlé, avait une
grande distinction, et on n'y remarquait pas
sans quelque étonnement une barbe soignée
comme pouvait l'être celle d'un homme du
monde.
— Oh ! si je pouvais me venger de cette hu-
miliation ! s'écria-t-il, tourné vers Garde &
Mlle de Kerlaven, déjà presque hors de vue. Il
avait parlé tout haut, et même assez fort ; une
réponse inopinée lui arriva immédiatement par
la voix rude du père Madraux, qui le toucha
légèrement à l'épaule et lui dit d'un ton rail-
leur :
— A la bonne heure, garçon, tuas été bien
HISTOIRE D'UN SPIRITE 39
récompensé de ta peine. La demoiselle a causé
longtemps avec toi, et M. le marquis t'a jeté, lui,
un véritable remercîment de grand seigneur.
Est-ce un louis ?
— Mon père !
— Tu n'as que ce que tu mérites, reprit le
fermier qui devint sérieux. Pourquoi t'avises-tu
de vouloir réparer mes torts, comme tu les ap-
pelles. Me crois-tu arrivé à l'âge de soixante-
dix ans sans savoir ce que je fais ? Il fallait lais-
ser monsieur le marquis aller à la recherche de
la cravache de sa future... car je présume que
nous verrons bientôt de belles noces à Garde-
neur?...
Cette insinuation, qui ne semblait pas devoir
le toucher, excita chez le jeune homme une agi-
tation violente.
— Dix ans de ma vie pour une vengeance !
cria-t-il avec une fougue toute méridionale.
Son père le couvrit d'un regard étincelant &
rapide.
— Nigaud, répliqua-t-il à demi-voix, en em-
ployant cette fois le patois languedocien, la ven-
geance ne s'achète pas ; la seule enviable est celle
qui rapporte beaucoup sans avoir rien coûté.
Nous verrons plus tard. Calme-toi, et allons
nous coucher ; la nuit porte conseil. Le mur-
mure de la voix des deux hommes s'éteignit
bientôt dans l'éloignement.
Le lendemain, Garde recevait son offrande de
40 GARDENEUR
la veille dans un papier cacheté qui contenait
ces mots :
« Renvoi à M. le marquis de Gardeneur d'une
aumône qui s'est trompée d'adresse.
« Maurice MADRAUX. »
Ce n'était qu'une pièce de deux francs.
III
KERLAVEN
Après une course d'un quart d'heure, pendant
laquelle les deux chevaux, qui s'excitaient mu-
tuellement, ne quittèrent pas le grand trot, la
mission de Garde était remplie. Il prit congé de
Mlle Albertine au pied d'un petit mamelon en-
touré d'un bouquet de pins, du milieu duquel
surgissait un ravissant castel ; c'était Kerlaven.
Cette propriété n'est guère qu'à trois kilo-
mètres de Gardeneur, tout en étant à une dis-
tance moindre de la mer, grâce à la courbe que
dessine la côte. Auprès de la gigantesque cons-
truction qui domine la falaise, Kerlaven est un
joujou. Il est un peu antérieur à l'époque de la
Renaissance, et d'une conservation bien com-
plète.
Il se compose de quatre corps de logis, reliés
entre eux par quatre tourelles au toit pointu.
HISTOIRE D' UN SPIRITE 41
Deux des faces sont pourvues de portes que dé-
fendaient jadis des ponts-levis; les autres sont
nues ; toutes n'ont qu'un étage. Des ponts-levis,
il ne subsiste plus depuis longtemps que les rai-
nures ménagées entre les pierres pour le jeu des
chaînes ; quant aux fossés sur lesquels ils s'éten-
daient, ils existent toujours, seulement l'eau
qu'ils contiennent est aujourd'hui un étang
qu'on traverse sur deux ponts fixes. Un bateau
très-coquet, pourvu d'un tendelet à la mode
italienne et venu là en même temps qu'Alber-
tine, en est le roi incontesté. Les joncs, les né-
nuphars aux feuilles larges et épaisses, les plantes
aquatiques de toutes sortes rendent la navigation
quelquefois difficile, jamais dangereuse.
La teinte grise, noire même de la pierre, cou-
verte de mousse en plus d'un endroit, attestait
que le château n'avait jamais subi l'humiliation
d.'un regrattage. Aussi l'extérieur, ce qu'on pour-
rait appeler la partie poétique, n'ayant été at-
teint par aucune dégradation sensible, était en-
core à peu près tel qu'il était sorti des mains de
l'architecte ; il n'y manquait pas un meneau,
pas une colonnette.
Soit que le propriétaire poussât la religion du
passé jusqu'à proscrire toute réparation, soit que
l'indifférence détournât sa pensée de cet objet,
soit enfin que ses ressources ne lui permissent
pas de réaliser ses bonnes intentions, l'état inté-
rieur de son habitation était moins satisfaisant.
42 GARDENEUR
Les toitures, par exemple, ce qui est assurément
fort prosaïque mais également indispensable,
avaient grand besoin qu'on vînt à leur secours.
Solides encore, en ce sens qu'elles ne menaçaient
pas ruine, elles protégeaient si mal les apparte-
ments qu'on avait été obligé de condamner l'u-
nique étage et de se réfugier au rez-de-chaussée.
La disposition des pièces, leur ornementation
architecturale avaient été entièrement respectées
à Kerlaven. On y retrouvait l'escalier primitif,
qu'on avait recouvert de nattes. Les arcatures
des corridors, les plafonds à caissons & à pou-
trelles saillantes des chambres n'avaient pas
changé, et, dans le grand salon, qui était l'an-
cienne salle des gardes, on admirait un plafond
armorié d'un travail fort remarquable.
En somme, le château était curieux au point
de vue archéologique & très-confortable, le raf-
finement moderne ayant remplacé par des par-
quets, ou couvert de tapis, les carreaux dont se
contentaient nos pères ; garni les pièces habitées
de meubles commodes, et fait circuler dans toute
la maison la chaude haleine d'un calorifère.
Le chevalier de Kerlaven, possesseur de ce
joli manoir, avait cinquante ans, qu'il n'avouait
point, et dont il s'appliquait, non sans succès, à
dissimuler une partie. Ses cheveux étaient gris
et il n'avait garde de les teindre, ce qui ne ra-
jeunit personne. Tout fier de leur abondance,
au milieu d'une génération pour qui la calvitie
HISTOIRE D'UN SPIRITE 43
est complète, à trente ans, il n'aurait pas échangé
sa chevelure presque blanche, mais épaisse et
drue, contre celle des trois quarts des jeunes gens
qu'il voyait autour de lui. Il avait le teint frais
& coloré des hommes de complexion vigoureuse
en qui domine l'élément sanguin, des favoris
bruns, à l'anglaise, l'oeil brillant sous d'élégants
sourcils, les dents blanches & l'oreille rouge.
C'était d'ailleurs un fort bel homme dont la
taille, bien que légèrement épaissie, luttait avan-
tageusement contre l'embonpoint. Ses manières
étaient exquises & révélaient le gentilhomme d :
vieille race. Très-soigné dans sa mise, il suivait
de près les modes sans les exagérer. Sa voix douce
et caressante, ses mouvements étudiés, où l'af-
fectation ne perçait pas pourtant, sa mignardise,
pourrait-on dire, étaient autant d'indices accu-
sateurs.
M. de Kerlaven appartenait à cette classe
d'hommes qui, presque exclusivement préoc-
cupés des femmes, cherchent constamment à
leur plaire et, généralement, n'ont pas à se
plaindre d'elles. Au XVIIIe siècle, c'eût été un
coureur de ruelles ; égaré dans le XIXe, où, de-
puis que les affaires ont tué l'amour, personne
n'a plus le temps de faire la cour à aucune
beauté, il faut bien avouer que le chevalier n'é-
tait pas de son époque.
Il avait vieilli sans s'en douter, et les cheveux
blancs paraissaient un anachronisme sur cette
44 GARDENEUR
tête qui ne songeait qu'aux choses aimables &
riantes de la vie. Épicurien délicat, égoïste, cela
va de soi, d'une légèreté rare, sans croyances et
sans moeurs, non pas sans esprit, il aimait infi-
niment mieux fréquenter assidûment le monde,
hélas ! et le demi-monde, que songer sérieuse-
ment à réparer son château. Il était veuf depuis
douze ans. Au lieu de continuer à faire chaque
année à Paris un voyage dont il prolongeait le
plus possible la durée, il avait quitté la Bretagne
après la mort de sa femme, afin de surveiller de
près l'éducation de sa chère Albertine. En
d'autres termes, il mit en pension l'enfant, qui
l'eût beaucoup gêné, et vécut selon ses goûts
dans la grande ville.
Kerlaven était entouré de domaines qui rap-
portaient plus de vingt mille livres de rente ;
en sorte, qu'après tout, le chevalier était riche
et sa fille une héritière très-acceptable.
M. de Kerlaven n'avait pas définitivement
abandonné le Finistère ; il y revint lorsque l'é-
ducation de sa fille fut terminée. C'était proba-
blement dans la pensée qu'il trouverait plus fa-
cilement à la marier ; les mauvaises langues ne
manquèrent pas d'insinuer que c'était aussi
pour sauver les restes de sa fortune, compromise
par des prodigalités d'un autre âge.
Ce bruit tomba bientôt, parce que, dès son
arrivée, il mena grand train. Cinq chevaux :
deux de selle pour lui, un pour sa fille et un
HISTOIRE D'UN SPIRITE 45
charmant attelage de calèche, vinrent peupler
les écuries. Trois domestiques , qui portaient
fièrement la vieille livrée de Kerlaven, impo-
sèrent silence aux calomniateurs ; et Mlle Al-
bertine se chargea, par le luxe de bon goût de
ses toilettes, de fermer la bouche au petit nom-
bre d'incrédules dont le scepticisme aurait pu
persister encore. Elle avait, pour son service
particulier, une femme de chambre & une dame
de compagnie.
Le chevalier ne s'était pas dissimulé qu'il était
absolument incapable de veiller sur une jeune
fille. D'ailleurs, quand il s'absentait & passait
deux ou trois jours à Brest, ce qui lui arrivait
de temps en temps, Albertine ne pouvait rester
seule au château. Il s'était donc décidé à faire
choix d'une personne pour le suppléer. Il avait
désiré qu'elle fût jeune, afin qu'il n'y eût point
disparate entre elle & sa fille; jolie, parce qu'il
aimait par-dessus tout les jolies figures. Enfin,
comme il était nécessaire que ce fût une femme
d'expérience, ses recherches s'étaient circons-
crites aux veuves de vingt à trente ans.
Il avait eu la main heureuse ; du premier
coup il avait découvert Mme Savernin, c'est-à-
dire tout ce qu'il rêvait.
Elle était la veuve d'un lieutenant de vais-
seau, récemment emporté par la fièvre jaune
pendant une campagne lointaine, et le noir,
qu'elle avait fait le voeu téméraire de ne plus
3.