Histoire de la guerre (juillet 1870-janvier 1871), avec carte

Histoire de la guerre (juillet 1870-janvier 1871), avec carte

Français
125 pages

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Bureau de "L'Eclipse" (Paris). 1871. In-32.
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Publié le 01 janvier 1871
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Langue Français
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HISTOIRE
DE
LA GUERRE
(Juillet 1870 - janvier 1871)
WtyEC CARTE
PARIS
AU BUREAU DE L'ÉCLIPSE
16, RUE DU CROISSANT, 13
1871
HISTOIRE
DE
LA GUERRE
(1870 - 1871).
PREMIÈRE PARTIE
LA GUERRE DYNASTIQUE
LA DÉGLARATION DE GUERRE.
Itepuis Iéfna, la Prusse s'était re-
pliée sur elle, étudiant la cause de ses-
désastres et réorganisant son armée..
Lentement mais sûrement, elle pré-
parait la revanche.
ASadowa, elle fit l'essai de sa nou-
velle organisation militaire et un suc-
cès inatrï couronna.ses' efforts persé-
vérants.
,Le traité de Prague la mit en gos-
— 4 —
session des duchés de Holstein, dei
Schleswig, de Lauenbourg et des
Nassau, du royaume de Hanovre, de<
l'électorat de Hesse et de la ville libre
de Francfort et la plaça à la tête de
l'Allemagne. ?
Ce n'était pas assez : elle conçut Ie«
hardi projet d'absorber à son profit
toutes les forces militaires allemandes
Une nation rivale gênait ses con-
voitises. La Prusse se souvint de sesi
revers passés et rêva l'amoindrisse-
ment de la France. Se venger n'étaittf
plus son seul but, elle voulait assure
l'avenir et briser à son tour ce peuples
qui lui avait dicté des lois. "1
Elle attendait une occasion favora+
ble; elle ne tarda pas à se présen-
ter. ;
La fuite d'Isabelle avait laissé va-
cant le trône d'Espagne ; de concerta
avec Guillaume,. roi de Prusse, etJ
Bismark, grand-chancelier de la Con-
fédération du Nord, le maréchal Prim, t
surnommé le faiseur de rois, offrit cette /s
- 5 —
couronne au prince Léopold, de la li-
gnée toujours croissante des Hohen-
zollern.
Le 6 juillet, le duc de Gramont, mi-
nistre des affaires étrangères, dé-
nonça au Corps législatif cette candi-
dature qui lui avait été cachée, et
termina sa communication pat ces
paroles où perçait déjà la menace
d'une guerre désirée :
« Nous n'avons cessé de témoigner
nos sympathies à la nation espagnole,
et d'éviter tout ce qui aurait pu avoir
les apparences d'une immixtion quel-
conque dans les affaires intérieures
d'une noble et grande nation en plein
exercice de sa souveraineté ; nous ne
sommes pas sortis, à l'égard des di-
vers prétendants au trône, de la plus
étroite neutralité, et nous n'avons ja-
mais témoigné pour aucun d'eux ni
préférence ni éloignement.
« Nous persisterons dans cette con-
duite.
« Mais nous ne croyons pas que le
— 6 —
respect des droits d'un peuple voisin
nous oblige à souffrir qu'une puis-
sance, en plaçant un de ses princes
sur le trône de Charles-Quint, puisse
déranger à notre détriment l'équili-
bre actuel des forces en Europe, et
mettre en péril les intérêts et l'hon-
neur de la France.
« Cette éventualité, nous en avons
le ferme espoir, ne se réalisera pas.
« Pour l'empêcher, nous comptons
à la fois sur la sagesse du peuple al-
lemand et sur l'amitié du peuple es-
pagnol.
« S'il en était autrement, forts de
votre appui, messieurs, et de celui de
la nation, nous saurions remplir notre
devoir sans hésitation et sans fai-
blesse. »
Cette intrigue qui ne méritait même
pas une protestation de la part de la
France, devint le prétexte de la
guerre, mais il faut en chercher ail-
leurs les vraies causes.
Napoléon III sentait approcher le
- 7 -
moment où le peuple indigné allait
demander à son mandataire déloyal
coimpte des deniers publics qu'il lui
avait naïvement confiés, des déficits
toujours croissants du budget et de
l'argent gaspillé en orgies et en dota-
iÏLD.
Ajoutez à cette cause le réveil de la
démocratie sociale et l'intérêt dynas-
tique, et vous comprendrez l'empres-
sement de l'empereur à saisir ce mo-
tif de guerre que traîtreusement la
Prisse lui offrait comme un appât.
La guerre, ce pouvait être le salut;
une victoire raffermirait le trône
éiraillé et la dynastie compromise-;
en tous cas, les dettes et les emprunts
des Tuileries disparaîtraient, inaper-
çus, dans le total fortement enflé
des frais de la campagne.
.LaFrance seraitruinee, mais l'hon-
neur des Napoléon serait intact.
La guerre fut résolue, mais il fallait
avoir l'air de céder à une espèce de
pression. On eut recours à la brigade
— 8 —
des blouses blanches qui parcourut
les rues de Paris en criant : « A Ber-
lin ! Vive la guerre ! A basla Prusse ! »
On fit chanter la Marseillaise, les Gi-
rondins, le lihin allemand, etc., dans
les théâtres, dans les concerts, et jus-
que sur les places publiques; et l'em-
pereur céda aux désirs belliqueux de
son bon peuple.
Des ministres sans honneur, bien
qu'ils se soient appelés eux-mêmes le
ministère des honnêtes gens, ont joué
un rôle infâme dans cette ignoble co-
médie qui devait finir par un drame
sanglant; il est bon que la France
n'oublie par leurs noms. Les voici :
MM. Emile Ollivier, à la justice, chef
du cabinet;
Lebœuf, à la guerre;
Chevandier de Yaldrôme, à l'inté-
rieur ;
Le duc de Gramont, aux affaires
étrangères ;
9 —
MM.Segris, à l'instruction publique;
LluTet, à l'agriculture et au com-
merce ;
Taillant, à la maison de l'empe-
remr ;
Rigault de Genouilly, à la marine ;
Buffet, aux finances;
Plickon, aux travaux publics ;
Maurice Richard, aux beaux-arts;
e Parieu, à la présidence du con-
seil d'Etat.
Le 15 juillet 1870, le duc de Gra-
montet Olli vier venaient, le premier
au Sénat, le second au Corps législatif,
lire, au nom du gouvernement, la dé-
claration suivante :
« La manière dont le pays a ac-
cueilli notre déclaration du 6 juillet
nous ayant donné la certitude que-
vous approuverez notre politique et
que nous pourrions compter sur vo-
tre appui, nous avons aussitôt com-
— 10 -
mencé des négociations avec les puis-
sances étrangères pour obtenir leurs
bons offices auprès de la Prusse pour
qu'elle reconnût la légitimité de nos
griefs.
« Dans ces négociations nous n'a-
vons rien demandé à l'Espagne dont
nous ne voulions ni éveiller les sus-
ceptibilités, ni froisser l'indépen-
dance; nous n'avons pas agi auprès
du prince de Hohenzollern que nous
considérons comme couvert par le
roi ; nous avons également refusé de
mêler à notre discussion aucune ré-
crimination ou de la faire sortir de
l'objet même dans lequel nousl'avions
renfermée dès le début.
« La plupart des puissances ont été
pleines d'empressement à nous ré-
pondre, et elles ont, avec plus ou
moins de chaleur, admis la justice de
notre réclamation.
« Le ministère des affaires étran-
gères prussien nous a opposé une fin
de non-recevoir en prétendant qu'il
-11 -
ignorait l'affaire et que le cabinet de
Berlin y restait étrangér.
« Nous avons dû alors nous adres-
ser au roi lui-même, et nous avons
donné à notre ambassadeur l'ordre
de se rendre à Ems, auprès de Sa
Majesté. Tout en reconnaissant qu'il
i avait autorisé le prince de Hohenzol-
lern à accepter la candidature qui lui
avait été offerte, le roi de Prusse a
soutenu qu'il était resté étranger aux
négociations poursuivies entre le gou-
vernement espagnol et le prince de
Hohenzollern, qu'il n'y était intervenu
que comme chef de famille et nulle-
'I ment comme souverain, et qu'il n'a-
vait ni réuni, ni consulté le conseil
des ministres. Sa Majesté a reconnu
cependant qu'elle avait informé le
comte de Bismark de ces divers inci-
[ dents.
« Nous ne pouvions considérer ces
réponses comme satisfaisantes; nous
n'avons pu admettre cette distinction
subtile entre le souverain et le chef
- 12 -
de famille, et nous avons insisté pour
que le roi conseillât et imposât au
besoin, au prince Léopold une renon-
ciation à sa candidature.
« Pendant que nous discutions avec
la Prusse, le désistement du prince
Léopold nous vint du côté où nous ne
l'attendions pas, et nous fut remis le
12 juillet par l'ambassadeur d'Es-
pagne. <
« Le roi ayant voulu y rester étran-
ger, nous lui demandâmes de s'y asso-
cier et de déclarer que si, par un de ces
revirements toujours possibles dans
un pays sortant d'une révolution, la
couronne était de nouveau offerte par
l'Espagne au prince Léopold, il ne
l'autoriserait plus à accepter, afin que
le débat pût être considéré comme
définitivement clos.
a Notre demande était modérée;
les termes dans lesquels nous l'expri-
mions ne l'étaient pas moins : « Dites
« bien au roi, écrivions-nous au comte J
« Benedetti le 12 juillet, à minuit, que
— 13 -
« nous n'avons aucune arrière-pen-
« sée, que nous ne cherchons pas un
« prétexte de guerre, et que nous ne
« demandons qu'à résoudre honora-
it blement une difficulté que nous
« n'avons pas créée nous-mêmes. »
« Le roi consentit à approuver la
renonciation du prince Léopold, mais
il refusa de déclarer qu'il n'autorise-
rait plus à l'avenir le renouvellement
de Cette candidature.
« J'ai demandé au roi, nous écri-
« vait M. Benedetti le 13 juillet, à mi-
« nuit, de vouloir bien permettre de
c vous annoncer en son nom que si
«.Ie prince de Hohenzollern revenait
« à son projet, Sa Majesté interpose-
« rait son autorité et y mettrait ob-
a stacle.
u Le roi a absolument refusé de
« m'autoriser à vous transmettre une
« semblable déclaration. J'ai vive-
« ment insisté, mais sans réussir à
a modifier les dispositions de Sa Ma-
il jesté. Le roi a terminé notre entre-
— 14 —
« tien en me disant qu'il ne pouvait
« ni ne voulait prendre un pareil en-
« gagement et qu'il devait pour cette
« éventualité, comme pour toute autre,
« se réserver la faculté de consulter
« les circonstances. »
« Quoique ce refus nous parût in-
justifiable, notre désir de conserver à
l'Europe les bienfaits de la paix était
tel que nous ne rompîmes pas les
communications, et que, malgré notre
impatience légitime, craignant qu'une
discussion ne les entravât, nous vous
avons demandé d'ajourner nos expli-
cations jusqu'à - aujourd'hui. Aussi
notre surprise a-t-elle été profonde,
lorsque, hier, nous avons appris que
le roi de Prusse avait notifié par un
aide de camp à notre ambassadeur
qu'il ne le recevrait plus; et que,
pour donner à ce refus un caractère
non équivoque, son gouvernement
l'avait communiqué officiellement aux
cabinets d'Europe.
« Nous apprenions en même temps
r - 15 -
que M. de Werther avait reçu l'ordre
de prendre son congé, et que des
armements s'opéraient en Prusse,
« Dans ces circonstances, tenter
davantage pour la conciliation eût
été un oubli de dignité et une impru-
dence. Nous n'avons rien négligé
pour éviter cette guerre. Nous allons
nous préparer à soutenir celle qu'on
nous offre, en laissant à chacun la
part de responsabilité qui lui revient.
« Dès hier, nous avons rappelé nos
réserves, et, avec votre concours,
nous allons prendre immédiatement
les mesures nécessaires pour sauve-
garder les intérêts, la sécurité et
l'honneur de la France. »
Le Sénat fut unanime dans ses
acclamations et, le jour même, con-
duit par Rouher, «il venait au palais
de Saint-Cloud, porter aux pieds du
monarque l'expression des sentiments
patriotiques de la France. H
Quant au Corps législatif dont les
membres savaient que leurs électeurs
r~- 16 —
étaient partisans de, la paix, il se
montra moins enthousiaste. Les dé-
putés demandaient communication
des pièces officielles concernant une
injure prétendue faite à notre am-
bassadeur ; M. Thiers, avec une rare
énergie, plaida la cause de la paix;
mais sa voix fut étouffée.
« Je ne comprends pas, s'écria
M. Emile Ollivier devant cette hosti-
lité de la gauche, qu'une assemblée
française puisse hésiter sur les justes
susceptibilités d'une question d'hon- ;
neur. »
« Je ne resterai pas cinq minutes
de plus ministre des affaires étran- i.
gères, gémit à son tour M. de Gra- j
mont, s'il se trouve dans mon pays une
chambre capable de supporter un tel !
affront à l'empereur et à la France. »
Néanmoins 84 députés deman-
dèrent communication des pièces;
une commission fut nommée et elle A
déclara sur l'honneur avoir vu ces
documents qui rendaient la guerre
- i-, -
2
inévitable. La gauche essaya un der-
nier effort qui échoua, malgré l'élo-
quence de Gambetta.
La droite triompha, et voilà com-
ment deux souverains furent amenés
à lancer l'un contre l'autre deux
peuples victimes de l'ambition et de
la folie.
Si encore, avant de nous précipi-
ter dans cette criminelle aventure,
l'empereur s'était ménagé des aliiési;
mais non, la France était seule : par
une machiavélique prudence., Bis-
mark avait pris soin de nous. repré-
senter comme des ambitieux avides;
et les puissances s'étaient, par- dé-
fiance, éloignées de nous, tandis que
leurs vœux étaient pour Guillaume
qui prenait les armes contre un en-
vahisseur.
Dès la fin de juillet, les troupes
françaises s'avançaient vers la fron-
tière et prenaient position dans l'es,
pace compris etrff Thionville et Bel-
fort.
— 18 -
Le premier corps, sous le comman-
dement du maréchal Mac-Mahon,
comprenant en grande partie les régi-
ments d'Afrique, se concentrait dans
Strasbourg et aux environs pour se
porter ensuite sur la Lauter.
Le deuxième, sous les ordres de
Frossard, stationnait à Saint-Avold.
Le troisième, avec Bazaine pour
commandant en chef, campait sous
les murs de Metz.
Le quatrième, conduit par Ladmi-
rault, occupait une ligne parallèle à
Thionville.
Le cinquième, avec de Failly, s'é-
tendait de Bitche jusque vers la lisière
des provinces du Rhin.
Le sixième, sous le commandement
de Canrobert, marchait de Châlons
sur Nancy.
Le septième, commandé par Félix
Douay, surveillait Belfort, un des
points faibles de notre frontière.
Enfin, la garde impériale, sous les
— 19 -
ordres de Bourbaki, quittait Paris et
rejoignait Bazaine.
Ainsi développée depuis la vallée
de la Moselle jusqu'à la forêt Noire,
l'armée française menaçait l'Alle-
magne du Nord et l'Allemagne du Sud
et disposait de puissantes réserves
qu'elle pouvait lancer rapidement sur
le point choisi pour l'attaque.
L'empereur, peut-être retenu à
Paris par des négociations diploma-
tiques qui d'ailleurs devaient rester
infructueuses, n'arriva à son quartier
général à Metz que le 28 juillet et
n'agit ensuite qu'avec une lenteur de
mauvais présage pour ses opérations
futures.
Et pourtant il y avait là une occa-
sion qu'un grand général eût saisie :
l'Allemagne n'avait pas ses soldats
sous la main; les grandes forteresses
du Rhin n'avaient qu'une faible gar-
nison; les forces de l'Allemagne du
Sud avaient à peine franchi le Weser
et l'Elbe, et les contingents de la
— 20 —
Bavière, du Wurtemberg et de Bade
commençaient seulement à se réunir*
Le succès de la campagne dépen-
dait donc d'une offensive vigoureuse-
ment menée ; il fallait, au début, em-
pêcher l'Allemagne de réunir ses
ressources, l'étonner et l'écraser par
la rapidité de l'attaque et, par un
succès terrifiant, détacher de son al-
liance les États du Sud.
SAARBRUCK
«
2 août
Jusqu'au 2 août, il n'y eut qu'un
engagement insignifiant à Nieder-
bronn, où le général de Bernis, à la
tête d'un escadron du 12e chasseurs,
surprit et mit en fuite une reconnais-
sance ennemie.
- 21 —
L'empereur se décida enfin à l'ac-
tion pour donner satisfisction à l'im-
patience de son armée et de la France,
qui s'étonnait de ne recevoir aucune
nouvelle -du théâtre de la guerre.
Les troupes du général Bataille, de
la division Frossard, se distinguèrent
dans cette première affaire, où l'on fit
l'essai des mitrailleuses. Les Prus-
siens abandonnèrent Sa-rbriick et se
retirèrent-sans avoir opposé une vive
résistance.
Les bulletins ministériels grossi-
rent à dessein les résultats de cet
avantage, et le jour même, l'empe-
reur envoyait à l'impératrice ce ridi-
cule télégramme que tout Paris con-
nut le lendemain :
a Louis vient de recevoir le bap-
tême du Teu ; il a été admirable de
an-Ir.Qid et n'a nullement été im-
pressionné.
u Les Prussiens ont fait une courte
résistance.
— 22 -
« Nous étions en première ligne,
mais les balles et les boulets tom-
baient à nos pieds.
« Louis a conservé une balle qui
est tombée tout près de lui.
« Il y a des soldats qui pleuraient
en le voyant si calme. »
Le prince impérial y gagna un sur-
nom : on l'appela l'enfant de la balle.
Au lieu de cette énergique initia-
tive que réclamaient les circonstances
et le sentiment public alarmé, l'em-
pereur retomba dans l'inaction.
En présence de ses régiments in-
complets, mal équipés, mal pourvus,
malgré les affirmations du ministre
Lebœuf qui avait déclaré que pas un
bouton ne manquait aux guêtres des
soldats ; en constatant les bévues et
l'incapacité notoire de l'intendance
militaire contre laquelle il arrivait de
tous les points de la France d'éner-
giques réclamations, peut-être au-
gura-t-il mal de cette aventure ;
— 23 —
peut-être aussi se souvint-il de ces
rapports précis et circonstanciés où
notre attaché militaire à l'ambassade
de Berlin, M. Stoffel, lui avait signalé
les ressources et les armements me-
naçants de la Prusse, la supériorité
de son organisation militaire, de son
artillerie et surtout de son état-major,
et éprouva-t-il un immense découra-
gement.
En tout cas, lorsque d'une rapide
attaque dépendaitle sort de la France,
on ne peut invoquer aucune excuse
en faveur de l'indécision de l'empe-
reur.
Guillaume, lui, mit le temps à pro-
fit, et, arrivé à Mayence le 3 août, il
adressa à l'armée allemande la pro-
clamation suivante :
« Soldats, toute l'Allemagne, ani-
mée par le même sentiment, se trouve
sous les armes contre un Etat voisin
qui nous a déclaré la guerre sans mo-
tif et par surprise. Il s'agit de défen-
- 24 -
dre notre patrie et nos foyers mena-
cés.
« Je prends le commandement des
armées réunies, et je vais marcher
contre un adversaire qu'un jour nos
pères ont combattu glorieusement
dans la même situation.
« L'attention pleine de confiance
de toute la patrie, la mienne, est fixée
sur vous.
« Dieu seraavecnotre juste cause.»
Du Rhin au Niémen, du Danube à
la mer du Nord, l'appel aux armes
poussé par la Prusse avait été en-
tendu, et, tandis que la France, au
milieu de l'indifférence ou même des
vœux malveillants de l'Europe, sans
organisation militaire, manquant de
tout, de vivres, de munitions, avec
des états-majors incapables et des gé-
néraux inhabiles, s'avançait seule au
combat, toute l'Allemagne, sous l'in-
fluence d'un zèle ardent, d'une disci-
pline éprouvée, d'une direction habile
- 25 -
et d'un état-major général sans ri-
val au moncte, se massait en batail-
lons épais, sous des chefs renommés,
munis de tous les accessoires de cam-
pagne, et ,s'ébranlait pour aller com-
battre le vieil ennemi.
Les forces allemandes, d'environ
cent cinquante mille hommes,-étaient
divisées en trois corps d'armée : le
premier, à Coblentz, conduit par le
prince Frédéric-Charles, mais sous le
commandement nominal du roi de
Prusse; le deuxième, à Mayence,
sous les ordres du prince royal ; et
le troisième, à Trêves, commandé
par le général Steinmetz.
Il y avait en outre une armée de
réserve.de soixante-dix mille hommes
seus le commandement du général
Vogel de Falkenstein.
Aux premiers jours d'août, ces
trois grandes armées prirent posses-
sion de la bande de territoire qui
s'étend de la basse Mûeell-e au Rhin.
— 26 -
WISSEMBOURG
4 août
Le 31 juillet, dans un conseil de
guerre tenu à Metz au quartier impé-
rial, il avait été décidé que toute ac-
tion immédiate se bornerait à une
démonstration sur Saarbriick et à
une reconnaissance en force poussée
par le maréchal Bazaine vers la po-
sition du prince Frédéric-Charles ;
couper les communications des trois
corps d'armée prussiens, tel était l'ob-
jectif de cette reconnaissance. En con-
séquence, le major-général Lebœuf
fit opérer de droite à gauche un mou-
vement de toute l'armée française.
Cette tactique malheureuse affaiblit
la position du maréchal Mac-Mahon,
dont le corps formant l'extrême
droite, fut transporté plus au nord, le
long de la ligne frontière de la Lau-
ter, en remontant vers Bitche.
— 27 -
Immédiatement informé de cette
faute par ses espions, le prince royal,
d'accord avec le prince Frédéric-
Charles, s'avança vers la Lauter à la
tête de quarante mille hommes dont
les bois masquaient les mouvements.
Les Prussiens avaient pour but
d'envelopper l'armée du Rhin et de
couper sa ligne défensive, qui se dé-
veloppait sur un espace d'à peu près
Gent kilomètres, de Belfort à Thion-
ville, étendue qui condamnait l'armée
française à un éparpillement consi-
dérable de ses forces.
Le 4 août, la division du général
Abel Douay, jetée à l'aventure loin de
tout abri et comprenant les 50e et 74e
i de ligne, le 16e bataillon de chas-
* seurs à pied, un régiment de turcos
et un régiment de chasseurs à cheval,
en tout dix mille hommes environ,
fut surprise en prenant son repas du
matin par les détonations d'une épou-
vantable canonnade, et vit soudaine-
— 28 -
ment, aux premières clartés du jour,
se déployer sur les hauteurs envi-
ronnantes de nombreuses colonnes
ennemies. C'étaient les quarante mille
hommes du prince royal qui, sortant
des bois, se rangeaient en bataille
sous la protection d'une puissante ar-
tillerie à laquelle. nous n'avions que
trois pièces de canon à opposer.
Nos soldats, un contre quatre, ac-
ceptèrent la bataille. La lutte s'enga-
gea, furieuse, acharnée.
La petite armée s'élança, à travers
une pluie de bombes et de balles, sur
cette masse d'hommes dont la gauche
plia un instant sous ce choc furieux.
Les turcos chargèrent à la baïonnette,
firent une sanglante trouée dans les
lignes allemandes et s'emparèrent de
huit pièces de canon.
Mais, à la vue du désordre de son
aile gauche, le prince héritier ac-
court avec des forces considérables
et reprend l'offensive. Les turcos sont
alors mitraillés ou faits prisonniers.
r — 29 -
Séparé de ses vaillants soldats, un
chef de bataillon met tranquillement
son lorgnon :
— Tiens ! où sont donc nos cama-
rades 1 demande-t-il aux derniers
turcos qui l'entourent.
Il les aperçoit au centre de l'armée
ennemie, rallie les débris de son ba-
taillon et essaye de faire une nou-
velle trouée pour rejoindre ses frères
d'armes. Hélas ! bientôt cerné de
toutes parts, il se voit forcé de se
rendre avec son héroïque détache-
ment.
En même temps succombait le gé-
néral Douay, tué par un obus.
Au milieu de la bataille, arrive en
chemin de fer un détachement de li-
gne qui allait rejoindre son régiment;
le train s'arrête, les soldats s'élan-
cent des wagons et se jettent dans la
mêlée. Courage inutile ! les débris de
la division vaincue se retirent par les
bois et les vignes dans là direction dè
Bitche, laissant aux' mains de fen-
— 30 -
nemi un canon et cinq cents prison-
niers.
En voyant passer ces derniers, le
prince royal se découvrit respec-
tueusement et se tournant vers ses
officiers :
- Saluez le courage, messieurs,
leur dit-il, de ma vie je n'ai rien vu
d'aussi braves que ces soldats trahis
par la fortune.
FRŒSCHWILLER
6 août
A la nouvelle que la division Douay
était engagée contre l'armée du prince
royal, le maréchal Mac-Mahon avait
franchi, à marches forcées, la dis-
- 31 -
tance qui sépare Strasbourg de Wis-
sembourg.
Il était trop tard.
Prendre une éclatante revanche;
venger la mort de son frère d'armes,
ce fut dès lors sa pensée, sa suprême
espérance.
Le maréchal rangea son armée en
bataille sur le terrain même où était
tombé le général Abel Douay.
« Mac-Mahon disposait de vingt-
cinq mille hommes, effectif de son
corps d'armée, trois ou quatre mille
hommes, débris fatigués de la divi-
sion Douay décimée à Wissembourg,
sept mille hommes sortis de Stras-
bourg, en tout trente-cinq mille hom-
mes. Cette armée se composait, il est
vrai, en majeure partie, de soldats
de l'armée d'Afrique. Le maréchal
avait, d'ailleurs, merveilleusement
choisi ses positions ; Frœschwiller
commande la grande route qui con-
duit à Bitche par Niederbronn, et à
Phalsbourg par Haguenau et Sa-
- 32 -
verne; pour enlever rrœschwiller,
l'armée du prince royal devait des-
cendre le versant est du vallon, tra-
verser le Gauerbach à Wœrth et au
Bruchmulh, et gravir, sous le feu
plongeant de l'artillerie française, les
quinze cents mètres de coteau en
pente douce qui s'élèvent jusqu'à
Morsbronn et Frœschwiller. Le ma-
réchal, avec de pareils soldats et des
positions aussi fortes, quoique n'ayant
à opposer qu'un homme contre trois,
pouvait donc espérer, malgré la su-
périorité surprenante de l'artillerie
prussienne, arrêter l'ennemi au pied
du coteau et le refouler vers le Rhin.
« L'action s'engagea vers sept heu-
res du matin ; les tentes dressées par
les zouaves et les turcos, et que nous
avons encore trouvées debout le
sixième jour après la bataille, dans
les ondulations boisées qui condui-
sent de Wœrth à Frœschwiller, sem-
bleraient indiquer que si l'armée ne
fut point absolument surprise, du
— 33 -
3
moins le temps manqua pour lever
r le camp. La bataille fuit acharnée et,
jusqu'à quatre heures du soir, notre
armée opposa un mur d'airain aux
efforts de l'ennemi. Soudain, à l'ho-
r riion, le maréchal voit, sur la droite,
poindre et grandir une nouvelle ar-
mée : ce .sont quarante mille Badois
qui s'avancent sur Morsbronn avec la
rapidité de troupes fraîches et, tandis
que le prince royal redouble d'efforts
sur le centre et la gauche de l'armée
française, ils cherchent à la tourner
sur sa droite et menacent de lui cou-
per la retraite. Le maréchal sent que
la bataille est perdue et, dans cette
infortune, son grand cœur se montre
à la hauteur du plus effrayant péril.
Ecrasé sous le nombre, il abandonne
en frémissant des positions choisies
avec un coup d'œil supérieur et dé-
fendues avec héroïsme. Ce doit être
un moment poignant; mais les mi-
nutes valent des heures ; le maréchal
fait sonner la retraite. Déjà sa droite
— 34 —
est débordée; les Badois occupent
Morsbronn et s'élancent sur Elsas-
shen.
« Pour le salut des débris de son
armée se trouvaient là les 8e et 9e ré-
giments de cuirassiers ; ce sont eux
qui vont couvrir la retraite, soutenu
par un bataillon de turcos ; il s'agit
de charger à travers Morsbronn et de
descendre, comme une trombe hu-
maine, jusqu'au fond du vallon; dans
le village des milliers de Badois sont
embusqués dans les maisons; au delà
les cuirassiers se trouveront sous le
feu de cinquante pièces de canon ;
c'est à la mort qu'ils vont marcher,
ils le savent et ne frémissent point.
L'heure est venue ; leur chef échange
avec le maréchal un touchant et der-
nier adieu ; ils s'élancent dans la
ournaise. Dans leur course folle ils
traversent la grande rue de Mors-
bronn en pente raide, décimés à bout
portant par le feu qui sort des mai-
sons, contre lesquelles ils piquent avec
I
— 35 -
rage leurs lattes impuissantes : l'en-
mexii, invisible; les abat, mais leur
caar est iairëpîde. Au bas du village
ils se reforment sous la mitraille, pour
charger dans le fond du vallon. Alors
commence cette folie sublime : dé-
chirés par une pluie de fer, ils char-
gent dans les champs de lin où les
chevaux disparaissent jusqu'au ven-
tre ; ils font des trouées dans les hou-
Monmêres où culbutent .hommes et
chevaux ; ces géants remontent en
selle, la fureur de mourir les saisit,
ils chargent, ils chargent encore. Où
Ttonc -sont-îls ? La retraite est sauvée,
mais les cuirassiers -de Frœschwiller
ne sont plus 1
«-.. Les débris de l'armée d'Afri-
que-se retirent en désordre sur Reis-
.n.offen. La poursuite est ardente.
iiotre arrière-garde s'arrête par in-
tervalles pour tenir tête à l'ennemi et
laisser le temps à notre artillerie de
gagner quelque avance, au génie de
défoncer les routes derrière elle au
— 36 -
moyen de profondes tranchées. A
quelque distance de Reischoffen, l'ar-
tillerie française épuise sa dernière
charge, que le maréchal Mac-Mahon
a fait soigneusement réserver; car,
s'il faut en croire les témoins ocu-
laires, dès quatre heures du soir,
quand sonna la retraite, les muni-
tions manquaient (1). »
Les généraux Colson, Raoult et de
Vogué trouvèrent la mort dans cette
sanglante bataille. Plus de quinze
mille hommes furent tués, blessés ou
faits prisonniers ; trente canons, six
mitrailleuses, le plan de la campagne
et la caisse du premier corps tom-
bèrent au pouvoir des Allemands.
(1) Emile Delmas, de Frœschwiller à Paria,
notes prises sur les champs de bataille. Un
beau volume, en vente chez Alphonse Le-
merre, éditeur, 47, passage Choiseul, à Pa-
ris.
— 37 -
FORBACH
6 août
Le même jour, sur un autre point,
les troupes allemandes commandées
par le prince Frédéric-Charles et par
Steinmetz, prenaient une vigoureuse
offensive. La première division des
Français, commandée par Frossard,
occupaitle village de Stiring-Wendel;
la deuxième, un mamelon situé au
sud-est de Spickeren, en arrière et à
l'est de Forbach, et la troisième le
plateau de Spickeren.
Les Prussiens, cachés dans les bois
depuis la ridicule affaire de Saar-
brück, que nous n'avions même pas
occupé, commencèrent l'attaque à
une heure. Les 768 et 77e de ligne et
un bataillon de chasseurs à pied fu-
rent chargés de les déloger de ces
fourrés épais, d'où les Prussiens diri-
— 38 -
geaient contre nous un feu meurtrier.
Notre artillerie entra alors en ligne
pour soutenir les assaillants, mais
elle eut beaucoup à souffrir des ca-
nons ennemis tirant à coup sûr et
sans danger. Cependant, à quatre
heures, le général Bataille exécuta
une charge magnifique qui refoula
les troupes allemandes et leur fit su-
bir des pertes considérables; mais,
voyant les siens plier, le prince Fré-
déric-Charles leur envoya de puis-
sants renforts. La lutte devint impos-
sible; encore une fois l'héroïsme était
forcé de céder au nombre. Les dra-
gons descendent de cheval et tiennent
quelque temps en échec les colonnes
ennemies. A huit heures, l'artillerie
prussienne qui s'étend sur la lisière
du bois jusqu'à la gare, lance des
obus sur Forbach dont les habitants
s'enfuient épouvantés.
Dans sa folle présomption, le géné-
ral Frossard qui, d'ailleurs, s'était
tenu à une prudente distance du
— 39 -
champ de bataille, avait refusé à deux
reprises les renforts mis- à sa dispo-
sition parle maréchal Bazaine.
Cette retraite désastreuse laissait
un grand nombre de prisonniers, des
k-agages, et les tentes des deux divi-
sions aux mains de l'ennemi qui oc-
cupa Forbach à demi brûlé. Impos-
sible dès lors de résister au flot de
l'invasion allemande dont les vagues
allaient déborder an delà de la Saar
et à travers les défilés des Vosges
laissés sans défenseurs.
COMMENT GUILLAUME ENTEND
LA GUERRE
Arrivé le il août à Saarbriick,
Guillaume adressa au peuple français
la proclamation, suivante :
— 40-
« Nous Guillaume, roi de Prusse,
faisons savoir ce qui suit aux habi-
tants du territoire français occupé
par les armées françaises.
« L'empereur Napoléon III ayant
attaqué par terre et par mer la nation
allemande, qui désirait et désire en-
core vivre en paix avec le peuple
français, j'ai pris le commandement
des armées allemandes pour repous-
ser cette agression et j'ai été amené
par les événements militaires à dé-
passer les frontières de la France.
« Je fais- la guerre aux soldats et
non aux citoyens français. Ceux-ci
continueront à jouir de toute sécurité,
pour leurs personnes et pour leurs
biens, aussi longtemps qu'ils ne me
priveront pas eux-mêmes, par des
entreprises hostiles contre les troupes
allemandes, du droit de leur accorder
ma protection. »
Mensonges dignes du plus gro-
tesque des piétistes 1 Ainsi qu'il ré-
- 41 -
suite de plusieurs passages des pa-
piers et. correspondances saisis aux
Tuileries, Guillaume préparait la
guerre depuis longtemps. En voici
des preuves irréfutables :
« La Prusse se propose tout sim-
plement et très-activement d'envahir
notre territoire.
« De l'autre côté du Rhin, il n'est
pas un Allemand qui ne croie à la
guerre dans un avenir prochain.
« Depuis quelque temps, de nom-
breux agents prussiens parcourent
nos départements de la frontière;.
ils sondent l'esprit des populations.
C'est un fait bon à noter, car il peut
être considéré avec raison comme
ayant pour but d'éclairer les plans et
la campagne de l'ennemi. Les Prus-
siens ont procédé de la même façon
en Bohême et en Silésie trois mois
avant l'ouverture des hostilités contre
l'Autriche. » (1866.)
,, « Depuis lundi, je suis le général
de Moltke qui visite la frontière de
— 42 -
France et étudie les positions. »
(1868.)
« Je viens de voir madame la oom+-
tesse de Pourtalès qui arrive de Ber-
lin. La mort dans l'âme, elle me
déclare que la guerre est inévitable,
qu'elle ne peut,manquer d'éclater au
premier jour,. que ces gens-là nous
trompent indignement et comptent
bien nous surprendre désarmés,.
que M. de Schleinitz, ministre- de là
maison du roi, a osé dire qu'avant
-dix-huit mois notre Alsace serait, à la
Prusse. Non, rien ne peut. conjurer
la guerre, et quelle guerre !. ». Gé-
néral A. DtJCROT. (i £ 68.)
Si longtemps la Prusse, avait héjté
a.se montrer ouvertement hostile à la
Eranêe, c'est que,, par notre, passé
glorieux, nous inspirions des craintes
même à nos plus mortels, ennemis;
mais par malheur le gouvernement
eut la fatale idée de faire un plébiscite
et les Prussiens n'avaient eu garde de
ne pas noter ce détail intéressant :
— 43 -
VOTES DE L ARMÉE :
Armée de terre.
Inscrits : 300,684; votants : 299,528.
Oui : 254,749; non : 41,782; nuls,
2,997.
Armée de mer.
Inscrits : 32,037; votants : 30,410.
Oui : 23,895 ; non : 6,009 ; nuls :
211.
Ces chiffres avaient leur éloquence
que goûtèrent et de Bismark et de
Moltke. L'empire en nous réduisant,
par de criminels agissements, à ce
misérable effectif, avait tué notre
prestige en Europe.
Il n'y avait plus à hésiter : on lança
la candidature du prince de Ilohen-
zollern : c'était la déclaration de
guerre de la Prusse.
Quant à la prétendue protection
que Guillaume devait accorder à nos
provinces envahies, elle s'est bornée
à des réquisitions écrasantes, à des
l
— 44 —
aetes de barbarie dignes des Vandales
et surtout à des pillages qui ont valu
au roi de Prusse le surnom de Guil-
laume le Déménageur, surnom que
consacrera l'histoire. Elle dira aussi
dans quel épouvantable massacre de
paysans désarmés et inoffensifs ce roi
dévot a ramassé sa sanglante cou-
ronne d'empereur; elle racontera à
nos fils que les soudards de Guib..-
laume, ces brigands qui, ayant pour
eux la force numérique, ne nous conP"
battaient pourtant que cachés dans
les bois, ne reculaient devant aucun
moyen, levant la crosse en l'air lors-
qu'ils avaient le dessous, arrêtant ou
mitraillant nos ambulances, proté-
geant leurs mouvements et leurs con-
vois sous le drapeau de la convention
de Genève et se servant de projec-
tiles explosibles proscrits par la con-
vention de Saint-Pétersbourg.
Enfin, nous savons aujourd'hui,
par le récit de l'entrevue de Ferrières
et par l'annexion de l'Alsace et de la
— 45 -
Lorraine, la valeur de cette affirma-
tion de Guillaume : qu'il désirait et
désire encore vivre en paix avec le peuple
français !.
COMBATS SOUS METZ
Plusieurs corps français, séparés
par la défaite et harcelés par l'en-
nemi, s'efforcent d'effectuer leur jonc-
tien -en Lorraine. De Failly se dirige
vers le sud avec l'espoir de rejoindre
mtc-Mahon. Frossard, après la dé-
routé de Forbach, s'enfuit vers Metz.
Avec le quatrième corps, Ladmirault,
enveloppé dans le désastre commun
sans avoir combattu, évacue Thion-
ville et se met en retraite le long de
la Moselle. La garde impériale est
-campée autour de Metz où s'avance
- une partie du sixième corps de Can-
robert, tandis que l'autre tient Nancy.
— 46 -
Le corps de Douayest loin du théâtre
des hostilités, sauf la division qui
avait combattu à Wœrth. Quant à
Bazaine, il reçoit l'ordre de marcher
en avant de Metz pour rallier les
forces qui étaient devant lui et prend
position sur la Nied.
Vers le 40 août, les troupes de Ba-
zaine étaient concentrées sous les ca-
nons de Metz. Trois jours précieux
furent perdus par l'empereur à passer
des revues, à forger des plans de
campagne. Enfin le 14, l'armée rece-
vait l'ordre de passer la Moselle. Na-
poléon, accompagné du prince impé-
rial , évacua Metz par Longueville;,
où il faillit être fait prisonnier par un
escadron de uhlans, et gagna Châ-
lons, abandonnant ainsi ostensible-
ment à Bazaine, nommé généralissime
des armées du Rhin, un commande-
ment qu'il n'eût jamais dû prendre. 1
Les corps de Ladmirault, de Frossard
et de Decaen, ce dernier nommé en
remplacement de Bazaine, se mirent
— 47 -
en marche dans l'après-midi diwl4
seulement.
A Borny, ils furent assaillis par les
Prussiens qui voulaient les clouer sur
place jusqu'à ce que le prince Frédé-
ric-Charles eût traversé la Moselle à
Pont-à-Mousson.
Les Français combattirent vail-
lamment, disputant le terrain pied à
pied, et défendirent avec fureur les
villages où ils s'étaient retranchés.
Pour la première fois, le chassepot
fut une arme terrible et singulière-
ment mortelle dans les mains de nos
soldats, cachés par milliers dans les
fossés. Les Allemands, avançant tou-
jours, se laissèrent attirer sous les
canons du fort de Queuleu, dépen-
dant des fortifications de Metz dont
les pièces étaient desservies par des
artilleurs de la garde nationale mo-
bile. Cruellement décimé par ces feux
croisés, l'ennemi joncha le champ de
bataille de ses morts et de ses blessés.
Toutefois le but des Allemands avait
— 48 -
été atteint : après une lutte sanglante
de Quatre heures, les Français étaient
acculés aux glacis de la forteresse et
chaque heure allait amener des forces
écrasantes pour intercepter leur ligne
de retraite. «
Le jour suivant, les colonnes alle-
mandes s'étendirent autour de Metz,
sans toutefois rendre impossible une-
sortie des Français ; mais Bazaine, qui
savait pourtant que l'ennemi conver-
geait en force vers lui, au lieu de s'é-
lancer rapidement par la route de
Verdun encore ouverte, se contenta
de faire passer la Moselle à son armée
et de jeter ses avant-postes à Mars-
la-Tour et à Doncourt. Dans cette
journée décisive, s'il eût marché avec
plus de célérité, en massant ses divi-
sions, il eût pu échapper à l'étreinte
menaçante des Prussiens ; mais peut-
être ne comprit-il pas l'imminence du
danger.
Quoi qu'il en soit, dès sept heures
du matin, le 16 août, l'armée enne-
— 49 -
mie, comprenant les troupes du
prince Frédéric-Charles et celles du
.:général Steinmetz, engageait le com-
bat entre les villages de Vionville, de
Doncourt-les-Conflans et de Grave-
lotte.
Le but du général Steinmetz était
d'opérer vers Bar-le-Duc sa jonction
avec le prince royal, de façon à ce
que leurs armées réunies pussent as-
saillir les troupes du maréchal Ba-
- zaine d'un côté, tandis que l'armée
du prince Frédéric-Charles les atta-
querait du côté opposé.
A l'aile droite, les corps du général
Frossard et Ladmirault et la division
de cavalerie du général Forton oppo-
sèrent une énergique résistance aux
troupes du prince Frédéric-Charles
et, douze heures durant, soutinrent
sans reculer le choc de plus de cent
vingt mille combattants. Vers la fin
de la journée, le général Steinmetz
fit à son tour de vains efforts pour
déborder l'armée française par la
- 50 -
gauche. On combattit avec un tel
acharnement que le général Stein-
metz se vit réduit à demander un ar-
mistice pour enterrer ses morts et
relever ses blessés.
De notre côté, le général Legrand
fut tué en chargeant à la tête de ses
divisions de cavalerie; le général Ba-
taille fut blessé et le général Mon-
taigu, également blessé, fut fait pri-
sonnier. Du côté des Prussiens, les
généraux de Wredel et Dœring furent
tués, et les généraux Greuter et
Rauch blessés grièvement.
Au lieu d'être seulement un mas-
sacre épouvantable, cette mémorable
bataille où notre armée se couvrit de
gloire et remporta la plus grande
mais aussi la plus sanglante victoire
du siècle, de l'aveu même de nos en-
nemis, eût pu être décisive. Pendant
toute la nuit et une partie du lende-
main, nous avions l'espace libre de-
vant nous, le cercle de fer qui com-
mençait à se former autour de Metz
I