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Histoire de Charlotte Champain ou Mère Séraphine,... par Laurent de Jussieu,...

De
242 pages
L. Colas (Paris). 1869. Champain, Ch.. In-16, 237 p..
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P. MAN ng fi
HISTOIRE
LE
CHARLOTTE CHAMP AIN
on
MÈRE SÉRAPHIQUE.
RtCiT OÏWt 1H JEUNES FILLES,
PAR
LAURENT DE JUSSIEU.
Seigmeur. les disgrâces mêmes qui
arrivent a vos élus, sout des effets de
voire miséricorde.
Pascal
Ouvrage approuvé par Uonseignear l'Archevêque de Paris et par
S. Ém. le Cardlnal-Archevêquc de Lyon.
ETNTRODUCTION de cet ouvrage dans les écoles publiques est autorisée
pai décision de S. E. le Ministre de (instruction publique.
NOUVELLE È DIT J 0 N.
PARIS
LIBRAIRIE DE LOUIS COLAS FT C2E
RUE DAliV HINE, 26.
1869.
HISTOIRE
DE
CHARLOTTE CHAMPAIN
ou
MERE SÉRAPHIQUE.
Paris.—Imprimerie de CUSSET et C% 26, rue Racine.
Tous les exemplaires non revêtus de notre signature
seront réputés contrefaits, et nous poursuivrons le
'contl'[!facteur.
OUVRAGES DE M. LAURENT DE JUSSIEU,
IntroduiL, par S. E. le Ministre de l'Instruction publique,
dans les bibliothèques scolaires.
ANTOINE ET MAURICE, ouvrage couronné par la Société
pour l'amélioration des prisons. i vol. in-l. 1 fr. 25 c.
CONTES ET HISTOIRE DU BON GÉNIE. 1 fr. 75 c.
FABLES ET CONTES en vers. i. vol. in-18, 1 fr. 25 c.
HISTOIRE DE CHARLOTTE CHAMP AIN, ou MÈRE
SÉRAlPKKÇ.ÏîE, récitdédiéaux jeiinesfilles. i vol. in-12. i fr. 25 c.
HISTOIRE DE C~OtID G^ANSQA^E
Récit dédié aux soldats des armées françaises. 1 vol. in-12. 1 fr. 25 c.
LE CAMP, LA FABRIQUE ET LA FERME,
Récit dédié aux habitants des cimpignes. 1 vol. in-12. 1 ir.
SIMON DE NAETTUA, ou le Marchand forain; suivi des
OEuvres posthumes de Simon de Natua. 1 vol. in-t2. 1 fr. 25 c.
LBS PETITS LIVRES DU PB.E LAMI. Six petits vol.
in-18, avec figures et cartes, pour les enfants de cinq à neuf.
ans, contenant :
Premières Connaissances, avec 26 figures.
Historiettes morales, avec quatre sujets gravés.
Éléments de géographie, avec trois cartes et une Mappemonde.
Abrégé de l'Histoire Sainte, avec quatre sujets gravés.
Notions abrégées de l'Il istoire de F"anc", avec 17 portrait des princi-
paux r.ji^
Arts et métiers, avec quatre sujets gravés.
Chaque volume. 40 c.
'HISTOIRE-
DE
CHARLOTTE CHAMPAIN
ou
- 731%1-E SÉRAPHIQUE.
v 11 ~TmEIT DÉDIÉ AUX JEUNES FILLES.
f t. - J. -
PAR
1 û- ORENT 1DE JUSSIEf].
Seigneur. les disgrâces mêmes qut
arrivent à TOS élas, sont des effets de
Totre mlsërkor"
Ouvrage approuvé par Monseigneur l'Archevêqîïe'defPdiIs élirai—
S. ËOk Alual-Airtyevêque de Lyon.
L'INTRODUCTION de cet ouvrage dans les écoles publiques est autorisée
par décision de S. E. le Ministre de l'Instruction publique.
NOUVELLE ÉDITION.
PARIS
LIBRAIRIE DE LOUIS COLAS, ET CIEl
RUE DUAPHINE, 26.
I86 9P
APPROBATIONS
DE MONSEIGNEUR L'ARCHVÊQUE DE PARIS,
DE S. E. MONSEIGNEUR LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE DE LYON.
MARIE-DOMINIQUE-AUGUSTE SIBOUR, par la miséricorde divine
et la grâce du Saint-Siège Apostolique, Archevèque de Paris,
Sur le rapport de l'examinateur par nous désigné et les con-
clusions favorables de notre Commission des Études, nous avons
approuvé et approuvons par ces présentes un livre intitulé :
HISTOIRE DE CHARLOTTE CHiMPAM on MÈRE SÉRAPHIQUE,
aSClT DÉDIÉ AUX JECHE9 ILLal,
PAR LAURENT DE JUSSIEU.
Donné à Paris, sous le sceau de nos armes, le seing de notre
Vicaire Général, Président, et le contre-seing du membre Se-
crétaire de notre Commission des Études, le 30 juin 1851.
Le Président de la Commission des Études.
L. BEAUTAIN, v. G.
Le Secrétaire de la Commission des Études,
JUL. FLANDRIN, Ch. Hon.
Je joins mon approbation à celle de Monseigneur l'Archevêque
de Paris, et je me. plais à recommander ce livre comme pouvant
être utile à la religion et aux bonnes mœurs.
Lyon. il juillet J851.
- - f Cardinal de BONALD,
Archevêque de Lyon.
HISTOIRE
DE
CHARLOTTE CHAMPAIN
ou
MÈRE SÉRAPHIQUE
WWWMVWWVW 'VIov.'II'\o"IIV\IV\II.V'IVV\,'VYV'V\.-
PROLOGUE
Où est établie l'authenticité de cette histoire.
Pendant plusieurs années, j'avais loué, pour y
passer la belle saison avec ma femme et mes en-
fants, jeunes alors, une petite maison très-mo-
deste, dans un charmant village du département
de Seine-et-Oise. Il y avait, à l'entrée de ce
village, un fort beau château dont le propriétaire,
homme excellent et d'un grand mérite, possédait
une fortune considérable qu'il employait à faire
tout autour de lui le plus de bien possible. La
mendicité et l'indigence étaient choses inconnues
dans ce petit pays heureux et privilégié : la pre-
mière n'eût osé s'y montrer sans honte, et la se-
conde n'y existait pas, parce qu'il s'y trouvait du
travail pour tous les bras valides, et une assistance
.efficace pour toutes les infirmités. Les produits du
sol consistaient en fruits de toutes sortes, en
légumes, en châtaignes qui y étaient fort abon-
dantes, et aussi en bois de coupe à brûler. Une
6 HISTOIRE
très-belle route descendait, en tournant autour
de la colline, du village situé à mi-côte, jusqu'au
bord de la rivière que suivait la grande route de
Paris à Rouen. La construction de ce chemin, si
précieux pour la commune, était due aux soins, à
l'influence et surtout aux sacrifices financiers du
riche propriétaire. Celui-ci avait doté l'église, la
cure; il avait fondé une école primaire pour les
garçons et une pour les filles, une salle d'asile
pour les tout petits enfants, et un hospice ou,
pour mieux dire, une infirmerie qui pouvait re-
cevoir douze malades. Ce petit hospice était tenu
par deux religieuses hospitalières de Saint-Tho-
mas-de-Villeneuve; et les malades y recevaient les
soins d'un médecin, que le fondateur avait appelé
dans la commune et qu'il avait décidé à s'y éta-
blir, en lui assurant un traitement fixe en dehors
de ce qu'il pourrait gagner par sa pratique. Tous
les ans, le jour de la fête patronale de la paroisse,
qui était sous l'invocation de saint Pierre, les
habitants se réunissaient sur une belle et vaste
pelouse entourée de grands arbres, bordée d'un
côté par un bois de châtaigniers, et regardant de
l'autre côté la grille du château. Là, les jeunes
garçons et les jeunes filles se livraient à divers jeux
de gymnastique ou d'adresse, après lesquels les
vainqueurs recevaient des prix consistant én ob-
jets qui avaient tous une destination utile. J'aÎ
souvent assisté à cette jolie et joyeuse fête, et j'en
ai conservé un souvenir tout à la fois riant et tou-
chant.
Dt: CHARLOTTE CHATAIN. 7
Lorsque le bienfaiteur de cette petite population
parcourait la commune, il lui arrivait fréquem-
ment d'entrer dans la cour d'une ferme, et d'exa-
miner comment toute chose y était tenue. S'il y
voyait tout en bon ordre, il félicitait le fermier,
il lui disait de bonnes paroles, et il complimentait
aussi ses serviteurs. Si, au contraire, il voyait la
cour, la mare, les liangars, les bâtiments mal
tenus, malpropres ou en désordre, si les murs
étaient décrépis, les ruisseaux des étables sans
écoulement, le fumier répandu de tous côtés, le
sol couvert çà et là de mauvaises herbes, les en-
fants et-les serviteurs en guenilles, les servantes
mal peignées, 11 demandait d'un air attristé et un
peu mécontent pourquoi les choses étaient ainsi.
Comme on n'avoue pas volontiers la paresse et là
négligence, la réponse ordinaire était : « ftous
n'avons pas les moyens d'entretenir mieux notre
maison, notre ferme et notre monde. » Alors le
- bon protecteur disait : ( Voyons, examinons un peu
où vous en êtes et quelles sont vos ressources. » On
procédait à cet examen, quoique le visiteur n'en
eût guère besoin, et qu'il vît bien vite, à l'air ou
naïf et sincère, ou confus et embarrassé du fer-
mier, ce qu'il en était au fond. Si, en effet, celui-
ci manquait de ressources et non d'activité et de
bonne volonté, le grand cultivateur (car tel était
le titre qu'il aimait à prendre) le rassurait, l'en-
courageait, et aussitôt, lui venait en aide. Mais si
le désordre avait pour cause l'incurie, la paresse,
la dissipation, il donnait lieu à un bon sermon,
8 HISTOIRE
quelquefois un peu sévère, et qui se terminait par
ces mots : « Je ne te vendrai ni mes noyers, ni
"!Des châtaigniers, ni mes pommiers, tant que je
ne verrai pas que tu sais tirer parti des choses. »
— Ces avertissements et ces secours donnés à
propos avaient amené la culture de ce canton à
un rare degré de production, et il en résultait,
pour la commune, un état heureux et particulier
de bien-être, de prospérité et de contentement
général.
Le digne homme à qui cela était dû m'a sou-
vent répété ces paroles pleines de sagesse, de
bonté et de modération : « J'ai choisi cette rési-
dence, parce que j'ai mesuré ce que je pouvais faire
de bien avec la fortune que Dieu m'a accordée.
Dans une commune plus considérable et plus
étendue, je n'aurais pu faire les choses qu'à demi ;
ici j'ai pu embrasser tout, voir à fond, conseiller
partout, aider tout ce qui en avait besoin, et j'ai
la douce joie de ne voir autour de moi que des
visages sereins, satisfaits et toujours souriants. 8
Le dimanche, après l'office, il causait sur la
place familièrement avec les habitants qui avaient
quelque chose à lui communiquer ou à lui deman-
der. Assez ordinairement il faisait ensuite une
petite visite à la cure, et invitait le bon curé à
venir dîner au château. Il s'informait auprès du
maître et de la maîtresse d'école de ce qui se pas-
sait chez eux, et leur faisait, en les encourageant,
ses petites recommandations. Enfin, avant de
rentrer, il s'arrêtait quelques instants à l'hospice,
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. 9
1.
disait un mot aux sœurs, et s'il y avait des mala-
des, montait avec elles dans l'infirmerie pour y
porter, par sa présence et par des paroles de piété
et de charité, le courage et la consolation. Si le
médecin se trouvait là, il y gagnait aussi une invi-
tation à dîner pour le même jour. Or, rarement
il manquait de s'y trouver; je ne veux pas dire
que ce fût à cause du dîner, mais parce que c'était
pour lui un double devoir d'humanité et de défé-
rence.
J'accompagnais un jour mon vieil et vénérable
ami dans une de ces visites, et je ne saurais dire
avec quel tendre et profond intérêt j'observai ces
heureux et touchants résultats d'une œuvre en-
treprise avec volonté et suivie avec persévérance
par un homme de bien, pour l'amélioration mo-
rale et matérielle de la petite contrée qu'il habi-
tait. Au milieu de tant de choses qui excitaient
ma vive sympathie, parmi tant de bonnes et hon-
nêtes figures franches et ouvertes qui étaient un
spectacle charmant à voir, j'avais été particuliè-
rement frappé du visage, de l'air, du langage de
l'une des religieuses de l'hospice. C'était une
femme qui pouvait avoir cinquante-cinq ans. Elle
avait dû être belle ; mais des épreuves doulou-
reuses avaient évidemment laissé sur ce visage des
traces que la résignation n'avait pas pu complè-
tement effacer. Sa taille était moyenne ; elle avait
l'embonpoint ordinaire et normal à l'âge où elle
était parvenue, mais cet embonpoint ne s'étendait
pas jusqu'à son visagedont les joues étaient un peu
10 HISTOIRE
creuses et pâles, ce qui même formait un contraste
singulier avec l'expression de/son regard vif, pet-
çarÍt, intelligent, et de son sourire habituellement
serein et parfois enjoué. Le port de sa tête et l'o-
vale de son visage annonçaient une certaine dis-
tinction naturelle, qui se retrouvait aussi dans la
souplesse et la grâce de ses mouvements et dans
la délicatesse de ses mains. Sa bouche était fin,
son nez droit et bien modelé, son cril noir, un
peu enfoncé, mais pénétrant et couvert d'une pau-
pière ornée de longs cils ; on ne voyait pas ses
cheveux cachés par sa coiffe, mais on apercevait,
dans ses sourcils larges et arqués, quelques fils
blancs mêlés à ceux qui avaient conservé leur cbU-
leur noire très-foncée. Le tangage de cette femme,
dont l'aspect attirait forcément l'attention, était
non-seulement correct et pur, mais encore élé-
gant et choisi. Lès choses qu'elle disait annon-
çaient une èertaine culture d'esprit et d'intelli-
gence, unè expérience achetée peut-être au prix
du bonheur, une soumission profonde à la vo-
lonté de Dieu, une charité de véritable êhrétienné,
enfin une douce sérénité d'âme conservée par la
piété à traders toutes les épreuves de la vie. Le son
de sa voix timbrée, pure et fraîche encore, ajou-
tait au charme de ses paroles et leur ouvrait le
chemin du dœur.
J'eus tout le loisir de faire ces remarques pen-
dant qu'elle rendait compte à mon vieil ami de ce
qui s'était passé dans l'hospice où une jeune ma-
lade était entrée dans lë courant de la semaine;
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. il
et avait donné d'abord quelques inquiétudes qui
aujourd'hui étaient dissipées. Elle entremêlait
son récit d'observations qui dénotaient une cer-
taine connaissance, ou du moins une habitude
consommée des pratiques à suivre dans divers cas
de maladie ; elle y ajoutait çà et là quelques
mots pieux qui indiquaient que/ dans tous ses
actes et dans tous ses dires, elle se tenait en pré-
sence de Dieu. Cette femme, enfin, excitait aii
plus haut point moti intérêt, j'allais presque dire
aussi ma curiosité, s'il était permis de se laisser
aller à ce sentiment, là où le respect doit domi-
ner tous les autres.
Cependant, lorsque nous fûmes sortis de l'hos-
pice, je ne pus m'empêcher de faire part à mon
digne ami de l'impression que j'avais reçue, et de
lui adresser quelques questions sur cette reli-
gieuse dont l'aspect et le langage m'avaient paru
si extraordinaires. — a Elle est une personne
extraordinaire, en effet, me répondit-il ; extraor-
dinaire par sa nature, par son caractère, par sa
vie à tous les âges, par sa vocation, enfin. Mon
désir de connaître ce qui la touche n'a pas été
moins vivement excité que le vôtre, dès qu'elle
est venue prendre la direction de l'hospice, il y
à dix-huit mois. Je ne le lui ai pas d'abord mani-
festé, par discrétion et par respect. Puis, quand
j'ai remarqué que d'elle-même elle paraissait dis-
posée à une certaine confiance envers moi, je lui ai
laissé entrevoir ce que je souhaitais. Elle n'a fait
aucune difficulté pour me donner dette satis-
12 HISTOIRE
faction, et elle m'a raconté sa vie tout au
longr avec autant de candeur et d'abandon que
si j'eusse été son confesseur ; et cela, tantôt d'un
ton grave, sérieux, plein d'onction, tantôt avec
une douce gaieté, si aimable, si naturelle, si sim-
ple, que le sourire arrivait quelquefois sur] mes
lèvres en même temps qu'une larme dans mes
yeux. Après chacun de ces entretiens, ou plutôt
chacune de ces confidences, je rédigeais à la hâte
quelques notes, afin de n'en perdre ni le souve-
nir ni l'enchaînement; car je vous avouerai que
la pensée m'était venue de lier et de coordonner
tout cela, pour en faire un petit livre qui aurait
contenu de bien bonnes leçons et de bien bons
exemples dans un récit fort attrayant. Mais à
présent que j'y songe (et cette idée m'a traversé
l'esprit pendant que je vous voyais regarder avec
tant d'attention et d'intérêt Mère Séraphique, car
tel est son nom de religion), à présent que j'y
songe, j'aimerais bien mieux que vous voulus-
siez vous charger de ce travail. Mère Séraphique,
à qui j'avais parlé de mon projet, ne s'y oppose
point; elle y a consenti d'autant plus volontiers,
que je lui ai dit qu'il en pourrait résulter quel-
que bien. Elle, ignore ce que c'est que la fausse
- modestie, par la raison qu'elle ne connaît pas la
vanité. Or, si vous voulez,..si vous y consentez, je
vais vous remettre mes notes; vous tâcherez de
vous y reconnaître, et si vous avez besoin de
quelques renseignements de plus, Mère Séraphi-
que est là pour vous les donner. »
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. i3
Après avoir entendu cette proposition qui me
souriait très-fort, j'allais d'abord me défendre de
l'accepter, mais je fus arrêté, dans ce premier
mouvement, par le souvenir des propres paroles
que venait de prononcer mon vénérable ami à
propos de la fausse modestie et de la vanité. J'ac-
ceptai donc franchement, et sans dissimuler le
plaisir que j'y trouvais. Les notes* me furent re-
mises; je les lus d'abord avec avidité et avec un
vif intérêt ; j'eus ensuite plusieurs entretiens avec
Mère Séraphique, et enfin je me mis à écrire fidè-
lement son histoire, dans le récit que je publie
seulement aujourd'hui. Or, pourquoi ne l'ai-je
pas publié plus tôt, car ce livre est fait depuis
plusieurs années ? C'est ce que je vais vous dire.
Malgré le consentement général donné à l'a-
vance parMère Séraphique à ce travail, je ne crus
pas, lorsqu'il fut terminé, devoir le livrer à la
publicité sans le lui avoir communiqué. Alors,
non point par une fausse modestie, mais par un
noble et pur sentiment de pudeur sincère, il lui
vint quelques scrupules. — « Mais, monsieur, me
disait-elle, il y a des endroits là-dedans où vous
parlez de moi comme d'une merveille, pour les
choses les plus naturelles et l'accomplissement
des devoirs les plus simples, où vous me présen-
tez comme une sainte, moi qui ne suis qu'une
pauvre pécheresse à qui Dieu fasse miséricorde.
Mon confesseur m'assurerait lui-même que j
puis laisser dire de moi toutes ces choses-là, qu
cela me ferait encore peur, ou qu'au moins ceJ
ili HISTOIRE
me ferait de la peine. i>— J'eus beau dire, il me
fut impossible de la tranquilliser à cet égard. —
«Faites ce que vous voudrez, monsieur, me dit-
elle enfin ; mais, je vous le répète, vous me cau-
serez beaucoup de peine, et cela troublera le reste
de ma vie. »
Il n'était pas possible d'insister davantage; je
lui promis de respecter son désir et ses scrupu-
les. Je l'ai fait. Aujourd'hui, Dieu a rappelé à lui
cette sainte femme; elle n'a plus rien à craindre;
elle est au-dessus de toutes les appréhensions,
de toutes les réservés, comme de toutes les vani-
tés de la terre, mais la vénération et les homma-
ges de la terre où elle a laissé là trace et l'exem-
ple de ses vertus, peuvent et doivent monter
jusqu'à elle. Je puis donc publier ce petit livre,
auquel j'ai dû seulement ajouter quelques lignes
pour raconter les derniers moments et la mort
édifiante de Mère Séraphique. Puisse mon récit,
sifnple comme le cœur de cette femme, arriver à
céliii de mes lecteurs, avec la douce influence
qu'elle exerçait elle-même autour d'elle pour
donner du charme à tout ce qui est bien, et pour
fairé aimer la vertu !
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. Î5
CHAPITRE î.
Naissance de Charlotte Champain.
En j'année 1780, il existait à Paris, dans la
rue Portefoin, proche du Temple, une bien mô-
deste maison qui n'avait qu'une fenêtre à chaque
étage/Ces fenêtres, à petits carreaux, s'ouvraient
en soulevant la partie inférieure du châssis qui
glissait sur la partie supérieure-fixée et immobile.
On entrait dans cette maison par une petite pbrte
ouvrant dans une allée noire, au fond de laquelle
se trouvait un escalier tournant non moins som-
bre, qui conduisait aux trois étages dont se com-
posait cet humble édifice. A côté de la porte
- d'allée était une étroite boutique, habitée par une
marchande de briquets, d'allumettes soufréfeë et
d'amadou; car on ne connaissait pas encore les
àllumettes chimiques, ni même les briqúéts phoà-
phoriques. La marchandise était étalée sUr le
devant de là boutique ; et, dans le fond, se trou-
vaient un petit fourneau, quelques pots en désar-
roi, et un pauvre grabat sur lequel couchait la
vieille marchande qui n'avait pas d'autre domi-
1 cile. Soit que cette pauvre femme fût aigrie au
moral et défigurée au physique par une longue
misère, soit qu'elle eût été mal douée par là nà-
i6 HISTOIRE
ture, le fait est que sa figure était d'une laideur
repoussante, et son caractère parfaitement en har-
monie avec les traits de son visage. L'un agissant
sur l'autre, et réciproquement, il en résultait
quelque chose de très-désagréable pour les yeux,
pour les oreilles et pour l'esprit.
Le premier étage était occupé par un écrivain
qui n'écrivait pas merveilleusement, ni avec une
grande correction, si l'on en juge par l'écriteau
en grosses lettres jaunes qu'il accrochait chaque
matin au-dessous de sa fenêtre, et qui était ainsi
conçu :
CAMnISE, AICRIVIN PUBLIQUE.
Heureusement pour lui, les grosses fautes de
cette enseigne ne pouvaient guère être aperçues
et jugées par ses pratiques, dont quelques-unes
savaient à peine lire et les autres ne savaient ni
lire ni écrire; car, dans ce temps-là, il n'existait
pas, comme aujourd'hui, de nombreuses écoles
où chacun peut aller puiser l'instruction qui est
nécessaire dans toutes les professions et dans
toutes les conditions sociales. C'était le bon temps
pour les écrivains publics, que celui où si peU/de
personnes savaient écrire, et où tant de gens
avaient besoin de faire leurs confidences et de ra-
conter leurs affaires les plus secrètes à ces sa-
vants exceptionnels. Aujourd'hui l'état a beau-
coup baissé, et il faut espérer que bientôt il sera
tout à fait perdu, parce que chacun sera en me-
sure de faire soi-même sa correspondance et ses
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. 17
comptes. Toujours est-il qu'à l'époque dont nous
parlons, le métier n'était pas mauvais; maître
Cambise ne manquait pas de besogne ; aussi oc-
cupait-il, comme nous l'avons dit, le premier
étage de la maison.
Cette position, la conscience de son savoir re-
latif et du besoin qu'on avait de lui, avaient fait
naître, ou plutôt avaient développé et entrete-
naient en lui un sentiment de vanité et d'impor-
tance qui en faisait un personnage assez comique.
C'était un homme qui n'avait pas plus de quarante
ans, mais qui paraissait en avoir davantage. Sa
prétention se reproduisait jusque dans son baro-
que accoutrement. Il portait de gros souliers
chargés de deux grandes boucles du cuivre ar-
genté, où la présence du premier métal se mani-
festait çà et là par diverses taches rouges.- Ses
jambes maigres se jouaient à l'aise dans des bas
chinés. Au-dessus fonctionnait une culotte de
vieux velours qui avait eu une couleur quelcon-
que, mais qui l'avait perdue par le temps et l'u-
sage, particulièrement dans les endroits où le ve-
lours souffrait le plus du poids et de la pression
du corps. On n'aurait pu croire que ce fût la
même étoffe derrière et devant. Une veste con-
servant encore quelques restes de broderie, un
habit vert pomme, bien râpé, à larges boutons
d'acier rouillé, formaient le reste de son vête-
ment. Sur sa tête figurait enfin 'une petite perru-
que à boudin, grassement pommadée et légère-
ment poudrée. Il portait des lunettes pour écrire,
18 HISTOIRE
et il était obligé de les placer en pincettes sur le
bout dé son long nez, afin Qu'elles ne fussent pas
en contact avec le globe de l'œil qui sortait fort
avant de la tête. Avec tout cela, lorsque assis
dans son vieux fauteuil de cuir, devant sa table
noire chargée de paperasses, il se redressait nia-
jestueusement pour vous regarder par-detisùs ses
'1utlettes, après avoir placé sa plume derrière son
oreille, c'était assurément une figure des plus
originales. Les uns, pénétrés de sa supériorité, le
saluaient avec respect, les autres ne pouvaient
s'empêcher de rire.
Au second étage, vivait modestement et digne-
ment un ancien officier qui n'avait guère pour re-
venu que sa petite solde de retraite. Celui-ci était
de ceux qui ne pouvaient s'empêcher de rire en
voyant les airs majestueux et l'attitude magistrale
de son voisin, maître Cambise. Cet ancien officier
était un homme instruit, même lettré, qui n'avait
que trop d'expérience, car il l'avait acquise;
comme toujours, par des revers. La mauvaise for-
titne, toutefois, était restée impuissante pour al-
térer son noble caractère et sa constante bonté.
C'était un beau visage, au doux sourire, au regard
bienveillant, où l'on reconnaissait aisément une
distinction native, et une philosophie chrétienne
qui sait accepter tout hormis le trouble de -la con-
science.
J'ai dû, mes chers lecteurs, et plus tard vous
verrez pourquoi, vous faire connaître d'abord teS
trois personnages, avant de vous introduire dans
DE CHARLOTTE CIIAMPAIN. 19
l'humble demeure située au troisième étage de la
même maison, et qui va voir naître l'aimable et
sainte héroïne dont j'ai entrepris de vous raconter
l'histoire.
Dans ce modeste réduit, vivait un honnête mé-
nage d'ouvriers, laborieux, simples et pièùx. Le
mari était tailleur et travaillait à façon; la jeune
femme l'aidait et faisait toute la besogne qui pou-
vait être. de sa compétence dans cette sorte d'ou-
vrage, et de plus, elle montait des bonnets pour
les femmes et les filles du quartier qui voulaient
, bien lui donner leur pratique. Ils n'avaient plus
de parents ni l'un ni l'autre; ils étaient à eux deux
toute leur famille. Ils s'étaient rencontrés, s'étaient
aimés, s'étaient unis; et avec leur affection mu-
tuelle , leurs sentiments commuhs de piété et
d'honnêteté, leur travail, la modération de leurs
besoins, ils pouvaient se passer de tout le monde,
se suffisaient l'un à l'autre et se trouvaient heu-
- reux. Il était rare qu'ils manquassent d'ouvrage,
parce que, d'abord, ils étaient adroits, conscien-
cieux, exacts, et qu'ils se contentaient d'un béhé-
fice très-modéré ; ensuite, parce que leur jeunesse,
leur bonne intelligence, leur bonne grâce, leur
bonne conduite en tous points, excitaient l'intérêt
gênéral etinspiraientàtoutlemondelaconfianceen
eux et le désir de leur être utile. La semaine tout
entière était consacrée au travail, et comme leur
ouvrage se faisait à la maison, ils n'étaient jamais
séparés, si ce n'est au moment où la jeune femme
sortait pour les petites affaires du ménage, ou bien
20 HISTOIRE
quand le mari allait rendre l'ouvrage terminé. Le
dimanche, ils allaient ensemble à l'église pour y
remplir leurs devoirs de chrétiens ; et puis ce jour-
là: ils faisaient, toutes les fois que le temps le per-
mettait, une promenade soit dans les jardins
publics de Paris, soit à la campagne. LouiCham-
pain, car tel était le nom de notre honnête ouvrier,
y tenait beaucoup, parce qu'il pensait que cette
distraction et cet exercice étaient nécessaires pour
la santé de sa -femme; et celle-ci y tenait de son
côté, parce qu'elle les croyait aussi salutaires pour
son mari. Chacun, en effet, pensait à l'autre, en
toutes choses, beaucoup plus qu'à soi-même.
Quoiqu'on les rencontrât peu dehors, tout le
monde, dans le quartier, connaissait M. et ma-
dame Ghampain ; car il semble que la vertu' et
la bonne conduite aient un parfum qui les révèle
comme fait celui de la violette cachée sous l'herbe.
Tout le monde les estimait et les aimait. Deux
personnes seulements'abstenaient de parler d'eux,
parce qu'elles n'auraient pas osé en dire du mal,
et parce qu'elles ne voulaient pas en dire du bien:
c'était maître Cambise qui n'aimait pas Champain,
parce que celui-ci sachant écrire, n'avait pas be-
soin de son ministère, et la vielle marchande de
briquets qui éprouvait au fond du cœur un très-
vilain sentiment toutes les fois qu'elle apercevait
Victoire Champain, jeune, gentille, et le visage
tout épanoui de bonheur. Celle-ci pourtant était
remplie d'attentions et de politesse pour sa vieille
voisine, de même que Louis Champain était fort
DE CHARLOTTE CHAMP AIN. 21
poli pour l'écrivain public. Leurs bons procédés
et même quelques petits services rendus avec
bonté et avec empressement, ne servaient à rien,
et n'avaient pu leur concilier deux cœurs gâtés,
l'un par la sottise, et l'autre par l'envie.
Mais, en revanche, il n'en était pas ainsi du
voisin du second étage, le bon capitaine Durville.
Celui-ci rendait justice aux deux époux et ne les
rencontrait jamais sans donner quelque témoi-
gnage d'estime à Louis Champairi et de respect à
sa jeune femme. Quoique ce digne homme ne fît
pas de grande dépense pour son habillement, il
était sans aucun doute la pratique à laquelle
Louis tenait le plus.
Il y avait près de onze mois que LouisChampain
et Victoire étaient mariés, lorsque celle-ci mit
au monde une petite fille. Ce fut une très-grande
joie dans le jeune ménage ; les deux époux ne pou-
vaient guère s'aimer davantage; mais ils se senti-
rent encore plus heureux, et il leur sembla que ce
nouveau lien les unissait encore plus étroitement.
On songea tout d'abord à baptiser l'enfant. Le
brave capitaine Durville avait consenti d'avance
à en être le parrain, et elle eut pour marraine une
voisine, excellente femme, qui était boulangère, -
et dont Victoire montait les bonnets. Le capitaine
se nommait Charles, le nom de baptême de la
marraine était Denise ; la petite fille reçut donc
sur les fonts les noms de Charlotte-Denise, et il
fut décidé qu'on l'appellerait habituellement Char-
lotte. Il n'y eut, à ce simple et modeste baptême,
22 HISTOIRE
d'atre fête que celle qui était dans le cœur des
parents ; pais celle-ci fut embellie parles regards
affectueux et les douces bénédictions de toutes les
personnes qui virent passer l'humble et pieux
cortège. Ces bénédictions, témoignage de l'estime
et de l'amitié dont jouissaient Ghampain et sa
femuie, semblaient être en même temps un gage
de celle du bon Dieu sur la tête de la petite fille.
Louis, en rentrant dans sa demeure avec le par-
rain et la marraine, présenta à l'accouchée, son
enfant faite chrétienne par la grâce du baptême;
puis il se mit à genoux et adressa du fond de son
cœur une courte ppière à Dieu, pour lui rendre
grâce et lui demander sa protection. En se rele-
vant, il vit sur le visage de sa femme deux larmes
qui CQulaient au milieu d'un tendre sourire ; il vit
^a bonne marraine Denise qui souriait aussi en
essuyant sesyeux, etle capitaine qui d'un air grave
et doux étendait la main sur la tête de l'enfant.
M qui dit ces paroles: « Charlotte, je te bénis,
car je viens de promettre d'être ton secogd père.
Tu seras upe bonne fllle, car tu çs née de parents
vertueux, et tu n'auras jamais som les yeux que
Çffi bons exemples. I? suis déjà vieux, mais j'çs-
père yiYK encore assez pour pouvoir te former
lli quelques bonpes leçojis, et pour te voir en-
trer dans la yoie de la piété et de la sagesse. » A
ces mots penise embrassa de tout son camr le ca-
pitaine, en disant qu'elle voulait être aussi la
seconde iniirç de Charlotte. Los et Victoire se
tenant par la main, le cœur gonflé dp, joie gt ae
DE CHARLOTTE ÇHA:\IPAIN. 23
reconnaissance, tondaient l'autre J'nam à leurs
amis sans pouvoir parler, mais avec un regard
dojit Y expression en disait plu| que toute pa-
role. — Tels furent les saints auspices sous les-
quels la petite Charlotte reçut le jour et entra
dans la vie.
- CHAPITRE II.
Petite enfance de Chnrlgtte.
M^dapae Champain fut promptenient rétablie.
Elle nourrissait la petite Charlotte. Celle-ci,'née
dans de bonnes conditions et avec une excellente
constitution, se développait heureuse ment et sans
accident^. Saisies soins qu'exige un enfant, quand
on les lui donne ayec tendresse et avec dévoue-
ment, prennent beaucoup de temps, et Victoire
n'avait plus autapt d'heures qu'elle pût consacrer
| aider son mari et à son propre travail. D'un
autre côté, un pçtit enfant amène nécessairement
un surcroît de dépeuses dans le ménage. C'est le
lingç, c'est le blanchissage, c'est le sucre, ce sont
toutes sortes de petits frais auxquels il faut pour-
voir, Il en résulta donc pour I^ouis Çhampain une
augmentation çV^ssiduilé et de labeyr. ¡,-js il
était bien loin de s'en plaindr; il se trouvait si
peureux ! y ne regrettait qu'une ebose, pétait de
g'avoir pas deu$ bras de plus: sa femme U u-
2/1 HISTOIRE
vait même pas l'empêcher de l'aider bien souvent
à la besogne du ménage, car il aurait voulu pou-
voir lui épargner toute peine et toute fatigue. C'é-
tait là le seul sujet de querelle qu'il y eût dans leur
intérieur, et ce n'était jamais que des querelles de
tendresse qu'on se faisait en s'embrassant. Ce-
pendant on portait quelquefois la contestation de-
vant des juges qui n'étaient autres que le bon ca-
pitaine et la bonne Denise, les parrain et marraine
de la petite Charlotte. Ceux-ci avaient prompte-
ment mis d'accord les époux, le premier en dé-
clarant ce qu'il croyait le plus raisonnable de faire,
la seconde en aidant elle-même Victoire dans ses
petites affaires, avec autant de délicatesse que
d'intelligence et de bonne amitié.
C'était vers la fin de l'hiver, au mois de février,
que Charlotte était venue au monde. Dès le com-
mencement du printemps, on put donc profiter
des premiers rayons du soleil, pour la promener
et lui faire respirer un autre air que celui de la
rue Portefoin. Sa mère la tenait presque tous les
jours, pendant quelques instants, sous les arbres
de la place Royale. Et puis le dimanche" on avait
repris l'habitude des promenades plus longues,
pendant lesquelles c'était ordinairement Louis qui
portait la petite dans ses bras. Ce mouvement et
ces changements d'air lui faisaient beaucoup de
bien, et elle venait, comme on dit, à merveille.
Lorsque M. et madame Champain sortaient
ainsi de chez eux avec leur enfant, l'écrivain
public leur jetait un regard de supériorité, et
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. - 95
2
la vieille marchande d'allumettes répondait à
leur salut d'un air rechigné. Mais c'étaient là les
seules personnes qui ne regardassent pas ce mé-
nage avec intérêt. Tous ceux qui connaissaient les
Champain, souvent même ceux qui ne les connais-
saient pas, et quelquefois de belles dames avec de
beaux jeunes enfants, s'arrêtaient pour regarder
la petite fille fraîche et rose, et pour lui faire une
caresse. Champain et sa femme étaient toujours
tenus très-simplement sans doute, mais avec un
grand soin et une grande propreté. Toute la co-
quetterie de la mère se portait sur son enfant
qu'elle habillait fort bien, sans que cela lui coûtât
cher, parce qu'elle était très-adroite et avait beau-
coup de goût pour lui faire toutes ses petites af-
faires. Cette bonne tenue, jointe à la grâce et à la
gentillesse de la petite, attirait l'attention bien-
veillante de ceux qui la voyaient, et la pauvre
mère en était toute joyeuse.
Charlotte atteignit ainsi sa quatrième année.
Elle était grande et forte pour son âge, et pouvait
passer pour une très-belle enfant. Elle avait de
beaux traits, de beaux yeux, un visage ovale bien
dessiné et une grande abondance de cheveux noirs
bouclés. Son intelligence se développait chaque
jour de la manière la plus heureuse, et son bon
cœur se manifestait en toute occasion, mais sur-
tout et sans cesse par sa tendresse pour ses pa-
rents, par sa docilité, par son désir de les satis-
faire et de les voir heureux. Déjà sa mère, moins
absorbée par les soins assidus qu'exige la toute
26 HISTOIRE
petite enfance, avait pu reprendre ses occupations
ordinaires et les affaires du ménage; déjà même
Charlotte était devenue capable de l'aider en beau-
coup de petites choses, soit à préparer les légumes
pour les faire cuire, soit à essuyer la vaisselle, etc.
Elle commençait aussi à se servir de l'aiguille, et
tout en piquant un peu ses petits doigts, elle par-
venait à faire un ourlet ou un surjet.
Mais ce que, dans un âge si tendre, elle savait
déjà parfaitement, c'était ses prières. La pieuse
Victoire ne s'était pas bornée à lui en apprendre
les mots; soit par des explications simples.et in'
telligentes, soit par l'exemple de sa propre piété,
elle lui avait fait comprendre l'idée de Dieu ; elle
lui avait donné les premières notions des mystères
et des vérités de la religion ; elle lui avait inspiré,
communiqué tout naturellement le sentiment de
la foi. Rien ne pouvait être plus touchant que de
voir cette charmante enfant, à genoux entre son
père et sa mère, devant une image du Sauveur
en croix, et prononçant à haute voix les paroles
de la prière du matin ou du soir, tantôt ses beaux
yeux levés vers le ciel, tantôt les longs cils noirs
de ses paupières abaissés sur ses joues. On eût
dit une petite sainte prédestinée, et il semblait
que le doigt de Dieu eût marqué pour la vie éter-
nelle ce front de quatre ans.
Le moment était venu de songer à donner à
Charlotte une instructif n dont Louis et sa femme
connaissaient l'importance et la nécessité. L'un et
l'autre l'avaient reçue dans leur enfance, et sa-
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. 27
vaient combien elle leur avait été utile. Mais tout
en sachant assez lire, écrire et compter pour leur
usage et pour n'avoir- aucun besoin du secours
de maître Cambise, leur voisin, ils craignaient
avec raison de n'être pas suffisamment habiles pour
enseigner eux-mêmes à leur enfant ces sciences
élémentaires. D'un autre côté, il n'y avait dans
le voisinage que de bien tristes et pauvres écoles ;
il leur répugnait fort d'y envoyer Charlotte, et
de l'exposer à un contact fâcheux, à de mauvais
exemples, et à toutes sortes d'inconvénients pires
que l'ignorance.
Ils étaient dans cette perplexité, lorsqu'un
jour le bon capitaine Durville monta leur faire
une visite. En ce moment Charlotte, d'une
petite voix douce, claire et juste, chantait un
cantique que sa mère lui avait appris. Elle s'in-
terrompit pour courir embrasser son cher par-
rain. « Tu aimes donc les cantiques, ma petite
Charlotte? lui dit le capitaine. — Oh! oui, mon
parrain, je les aime beaucoup, parce que, quand
je les chante, il me semble que je prie le bon Dieu
comme les anges font dans le ciel. — Eh bien ! si
tu veux, je te donnerai un livre dans lequel il y
en a de très-beaux. — Mais. mon parrain, je
ne sais pas lire. — Ah ! c'est vrai ! Eh bien ! sais-
tu ce qu'il faut faire? Il faut apprendre à lire. -
Oh! je veux bien, j'en serais bien contente! Oh!
si vous vouliez m'apprendre à lire, mon parrain?
— De tout mon cœur, chère enfant. C'est jus-
tement ce que je venais proposer aujourd'hui à ta
28 HLSTOIII E
petite maman et à toi, et je suis heureux que cela
te fasse tant de plaisir. Je t'apprendrai à lire, à
écrire, à compter, et puis encore d'autres choses
si tu le désires. - Mon parrain, mon parrain, que
vous êtes bon ! Oh ! comme je ferai attention !
comme je tâcherai de vous contenter! Oh! laissez-
moi vous embrasser. » Et elle se jeta à son.cou.
Victoire tendit la main -au capitaine. «Homme
excellent, lui dit-elle, vous l'aviez bien dit : je
veux être son second père ! — Oui, j'ai dit cela,
reprit M. Durville, et jusqu'à présent je m'étais
contenté de le dire, et je n'ai encore rien fait pour
cette chère enfant. Mais j'attendais que le moment
fût venu. Vous me voulez donc bien pour son
maître?. » En ce moment Louis rentra, et lors-
qu'il sut ce que proposait M. Durville, il lui serra
la main en disant: «Comment voulez-vous que je
vous remercie? Il n'y a que-Dieu qui puisse vous
récompenser. — Mais, dit le capitaine, si j'avais
fait quelque bien, je croirais qu'il me récompense
aujourd'hui en me permettant de faire une si douce
et si bonne action. — Mon parrain, reprit la pe-
tite, quand commencerons-nous ? — Tout de suite,
si tu veux. » — Et ce jour-là, Charlotte prit avec
son parrain sa première leçon.
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. 29
CHAPITRE III.
Éducation de Charlotte*
Vous en savez assez déjà, mes chers lecteurs,
sur le caractère et les dispositions de notre petite
Charlotte, pour être certains d'avance de -tout le
zèle, de toute l'attention, de toute l'application
qu'elle apporta aux leçons de son parrain. Aussi
est-il presque superflu de vous dire qu'elle fit de
très-rapides progrès. Tous les jours elle descen -
dait chez M. Durville aux heures qui avaient été
concertées entre lui et madame Champain, pour
que les études de Charlotte pussent se combiner
avec les divers petits services qu'elle était en état
de rendre à sa mère dans la tenue du ménage.
La bonne mère avait désiré cela, beaucoup moins
pour être aidée par son enfant, que pour accou-
tumer de bonne heure celle-ci aux soins domes-
ques, à l'économie, à l'ordre, à la propreté, à
l'arrangement intérieur, qui sont une partie si
essentielle de l'éducation d'une femme dans tou-
tes les conditions de la vie, surtout dans celles
où on a peu de ressources et où il faut les bien
ménager. Toute petite qu'elle était encore, Char-
lotte avait déjà appris à faire son lit, dont le ma-
telas n'était pas bien lourd à remuer. Elle savait
essuyer avec beaucoup de soin les meubles et la
30 HISTOIRE
cheminée, quand sa mère avait balayé la cham-
bre. S'il fallait pour cela déplacer quelques tasses
ou quelques verres, elle le faisait avec précau-
tion, avec adresse, ne cassait jamais rien, remet-
tait tout en place très-exactement, et là où sa
petite main avait passé le torchon, on pouvait être
sûr qu'il ne restait pas un grain- de poussière.
Elle savait aussi allumer le fourneau pour faire
chauffer le déjeuner; et comme elle n'était point
étourdie, qu'elle était adroite et prudente, il n'y
avait pas de danger qu'elle mît le feu ni à un
linge, ni à sa robe, ni seulement qu'elle se brûlât
les doigts. Aussi,, quand son père et sa mère
étaient obligés de s'absenter en même temps, ce
qui était toutefois très-rare et ne durait jamais
longtemps, ils pouvaient sans crainte la laisser
seule quelques instants à la maison. Elle com-
prenait qu'alors elle devait être encore plus at-
tentive et plus prudente en toute ehose. Jamais
elle n'aurait eu seulement la pensée de faire ce
qui lui aurait été défendu, ou de manquer à une
recommandation qui lui aurait été faite; mais il
était à peu près inutile de lui faire ni recomman-
dation ni défense, tant elle avait naturellement
l'instinct du bien et l'heureuse incapacité du mal.
Ainsi, par exemple, je ne sais comment elle
s'y prenait, mais jamais son bonnet n'était chif-
fonné, jamais ses souliers n'étaient déformés,
jamais ses bas ne tombaient en plis sur ses che-
villes, jamais on ne voyait un accroc ni une tache
à sa robe. Il est vrai que, pour faire son petit
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. 31
travail déménagé, elle n'oubliait pas de mettre
devant elle un tablier de toile de coton bleue, que
sa mère lui avait taillé et qu'elle avait ourlé elle-
même; Puis quand elle avait fini, elle ôtait son ta-
blier, arrangeait ses cheveux, rajustait toute sa pe-
tite toilette, et se lavait les mains pour qu'il n'y
restât aucune trace ni de charbon, ni de poussière.
C'était ordinairement après le déjeuner qu'elle
descendait chez son parrain pour prendre sa le-
çon de lecture. J'ai déjà dit qu'elle fit de rapides
progrès. Au bout de trois mois, en effet, elle li-
sait couramment, et elle avait commencé à ap-
prendre à écrire. Elle ne réussit pas moins bien
et moins vite dans cette seconde étude ; et bien-
tôt le bon capitaine entreprit de lui donner les
premières leçons de numération et d'arithméti-
que. Cet excellent homme éprouvait un plaisir ex-
trême, je pourrais dire un véritable bonheur, à
cultiver cette pure, lucide et, gracieuse intelli-
gence. L'enfant répondait si bien à ses soins,
non-seulement par son application et sa facilité,
fiais encore et surtout par son désir de le satis-
faire, lui et ses parents, et par sa touchante et
tendre reconnaissance! a Quelle intéressante et
délicate plante vous m'avez confiée à cultiver !
disait-il parfois au père et à la mère de Charlotte ;
si je pe suis plus là pour voir les charmantes
fleurs qu'elle vous donnera, vous aurez du
moins un souvenir pour votre vieil ami, en
jouissant de leur doux parfum. » Louis et sa
femme bénissaient- ce digne homme, et embras-
32 HISTOIRE
saient leur enfant, en rendant grâce à Dieu.
Le temps s'écoulait ainsi, et chaque jour ame-
nait de nouveaux progrès. Dès la première an-
née, Charlotte avait pu écrire des lettres de fête
à son père, à sa mère, à sa marraine qui en fut
toute surprise et toute ravie, et qui accourut aus-
sitôt, le jour même de Saint-Denis, le 9 octobre,
- apportant à Charlotte l'étoffe d'une jolie robe
qu'elle la pria d'accepter, comme un souvenir du
plaisir que lui avait fait sa bonne petite lettre.
Un mois après, le à novembre, jour de Saint-
Charles, M. Durville reçut aussi une lettre -à la-
quelle il ne s'attendait pas, et que Charlotte avait
écrite chez sa mère et en cachette de son parrain.
Elle était ainsi conçue :
« Mon cher, mon bon parrain,
«Je suis bien heureuse de pouvoir vous écrire
« aujourd'hui pour votre fête. C'est à vous que je
« dois ce bonheur. Mais je suis bien fâchée de ne
«pouvoir pas vous dire, comme je voudrais, tout
a ce que je sens pour vous dans mon cœur. Il n,..
« a que le bon Dieu qui le sait. C'est lui qui vous
« le dira quand vous serez près de lui, dans bien
a longtemps.
« Mon cher parrain, je vous souhaite une bonne
« fête, je vous aime bien, et je vous embrasse.
« Votre respectueuse et reconnaissante
« petite amie,
« CHARLOTTE CHAMPAJN, »
DE CHARLOTTE CHAMPALN. 33
2.
Je laisse à penser avec quelle joie le digne ca-
pitaine lut cette petite épître, et à quel point son
cœur en fut touché. Chose étrange, qui se voit ce-
pendant, mais rarement, il n'y avait que très-peu
de fautes d'orthographe clans ces quelques lignes
d'un enfant de moins de six ans, qui n'avait en-
core rien appris de la grammaire ; comme si cet
instinct naturel qu'elle avait reçu et qui la con-
duisait toujours à choisir-le bien, le vrai et le
juste, se portât jusque sur la parole et sur l'écri-
ture, pour lui en faire deviner en quelque sorte la
pureté et la "correction.
Toutefois, ce fut une raison pour que le cher
instituteur Le différât pas d'entreprendre avec
son élève cet enseignement plus avancé. Le suc-
cès fut le même, facile et rapide. Il en sera tou-
jours ainsi, entre un maître habile et dévoué, et
un élève intelligent et de bonne volonté.
Pendant que M. Durville donnait cette instruc-
tion à son intéressante filleule, on pense bien qu'il
ne manquait pas de l'entretenir chaque jour des
choses de Dieu, et de développer en elle les pre-
mières notions et les premiers sentiments de piété
déposés dans son esprit et dans son cœur par les
paroles et par l'exemple de ses parents. Elle lisait
l'histoire sainte, les saints Évangiles, et elle ap-
prenait la lettre du catéchisme. Son esprit était
ainsi préparé, en même temps que son cœlir à en-
tendre un peu plus tard avec fruit la parole divine,
et à recevoir l'instruction complète que l'Église
donne elle-même à ses enfants, avant de les ad-
M HISTOIRE
mettre àla participation de ses plus saints mystères.
De son côté, la bonne Victoire ne négligeait
aucune des leçons qui pouvaient faire de Char-
lotte une fille habile à tous les travaux de son
sexe et entendue aux choses du ménage, afin que,
si elle ne se mariait pas, elle eût en elle-même
des ressources pour gagner sa vie, et que, si elle
trouvait un mari, elle eût les qualités nécessaires
pour rendre son union heureuse et pour faire
prospérer sa maison. L'enfant, avec son applica..
tion et son intelligence, avec la facilité dont elle
était douée, ne réussissait pas moins bien ni
moins vite à ce petit apprentissage qu'à ses au-
tres études. A neuf ans, elle était déjà fort adroite
à tous les ouvrages d'aiguille ; déjà même elle se-
condait sa mère en beaucoup de choses quand il
y avait de la besogne pressée, et ainsi son tra-
vail était un peu productif. De plus, elle pouvait
faire bien des petites commissions dans le voisi-
nage; elle savait le prix des divers objets de con-
sommation, elle comptait fort bien, et il n'était
pas' à craindre qu'elle se trompât ni qu'elle se
laissât tromper. D'ailleurs, personne n'aurait eu.
une aussi odieuse pensée, car cette bonne et
charmante enfant inspirait de l'intérêt, et je puis
même dire un certain respect tendre et affectueux
à tout le monde.
Ainsi s'écoulait doucement l'heureuse enfance
de Charlotte. Ses récréations et ses jeux consis-
taient dans les promenades qu'elle faisait avec
son père et sa mère, et dans la lecture de quel-
DE CIIAHLOTTE CHAMPAIN. 85
ques bons livres que lui procurait son parrain.
Sa uiariaine, qui l'aimait presque comme si elle
eût été sa propre fille, lui faisait de temps en
temps de petits présents, soit pour son habille-
tnent, soit pour son travail de couture ; et c'était
chaque fois une joie et une manifestation de re-
connaissance à faire pleurer d'attendrissement.
Un jour elle lui donna deux vases à fleurs en por-
celaine, très-simples, mais de forme élégante;
ce fut pour l'aimable enfant un véritable ravisse
ment, car, comme toutes les natures délicates,
elle aimait beaucoup les fleurs, et se plaisait à en
cueillir et à en rapporter de gros bouquets, tou-
tes les fois qu'on la menait promener dans les
champs et dans les bois. Mais le plus grand plai-
sir pour Charlotte, la plus douce récompense de
sa bonne conduite, c'était d'assister le dimanche
et les jours de fête aux offices de la paroisse. Elle
y était un modèle touchant de recueillement et
de pieuse innocence. Il eût été bien impossible
de la voir en prière dans l'église, sans se sentir
profondément ému, et sans éprouver en soi-même
une impression communicative de la douce foi
qui remplissait. cette jeune âme. Son plus vif dé-
sir, son aspiration ardente étaient d'arriver au
moment où elle serait admise à faire sa première
communion. Elle avait sans cesse devant les yeux
cette perspective, ce bonheur tant souhaité, et on
eût dit qu'elle s'y préparait à tous les instants.
Pendant cette première période de sa vie,
Charlotte ne fut pas exempte des diverses mala-
36 HISTOIRE
(lies auxquelles presque tous les enfants sont sou-
mis : la rougeole, la coqueluche, même la petite
vérole ; car, à cette époque où le préservatif de la
vaccine n'était pas encore découvert, ce mal ter-
rible faisait chaque année de grands ravages. Il
enlevait beaucoup d'enfants; d'autres en demeu-
raient aveugles, d'autres borgnes, et la plupart
en gardaient sur le visage des traces ineffaçables
qui les défiguraient complètement. Aussi l'inven-
tion de la vaccine a-t-elle été considérée comme
un grand bienfait pour l'humanité, et il faudrait
que des parents fussent insensés pour négliger ce
précieux moyen de mettre leurs enfants à l'abri
d'un mal aussi redoutable que la petite vérole. Ce
moyen n'existait pas pour les parents de Char-
lotte; ce n'était donc pas leur faute, si elle fut
atteinte de cette maladie qui heureusement fut
bénigne chez elle, et ne laissa aucune trace sur
son aimable visage. Toutes ces maladies, au reste,
eurent peu d'intensité ; le mal n'avait pas beau-
coup de prise sur cette organisation à la fois forte
et souple; et puis, Charlotte avait tant de pa-
tience, de douceur, de docilité pour se soumettre
au traitement, qu'elle se rétablissait plus promp-
tement qu'une autre. La petite vérole fut donc la
seule maladie un peu sérieuse qu'elle eut à subir.
La pauvre enfant était beaucoup moins occupée
du mal qu'elle souffrait que de l'inquiétudé et de
la peine qu'elle causait à son père et à sa mère.
Souvent, la nuit, elle suppliait sa pauvre mère
qui la veillait d'aller prendre quelque repos, et
DR CHARLOTTE CHAMPAIN. 37
celle-ci, pour tranquilliser son enfant, était obligée
de s'étendre-sur son lit et de faire semblant de dor-
mir. Alors, elle entendait quelquefois Charlotte
murmurer à demi-voix ses prières et y ajouter des
mots pour demander à Dieu'de veiller sur ses pa-
rents, de la guérir elle-même pour qu'ils ne fussent
pas malheureux, et de ne pas la rappeler à lui avant
qu'elle n'eût fait sa première communion. En en-
tendant ces choses-là, la pauvre mère fondait en
larmes, et adressait à Dieu, de son côté, des prières
ferventes et des actions de grâces tout à la fois.
Le médecin qui soigna Charlotte était un digne
et excellent homme, plein de bonté et de charité,
qui ne put voir sans émotion et sans attendrisse-
ment ce vertueux intérieur du ménage Champain,
et qui fut pénétré d'un tendre intérêt pour sa pe-
tite malde. Il ne voulut rien accepter pour prix
de ses soins, et il offrit ses services à ces braves
gens avec tant de cordialité et de délicatesse,
pour toutes les occasions où ils pourraient en avoir
besoin, qu'il les mit tout à fait à l'aise pour ac-
cepter cette offre généreuse. Hélas ! ils ne de-
vaient pas tarder à être forcés d'y avoir recours;
et nous ne sommes pas bien loin du moment où
les épreuves douloureuses doivent commencei
pour notre petite Charlotte. Mais, avant d'y arri-
ver, Dieu lui réservait encore la paix nécessaire
pour jouir sans mélange du plus grand bonlieui
auquel elle aspirât, et qui devait achever de la
rendre forte contre toutes les atteintes du malheur
et toutes les douleurs de la vie.
38 HISTOIRE
CHAPITRE IV.
1 Préparation de Charlotte à a première comtnunion. - Unê
amitié à dix ans.
A dix ans, Charlotte, déjà préparée comme
nous l'avons dit, fut admise à suivre les instruc-
tions du catéchisme, à la paroisse, pour se dis-
poser à sa première communion. Elle ne tarda pas
à y être distinguée entre ses compagnes par le
bon et saint piètre qui les instruisait. On la con-
naissait bien déjà à la paroisse, car il eût été im-
possible de ne pas remarquer la piété et le recueil-
lement de cette douce enfant, et de n'en être pas
édifié; on connaissait bien aussi ses vertueux pa-
rents; mais on n'avait pas pu juger encore de
l'intelligence et de la raison de cette enfant ; et
on en fut bientôt frappé. Elle récitait les choses
apprises par cœur, non-seulement avec une mé-
moire plus sufe que les autres, mais aussi avec
un ton et un accent qui prouvaient qu'elle avait
réfléchi, qu'elle avait compris, et qu'elle ne répé-
tait pas seulement des mots. comme un oiseau
parlant. Pendant les explications et les. instruc-
tions, son attention était soutenue; aucun objet,
aucune parole, aucune pensée étrangère ne pou-
vait l'en distraire ; son oreille ne perdait pas un
mot, son esprit les recueillait tous, et son âlnê
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. 39
se nourrissait de cet aliment divin. Aussi, ses ré-
ponses, quand on l'interrogeait, étaient toujours
justes et précises; les diligences qu elle rédigeait
étaient exactes, comp'lètes, exemptes de toute
ofioission et de toute erreur; et de plus, elles
avaient un caractère particulier de simplicité, de
candeur, de raison et de foi, qui en faisait de vé-
ritables modèles. Le prêtre les lisait quelquefois,
comme telles, au catéchisme. Cela n'inspirait à
la naïve Charlotte aucun sentiment de vanité.
Quand elle voyait qu'elle avait réussi et qu'on
était content d'elle, loin d'avoir la pensée de s'en
glorifier, elle remerciait le bon Dieu du fond du
cœur, et se réjouissait dans l'espérance que cela
hâterait peut être pour elle le moment d'être ad-
mise à faire sa première communion.
Ses compagnes lui savaient gré de cette tou-
chante modestie qui, en elle, n'était pas un mé-
rite puisqu'elle ne lui coûtait aucun effort, mais
seulement une grâce naturelle pleine de charme
et bien propre à attirer l'affection.
Une de ces jeunes filles, un peu plus âgée que
Charlotte, moins heureusement douée que celle-ci
du côté de l'esprit et de l'intelligence, mais ayant
comme elle un bon cœur et de bonnes intentions,
était sa voisine de place à la chapelle. Elle se
nommait Sophie. Malgré son désir de bien écou-
ter les instructions et d'en bien profiter, elle était
distraite facilement ; elle prêtait l'oreille à ce que
disaient derrière elle d'autres enfants inattentifs;
elle regardait les personnes qui passaient à dis-,
âO IJJSTOIBE
tance dans la chapelle ; elle s'amusait à suivre de
l'œil les rayons de lumière colorée qui, pénétrant
par les vitraux, allaient teindre de vives nuances
variées et mobiles les piliers et les murailles de
l'église. Tout enfin servait à détourner son atten-
tion de ce à quoi son esprit aurait pourtant voulu
s'appliquer. Il en résultait qu'ensuite elle ne savait
pas; qu'ayant perdu la liaison, l'enchaînement
des idées, elle ne comprenait plus ce qu'elle écou-
tait, qu'elle ne pouvait pas répondre aux ques-
tions qui lui étaient adressées, en un mot. qu'elle
ne profitait pas des instructions. Plus qu'une autre
elle aurait eu besoin d'attention et de réflexion,
parce que son intelligence était moins prompte et
moins facile-que celle de Charlotte. La pauvre en-
fant s'en affligeait; mais loin de concevoir aucune
jalousie centre sa compagne plus heureusement
douée, elle l'admirait naïvement, et se sentait
attirée vers elle par une noble sympathie.
Un jour, le prêtre avait lu, après le catéchisme,
une diligence de Charlotte, qui avait presque été
une seconde instruction, par l'exactitude et la
clarté avec lesquelles y était reproduite et analysée
la précédente. Charlotte, selon sa coutume, avait
remercié Dieu avec ferveur pendant la prière, et
elle sortait de la chapelle le cœur doucement ému
d'une pieuse reconnaissance, et le \isagetout em-
preint de simplicité et de candeur. Sophie s'appro-
cha d'elle et vint lui prendre le bras; Charlotte la
regarda avec un affectueux sourire. « Ma bonne
Charlotte, dit Sophie, veux-tu me rendre un grand
DE CHARLOTTE CHAMPAJN. ld
service? — Oh! de tout mon cœur, s'écria Char-
lotte; et si je le peux, ce sera pour moi un grand
plaisir. — Eh bien ! reprit Sophie, c'est de me dire
comment tu fais pour apprendre, et pour pouvoir
répondre toujours si juste. Je sais bien que je n'ai
pas tant de facilité et tant d'esprit que toi, et que
je ne pourrai jamais faire tout ce que tu fais ; mais
il me semble pourtant qu'il doit y avoir quelque
moyen pour que je n'apprenne pas si mal. Veux-
tu me le dire, si tu le sais? » — A ces mots Char-
lotte d'abord embrassa Sophie, au milieu de la
rue, et puis elle lui dit : « Je suis bien contente,
ma .bonne Sophie, que ce ne soit que cela que tu
aies à me demander. Puisque tu as cette confiance
en moi, je crois que je pourrai t'aider un peu. —
Vraiment! Oh! je t'aime déjà beaucoup, parce
que tu es si bonne et si gentille ! Mais je sens que
je t'aimerai bien davantage encore quand je t'au-
rai tant d'obligation. Tu voudras bien que je sois
ton amie, n'est-ce pas ? — Chère Sophie, tout de
suite, dès aujourd'hui, si tu veux, nous sommes
bonnes amies, car je suis bien sûre que maman
me le permettra. — Oh! moi, je n'ai pas peur
que maman s'y oppose ; car elle te connaît, elle
t'a vue deux fois'au catéchisme, et elle sait quels
bons exemples tu donnes, et quel bonheur ce doit
être d'avoir ton amitié. —Ma bonne amie, reprit
Charlotte, ne me dis pas des choses comme cela.
Je sens que ton amitié vaut bien autant que la
mienne. Est-ce que tu n'es pas une bonne fille?
Est-ce que tu n'as pas un bon cœur? Est-ce que
42 HISTOIRE
tu h'aimes pas le bon Dieu et tes parents? Est-ce
que tu n'às pas le désir de faire toujours bien
et jamais mal? Si j'ai réussi un peu mieux que toi
à apprendre, je ne vaux pas mieux que toi pour
cela, je suis seulement un peu plus heureuse,
parce que cela ne me coûte pas du tout de faire
attention ; je ne pourrais même pas faire autre-
ment. Toi, tu es distraite, ce n'est pas ta faute ;
et quand tu parviens à être un peu attentive et à
apprendre un peu, tu y as bien plus de méritfe
que moi, puisque c'est difficile pour toi. Le bon
Dieu, sait bien tout cela, va, et je t'assure qu'il
fen tiendra compte, et qu'en le priant bien, nous
obtiendrons qu'il t'aide. — Oui, reprit Sophie
toute émue, oui, ma Charlotte, je l'espère aussi,
âi tu le pries avec moi, et si tu veux bien être,
comme on nous dit au catéchisme, l'instrument fie
sà providence pour m'aider.— Eh bien !je lui dè-
manderai du fond du cœur de me faire cette grâce,
dit naïvement Charlotte. Écoute : nous allons d'a-
bord demandera nos mamans la permission pour
faire notre amitié. Et puis, j'irai te voir, et tu
viendras chez nous. Je te ferai connaître mon par-
rain qui est si bon, et qui m'a appris tout ce que
je savais avant d'aller au catéchisme. Je suis sûre
qu'il voudra bien aussi te donner de bons conseils.
Quand tu n'auras pas bien compris quelque chose
ail catéchisme, parce que tu auras été distraité, si
je ne le sais pas assez pour te l'expliquer, il te l'ex-
pliquera, comme il a fait souvent pouf inbi. Et
puis, quand nous serons à la chapelle, si je m'a-
DE CHARLOTTE CHAMPAIN.. 43
perçois, pendant l'instruction * que tu regardes
où que tu écoutes quelque chose qui te distrait,
ou bien que ta pensée s'en va toute seule je ne
sais où, je te pousserai le genou ou le coude,
comme pour te réveiller. Moi qui ai le bonheur de
n'être pas distraite, j'ai pourtant bien remarqué
que, quand on n'a pas compris une explication, on
ne peut plus comprendre celles qui viennent après.
Eh bien! quand il y a des moments où l'on n'é-
coute pas, c'est sûr qu'on ne peut pas comprendre
ce qu'on n'a pas entendu, et alors on ne com-
prend plus rien du tout. Mais tu verras qu'en fai-
sant attention, et je t'aiderai pour cela, on finit
toujours par apprendre. Tu verras, tu verras. ---
Merci * merci, ma bonne Charlotte, dit Sophie
toute attendrie; oh ! si je pouvais être assez heu-
reuse pour faire ma première communion en
même temps que toi !. — Et pourquoi donc pas?
s'écria vivement Charlotte; le catéchisme ne fait
presque que de commencer, et je te réponds que
tu peux avoir bientôt regagné le temps perdu. »
Là-dessus, les deux enfants s'embrassèrent de
nouveau, et se séparèrent pour rentrer chacune
dans son logis.
Charlotte, comme on pense, n'eut rien de plus
pressé que de raconter à sa mère ce qui lui était
arrivé avec Sophie. La bonne madame Champain,
heureuse et presque fière des sentiments qu'inspi-
rait sa fille, de la confiance, du respect, de l'affec-
tion que- chacun sentait involontairement pour
cette enfant, ne put que l'approuver et l'encoura-
M HISTOIRE
ger à une liaison d'amitié qui commençait par un
bon exemple et par une bonne action. Elle voulut
même aller tout de suite chez la mère de Sophie
pour lui exprimer le désir qu'elle avait elle-même
de voir ce lien s'établir entre leurs enfants.
La mère de Sophie était blanchisseuse de fin ;
son père était ouvrier menuisier. Ils se nommaient
M. et madame Leblanc, et demeuraient dans la
rue du Temple. Madame Leblanc était une femme
très-honnête et très-pieuse; M. Leblanc "tait un
ouvrier laborieux, intelligent, mais qui avait lu
malheureusement beaucoup de mauvais écrits de
ce temps-là, et qui s'était fort éloigné de la
religion. Sa probité, il est vrai, n'en avait pas
souffert; mais, comme il arrive toujours quand
on s'éloigne de Dieu, ses mœurs s'étaient gra-
duellement altérées d'une manière affligeante; il
avait pris des habitudes de dissipation et d'in-
tempérance qui menaçaient d'arriver petit à petit
jusqu'à la débauche. Sa femme en souffrait silen-
cieusement, s'efforçait en vain de le ramener dans
une meilleure voie, s'inquiétait de l'avenir, et
surtout cachait avec soin, autant que possible, à
Sophie, ce qui aurait pu diminuer Je respect de
cette enfant pour son père.
Lorsque madame Champain arriva avec Char-
lotte chez madame Leblanc, celle-ci savait déjà la
grande affaire dont il était question, car Sophie
n'avait pas été moins empressée que Charlotte de
faire sa confidence à sa mère. Les deux femmes
» se comprirent de suite et se serrèrent la main ;
DE CHARLOTTE1 CHAMPAIN. 45
ce que voyant, les deux jeunes filles se jetèrent
dans les bras l'une de l'autre, et puis allèrent ré-
ciproquement remercier chacune la mère de son
amie. A dater de ce moment, l'amitié fut scellée,
non pas seulement entre les enfants, mais très-
probablement aussi entre les deux mères. Elles
causèrent assez longtemps ensemble pour pouvoir
juger qu'elles étaient dignes de la confiance l'une
de l'autre. Cependant madame Champain, dans
cette visite, n'apprit rien encore de ce que j'ai dit
tout à l'heure des chagrins de madame Leblanc.
Elle put bien soupçonner, d'après le regard mé-
lancolique de celle-ci, le tour de ses yeux cerné,
son ton doux et grave, et quelques soupirs rete-
nus, qu'il y avait de la peine dans ce cœur; mais
elle avait trop de discrétion pour paraître s'en
apercevoir et pour provoquer une confidence. Ces
deux femmes se séparèrent, en se promettant de
se revoir; et les deux jeunes filles n'auraient pas
donné leur journée pour le plus brillant avenir.
CHAPITRE V.
Première communion de Charlotte. — Joseph Leblanc.
Il fut fait comme Charlotte l'avait proposé à
Sophie. Tout le temps dont l'une et l'autre des
jeunes amies pouvaient disposer après les petits
travaux dont chacune était chargée à la maison,
â6 HISTOIRE
fut employé par elles à repasser ensemble les in-
structions déjà faites au catéchisme; et au besoin,
le bon parrain qui avait accueilli avec un tendre
empressement la demande de Charlotte, venait
en aide pour compléter les explications et éçlair-
- cir les difficultés. Lorsque Sophie était tenue
ainsi isolément, il lui était moins difficile de sou-
tenir son attention, et de suivre ce qui était dit
pour elle seule. Et puis, si elle avait une distrac-
tion, ou si elle n'avait pas bien compris, elle pou-
vait faire une question ou demander une explica-
tion nouvelle; elle n'était pas embarrassée pour
cela avec Charlotte. De cette manière, elle ne per-
dait rien, et le fait est qu'il lui fallut ainsi peu de
temps pour se retrouver au niveau des enfants
qui avaient le mieux profité depuis le commence-
ment des instructions du catéchisme. Alors, vive-
ment encouragée par son succès, dont elle avait
tant douté, il lui fut un peu plus facile d'être at-
tentive aussi au milieu des autres enfants. Elle
avait d'ailleurs à côté d'elle son bon ange Charlotte
qui, à la moindre apparence de distraction, lui
poussait le coude ou le genou, comme elle le lui
avait promis, et ramenait son esprit tout prêt à
faire une excursion.
Le prêtre chargé du catéchisme s'aperçut bien-
bientôt du changement heureux qui s'était opéré
ehez Sophie. Il en fut bien content, et chercha de
son côté à la soutenir et à l'encourager, eiT lui
faisant souvent des questions auxquelles mainte-
nait elle répondait très-bien. A chaque bonne
DE CHARLOTTE CHAMPAIN. 117
répppse de Sophie, Charlotte devepait toute rouge
de plaisir, et relevait la tête avec une sorte de
petit orgueil qu'elle n'aurait jamais pu-sentir pour
sot] propre compte.
Cela contipua ainsi, et de mieux en mieux,
jusqu'à la fip et jusqu'au dernier examen pour
l'admission à la* première communion. Non-seu-
lement Sophie était en état d'être admise, mais
elle fut désignée la seconde ; Charlotte était la
première. Ce-jour là, lorsque leur admissiQp fut
annoncée, les deux jeunes filles, après que ch4-
oun se fût retiré, allèrent se mettre à genoux de-
vant l'autel, et là, je laisse à penser ce. que le
cœur de chacune adressa au Seigneur d'actions de
grâce pour elle-même et de prières pour sa com-
pagne.
Edlfin le soleil se leva brillant et pur pour ce
jour tant souhaité par Charlotte. Elle fut vêtue de
blanc ; c'était sa marraine qui avait voulu lui don-
ner le voile et le cierge; le livre d'heures était
un présent du capitaine Durville. Lorsqu'elle fut
ainsi vêtue et prête à partir pour l'église, elle vint
se mettre à genoux devant son père et sa mère, et
leur-dit : (c Mon bon père et ma bonne mère, bé-
nissez votre enfant pour que Dieu la bénisse; et
afin qu'il lui pardonne tous ses péchés, pardon-
nez-lui les chagrins qu'elle a pu vous faire. »
Pauvre innocente et douce enfant ! qui n'avait
pas mérité un reproche depuis sa naissance, qui
n'avait jamais fait une faute, et qui avait été con-
stamment la joie et la bénédiction de la maison !
Z18 HISTOIRE
M. et madame Champain la bénirent au nom de
Dieu et puis la pressèrent sur leur cœur en pleu-
rant de tendresse et de bonheur.
En ce moment arrivèrent le capitaine Durville
et Denise, qui venaient se joindre à la famille pour
accompagner Charlotte et assister à la sainte cé-
rémonie. Charlotte courut à eux, en disant: «Mon
cher parrain, mon excellent maître, et vous ma
bonne marraine, je vous remercie de venir avec
moi où je vais. Bénissez-moi aussi, comme mes
parents m'ont bénie, car j'ai besoin que tous ceux
qui m'aiment et que j'aime tant, appellent sur
moi les bénédiction du Seigneur. » Je n'ai pas
besoin d'ajouter que le parrain et la marraine
pleuraient à leur tour. Enfin, chacun tâcha de se
remettre de son émotion, et on sortit pour se
rendre à l'église. Charlotte était bien touchante.
Elle recueillit encore sur son passage les bénédic-
tions, soit des personnes qui la connaissaient, soit
des passants.qui la voyaient pour la première fois,
mais qui ne pouvaient la voir sans s'arrêter et
sans être émus par l'expression de son candide
visage et de sa simple attitude. Elle ne s'en aper-.
eut pas, tant elle était recueillie et absorbée dans
une seule pensée. En regardant passer ce petit
cortège, quelques voisins se rappelaient celui du
baptême de Charlotte, composé des mêmes per-
sonnes, et ils disaient : « Il y a de cela près de
onze ans, et depuis ce temps, voilà d'heureux
parents qui ont bien élevé une vertueuse et char-
mante enfant. »