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Histoire de Jean de Paris ; suivie des terribles et merveilleuses aventures de Robert-le-Diable d'après anciens manuscrits

107 pages
Renault (Paris). 1864. 108 p. ; 15 cm.
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UlUKSNGHKl «0 12
HISTOIRE
D:L
JEAN DE PARIS
- 4
A
fI'
HISTOIRE
DE
1
JEAN DE PARIS
SUIVIE DES
Merveilleuses Aventures
DE
ROBERTLEDIABLE
D'après d'anciens manuscrits
PARIS -
RENAULT ET C'c, LIBRAIRES-ÉDITEURS
,Rue d'Uln prolongés, 48,
1801
HISTOIRE
DE
JEAN DE PARIS
Vomme le Roi d'Espagne vint se jeter aux pieds
du Roi de France, pour lui demander secours,
et comme il le fil relever incontinent.
Il fut jadis un roi de France, sage et vaillant,
ui eut un fils âgé de trois ans, nommé Jean,
lequel était vaiilant par sa noblesse; car en
ce temps on ne parlait point de guerre en
France. Un jour, le roi étant en son palais avec
sa noblesse, vint le roi d'Espagne, qui se pros-
terna à ses pieds avec pleurs et gémissements :
e que voyant le roi de France, il lui dit : Beau-
ère et ami, modérez voire courroux jusqu'à ce
ue nous en sachions la cause, car nous vous
aiderons de tout notre pouvoir : Sire, dit le roi
D'Espagne, je vous remercie humblement de
l'offre gracieuse qu'il vous a plu me faire.,
parce que vous et vos prédécesseurs êtes con-
servateurs de toute royauté, noblesse et justice;
le suis venu ii vous pour vous faire part de
mon infortune : sachez, Sire, que, sans raison,
6 HISTOIRE
les grands, à cause d'un nouveau tribut qui
fut en mon royaume, pour éviter la dange-
reuse conspiration que le roi de Grenade, infi-
dèle à notre loi, avait laite contre mon royaume,
ont par leur faute incité le peuple contre moi;
si bien qu'ils m'ont voulu Taire mourir, et il
m'a fallu faire du mieux que j'ai pu; ils tien-
nent la reine ma femme et une petite fille qui
n'a que trois mois, assiégées dans une de jnes
villes, nommée. Ségovie, et ont résolu de les
faire mourir pour avoir mon royaume. Et, en
disant cela, il se pâmait aux pieds du roi de
France, qui le fit bientôt relever, lui disant en
ces termes : Frère, veuillez ne pas vous affliger,
et reprenez courage comme ci-devant; car je
vous promets que demain matin j'enverrai des
lettres aux barons et peuples du royaume, et,
s'ils ne veulent obéir, j'irai en personne, et les
mettrai à la raison.
Quand le roi l'Espagne ouït cette promesse,
1] fut joyeux, et dit au roi qu'il le remerciait
du bien qu'il présentait. Les barons de France
furent joyeux de ceci ; car ils désiraient de
s'exercer en fait d'armes ; car depuis long-
temps il n'y avait eu guerre en France. Pen-
dant tout ce séjour, le roi d'Espagne fut bien
fêté ; et pour lors il ne fut parlé d'autre chose,
sinon que de faire bonne chère; car les ba-
rons et gentilshommes français commencèrent
à faire des joûtes pour réjouir le roi d'Es-
pagne.
Comme le Roi de France écrivit aux barons
d'Espagne, pour qu'ils eussent à. réparer le t
tort qu'ils avaient fait à leur roi. 1
Le lendemain matin, le roi fit écrire une
DE JEAN DE PARIS. 7
lettre comme il suit, et en marge ce dessein
était écrit ; « De par le roi ; » et le contenu de
la lettre était ainsi : « Très-chers et aimés,
nous avons reçu la complainte de notre bien-
aimé frère le roi d'Espagne, votre naturel sei-
gneur , qu'à tort vous avez chassé de son
royaume, et qui plus est, tenez assiégée notre
sœur sa femme, et plusieurs autres cas que
vous avez fait à son encontre, qui sont de mau-
vais exemple. Pour ce, nous voulons savoir la
vérité, afin de nous donner telle satisfaction
qu'il appartiendra; car nous l'avons mis sous
notre sauvegarde, lui, sa femme, et tous ses
biens, vous enjoignant de lever sans délai le
siège de devant la reine, votre honorée dame,
et lui faire obéissance eomme ci-devant avez
fait; et avec ce, amenez quarante des princi-
paux d'entre vous, avec telle compagnie qu'il
vous semblera bon, pour dire les causes qui
vousnt fait agir, pour en faire raison comme
il appartiendra ; vous notifiant que, si vous y
faites faute, BOUS irons en personne, et ferons
telle punition qu'il en sera toujours mémoire.
Fait à Paris, le premier jour de mars. » Et au-
dessous desdites leltres était écrit : « Aux ba-
rons et peuple d'Espagne. » Aussitôt le roi
dépêcha un courrier, à qui il remit les lettres,
lui ordonnant de faire diligence.
Comme le héraut apporta au roi de France
la réponse des barons d'Espagne.
Quand le hérault fut de retour à Paris, il
s'en fut au palais, en la chambre où était le
roi, auquel il dit : « Sire, il vous plaise savoir
que je viens de Ségovie, où j'ai trouvé le
8 HISTOIRE
peuple, qui tient la ville assiégée. J'ai présenté
vos lettres aux barons et capitaines de l'ar-
mée, qui se sont assemblés, et les ont fait lire
par un de leurs gens, et ayant pris congé,
HiVwoyèrent chercher, et me firent réponse
•s bouche, disant qu'ils s'étonnaient de ce que
vous preniez à cœur une chose qui ne vous
touche pas, et que vous ne vous mettiez pas en
peine de les venir chercher ; car ni vos lettres,
ni vos menaces n'empêcheront pas de mettre
fin à leurs entreprises, disant qu'ils n'ont que
faire à vous. Je les requis de me donner ré-
ponse par écrit, ils me répondirent que je n'en
aurais point, et que dans six heures je quittasse
le pays.
« Quand je vis que je ne pouvais pas faire
autrement, je partis aussitôt ; il me semble que
la ville est assez forte pour lenir longtemps, il
y a même des vivres. » Quand le roi entendit
la réponse, il fut mécontent, et non sans cause;
mais les barons de France en étaient fort
joyeux, car ils avaient volonté que le roi y allât
en armes, comme il fit. Aussitôt le roi de
France manda ses barons, capitaines et chefs
Je guerre, et, à la fin de mai suivant, les rois
de France et d'Espagne partirent de Paris-
avec quarante mille combattants, et. vinrent
passer à Bordeaux, et de là à Bayonne.
Comme le roi de France arriva en Espagner
et ne trouva personne en son chemin, sinon
le Gouverneur, lequel s'enfuit aussitdt.
Quand le roi fut près d'Espagne, il fit mettre
ses gens par ordre, et donna la charge de l'ar-
mée au roi d'Espagne. Ils entrèrent dans ce
DE JEAN DE PARIS. 9
royaume toujours serrés ensemble, car jamais
ils ne s'éloignaient les uns des autres, et ne
trouvèrent aucune aventure digne de mémoire
qu'ils ne fussent bien loin en Espagne, où ils
trouvèrent le gouverneur avec cinq mille
combattants assez mal accoutrés. Quand ils
virent les Espagnols si mal rangés qu'ils n'a-
vaienLpas de quoi, les Français n'en firent
pas grand compte, car ils devaient faire le
siège de Ségovie. Ils furent à Burgos, une des
bonnes cités du pays, qui leur fut ouverte : le
roi fut stfiSible à leur soumission.
Comme les ambassadeurs des barons d'Espagne
vinrent vers le toi de France.
Quand le roi de France et celui d'Espagne
eurent séjourné huit jours en la ville de Bur-
gos, te roi de France remit à l'obéissance une
partie des villes, et celles qui faisaient rébel-
lion, il les mettait à feu et à sang ; et aux au-
tres il leur pardonnait, tellement que de toutes
les villes on apportait les clefs au roi de France.
Huit jours après, ils furent en Ségovie ; mais
ils trouvèrent en chemin les messagers des
baron-, qui venaient vers le roi pour traiter
de paix, et furent faites plusieurs remon-
trances de la part des barons, en se plaignant
du roi d'Espagne; mais, pour conclusions, le
roi, qui était sage, connaissant leur malice,
leur fit réponse qu'ils se missent en défense,
car jamais il ne leur pardonnerait, qu'il ne vît
les nobles venir se mettre à genoux devant le
roi, etle peuple en chemise, pour lui demander
grâce, et qu'il voulait avoir cinquante des plus
coupables pour les faire punir.
10 HISTOIRE
Alors ceux qui étaient venus pour cette am-
bassade, furent bien étonnés, et non pas sans
raison, voyant qu'à la puissance de France ils
ne pouvaient résister, et que déjà les deux tiers
du pays étaient en sa puissance. Ils firent tant
qu'ils obtinrent du roi dix jours de, répit, pour
aller dire des nouvelles à ceux qui les avaient
envoyés; et quand ils eurent fait leur rapport,
ils furent si étonnés que les plus hardis ne sa-
vaient que dire
Comme les ambassadeurs des barons d'Espagne
rapportèrent la réponse du roi de France, et
comme le peuple vint vers le roi quand on sut
sa venue.
Il faut entendre que le peuple était séparé
d'avec les grands seigneurs, et, voyant qu'ils
ne pouvaient résister, ils vinrent à la merci du
roi, comme les ambassadeurs leur avaient
annoncé. Alors le roi les reçut; il s'informa di-
ligemment des principaux perturbarteurs, et
trouva que quatre des plus grands d'Espagne
avaient machiné cela, pour parvenir au
royaume à leur volonté. Ceux-là furent pris et
cinquante de leurs complices, que le roi fit
venir à Ségovié vers la reine, laquelle vint au-
devant du roi son mari. Quand elle fut arrivée,
elle se mit à genoux, et ne voulut point se lever
jusqu'à ':e que le roi descendit de son cheval,
et il la releva en la baisant tendrement; et la
reine, qui était sage, dit : ci Très-haut et puis-
sant roi, de votre grâce avez délivré cette
pauvre captive ; je prie Dieu de me faire la
grâce de vous connaitre. » « Belle-sœur, dit le
roi de France, pour récompense, ne parlons
plus que de faire bonne chère ; allez voir votre
DE JEAN DE PARIS. il
mère qui est ici près. a « Sire, dit-elle, quand
je vous vois, je vois tout ; je ne vous laisserai
point jusqu'à la ville. » Quand le roi vit la
grande humilité de cette dame, il la fit monter
à cheval, et la mena avec lui vers le roi son
mari, qui fit fête à sa venue. Ainsi ils s'en
furent en parlant de plusieurs choses jusqu'à
Ségovie, qui fut toute tendue de tapisseries,
pour recevoir le roi de France, en grand hon-
neur et triomphe, dont lui et ses barons et tous
ses soldats furent très-satisfaits de voir la ville
si bien ornée, carjien n'y manquait ; on n'avait
jamais vu tel triomphe.
Comme le noble et puissant roi de France entre en
la ville de Ségovie avec le roi et la reine, et plu-
sieurs prisonniers qu'il menait avec lui, pour
en faire telle punition qu'il appartenait.
Cette fête dura quatre jours à Ségovie, où il
y eut des jeux et des réjouissances que je tai-
rai pour causé de brièveté. Il ne laissa pas que
de faire justice de ceux qui avaient commencé
la sédition; et au bout de quinze jours, il fit
dresser un échafaud au milieu de la ville, et,
devant tout le peuple, il fit décoller les quatre
principaux coupables du fait; puis il envoya
dans chaque ville les autres , pour donner
exemple d'obéir mieux à leur roi qu'ils n'a-
vaient fait. Alors il mit le roi d'Espagne en son
royaume, et fut obéi et craint plus que jamais.
Cela fait, le roi retourna en France, et laissa
le royaume d'Espagne en bonne paix.
Comme le roi d'Espagne et la reine sa femme,
voyant que le roi de France voulait s'en retour-
42 HISTOIRE
ner, vinrent s'agenouiller devànt lui, en le re-
merciant du service qu'il leur avait fait, et lui
recommander leur fille.
Quand le roi et la reine d'Espagne virent
que le roi s'en retournait, ils ne savaient en
quelle manière le remercier du bien et hon-
neur qu'il leur avait fait; ils se jetèrent à ses.
pieds en présence de tout le peuple, disant :
« Très-puissant roi, nous savons bien que vous
ne pouvez demeurer longtemps, à cause 'des
affaires de votre royaume, et nous ne savons
comment vous récompenser : toutefois, Sire,
nous ferons notre possible, vous priant de
mettre sur nous et sur nos successeurs tel tri-
but qu'il vous plaira; car nous voulons doré-
navant tenir notre royaume de vous, comme
bons et loyaux sujets. » Quand le roi entendit
ces paroles, il en eut pitié, et leur dit en les
relevant : « Amis, ne croyez pas que l'envie
d'acquérir du pays m'ait fait venir en votre
royaume, mais le désir de conserver la justice
et l'honneur des princes, ainsi je vous prie
qu'il ne soit plus parlé de cela : ne fâchez plus
personne, songez à maintenir honnêtement
vos sujets en bonne justice et crainte de Dieu;
par ce moyen vous vivrez en prospérité et non
autrement, et si quelque chose vous survient,
vous me le ferez savoir, et sans faute je vous
secourrai. » Quand ils virent le grand amour
que le roi de France leur portait, la reine prit
sa fille, qui avait cinq ou six mois, entre ses
bras, requérant le roi que son plaisir fût d'en-
tendre la requête qu'ils lui voulaient faire :
« Je le veux, dit le roi. » Alors la reine com-
mença à dire: « Sire, puisqu'ainsi est qu'ayods
mis toute notre espérance en vous, nous vous
DE JEAN DE PARIS. 13
prions que cette pauvre fille que vous voyez
entre mes bras soit sous votre recommanda-
tion ; car nous somm s hors d'espérance d'a-
voir d'élutres enfants, étant tous deux fort
âgés, parce que si Dieu lui fait la grâce de ve-
nir en âge d'être mariée, vous aurez pour
agréable de la pourvoir comme il vous plaira,
et que vous verrez qui lui sera nécessaire; et
lui donnerez le gouvernement de ce pays,
désirant qu'il y soit par vous ordonné, car
cela vous est dû. » Quand le roi de France vit
leur gramde humilité, il eut pitié d'eux, et
dit : « Amis, je vous remercie de la grande af-
fection que vous avez envers moi, et sachez que
votre fille n'est pas à refuser : si Dieu donne la
grâce à in on fils de vivre en âge parfait, et à
votce fille aussi, je serais fort joyeux qu'ils
fussent joints par mariage; et, si Dieu me fait
la grâce de vivre jusqu'à ce temps, je vous pro-
mets que mon fils n'en aura pas d'autre que
votre fille.
—Sire, dit la reine, ne pensez pas que mon-
seigneur mon mari et moi soyons si présomp-
tueux, que ce que nous vous avons requis soit
afique vous la preniez pour votre fils, mais
seulement pour quelqu'un de vos barons, car
ce serait trop d'honneur de lui donner votre
fils,datant que nous ne l'avons pas mérité.
Certes, dit le roi, cela est dit, et s'il plaît à
Dieu que nous vivions, il eh sera plus ample-
ment parlé, car maintenant nous ne pouvons
autrement faire, sion prendre congé de vous.
Mais, reprit la reine, s'il vous plait, Sire, d'a-
gréer mon mari et moi, et tous nos barons
nous vous conduirons jusqu'à Paris; car j'ai
très-grand désir de voir la reine de France.
Mon amie, répondit le roi, vous ne pouvez
14 HISTOIRE
bonnement venir; car votre peuple, qui nou-
vellement a été réduit à la sujétion, pour-
rait récidiver en peu de temps, parce que tous
les coupables ne sont pas morts, ni les parents
punis, et qu'ils pourraient conspirer contre
vous quelque mauvaise affaire ; c'est pourquoi
je vous conseille de rester ici, et de vous tenir
en bonne paix, vous tenant sur vos gardes, et
craignee Dieu et le servez avant toutes choses
et bien vous viendra ; car sans sa grâce nous
ne pouvons rien. Je vous recommande aussi
l'état de notre mère la sainte église, et Dieu
vous aidera: Et après ces remontrances et en-
seignements que le roi leur fit en présence de
plusieurs barons et chevaliers, tant de Ségovie
que d'Espagne, ils prirent congé les uns des
autres avec beaucoup de peine..
Comme le roi de France, après qu'il eut pris congé
du roi d'Espagne et de la reine, revint en France.
Toutefois, pour abréger, le roi partit d'Espa-
gne, ceux du pays l'accompagnèrent quelque
temps; et le roi d'Espagne fit de riches pré-
sents au roi et aux barons de France, telle-
ment qu'il n'y en eut pas un de l'armée qui
n'en fût content. Enfin, ils revinrent à Paris
avec beaucoup de diligence, où ils furent ho-
norablement reçus, et la fête dura six jours,
puis après chacun s'en retourna à sa maison.
Comme le roi de France mourut après son retour
d'Espagne.
Au bout de quatre ou cinq ans, le roi de
France devint malade, et à la fin il mourut,
dont il fut mené grand deuil par tout le pays,
DE JEAN DE PARIS. 15
particulièrement de la reine; et son corps fut
mis à Saint-Denis avec ceux de ses prédéces-
seurs, et les obsèques faites, la reine prit le
gouvernement du royaume, et se lit chérir de
tout le peuple. 1
Comme le roi d'Espagne eut des nouvelles certai-
nes que le roi de France était mort, dont il
mena grand deuil.
Les nouvelles arrivèrent en Espagne comme
le roi de France était mort, dont le roi, la reine
et les barons menèrent grand deuil; et tous
les monastères, couvents et églises tirent des
obsèques, et le roi et la reine portèrent le grand
deuil un an ; mais il n'y a tristesse qui au bou
de quelque temps ne se passe, lorsque les ob-
jets sont loin l'un de l'autre; et le roi et la
reine d'Espagne firent élever leur fille honnê-
tement , lui faisant apprendre les bonnes
mœurs, et à parler différentes langues, si bien
que dans tout le royaume on ne pouvait voir
une plus méritante, plus belle et plus sage. Le
pète et la mère devinrent vieux, et n'avaient
que cette fille, àgée de quinze ans. Ils pensè-
rent entr'eux que pour le bien de l'état, il était
temps de la marier à quelqu'un qui conduisît
le royaume. Ils s'informèrent en différents
pays si l'on pouvait trouver un mari qui con-
vint à leur fille ; car ils avaient oublié la pro-
messe faite au roi de France ;~de façon qu'on
en instruisit le roi d'Angleterre, qui, pour lors
étant veuf, envoya un ambassadeur en Espa-
gne.
Comme le roi d'Angleterre fiança la fille du roi
d'Espagne, appelée Anne, par procuration.
Quand le roi d'Angleterre eut entendu par-
i6 HISTOIRE
1er de cette fille." qui était si belle et si accom-
plie, il pensa en lui-même qu'il était bon qu'il
la fît demander. Au moyen de quoi il envoya
une compagnie de chevaliers en ambassade,
pour demander la tille, du ii i d'Espagne en
mariage; et ils donnèrent de riches préseuls à
la fille, qui leur fut accordée, pour l'all.our de
ses père et mè e. Lps fifincailles se firent par
procuration, lu comte de Lancasîre la fiança au
nom du roi, dont les anglais furent fort joyeux.
Huit joursaprès ils refoumèrentdireLaréponse
à leur rui, ei promirent du l'amener pour ache.
ver le mariage.
Comme les ambassadeurs portèrent la nouvelle
au roi d'Angleterre de ce qu'ils venaient de
faire avec le i oi d'Espagne.
Les ambassadeurs furent reçus avec honneur
du roi d'Angleterre, qui le& interrogea touchant
le mariage. Le comte de Lancatre raconta
comme ils avaient fait étant arrivés en Espagne,
qu'ils avaient parlé à leurs majestés, qui paru-
rent bien aises du mariage, et qu'après 1 avoir
fiancée par procuration, ils avaient pris terme*
d'épouser dans quatre mois. Le roi ên fut si aise,
qu'il fit crier par tout Londrt's,qu'on eût à faire
fête durant huit jours; qu'on tit bonne chère.
Cependant le roi fit faire un grand appareil
pour épouser celle qui avait son cœur. Or, Je
roi d'Angleterre ne trouvant pas assez de drap
d'or en son pays*, délibéra de passer à Paris
pour s'en fournir. Il partit aussitôt de son
royaume, el s'en vint en bonne compagnie,
car alors il n'y avait point de guerre: il vint
descendre en Normandie, avec quatre cents
chevaux accommodés à la mode du pays, et fi-
DE JEAN DE PARIS. 17
rent tant parleur journées, qu'ils arrivèrent à
Paris, où étnit lejpune foi de France, âgéd'en-
viron dix-huit ou vingt ans, avec sa mère qui
rendait le royaume en paix.
Comme la reine de France envoya au-devant du
roi d'Angleterre les plus grands de ses barons
et bourgeois de la ville de Paris,
Quand la reine de France sut l'arrivée du
roi d'Angleterre, elle envoya au-devant de lui,
barons et bourgeois de la ville de Paris en
bonne ordonnance- Alors le jeune roi de
France n'était pas à Paris, quand le roi an-
glais viiiLsalu- r la reine qui le fétoya, et pen-
dant le souper, le Monarque anglais déclara le
motif de son voyage, et fit le récit de la beauté
de JaJiancéc, et ne fut parlé d'antres choses.
Après le souper, des joueurs d'instruments
vinrent; on se mit à danser et l'on nt bonne
chère. te roi anglais désirait fort de voir le
jeunt:, roi de France; mais après avoir passé
joyeusement le temps, il s'en retournaavec ses
gens, qui furent fort joyeux de l'honneur que
la reine letir avait fait.
Quand le roi de France fut de retour, il com-
mençaà louer la reine dubon traitement qu'elle
leur avait fait; mais quant à la reine, il lui sur-
vint des paroles que le feu roi son mari dit
quand il revint d'Espagne; et comme il avait
promis-son fils à la fille du roi d'Espagne; aussi
désirait-elle que son fils fût marié, c'est pour-
quoi elle lui en parla. Il y consentit, et lui dit:
ne désirant pas que le roi d'Angleterre sache
notre dessein, crainte qu'il ne nous prévienne,
je changerai mon nom, et ferai aller mon ar-
mée par un autre côté et mes cliarnots auront
18 HISTOIRE
souvent de mes nouvelles. Quand je serai ar-
rivé-là, et selon que je verrai la manière d'é-
pouser ou non, je le ferai; ainsi je vous prie
d'en dire votre avis, car je ne suis point
si arrêté dans mon opinion, que je ne veuille
user de votre bon conseil.
Quand la reine entendit parler si sagement
son fils, elle en fut joyeuse, ainsi que tous ceux
de son conseil. Elle lui dit : « Mon fils, il me
semble que vous avez sagement pris votre
attention, de vous en aller en la manière que
vous venez de dire; car premièrement nul
mariage ne se doit faire si les parties ne se
conviennent pas : ainsi je veux que vous y
allie! au plus haut rang que faire se pourra :
„ car votre père en revint en grand honneur et
triomphe. Pour abréger, tous furent de la
même opinion ; et quand tout fut conclu. on
ordonna que le roi de France ne verrait point
celui d'Angleterre, sinon secrètement, afin
qu'il ne fût connu de lui, et que les plus belles
bagues, chaines, colliers, et autres choses né-
cessaires servant à se marier seraient portées
en Espagne, et qu'on laisserait une partie peur
aider à fournir le roi d'Angleterre, et que la
reine l'entretiendrait sept ou huit jotrrs, jus-
qu'à ce que le roi de France fût prêt à partir.
Le duc d'Orléans eut ordre de faire l'apprêt
de ce qui était nécessaire. Ils choisirent dans
la maison du roi un nombre des plus beaux
barons, et tous de son âge, avec cent jeunes
gens aussi choisis, qui se firent tous habiller
comme il lui sembla le mieux. Le roi retourna
au bois de Vincennes, et dit au duc d'Orléans
qu'il fit diligence, et-q n'aussitôt que les barons
et pagesteeraient prêts, on les amenât n Vincen-
ses. Les ducs d'Orléans et 'de Bourbon qui ;
l
j
DE JEAN DE PARIS. <9
avaient toute la charge, firent donc prompte-
ment apprêter deux mille hommes principaux
du rovaurne et quatre mille archers, avec tous
les usiensiles de la cuisine et autres choses
nécessaires, ainsi que plusieurs gardes, pour
conduire un rrand nombre de charriots qu'ils
menaient, dans lesquels étaient des draps d'or
et de soie, et autres richesses sans nombre,
et lesdits charriots étaient suivis de tailleurs
et de brodeurs qui faisaient des habits de di-
verses manières. Pendant ce temps-là la reine
entretint Iproi anglais le mieuv qu'il lui fut
possible, attendant que son fil." fut prêt.
Cependant le roi Anglais fit chercher des
draps d'or et de soie, mais il s'pn trouva peu,
car le roi df France avait pris les plus beaux ;
néanmoins les gens furent les uns d'un côté,
les autres'de l'autre ; de sorte que le roi Anglais
ne s'en aperçut point.
Comme les cent Pages et les cent Chevaliers, tous
montés et habillés de même, arrivèrent devant'
le roi au bois de Vincennes.
Les cent barons et les pages vinrent bien
équipés et habillés, car ils étaient tous vêtus
d'un velours brodé tout à l'entour d'or fin, les
pourpoints étaient de satin fin cramoisi ; mais
le roi était le plus brillant et le plus beau, car
il était puissant homme.
Le roi défendit à ses gens de dire à personne
qui il était, sinon qu'il avait nom Jean de Paris,
et qu'il était fils d'un riche bourgeoisdudit lieu,
qui lui avait laissé des richesses après son
décès.
Quand il sut que le roi d'Angleterre 'voulut
partir de Paris, il partit le lendemain et prit
20 HISTOIRE
son chemin par la Beauce, car il avait que le
roi Anglais voulait passer par Bordeaux; pour
celail s'en fut devant jusqu'àEtampes; et quand
il fut averti que le roi d'Angleterre venait, il
partit d'Eiampes et se mit a chevaucher la
Beauce tout doucement pour attendre le roi
Anglais. Ce fut le mardi après que le roi, qui se
faisait nommer Jean de Paris, chevauchait avec
les deux cents chevaux gris, tels que vous avez
vu; et son armée, qui était allée par un autre
chemin, afin que le roi Anglais ne s'en aperçût,
conduisait les charriots et richesses de Jean
de Paris. Le roi Anglais arriva à Eîampes, et
ses genslui direntque devant eux il y avait une
compagnie de gens bien accoutrés, et qu'il se-
rail bon d'y envoyer.
Comme le roi d'Angleterre envoya un hèraultpour
savoir cc que célail.
Quand le roi d'Angleterre entendit cela, il
commanda qu'on allât chercher uu hérauU, le-
quel étant arrivé, le roi lui commanda d'aller
voir cette compagnie, et s'informer qui en était
le Seigneur, et le saluer de sa part. Aussitôt le
hérault partit, et fit tant qu'il arriva auprès
d'eux, et les regarda attentivement, les voyant
en bonne ordonnance et tous chevaux pareils.
Il se mit à la garde de Dieu, prit courage, et
vint jusqu'auprès des derniers, et leur dit :
Dieu vous garde, messieurs, le roi d'Angleterre
mon seigneur, m'envoie vers vous pour savoir
à qui appartient celle belle compagnie Ann,
dit un d'eux, c'est à Jl'an de Paris, notre maî-
tre. Et-il ici, dit le liérauli ? Oui, répondirent
les Français; il chevauche un peu devant, l'our-
rais-je lui parie) ? Vous pouvez lui parler si
DE JEA:-¡- DE PARIS. 21
vous clievauchi-z légèrement. Comment le con-
naitrais-je? Vous le connaîtrez à une bas nette
blanche qu'il porte dans sa main. Le hérault.
chevaucha par la presse, et était ébahi de voir
un tel triomphe ; il se hàta et vit celui qu'il de-
mandait; il le salua en disant Très-puissant
seigneur, je ne sais pas les titres dont je vous
dofs honorer, et vous prie de m'en excuser;
mais qu'il vous plaise savoir, mon redouté sei-
gneur, que le roi d'Angleterre, mon maiTe,
m'envoie vers vous pour me dire, s'il vous plaît,
qut-l* gens vous êtes; car il est bien près d'ici,
et il désire fort d'aller en votre cnmpageie.
Mon ami, dites à votre maître que je me re-
commande à lui, et que, s'il veut chevaucher
légèrement, il pourra nous rejoindre, car
nous n'allons pas bien vite. Que dirai-je
qui vous êtes? Mon ami, 'dites-lui que
je m'appelle Jean de Paris. Le hérault n'osa
l'interroger plus avant, craignant de lui dé-
plaire : il s'en retourna vers son seigneur,
tout étonné de ce qu'il avait vu, et lui dit : Sire,
ils sont environ deux cents chevaliers, et bien
cent pages en habit uniforme, et tous de même
âge : j'ai tant fait que j'ai parlé à leur chef, et
liii salué ainsi que vous m'avez commandé. Il
m'a dit qu'il se nommait Jean de Paris, je n'ai
osé l'interroger plus avant; il n'y a point de
« différence entr'eux,.sinon qu'il porte une ba-
guette blanche en sa main, et il est merveilleu-
sement beau par-dessus les autres.'
Comme le roi d'Angleterre commanda à ses ba-
rons qu'ils chevauchassent fort, quand il apprit
des nouvelles de Jean de Paris.
Or, chevauchons, dit le roi anglais. Il com-
22 1IISTOIRE
manda à ses principaux barons de marcher en
belle ordonnance. Quand il eut atteint les der-
niers, il les salua, ils lui rendirent son salut;
il leur dit : je voudrais bien que vous me fissiez
connaître Jean de Paris, le seingeur de cette
compagnie.
Sire, dirent-ils, nous sommes ses seigneurs,
et vous le trouverez un peu plus avant; il porte
une baguette blanche en - sa main. Alors le roi
anglais chevaucha jusqu'à-Jean de Paris.
1
Comme le roi d'Angleterre arriva vers Jean de
Paris. et le salua fort courtoisement, et comme
Jean de Paris lui rendit le salut.
De Dieu vous soit honneur, Jean de Paris,
et ne vous déplaise, car j'ignore votre seigneu-
rie: Sire, lui dit Jean de Paris, vous ditesnien,
car c'est mon titre que Jean de Paris ; mais je
désire savoirle vôtre. Je suis roi d'Angleterre,
et je vais me marier en Espagne avec la iille du
roi. A la bonne heure ; et moi je m'en vais pas-
ser le temps par le pays, et ai délibéré d'aller
jusqu'à Bordeaux, et plus loin si s'est ma fan-
taisie. Dites-moi, dit le roi anglais, de quel
état êtes-vous pour avoir une si belle compa-
gnie? Certes, lui répondit-il, je suis fils d'un
riche bourgeois de Paris, qui vas dépenser une
partie de ce que mon père m'a laissé. Vous se-
rez bientôt à bout, lui dit-il. Jean de Paris lui
répondit : que cela ne vous inquiète pas, car
j'en ai bien plus d'ailleurs; mais chevauchons
plus fort, afin de pouvoir coucher aujourd'hui
à six lieues près d'Orléans; ils piquèrent un
peu plus fort que de coutume, et le roi anglais
disait parfois à ses gens, cet homme-là est fou
de dépenser son argent par le pays.
DE JEAN DE PARTS. 23
Sire, dirent ses gens, il a belle contenance,
s'il n'était pas bien sage, il n'eût pu assembler
une si brillante compagnie. Il est bien vrai, dit
le roi anglais, c'est pourquoi je ne sais que
penser, mais il est impossible de croire que le
fils d'un bourgeois, tel qu'il est, puisse soute-
nir un pareil état.
Puis piquait et venait à parler à Jean de Pa-
ris , il ne tenait compte de lui que bien
à point et de bonne sorte. Il faisait paraître
par sa contenance une belle gravité. Lorsqu'ils
furent près d'Amiens, le roi anglais dit à Jean
de Paris, qui fort le regardait : si c'est votre
plaisir d'accepter de venir souper avec moi,
nous deviserons des choses qu'avons vues.—
Non, dit Jean de Paris, je ne laisserai pour
rien mes gens; et parlant de beaucoup de cho-
ses, ils arrivèrent au lieu pour loger la nuit, où
il trouva ses fourriers qui avaient accommodé
son logis somptueusement; car les maîtres
d'hôtels et cuisi niers étaient partis devant pour
que tout fut prêt quand ils arriveraient, ce que
le roi anglais n'avait pas fait : c'est pourquoi
il fallut prendre dans les hôtelleries ce qui s'y
trouva. Et quand ils furent arrivés en la ville,
chacun s'en fut en son logis avec sa compagnie.
»
Comme le roi d'Angleterre s'en fut à son logis, et
Jean de Paris lui envoya à souper.
Quand Jean de Paris fut entré en son logis,
il fut bien joyeux de voir que tout était prêt :
le souper était composé de venaison et volailles
de plusieurs sortes, car il y avait des gens qui
ne faisaient autre chose que d'aller par le pays
acheter tout ce qui était nécessaire; et les gens
24 HISTOIRE
du roi d'Angleterre faisaient tuer bœufs, mou-
tons et volailles, tels qu'ils les pouvaient
trouver.
Quand il fut temps de se mettre à table, Jean
de Paris lit porter au roi anglais, dans des plats
d'or et d'argent, des viandes de toute espèce,
et du vin à foison et du plus excellent, dont le
roi et tous ses gens furent ébahis.
Alors il les remercia, et s'assit à table pour
manger tandis que cette viande était chaude,
car son souper n'était pas prêt, On parla beau-
coup de Jean de Paris, et le roi anglais disait :
« Vraiment, c'est une chose bien lorte à croire
à qui ne la verrait, toutefois, c'est un baau
passe-temps que sa compagnie, rlût. à Dieu
qu'il voulût tenir notre chemin. —-Certes, dit
un Anglais, s'il fait ainsi jusqu'à Bordeaux,
comme il l'a dit, j'en suis fort joyeux ; mais
nous n'avons rien que nous lui puissions pré-
senter. — Je veux, dit le roi, que vous alliez
six, pour le remercier des biens qu'il nous a
envoyés; et lui demanderez s'il veut venir
coucher en notre logis: car je crois que nous
avons le meilleur quartier de la ville ; et verrez
sa situation. — Très-volontiers, nous irons, et
nous saurons des nouvelles, s'il leur plaît nous
laisser entrer, et saluerons Jean de Paris de
votre part. » •
t
Comme le roi d'Angleterre envoya ses barons
à Jean de Paris, pour le remercier de ses
bienfaits, et le prier 'de venir coucher en eon
logis.
Aussitôt que les barons du roi anglais furent
rrivés aux quartiers de Jean de Paris, ils
urent étonnés de voir tant de gardes à la porte;
DE JE AS DE PARIS. 25
.1
ils furent tous émerveillés, CI les gardes de-
mandèrent qui ils étaient? Ils répondirent :
« Nous sommes au roi d'Angleterre, lequel
nous envoie à Jean de Paris, pour le remercier
des biens qu'il lui a envoyés; faites-nous lui
parler. - Volontiers, dirent les gardes, car il
nous a recommandé de ne rien refuser aux
Anglais. » Les barons furent étonnés de ce
qu'ils voyaient : quand ils furent devant l'ap-
partement de Jean de Paris, ils trouvèrent
d'autres gardes auxquels ils dirent la cause
de leur venue. Alors le capitaine de cette garde
fut savoir s'il les laisserait entrer. Etant re-
venu, il dit aux barons : a Messieurs, notre
maître est à table, mais njnohstant il veut bien
que vous entriez, venez après moi. » Quand le
capitaine entra dans la salle, il se jeta à ge-
noux, ainsi firent les Anglais qui, le voyant en
cet état, furent surpris, vu que Jean de Paris
était seul à table et ses gens autour de lui, et
ceux à qui ils parlaient met taient le genoux à
terre. Alors Jean de Paris devisa avec les An-
glais, puis, quand il eut soupé, et que grâces
furent rendues à Dieu, lesinsiruments de toutes
sortes commencèrent à sonner mélodieuse-
ment, puis on les mena souper avec la noblesse
de France, et furent bien servis.
Us furent étonnés de la grande quantité de
biens tout en vaisselle d'or et d'argent qu'il y
avait. Après le souper, les Anglais prirent
congé, et retournèrent à leur maître, auquel ils
contèrent ce qu'ils avaient vu, dont ils ne sa
vaient que penser. Le lendemain, Jean de Paris
fut à l'église, où on lui avait tendu un riche
pavillon ; puis la messe fut chantée en musique
par les musiciens qu'il menait avec lui : il y
eut des Anglais qui furent raconter tout à leur
26 HISTOIRE
roi, lequel vint incontinent à l'église. Jean q
Paris lui dit de venir dans son pavillon, i
qu'il serait plus à son aise. « J'irai volontiers
dit le roi anglais. » Quand il entra dans le p
villon, il salua Jean de Paris, lequel lui rend
son salut, et lui fit place auprès de lui. Il fai
sait beau voir le pavillon et ceux qui y étaienl
La messe étant finie, chacun prit congé 4
vinrent en leur logis pour dîner.
Jean de Paris envoya au roi anglais de 1
viande chaude, comme il avait fait la veille a
soir ; puis montèrent en la manière accoutumé
pour aller jusqu'à BoIfleaux; si bien que Je
de Paris avait ses logis faits et garnis de toi
ce qui était nécessaire; et, à chaque repas, ]
lui envoyait de la viande ; lequel s'étonna
d'où elle pouvait venir en de si petites bou.
gades où ils arrivaient.
Comme le roi d'Angleterre et Jean de Par\
chevauchèrent ensemble et devisèrent par 1
chemin.
Le roi d'Angleterre chevauchant au-delà dl
Bordeaux avec Jean de Paris, il lui demand
s'il irait avec lui jusqu'à Bayonne. Jean de Pai
ris lui répondit qu'oui. « Plût à Dieu, dit le 0
d'Angleterre, que votre voyage s'adressât el
Espagne. — Par aventure, dit Jean de Pari
aussi ferai-je; car, après Dieu, je fais ma V81
lonté. — C'est bonne chose, dit Le roi anglais
si vous' vivez longuement, il faudrait biel
changer de propos. — Je n'en ai garde, di
Jean de Paris, car j'ai plus de bien que je n'&
puis dépenser de mon vivant. »
Alors le roi d'Angleterre regarda ses gens
DE JEAN DE PARIS. 27
ri dit en soi même : que cet homme n'était pas
[> son bon sens; mais si bien que Jean de
taris tenait le roi d'Angleterre plus aise que
ilmais n'eût été.
domine Jean de Paris et ses gens, voyant la
pluie, prirent Leurs manteaux et chaperons à
gorge.
Il arriva un jour comme il chevauchait, que
a pluie commença à tomber, et quand Jean de
aris et ses gens virent cela, ils prirent leurs
riante aux et chaperons à gorge, et vinrent
linsi accommodés jusqu'auprès du roi anglais,
lui commença à les considérer en état.
Alors il dit à Jean de Paris : « Vous t vos
jens avez trouvé bons habillements contre la
luie et le mauvais temps; car lui et ses gens
J'avaient nuls manteaux, parce qu'alors il n'y
sn avait point en Angleterre, et ils n'avaient la
manière de les faire. Les Anglais portaient
.eurs bonnes robes, qu'ils avaient fait faire
pour les noces, car en leur pays on ne portait
point de malles et bahuts ; c'est pourquoi vous
pouvez bien penser comme étaient leurs robes,
tes unes étaient longues, les autres courtes et
fourrées de plusieurs fourrures qui étaient
piètres, à cause de l'enu qui tombait dessus. Le
lendemain, le drap llottait sur les fourrures
^ui étaient gâtées.
Alors Jean de Paris dit au roi : « Sire, vous
^iii êtes grand seigneur, vous devriez faire
porter à vos gens des maisons pour les couvrir
ten temps de pluie. »
Le roi anglais se prit à rire, et dit : « Il fau-
drait avoir un bon nombre d'éléphants pour
28 HISTOIRE
porler tant de maisons; » puis se retira vers
ses barons en riarrt, et leur dit ; « N'avez-vous
pas et. tendu ce que ce galant a dit? Ne montre-
t-il pas qu'il est fou? Il croit qu'avec le trésor
qu'il a, quoiqu'il ne l'ait pas acquis, rien ne
lui soit impossible.
— Sire, lui dirent les barons anglais, c'est un
beau passe-temps que d'être en sa compa-
gnie, on le passe irès-agri'ablempnt. Plût à
Dieu qu'il voulût venir aux noces avec nous,
en lui donnant une somme d'argent, vous en
seriez honoré. — Je le voudrais, dit le roi ;
mais s'il ne voulait se dire à nous, cela nous
ferait honte, et on ne nous priserait guère en
, Espagne. » ,
Les Anglais finirent leur conversation, car
la pluie les chargeait tant, qu'ils désiraient tous
d'èlre au logis.
Quand ils furent à la ville, chacun fut à son
hôiel, el Jean de Paris envoyait tous les jours
de ses biens au roi d'Angleterre. Le lendemain,
j}.; partirent et s'en furent à Bayonne; le jour
d'après ils se mirent en chemin, et, chevau-
chant, trouvèrent une rivière qui était fort
mauvaise, où, en voulant la passer, plusieurs
Anglais se noyèrent.
Comme en passant la rivière, beaucoup de gens
du roi d'Angleterre y périrent; mais Jean de
Paris et toute sa compagnie ta passèrent hAr-
diment.
Quand les Anglais furent près de la rivière,
ils commencèrent à passer le gué ; il y en eut
plus do soixante de noyés, parce qu'ils étaient
mal montés, dont le roi fut déplaisant. Jean de
Paris venant tout doucement après ; lui et tous
DE JEAN DE PARIS- 29
ss gens avaient de bons chevaux ; et quand
s furent à la rivière, ils la passèrent gaie-
ent, quoiqu'elle était fort dangereuse. Le
oi anglais, qui élait au bord de la rivière,
eurait la perte de ses barons, et regardait
imme Jean de Paris passait sans dommage.
uand il fut. outre, le roi anglais dit à Jean de
aris - a Vous avez meilleure Fortune que moi,
Lr j'ai perdu beaucoup de mes ens. » Jean
g Taris se mit à sourire, et lu dit : « Je m'é-
inne que vous ne faites pas porter un pont
our passer vos gens, quand ce vienl aux ri-
¡ères. » Le roi anglais se prit à rire, nonobs-
,nt sa perte; puis il dit : « Chevauchons un
tu, car je suis mouillé, je voudrais bien être
1 logis. - Mais Jean de Paris, feignant de ne
ivoir pas entendu, lui dit : « Sire, chassons
a peu par ce bois. — Je n'ai pas envie de rire,
t le roi anglais; » puis chevauchèrent tant
l'ils arrivèrent chacun en leur logis, où les
tigLais commencèrent à pleurer la perte de
urs parents qui étaient noyés. Mais patience,
Lr il fallait aller aux noces ; ce qui fut en
Lrtie cause d'oublier mélancolie. Quand ce
nt un autre jour qu'ils étaient à cheminer,
que le roi anglais eut oublié une partie de
In chagrin, il dit à Jean de Paris : « Mon ami,
tes-nous, je vous prie, en passant le temps,
tur quelle raison venez-vous en Espagne? —
re, dit Jean de Paris, volontiers, je vous le
rai.
a Je vous dirai pour vrai, qu'il y a environ
linzeans, que feu mon père, à qui Dieu fasse
irdon, vint chasser en ce pays, et quand il
Lrtit il tendit un lacet à une canne; je viens
'ébattre pour savoir si elle est prise. — Vrai-
ent, dit le roi d'Angleterre en riant, vous
30 HISTOIRE
êtes un maître chasseur, pour venir de si loin 1
chasser une canne : si «Lie est prise, elle sera
pourrie et mangée de vers. — Vous ne savez
pas, dit Jean de Paris, que les cannes de ce
pays ne ressemblent pas aux nôtres, elles se
conservent mieux. » Les Anglais, qui ne com-
prenaient pas à quelle fin il disait ces propos,
rirent de ceci ; les uns disaient qu'il était fou, -
et les autres que non. Comme ils approchaient
de la cité de Burgos où était le roi, en laquelle
les noces se devaient faire, le roi d'Angleterre
dit à Jean de Paris : « Monseigneur, si vous
vouliez venir avec moi jusqu'à Burgos, puis
vous avouer de moi, je vous donnerais de l'or
et de l'argent, et de plus vousserriez une belle
assemblée de dames et de Seigneurs. — Sire,
dit Jean de Paris, d'y aller, je sais ce que je
ferai, car ce sera si mon plaisir y est; mais
pour ce qui est de m'avouer des vôtre::, il n'y
faut pas penser, car votre royaume ne ne le
ferait pas faire, j'en ai plus que vous. »
Quand le roi d'Angleterre entendit ce refus,
il fut dolent,et eût bien voulu que Jean de Paris
eût été en France, d'autant que si il s'en allait
à Burgos, son étal ne serait pas pris comme
le sien ; mais il ne lui en osa parler, sinon qu'il
lui dit : « Ne pensez-vous point y venir? —
Certes, dit Jean de Paris, et peut-être qlle non,
selon que l'idée m'en prendra, » et il en resta -
là ; mais le roi d'Angleterre pensait bien qu'il y
viendrait ; et il était fort inquiet.
EL quand ce vint au lendemain, Jean de
Paris fit dire au roi d'Angleterre, qu'il ne l'at-
tendît pas, parce qu'il voulait se reposer tout le
jour. Alors le roi anglais et ses barons se mi-
rent en chemin, et firent telle diligence, qu'il
arriva le même jour à Burgos, où il fut reçu
DE JEAN DE PARIS. 31
en grand honneur et triomphe, et tous ses
chevaliers et barons de même.
Comme le roi d'Angleterre arriva à Burgos, où
il fut honorablement reçu.
Environ sur les trois ou quatre heures du
soir, le roi d'Angleterre arriva à Burgos, où il
fut honorablement reçu ; car il y avait une
belle et somptueuse compagnie, honorée de la
présence des rois d'Espagne, de Portugal, du
roi et de la reine de Navarre, des rois d'Ecosse
et de Pologne, et de plusieurs autres princes,
barons, dames et demoiselles, qui étaient en
grand nombre, et qui tirent grand honneur
au roi d'Angleterre et à ses barons. Mais
quand la fille du roi d'Espagne l'eut bien con-
sidéré, elle n'en fut pas joyeuse, et pensa en
elle-même que ce n'était pas son fait : toute-
fois la chose était si avancée, qu'il n'y avait
aucun remède pour garder l'honneur de son
père.
Mais revenons à Jean de Paris, lequel ayant
fait avancer son train, 'chevaucha tout le di-
manche jusqu'à deux lieues près de Burgos,
et Nint loger en une petite ville proche de là ;
puis envoya deux hérauts, accompagnés de cinq
cents chevaliers au roi d'Espagne, demander
logis pour Jean de Paris.
Comme les deux hérauts de Jean de Paais lais-
sèrent les cinq cents chevaliers qui étaient
venus avec euœ, et n'entrèrent dans la ville
qu'avec deux serviteurs qui étaient habillés de
même..
Les deux hérauts, vêtus d'un riche drap
32 HISTOIRE
d'or, montèrent chacun sur une haquenée,
aussi richement harnachée ; et, quand ils
furent près de la cité, ils firent arrêter leurs
gens jusqu'à ce qu'ils fussent de retour ; et ne
menèrent avec eux que chacun un page habillé
d'un velours fin violet, et leurs chevaux équipés
semblahlement. Ils entrèrent dans la ville, et
demandèrent où était le roi, disant qiitifc_
étaient hérauts de Jean de Paris, et vfif.Ü"";
parler au roi de sa part. Alors on fut din
au roi d'Espagne qu'il y avait des hé*uite_
mieux en point qu'on n'eût jamais vu, qui se
disaient envoyés d'un nommé Jean de Paria,
qui voulait lui parler : « Que vous plaît-il qu'on
leur dise ? » Le roi dit : « Arrêtez-les jusqu'après
souper.
Comme le roi d'Angleterre commença à raconter
les entretiens qu'il avoit eus avec Jean de Pa-
ris, dont on rit pendant le repas.
Le roi d'Angleterre, qui était présent, voyant
que Jean de Paris voulait venir à la fête, il dit
au roi d'Espagne : « Je vous prie de donner
bonne réponse aux hérauts, car vous verrez
merveille. — Et qui est ce Jean de Paris, dit le
roi de Portugal ? — Sire, dit-il, c'est le fils d'un
riche bourgeois de Paris, qui mène le plus
beau train qu'on puisse voir..- Combien a-t-il
de gens à sa suite ? — Deux ou trois cents, tous
bien montés. — C'est une chose extraordi-
naire, dit le roi d'Espagne, de.voir qu'un sim-
ple bourgeois de Paris puisse soutenir un tel
état, et venir si loin. — Comment, dit le roi
d'Angleterre, de vaisselle d'or et d'argent il
ne manque pas; il est capable d'acheter et de
payer un royaume, ce qui parait mieux un
DE JEAN DE PARIS. 33
rêve qu'une réalité; il se pique du point d'hon-
neur, et ne prise î>as plus celui d'un roi que
le sien ; quoique cela, il est doux et fort com-
municatif; mais quelque manière qu'il ait, il
semble qu'il tient de la lune, car il dit quel-
quefois des choses qui n'ont point de bon sens.
— Mais encore, que dit-il, dit le roi dT-
pagne? — Je'm'en vais vous le dire. Un jour,
chevauchant ensemble, et qu'il pleuvait fort,
lui et ses gens prirent certains vêtements qu'ils
faisaient porter par des chevaux pour les pré-
server de la pluie. Je lui dis qu'il avait trouvé
un bon moyen pour se garantir :de la pluie ; il
me répondit que moi, qui étais roi d'Angle-
terre, je devrais faire porter à mes gens des
maisons pour les garantir de la pluie. » Sur
cela, la compagnie se mit fort à rire. » Or,
écoutez, messieurs, dit le roi de Portugal, il ne
faut pas se moquer du monde en son absence;
je ne doute pas qu'il soit homme sage; s'il
peut trouvcr manière de mener telle compa-
gnie, ce n'est vraisemblable que ce soit sans
grand sens eL entendement. » Les paroles du
roi de Portugal donnèrent bonne opinion aux
seigneurs et dames, de J'an de Paris. « Encore
n'avez-vous rien ouï, dit le roi d'Angleterre,
car je vais vous dire quelque chose de mieux;
un autre jour, en passant une rivière, plusieurs
de mes gens y périrent, parce qu'elle était fort
rapide; puis, quand je tus hors du rivage,
comme je regardais l'endroit, il s'en vint à
moi, et, pour me bien consoler, il me dit :
Vous qui êtes un puissant roi, vous devriez
faire amener avec vous un pont pour faire
passer la rivière à vos gens, afin qu'ils ne se
noyent. » Quand il eut dij, cda, ils commen-
cèrent tous à éclater du rire par la salle, se
34 HISTOIRE
tenant par les côtés. Alors la fille du roi d'Es-
pagne, qui l'écoutait, lui dit : « Monsieur,
contez nous l'autre, je vous prie. » Il lui ré-
pondit : « Volontiers. L'autre jour, comme
nous marchions ensemble, je lui demandai en
causant, quelle était la cause qui le faisait
ainsi venir efi ce pays. Il me dit que son père
y était venu il y a environ quinze ans; qu'à
son retour il avait tendu un lacet à une canne,
et que maintenant il venait voir si ladite canne
était prise. »
Quand on ouït ces paroles,ils commencèrent
à rire plus que devant, et tellement raconta de
Jean de Paris que cela dura pendant tout le
souper. Quand les tables furent levées, le roi
envoya chercher les hérauts qui étaient riche-
ment parés, lesquels étant devant la compa-
gnie, saluèrent le roi de la manière que vous
allez voir.
Comme les hérauts de Jean de Paris vinrent de-
vant le roi d'Espagne, accompagné de plu-
sieurs rois, et demandèrent logis pour leur
Maître..
Sire, dirent les hérauts, Jean de Paris, notre
maître, vous salue, et vous prie de lui donner
logis en cette ville pour lui et ses gens. Mes
airiis, dit le roi, pour les logis vous ne demeu-
rerez pas, car je vous en ferai donner. Alors
il envoya le maître-d'hôtel avec eax, et leur
dit : allez, mes amis, si vous avez besoin de
quelque chose, je vous le ferai donner. Ils s'en
furent par la cité, et on voulut leur donner lo-
gis pour trois cents chevaux, mais ils n'en tin-
rent compte. Ils furent amenés devant le roi,
DE JEAN DE PARIS 35
qui leur demanda s'ils avaient assez de logis.
Non, dirent les hérauts, il nous en faut dix
fois autant. Comment! dit le roi, avez-vous
plus de trois-cents chevaux à loger? Oui, sire,
plus de deux mille : or, ils ne tiendraient pas
ici, il nous faut bien depuis la petite église jus-
qu'à la porte, ne pouvant pas à moins. Vous
l'aurez demain matin, dit le roi, je désire fort
de voir votre maître. Je ferai tantôt déloger
ceux qui y sont, et demain vous les trouverez
prêts. Alors ils prirent congé du roi, et lui di-
rent quâs seraient suivis des fourriers qui
marqueraient les logis. Mes amis, dit le roi, il
n'y a point de faute, je salue votre maître.'
Comme les hérauts revinrent à Jean de Paris
dire la réponse du roi d'Espagne.
Les hérauts marchèrent toute la nuit, pour
aller faire réponse à Jean de Paris, de ce qu'ils
avaient fait avec le roi d'Espagne, ils arrivè-
rent près de lui et lui contèrent tout ce qu'ils
avaient fait, et la parfaite bonté de la prin-
cesse, ce qui plut fort à Jean de Paris. Alors il
les fit retourner pour aller conduire les cinq
cents chevaux pour faire les logis, puis il ap-
pela: tous les princes et barons, les priant de
garder le commandement ainsi qu'ils avaient
délibéré de le servir, car ils ne tâchaient qu'à
lui être agréables. Quand ce vint le matin, les
seigneurs et dames qui étaient venus aux no-
ces, se levèrent de bonne heure, dans la crainte
de ne pas voir arriver Jean de Paris. Pendant
qu'ils en parlaient les deux hérauts et les deux
cents pages arrivèrent, et menaientles cinq
cents chevaliers. Les nouvelles furent^au palais
que Jean de Paris venait; et quand les fourriers
36 HISTOIRE
le surent ils vinrent à la rourpour s'informer
si le roi y était, et s'approchèrent pour lui
parler.
Comme les fourriers de Jean de Paris passèrent
devant le roi d'Espagne.
Alors les fourriers passèrent devant le palais
du roi d'Espagne, qui les reçut honorablement.
Le roi dit à un des fourriers : où et Jean de
Paris? Sire, dit le fourrier, il n'est pas en cette
compagnie. Qui ètes-vous, dit le roi? Nous
Sommes les fourriers qui venons préparer les
logis. Quand le roi ouït la réponse, ilfuiétonné,
et dit- au roi anglais : vous disiez qu'il n'y
avait que-trois cents chevanx, et en voilà plus
de cinq cents qui sont passés. Voilà des gens
bien en point, dit la princesse d'Espagne, vous
devez bien traiter leur seigneur qui vient vous
faire tant d'honneur. Certes, ma fille, vous di-
tes bien : je vais envoyer mes gens pour lui
faire fournir tout ce qui lui est nécessaire. Il
fit appeler son maitre-d'hôtel et lui dit : allez
au quartier où sont ces gens, et faites-leur don-
ner ce qu'ils ont besoin. Le maitre-d'hôtel y
alla, les trouva en besogne, les uns faisaient
des barrières, les autres rompaient des mai-
• sons pour passer de l'une à l'autre; d'autres
tendaient des tapisseries; enfin c'était un
monde. Quand le maitre-d'hôtel vit cela, il fut
étonné, et dit : je viens ici pour demander ce
qu'il vous faut, soit vaisselle ou tapisserie, je
vous les ferai délivrer. Un des hérants lui ré-
pondit : dites au roi que nous le remercions,
car les charriots qui portent les ustensiles vont
arriver, et si le roi a besoin de vaisselle d'or
et d'argent, nous en avons à son service, venez
DE JEAN DE PARIS 37
D
nous le dire et nous lui enverrons douze char-
riotschargés. Le maitre-d'hôtel s'en fut tout
émervedlé Le dire au roi devant toute la baron-
nevie, et les dames qui écoutaient le rapport
qu'il faisait, ne parlaient que de Jean de Paris,
dont la venue causait de F impatience.
Le roi fil célébrer la messe; les princes et
les seigneurs y allèrent ; et quand ce fut sur
la fin, unécuyer vint dire. : venez voir arriver
Jean de Paris, et vous hâtez. Alors les rois pri-
rent les dames par la main et s'en vinrent aux
fenêtres du palais, les autres sortirent dans la
rue pour mieux voir.
Comme, les conducteurs el charriots de Jean de
Paris entrerent en bonne oidonnance.
Peu après arrivèrent deux cents hommes
d'armes en point, ayant à leur tète deux trom-
pettes, montés sur ae bons chevaux, qu'ils fai-
saient caracoler : c'était un plaisir de les voir:
ils marchaient deux à deux en belle ordon-
nance. Le roi d'Espagne demanda au roi an-
glais qui étaient ces gens-là : Je n'en sais rien
lit-il, car je ne les ai point vus en notre voyage.
ors le roi de Navarre, qui tenait la fiancée
par la main, dit: Qui êtes-vous, monsieur?
Nous sommes les conducteurs des équipages
le Je.in de Paris, qui viennent après nous. La
ancée dit : Voici un train bien triomphant,
pour le fils d'un bourgeois Ensuite arrivèrent
tesdits charriots, dans chacun desquels il y
ivait huit courriers richement harnachés, et il
y avait ci.iq de ces charriots qui étaient cou-
verts de velours. Hélas ! dit la fiancée, nous ne
le verrons pas, car il est sûrement dans un de
:es beaux charrions. Lors le roi de Navarre
38 HISTOIRE
courut après ceux qui les conduisaient, car à
chacun il y avait deux hommes pour gouver-
ner les chevaux. Dites, mes amis, qu'est-ce
qui est dans ces beaux charriots? Ils répondi-
rent que c'était la tapisserie de Jean de Paris,
Quand dix ou douze furent passés, il dit à un
autre. Dites-moi, mon ami, qust dans ces
beaux cbarriots? Monseigneur, dit-il tous ceux
qui sont couverts en vert, sont les charriots
de la tapisserie et du linge. Ils furent émer-
veillés quand ils entendirent cette réponse. Ah!
mon ami, dit la fiancée au roi anglais, vous
ne nous avez pas dit tout ce que vous saviez de
Jean de Paris. Ma mie, dit le roi anglais, je
n'avais vu que ce que j'ai dit, sans être fort
en peine de savoir ce qu'il en est. Ainsi qu'ils
parlaient, les charriots finirent de passer.
Comme vingt-cinq autres charriots arrivèrentt
chargés des ustensiles de cuisine.
Incontinent après que les premiers charriots
furent passés, il en arriva vingt-cinq autres,
qui étaient tout couverts en rouge. Aussitôt le
roi de Portugal leur demanda, Messieurs, quels
charriots sont ceux-ci? Ce sont les charriots
des ustensiles de cuisine de Jean de Paris. Je
me tiendrais bien heureux, dit le roi de Portu-
gal, d'en avoir une demi douzaine de pareils;
qui est celui qui peut mener un tel triomphe,
ne le verrons-nous pas? Et, comme ils devi-
saient, on vint dire que le diner était prêt.
Hélas! dirent les dames, ne parlez pas de cela,
car il n'est plaisir que de voir richesse sans
nombre. Quand les charriots furent passés, il
en arriva vingt-cinq autres, couverts de dama?
DE JEAN DE PARIS 39
bleu, et les courriers étaient harnachés de
même, comme vous le verrez ci-après.
Comme les vingt-cinq autres charriots qui por-
taient les robes, entrèrent en la ville.
Regardez, dit la fiancée, venir d'autres char-
riots, plus riches que les premiers. Et quand
ils furent près, on demanda à ceux qui les me-
naient à qui ils appartenaient, ceux qui les
conduisaient répondirent. Ce sont lescharriots
de la garde-robe de Jean de Paris. Quels habil-
lements peut-il y avoir la-dedans, dit-elle !
puis, cria par la fenêtre ; dites, mes amis, com-
bien y en a-t-il ! Ils répondirent vingt-cinq.
Voilà assez de richesses pour acheter tout
mon royaume, dit le roi. Grand bruit était par
toute la cité, spécialement au palais, de la ve-
nue de cet homme. Le roi anglais était étonné
de voir et d'entendre ce qu'il entendait, car de
lui on ne faisait pas grande estime, de même
il n'avait pas la .facilité de parler ni de jouer
avec sa fiancée, comme il désirait, dont il était
marri, et pour abréger, vinrent les vingt-cinq
autres, couverts de velours cramoisi, brodés
d'or et avi c des franges fort riches. Quand on
les vit s'approcher, chacun s'avança pour re-
garder.
Comme les charriots de la vaisselle arrivèrent.
Certes, dit la fiancée, je crois que Dieu du
Paradis doit arriver à cette heure. Est-il
homme qui puisse assembler une telle noblesse!
Le roi de Navarre dit : si c'était le roi de
France, je n'en serais point surpris, car c'est
40 HISTOIRE
un b, au royaume-. De ce bourgeois-ci, je ne
sais où j'en suis. Comment, dit la fiancée, vous
sernble-l-il que le roi en pût faire autrement?
Oui, dit-il, s'il l'avait entrepris. Tant pa LI---a
que les vingt-cinq charriots passèrent, hors,
un, auquel le roi demanda. Ami, qu'y a-t
dans ces charriots couverts de cramoisi? -
dit-il, c'est la vaisselle de Jean de Paris. incojm
tinent arrivèrent deux cents hommes d.armas..j
bien-en point comme pour combattre, et m
chaient par quatre, en bel ordre et sans Ti~N~
Le roi demanda au premier, qui portait an à
pain en sa lance. Jean de Paris est-il en "cette ;
belle compagnie? Sire, dit-il, non, car lui et sa ]
compagnie dînent aux champs, et nous som-
mes commis. Quand les charriots et les deux
cents hommes d'armes furent passés, le -roi
d'Espagne dit qu'on allât dîner. Cependant les
dames lui firent requêtef qu'il laissât une bonne
garde à la porte, pour qu'il ne passàt sann être
vu. Ne vous inquiétez pas, dit le roi, j'en serais
plus marri que vous. Alors on dîna, et il ne fut
parlé que des merveilles qu'on avait vues, dont
le roi d'Angleterre n'était guère content; mais
la reine d'Espagne l'en'relenait de son mieux.
Après le dîner, ils commencèrent à deviser,
mais il vint deux écuyers qui dirent: Yen z
voir la plus belle compagnie du monde. Lorla
les rois et les chevaliers surtirent, tenant^ia-
cun une demoiselle par la main, et vinrent aux
fenêtres, et les autres dan- la rue, où il y avait
grande affluence de peuple. -
Comme les archers de 'la garde de Jean.de Paris
entrèrent en-grand triomphe.
Aussitôt arrivèrent six clairons bien équipés,
DE JEAN DE PARIS 41
qui sonnaient si mélodieusement, que c'était
merveille à voir et à entendre; puis vint un
grand courrier sautant, qui portait une ensei-
gne, et aprôs lui venaient deux mille archers
bien en point, qui avaient beaucoup d'orfè-
vrerie qui bi illaieiit au soleil. Le roi d'Espagne
demanda au porte-enseigne si Jf'.,tll de Paris
était là; il lui répondit que non, mais que c'était
seulement les archers de sa garde :« Comment,
dit. le roi d'Espagne, appelez-vous ceux-ci ar-
chers, qui ressemblent mieux à des seigneurs?
-'Vous en verrez bien d'autres- » Il passa
outre, mett'intses gens en ordonnance; il ne
faut pas demander commeni ils étaient re-
gardés, on n'entendait pas soumer le mot, tant
us étaient attentifs à considérer toutes ces
merveilles. Il vint un des hérauts de Jean de
Paris au palais, pour demander au roi d'Es-
pagne la clef de l'église, afin d'avoir vêpres,
car Jean de Paris voulait les entendre ce jour-
là. Le roi lui dit : « Mon ami, vous aurez tout
ce qu'1 vous mu demanderez; mais, je vous
prie, demeurez ici pour nous montrer Jean de
Paris.. Le héraut dit : « Sire, je laisserai mon
page, qui vous le montrera.; il ne viendra pas
encore, car il y a trop de gens d'armes à
pasSP, qui viendront devant lui, » et il com-
manda son passage. Alors la fiancée demanda
son nom. « Gabriel, je vous prie de ne vous
point éluigner de moi, acceptez cet anneau que
je vous donne. » Puis elle lui dit : « Mon
ami, quand viendra Jean de Paris? — Dame,
il arrivera avec les gendarmes. — Comment,
dit la fiancée ne sont-ce pas ceux qui passent?
— Non, dit le page, ce sont des archers de
J'avant garde, ils sont cinq cents, et autant de
l'arrière-garde. » Le roi d'Aragon dit : « Com-
42 HISTOIRE
ment, va-t-il faire la guerre à quelque prince,
qu'il mène tant de gens d'armes? — Non, dit le
page, c'est le train de son état. — Je crois que
ces ! ons-là sortent par uni' porte et rentrentl
par l'autre, dit le roi anglais. — Ce serait fine-
ment fait, dit le roi de Portugal. »
<
Comme le maître-d'hôtel arriva avec deux cents
pages d'honneur.
Après que les archers furent passés, il arriva
un bel homme qui était vêtu de drap d'or, -
avec un bàton à la main, monté sur une W
quenée. Après lui, venaient deux cents pages
d'honneur de Jean de Paris, vêtus de cramoisi
et de leurs pourpoints de satin or, et richement
montés sur chevaux grisons, harnachés de ve-
lours cramoisi, comme les robes des pagesHtë-
venaient le petit pas, bien arrangés, deux à 1
deux, et les faisait voir, car on les avait choi-
sis, aussi étaient-ils bien dignes d'être re-
gardés Or, la fiancée pensait que celui qui !
allait devant les pages élait Jean de Paris, elle ;
se leva pour le saluer, ainsi tirent plusieurs
barons et dames; mais le page s'en aperçut,et
lui dit : « Mademoiselle, ne bougez jusqu'à !
ce que je vous dise, car celui que voici est le ¡
maître-d'hôtel ou d'office, et ils sont quatre fai- 1
sant chacunleur semaine; et après lui sont les H
pages d'honneur, pour savoir si les logis sont j
bien préparés. » Le page montrait, aux rois j
toute l'ordonnance, en leur faisant le détail. j
ils s'étonnaient et disaient qu'il était en état de j
subjuguer tout le monde. i
DE JEAN DE PARIS 43
Comme un chevalier portait une épée, dont le.
fourreau était couvert d'orfèvrerie et de pierres
précieuses.
Quand les hommes d'armes furent passés,
vint un chevalier revêtu de drap d'or, sur un
coursier de même, sinon que la housse était
en violet ; celui-ci portait en sa main une
épée, dont le fourreau était garni de pierreries.
Le page dit aux seigneurs et dames : « Voici
celui qui porte l'épée de Jean de Paris, il arri-
vera avant qu'il sIJit peu. — Hélas! mon ami,
-dit la princesse, regardez bien, atin de le mon-
trer de bonne heure. — Aussi ferai-je, dit le
page. » Après vinrent sis cents hommes nota-
bles bien montés, avec des harnais tous semés
d'orfèvrerie, et par dessus les croupes des che-
vaux, il y avait de très-belles chaînes d'argent
toutes dorées, et les chevaliers qui étaient mon-
tés dessus étaient habillés d'un beau velours
cramoisi, comme les pages.
Comme Jean de Paris entra en grand triomphe
dans la ville de Burgos.
Le page, voyant venir Jean de Paris, appela
là iiancee, disant : « Madame, je vais m'ac-
quitter envers vous, et vous montrer le plus
noble chrétien que vous vîtes, c'est Jean de
Paris; regardez celui qui porte un bâton en sa
main et un collier d'or au col, comme il est
beau personnage et gracieux ; l'or de son col-
lier ne change point la couleur de ses che-
veux. « La fiancée fut joyeuse de ce que le
page lui disait. Lors arriva Jean de Paris ri-