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Hélène et ses amies : histoire pour les jeunes filles (2e édition) / traduite de l'anglais par Mme de W.

493 pages
Didier (Paris). 1870. 1 vol. (506 p.) ; in-18.
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HÉLÈNE
ET SES AMIES
HISTOIRE POUR LES JEUNES FILLES
PAR MME DE .W...
Ce n'est pas nous qui faisons notre édu-
cation, c'est Dieu qui la fait pour nous.
KIGESLEY.
PARIS
LIBRAIRIE ACADEMIQUE
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35.
HELENE
ET SES AMIES
OUVRAGES DE MME DE WITT
NEE GUIZOT.
A la même Librairie :
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lithographies et vignettes. 3 »
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lithographies et vignettes. 3 »
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sation, du XIe au XVIIIe siècle. (Ouvrage couronné par l'Académie fran-
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CHARLOTTE DE LA TREMOILLE, comtesse de DERBY. 1 vol in-12. 3 30
.PARIS. — IMPRIMERIE VIÉVILLE ET CAPIOMONT, RUE DES POITEVINS, 6.
HÉLÈNE
ET SES AMIES
HISTOIRE POUR LES JEUNES FILLES
TRADUITE DE L ANGLAIS
PAR MME DE W.
Ce n est pas nous qui taisons notre éducation,
c'est Dieu qui la fait pour nous. KIGESLEY.
DEUXIÈME EDITION
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1870
Réserve de tous droits
HÉLÈNE
ET SES AMIES
I
LA VIEILLE BONNE.
A vieille femme et la petite fille
aux cheveux blonds! Qui ne
voudrait les peindre toutes les
deux, assises comme elles sont
là, bavardant ensemble comme
les enfants et les vieilles bonnes seules savent
bavarder? Elles viennent de prendre leur thé,
et la tasse des grands jours, le reste des deux
gâteaux indiquent assez que la petite fille fait
une visite à la vieille femme qui a été autrefois
2 CHAPITRE I.
la bonne de sa mère. Elle est arrivée, il y a
peu de temps, dans une pension située à quel-
ques minutes seulement de la maison qu'habite
Déborah Burton, et ce n'est ni la première ni
la seconde fois qu'elles ont pris leur thé ensem-
ble, car mademoiselle Long ne dit jamais
« non » lorsque Alice demande à aller voir
Déborah à l'asile des vieillards.
Mais Alice s'attend à ce qu'on la vienne
bientôt chercher, et la conversation s'anime de
plus en plus entre les deux compagnes, tout en
étant peut-être plus vive d'un côté que de l'autre.
—N'est-ce pas que cela devait être amusant,
Déborah? c'était tout à fait comme une véritable
exposition de fleurs; seulement nous n'avions
pas de musique, mais il y avait une tente com-
plétement remplie de fleurs avec un superbe
drapeau en haut! Outre toutes les plantes de
nos jardins, il y en avait de bien jolies .qu'on
avait envoyées à quelques-unes des petites filles,
tout exprès pour l'exposition, et il y en avait d'au-
tres qui avaient reçu des fruits. Et puis,savez-
vous,il y avait des prix! J'en avais écrit plusieurs!
LA VIEILLE BONNE. 3
—Écrit des prix, ma chérie ! Comment cela
se fait-il ?
—Oh ! ce n'était pas des vrais prix, c'était
seulement des cartes ; mais il y avait quelque
chose de bien plus joli qu'à une véritable expo-
sition, nous avons donné les fruits aux visiteurs !
et la nouvelle petite fille, celle dont je vous ai
parlé, vous vous souvenez bien, Déborah, celle
qui est si laide, c'est-à-dire, mademoiselle Long
dit qu'il ne faut jamais dire que les gens sont
laids, mais je trouve vraiment Hélène Leigh très-
laide, elle est si brune, et elle a de si grands
yeux que j'en ai peur ! Jeanne Harding dit que
les enfants blonds sont les plus jolis; êtes-vous
de cet avis-là ?
—Vous alliez me raconter ce que cette nou-
velle petite fille avait fait à l'exposition, n'est-ce
pas?
—Oh ! oui, c'est vrai, j'oubliais ! C'est la
plus jeune de toute la pension; par conséquent,
elle avait été chargée d'offrir les fruits aux visi-
teurs, mais avant d'en présenter à personne,
elle a choisi deux des plus belles pommes, et
4 CHAPITRE I.
elle les a cachées derrière un des pots de fleurs.
Il y a des petites filles qui l'ont vue, et elles
l'ont surveillée, parce qu'elles étaient curieuses
de savoir ce qu'elle voulait en faire.
—Et qu'est-ce qu'elle en a fait?
—Le lendemain matin, elles l'ont vue qui
les portait à un petit garçon qui balayait la
route devant la grande porte. Elle les empor-
tait en cachette, mais Jeanne la regardait par
la fenêtre, et elle a tout raconté à mademoiselle
Long.
—Qu'est-ce que mademoiselle Long en a dit?
—Oh ! elle a envoyé chercher Hélène, et elle
l'a grondée !
—Comment savez-vous qu'elle l'a grondée ?
—Oh ! parce que je l'ai vue sortir de la cham-
bre de mademoiselle Long avec les yeux tout
rouges, et à peine a-t-elle parlé à quelqu'un
pendant toute la journée, et le soir elle pleurait
et elle sanglotait en faisant sa prière. Ce matin,
en sortant pour la promenade, je l'ai vue qui
donnait un sou à Joseph, le petit balayeur, en
lui disant : « C'est à moi, Joseph, je n'aurais
LA VIEILLE BONNE. 5
pas dû vous donner les pommes, parce qu'elles
ne m'appartenaient pas. » Ne trouvez-vous pas
que c'est une drôle de fille, Déborah ?
Mais Déborah se contenta de dire : « Vous
n'avez pas encore fini de me raconter l'histoire
de l'exposition, ma chérie?
—Oh ! tout était fini à quatre heures, et puis
nous avons eu congé le reste de la journée. J'ai
toujours eu envie de venir vous raconter tout
cela, et voilà pourquoi mademoiselle Long vous a
fait prier de venir me chercher après les classes.
—Oh ! ma chérie, les pensions ne ressem-
blent plus maintenant à ce qu'elles étaient au-
trefois ! Pauvre mademoiselle Eliza !
—Qu'était-ce donc, Déborah?
—Une petite fille que j'ai soignée, il y a bien
longtemps, mademoiselle Alice, avant d'avoir
connu votre chère maman. Mais il me semble
que je dois vous avoir déjà raconté comment
elle s'était sauvée de sa pension?
—Oh ! racontez-le-moi aujourd'hui, Déborah,
cela m'amuserait tant !
La vieille femme raconta donc et la petite
6 CHAPITRE I.
fille écouta une vieille histoire : comment, pau-
vre petite ! elle avait couru toute seule, pen-
dant plus d'une heure, sans avoir seulement
mis son chapeau, et comment ses pauvres che-
veux pendaient de tous les côtés (et elle avait de
si jolies boucles, tout autour de la tête), et com-
ment quand elle était arrivée à la maison, Dé-
borah lui avait ouvert la porte (elle la voyait
encore là avec sa petite robe rose), et comment
son papa était sorti de son cabinet juste à ce
moment-là, et comment il avait donné un ordre
que Déborah ne pouvait lui pardonner, bien que
ce fût la seule fois qu'elle l'eût vu trop sévère
avec les enfants, " il me dit... »
Mais précisément, au moment le plus inté-
ressant, on entendit frapper à la porte, et une
voix bien connue qui disait : « Mademoiselle
Alice, êtes-vous prête, ma petite ? Mademoiselle
Long vous fait dire de rentrer tout de suite : »
vint brusquement mettre un terme à l'histoire;
mais Alice supporta admirablement l'attente,
vu qu'elle avait entendu raconter bien des fois
comment mademoiselle Eliza avait été renvoyée
LA VIEILLE BONNE. 7
dans sa pension, sans que son inexorable père
lui eût seulement permis de voir sa maman; et
ce qu'il y avait de pis, c'est que Déborah elle-
même avait été obligée de mettre à exécution
cette cruelle sentence ! Mais pendant que nous
finissions l'histoire, Déborah avait renvoyé sa
petite amie en l'embrassant tendrement et en
demandant à Dieu de la bénir « pour l'amour
de sa mère. »
Quand Alice fut se coucher ce soir-là,Hélène
dormait déjà profondément entre les petits
rideaux blancs placés à côté des siens. Le soir
de l'exposition des fleurs, les grands yeux noirs
d'Hélène étaient encore bien ouverts quand les
jolis yeux gris d'Alice étaient fermés depuis
longtemps; ses longs cils reposaient sur ses
joues fraîches, lorsque Hélène la regardant à
la faible lueur d'une soirée d'été, se disait tout
bas à elle-même : « Comme elle est jolie ! j'es-
père qu'elle m'aimera ! »
Et que devient Déborah maintenant qu'elle
est toute seule dans cette bonne petite chambre,
qu'elle a rangé soigneusement toute sa vais-
8 CHAPITRE I.
selle dans son armoire, et qu'elle a rapproché
sa chaise de la table ronde ? Elle vient de pren-
dre sa grosse Bible qui était sous un petit tas
de livres qui forment la bibliothèque chérie de
Déborah, elle a épousseté son étui de laine verte,
et elle l'a ouverte. Mais pourquoi ne lit-elle
pas? Parce que les pages se sont séparées à
l'endroit où se trouve une vieille lettre qui sert
de marque ou que Déborah a peut-être mise là
pour la conserver. Elle vient de la déplier, elle
a mis ses lunettes d'argent et elle lit à demi-
voix : « J'ai bien peur que ceci ne soit la der-
nière lettre que je vous écrive, ma chère vieille
bonne, à moins qu'il ne plaise à Dieu de me
remettre de ma faiblesse ; mais ce ne sera pas
la dernière fois que je penserai à vous, et à toutes
les bontés et la tendresse que vous avez eues
pour moi depuis tant d'années. J'espère que
vous verrez un jour ma petite Alice, Déborah,
car je désire beaucoup qu'elle aille en pension
chez mademoiselle Long, où sa mère a été si
heureuse. Chère Déborah, veillez sur mon en-
fant, enseignez-lui à connaître ce saint nom
LA VIEILLE BONNE. 9
qui se trouvait toujours clans votre coeur et sur
vos lèvres. Je voulais vous écrire une bien lon-
gue lettre, mais il me semble que je suis plus
faible aujourd'hui qu'à l'ordinaire. Je ne puis
pas jeter un coup d'oeil en arrière, ne fût-ce
que pour quelques jours, sans m'apercevoir que
mes forces déclinent rapidement. Je n'ai
été préoccupée pendant cette maladie que de
mon mari et de mon enfant, mais maintenant,
grâce à Dieu, je puis les confier entièrement à
son amour. Je pensais sans cesse autrefois à
mon retour dans ma patrie, mais maintenant,
j'ai une autre patrie qui m'attend...» Ce fut tout
ce que Déborah put lire, les dernières lignes
étaient devenues illisibles, mais elle n'avait pas
oublié les tendres messages qu'elles contenaient,
et repliant d'une main soigneuse le mince pa-
pier des Indes, elle le remit à sa place, et tour-
nant les feuillets de la Bible, elle en vint à une
autre lettre qui servait aussi de marque. Celle-là
était d'une grosse écriture d'enfant; elle racon-
tait que la petite fille était bien heureuse en pen-
sion, et qu'elle avait presque fini une ménagère
10 CHAPITRE I.
qu'elle destinait à quelqu'un, mais sans dire
qui était ce « quelqu'un, » c'était là un grand
secret.
Je voudrais bien savoir s'il y a une ménagère
dans ce petit papier blanc si soigneusement
serré dans la plus belle boîte à ouvrage de
Déborah.
Je ne sais pas si les pensées de Deborah se
sont reportées comme les nôtres sur le petit pa-
quet, mais je crois qu'elles ont dû s'en aller
beaucoup plus loin ; elle restait là sur sa chaise,
si tranquille que, sans les larmes qu'elle était
obligée d'essuyer de temps en temps, on aurait
pu croire qu'elle dormait. Peut-être pensait-elle
à la petite fille qu'elle avait soignée tant d'an-
nées auparavant, à cette noce si paisible et si
heureuse, à la beauté et à l'air radieux de sa
chérie ce jour-là, aux tristes adieux qui eurent
lieu au moment où son jeune mari l'emmena
aux Indes (tout bon et tout soigneux qu'il était,
Déborah avait eu bien de la peine à lui confier
sa fillette); elle pensait aussi à la nouvelle de sa
mort, à la petite personne qui était venue passer
LA VIEILLE BONNE. 11
l'après-midi avec elle, et c'était un de ces an-
ciens souvenirs qui faisait secouer la tète à Dé-
borah, tout en disant : « Non, non, elle ne sera
jamais aussi jolie. «L'auréole qui entourait l'an-
cien tableau manquait au nouveau. C'étaient
bien les mêmes cheveux blonds, mais ils n'é-
taient pas si dorés, c'était bien la même tour-
nure gracieuse, mais les mouvements n'étaient
pas si alertes. Après tout, il est probable que
la différence n'existait que dans l'imagination
de la vieille femme, car les jeunes filles de la
pension de mademoiselle Long disaient, et cela
quelquefois en la présence de la petite personne,
comme des petites sottes qu'elles étaient, qu'elles
n'avaient jamais vu une aussi jolie fille qu'Alice
Atherton.
Mais si nous avons deviné les pensées de Dé-
borah, elles devaient être un peu tristes ; ce-
pendant , elle avait repris son air joyeux en
lisant le psaume qu'elle avait choisi pour ce
soir-là, et ses yeux encore jeunes et purs bril-
laient de satisfaction lorsqu' arrivée à la fin
de sa lecture, elle répéta une seconde fois,
12 CHAPITRE I.
« Mon âme, bénis l'Eternel et n'oublie pas un de
ses bienfaits. «Puis elle descendit chez la vieille
amie dont la petite chambre se trouvait au-
dessous de la sienne, et qui était presque aveu-
gle. Elle y resta assez longtemps pour nous
laisser le temps de regarder ses livres, et de
voir comment l'un lui avait été donné par ma-
demoiselle Eliza pour son anniversaire, et un
autre par son maître, en reconnaissance des
bons soins qu'elle avait donnés à ses enfants
pendant qu'ils étaient malades, un autre était
«un souvenir » de ce même bon maître, pres-
que tous étaient des présents.
Mais Déborah reparut bientôt avec sa grosse
Bible à la main ; elle l'emportait toujours lors-
qu'elle descendait pour faire sa visite du soir à
sa vieille voisine de quatre-vingt-quatre ans.
La dernière pensée de Deborah, avant de
s'endormir, fut « Mon âme, bénis l'Éternel, et
n'oublie pas un de ses bienfaits.»
Déborah avait le coeur tendre, et la fille
d'Alice Lloyd y tenait déjà une place plus
grande qu'elle n'avait cru pouvoir désormais
LA VIEILLE BONNE. 13
l'accorder aux choses d'ici-bas. Elle avait sou-
vent pensé à la lettre qu'elle venait de relire,
elle savait que la mère parlait du plus profond
de son coeur lorsqu'elle lui avait demandé de
veiller sur son enfant, et de faire ce qui lui
serait possible pour cette éducation intérieure
qu'elle ambitionnait pour sa fille plus que
toutes les perfections extérieures. Mais qu'est-ce
que Déborah pouvait y faire ? Elle se l'était de-
mandé bien des fois, mais sans pouvoir arriver
à. une autre conclusion que celle-ci : « Il faut
attendre et voir venir, si j'y puis quelque, chose
Dieu me fournira une occasion, il faut veiller
et prier en attendant ; » et Déborah demandait
souvent à Dieu que les défauts de l'enfant ne
devinssent pas les défauts de la femme et que
le secours d'en haut pût amener Alice à devenir
et à être ce que sa mère avait été.
II
L'ARRIVÉE EN PENSION.
*
HÉLÈNE et Alice avaient à peu près dix
ans le jour où nous avons fait leur connais-
sance ; cependant Alice avait quelques mois de
plus, distinction qu'elle n'oubliait jamais. Elles
devaient certainement devenir bonnes amies;
car, outre le rapport d'âge qui existait entre
elles, la ressemblance s'étendait à leur situation.
Alice n'avait d'autre parent proche que son
père, qui avait été obligé de retourner aux
Indes après avoir mis sa petite fille en pension,
et Hélène, la pauvre Hélène, n'avait personne
pour l'aimer, si ce n'est son frère, un frère
beaucoup plus âgé qu'elle, qui, du plus loin
16 CHAPITRE II.
qu'elle se souvînt, avait presque toujours été
le seul à s'occuper d'elle, et peut-être même à la
gâter.
Mais comment aurait-on pu espérer qu'un
jeune homme, qui ne voyait sa petite soeur
qu'une heure ou deux tous les jours en reve-
nant de son bureau, pût découvrir les germes
d'orgueil et d'entêtement qui se développaient
en elle? D'autant plus qu'Hélène aimait son
frère avec une tendresse si passionnée qu'il eût
fallu une tentation bien violente pour la porter-
à lui faire du chagrin en cédant en sa présence
à l'un ou à l'autre de ses défauts. Malheureuse-
ment, une fois qu'elle se retrouvait dans sa
chambre, cette influence n'existait plus. Aussi
venait-il tant de plaintes sur le caractère in-
supportable de mademoiselle Hélène que son
frère prit enfin, bien contre son gré, la résolu-
tion de l'envoyer en pension. Le parti pris et la
pension choisie, il annonça un soir cette impor-
tante nouvelle à la petite fille pendant qu'elle
était seule avec lui dans son cabinet. Elle eut
d'abord l'air étonné, puis elle devint très-pâle
L'ARRIVÉE EN PENSION. 17
et resta immobile. Son frère l'attira vers lui;
elle ne disait rien.
—J'ai bien de la peine à prendre mon parti
de me séparer de ma petite compagne, lui dit-il.
Elle eut l'air de faire un grand effort pour se.
contenir, puis elle dit lentement et d'une voix.
triste :
—C'est parce que je suis si méchante!
—Non, c'est parce que je veux que tu de-
viennes bonne et sage.
—Pourrai-je alors mieux te tenir compagnie?
—Oui; mais je ne t'en aimerai pas davan-
tage, ce serait impossible, ma petite Hélène.
—Je suis bien aise d'aller en pension; sera-
ce bientôt?
—De demain en huit.
Elle se tut un moment, puis elle dit :
—Oui, je te le promets.
—Quoi donc, Hélène? Je ne t'ai pas demandé
de promesse.
—Non? Tu as dit que tu voulais que je de-
vinsse sage et bonne; voilà ce que je voulais te
promettre. Mais qui est-ce qui me dira com-
18 CHAPITRE II.
ment m'y prendre? ajouta-t-elle lentement.
Toi, Duncan?
—Pas à présent, dit-il.Tu l'apprendras peu à
peu en grandissant, et mademoiselle Long te
le montrera.
—Je te l'ai promis, répéta-t-elle, et je m'en
souviendrai toujours. Tu ne pourras pas t'en
souvenir, tu as trop de choses dans la tète; mais
moi, je n'aurai que celle-là.
Elle sortit alors en courant, et R entendit ses
petits pieds qui montaient bien vite l'escalier.
Il s'étonnait de ce qu'elle ne lui avait fait au-
cune question sur la pension,et il se disait qu'il
espérait que mademoiselle Long comprendrait
mieux que lui cette étrange petite personne,
quand la bonne vint le prier de venir voir ce
qu'avait mademoiselle Hélène.
—Elle est couchée par terre, dit-elle, et elle
sanglote comme si son coeur allait se briser, et
je ne sais qu'en faire.
—Laissez-la tranquille un petit moment, ma
bonne, et puis si elle ne redescend pas, j'irai
la retrouver.
L'ARRIVÉE EN PENSION. 19
Mais le courage était sur le point de lui man-
quer; son coeur saignait pour la pauvre petite
orpheline, et il pensait aux pressantes recom-
mandations de sa mère qui l'avait chargé
de servir de père et de mère à sa petite " bru-
nette, » alors âgée de trois ans. Mais au mo-
ment où il cherchait à inventer quelque moyen
de la consoler, la porte s'ouvrit doucement et
elle entra, aussi calme que lorsqu'elle lui avait
parlé; elle alla chercher son tabouret et son
livre et s'assit à côté de lui, pendant qu'il lisait
ou qu'il écrivait, levant de temps en temps les
yeux pour voir s'il ne lui manquait rien, mais
sans dire un mot qui pût faire croire qu'elle se
rappelât ce dont ils avaient causé. Quand l'heure
de se coucher arriva et que sa bonne vint la
chercher, au lieu de demander quelques mi-
nutes de répit, comme elle en avait l'habitude,
elle présenta de suite son petit visage à son
frère pour se faire embrasser, et pour s'entendre
dire comme à l'ordinaire : " Dieu te bénisse,
ma chérie.» Elle dit tout bas: " Répète-moi
cela. » Il le répéta comme elle le demandait,
20 CHAPITRE II.
et, sans dire un mot de plus, elle sortit de la
chambre d'un pas ferme et tranquille, laissant
sa bonne derrière elle.
Il en fut de même pendant toute la semaine.
Hélène était parfaitement sage; mais les do-
mestiques remarquaient combien elle tenait à
ne pas perdre une seule minute de la société de
son frère quand il était à la maison, courant
toujours à sa rencontre dans l'antichambre dès
qu'elle l'entendait frapper. La veille de leur
départ, il lui raconta tout ce qu'il savait de la
pension de mademoiselle Long, et lui dit
qu'elle y avait quatorze jeunes filles, toutes
beaucoup plus âgées qu'elle, à l'exception d'une
seule, qui serait pour elle, à ce qu'il espérait,
une compagne et une petite amie. Il lui dit
que mademoiselle Long était très-bonne, qu'elle
aimerait beaucoup sa petite Hélène, et qu'il était
bien sûr que Hélène ne pourrait pas s'empêcher
d'aimer mademoiselle Long; il lui parla du
grand jardin et des jeux ; mais rien de tout cela
n'avait l'air de l'intéresser beaucoup, jusqu'au
moment où il lui dit :
L'ARRIVÉE EN PENSION. 21
—Et je t'écrirai souvent, et tu m'écriras
aussi.
Elle répondit vivement :
—Et tu me diras tout ce que tu penses,
comme cela t'arrive quelquefois en me parlant,
et je te dirai si je fais des progrès ou non. Oh!
comme je suis contente! Je suis bien aise que
tu aies pensé aux lettres !
Le voyage était long jusqu'à Melstow; mais
enfin, après avoir changé deux fois de train,
Hélène et son frère se trouvèrent seuls posses-
seurs de l'unique omnibus que Melstow pût
offrir, et ils montèrent bruyamment la princi-
pale rue de la petite tille. Ils passèrent sous une
vieille voûte et s'arrêtèrent bientôt devant une
grille, derrière laquelle on apercevait nette-
ment une assez grande maison de pierre, avec
un petit portique grec, d'une apparence un peu
sombre et un peu triste.
On ouvrit la portière de l'omnibus, et un
très-jeune conducteur annonça que c'était cela
maison de mademoiselle Long, Monsieur. »
Comme il n'était évidemment pas clans les habi-
22 CHAPITRE II.
tudes de l'omnibus d'entrer par la grille et de
monter jusqu'à la maison, ils descendirent et
suivirent l'allée avec le petit garçon, qui por-
tait le léger bagage. On les attendait, car ils
n'avaient pas eu le temps de sonner lorsqu'on
ouvrit la porte. On les fit entrer dans une petite
pièce commode et bien arrangée, dont la gaieté
les surprit: d'après la sombre apparence de la
façade de la maison, ils ne s'attendaient pas à
trouver les chambres de l'autre côté d'un si rare
agrément. A gauche s'ouvrait une porte vitrée
à deux battants qui donnait sur une pièce rem-
plie de fleurs, et sur le devant une grande porte
menait dans le jardin; elle était ouverte, et
semblait inviter ceux qui goûtaient les séduc-
tions de l'herbe la plus fine et d'une rangée de
rosiers en pleine fleur à faire l'essai de la supé-
riorité des charmes de l'extérieur sur les attraits
de l'intérieur. Mais tandis que la gentille petite
femme de chambre porte à sa maîtresse la carte
de M. Duncan Leigh, restons un moment près
de la fenêtre avec nos deux amis, et suivons leur
exemple en examinant la vue. Nous avons déjà
L'ARRIVÉE EN PENSION. 23
parlé du gazon et des roses, aussi jetterons-nous
les yeux au delà, sur la seule limite visible du
jardin. C'est une haie de bruyère sauvage, et de
là nos regards se portent vers un beau tilleul;
à droite et à gauche de l'arbre, et au travers de
ses branches, on aperçoit une étendue d'eau qui
pourrait être un lac si nous étions dans le pays
des lacs, mais qui doit être une grande rivière.
Les voiles parsemées sur son sein parais-
sent si petites que nous devons être à une demi-
lieue ou trois quarts de lieue de la rivière ; mais
le premier plan descend si brusquement qu'on
le perd de vue; on n'aperçoit la terre que de
l'autre côté de la rivière, à une si grande dis-
tance qu'il faut que la journée soit bien claire
pour qu'on puisse distinguer entre les arbres les
petites maisons et l'église blanche. Mais Duncan
et Hélène n'attendirent pas mademoiselle Long
pendant tout le temps que nous avons mis à
contempler la vue. Duncan venait de découvrir
les petites voiles et de dire à Hélène de regarder
le soleil qui les éclairait, quand mademoiselle
Long entra dans la chambre. Quelle est la petite
24 CHAPITRE II.
fille ayant jamais été en pension, ou s'étant
figuré ce que cela pouvait être, qui ne puisse
sympathiser avec l'émotion d'Hélène dans ce
moment-là? Mais mademoiselle Long l'attira
près d'elle et la regarda d'un air si affectueux
qu'Hélène comprit pour la première fois que
la pension pourrait devenir pour elle autre
chose qu'un endroit où elle devait s'instruire le
plus vite possible afin de retourner sage et
bonne chez son frère; elle sentit qu'elle pourrait
y trouver au moins une bonne amie, prête à
l'entendre clans tous ses embarras, et toujours
disposée à l'aimer. Elle garda le silence pen-
dant le repas, moitié dîner, moitié thé, qui
fut bientôt servi ; et pendant la longue conver-
sation de son frère, qui commença par parler
d'elle, et par dire qu'il fallait lui faire tout com-
mencer au commencement, parce qu'il craignait
qu'elle ne fût bien ignorante, n'ayant jamais
reçu d'autres leçons que celles de sa bonne.
Duncan parlait à mademoiselle Long d'un ami
commun qui lui avait indiqué sa pension, et
les pensées d'Hélène se promenaient sans au-
L'ARRIVÉE EN PENSION. 25
cune suite, tantôt dans son ancienne chambre,
tantôt dans la salle d'études, puis sur le chemin
de fer ; elles vinrent enfin se fixer sur le petit
conducteur de l'omnibus, pour lequel elle avait
pris assez singulièrement du goût, tout sale et
tout déguenillé qu'il fût, bien qu'il eût eu une
assez jolie figure s'il eût été débarbouillé. Dun-
can partit peu après avoir fini son thé, ses affaires
l'obligeant à retourner chez lui le plus tôt pos-
sible. L'omnibus vint le chercher, et comme les
omnibus et les trains n'attendent pas, il fut
contraint de partir si précipitamment qu'il n'eut
que le temps de faire ses adieux à la hâte. Peut-
être cela valait-il mieux, car à peine Hélène
avait-elle eu le temps de sentir le chagrin de
la séparation que c'était fini. L'omnibus était
hors de vue, et mademoiselle Long était debout
à côté d'elle. Hélène ne pleurait jamais devant
les étrangers ; aussi se contenta-t-elle de regar-
der mademoiselle Long et de mettre sa petite
main dans la sienne ; mais elle avait l'air si doux
et si confiant que mademoiselle Long eut de la
peine à retenir ses larmes, en disant :
26 CHAPITRE II.
—Il faut toujours venir me trouver, et je
vous aiderai.
Elles montèrent l'escalier en sentant qu'à
l'avenir elles seraient non-seulement l'une pour
l'autre une maîtresse et une élève, mais en-
core de bonnes amies.
Mademoiselle Long ouvrit la porte de la salle
d'études, et Hélène crut qu'une centaine d'yeux
se fixaient sur elle ; mais au bout d'un moment
la plupart des jeunes filles, dont le nombre ne
s'élevait pas au-dessus de quatorze, outre une
sous-maîtresse anglaise et une sous-maîtresse
française, retournèrent à leurs occupations, les
classes ayant recommencé six semaines aupa-
ravant. Hélène se trouva assise à côté de made-
moiselle Long. Celle-ci appela Alice, notre an-
cienne connaissance, la seule que nous ayons
encore vue parmi toutes ces jeunes filles, et on
présenta l'une à l'autre les deux petites, comme
leurs aînées devaient les appeler désormais.
Alice prit son ouvrage et s'assit à côté d'Hélène ;
mais elles n'eurent d'abord recours, pour faire
connaissance, qu'à de timides regards qu'elles.
L'ARRIVÉE EN PENSION. 27
retiraient bien vite toutes les fois que leurs yeux
se rencontraient. Enfin Alice dit :
—Avez-vous jamais été en pension?
—Non, jamais, répondit Hélène.
—Je suis ici depuis six semaines, dit Alice.
Et un observateur exercé de la nature hu-
maine aurait pu découvrir dans ces accents,
tout enfantins qu'ils étaient, quelque chose
qui voulait dire : « Et naturellement je puis
vous mettre au courant. »
Mais cette courte conversation fut bientôt in-
terrompue : on rangeait les livres, les leçons
étaient finies, on allait faire la prière. Hélène
n'avait jamais entendu des chants aussi mélo-
dieux que le cantique auquel se joignaient tou-
tes les jeunes voix; et lorsque, agenouillée au-
près de mademoiselle Long, elle l'entendit prier
ardemment pour les agneaux du troupeau de
Jésus-Christ, une prière s'échappa aussi de son
petit coeur : elle demanda à Dieu de lui faire
la grâce de devenir sage et bonne pour l'amour
de son frère ; elle ne savait pas encore qu'elle
avait un autre frère, «un Frère aîné, » pour l'a-
28 CHAPITRÉ II.
mour duquel il fallait devenir sage et bonne.
Et cependant cette prière, toute imparfaite
qu'elle était, venant des lèvres d'un enfant et du
coeur d'un enfant, fut exaucée ; Dieu ne la laissa
pas errer toute seule; il fit bientôt luire à ses
yeux le bon chemin, celui qui mène à vivre
pour sa gloire, et si nous suivons Hélène sur
ce sentier, nous verrons ce que devint ce petit
agneau de la bergerie du Bon Berger.
Le lendemain, on permit à Hélène, qui n'a-
vait pas beaucoup de leçons à apprendre, de
sortir toute seule dans le jardin de bon matin,
et elle profita de sa liberté pour en explorer
tous les coins et recoins. Elle découvrit bien des
beaux arbres et des allées ombragées ; elle en
choisit une, et fut bien étonnée de se trouver
au bout d'un moment près d'un portique qu'elle
avait un vague souvenir d'avoir vu la veille.
Ses yeux se reportèrent tout de suite sur la
grille, et elle tressaillit en apercevant à travers
les barreaux son petit ami de l'omnibus, avec
sa figure sale et ses habits déchirés. Le
voyage et l'arrivée en pension faisaient déjà à
L'ARRIVÉE EN PENSION. 29
Hélène l'effet d'un rêve évanoui depuis long-
temps ; elle ouvrit ses grands yeux et regarda
le petit curieux bien en face avec une persis-
tance qui n'eût guère été polie si Hélène se fût
bien rendu compte de ce qu'elle faisait. Cepen-
dant au bout d'un moment elle recueillit ses
souvenirs ; alors elle s'approcha du petit garçon
et lui demanda ce qu'il voulait.
—Je voudrais savoir si mademoiselle Long
voudrait me donner un sou, dit le petit garçon.
J'ai balayé la route devant sa porte, et je la
balayerai tous les jours si elle veut.
—Je ne sais pas où mademoiselle Long peut
être pour le moment, mais je puis vous donner
un sou, dit Hélène en tirant à la hâte sa bourse ;
mais il n'y avait pas de sou. Elle demanda si
dix sous feraient le même effet.
Le petit garçon ouvrit les yeux et dit vive-
ment :
—Merci, mam'zelle, en s'emparant prompte-
ment de la pièce d'argent qu'Hélène lui offrait
avec empressement.
—Comme Marie sera contente! Et à cette
2.
30 CHAPITRE II.
idée son visage s'éclaira de satisfaction et d'in-
telligence.
—Qui est Marie? dit Hélène.
—Eh bien! Marie, c'est ma soeur, qui est
aveugle. Et voyez-vous, mamzelle, je tâche de
gagner honnêtement quelques sous, comme on
dit, quand je puis en venir à bout sans que mon
père en sache rien, pour lui acheter un de ces
livres avec les lettres qui ressortent; seulement
j'entends dire que ça coûte bien cher!
—Je connais le genre de livre dont vous par-
lez ; mais pourquoi votre père ne le lui achète-
t-il pas?
—Il n'en a pas le moyen ; et puis il n'en achè-
terait pas s'il en avait le moyen, parce qu'il ne
tient pas à la lecture; il n'est pas comme Marie;
C'est un bon livre, voyez-vous, mamzelle, qu'elle
a envie d'avoir. Il ne faut pas que mon père en
sache rien, ajouta-t-il d'un air mystérieux.
—Pourquoi donc? demanda Hélène.
—Parce que, dit le petit garçon en baissant
la voix, parce que, si mon père savait que j'ai
cet argent, il le boirait!
L'ARRIVÉE EN PENSION. 31
Hélène ne comprenait pas bien comment il
pourrait en venir à bout ; mais cela ne l'empê-
chait pas d'être un peu effrayée, et disposée à
croire qu'il s'agissait de quelque chose de très-
mal. Elle garda prudemment le silence sur ce
point, et demanda comment il se faisait qu'il ne
fût pas avec l'omnibus.
—Ah! c'est que, voyez-vous, mamzelle,
l'omnibus n'a pas de pratiques le matin, ou c'est
bien rare, et si je peux gagner un sou avant
que le cocher ait besoin de moi, c'est pour mon
compte, et mon père n'en sait rien. Quelquefois
j'arrache des mauvaises herbes chez l'un ou
chez l'autre ; et maintenant que les chemins sont
si sales, j'ai pensé que mademoiselle Long se-
rait peut-être bien aise qu'on balayât tous les
matins devant sa porte. Ellee me connaît bien,
mademoiselle Long, et je vais lui demander de
venir voir Marie un de ces jours; c'est une
bonne fille que Marie.
—Mais je croyais qu'il fallait beaucoup de
temps pour apprendre à lire ces livres avec les
lettres en relief? J'ai été une fois dans une mai-
32 CHAPITRE II.
son d'aveugles, et on m'a dit qu'il fallait beau-
coup d'habitude.
—C'est bien vrai, mamzelle; mais il y a déjà
quelque temps que Marie a appris. Elle a passé
près de six mois dans une maison d'aveugles;
mais la dame qui payait pour elle est morte, et
mon père n'en avait pas les moyens; ainsi il l'a
reprise; mais elle savait déjà lire, elle s'y était
très-bien mise, et elle avait appris tout de suite.
Il y a un an qu'elle est revenue chez nous, et
j'avais économisé deux francs et dix-huit sous
avant que vous m'eussiez donné ces dix sous.
—Combien coûte le livre? Et elle regardait
dans sa petite bourse.
Mais Joseph Steel n'en savait rien ; il croyait
cependant que ce Marie le savait : elle savait
presque tout, c'était son idée. »
—N'avez-vous jamais été à l'école?
—Pas depuis le temps de maman, quand j'é-
tais tout petit. Mon père s'est mis à boire pis
que jamais depuis ce moment-là, et j'ai eu du
bonheur de trouver une place sur l'omnibus; je
n'avais plus le temps d'aller à l'école, car nous
L'ARRIVÉE EN PENSION. 33
ne voyions pas grand'chose à la maison de ce
que mon père gagnait.
Hélène ne trouvait pas que Joseph fût encore
devenu bien grand. Elle dit :
—Il faut que je rentre; mais si vous voulez
revenir demain, je demanderai à mademoiselle
Long si vous pouvez balayer.
Joseph tira la mèche de devant de ses che-
veux ébouriffés, et, disant encore une fois,;
" Merci, mamzelle,-» il s'éloigna lentement.
Hélène le perdit bientôt de vue.
Elle resta encore un moment à regarder dans
la même direction, puis elle courut à la maison
avec un élan de familiarité que la crainte de la
pension avait jusqu'alors tellement comprimé
que celles des jeunes filles qui avaient pris la
peine d'exprimer une opinion sur la nouvelle
élève trouvaient qu'elle avait l'air trop tran-
quille et trop insignifiant pour amuser ou pour
intéresser personne. Mais elles ne savaient pas
encore tout ce qu'il y a de feu caché sous cette
apparence de calme. Nous pouvons la quitter;
elle a l'air si décidé à venir à bout de ce qu'elle
III
UNE EXPLOSION.
LE lendemain matin les petites filles, qui
avaient une chambre à elles deux, se deman-
daient en se réveillant, chacune pour une rai-
son qui lui était personnelle, s'il faisait beau
ce jour-là, et elles se précipitaient vers la fenê-
tre pour s'assurer du fait. Alice avait été très-
communicative la veille au soir au sujet de
l'exposition des fleurs dont nous avons déjà
entendu parler. On était arrivé au jour si im-
patiemment attendu, et le temps était aussi
beau qu'on pût le désirer. Peut-être cela
venait-il de ce qu'Hélène n'avait pas eu le
temps d'y penser beaucoup ; mais quelle qu'en
36 CHAPITRE III.
fût la cause, ses premières pensées au sujet du
temps ne portaient pas sur l'exposition des
fleurs; elles avaient rapport à un certain sou
qu'Hélène avait caché dans les profondeurs de
sa poche.
—Oh ! je pourrai le lui porter, Alice! telle
fut sa première exclamation, il fait bien beau
et mademoiselle Long a dit que s'il faisait beau,
je pourrais sortir avant le déjeuner pour aller
voir si Joseph y était.
—De quoi parles-tu donc? demanda Alice
d'un air d'étonnement et sans grand intérêt.
—J'oubliais que tu n'en savais rien. Joseph
travaille à gagner un peu d'argent pour acheter
un livre en relief pour sa soeur Marie qui est
aveugle. J'aurais bien voulu le lui donner tout
entier, mais mademoiselle Long dit qu'il vaut
mieux l'aider à le gagner lui-même, que cela
lui fera plus de plaisir et à Marie aussi. Voyons
combien cela fera-t-il,deux francs dix-huit sous
et dix sous, cela fait...; mais la petite mathéma-
ticienne s'embrouillait si fort dans ses calculs
qu'Alice vint à son aide pour lui prouver que
UNE EXPLOSION. 37
cela faisait trois francs huit sous et qu'avec la
son qu'elle tenait, Ce serait trois francs neuf
sous.
Il me semble que cela suffira, n'est-ce pas?
dit Hélène.
Mais Alice n'en savait rien, et elle fut bien
aise d'en revenir à l'exposition des fleurs.
—Tu auras un jardin à toi l'année prochaine,
Hélène, et alors tu auras peut-être des fleurs à
montrer; cette année je n'ai qu'un fuchsia
qu'une de nos camarades m'a donné, mais il y
en a qui ont des fleurs superbes, et Anna Milner
doit recevoir des fruits d'une de ses tantes qui
demeure tout près d'ici.
Alice babillait toujours, et elle avait à peine
commencé sa toilette, lorsqu'Hélène finissait la
sienne; dès qu'elle fut habillée, elle descendit
l'escalier en bondissant, et courut dans le jardin,
ne s'arrêtant qu'à la grille. Mais hélas ! Joseph
n'y était pas. Bien désappointée, elle allait s'en
retourner quand elle le vit arriver son balai à la
main. Hélène était enchantée, elle ne prit que le
temps de lui donner le sou et de lui demander
38 CHAPITRE III.
comment se portait Marie, et puis elle se mit
à courir du côté de la maison pour aller dire à
Alice qu'elle lui avait donné le sou et qu'il
allait balayer le chemin. Mais avant d'arriver
à la porte, elle se souvint que mademoiselle
Long l'avait chargée de demander à Joseph où
il demeurait. S'en étant assurée, Hélène rentra
et elle passa le reste de son temps jusqu'à
l'heure du déjeuner à étudier la table de mul-
tiplication , elle venait de s'apercevoir qu'elle
n'était pas forte en arithmétique. Vous voyez
qu'elle n'était pas comme certaines petites
filles qui n'aiment à apprendre que ce qu'elles
savent déjà !
Il devait y avoir un demi-congé en l'honneur
de l'exposition des fleurs, mais la matinée était
si belle qu'on alla se promener à midi. Hélène
marchait à côté de mademoiselle Long, et
grand fut son étonnement quand elle vit que le
chemin qu'elle s'était attendue à trouver par-
faitement propre était presque aussi crotté que
si on n'y avait pas touché. Elle ne pouvait pas
comprendre que Joseph l'eût si mal balayé.
UNE EXPLOSION. 39
—Lui avez-vous donné le sou avant qu'il eût
fini, ma chérie?
—Oui, mais il avait son balai, et il allait se
mettre à l'ouvrage.
—J'ai peur que ce ne soit pas un honnête
petit garçon, dit mademoiselle Long, et Hélène
était toute prête à l'abandonner immédiatement,
" c'était si mal, disait-elle, de prendre l'argent
et de ne pas faire l'ouvrage. » Mais mademoi-
selle Long était plus indulgente. Elle compre-
nait que les mauvais exemples qu'il avait reçus
chez lui, du moins de la part de son père, ne
pouvaient pas lui avoir donné des idées d'hon-
nêteté bien rigides.
—Il faudra lui parler, Hélène, dit-elle, et
notre seule ressource sera de lui faire balayer
la route demain matin, sans lui donner un sou.
Et voilà comment il advint que dans l'après-
midi au moment où Hélène allait présenter des
fruits aux cinq ou six dames qui avaient honoré
l'exposition de leur présence pour faire plaisir
à leurs petites amies, elle se souvint tout d'un
coup que Marie ne goûtait jamais à toutes ces
40 CHAPITRE III.
bonnes choses, et cela ajouté à l'idée que le
lendemain elle perdrait son sou lui fit prendre
le parti de garder pour elle deux des plus belles
pommes et de les lui envoyer par Joseph. Mais
si la première partie du récit d'Alice était
exacte, le mystère n'avait existé que dans l'ima-
gination de Jeanne Harding, car Hélène ayant
été chargée de dire à Joseph le lendemain ma-
tin que miss Long voulait lui parler, elle avait
ouvertement porté ses pommes dans sa main
jusqu'à la grille sans s'inquiéter une seule fois
de savoir si on la regardait ou non.
Pendant que Joseph reçoit de mademoiselle
Long ce qu'il appelle un " galop, » c'est-à-
dire une leçon sur l'honneur et l'honnêteté,
comme il n'en avait jamais reçu, accompagnée
de nombreuses questions au sujet de sa soeur et
d'une promesse de l'aller voir, il faut jeter un
coup d'oeil dans la salle d'étude. Les deux
classes les plus jeunes, dont nos petites amies
faisaient partie, étaient réunies autour de la
sous-maîtresse anglaise, elles lisaient, comme
tous les matins, un chapitre de la Bible. Les
UNE EXPLOSION. 41
autres attendaient mademoiselle Long qui fai-
sait elle-même la classe d'Ecriture sainte, et
tout en attendant, elles profitaient de leur temps
pour causer le plus possible. Trois jeunes fiRes
dont l'une s'appelle Jeanne Harding, chucho-
taient ensemble d'un air très-animé : " J'ai en-
tendu dire qu'elle était violente et orgueilleuse,
et maintenant nous savons qu'elle est rusée
par-dessus le marché, vilaine petite créature. »
—Les enfants laids sont toujours menteurs,
dit Jeanne qui était très-fière de ses longs che-
veux bouclés et de ses traits réguliers et sans
expression.
—Voyez-vous, Jeanne, dit une troisième, je
trouve, moi, qu'il est de votre devoir de tout
dire à mademoiselle Long.—Cette jeune per-
sonne avait sur le devoir des idées très-sévères
qui consistaient d'ordinaire à rapporter les
fautes de ses compagnes.
A ce moment, une grande jeune fille, d'une
physionomie très-douce, qui avait l'air plus
âgée que toutes les autres, s'approcha du
groupe, la conversation cessa à l'instant, et la
42 CHAPITRE III.
nouvelle venue, Elisabeth Spencer, dit à Jeanne :
—N'oubliez pas crue je dois vous aider ce soir
à faire ce devoir d'histoire ancienne que vous
avez à revoir.
—Oh ! non, Elisabeth, je ne l'oublierai pas,
soyez tranquille, je vous remercie bien.
La douceur et les manières aimables d'Elisa-
beth lui avaient valu l'affection de tout le monde,
on la respectait généralement, sans bien savoir
pourquoi, mais peu de gens savaient découvrir
sous un air enjoué et des allures souvent enfan-
tines la fermeté de caractère qu'elle possédait
réellement. Les épreuves qu'elle avait subies de
bonne heure avaient contribué à mûrir et à for-
tifier une nature affectueuse, mais peut-être
trop facile ; le sentiment de sa faiblesse person-
nelle l'avait amenée à s'appuyer sur Celui qui
était assez puissant pour lui venir en aide, elle
avait appris à vivre pour Lui, et c'était en lui
qu'elle aimait tout ce qui l'approchait non d'une
affection ordinaire, mais d'un amour chrétien.
La bonne influence qu'elle exerçait dans la pen-
sion était beaucoup plus grande qu'elle ne l'ima-
UNE EXPLOSION. 43
ginaif, elle ne pouvait pas savoir comment il
arrivait souvent qu'à son entrée les conversa-
tions nuisibles ou les querelles de ces petites
étourdies vinssent à cesser. Heureuse la pen-
sion où l'élève la plus âgée ressemble à Elisa-
beth Spencer ; heureuse la maîtresse qui compte
parmi ses pupilles une protectrice et une con-
seillère aussi raisonnable pour les petites, une
amie aussi tendre et aussi dévouée pour toutes !
Mais si la présence d'Elisabeth n'eût pas
mis un terme à la discussion sur les défauts de
la pauvre Hélène, l'apparition de mademoiselle
Long eût eu bientôt ce résultat. Dans le courant
de la matinée, Jeanne trouva cependant une
occasion de communiquer ses renseignements,
mais elle fut un peu embarrassée de l'air sérieux
de mademoiselle Long en recevant cette nou-
velle et elle n'était pas bien sûre que ce ne fût
pas à son adresse plutôt qu'à celle de la faute
très-grave qu'elle avait cru de son devoir de
dévoiler. Mademoiselle Long ne dit cependant
rien, et Hélène seule entendit ce que celle-ci lui
dit à l'oreille en sortant ce matin-là de la salle
44 CHAPITRE m.
d'études : "Venez chez moi, j'ai à vous parler. »
La petite fille suivit immédiatement sa maî-
tresse jusque dans le salon, et sur un signe
qu'elle lui fit, s'assit sur un tabouret à côté
d'elle. Mademoiselle Long garda un moment
le silence, puis elle dit: ce Hélène, il faut que je
vous parle. »
L'enfant la regarda d'un air un peu étonné,
mais sans répondre, et elle continua :
—Avez-vous réfléchi hier quand vous avez
mis ces pommes à part ?
—Non.
—Y avez-vous réfléchi depuis?
—Non, pas depuis que je les ai données à
Joseph; seulement, je crois que je me suis de-
mandé une fois si Marie les trouverait bonnes
et si elle en donnerait une à Joseph.
—Eh bien ! ma chérie, je veux que vous y
réfléchissiez maintenant avec moi.—Pourquoi
étiez-vous fâchée hier contre Joseph ?
Toujours avec étonnement :
—Parce qu'il avait pris le sou et qu'il n'avait
pas fait l'ouvrage qu'on lui avait payé !
UNE EXPLOSION. 45
—C'est-à-dire parce qu'il avait pris ce qui
ne lui appartenait pas. A qui appartenaient les
pommes que vous lui avez données ce matin ?
Hélène se leva comme pour regarder ma-
demoiselle Long, son visage exprimait l'éton-
nement, puis un vif éclair d'intelligence vint
l'illuminer ; un moment après, la petite tête se
cacha sur les genoux de mademoiselle Long, les
sanglots commençaient à se faire entendre, un ef-
fort désespéré les contint, elle releva la tète et dit :
—Il ne me sert à rien de rester ici. J'étais
souvent méchante chez nous, mais je n'ai jamais
rien volé! Oh ! comment ai-je pu faire quelque
chose de pareil! Qu'est-ce que Duncan dira?
Et à cette pensée, elle cacha de nouveau son
visage, et les sanglots à demi étouffés recom-
mencèrent.
Mademoiselle Long attendit qu'elle fût plus
calme, puis elle dit en caressant ses jolis che-
veux noirs :
—Il ne faut pas que ma petite fille soit injuste
envers elle-même, vous n'aviez pas l'intention
de voler, n'est-ce pas, Hélène ?
46 CHAPITRE III.
—Oh ! non, non ! c'était impossible !
—Alors, mon enfant, c'est par défaut de ré-
flexion que vous êtes tombée en faute ; c'est ce
qu'on appelle agir d'après son premier mou-
vement, comprenez-vous ce que je veux dire ?
—Oui, Duncan me l'a dit. J'ai souvent fait la
même chose, mademoiselle Long.
Mademoiselle Long avait de la peine à s'em-
pêcher de sourire de la naïve franchise de sa
petite élève.
—Mais peut-être, dit-elle, n'aviez-vous
jamais compris toutes les sottises que cela pou-
vait vous faire faire. Voulez-vous essayer de
vous en corriger?
—Oui, je veux bien, je vais commencer tout
de suite, si vous voulez m'aider.
—J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il
vous faut un autre secours que le mien, mon
enfant.
—Il faut demander le secours de Dieu, dit
Hélène d'un ton respectueux et convaincu.
—Qu'il vous bénisse pour l'amour du Sei-
gneur Jésus ! et Hélène reçut un bon baiser
UNE EXPLOSION. 47
avec la permission d'aller courir dans le jardin
jusqu'à l'heure du dîner.
Le temps était charmant, Hélène oublia
bientôt ses chagrins, elle se sentait disposée
non-seulement à chanter comme les oiseaux,
mais encore à voler dans les airs avec eux.
Toutes les jeunes filles étaient dehors, quelques-
unes étaient assises sous les arbres avec leur
livre ou leur ouvrage, les autres se promenaient
par groupes de deux ou trois dans les attitudes
les plus tendres, en faisant un excellent usage
de leurs langues. Mademoiselle Long elle-
même, séduite par le beau temps, était sortie
sous le petit, porche qui donnait sur le jardin
de ce côté de la maison. Hélène était seule, et
elle courait en bondissant le long de son allée
favorite, lorsqu'elle rencontra Jeanne Harding
qui donnait le bras à l'une de ses amies. Jeanne
l'arrêta en lui disant :
—Avez-vous aidé votre brave ami Joseph à
balayer le passage ce matin ?
En un instant la petite créature s'était re-
dressée de toute sa hauteur, et du ton et de l'air
48 CHAPITRE III.
d'une reine de tragédie, elle dit lentement et
distinctement :
—Jeanne Harding, comment osez-vous me
parler ainsi?
—Vous parler ainsi, à vous? et qui donc êtes-
vous, je voudrais bien savoir? Il me semble que
vous êtes bien digne de tenir compagnie à mon-
sieur Joseph, et les pommes, voyons !
Pendant cette cruelle apostrophe, la pauvre
enfant avait pâli peu à peu, sur la fin un
espèce de sifflement se fit jour entre ses dents
serrées, et on entendit un : " Je vous déteste, »
prononcé avec toute l'énergie d'une violente
colère.
Mais avant d'avoir eu le temps d'entendre
l'exclamation de Jeanne: " Quelle petite furie! »
elle courait de toutes ses forces du côté de ma-
demoiselle Long, puis, se jetant dans ses bras,
elle dit en pleurant :
—Oh ! mademoiselle Long, je suis si mé-
chante ! vous ne pourrez pas croire que je fusse
fâchée tout à l'heure, mais j'étais fâchée, j'étais
fâchée, je ne voulais pas le faire, je ne voulais