Guerre civile et guerre sociale : origine et portée de la révolution du 18 mars / par Benjamin Buisson,...

Guerre civile et guerre sociale : origine et portée de la révolution du 18 mars / par Benjamin Buisson,...

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Français
33 pages

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J. Noiriel (Strasbourg). 1871. 35 p. ; in-18.
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Publié le 01 janvier 1871
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Langue Français
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GUERRE CIVILE
ET
GUERRE SOCIALE
IRIGINE ET PORTÉE
DE LA RÉVOLUTION DU 18 MARS
PAR
BENJAMIN BUISSON
ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
BRUXELLES
A. N. LEBÈGUE ET Cie, ÉDITEURS
STRASBOURG
J. NOIRIEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1871
AUX HOMMES DE BONNE FOI.
Personne, croyons-nous, ne se refusera à reconnaître
qu'il y a dans les graves événements actuels beaucoup
d'inconnu et je ne sais quoi même de mystérieux. Qui
dira ce qui se passe et qui le sait ? personne complète-
ment. Parmi ceux qui essaient de raconter ou de juger
cette lutte désastreuse, les uns la voient de trop près, les
autres de trop loin. Il faut voir de près sans doute, mais
il ne faut juger qu'à distance. Voilà pourquoi nous écri-
vons ces pages, nous qui arrivons du champ de bataille,
qui avons eu le douloureux privilège de reconnaître, aux
lueurs de la fusillade, les combattants, les armes, les
drapeaux, mais qui avons changé de milieu et qui au-
jourd'hui, dans le calme et le recueillement de la pro-
vince, pouvons juger sans partialité et sans passion ce
Paris que nous n'avons cessé d'étudier dans sa profon-
deur, avant, pendant et après le siège.
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Racontons les faits d'abord.
Mais les faits se tiennent et s'engendrent. Le 18 mars
ne peut être qu'une énigme indéchiffrable, si on l'isole,
si l'on oublie ou si l'on ignore le 31 octobre et le 22 jan-
vier. Et ces deux journées encore, qui en a écrit impar-
tialement l'histoire, qui en comprend ou en avoue loya-
lement la véritable portée ? Il est généralement de bon
ton et de bonne compagnie, en province au moins, de
considérer ces deux mouvemeuts populaires comme de
vulgaires échauffourées, exclusivement politiques, fomen-
tées à la faveur des clubs par une poignée de factieux,
d'agitateurs sans nom, qui ne savaient pas attendre
l'issue de la guerre nationale, pour entamer la guerre
civile et donner à l'étranger, (style officiel), le spectacle
tant désiré de nos discordes intestines !
Erreur ou imposture.
Qu'on l'apprenne si on l'ignore ; mais on l'ignore
moins qu'on ne veut le dire, le 31 octobre ne fut pas une
sédition politique ; ce fut une protestation toute patrio-
tique, sincère sinon opportune, contre la capitulation de
Metz, les fautes du Bourget et surtout les premiers bruits
d'armistice et de médiation qui commençaient à courir à
propos de M. Thiers. (Alors en effet, c'était M. Thiers
lui-même, chose surprenante, qui parlait le premier d'ar-
mistice , de conciliation, d'arrangement, n'épargnant
aucune démarche pour arrêter l'effusion du sang !) Mais
Paris voulait lutter encore et surtout lutter plus vigou-
reusement. De là les premiers projets de Commune et ce
mouvement du 31 octobre qui faillit perdre les hommes
du 4 septembre, mais qui aurait peut-être sauvé Paris et
prévenu, en tout cas, bien des malheurs.
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Le 22 janvier fut un mouvement analogue : Une pro-
testation plus inutile, plus coupable même si l'on veut,
puisqu'elle fut moins générale et plus tôt réprimée, mais
toute patriotique encore d'intention, contre les bruits
déjà trop fondés du désarmement et de la capitulation
de Paris. Qu'il se soit mêlé à ces manifestants de bonne
foi un certain nombre de factieux sans programme, de
turbulents quand même, de faux-frères, et pire encore,
la chose n'est pas prouvée, mais elle est possible, pro-
bable. Toujours est-il que la grande majorité des pertur-
bateurs, en ces deux malheureuses journées, avaient
certainement en vue le salut du pays, l'intérêt national
et non le triomphe momentané de telle ou telle coterie
politique.
Telle est l'incontestable vérité sur les antécédents du
18 mars.
Au lieu de songer à profiter de la leçon qui ressortait
de ces événements, le gouvernement ne songea qu'à en
tirer vengeance. A l'exception de MM. Rochefort,
H. Brisson, Floquet, Etienne Arago, qui donnèrent leur
démission, les membres du gouvernement feignirent de
ne voir dans ces deux journées que l'oeuvre criminelle
de quelques séditieux, complices de l'étranger, ce qui ne
les empêcha pas de punir tout le monde à leur place.
Ayant perdu la confiance de Paris, ils voulurent non pas
la regagner en la méritant, mais la reconquérir à l'aide
des vieilles manoeuvres impériales : un plébiscite ambigu
suivi d'arrestations qui l'expliquèrent trop, voilà pour la
première fois; des coups de fusil et la confiscation de
toutes les libertés politiques ; voilà pour la seconde, et
cela aux applaudissements unanimes de tous les anciens
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partis monarchiques, qui se rallièrent bruyamment autour
du pouvoir.
Qui avait été frappé en somme? — la République.
Paris le vit et sut désormais à quoi s'en tenir. L'abîme
se creusait. Relisez les journaux de cette époque, le
Rappel surtout. Et le gouvernement continue à s'aliéner
les républicains. Il a peur du peuple et le montre. Le mot
d'ordre parti d'en haut, avidement recueilli par toute la
réaction et fidèlement transmis de la bourgeoisie pari-
sienne à la bourgeoisie de province, consiste à confondre
des patriotes, égarés tout au plus, avec des émeutiers à
gage. Par un misérable jeu de mot on appelle communistes
ceux qui avaient demandé une Commune pour réorga-
niser la défense et activer la guerre, partageux, ceux
qui s'effrayaient, non sans raison, du démembrement de
la France ; on condamne enfin en bloc, en masse, comme
socialistes, blanquistes et prussiens tous ceux qui par-
laient trop haut de résistance à outrance, de victoire
quand même, de patrie et d'honneur national.
Tactique dangereuse, qui ne réussit que trop.
A qui la faute si Paris s'habitua de plus en plus à con-
fondre patriotisme et république, à ne pas séparer les
tendances politiques et sociales des questions de défense
et de guerre, s'il finit même par se persuader qu'il n'y
avait vraiment plus de patriotes résolus en dehors des
rangs de ces républicains impétueux ? Les événements
d'ailleurs ne tardèrent pas à donner raison à ces préten-
dus communistes ? Leurs soupçons n'avaient-ils pas été
fondés ? ne voyait-on pas se réaliser coup sur coup leurs
plus sinistres prophéties? Fous, si l'on veut, mais fous
clairvoyants. Et, aux approches du traité, qui s'insurgea
encore contre les conditions annoncées, qui adjura la
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future assemblée de protester, même inutilement, d'en
appeler à l'Europe et au monde, plutôt que de recon-
naître à la France le droit de céder par contrat des
concitoyens, des frères, et quels frères héroïquement
attachés à ses intérêts et à son drapeau? Langage in-
sensé encore, soit, mais langage qui trouvait de l'écho
dans le coeur de la foule, et qui la rapprochait tous les
jours davantage de ces radicaux, de ces socialistes tant
calomniés.
Vous étonnerez-vous maintenant des élections de Paris?
Vous étonnerez-vous que cette population exaspérée par
tant de revers et d'humiliations, à bout de confiance en
des hommes qui se défiaient d'elle, qui lui devaient tout,
et qui l'oubliaient si vite, qui n'avaient fait que conso-
lider la routine en stratégie, comme en administration et
en politique, se soient enfin tournés vers les républicains
révolutionnaires? Paris, lui aussi, se donne un mot d'or-
dre. Qui nomme-t-il? les Garibaldi, les Gambetta, les
Dorian, les Langlois, etc., c'est-à-dire ceux qui s'étaient
montrés les plus acharnés à la résistance : les Hugo, les
Quinet, les Louis Blanc, les Rochefort, c'est-à-dire ceux
qui l'avaient prêchée le plus éloquemment et telle que le
peuple l'avait conçue et demandée ; et enfin même les
Delescluze, les Pyat, les Tolain, les Malon et autres,
c'est-à-dire les hommes du 31 octobre et du 22 janvier
qui avaient eu du moins le courage de protester contre
l'incapacité et l'inertie des défenseurs de la Frauce.
Aux yeux de MM. Picard, Favre, Simon, Ferry, ces
élections furent le grand, le seul crime de Paris. L'affaire
des canons ne fut qu'un prétexte. Paris était hostile,
voilà la vérité. Ou le traita en ennemi.
Cela est si vrai que le gouvernement et la Chambre ne
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veulent plus revenir dans ce Paris suspect. Pour premier
châtiment, on lui enlève son titre de capitale. L'Empire
lui-même n'eût jamais osé le faire. Et l'on criera plus
tard au scandale quand Paris, assiégé de nouveau, et par
le gouvernement, au nom de la province, parlera de se
déclarer ville libre. Ne dirait-on pas que l'on s'est ingénié
comme à plaisir à exaspérer cette population déjà si ner-
veuse? Attendez encore: voici de nouveaux coups ; je
dirais presque de nouvelles provocations. On annonce la
suppression au moins partielle des 30 sous de la garde
nationale ; on promulgue la loi sur les échéances des
effets de commerce ; on laisse entrevoir aux locataires
une loi sur les loyers toute favorable aux propriétaires :
mesures injustes, puisque le gouvernement qui les a vou-
lues, les rétracte aujourd'hui; enfin, malgré quelques pa-
roles encore timides de M. Thiers, cette République, la
dernière espérance du peuple, apparaît déjà vacillante,
ébranlée et comme à la veille de s'écrouler.
C'est au milieu de cette inquiétude générale, de cette
surexcitation croissante des esprits, que vint éclater le
malencontreux conflit des canons. Mais là encore, pour
tout juge impartial, que de circonstances atténuantes!
A l'entrée des Prussiens dans Paris, la garde natio-
nale, inquiète pour les canons achetés par souscription,
qu'elle considérait, à tort ou à raison, comme sa pro-
priété, et que le gouvernement semblait avoir oubliés à
la portée des envahisseurs, avait forcé le parc de la place
Wagram et traîné, sans résistance de l'autorité, les ca-
nons à Belleville, aux Batignolles, à Montmartre, au
Luxembourg, à la place des Vosges. Les Allemands par-
tis, le gouvernement réclame les canons que des senti-
nelles gardaient jour et nuit dans les différents quartiers,
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sur l'ordre d'un comité, dit Comité central de la fédéra-
tion républicaine de la garde nationale, issu du suffrage
plus ou moins régulier de 215 bataillons sur 266. L'idée
première de cette fédération, on l'oublie trop, n'était pas
partie de Montmartre, mais du centre de Paris, et d'un
groupe de bourgeois conservateurs, amis de l'ordre, qui
n'avaient pas prévu en s'associant que les faubourgs
allaient les imiter et les noyer sous leur nombre.
Que devait faire le gouvernement?
Nous pourrions citer les sages avis, les judicieuses
remontrances que tonte la presse modérée fit entendre
au pouvoir. Contentons-nous de rapporter l'opinion d'un
homme qui n'a que de la haine pour le parti populaire
et qui se déclare sans réticence admirateur passionné de
M. Thiers. «Dans le dénument complet des forces maté-
rielles, les circonstances voulaient qu'on parlementât et
non que l'on combattît1.» C'est la raison d'État, l'argu-
ment de l'intérêt. Mais le gouvernement n'en est que plus
coupable d'avoir commis si légèrement ce qui n'est pour
M. de la Guéronnière qu'une maladresse, ce qui, aux
yeux de beaucoup, pouvait s'appeler crime.
D'abord enclin, semblait-il, aux idées de temporisa-
tion, et la veille encore au moins irrésolu, M. Thiers,
pressé par la droite, se décide soudain pour la répres-
sion rapide, nomme un ex-gendarme préfet de police, et
rédige une proclamation nocturne écrite à moitié dans le
1 La Catastrophe de la France, par M. de la Guéronnière.
Bruxelles, 1871, p. 29.
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style Louis-Philippe, à moitié dans le style Piétri. Mont-
martre est occupé militairement, les mitrailleuses bra-
quées, l'assaut donné, les canons presque repris. Mais
les chevaux d'attelage se font attendre ; le rappel est
battu et voilà les gardes nationaux qui accourent, crosse
en l'air, aux cris répétés de Vive la ligne! Moment so-
lennel. Les soldats hésitent. Il y a des gens qui ne voient
dans ces soldats chancelants que des mutins, infidèles
au drapeau et à la discipline. Nous sommes moins sévères.
Associée aux municipaux de Bonaparte et aux ex-sergents
de ville, la troupe se défie de la besogne qu'on lui donne
à faire. La raison faiblit, le coeur parle. Le campagnard
reconnaît un frère dans l'ouvrier. Les soldats ont déjà
vécu trop longtemps à Paris : ils se sentent peuple et ne
tirent pas. Un coup de feu est parti cependant; mais
c'est un officier qui tombe frappé par ses propres soldats
qu'il excitait en vain à la guerre civile. C'en est fait : la
troupe a tourné. On connaît la suite.
Je ne sais si MM. Thiers et Ernest Picard avaient dormi
tranquilles cette nuit-là; toujours est-il qu'ils avaient
assumé sur eux une lourde responsabilité.
Nous ne raconterons pas dans le détail les événements
qui suivirent le 18 mars. Nous avons seulement voulu
en montrer les origines, les causes et surtout les causes
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morales. Tout lecteur impartial reconnaîtra que l'anta-
gonisme entre le gouvernement et la population de Paris
ne date pas du 18 mars, et que le gouvernement, par
une attitude moins défiante vis-à-vis de cette population,
aurait pu, sinon empêcher le conflit, du moins en atténuer
singulièrement la gravité. Que de malheurs ne pouvait-
on pas éviter, si l'on avait su interroger plus conscien-
cieusement les besoins et les aspirations de ces masses
tant suspectées, démêler ce qu'il y avait de fondé dans
leurs espérances et dans leurs craintes, ménager leurs
légitimes susceptibilités, leur foi sincère sinon raisonnée
en la République, si enfin on avait su, au sortir de tant
de privations si héroïquement supportées par le peuple,
traiter ce peuple comme un malade et non comme un
criminel?
Mais le monde «comme il faut» ne prend point le
temps de s'enquérir de ce qui se passe dans les «bas-
fonds de la société." II était plus tôt fait de médire de
Belleville et de railler Montmartre que d'y aller voir.
À peine expédiait-on à certaines réunions publiques je
ne sais quels reporters de second ou troisième ordre
qui ne revenaient jamais sans quelque caricature plus
ou moins spirituelle des orateurs populaires. On riait
en haut lieu, et tout était dit. Et voilà sur quels rensei-
gnements on jugeait le peuple; voilà pourquoi l'explosion
du 18 mars déconcerta si fort ceux qui auraient dû la pré-
voir et la prévenir. La veille encore, les hommes du
Comité central étaient, disait-on, une poignée de «fruits-
secs,» orateurs sans auditoire, généraux sans armée,
prédicateurs dans le désert. Un avocat célèbre, ancien
constituant, nous disait il y a quelques mois ; «L'Inter-
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nationale!" elle n'existe que sur le papier. Ils ne sont
pas cent dans tout Paris.» Le lendemain du 18 mars, ce
même avocat était sans doute un de ceux qui ne pou-
vaient expliquer tous nos malheurs sans recourir à l'in-
tervention mystérieuse de je ne sais quelles «vastes asso-
ciations clandestines et anonymes aux mille ramifications
souterraines.»
La réalité est que ces sociétés n'avaient ni autant
d'influence que le prétendaient les uns, ni aussi peu que
le disaient plaisamment les autres. Au lieu de répéter sur
la foi d'un quidam ces mystifications grossières, il fallait
s'informer. La lumière pouvait se faire dans ces préten-
dues ténèbres 1. Rien de moins occulte, en effet, et de
1 Voici en effet quels étaient les comités en question. Ils se rédui-
saient, à part quelques petits groupes tout à fait insignifiants et
isolés, à trois ou quatre principaux :
1° Le Comité républicain des vingt arrondissements, qui ne justifiait
pas son titre et n'avait créé de sous-comités, dits Comités de vigi-
lance, que dans cinq ou six arrondissements tout au plus ; encore ces
Comités de vigilance revendiquaient-ils leur indépendance vis-à-vis
du bureau central, situé place de la Corderie. Ce Comité prit à
l'époque des élections le titre de Comité et plus tard de Conclave des
républicains socialistes révolutionnaires.
2° L'Association internationale des travailleurs, que l'Empire avait
désorganisée et qui, à la veille des derniers événements, n'avait pas
encore réorganisé plus de quatre ou cinq sections dans tout Paris.
Trois à peine de ces sections fonctionnaient régulièrement. L'Inter-
nationale se distinguait des socialistes du Comité ci-dessus désigné,
en ce qu'elle voulait la réforme sociale, non par l'insurrection, mais
par l'association, l'organisation lente et la ligue pacifique des ou-
vriers. Elle a pu changer par la suite d'intention et de caractère, ce
qui n'est pas prouvé. Mais nous affirmons que tel fut son esprit à