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Histoire de Napoléon / par Augustin Challamel ; illustrée par Hte Bellangé

De
81 pages
G. Barba (Paris). 1851. 1 vol. (80 p.) : ill. ; in-8.
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AUGUSTIN CHALLAMEL.
HISTOIRE
DE NAPOLÉON
ILLUSTRÉE
PAR H BELLANGÉ.
PRIX : 1 FRANC 10 CENTIMES.
PARIS,
PUBLIE PAR GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
RUE DE SEINE, 31.
51.
HISXIWIE DE NAPOLÉON
"x ILLUSTRÉE PAR HIPPOLYTE BELLANGÉ.
PREMIÈRE ÉPOQUE^
.- \^
GENERAL. \^
I.
Corse. - L'École de Brienne.
Dans la mer Méditerranée,
ctprès de l'Italie, il y a une
île considérable, d'environ
deux cent quarante kilomè-
tres de long sur quatre-
vingt-dix de large. L'air y
est insalubre en beaucoup
d'endroits, le terrain pier-
reux et mal cultivé; de
hautes montagnes, parmi les-
quellesleMonte-Rotondo, en
occupent la partie centrale.
Des mines de fer, de cuivre,
de plomb, d'argent, d'alun,
y sont exploitées; l'on en
tire aussi du granit, du jaspe
et du porphyre. Quelques
pâles bois d'oliviers, quel-
ques plantations de cannes
à sucre, de coton et d'indigo,
quelques forêts de pins, les
plus élevés de l'Europe, y
croissent et y composent les
productions végétales. C'est
la Corse, ancienne Cyrnos,
ancienne Corsica, cédée à
Louis XV en 1768, par les
Génois. Jean-Jacques Rous-
seau écrivait qu'il avait un
secretprcssentimentgueceWe
(le un jour étonnerait le
monde. Voltaire écrivait que
cette île donnerait de Ions
soldais à la France.
En allant, le long du ri-
vage de la mer, d'Ajaccio
vers l'île Sanguinière, à un
mille de la ville on rencon-
tre deux piliers de pierre,
fragments d'une porte qui
s'ouvrait sur le chemin ; elle
conduisait à une villa en
ruines, autrefois résidence
d'un homme qui devint le
cardinal Fesch. Les restes
d'un petit pavillon se voient
encore au-dessous d'un ro-
cher; un figuier touffu en
obstruait l'entrée. Là vi-
vaient Charles Bonaparte,
assesseur au tribunal, et
Laetitia Ramolino. Les deux
époux appartenaient - par
l'origine aux familles patri-
ciennes de la Toscane, -
par des alliances aux Orsini,
aux Lomelli, aux Médicis.
De leur mariage naquirent
treize enfants, dont cinq
garçons et trois filles survé-
curent à leur père. Le pre-
mier fut Joseph, le second
Napoléon, le troisième Lu-
cien, le quatrième Louis,
le cinquième Jérôme. Les
filles furent Marie-Anne,
depuis grande-duchesse de
Toscane sous le nom d'Elisa;
Marie-Annonciadc qui de-
vint Marie-Pauline, mariée
Le général Bonaparte.
Paris. Typographie Pion frères, rue de Vaugirard, 36.
2 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
en premières noces au général Leclere, en secondes au prince Bor-
ghèse; et Charlotte ou Caroline, femme de Murât et reine de Na-
ples. Napoléon fut déclaré chef de celte nombreuse famille par son
grand-oncle l'archidiacre Lucien, à cause de son caractère grave et de
sa raison précoce. Les Anglais ont prétendu que le prénom du second
fils de Laetitia était Nicolas, d'où en dérision ils disaient Nie. Mé-
chanceté pure et ridicule. Le beau nom de Napoléon lui venait d'un
de ses oncles qui maria sa fille avec un Ornano. Ce nom signifie lion
du désert.
Le (5 août 1769, la jeune et belle Laetitia Ramolino mit au monde
Napoléon Bonaparte, Elle avait voulu, aller à la messe pour fêter le
jour de l'Assomption, niais ses forces avaient trahi sa hardiesse : obligée
de revenir eu toute hâte, fille ne put arriver jusqu'à sa chambre à cou-
cher, et déposa son enfant sur un vieux tapis où étaient représentées
les scènes hérp'iqnosrte l'Iliade, berceau digne du guerrier qui devait
étonner le monde. On montrait encore il y a vingt ans le modèle
d'une pièce de canon de bronze, du poids de trente livres, avec laquelle
s'amusait Napoléon enfant. Son père, homme instruit, sérieux, pres-
que éloquent, joua un rôle important, lorsque la consulte extraordi-
naire de Corse se rassembla et s'occupa de la soumission de cette île à
la France. Des différends s'étaient élevés entre le marquis de Marbeuf
et le cpmte de Narbonne-Pelez, qui tous deux commandaient en Corse.
Député par sa province, Charles Bonaparte était venu à Versailles,
et,'en prêtant au marquis l'appui de sa parole franche cl convaincue,
il avilit assuré le triomphe de Blarbeuf. Celui-ci à dater de celle
époque protégea la famille Bonaparte, plaça Napoléon dans un col-
lège près d'Aulun, puis contribua à Je faire admettre à l'école mili-
taire de Briennc.
C'était en 1777, l'enfant atteignait sa huitième année; à dix ans il
ne parlait pas encore bien français. Charles Piehegru, natif d'Arbois,
était son répétiteur, Fauvelet de Bourricnne son condisciple. Eiisa,
l'ainpe de ses soeurs, recevait une éducation distinguée à Samt-Cyr.
Napoléon prit goût aux sciences exactes d'abord, puis aux éludes
politiques, lisant avec ardeur les Vies parallèles de Piularque. Paoli
devint son dieu. Indépendance, fermeté, honneur, telles étaient les
qualités qu'il exaltait le plus. Brusque dans ses manières, mais doux
au fond, il manifesta de bonne heure ces formes graves que certaines
gens trouvent taciturnes, cette réserve qui passe souvent pour de la
sécheresse de coeur, cette sévérité enfin qui ressemble à de l'orgueil
concentré et dédaigneux.
A l'école 4c Briennc, pendant l'hiver de 1783-1784, Je fils de
Charles Bonaparte commença à se signaler dans l'art de la guerre;
guerre «frange comme on va voir. Les cours et les routes était cou-
vertes d'une neige épaisse; plus de petits jardins à parcourir, plus de
promenades écartées; tous les écoliers devaient prendre leurs récréa-
tions dans une salle immense, compter leurs pas, aller de long en large.
Napoléon ainsi parqué étouffait. Il proposa à ses camarades de se
frayer à coups de pelles des passages à travers la neige; de creuser
des tranchées, d'élever des parapets, et, ce premier travail achevé,
d'organiser une espèce de siège : par droit d'invention il se chargea
de diriger les attaques. Quinze jours durant, les petits soldats se bat-
tirent donc à outrance; mais le combat cessa bientôt parce que des
cailloux se mêlèrent avec les boules de neige : la bataille simulée,
avait causé des blessures véritables.
Un autre jour, Bonaparte se montra habile ingénieur. Il y avait
une foire annuelle aux environs de Brienne, foire où les élèves ne
manquaient jamais d'aller se divertir. Mais, par suite d'une rixe,
élevée entre eux et les habitants, le directeur avait consigné l'école,
Le jeune Corse ne tint compte de l'ordre directorial ; il trama un
complot avec ses camarades, pour profiter du jour de récréation or-
dinaire. On mina les murs adroitement, secrètement, si bien qu'au
moment indiqué les élèves emprisonnés eurent un libre passage et
purent se rendre a la foire.
Dans les études comme au jeu, la supériorité de Napoléon éclata,
Les professeurs étaient contents de lui. Son maître d'histoire, nptanv-
ment, a prétendu qu'il existait une note précieuse dans les archives
de l'école de Briennc, et qu'on y pouvait lire ce pronostic '? « Cprsc
de nation et de caractère, ira loin si les circonstances le fiivorispnt, »
Quant à son professeur de littérature, il avait coutume de dire que
les amplifications de Napoléon étaient du granit chauffé au volcan. Il
lie faut croire que la moitié de toutes ces prophéties sur l'avenir des
grands hommes : la plupart sont faites après coup. On aime à avoir
prédit ce qui est arrivé, à avoir deviné les génies dès leur naissance.
On se recommande de la sorte aux parvenus. Tel qui a déclaré un
élève dépourvu de moyens, proclame plus tard qu'il fut un prodige
à cinq ans. « Je n'étais, dit Napoléon, qu'un enfant obstiné et cu-
rieux, » Voilà la vérité vraie. Seulement, la raison a changé son
Obstination en fermeté, et sa curiosité en besoin d'approfondir les
choses.
II.
Lieutenant en second. - Mademoiselle du Colombier. - Carrière littéraire.
Le chevalier de Kcralio, remplissant les fonctions d'inspecteur des
douze écoles militaires, vint à Briennc en 1785, et choisit Napo-
léon pour être envoyé à l'école militaire de Paris. Napoléon n'avait
pas l'âge requis; ses études mathématiques seules étaient excellentes,
On en avertit Kcralio. L'officier général passa outre. « Apercevantlj
une étincelle qu'on ne saurait trop cultiver, » il persista dans son
choix. L'avenir lui donna raison. La liste civile paya la pension de
Bonaparte, qui visitait alors fréquemment les Fcrniont-Connièuc
parents de la duchesse d'Abrantès, dans un logement mansardé, ail
troisième étage, sur le quai Conti. Il y couchait souvent. Deux années
perfectionnèrent les connaissances du jeune élève, qui, après dc
brillants examens, sortit lieutenant en second au régiment d'artil-
lerie de la Fère, en garnison à Grenoble (l6r septcmhre 1785).
Il avait, à l'Ecole militaire de Paris, montré un caractère de plus
en plus grave et frondeur. Il avait adressé un mémpire nu sous-pn,,.
cipal sur les vices de l'éducation que l'on y recevait: « Ne vaudrait-il
pas mieux, opinait-il, astreindre les élèves à se suffire à eux-,mênics,
c'est-à-dire moins leur petite cuisine qu'ils ne feraient pas, 1cm
faire manger du pain de munition ou d'un qui en approcherait, les
habituer à battre, brosser leurs habits, à nettoyer leurs soulierscf
leurs bottes ? » C'est ce qu'il ordonna depuis à Fontainebleau et à
Saint-Germain. On voit que les petits détails d'administration ne de-
vaient pas l'effrayer,
A Valence, où se trouvait une partie de son régiment, Napoléon
fréquenta quelques personnes de distinction : M, Bacfiasson, comte
dc Montalivet, et madame du Colombier, femme remarquable parle
ton, les grâces et l'esprit. Madame du Colombier avait une fiUe pour
laquelle le sous-lieutenant ressentit ce premier amour, si doux dans
le présent, si fécond en souvenirs, d'ordinaire si innocemment par-
tagé. Mademoiselle du Colombier et Napoléon sympathisèrent. O chaste
passion! Tous deux se donnaient de fréquents rendez-vous, oh ils se
parlaient un langage bien tondre, où ils mettaient leur suprême bon-
heur à cueillir des cerises ensemble, à admirer des renoncules, lia
reste, aucun projet d'union ne l'ut conçu par madame du Colombier,
Cet atlachcmenl-là n'avait rien de sérieux, pensait-elle, et, quelle que
dût être la carrière de l'officier, il ne fallait fonder sur lui aucune es-
pérance. Plus tard, bien plus tard, à Lyon, les deux amants se rc-
virent. Le soiis-lieulcnaiit avait pour femme une impératrice, made-
moiselle du Colombier portait le nom dc M. dc Brcssicux. Quel lut,
alors, le dénoûment de ce roman de jeunesse? Madame dc Brcssicus
entra comme dame d'honneur chez une soeur de l'empereur; M. de
Brcssicux obtint un honorable emploi.
Cependant; l'abbé Raynal, auteur de VHistoire philosophique in
deux Indes, écrivain presquq octogénaire, connaissait le jeune Napo-
léon depuis le séjour de celui-ci à Paris. Spuvont l'afibé avait, discouru
avec l'officier, traité les plus beaux problèmes de l'économie sociale,
de la politique et de l'histoire. Par une coïncidence singulière, ce fut
sur une question posée par Raynal et mise au concours par l'acadé-
mie de Lyon, que le fils de Charles Bonaparte se distingua pour 11
première fois comme écrivain. On demandait « quels sont les prin-
cipes et les institutions à inculquer aux hommes pour les rendre le
plus heureux possible? » Le discours du sous-lieutenant brillait par
l'imagination, manquait un peu dc liaison et d'art, renfermait de
calme.-, pensées, étalait une philanthropie un peu fastueuse, candide-
ment exprimée. On y lisait cette phrase : Les grands hotmnes sont (te
météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle. Elail-cc un pres-
sentiment de sa majesté et dc son infortune futures? Napoléon sous-
lieutenant ne remporta pas le prix; Napoléon empereur jeta au feu
cette oeuvre de jeune homme.
Sa carrière littéraire va de 1784 à 1793. Il écrivit à l'abbé Raynal,
à M, Nccker, l'ancien ministre de Louis XVI; il envoya aux ministres
des mémoires sur l'organisation de la Corse, sur des projets de dé-
fense de Saint-Florent, dc laMorlella, du golfe d'Ajaccio, sur la
manière de disposer le canon pour jeter des bombes. Il étudia avec
ardeur la géographie. On a remarqué qu'il signala Sainte-Hélène par
ces seuls mots: l'etite (le. De plus, certains travaux d'imagination sor-
tirent de sa plume: il écrivit un peu sur les femmes, sur l'aiiie-ur,
sur la gloire, composant le Masque prophète, le Roifian corse, et une
nouvelle anglaise intitulée le Comte d'Êssex. La poésie même ne lui
fut pas étrangère. On lui attribue, avec quelque apparence de raison,
un madrigal adressé à une célèbre cantatrice de l'Opéra, madame
de Saint-Huberly. Elle jouait alors le rôle dc Didon. Voici ce ma-
drigal :
Romains, qui vous vantez d'une illustre origine f
Voyez d'où dépendait votre empire naissant I
Didon n'a pas d'attrait assez puissant
Pour retarder la fuite où son amant s'obstine.
? Mais si l'autre Didon , ornement de ces lieux ,
Eût été reine de Carthage,
11 eût, pour la servir, abandonné ses dieux,
Et votre beau pays serait encor sauvage,
Il y a aussi dans la riche collection du duc de Saxc-Weimsr celle
fable autographe, composée par Bonaparte à Valence :
Le Lapin, le Chien et le Chasseur.
César, chien d'arrêt renommé ,
Mais trop enflé de son mérite,
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 3
Tenait arrêté dans son gîte
Un malheureux lapin de peur inanimé :
« Rends-toi, » lui cria-t-il d'une voix de tonnerre
Qui fit au loin trembler les habitants des bois;
« Je suis César connu par ses exploits,
Et dont le nom remplit toute la terre. »
A ce grand nom, Jeannot Lapin,.
Recommandant à Dieu son âme pénitente,
Demande d'une voix tremblante :
« Très-sérénissime matin,
Si je me rends, quel sera mon destin?
- Tu mourras.- Je mourrai, » dit la bête innocente.
« Et si je fuis? - Ton trépas est certain.
- Quoil » reprit l'animal qui se nourrit de thym,
« Des deux côtés je dois perdre la. vie 1
Que votre auguste, sëjgpeurie
Veuille me pardonner, puisqu'il me faut mourir.
Si j'ose tenter de m'enfuir. »
Il djt, et fuit en héros de garenne.
Caton l'aurait blâmé , je dis qu'il n'eut pas tort;
Car le chasseur je voit à peine,
Qu'il l'ajuste, le tjre... et le chien tombe mort.
Que dirait de ceci notre bon la Fontaine?
Aide-toi, le ciel t'aidera.
J'approuve fort cette morale-là.
Mais la science et la poésie pouvaient-elles suffire à une nature
comme celle de Napoléon? Des besoins irrésistibles de renommée
bruyante l'obsédaient, il semblerait, d'après des papiers retrouvés,
qu'il eut l'intention de se tuer, a Toujours seul au milieu des hom-
mes, écril-il, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à
toute la vivacité dc ma mélancolie. De quel côté esl-ellc tournée au-
jourd'hui? Du côté dc la mort. . Si j'avais passé soixante ans, je res-
pecterais les préjugés de mes contemporains, et j'attendrais patiem-
ment que la nature eût achevé son cours; mais puisque je commence
à éprouver des malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi
supporlcrais-je des jours où rien ne prospère? » Ces idées noires ont
traversé parfois le cerveau des grands génies à leurs débuts dans la
société. Napoléon homme de lettres a pu ressentir quelques at-
teintes d'une maladie assez commune chez les hommes de lettres, la
manie de mourir. Trop de sève bouillonnait en lui ; il se sentait à
l'étroit dans le monde ordinaire.
III.
Journée du 20 juin 1792. - Siège de Toulon.
U révolution de 1789, qui a fait éejore tant dc talents et tant de
gluires, éclata à propos pour fournir ail fils de Charles Bonaparte
mille occasions il'aller loin, selon l'expression du maître d'histoire dc
llricnne. L'avenir appartenait aux hommes d'action. Napoléon ne se
blottit pas dans son individualité pour résister au torrent révolution-
naire ou pour le fuir en émigraiit. Il resta en France ; mais il assista
en simple spectateur, en modéré, aux premiers événements de cette
mémorable époque. Le 20 juin 17 02 il se promenait sur la terrasse du
bord de l'eau, aux Tuileries. Il vit un homme coiffer Louis XVI du
bonnet rouge, cl s'écria: a Comment a-t-on pu laisser entrer cette
canaille? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et
le reste courrait encore. » Vers le nicmc temps, il écrivit à son oncle
l'aravicini : « Ne soyez pas inquiet de vos neveux, ils sauront se faire
place, u Sans doute, à l'instant où le jeune officier prenait du dégoût
pour les chefs dç la révolution , il se proposait d'être plus lard au
npmbrc <|e ceux qui la dirigeraient. Il lie comprenait pas encore les
nécessités politiques. Après le 10 août, il se rendit en Corse, où
Paoli était revenu. Il lui avait écrit pendant sou exil; il s'en déclarait
le partisan. Paoli, de son côté, avait dit dc Napoléon: « Ce jeune
homme est taillé à l'antique : c'est un homme de Plularque. » Mais
tout changea entre eux dès que le général corse prêcha dans l'île hi
cause de l'Angleterre. Napoléon prit parti pour la France; il oublia
son admiration passée, accepta mi commandement dans les gardes na-
tionales, combattit Paoli, et ne quitta la Corse qu'après le triomphe
îles Anglais , qu'après l'incendie d'Ajaccio.
La famille Bonaparte s'était compromise; sa maison avait été livrée
ans flammes. Elle s'élablit à Marseille, et Napoléon ne tarda pas à
revenir dans Paris, ce centre de l'activité française. Déjà les pro-
vinces du Midi se fédéraiisaipnt; déjà les Anglais, maîtres de la
f-orse, étaient entrés par trahison à Toulon. La Convention s'alarma
et envoya le général Cartaux dans la Provence pour la soumettre.
!;0 siège de Toulon fut décidé; Napoléon s'y rendit. Il portait les
épaulel.les dc commandant d'artillerie. Devant la ville révoltée se
lenait une armée dc courageux volontaires, à qui manquait un chef
expérimenté, Cartaux ne pouvait prendre 'loulou. Aussi présomptueux
qu'inhabile, il commandait, voilà tout. Point d'équipage de siège,
point de matériel, point de troupes de génie, mais çà et là quelques
batteries, placées la plupart à trois portées de dislance des remparts.
On était en août 17 93 ; Napoléon avait au plus vingt-quatre ans. L'in-
curie de ses hauts chefs l'irritait; il les méprisait, frondait carrément
leurs actes, et s'allaquant à Cartaux lui-même, il montrait un plan
de sipge dressé de ses propres mains. A peine se trouvait-il un officier
supérieur qui osât approuver ce plan. Le général en chef, par amour-
propre ou par entêtement, se refusait à l'exécuter. Mais Gasparin.
représentant du peuple cil mission à Toulon, sut distinguer le mérite
de Bonaparte et lui ouvrit la carrière, en lui accordant toute liberté
pour l'exécution dc ses manoeuvres. La Convention rappela Cartaux,
et Toulon tomba au pouvoir des volontaires républicains. Le jeune
chef improvisé par Gasparin avait payé de sa personne pendant le
siège. Chevaux tués sous lui, blessure assez grave, il avait éprouvé
toutes les glorieuses mésaventures qui sont l'apanage du soldat. Les
volontaires l'avaient vu et admiré, un jour qu'il se trouvait dans une
batterie où l'un des chargeurs fut tué. Rcfoujoir en main, Napoléon
avait chargé lui-même une douzaine dc epups. L'artilleur était in-
fecté d'une gale maligne, que le commandant contracta, dont il faillit
mourir, el qui lui causa un amaigrissement extraordinaire. Cette gale
négligée rentra dans le sang. Corvisart seul put la guérir quelques
années plus tard.
ÏV,
Bonaparte et Robespierre jeune. - persecutipps. - Destitution.
Jalousé par la médiocrité arrogante de Cartaux, Napoléon fut dé-
dommagé par l'estime des généraux Dutjieil et Dugonnuicr. (Je der-
nier écrivit au comité de sajut public : « Récompensez ce jeune
homme, car si l'on était ingrat avec lui, il s'avancerait tout seul. »
11 demanda et obtint le grade de général de brigade pour Napoléon,
qui se rendit à l'armée d'Italie, se distingua à la prise de Saorgio, dans
le comté de Nice, sur le Tanaro, et devant la petite ville d'Oncillo.
Robespierre jeune avait, comme Gasparin, apprécié Napoléon Bo-
naparte à sa juste valeur. Il l'avait engagé à venir à Paris peu avant
la tragiqqe journée du 9 thermidor an II (27 juillet 179-S), lui offrant
le commandement de la capitale à la place d'Henriot. Napoléon vi-
vait alors en famille, au château de Salle, près d'Amibes. Lucien y
éjait venu de Saint-Maximin, pour passer quelque temps. Un jour,
Napoléon parut plus préoccupé que de coutume; se promenant avec
Joseph et Lucien, il leur annonça qu'il ne dépendait que de lui dc
partir pour Paris dès le lendemain, et qu'il pourrait y établir avan-
tageusement toute la famille. «On m'offre la place d'Henriot, fit
Napoléon, je dois donner ma réponse ce soir. Eh bien! qu'en dites-
vous? « Lucien et Joseph hésitèrent un moment. «Eh! eh! reprit le
général, cela vaut bien la peine d'y penser : il ne s'agirait pas dc faire
l'enthousiaste; il n'est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu'à
Saint-Maximin. - Robespierre jeune est honnête, répliqua Lucien;
mais son frère ne badine pas. 11 faudrait le servir.- Moi! soutenir
cet homme! non ! jamais ! Je sais combien je serais utile en rempla-
çant son imbécile commandant de Paris; mais c'est ce que je neveux
pas être. Il n'est pas temps. Aujourd'hui il n'y a dc place honorable
pour moi qu'à l'année : prenez patience, je commanderai Paris plus
tard. » Telles furent les paroles de Napoléon, qui, après avoir an-
noncé la chute prochaine de Robespierre, termina en disant, moitié
sombre et moitié souriant: « Qu'irais-je faire dans cette galère?»
Que serait-il arrivé, si Napoléon eût accepté l'offre dc Robespierre
jeune? II n'eût sans doute pas sauvé sa tête, car après le 9 thermidor
il fui suspendu de ses fonctions, déclaré indigne de la confiance de
l'année, mis en état d'arrestation, renvoyé par-devant le comité de
salut public, tout cela à cause de ses relations avec les chefs du parti
vaincu.
A cette nouvelle, Napoléon ne courbe pas le front. Junot el Scbas-
tiani, ses aides de camp, lui font proposer eu vain dc l'enlever. Il
refuse en disant: «Je suis innocent, je me confie aux lois. » Seule-
ment il proteste et adresse aux représentants du peuple qui l'ont ar-
rêté une note où pous remarquons ces phrases énergiques et bien
frappées: « Vpus m'avez suspendu de mes fonctions, arrêté et déclaré
suspect. Me voilà flétri sans avoir été jugé, ou bien jugé sans avoir
été entendu. Dans un état révolutionnaire il y a deux classes : les sus-
pects et les patriotes... Dans quelle classe veut-on me placer? Depuis
l'origine de la révolution, n'ai-je pas toujours été attaché aux prin-
cipes? Ne m'a-t-on pas toujours vu dans la lutte, soit contre les en-
nemis internes, soit comme militaire contre les étrangers? J'ai sacrifié
le séjour dc mon département, j'ai abandonné mes biens, j'ai tout
pcpdu pour la République. Depuis, j'ai servi sous Toulon avec quelque
distinction, et j'ai mérité à l'armée d'Italie la part des lauriers qu'elle
a acquis près de Saorgio, d'Oneille et du Tanaro... A la découverte
de la conspiration de Robespierre, ma conduite a été celle d'un
homme accoutumé à ne voir que les principes. L'on ne peut donc pas
me contester le titre de patriote. Pourquoi me déclarc-t-oii suspect
sans m'entendre? Innocent, patriote, calomnié, quelles que soient
les mesures que prenne le comité, je ne pourrai pas nie pi;.imhv dc
lui. Si trois hommes déclaraient que j'ai commis un délit, je ne pour-
' 1.
i HISTOIRE DE NAPOLEON.
rais me plaindre du jury qui me condamnerait. Des représentants
doivent-ils mettre le gouvernement dans la nécessité d'être injuste
ou impolitique ? Enlcndcz-iiioi, détruisez l'oppression qui m'environne,
et restituez-moi l'estime des patriotes. Une heure après, si les mé-
chants veulent ma vie, je l'estime si peu, je l'ai si souvent méprisée...
Oui, la seule idée qu'elle peut être encore utile à la patrie, méfait
en soutenir le fardeau avec courage. »
Cette protestation, renfermant une déclaration de principes très-
profondément enracinés, préoccupe les représentants Albitte et Sali-
cetti. Leur décret d'arrestation est par eux révoqué provisoirement.
Déclarant que « les connaissances militaires et locales du général Bo-
naparte peuvent être utiles à la République, » ils le mettent en li-
berté.
La persécution est le baptême du génie : les grands obstacles excitent
l'homme à faire de grandes choses. Ce sont autant d'aiguillons qui ré-
veillent l'énergie endormie, qui ne laissent pas de prise au découra-
gement. Napoléon devait passer par de rudes épreuves. En effet, après
la réaction thermidorienne, le comité militaire enleva l'ancien com-
mandant d'artillerie à son arme, le métamorphosa en général d'infan-
terie , et lui assigna la Vendée pour champ de bataille. Nouvelle
indignation de Bonaparte, nouvelle réclamation de sa part. Aimant
mieux se rompre que plier, obéissant à son caractère inflexible, le
jeune officier se laissa destituer, au lieu d'accepter la mauvaise position
qu'on lui voulait faire. Il logeait alors rue du Mail, à Paris, où Bour-
rienne et Murât le rejoignirent. Son nom fut rayé de la liste des gé-
néraux français en activité. Bientôt, grâce à Pontécoulant, Napoléon
travailla à la confection des plans de campagne. C'était là une faible
compensation à ses mésaventures. Cette sorte d'occupation sédentaire
lui déplaisait plus qu'où ne saurait dire : rêver des batailles rangées,
et tracer des opérations militaires sur le papier ! Pauvre Napoléon ! Il
se minait peu à peu. Et, cependant, là ne devaient pas s'arrêter les
difficultés. Le successeur de Pontécoulant, épousant la haine d'Aubry,
qui avait destitué le vainqueur de Toulon, jugea à propos d'enlever à
ce dernier son modeste emploi. Letourneur (de la Manche) réduisit
ainsi à un état voisin de la misère l'homme qui devait plus tard être
son maître! Vers cette époque, Napoléon et Talma, qui s'étaient
connus quand le premier étudiait à l'école militaire, se lièrent d'une
étroite amitié. L'acteur prêta des livres au soldat. On sait que le temps
ne fit que resserrer ces échanges mutuels de bons procédés. Parvenus
tous deux au faîte dans des carrières diverses, ils donnèrent le rare
spectacle d'une amitié que n'altèrent pas les excitations de l'amour-
propre et de l'orgueil. Les affections nées dans le malheur ont géné-
ralement une longue durée, quand ceux qui s'y sont livrés ont réussi
au delà de leurs espérances.
Tout autre que Napoléon eût succombé sous les jalousies acharnées,
sous les odieuses rancunes : mais son âme était fortement trempée.
Quelques jours de chagrin lui suffirent, et il n'eut pas, cette fois, de
rechute dans la manie de mourir. Consolé par son imagination, char-
mante folle du logis, notre général destitué conçut un projet gran-
diose, quelque peu excentrique. Il s'ingéra de défendre l'empire otto-
man contre les envahissements des monarchies européennes. Dans une
note qu'il rédigea et qu'il adressa au ministre de la guerre, il s'offrit
pour passer en Turquie, avec une mission du gouvernement. Il pen-
sait être utile à sa patrie dans cette aventureuse entreprise, et rendre
un véritable service à ses concitoyens en augmentant la force des Turcs,
en perfectionnant la défense de leurs principales places, en leur con-
struisant de nouvelles forteresses. Le plan ne fut pas jugé digne d'oc-
cuper l'attention des gouvernants, absorbés par la politique intérieure.
Les paperasses qui le composaient jaunirent dans les cartons de l'ad-
ministration, et son auteur, soldat inactif, génie bâillonné, erra dans
les rues de Paris, courant un peu les spectacles, allant applaudir son
ami Talma, et attendant l'heure de reprendre sa place au soleil. Que
de fois, le soir, il formait des projets grandioses ! L'Orient en était
ordinairement le théâtre. Tantôt il se disait, en parlant d'aller cher-
cher fortune en Syrie : - « Il serait étrange qu'un petit Corse allât
devenir roi de Jérusalem ! » Tantôt, si quelqu'un prononçait devant
lui le nom de la Chine, il l'interrompait : - « C'est dans ce'lieu qu'on
attaquerait efficacement la puissance de l'Angleterre !» Et il s'endor-
mait alors en murmurant les mots de grandeur et de gloire !
V.
4 3 vendémiaire (& octobre 4 798). - L'épée de Beauharnais. -
Mariage avec Joséphine.
Si vite s'usent les hommes au contact dés révolutions, que cette
inactivité temporaire de Napoléon assura peut-être les bases de son
avenir. Son nom, entouré déjà de prestige, n'avait point épuisé l'en-
cens de la popularité. C'était encore un talent nouveau, contesté par
quelques-uns, reconnu et prôné par beaucoup, prêt à accomplir des
actes immenses, aussitôt que l'occasion se présenterait. Or, il y a une
providence pour les natures d'élite. Elle leur procure presque toujours,
tôt ou tard, les moyens de jeter un éclat éblouissant, d'exercer une
irrésistible influence. Ainsi, pour Napoléon, le moment propice ne se
fit pas-longtemps désirer. Sous la réaction thermidorienne, trionipU
apparent îles républicains modérés, s'abritait la réaction royaliste. Les
sections de la garde nationale parisienne, ameutées en secret contre la
Convention, allaient exercer une pression sur elle, soit par le fait d'in-
capacité du général Menou qui les combattait, soit par sa trahison. On
s'arma bientôt du côté des républicains, comme on s'était armé du
côté des royalistes. Menou arrêté, Barras se vit choisir pour chef des
premiers, n'accepta pas une tâche qui excédait ses forces, et mit en
avant le général Bonaparte. Celui-ci assistait à la séance de la Con-
vention lorsque les députés décrétèrent qu'on lui offrirait le comman-
dement des troupes de l'Assemblée. Il y eut chez Napoléon une demi-
heure d'hésitation. Biais le salut de la République réclamait le secours
de son bras, mais il ne fallait pas laisser échapper l'occasion favorable
de se produire. Le général se rendit au comité, prit d'excellentes me-
sures, refoula en peu d'heures l'armée des sectionnaires, étouffa com-
plètement l'insurrection. Pour récompense, la Convention le nomma
général en chef de l'armée de l'intérieur.
Napoléon devenait un personnage politique. La journée du 13 ven-
démiaire (5 octobre 1795) lui donnait une importance sans égale. On
raconte que, quelques jours auparavant, fatigué par l'inaction, il s'était
écrié, en apprenant le mariage de son frère Joseph avec mademoi-
selle Clary, fille du plus riche négociant de Marseille, - « Qu'il est
heureux, ce coquin de Joseph ! » Bonaparte rêvait alors le calme de
la vie bourgeoise. Mais, après sa victoire sur les sections, l'ambition
succéda dans son coeur aux pensées de découragement. Son étoile, à
laquelle il adressa plus tard tant d'invocations, commençait de briller.
Il sauva Menou, accusé de trahison par les représentants qui l'avaient
accompagné dans ses expéditions : cela lui porta bonheur.
Ainsi Napoléon avait refusé de guerroyer en Vendée pour se décider
à combattre des Parisiens. Les vaincus de vendémiaire se vengèrent en
l'appelant le mitrailleur de Saint-Roch. Quoi qu'il fît pour pallier les
effets de son succès, l'humiliation des sectionnaires s'accrut. L'impo-
pularité s'attacha au défenseur de la Convention. A quelques mois de
là, Paris souffrit de la disette : des rassemblements se formèrent. Un
jour, la distribution du pain ayant manqué, le peuple s'attroupa de-
vant la porte des boulangers. Les affamés criaient, maudissaient le
gouvernement et le mitrailleur de Saint-Roch. Napoléon, escorté par
quelques officiers d'état-major, organisa une ronde de sûreté. Hommes
et femmes l'entourèrent et demandèrent du pain à grands cris. La
foule grossit, menaça, sembla vouloir faire un mauvais parti au gé-
néral. Une femme monstrueusement grosse et grasse enchérissait sur
les autres; elle exclamait : «Tout ce tas d'épaulettiers se moque de
nous ; pourvu qu'ils mangent et qu'ils s'engraissent bien, il leur est
fort égal que le peuple meure de faim! - La bonne, regardez-moi
bien, dit Napoléon, quel est le plus gras de nous deux? » Or, depuis
sa gale, il était sec comme du parchemin, osseux, jaune, maladif. Les
attroupés poussèrent des éclats de rire, et l'état-major continua à ga-
loper sans encombre.
Par prudence, par crainte de soulèvements nouveaux, la Convention
ordonna le désarmement général des sections. Cette mesure, toujours
si vexatoire pour une population, désolait avec raison un enfant dc
douze ans, Eugène Beauharnais, fils d'Alexandre, vicomte dc Beau-
harnais, mort sur l'échafaud en 1794, après avoir soutenu sous Ro-
chambeau la cause de l'indépendance américaine, après avoir com-
mandé l'armée du Rhin en 1792. L'enfant se présenta chez Napoléon,
qu'il supplia de lui faire rendre l'épée paternelle. Bien accueilli, exaucé
dans sa demande, Eugène Beauharnais versa des larmes dc bonheur
et courut raconter tout à sa mère. Celle-ci, veuve, créole, jeune en-
core , pleine d'attraits et de grâce, vint remercier le général en chef.
Napoléon ne résista pas aux charmes de cette femme, et bientôt il passa
chez elle la plus grande partie de ses soirées. Madame de Beauharnais
n'avait que deux enfants, Eugène et Hortense. De cette sympathie su-
bite du Corse pour la créole naquit un vif et tendre amour : le mi-
trailleur de Saint-Roch épousa la veuve de Beauharnais le 9 mars
1796. Epoque mémorable dans la vie de Napoléon! Entre son étoile
et sa compagne, de mystérieux rapports parurent s'établir. Joséphine,
née Marie-Joscphe-Rose Tascher de la Pagerie, se plaça aux côtés (le
l'illustre guerrier comme un ange gardien, le calmant avec sa dou-
ceur sereine, l'inspirant avec son esprit vif et juste, l'aimant avec un
dévouement sans bornes, répandant enfin sur sa roule un précieux
parfum de bonheur. On put donc dire, plus tard, que Joséphine avait
été sa bonne étoile personnifiée.
Peu de jours avant son mariage avec le général Bonaparte, ma-
dame de Beauharnais fit appeler son notaire Raguideau pour l'entre-
tenir de quelques affaires. Elle voulait savoir ce qu'on pensait de cette
union. Raguideau ne lui cacha pas que ses amis la voyaient avec peine
se marier avec un militaire sans fortune, plus jeune qu'elle, qui pou-
vait mourir au service, la laissant veuve et chargée d'enfants. C'était
aussi l'avis du notaire. Elle trouverait aisément , disait-il, un parti
plus avantageux. Cet officier n'avait que la cape et l'épée. Joséphine
et Raguideau parlaient bas ainsi, et un jeune homme se tenait de-
bout dans l'embrasure d'une croisée. Après avoir remercié l'estimable
conseilleur,, madame de Beauharnais appela en riant le jeune homme,
c'est-à-dire Bonaparte. - « Général, lui demanda-t-elle, avez-yous
entendu ce que vient de dire M. Raguideau? - Oui, répondit-il, il
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 5
a parlé comme un honnête homme, et ce qu'il vous a dit me donne
de l'estime pour lui. J'espère qu'il continuera à se charger de nos af-
faires, car il m'a disposé à lui accorder ma confiance. » Raguideau,
apprenant quel était le jeune homme, se mordit les lèvres. Mais il n'eut
pas à se repentir de sa franchise; Napoléon le nomma, plus tard,
notaire de la liste civile, et le traita toujours avec une bienveillance
marquée.
VI.
Général en chef de l'armée d'Italie. - L'émigré Moulin.
A peine uni à celle qu'il adorait, Napoléon partit de Paris pour
prendre le commandement en chef de l'armée d'Italie, compromise
par Schérer, général inhabile et mauvais administrateur. Quelques-
uns appelèrent ce commandement la dot de madame Beauharnais.
C'était le 21 mars 1790 ; cinq jours après, Bonaparte arrivait à Nice et
commençait l'exécution d'un plan de campagne dressé à l'avance et
avec soin. En passant la première revue des troupes, il prononça ces
paroles, qui tracent le portrait exact de l'armée d'Italie, paroles enre-
gistrées par l'histoire. - « Soldats ! vous êtes nus, mal nourris : on
nous doit beaucoup, on ne peut rien nous donner. Votre patience,
le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont admira-
bles, mais ils ne vous procurent aucune gloire. Je viens vous conduire
dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de gran-
des villes seront en notre pouvoir; et là vous aurez richesses, honneur
et gloire. Soldats d'Italie ! manqueriez-vous de courage ?» Le 8 avril
il écrivit au Directoire : «J'ai trouvé cette armée non-seulement dé-
nuée de tout, mais sans discipline, dans une insubordination perpé-
tuelle. Le mécontentement était tel que les malveillants s'en étaient
emparés : l'on avait formé une compagnie du Dauphin, et l'on chan-
tait des chansons contre-révolutionnaires... Soyez sûrs que la paix et
l'ordre s'y rétabliront Lorsque vous lirez cette lettre, nous nous
serons déjà battus. » Sa proclamation avait électrisé l'armée, sa lettre
rassura le Directoire. En effet, celle-ci prouvait la justesse de ses vues,
et dans celle-là éclatait au plus haut degré l'éloquence militaire.
Schérer s'était constamment tenu sur la défensive, et le baron de
Beaulieu, général autrichien, accoutumé à cette situation, temporisait
par calcul. Napoléon prit soudain l'offensive, et entra en Italie. Beau-
lieu quitta Milan pour aller au secours de Gênes, établit son quartier
général à Novi, et livra le 11 avril la bataille de Montcnotte, le 14
celle de Millésimo, et le 16 le combat de Dégo. Ce furent trois triom-
phes pour Napoléon, trois triomphes en cinq jours, et que partagèrent
Masséna, Lannes, Joubcrt, Augereau, Ménard, Laharpe et Rampon.
A Dégo seulement, les Français avaient fait prisonniers neuf mille
hommes, parmi lesquels un lieutenant général, trente colonels ou
lieutenants-colonels; ils avaient tué deux mille cinq cents hommes.
Quel plus magnifique début pour exciter l'enthousiasme de l'armée
d'Italie ! Quelle bonne nouvelle pour le Directoire ! Aussi Napoléon
s'empressa-t-il d'écrire, le 18, auPiémontais Colli. Ce général récla-
mait un parlementaire, émigré français, nommé Moulin, retenu à
Murseeo ; il menaçait d'user de représailles sur le chef de brigade Bar-
thélémy, prisonnier des Autrichiens. Dans la lettre de Bonaparte, on
lisait : ?-. a Monsieur, un émigré est un enfant parricide qu'aucun
caractère ne peut rendre sacré. L'on a manqué à l'honneur, aux égards
(lus au peuple français, lorsque l'on a envoyé M. Moulin pour parle-
menter. \ous connaissez les lois de la guerre, et je ne crois pas à la
représaille dont vous menacez M. le chef de brigade Barthélémy. Si,
contre toutes les lois de la guerre, vous vous permettiez un tel acte de
harharie, tous vos prisonniers m'en répondraient de suite avec la plus
cruelle vengeance ; car j'ai pour les officiers de votre nation l'estime
([uc l'on doit à de braves militaires. » Langage de vainqueur, de répu-
blicain aussi, énergique et noble, qui obtint les résultats que Napo-
léon en attendait.
Cependant l'arrière-garde ennemie a posé les armes; les Autri-
chiens et les Piémontais sont disjoints; Milan et Turin se présentent
mal défendus. Napoléon parvient sur les hauteurs de Montezemoto,
et de là il s'écrie en regardant et en montrant à ses soldats les cimes
neigeuses des montagnes : « Annibal a forcé les Alpes, nous, nous
les aurons tournées. » Puis il passe le Tanaro, enlève la redoute de
la Bicoque, prend Chérasque, qu'il fortifie, où un armistice est signé
le 28 avril. Déjà les forteresses de Coni, de Tortonc, de Ceva appar-
tiennent aux troupes républicaines. L'ennemi tremble; Beaulieu, le
septuagénaire, comprend qu'il est en face d'un jeune général, et que
les tactiques anciennes ne suffisent plus. L'armée française exalte son
ehef, qui veut à présent conquérir l'Italie. L'entreprise effraie sans
doute, car les soldats manquent d'artillerie, de cavalerie et surtout
de subsistances. Mais le génie sait parfois transformer les obstacles
en éléments dc succès. Napoléon, avec une proclamation modèle,
l'cconlorle les moins entreprenants. Comment résister à un général
toujours heureux dans ses audaces, lorsqu'il s'exprime ainsi : « Sol-
dais! vous avez en quinze jours remporté six victoires, pris vingt et
un drapeaux, cinquante-cinq pièces tic canon, plusieurs places fortes,
et conquis la partie la plus riche du Piémont; vous avez fait quinze
mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous
vous étiez jusqu'alors battus pour des rochers stériles, illustrés par
votre courage, mais inutiles à la patrie. Vous égalez aujourd'hui par
vos services l'armée conquérante de la Hollande et du Rhin. Dénués
de tout, vous avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles sans
canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans
souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les pha-
langes républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables
de souffrir ce que vous avez souffert ! La patrie reconnaissante vous
devra une partie de sa prospérité ; et si, vainqueurs de Toulon, vous
présageâtes l'immortelle campagne de 1795, vos victoires actuelles
en présagent une plus belle encore. Les deux armées qui naguère
vous attaquaient avec audace , fuient épouvantées devant vous; les
hommes pervers qui riaient de votre misère, se réjouissaient dans
leurs pensées des triomphes de vos ennemis, sont confondus et trem-
blants. Mais , soldats ! il ne faut pas vous le dissimuler, vous n'avez
rien fait puisqu'il vous reste encore à faire. Ni Turin, ni Milan ne
sont à vous ; les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore fou-
lées par les assassins de Basseville ! Vous étiez dénués de tout au
commencement de la campagne; vous êtes aujourd'hui abondamment
pourvus. Les magasins pris à vos ennemis sont nombreux; l'artillerie
de siège et de campagne est arrivée. Soldats ! la patrie a droit d'at-
tendre de vous de grandes choses. Justifierez-vous son attente ? Les
plus grands obstacles sont franchis sans doute ; mais vous avez encore
des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. En est-
il entre nous dont le courage s'amollisse ? En est-il qui préféreraient
retourner sur le sommet de l'Apennin et des Alpes, essuyer patiem-
ment les injures de cette soldatesque esclave? Non, il n'en est pas
parmi les vainqueurs de Montenotte, de Millésimo, de Dégo, de Mon-
dovi. Tous brûlent dc porter au loin la gloire du peuple français. Tous
veulent humilier ces rois orgueilleux qui osent méditer de nous don-
ner des fers. Tous veulent dicter une paix glorieuse , et qui indem-
nise la patrie des sacrifices immenses qu'elle a faits. Amis ! je vous
la promets cette conquête ; mais il est une condition qu'il faut que
vous juriez de remplir : c'est de respecter les peuples que vous dé-
livrez ; c'est de réprimer les pillages horribles auxquels se portent des
scélérats suscités par vos ennemis, sans cela vous ne seriez point les
libérateurs des peuples, vous en seriez les fléaux; vous ne seriez pas
l'honneur du peuple français, il vous désavouerait. Vos victoires,
votre courage, vos succès, le sang de nos frères morts aux combats,
tout serait perdu, même l'honneur et la gloire. Quant à moi et aux
généraux qui ont votre confiance, nous rougirions de commander à
une armée sans discipline, sans frein, qui ne connaîtrait de loi que
la force. Mais investi de l'autorité nationale, fort de la justice et par
la loi, je saurai faire respecter à ce petit nombre d'hommes sans cou-
rage, sans coeur, les lois de l'humanité et de l'honneur qu'ils foulent
aux pieds. Je ne souffrirai pas que des brigands souillent vos lau-
riers. Je ferai exécuter à la rigueur le règlement que j'ai fait mettre
à l'ordre, Les pillards seront impitoyablement fusillés ; déjà plusieurs
l'ont été. J'ai eu lieu de remarquer avec plaisir l'empressement avec
lequel les bons soldats de l'armée se sont portés à faire exécuter les
ordres.
» Peuples d'Italie ! l'armée française vient pour rompre vos chaînes :
le peuple français est l'ami de tous les peuples; venez avec confiance
au-devant d'elle. Vos propriétés, votre religion et vos usages seront
respectés. Nous faisons la guerre en ennemis généreux, et nous n'en
voulons qu'aux tyrans qui vous asservissent. »
Guerre de conquêtes, guerre de propagande : sous ces deux aspects
se présente la nouvelle campagne. On l'a dit, Bonaparte respire tout
entier dans cette admirable proclamation. Nous y reconnaissons déjà
l'homme d'Etat qui porte l'épée de grand capitaine.
VII.
Bataille de Lodi. - Arcole. - La 78» demi-brigade.
Les représentants du peuple à la Convention déclarèrent cinq fois
en six jours que l'armée d'Italie avait bien mérité de la patrie, et la
France manifesta partout son allégresse, lorsqu'elle apprit qu'une
paix très-avantageuse pour elle avait été signée le 15 mai avec le roi
de Sardaigue. Encore une victoire, et Napoléon devenait maître de
l'Italie. Paris jouissait des fruits de celte guerre, si heureuse en ses
commencements : vingt tableaux des premiers maîtres ornaient le
Musée national. On frappait une médaille en l'honneur du héros de
Montenotte, représenté avec une figure extrêmement maigre, avec
des cheveux plats. Au revers apparaissait la Victoire, volant sur les
Alpes, portant une branche de palmier, une couronne de lauriers et
une épéc nue.
Lodi fut ce triomphe attendu, qui devait ouvrir la Lombardic aux
troupes républicaines et continuer dignement l'entreprise. Après la
victoire de Lodi, vint le blocus de Mantouc. Par malheur, trente
mille Français ne pouvaient tenir toujours tèle à près de cent mille
ennemis. Napoléon demandait au Directoire des renforts promis, et
le Directoire n'envoyait aucun régiment. Etait-ce impossibilité ?
6 HISTOIRE DE NAPOLEON.
Etait-ce malveillance? On ne savait. Le général en chef redoubla
d'activité. Point de ruses guerrières qu'il n'imaginât; point de ma-
noeuvres hardies qu'il ne tentât; point de marches rapides qu'il n'en-
treprît pour diviser les corps d'armée ennemis; pour les battre l'un
après l'autre, à Salo, à Lonadb, principalement à Castiglione, où
Wurmser fut défait en personne, On appela Celte série de succès la
campagne des cinq jours. En cinq jours, Wurmser avait perdu soixante
et dix pièces de cahon de campagne, tolls ses caissons d'infanterie,
douze à quinze mille prisonniers, six mille tués ou blessés, et pres-
que toutes les troupes que i'eiinemi avait fait veilif des bords du
Rhin.
'faut de gloire acquise à nos armes attira vers nous les populations
de l'Italie. Malgré le haut sacerdoce de ce pays, la propagande révo-
lutionnaire y opérait des miracles. Les Piémontàis, les Lombardo-
Vénitiens, les Milanais surtout aimaient le drapeau de la République,
se régénéraient, se rendaient dignes de la liberté. Napoléon profita
de ces bonnes dispositions : ii fonda ati delà des Alpes les républi-
ques Transpadane et Cispadahe. La révolution française l'accompa-
gnait et devenait féconde avec lui.
Le 6 août 1796, combat à Peschiera; le 11, combat à la Corona;
le 24, combats à Borgo-Forte et à Goveriîàlo; le 3 septembre, com-
bat à SerravallC; le 4, à Roveredo; le !>, à Trente; le 7, à Covolo;
le 8, à Bassano ; le 12, à Cerca ; lé 13, à Legnago ; le 14, à Due Cas-
telli , et enfin le 15 , à Saint-Georges. Autant de jours, autant de
triomphes pour les Français. Seulement Wurmser était parvenu à se
jeter dans Mantoue, que Napaléon avait provisoirement débloquée
pour accomplir sa campagne de cinq jours. Le maréchal autrichien,
Alvinzi, avec soixante mille hommes, vint au secours de Mantoue, la
clef de l'Italie. Une bataille qui dura soixante-douze heures passa les
espérances de Napoléon, et détruisit celles de l'Autriche. A Aréole
<I7 novembre 179G ), le général en chef de l'armée française vit ses
grenadiers hésiter sous îe feu meurtrier des ennemis : il saiita à
terre, prit un drapeau, s'élança sttr le pont couvert de Cadavres, en
s'éeriant : « Soldats ! ii'ètcs-vous plus les braves de Lodi ? Suivez-
moi ! » AtigereaU imita Napoléon. Le gain de la bataille fut assuré.
Alvinzi rétrogradait, Davidovyich rentrait dans le Tyrol, et Wurmser
restait à Mantoue. Napoléon, de Vérone, écrivit alors uilc tendre
lettre à Joséphine , et termina ainsi : « Nous avons fait cinq mille
prisonniers et tué au moins six mille hommes aux ennemis. Adieit,
mon adorable Joséphine, pense à moi souvent. Si tu cessais d'aimer
ton Achille, ou si ton coeur se refroidissait pour lui, tu serais bien
affreuse, bien injuste; mais je suis sûr que tu seras toujours mon
amante, comme je serai toujours ton tendre ami. La mort, elle seule,
pourra rompre l'union que la sympathie, l'amour et le sentiment ont
formée. Donne-moi des nouvelles du petit ventre; mille et mille
baisers tendres et amoureux. »
Les Autrichiens devaient essayer de prendre leur revanche. Alvinzi
et Provera revinrent attaquer l'armée française. A Rivoli, Napoléon,
en deux jours, leur fit treize mille prisonniers, leur prit neuf pièces
de canon. Le combat de Saint-Georges, celui d'Anghiari épuisèrent
Provera. A Anghiari, un commandant dc hulans cria à un escadron
du 9e de dragons : - Rendez-vous ! - Si tu es brave , viens me
prendre, s'écria Duvivicr, chef d'escadron. Dragons et hulans firent
halte. Les chefs de l'une et l'autre nation combattirent seuls, corps
à corps; le commandant des hulans reçut deux coups de sabre. Puis
les troupes se chargèrent mutuellement et les hulans furent faits
prisonniers. Lutte pareille à celle des temps antiques. Au combat
de la Favorite, Provera, bloqué dans le faubourg de Saint-Georges,
laissa aux Français vingt pièces de canon, vit mettre à pied par eux
un remarquable régiment de hussards, celui de Iierdendy. Provera
offrit de capituler : Napoléon accepta. Oh enveloppa ausssi Wurmser
dans Mantoue, dont la reddition permettait de marcher sur Rome.
Tels étaient alors les sentiments des Français pour les Autrichiens,
que la 75e demi-brigade , à qui l'on demandait si elle voulait des
cartouches pour aller à l'ennemi, répondit : « Non; avec ces gens-là
il ne faut que des baïonnettes ! »
VIII.
Traité avec le pape. - Préliminaires de Léoben. - Les Vêpres vénitiennes.
- Les grades de Bonaparte.
Au commencement de février 1797, notre armée entrait sur le
territoire du pape : elle devait protéger la religion et le peuple.
Aucune résistance sérieuse ne s'opposa à sa marche de la part du
sainl.-siége. Le 19 février, un traité de paix conclu entre le pape et
le Directoire régla : 1° que le chef de la chrétienté renonçait à toutes
ses prétentions sur Avignon et le comtat Venaissin; 2° qu'il cédait
pour toujours à la République Bologne, Ferrare et la Romngne;
3° qu'il accordait à Napoléon les tableaux et statues demandés par
lui; 4° qu'il rétablissait l'école française des beaux-arts à Rome;
6° qu'il payerait une contribution de guerre de treize millions eu
argent ou en effets précieux. Le 22 , Pie VI avait donné à Bona-
parte le titre de son cher fils. Mais c'étaient là de simples paroles, et
le traité de Bologne ne tarda pas à être violé pat le pape. Avec chin
mille hommes Napoléon entra dans Rome, et tira vengeance de cette
indigne conduite.
La cour de Vienne crut le moment bien choisi pour réparer 1»
désastre des armées autrichiennes. L'arehidUC Charles, envoyé en
Italie, fit repasser la Brenta au général GuyeUx. Napoléon, lui aussj
reparut sur la Brenta, quand l'archiduc le croyait encore à Rome'
il méditait de pénétrer en Allemagne par la Carinlhie. Plusieurs
combats heureux, les prises de Feltre, de Cadore et de Bellune la
bataille de Tagliamenlo, livrée et gagnée le I (i mars, forcèrent l'ar-
chiduc Charles à une retraite pendant laquelle il essuya des défaites
journalières. Le 31 , Napoléon s'établissait à Glàgenfurt, capitale de
la Carinthic, après avoir déclaré aux habitants de cette province
qu'ils devaient voir des libérateurs; Won des ennemis, dans les Fran-
çais. Le 17 avril, un armistice fut conclu à Judelibttfg entre l'arclii-
duc Charles et le général Bonaparte. Ils s'étaieiit écrit réciproque,
nient. « Monsieur le général en chef, avait dit Bonaparte, les braves
militaires font la guerre et désirent la paix : celte guerre ne dure,
t-clle pas depuis six ans? Avons-nous assez tué de monde et causé
assez de madx à la triste hiimàililé ? Elle réclame dc tous côtés,
L'Europe, qui avait pris les armes contre la république française, les
a posées. "Noire nation reste seule, et cependant le saiig Va couler
plus que jamais. Cette sixième campagne s'annonce par des présages
sinistres; quelle qu'en soit l'issue, iiùiis tuerons de jlart el d'autre
quelques milliers d'hommes, et il faillira bien qttfc l'on finisse par
s'entendre, puisque toilt a Un tenue, lnêmc les passions humaines.»
- « Assurément, tout en faisant la guerre, avait répondu le prince
Charles, cl en suivant la vocation de l'honneur et (lu devoir, je dé-
sire ainsi que volts la paix pour le bonheur des peuples el de l'hu-
manité. Comme néanmoins dans le poste éminent qui m'est confié
il ne m'appartient pas dc discuter iii de terminer la querelle des na-
tions belligérantes, et que je ne suis m Uni, dc la part de S. M,
d'aucun pouvoir potir traiter, vous trouverez naturel, monsieur le
général en chef, que je n'entre là-dessus avec Votis dans aucune né-
gociation, et que j'attende des ordres supérieurs pour cet objet d'aussi
haute importance, et qui n'est pus foncièrement de mon ressort,
Quelles que soient, au reste, les chances futures dc la guerre ou lès
espérances de la paix, je vous prie de Vous persuader, monsieur le
général, de mon estime et de ma considération distinguée.» L'arehiduc
avait des arrière-pensées; il voulait profiter de l'armistice pour opé-
rer sa jonction avec un autre général autrichien. Napoléon ne se
mit pas si mal à propos dans l'embarras, et, après quelques affaires
assez vives, favorables aux Français, il empêcha la jonction qu'espé-
rait le prince Charles. On se battit encore.
La guerre s'allume avec une étincelle, et l'Océan ne suffit pas tou-
jours pour l'éteindre. L'ambition, la vengeance et l'orgueil, Une fois
mis enjeu, s'arrêtent difficilement, elles traités servent peu contre
leurs violences. Mais l'empereur d'Autriche ne pouvait s'empêcher
d'accorder quelque répit aiix malheurs de son pays, et le 29 germi-
nal an V, les préliminaires de paix se signèrent à Léoben. Napoléon
dit aux plénipotentiaires autrichiens : « Voire gouvernement a clivdyii
contre moi quatre armées sans généraux, et cette fois un général sans
armée. » Les commissaires lui montrèrent l'en-lêle du projet dc
traité. L'Autriche y reconnaissait la République française. « Effacez!
exclama Napoléon : l'existence de la République est aussi visible (pic
le soleil; un pareil article ne pourrait, convenir qu'à des aveugles."
On signa donc les préliminaires d'Une paix européenne qui semblait
très-prochaine. A quoi bon ? Ici se concluaient les traités, là s'ou-
bliaient les promesses solennelles. Malgré la convention de Léoben,
un complot odieux était tramé par les nobles vénitiens, dévolu 1! à
l'Autriche, et par les sicaires du haut sacerdoce italien. Les peuples
riverains de l'Adriatique se soulevèrent, el, pendant les fêtes (lePâ-
ques, un grand nombre de Français périrent égorgés à Vérone. Mori
aux Jacobins ! criaient ceux qui commandaient et ceux qui exécutaient ,
le massacre. Napoléon, à la nouvelle de ces événements, bondit ils ]
furetir. Il eut soif dé venger les victimes, d'apaiser la révolte des i
Véronais, de faire expier aux assassins leurs Vêpres vénitiennes. Son !
ancien camarade Bourrienne, devenu son secrétaire particulier, avait j
failli être compris.dans cette moisson sanglante. Arrivé près de Ma- ]
poléon, il voyait encore le fer des massacreurs. « Sois tranquille, dit
le général, ces coquins-là me le payeront. Leur république a vécu.»
11 en écrivit au Directoire. Il brûlait « d'effacer le nom vénitien dc ,
dessus la surface du globe, de détruire le gouvernement féroce cl
sanguinaire de Venise. » Il requit le ministre de France près la ré-
publique de sortir de la ville; il ordonna aux différents généraux de
division de traiter les troupes vénitiennes en ennemies et de fiire :
abattre le lion ailé de saint, Marc dans toutes les villes de la terre :
ferme. Enfin comme les députés vénitiens essayaient, de le câliner eu .
lui proposant une indemnité pécuniaire, Bonaparte, tel qu'un Ro- \
main antique, refusa net. «Vous m'offririez, s'écria-t-il, tous les
trésors du Pérou; vous couvririez d'or voire territoire entier, '\'K ?
vous ne pourriez racheter le sang français qui a été répandu par'» :
trahison. » La guerre fut déclarée à la république dc Venise. Point ]
de composition avec les traîtres ! Aucune pilié pour des assassins !
L'aristocratique grand conseil de Venise, effrayé, abdiqua son ;
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 7
pouvoir. Le peuple, recouvrant sa souveraineté, établit une autorité
municipale, cl le 16 mai le drapeau tricolore flotta sur la place Sainl-
jUurc. La démocratie triompha ci ftil dirigée par l'avocat Dandolo.
«Bon Dieu! disait Napoléon, que les hommes sont rares! il y a en
Italie dix-huit millions d'hommes, el j'en trouve à peine deux, Dan-
dolo et Melzi. » Peu à peu le gouvernement vénitien s'organisa, et la
, France compta une amie de plus.
A Paris, le Directoire prenait ombrage 4es succès de Bonaparte.
jVou-seulement il n'envoyait bas cil Italie les renforts nécessaires,
mais il donnait au général en éhef des nouvelles sans consistance,
lui annonçait, par exemple; que Hoche et Mdrcau ne passeraient
pas le Rhin, lorsque; quelques jotlrS aprèss ce passage élait effectué.
Napoléon devina les directeurs. Us l'avaient empêché de conquérir
Vieillie, et la jalousie sottie dictait leur conduite. Fatigué par les
lenteurs de la diplomatie atitrichieiliic s dégoûté devoir ses plans sans
cesse traversés par la duplicité dû DlrebtdirBj le vainqueur d'Arcolc
menaça de quitter le coiltma'iitleiltèlit de l'urinée d'Italie. Il en résulta
d'une part un accroissement de jalousie, et dc l'autre un redouble-
ment de fierté et d'ambition^
Les royalistes, notamment lés mehibtfcs dit club de Cliclvy, ne man-
quaient pas d'arnier la ealointiie contre Napoléon. Journaux, pam-
phlets, brochures, l'accusaient d'avoir excité, par des manoeuvres
souterraines, les pâques Vénitiennes, d'avoir violé le droit des gens
en frappant le gouvernement dé Venise. Pour répondre à ces accu-
sations, il fit circuler parmi ses soldats Une noie anonyme qui réta-
blissait les faits dans toute leur exactitude, et il réitéra sa demande
de démission, « ayant, dlsalt-il, besoin de vivre tranquille, si les
poignards de Clichy voulaient lu laisser vivre, et étant peu propre
aux négociations. »
L'aptitude pour les affaires diplomatiques ne lui manquait pas,
mais la patience. Il aimait les prompts dénoûments, et la cour dc
tienne traînait toujours les choses en longueur. La conférence qui,
selon lui, devait être la dernière, et dans laquelle il proposa aux
plénipotentiaires son ultimatum qui ne fut pas accepté, le mit telle-
ment en colère qu'il s'écria : « Vous voulez la guerre? eh bien ! vous
l'aurez. » 31. de Cobentzel, le plus habile représentant de l'Autriche,
tenait en ce moment dans ses mains un très-beau cabaret de porce-
laine que lui avait donné Catherine IL Napoléon saisit ce cabaret et
le brisa en mille morceaux sur le plancher. «Voyez, dit-il encore;
cb bien! telle sera votre monarchie autrichienne avant trois mois; je
vous le promets. » Et il quitta la salle. M. de Cobentzel demeura
pétrifié; mais M. de Gallo, autre diplomate plein de sang-froid,
s'empressa de courir après le général français jusqu'à sa voiture.
La brusquerie de Napoléon lui réussit : on termina les conférences.
Certains hommes continuaient de calomnier celui qui osait les
plus gigantesques entreprises pour faire face aux royalistes et aux
étrangers. 11 élait perpétuellement en butte aux outrages des uns et
îles autres. Indigné, il conçut un moment le projet de marcher sur
Paris avec vingt-cinq mille soldats. Piehegru avait trahi la républi-
que, et il dirigeait la majorité des conseils opposée au Directoire,
Une adresse de l'armée d'Italie parla ainsi à cette majorité coupable :
«la rouie de Paris offre-t-clle plus d'obstacles que celle de Menue?
non; elle nous sera ouverte par les républicains restés fidèles à la
liberté. Réunis, nous la défendrons, et nos ennemis auront vécu.
Des hommes couverts d'ignominie, avides de vengeances, saturés de
crimes, s'agitent cl complotent au milieu dc Paris, quand nous avons
triomphe aux portes dc Vienne.... Vous qui avez fait du mépris, de
l'infamie, de l'outrage cl dc la mort, le partage des défenseurs de la
république, tremblez! dc l'Adige au Rhin el à la Seine il n'y a qu'un
pas; tremblez! vos iniquités sont comptées, et le prix est au bout de
nos baïonnettes. » A celle adresse, portée par Augereaii, succéda
lu défaite des Clichiens. Le 18 fructidor an V (4 septembre 1797) une
conspiration tentée contre la République échoua. Par cet événement
Napoléon fut débarrassé des royalistes, mais non de la jalousie des
directeurs, qui accréditèrent dans Paris un bruit mensonger : ils pré-
leiiilirent que l'opinion du général en chef de l'armée d'Italie était
douteuse sur la journée du 18 fructidor. Cela passait les bornes :
Napoléon offrit, encore sa démission. Le Directoire s'excusa encore
auprès de lui, le priant de considérer que, au moment où les con-
spirateurs royaux empoisonnaient le pacificateur de la Vendée, le
verlneux Hoche (16 septembre 1797), le vainqueur de Lodi ne pou-
vait priver la patrie des bienfaits de son génie. Ces explications sufli-
!'eul; le guerrier mécontent, les accepta. Il avait d'ailleurs rempli
son but; il avait parlé en César, mis à la raison les faiseurs de phrases.
Dès ce jour, ministres cl directeurs correspondirent avec lui, l'en-
tretinrent des plus graves questions de la politique intérieure et
extérieure. Le moment approchait où, enhardi par ses victoires, il
siibsliiucrnit sa personnalité aux principes républicains, si souvent
professés par lui. Dès ce jour l'intrigant par excellence, Talleyrand-
1 erigord, vit en Napoléon un astre radieux à son aurore, et il se
disposa à l'encenser. Le plus renommé des généraux Cl le chef des
cnnsi il u riuimels, des diplomal.es, s'écrivirent, des lettres confiden-
tielles. Tallcyrand faisait l'ardent révolutionnaire; quant à Bona-
parte, il agissait en dielateur, et signait le traité de Campo-Formio
(Il octobre 1797) un peu malgré ies ordres du pouvoir exécutif, en
s'éerianl : « Le Directoire et les avocats diront ce qu'ils voudront. »
Par la paix de Campo-Formio, Lafayette, Lalour-Maubourg et Bu-
reau de Puzy, détenus dans les prisons d'Olmulz, recouvrèrent la
liberté.
Bonaparte, à cette époque, avait acquis une popularité extraordi-
naire dans l'armée. On le promut à différents grades. On le nomma
simple soldat après Dego, petit caporal après Lodi, sergent après Cas-
tiglione. Le surnom de petit caporal seul lui est resté jusqu'à nos
jours. Celte popularité militaire l'avait rendu plus personnel que ja-
mais, Un peu méditatif, et les gens que sa gloire n'aveuglait pus se
prirent à réfléchir sitr ces paroles qu'il prononça encore au traité de
Campo-Formio : « Le peuple français est maître chez lui : il a fait une
république, peut-être demain fera-t-il une aristocratie, après-demain
une monarchie; c'est son droit imprescriptible; la forme de son gou-
vernement n'est qu'une affaire de loi intérieure. » Napoléon ne dit
rien de l'Empire. Et cependant, après la vengeance exemplaire qu'il
avait tirée des pâques vénitiennes, son camp ressemblait au palais
d'un monarque. Ses soldats parlaient avec orgueil dc la cour de Milan,
et Joséphine, se plaisanta étaler un faste triomphal a Ut yeux des
peuples italiens, faisait l'apprentissage de ses grilndcurs futures. Si
Bonaparte restait: simple de sa personne, conlillC Un soldatj sii femme
jouait déjà à la majesté.
IX.
Bonaparte à Paris. - Attentat contre sa personne.
Des courses à travers les provinces qu'il avait, conquises, un voyage
triomphal de Genève à Bille, une courte apparilion à Rlisladt, où,
par ordre, il devait présider la légation française, tels furenl les
actes de Napoléon avant qhe le Directoire le rappelât à Paris.
Il n'était pas homme à s'endormir au milieu de ses succès, il cher-
chait: à en reeueilir le fruit, Sa campagne d'Italie avait exalté son
imagination ; il n'était pas fâché de venir à Paris pottr savoir Comment
allaient les affaires politiques et pour éprouver le Dll'bdtdlre, dont
il s'était déclaré hautement le partisan jusqu'à ce qu'il S'en déclarât
le protecteur et le maître. Clltteun le jlUjeaitindispeiisabtc iittx grandes
entreprises. Il avait été nommé général en chef de l'ckt'tnée d'Angle-
terre, et remplacé en Italie jMr Desaix, devenu sou liliii tlcjtUis Léo-
ben. Il avait quitté Milan le 15 novembre et il était descendu incognito
le 5 décembre dans la rue Chanlereine, qui, soudainement, fut ap-
pelée rue de la Victoire. L'enthousiasme était universel. Le comité du
conseil des Cinq-Cents voulait donner à Bonaparte le domaine de
Chambord avec un des plus beaux hôtels de Paris. Les directeurs,
que le héros de l'Italie appelait dédaigneusement les cinq rois à
terme, cachèrent leur dépit et préparèrent une fêle solennelle poul-
ie 10 courant (10 décembre 1797).
Au palais du Luxembourg', en présence dc tous les ambassadeurs
et ministres plénipotentiaires, eut lieu la réception du général Bo-
naparte. Au centre de la cour du palais on avait élevé un autel à la
Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l'Egalité et de la Paix.
Dans un vaste amphithéâtre étaient placées les autorités constituées.
Au-dessus des cinq directeurs flottaient les drapeaux Conquis eu
Italie. Partout des faisceaux d'armes et des trophées, et à tout instant
les cris de vive la République! vive Bonaparte! vive la grande na-
tion! Force discours complimenteurs, avec des réserves adroites, des
reproches déguisés, des craintes exprimées de part et d'autre. Les
directeurs donnèrent l'accolade à Napoléon, et le peuple entier l'ap-
pela le libérateur de l'Italie, le pacificateur du continent. Les élèves
du Conservatoire exécutèrent une symphonie, suivie du Chant du
retour, paroles dc Chénier, musique de Méhul. En voici le refrain :
Tu fus longtemps l'effroi, sois l'amour de la terre,
0 République des Français 1
Que le chant des plaisirs succède aux cris de guerre :
La victoire a conquis la paix.
On avait oublié le mitrailleur de vendémiaire.
Le soir, il se donna un dîner magnifique en l'honneur de Bona-
parte, puis un bal. Dix jours après, le corps législatif célébra une
fête dans la galerie du Muséum, où avait été dressée une table de
huit cents couverts. Les conseils présentèrent deux drapeaux d'hon-
neur à l'armée d'Italie, et bientôt l'Institut admit Napoléon à la place
dc Carnot, proscrit au 18 fructidor, ce qui lui fit adresser ce qua-
train flatteur :
Collègues amants de la gloire,
Bonaparte en est le soutien;
Pour votre mécanicien,
Prenez celui de la Victoire.
Aussitôt qu'il paraissait dans un théâtre, le parterre et les loges le
demandaient à grands cris. Cela le gênait, même à ce point qu'il dit
un jour : « Si j'avais su que les loges fussent ainsi découvertes, je ne
serais pas venu.» Il voulut voir un opéra-comique très-suivi, jouô
8 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
par madame Saint-Aubin et Elleviou. 11 en demanda une représen-
tation, si cela élait possible. Le directeur, aussi adroit que le général
avait été modeste, répondit: «Rien n'est impossible pour le vain-
queur de l'Italie, qui depuis longtemps a fait rayer ce mot du dic-
tionnaire. » Napoléon refusa une représentation solennelle offerte par
l'administration de l'Opéra; il n'alla plus au spectacle qu'en loge
grillée. Il ne s'enivrait pas trop de popularité. Qui sait? peut-être
prévoyait-il déjà qu'avant peu elle, lui échapperait. Des complots se
formaient contre sa personne. Une femme envoya un individu pour
le prévenir qu'on projetait son empoisonnement. L'individu fut ar-
rêté et conduit chez la révélatrice, que l'on trouva assassinée.
Bonaparte et mademoiselle du Colombier.
Mille gravures reproduisirent des scènes guerrières, des allégories,
des caricatures contre l'Allemagne. L'une d'elles retraça le triomphe
des armées françaises. Des généraux de la République', notamment
Bonaparte, déchiraient à belles mains la carte de l'Europe. Le pein-
tre David, qui se targuait de démocratie, offrit son pinceau au gé-
néral qui déjà se posait en César. Il voulut le représenter à cheval,
au pont d'Arcole ou de Lodi. - « Non, exclama Bonaparte, j'y ser-
vais avec toute l'armée; représentez-moi sur un cheval fougueux. »
David exécuta plus tard cette idée. U peignit Napoléon gravissant au
galop de son coursier la cime des Alpes. Ce tableau, production assez
médiocre, fit époque dans la vie du peintre, qui, à partir de ce mo-
ment, fut constamment favorisé de la bienveillance de Bonaparte
premier consul ou empereur.
X.
Expédition d'Egypte. - Les Pyramides - Alexandrie. - Aboukir.
Toutes ces démonstrations particulières ou publiques ne satisfai-
saient point, au fond, le Directoire, et, de son côté, Napoléon re-
doutait l'inaction, cause ordinaire de perte pour un homme populaire.
On résolut d'éloigner les généraux incommodes. Bernadotte, regardé
comme une mauvaise tête, comme un Brutus nouveau, fut nommé
ambassadeur à Vienne; Bonaparte, chargé d'ordres secrets, se rendit
à Toulon, où une flotte considérable se rassemblait. On envoyait ce
dernier en Egypte, espérant que l'Egypte l'ensevelirait dans ses sa-
bles. La flotte comptait trente et une voiles de guerre, cent quarante
bâtiments de transport, et dix-neuf mille hommes de troupes, ayant
pour généraux l'élite des années, Bonaparte, chef de l'expédition;
Kléber, Berthier, Desaix, Davoust, Caffarelli, Lanncs, Murât, Junot
Leelerc, Rampon, etc. Une compagnie de savants suivait l'armée et
se composait, entre autres, de Berlhollct, Desgenettes, Larrey,
Tliouin, Geoffroy, Delille, Champy, Conté, Fourrier, Mongc, Gi-
rard, Costaz, Redouté, Lapeyre el Denon. L'amiral Bruey's com-
mandait la Hotte et était escorté des contre-amiraux Villeneuve
Duchayla, Decrès et Gantheaume. Bonaparte aspirait tant à de noul
velles expéditions, que, retenu à Paris par les lenteurs du pouvoir
exécutif, il ne put contenir ses ressentiments, et exigea impérieuse-
ment son départ. Aussi, dans un entretien qu'il eut au Luxembourg
il menaça de donner sa démission si les tergiversations du Directoire
ne cessaient pas. Le directeur Rewbel, lui présentant une plume
répondit froidement: «'Signez-la, cette démission, général. «L'im-
patient se calma, et les difficultés s'aplanirent.
En s'embarquant à Toulon, Bonaparte fit cette proclamation :
« Soldats ! vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre : vous avez
fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges, il vous reste à
faire la guerre maritime. Les légions romaines, que vous avez quel-
quefois imitées, mais point encore égalées, combattaient Cartilage
tour à tour sur cette mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les
abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, pa-
tientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles. Sol-
dats ! l'Europe a les yeux sur vous. Vous avez de grandes destinées
à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre.
Vous ferez plus que vous n'avez fait pour la prospérité de la patrie
le bonheur des hommes et votre propre gloire. Soldais, matelots
fantassins, canonniers, soyez unis; souvenez-vous que le jour d'une
bataille vous avez tous besoin les uns des autres. Matelots, vous avez
été jusqu'ici négligés; aujourd'hui, la plus grande sollicitude delà
République est pour vous. Vous serez dignes de l'armée dont vous
faites partie. Le génie de la liberté, qui a rendu dès sa naissance la
République l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des
contrées les plus lointaines. » Le jour de son arrivée à Toulon, le
général avait dit : « Je promets à chaque soldat qu'au retour de cette
expédition il possédera de quoi acheter six arpents de terre. »
Certes, le Directoire avait eu tort de remettre Bonaparte à la lète
d'une armée; s'il voulait le perdre, il n'avait peut-être qu'à en faire
prématurément un homme politique. Qu'arriva-t-il, le héros de
l'Italie devint aussi le héros de l'Egypte. La France eut les yeux sur
lui. Chemin faisant, il prit l'île de Malte, et soumit l'ordre des che-
valiers à une capitulation honteuse.
Le petit caporal glorifiait ainsi sa route à travers les flots de la
Méditerranée. Débarqué à Aboukir, il ordonna à ses soldats de res-
pecter la religion de Mahomet, pour ne pas exaspérer les infidèles.
« Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur
premier article de foi est celui-ci : Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et
Mahomet est son prophète. Ne les contredites pas; agissez avec eux
comme vous] avez agi avec les juifs, avec les Italiens; ayez des égards
pour leurs muftis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les
rabbins et les évêques. »
Le lendemain de son débarquement, Bonaparte prend la ville
d Alexandrie, dont il confie le commandement à Kléber. A la bataille
des Pyramides, il s'écrie, inspiré comme le prophète : « Soldats! son-
gez que du haut de ces monuments quarante siècles vous contem-
plent! » Il remporte une victoire signalée, qui le conduit aux portes
du Caire. A Aboukir, il se montre supérieur à sa mauvaise fortune;
et apprenant le désastre de la flotte, il dit à son année : « Eh bien!
il faut 1-ester ici ou en sortir grands comme les anciens ! » Le Caire
s'est révolté; il lui impose silence par son adroite politique, en acco-
lant son nom à celui de Mahomet. Il assiste à la fêle du départ de la
caravane du Caire pour la Mecque, et veut que les Egyptiens parti-
cipent à la fête de la fondation de la République. Puis il crée l'In-
stitut d'Egypte, dont il est le président.
Nos succès en Egypte étaient tels que la Porte Ottomane, dans
l'intérêt de l'islamisme et par suite de traités antérieurs avec la
Russie et l'Angleterre, avait déclaré la guerre à la France. En ou-
tre, l'Egypte avait été inondée d'exemplaires d'un manifeste publié
par le Grand Seigneur, et où on lisait ces phrases propres à soulever
les vaincus contre les vainqueurs : « O vous, défenseurs de l'isla-
misme! ô vous, héros prolecteurs de la foi! ô vous, adorateurs d'un
seul Dieu! qui croyez à la mission de Mahomet, fils d'Abder-Allali,
réunissez-vous et marchez au combat sous la protection du Très-Haut!
Grâce au ciel, vos sabres sont tranchants, vos flèches sont aiguës,
vos lances sont perçantes, vos canons ressemblent à la foudre! Dans
peu, des troupes aussi nombreuses que redoutables s'avanceront par
terre., en même temps que des vaisseaux aussi hauts que des monta-
gnes couvriront la surface des mers... Il vous est, s'il plaît à Dieu,
réservé de présider à leur entière destruction. Comme la poussière
que les vents dispersent, il ne restera plus aucun vestige de ces infi-
dèles, car la promesse de Dieu est formelle : L'espoir du méchant
sera trompé, et les méchants périront. Gloire au Seigneur des
mondes ! »
La campagne d'Egypte échappait donc aux prévisions du Directoire.
Non-seulement Bonaparte y consolidait sa réputation de général, mais
celte guerre avait agrandi le cercle de la coalition contre la France.
De tous les côlés les ennemis se levaient; dans un temps donné, le
bras du pelit caporal devait être nécessaire au salut du pays.
Louis XVIII avait associé l'empereur de Russie à ses intérêts, et
le malheureux combat naval d'Aboukir, où la flotte française avait
été détruite par Nelson le 1er août 1798, avait persuadé à l'Angle-
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 9
terre qu'il suffisait d'un bon coup de collier pour mettre la France à
la raison. Toutes les âpres inimitiés séculaires existantes entre les
deux peuples s'étaient ravivées. Des agents anglais parcouraient la
France; pour les arrêter, le Directoire avait été autorisé à faire des
visites domiciliaires. Une alliance fut conclue au milieu du mois de
décembre entre l'Angleterre et la Russie contre la France. La Prusse
seule restait neutre. Pour nous, nos victoires se continuaient en
'Italie et en Egypte, - presque inutiles en Egypte, mais fructueuses
en Italie.
XI.
Barras protecteur de Bonaparte. - Le Caire.
Tranquilles après le départ de Bonaparte pour l'Egypte, les direc-
teurs ne pensèrent plus à lui. Treilhard avait succédé,, dans la chaise
Journée du 20 juin 1792.
directoriale, à François de Neufchâteau. Lorsque vint l'époque des
élections de quatre cent trente-sept députés au corps législatif, le
gouvernement comprit que son influence était pour ainsi dire nuilc.
Les choix s'étaient fixés en général sur des démocrates. Il en prit de
l'ombrage et il annula la plupart des élections, déclarant qu'il y en
aurait de nouvelles en l'an VII (1799). La démocratie lui faisaitjpeur.
Barras, le grand homme du Directoire, fut'Jen butte à l'animad-
version publique, tant à cause de ses orgies et de ses prodigalités,
(lue pour ses mines démocratiques, lui vicomte et né d'une famille
si ancienne, qu'on disait proverbialement dans son pays : « Noble
comme les Barras, aussi anciens que les rochers de Provence , » lui,
hère d'un émigré appartenant à l'armée de Condé. Comme tous les
liommes à double face, il était doublement accusé. Les républicains
voyaient en lui un aristocrate, et les royalistes un roi bourreau ayant
pour sceau une guillotine.
Voilà comme on plaisantait sur le protecteur du général Bonaparte,
nu moment où le protégé gagnait de nouveaux titres à l'admiration
générale. L'assassinat des plénipotentiaires français au congrès de Ras-
lad t acheva de dépopulariser les directeurs au profit du petit caporal.
Celui-ci avait bien les yeux sur la France. Les lauriers d'El-Arich
(15 lévrier 1799) et dc Gazah l'avaient fait considérer par les mahométans
comme un ange exterminateur. Sa conduite à Jaffa, pendant une peste
épouvantable, leur avait fait croire en lui comme en un prophète.
La bataille du mont Thabor (lC avril) leur rappelait les combats des
croisades. Bonaparte était rentré triomphalement au Caire par la
porte de la Victoire, et il s'était complètement donné des airs d'inspiré
par la proclamation suivante : « Il est arrivé au Caire, le bien gardé,
le chef de l'armée française, le général Bonaparte, qui aime la reli-
iS'on de Mahomet.... Il est entré au Caire par la porte de la Victoire.
Ce jour est un grand jour; on n'en a jamais vu de pareil... Il fut à
Gazah et à Jaffa; il a protégé les habitants de Gazah; mais ceux de
Jaffa, égarés, n'ayant voulu se rendre, il les livra tous, dans sa co-
lère, au pillage et à la mort. Il a détruit tous les remparts et fait
périr tout ce qui s'y trouvait. Il se trouva à Jaffa environ cinq mille
hommes des troupes de Diésar; il les a tous détruits. » A la bataille
d'Aboukir (25 juillet 1799), avec neuf mille combattants, il a culbuté
dix mille Turcs, à l'endroit même où, une année auparavant, la flotte
républicaine a été détruite. R a repris le fort d'Aboukir, en extermi-
nant les cinq mille Turcs qui s'y sont réfugiés. Que va-t-il faire? res-
tera-t-il dans son exil? repassera-t-il la Méditerranée? voudra-t-il
s'occuper des affaires d'Etat? Relisons les paroles qu'il a adressées à
ses soldats le 31 juillet : « Soldats! le nom d'Aboukir avait paru
funeste à tout Français; la journée du 7 thermidor (25 juillet) l'a
rendu glorieux. La victoire que l'armée vient de remporter accélère
son retour en France. Nous avons conquis Mayence et la limite du
Rhin-en investissant une partie de l'Allemagne; nous venons de re-
conquérir aujourd'hui nos établissements aux Indes et ceux de nos
alliés. Par une seule opération, nous avons remis dans les mains du
gouvernement le pouvoir d'obliger l'Angleterre, malgré ses triom-
phes maritimes, à une paix glorieuse pour la République. » Comme
ou voit bien que Bonaparte n'a pas perdu l'esprit de retour en France !
XII.
Retour en France. - Joie des Parisiens.
Bientôt l'Egypte n'offrit plus au vainqueur des Pyramides l'attrait
qu'elle lui avait offert dans les premiers temps de ia guerre. On y
avait improvisé une civilisation dont les peuples ne comprenaient pas
les bienfaits. Des révoltes se succédèrent, et Bonaparte craignit de
voir s'éclipser sa gloire. Il n'avait plus rien à acquérir en Orient. En
Siège de Toulon.
Europe,.en France, c'était autre chose. Aussi bien avait-il reçu des
gouvernants français un message ainsi conçu : « Les efforts extraordi-
naires, citoyen général, que l'Autriche et la Russie viennent de dé-
ployer, la tournure sérieuse et presque alarmante que la guerre a
prise, exigent que la République concentre ses forces. Le Directoire
vient en conséquence d'ordonner à l'amiral commandant la flotte
française d'employer tous les moyens qui sont en son pouvoir pour
se rendre maître de la Méditerranée, et pour se porter en Egypte, à
l'effet d'en ramener l'armée que vous commandez. Il est chargé de
s'entendre avec vous sur les moyens à prendre pour l'embarquement
et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous pouvez avec
sécurité laisser en Egypte une partie de vos forces, et le Directoire
10 HISTOIRE DE NAPOLEON.
voiis autorise dans ce cas à en confier le commandement à qui vous
jugerez convenable. Le Directoire vous verrait avec plaisir à la tête
des armées républicaines, qtie vous avez jusqu'à présent si glorieu-
sement commandées. » Oii allait au-devant des voeux de Bonaparte,
qui avait écrit peu de temps auparavant à son frère Joseph : « Je
pense être en France dans deux mois; fais cii sorte que j'aie tilie cam-
pagne à mon arrivée, soit près de Paris ou eh Bourgogne : je compte
y passer l'hiver. »
Il ne se fit. donc pas dire deux fois dé revenir, qu'on nous pardonne
cette expression. Il nomma le brave et intelligent Kléber comman-
dant en chef de l'armée d'Egypte il sa place, et adressa à l'armée cette
proclamation : « Soldats! des nouvelles d'Europe m'oiit décidé à
partir pour là France; je laisse le COittinamlemelit de l'armée à Klé-
ber; I'arinée aura bientôt dc iiiès nouvelles. Je ne puis en dire da-
vantage; il ili'eii coûte de quitter des soldats auxquels je suis le plus
attaché; inàis ce ne sera que momentanément, et le général que je
vous laisse a la confiance du gouvernement et la mienne. » Les géné-
raux Bei'thicr, Murât, Lalincs, Marmoht, Andréossy et les savaiits
Denon, Mohge et Berthollet, parlaient avec lui. Il traversa la Mé-
diterranée au milieu des vaisseaux ennemis. Une corvette anglaise
s'aperçut de son départ. Comme on la remarquait avec inquiétude :
« Ne craignez rien, s'écria Bonaparte, nous arriverons, la fortune
ne nous a jamais abandonnés; nous arriverons malgré les Anglais. »
Quand il débarqua à Fréjus, nos armées avaient repris l'avantage; le
général Brune avait gagné les batailles de Bcrghen et de Kastricou ;
Lccourhc avait repoussé Suwarow, qui voulait passer le Saint-Go-
thard pour venir en France; ctMasséna, pour venger Joubert, avait
forcé le général -russe à une retraite précipitée. Néanmoins, à la nou-
velle du débarquement de Bonaparte, les Parisiens firent éclater une
joie excessive, comme s'ils eussent vu arriver un sauveur. Dans l'un
des conseils, un député s'écria avec enthousiasme : « C'est aujour-
d'hui qu'il faut faire retentir le chant des victoires; c'est aujourd'hui
qu'il faut parer dc.fleurs la statue de la liberté; peuple français, c'est
aujourd'hui ta fêle; tes guerriers ont triomphé de toutes parts, el le
héros dont la gloire est inséparable de ton indépendance et dc ta
grandeur vient de toucher le sol de la République. » Un autre député
mourut, dit-on, des suites de sa joie.
Deux jours après (le 1G octobre 1799), Bonaparte entrait dans Paris.
Il était vêtu à l'orientale : redingote grise, sabre de mameluk sus-
pendu à un cordon de soie. Lyon l'avait fêté à son passage, et on y
avait joué une petite pièce de circonstance, intitulée le Héros de re-
tour. Paris ne voulut pas rester en arrière. Bonaparte se rendit dès
l'abord au Directoire, où on ne l'accueillit que médiocrement, oii on
l'honora d'une accolade fraternelle, donnée et reçue très-peu frater-
nellement. Mais le public avait tant d'admiration polir lui, que le
gouvernement, sous peine de déplaire à toute la France, dut fêler
l'arrivée du petit caporal. Le président du Directoire l'iiivita à dîner.
Bonaparte eut une entrevue avec Moreati, qui se trouvait aussi à
Paris, et lui fit quelques présents, pour lui montrer combien il dé-
sirait conquérir son amitié. Le 15 brumaire (Ci novembre), on donna
une fête aux deux grands généraux. Le corps législatif cherchait ainsi
à diviser l'attention publique entre Moreau et Bonaparte. Presque
tous les députés voulurent assister à cCltefêtc, Uiie table de sept cent
cinquante couverts fut dressée dans le Temple de là Victoire (église
Saint-Siilpice), magnifiquement décoré de drapeaux à l'intérieur.
Toutefois, le banquet n'eut point d'eiitraili; La musique seule fit les
frais de la cérémonie. Les convives étaient inquiets et silencieux.
Bonaparte, dit-on, ne mangea qu'une pomme et proposa, d'une
façon assez dédaigneuse, un toast à l'union de tous les Français.
MoreaU proposa froidement celui-ci : A tous les fidèles alliés de la
République.
Bonaparte, en arrivant, chercha à devenir membre du Directoire,
et n'épargna rien pour cela. Il mit de son côté Gohier et Moulins, na-
tures tellement conciliantes, qu'elles tombaient dans l'optimisme. 11
leur disait, en leur parlant de Sieyès : « Il faut absolument vous
défaire de ce prêtre... Je nie flatte que si j'étais à la place de Sieyès,
le Directoire retrouverait à la fois et la force et la confiance dont il
a besoin. » Il appelait Barras, son ancien protecteur, le chef des pour-
ris, sans doute pour ne pas se compromettre en soutenant un homme
dépopularisé. Quant à Rogcr-Ducos, la planète de Sieyès, il n'en parlait
pas. En cette circonstance, Fouché servait le Directoire; et Talley-
rand-Périgord, Napoléon. Lucien Bonaparte, récemment nommé pré-
sident du conseil des Cinq-Cents, gardait bien encore des principes
républicains, mais il avait la main forcée. Quel républicanisme, d'ail-
leurs, que celui des hommes de 1798 !
XIII.
Journée du 18 brumaire. - Le conseil des Anciens.
Dissoudre le Directoire, dont il ne pouvait pas faire parlie, malgré
ses efforts constants, et à cause des divisions mêmes de ce gouverne-
ment, tel devint bientôt le but unique de Napoléon. Il conspira et
voua à la constitution de l'an III (constitution de 1795) une haine sans
égale. Les républicains étaient à ses yeux des hommes sans avenir et
avec lesquels il lui serait « impossible de s'emparer de l'autorité, de
rendre à la France ses jours de gloire. » 11 voulait d'abord pour iuj
le titre de généralissime. Lucien déchirait, dans l'oCcâfeiori, »i\t
« soi! frère le général répondait de tout. » Alors Une partie du con-
seil des Anciens, contraire ati Directoire, se rassembla chez Lehïef.
cier, son président. Chacun SE demandait : Que va-t-ii se passer?
Biais le peuple ne s'Occupait déjà plus de politique. Des citoyens, lés
uns avaient été corrompus, les autres avaient été persécutés. Ëoii
temps pour les ambitieux : il en profita.
A la séance du conseil des Anciens, on décréta : 1° Le corps légis-
latif est transféré dans la commune dc Saiul-Cloud ; les deux conseils
y siégeront dans les deux ailes du palais. 2° Us y seront demain 19
(10 novembre), à midi. Toute continuation de fonctions, de délibé-
rations est interdite ailleurs et avant ce temps. 3° Le général Bona-
parte est chargé dc l'exécution du présent décret. Il prendra toutes
les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale.
Le général commandant la dix-septième division militaire, la garde
du corps législatif, les gardes nationales sédentaires, les troupes de
ligne qui se trouvent dans la commune dc Paris, dans l'arrondisse-
ment constitutionnel et dans toute l'étendue de la dix-septième divi-
sion , sont mis immédiatement sous ses ordres, et tenus de le recon-
naître en cette qualité. Tous les citoyens lui prêteront main-forte à
la première réquisition. 4° Le général Btuiitpurte est appelé dans le
sein du conseil pour y recevoir l'expédition du présent décret et. y
prêter serment. Il se concertera avec la commission des inspecteurs
des deux coitseilsi Le présent décret sera de suite transmis par un
messager ait conseil des Cinq-Cents el au Directoire exécutif; il sera
imprimé, affiché, et envoyé dans toutes les communes de là Répu-
blique par des courriers extraordinaires.
Des mesures pareilles demandaient à être motivées, à être justifiées,
Voyons pourquoi le conseil des Anciens avait rendu ce décret. On affi-
cha : « Le conseil des Anciens use du droit qui lui estdélégué parl'aiïiclo
102 de la constilulidll, de changer la résidence du corps législatif. Il
use de CC droit pour enchaîner les factions rttti ptéteniicnt Subjuguer
la représentation nationale, pour vous reliure ni paix intérieure. Il
use de ce droit pottr ramener la paix extérieure qlte liOs lollgs sacri-
fices et l'humdnité réclament. Le salut comiritth, la prospérité com-
mune , tel est le but de cette mesure constitutionnelle : Il sera rempli.
Et vous, habitants de Paris, soyez calmes; sotls peu là présence du
corps législatif vous sera rendue. Français! les résultais de cette
journée feront bientôt foi si le corps législatif est digne tlè préparer
votre boiilleltr, et s'il le petit. Vive le peuple, par qltl et èli qui est
la République ! »
Bonaparte s'applaudissait de voir les choses prendre Une tournure
légale. Il S'était rapproché de Sieyès, le grand faiseur de Constitu-
tions. On était convenu que Sieyès et Rogcr-Ducos doniltirdli'lllleur
démission de directeurs, ce qui forcerait par conséquent les trois
autres à abandonner la place. Alors le conseil des Anciens^ lie voyant
plus de gouvernement existant, serait invité à nommer trois consuls.
En s'assoeiant avec Sieyès, Bonaparte S'assUniit les VbiÈS parlemen-
taires. Sieyès était un homme actif et inflitciit, tête noire de José-
phine, tout rempli d'idées semi-aristocratiques, el qui ne rêvait qu'un
gouvernement constitutionnel représentatif. Pour Bonaparte, il avait
fait son lot de la force armée, qu'il voulait voir venir en aide au bon
droit, sans doute. Bcrthier, Lannes, Mural, Moreau lui-même, qui
ne savait plus à quel saint se vouer, allaient servir les projets de
l'ambitieux général. II y avait à Paris beaucoup de soldats qui avaient
été coinmadés par Bonaparte en Italie, et qui lui étaient dévoués.
Presque tous les généraux le soutenaient.
L'heure était venue pour lui de déployer une audace à toute épreuve,
de profiter de la majorité qu'il avait dans le conseil des Anciens, de
mettre à exécution les plans arrêtés d'avance. Le malin où l'on rendit
le décret que nous avons cité, les rues de Paris furent encombrées
de soldats de toutes armes, et les boulevards de cavalerie. Sur les
murs dc Paris, chacun lut cette proclamation de Bonaparte :
« Soldats! le décret extraordinaire du conseil des Anciens esl con-
forme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le
commandement de la ville et dc l'armée. Je l'ai accepté pour secon-
der les mesures qu'il va prendre, cl qui sont toutes eu faveur du
peuple. La République est mai gouvernée depuis deux ans. Vous ave?,
espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux; vous l'avez
célébré avec une union qui m'impose les obligations que je remplis;
vous remplirez les vôtres, et vous seconderez voire général avec l'é-
nergie, la fermeté cl: la confiance que j'ai toujours vues eu vous. La
liberté, la victoire et la paix replaceront la République française au
rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu
seule lui faire perdre. »
Une autre proclama lion s'adressait à la garde nationale parisienne:
« Citoyens! le conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse natio-
nale, vient de rendre le décret ci-joint. Il y est autorisé par les ar-
ticles 102 et 103 de l'acte constitutionnel, il me charge de prendre
des mesures pour la sûreté de la représentation nationale. Sa transla-
tion est nécessaire et momentanée. Le corps législatif se trouvera a
même de tirer la représentation du danger imminent où la désorga-
HISTOIRE DE NAPOLÉON. H
irisation de loules les parties de l'administration nous conduit. Il est
besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union el du con-
cours des patriotes... Ralliez-vous autour de lui; c'est le seul moyen
d'asseoir la République silr les bases dc la liberté civile, du bonheur
intérieur, de la victoire et de la paix. Vive la République!»
D'après l'ordre' du jour, Murât commandait toutes les troupes à
cheval, Marmolit l'artillerie, Macdonahl la division militaire de Ver-
sailles. Lannes gardait le palais national des Anciens, Moreau celui
du Luxembourg, et Serrurier les deux conseils à Saint-Cloud. Le
10 novembre, à deux heures, les représentants (les Anciens) entrè-
rent dans la grande galerie du palais de Saint-Cloud, précédés de la
musique du conseil, qui exéetua l'hymne des Marseillais. Le conseil
était en majorité. A une heure et demie, celui des Cinq-Cents se
réunit dans le local dc l'Orangerie, sôtls la présidence de Lucien
Bonaparte. Les Anciens reçurent la démission de Barras et la trans-
mirent par message attx Cinq-Cents. A trois heures et demie , ils ap-
prirent que trois autres directeurs avaient aussi donné leur démis-
sion, et que le cinquième (Sieyès) avait été mis eu surveillance par
ordre du général Bonaparte. Il fut question de nommer des candi-
dats pour un nouveau Directoire. Mais c'étaient là des actions sans
conséquence; on s'attendait à bien d'autres événements.
Entouré de son magnifique état-major, Bonaparte parut. Il fut ac-
cueilli assez bien; il porta la parole en ces termes, pour expliquer
sa conduite politique : « Représentants du peuple, vous n'êtes point
dans des circonstances ordinaires; vous êlcs sur Un volcan. Pcrmet-
lez-moi de vous parler avec la franchise d'un soldat, avec Celle d'un
ciloyen zélé pour le bien de son pays; et suspendez, je vous en prie,
voire jugement, jusqu'à ce que vous in'ayez entendu jusqu'à la fin.
,1'élais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret du conseil des
Anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la République. A
l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes
vous donner notre appui; nous vînmes vous offrir les bras de la na-
tion, parce que vous en étiez la tête. Nos intentions furent pures,
désintéressées; et, pour prix du dévouement que nous avons montré
hier, aujourd'hui déjà on nous abreuve de calomnies! On parle d'un
nouveau César, d'un nouveau Cromwell; on répand que je veux éta-
blir un gouvernement militaire. Représentants du peuple, si j'avais
voulu opprimer la liberté de mon pays, si j'avais voulu usurper l'au-
torité suprême, je ne me serais point rendu aux ordres que vous
m'avez donnés, je n'aurais pas eu besoin dc recevoir cette autorité
du sénat. Plus d'une fois, et dans des circonstances extrêmement fa-
vorables, j'ai été appelé à la prendre. Après nos triomphes Cn Italie,
j'y ai été appelé par le voeu de la nation; j'y ai été appelé par le voeu
de mes camarades, par celui de ces soldats qu'on a tant maltraités
depuis qu'ils ne sont plus sous mes ordres, de ces soldais qui sont
obligés encore aujourd'hui d'aller faire dans les départements de
l'Ouest une guerre horrible , que la sagesse et le retour aux principes
avaient calmée, cl que l'ineptie ou la trahison viennent de rallumer,
.le vous le jure, représentants du peuple, la patrie n'a pas de plus
zélé défenseur que moi : je me dévoue tout entier pour faire exécu-
ter vos ordres. Mais c'est sur vous seuls que repose son salut, car il
n'y a plus de Directoire : quatre des membres qui cn faisaient partie
oui donné leur démission, et le cinquième a été mis en surveillance
pour sa sûreté. Les dangers sont pressants; le mal s'accroît : le mi-
nislre de la police vient de m'avertir que dans la Vendée plusieurs
places étaient tombées entre les mains des chouans. Représentants
du peuple, le conseil des Anciens est investi d'un grand pouvoir;
mais il est encore animé d'une plus grande sagesse : ne consultez
qu'elle et l'imminence des dangers; prévenez les déchirements. Evi-
tons de perdre ces deux choses, pour lesquelles nous avons fait tant
de sacrifices, la liberté et l'égalité!... »
Le député Lauglet interrompit : ?-Et la constitution?
« La constitution! reprit Bonaparte, vous sied-il de l'invoquer?
cl peut-elle être encore une garantie pour le peuple français? Vous
l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez violée au 22 floréal; vous
l'avez violée au 30 prairial. La constitution! elle est invoquée par
loules les factions, el elle a été violée par toutes; elle ne peut être
pour nous un moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le respect
de personne. La constitution! n'est-ce pas en son nom que vous avez
exercé toutes les tyrannies? Et aujourd'hui encore c'est en son nom
([lie l'on conspire. Je connais tous les dangers qui vous menacent.
Représentants du peuple, ne voyez pas en moi un misérable intrigant
qui se couvre d'un masque hypocrite! j'ai fait mes preuves de dé-
vouement à la République, et toute dissimulation m'est inutile. Je
ne vous liens ce langage que parce que je crains que tant de sacrifices
ne soient perdus. La constitution! les droits du peuple ont été vio-
lés plusieurs fois; et puisqu'il ne vous est plus permis de rendre à
celle constitution le respect qu'elle devrait avoir, sauvons au moins
les hases sur lesquelles elle repose; sauvons l'égalité, la liberté!
trouvons des moyens d'assurer à chaque homme la liberté qui lui est
due, el que la constitution n'a pas su lui garantir. Je vous déclare
qu'aussitôt que les dangers qui m'ont fait confier des pouvoirs ex-
traordinaires seront passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je ne veux êlre
a l'égard de la magistrature que vous aurez nommée que le bras qui
la soutiendra el qui fera exécuter ses ordres. »
Il avait parlé de conspiration , il avait parlé des dangers imminents
dc la République. Quelques observations répondirent à son discours,
mais sa démarche ne fut point condamnée. Il avait boii espoir.
XIV.
Le conseil (les Cinq-Cents. - Harangues et proclamations.
Au conseil des Cinq-Cents, les choses se passèrent autrement. Dès
l'ouverture de la séance, un député s'était attaché à rappeler à ses
collègues les souvenirs du 20 prairial. Un autre avait soupçonné les
gens qui prétendaient vouloir sauver la République de ne souhaiter
qu'un changement de gouvernement. Un groupe formant lu minorité
faisait cause commune avec le président; et quand un député mé-
content, approuvé par la masse, demanda qu'on renouvelât le ser-
ment de fidélité à la nation, Lucien ne consulta que cette minorité.
On lui adressa des reproches. Une foule de membres se présentèrent
au bureau et à la tribune, au milieu des cris : Point de dictature!
Vive la constitution! Le serment ! Le président se couvrit; une fois le
tumulte apaisé, il laissa parler les orateurs.
Bientôt il se fait un mouvement, et Bonaparte entre, suivi à quel-
que distance de ses fidèles grenadiers. Il s'avance seul, découvert,
avec des gestes indiquant qu'il demande à parler; mais il en est em-
pêché par les clameurs des représentants. L'un d'eux lui dit : « Que
faites-vous, téméraire, vous violez le sanctuaire des lois! » D'autres
lui crient : « Quoi! des baïonnettes, des sabres, des hommes armés
ici! dans le sanctuaire de la représentation nationale! Hors la loi le
dictateur ! A bas, à bas le dictateur ! Mourons à notre poste ! Vivent
la Uépublique et la constitution de l'an III! Hors la loi le dictateur!
A bas! à bas! Général, est-ce donc pour cela que tu as vaincu? -
Aujourd'hui Bonaparte a terni sa gloire! fi! - Bonaparte s'est con-
duit en roi. -Bonaparte a perdu sa gloire! je le voue à l'opprobre,
à l'exécration des républicains et de tous les Français. - Je demande
au reste qu'on prenne tous les éclaircissements nécessaires pour ras-
surer le conseil ! --? Je demande que le général Bonaparte soit tra-
duit à la barre pour y rendre compte dc sa conduite.
Telles furent les motions que sa présence souleva. 7/ors la loi le
tyran! Ce cri l'emporta sur les autres; et Lucien, après avoir essayé
de lutter, déposa les insignes de président. L'agitation monta à son
comble, et les membres du conseil crièrent de nouveau : « Vive la
République ! mourons pour la liberté ! hors la loi le dictateur ! vive la
constitution de l'an III! » Presque aussitôt des grenadiers, l'arme au
bras, marchant au pas de charge, pénétrèrent dans la représentation
nationale, et sommèrent les députés de s'éloigner, parce qu'ils n'é-
taient plus en sûreté. La plupart dc ces derniers s'y refusèrent; mais
le général Leclerc, qui commandait, s'écria : « Au nom du général
Bonaparte, le corps législatif est dissous. Que les bons citoyens se
retirent. » Les grenadiers se répandirent dans la salle, en présentant
la baïonnette ; ils poussèrent devant eux les représentants, dont les cris
de Vive la république! couvraient le roulement des tambours. A cinq
heures et demie, la salle fut totalement évacuée et fermée.
Avant cette audacieuse affaire, Bonaparte éprouvait du découra-
gement; mais Lucien, se plaçant à ses côtés, lui redonna de l'éner-
gie. Les conjurés résolurent enfin d'emporter le succès de la journée
par tous les moyens possibles. Les deux frères montèrent à cheval et
s'élancèrent au milieu des troupes, auxquelles ils adressèrent chacun
une harangue.
« Citoyens, soldats, s'écria Lucien, le président du conseil des
Cinq-Cents vous déclare que l'immense majorité de ce conseil est
dans ce moment sous la terreur de quelques représentants à stylet
qui assiègent la tribune, présentent la mort à leurs collègues, et en-
lèvent les délibérations les plus affreuses! Je vous déclare cjue ces
audacieux brigands, sans doute soldés par l'Angleterre, se sont mis
en rébellion contre le conseil des Anciens, et ont osé parler dc mettre
hors la loi le général chargé de l'exécution de son décret, comme si
nous étions encore à ce temps affreux de leur règne, où ce mol, hors la
loi! suffisait pour faire tomber les têtes les plus chères à la patrie! Je
vous déclare que ce petit nombre de furieux se sont mis eux-mêmes
hors la loi par leurs attentats contre la liberté de ce conseil. Au nom de
ce peuple, qui depuis tant d'années est le jouet de ces misérables
enfants de la terreur, je confie aux guerriers le soin de délivrer la
majorité de leurs représentants, afin que, délivrée des stylets par
les baïonnettes, elle puisse délibérer sur le sort de la République !
Général, et vous, soldats, el vous tous, citoyens, vous ne reconnaîtrez
pour législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès
de moi! Quant à ceux qui resteraient dans l'Orangerie, que la force
les expulse... Ces brigands ne sont plus représentants du peuple, mais
les représentants du poignard! Que ce titre leur reste! qu'il les
suive partout! et lorsqu'ils oseront se montrer au peuple, que tous
les doigts les désignent sous ce nom mérité de représentants du poi-
gnard! Vive la République! »
Le général Bonaparte harangua ainsi : « Soldats, je vous ai menés
à la victoire; puis-je compter sur vous? (Oui! oui!... Vive le géné-
ral!... Qu'oidonnez-vous?) Soldats, on avait lieu de croire que le
12 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
conseil des Cinq-Cents sauverait la patrie; au contraire, il se livre à
des déchirements! des agitateurs cherchent à le soulever contre moi!
Soldats, puis-je compter sur vous? (Oui ! oui !... Vive Bonaparte ! ) Eh
bien! je vais les mettre à la raison. (Vive Bonaparte !)--(Ici il donne
des ordres à ses lieutenants, puis il reprend.) Depuis assez longtemps
la patrie est tourmentée, pillée, saccagée ! Depuis assez longtemps ses
défenseurs sont avilis, immolés... (Vive Bonaparte!) Ces braves, que
j'ai habillés, payés, entretenus au prix de nos victoires, dans quel
état je les retouve!... (Vive Bonaparte !) On dévore leur subsistance!
on les livre sans défense au fer de l'ennemi! Biais ce n'est pas assez
de leur sang, on veut encore celui de leurs familles! Des factieux
parlent de rétablir leur domination sanguinaire! j'ai voulu leur par-
ler; ils m'ont répondu par des poignards J. Il y a trois ans quelles
rois coalisés m'avaient mis hors la loi pour avoir vaincu leurs armées;
et j'y serais mis aujourd'hui par quelques brouillons qui se préten-
dent plus amis de là liberté que ceux qui ont mille fois bravé la mort
pour elle! Ma fortune n'aurait-elle triomphé des plus redoutables
armées que pour venir échouer contre une poignée de factieux?
Trois fois, vous le savez, j'ai sacrifié mes jours pour ma patrie; mais
le fer ennemi les a respectés : je viens de franchir les mers sans
craindre de les exposer une quatrième fois à de nouveaux dangers;
et ces dangers, je les trouve au sein d'un sénat d'assassins ! Trois fois
j'ai ouvert les portes à la République, cttroisfois on les a refermées ! »
Le sénat d'assassins avait été mis à la raison. Vers huit heures, les
huissiers des conseils avertirent certains députés pour leur annoncer
que les conseils allaient reprendre leurs séances. Le conseil des Cinq-
Cents se composa alors dc vingt-cinq ou trente membres. Celui des
Anciens ne siégeait pas cn nombre suffisant pour délibérer, et la loi
ne fut volée que par la minorité. Elle abolit le Directoire. Sieyès,
Rogcr-Ducos et Bonaparte formèrent une commission consulaire exe-
cutive. Une commission législative fut chargée dc préparer un tra-
vail sur la constitution. Ii n'y avait là qu'un gouvernement provisoire,
qu'allait bientôt remplacer un pouvoir durable et fort.
Les consuls prêtèrent serment de fidélité à la souveraineté du
peuple, à la République une et indivisible, à la liberté^k l'égalité et
au système représentatif. Le lendemain un journal disait : « La jour-
née d'hier tiendra une place mémorable dans les fastes de la révolu-
tion, ou plutôt elle en sera le terme. »
Le gouvernement consulaire quitta Saint-Cloud pour aller s'établir
au Luxembourg. « Qui de nous présidera? dit Sieyès à ses deux col-
lègues.- Vous voyez bien, dit Rogcr-Ducos, que c'est le général
Bonaparte qui préside. » Plus tard Sieyès dit : « Nous avons un
maître. Il sait tout, il fait tout et il peut tout. » Enfin parut celte
proclamation remarquable sous tous les rapports :
« La constitution dc l'an III périssait : elle n'avait su ni garantir
vos droits, ni se garantir elle-même; des atteintes multipliées lui
ravissaient sans retour le respect du peuple, des factions haineuses et
cupides se partageaient la République, la France approchait enfin du
dernier terme d'une désorganisation générale. Les patriotes se sont
entendus. Tout ce qui pouvait vous nuire a été écarté; tout ce qui
pouvait vous servir, tout ce qui était resté pur dans la représentation
nationale s'est réuni sous les bannières de la liberté. Français, la Ré-
publique raffermie et replacée dans l'Europe au rang qu'elle n'aurait
jamais dû perdre, verra se réaliser toutes les espérances des citoyens,
et accomplira ses glorieuses destinées. Prêtez avec nous le serment
que nous faisons d'être fidèle à la République une et indivisible, fon-
dée sur l'égalité, la liberté et le système représentatif. »
Pas une goutte de sang ne fut versée pendant le coup d'Etat du
18 brumaire. Cela tint à ce que l'homme qui osait violenter les deux
conseils connaissait parfaitement le degré de résistance qu'oppose-
raient les députés; cela tint surtout à l'appui vigoureux que Lucien
prêta à son frère, soit en lui préparant des partisans sans scrupules,
soit cn le couvrant de sa personnalité imposante devant les Cinq-
Cents. On cria fort, mais on n'agit pas contre le factieux Bonaparte,
qui devint consul par la puissance des baïonnettes, - ces arguments
dont Mirabeau lui-même avait reconnu en 17S9 l'irrésistible élo-
quence, Un mois après son débarquement de l'Egypte, le petit ca-
poral voyait ses destinées s'accomplir.
DEUXIÈME ÉPOQUE.
CONSUL.
I.
Constitution de l'an VIII. - Popularité de Bonaparte.
Les consuls provisoires rapportèrent bien vite la loi des otages
(12 novembre), remplacèrent l'emprunt progressif de 100 millions par
1 Le bruit courut qu'un poignard s'était levé sur Bonaparte. Le 5 avril 1819,
un certain capitaine Fourrée demanda à la chambre des députés l'autorisation de
la taxe de guerre dc 25 centimes par franc, et créèrent un nouveau
ministère. Cambacérès resta à la justice et Fouché à la police.
Alexandre Bcrlhier remplaça Dubois-Crancé à la guerre, Laplacc
remplaça Quinelte à l'intérieur, Gaudin-Robcrt Linclct aux finances
Talleyrand Rcinhardt aux relations extérieures, Forfait Bourbon-
Vatry à la marine : on créa douze cents gardes des consuls (^'dé-
cembre). On bâcla - c'est la véritable expression à employer ici -
la constitution de l'an VIII (1799-1800), qui ne demanda que six se-
maines de travail à la commission législative, et qui parut le 13 dé-
cembre 1799. Dans cette constitution, on ne voit point dc déclaration
des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen. Il n'y a qu'un
titre de l'exercice des droits de cité. Aucun principe de philosophie
politique ne s'y trouve. C'est une oeuvre transitoire, un pont jeté
entre la République qui s'en va et la monarchie qui s'approche.
Par la constitution de l'an Vin, on établit un SÉNAT conservateur
composé de quatre-vingts membres, inamovibles et à vie, âgés de
quarante ans au moins; un CORPS LÉGISLATIF composé de trois cents
membres de trente ans au moins, renouvelés par cinquième tous les
ans, et dans lequel devait s'asseoir toujours au moins un citoyen dc
chaque département de la République ; un TRIBUNAT composé de cent
membres âgés de vingt-cinq ans au moins, renouvelés par cinquième
tous les ans, et chargés de discuter, adopter ou rejeter les projets de
lois; un CONSEIL D'ETAT chargé de rédiger les projets de lois et les
règlements d'administration publique, et dc résoudre les difficultés
qui s'élèvent en matière administrative; une COMMISSION DE COMPTABI-
LITÉ NATIONALE pour régler et vérifier les comptes des recettes et des
dépenses de la République, commission composée dc sept membres
choisis par le sénat dans la liste nationale.
Les consuls vantèrent leur ouvrage :
«Français, une constitution vous est présentée. Elle fait cesser
les incertitudes que le gouvernement provisoire mettait dans les re-
lations extérieures, dans la situation intérieure et militaire de la
République. Elle place dans les institutions qu'elle établit les pre-
miers magistrats dont le dévouement a paru nécessaire à son activité.
La constitution est fondée sur les vrais principes du ; gouvernement
représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, de la
liberté. Les pouvoirs qu'elle institue seront forts et stables, tels
qu'ils doivent être pour garantir les droits des citoyens et les intérêts
de l'Etat. Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l'ont
commencée; elle est finie. »
La journée de Saint-Cloud a été appelée la journée des dupes. Dès
le lendemain on vit bien que le général voulait être non-seulement
le bras, mais encore la tête du nouvel ordre dc choses. En effet,
Sieyès et Roger-Ducos disparurent quand le consulat devint définitif;
ils furent remplacés par Cambacérès et par Lebrun. Sieyès reçut une
récompense nationale pour les services qu'il avait rendus à la pairie.
Bonaparte élait premier consul; les deux derniers n'avaient que voix
consultative. Le premier consul gardait les sceaux de l'Etat; il pro-
mulguait les lois'; il nommait à toutes les places, civiles, militaires,
judiciaires.
Bonaparte s'empressa de rechercher les bonnes grâces du peuple.
Aussitôt qu'il eut cn ses mains la plus forte part de l'autorité su-
prême il tâcha dc se faire aimer. 11 alla visiter l'Ecole polytechnique,
honora l'Institut de sa présence, passa de fréquentes revues, se ren-
dit à l'hôtel des Invalides et parcourut les prisons. Il reçut des
citoyens et des députations de corps constitués, donna à celui-ci un
éloge, à celui-là un conseil, à cet autre une promesse, captiva tout
le monde par sa supériorité incontestable et par son regard fascina-
teur. Alors , orateurs , journalistes, chacun s'évertua à prouver que
la révolution du 18 brumaire était une époque de régénération pour
la France. Tous les clubs furent fermés, absolument tous, pour punir
les factieux de l'ex-conseil des Cinq-Cents qui avaient voulu poi-
gnarder Bonaparte, heureusement protégé , disait-on, par un grena-
dier. Ce dernier fut le héros dc plusieurs fêles : Bonaparte voulait
que le public crût au dévouement du soldat. Cela faisait songer au
danger qu'avait couru le général. Le grenadier déjeuna avec Bona-
parte, embrassa l'aimable Joséphine, qui lui donna un superbe dia-
mant, et reçut du corps législatif une pension de G00 francs à titre
dc récompense nationale.
Aux armées, le changement dc gouvernement avait été fort ap-
prouvé. Rien de plus facile à croire. En Italie, Championne! dit aux
soldats : « Le héros dc l'Italie, de l'Egypte et de la France connaît
vos besoins et vos souffrances; il s'occupe de les faire cesser. » En
Hollande, Brune dit aux soldats : « L'armée verra avec contentement
parmi les consuls l'illustre héros qui l'a si souvent conduite à la vic-
toire, » etc. Les émigrés se réjouissaient; ils espéraient revenir en
cumuler, jusqu'à concurrence de 1,200 francs, sa pension militaire et une pen-
sion de 600 francs que lui avait accordée le gouvernement consulaire à titre de
récompense nationale. Il prétendait avoir sauvé la vie à Bonaparte, le 18 bru-
maire. Dupont de l'Eure monta à la tribune, s'éleva contre le nom àe représentant!
du poignard donné aux Cinq-Cents, appela les prétentions de Pourrce un mensonge
politique, protesta enfin contre la fable du coup do poignard. L'impression du
discours de Dupont de l'Eure fut votée à l'unanimité, et la pétition du sieur
Pourrée refusée par la chambre.
HISTOIRE DE NAPOLÉON. i3
France. Bonaparte, disait-on, voulait joindre à ses glorieux titres
celui de pacificateur de l'Europe. Les consuls rappelèrent quarante
députés, parmi lesquels on remarquait Carnot, Barthélémy, Boissy
d'Anglas, Noaillcs, Doumcrc, Dumolard, Barbé-Marbois, Vau-
lilanc, Quatrcmère de Quincy, Lafond-Ladebat, Pastoret, Villaret-
Joycuse, Dumas, Barrèrc et Vadier. Ils promirent une amnistie
entière et absolue, pour le passé, à tous les habitants qui avaient pris
les armes dans l'Ouest; mais, cn revanche, ils ordonnèrent au géné-
ral Hédouville de déclarer hors la constitution tous les chouans qui
persisteraient dans leur rébellion. Ils exigèrent un serment constitu-
tionnel de tous les fonctionnaires publics, ministres des cultes, insti-
tuteurs, etc. Ils autorisèrent les prêtres catholiques à se servir, pour
l'exercice de leur culte, des édifices qui y étaient originairement
consacrés, cl ils veillèrent à ce qu'on fit dc dignes funérailles au
pape Pie VI, mort à Valence en Dauphiné, à l'âge dc quatre-vingt-
deux ans.
Du poète célébra la révolution du 18 brumaire par le jeu de mois
suivant :
Je me disais, l'autre jour, à parte,
Quand de nos maux verrons-nous donc le terme?
Lors un esprit me répond, à parte,
Bientôt... bientôt... un héros juste et ferme
Viendra chasser hors de votre cité
Tous les brigands, les loups qu'elle renferme,
Et vous rendra votre tranquillité.
- Ahl vive Dieul c'est un Bon-a-parle.
En Italie et en Egypte Bonaparte s'était déifié aux yeux des soldats,
cn leur distribuant des récompenses glorieuses, des sabres d'hon-
neur, des grenades en or, des bagueltcs, des trompettes et des fusils
garnis en argent. Consul, son premier soin fut de se concilier les
généraux républicains : Moreau se mil à la tête de l'armée du Rhin
cl du Danube ; Augcreau devint commandant cn chef de l'armée
française en Balavie. Puis Bonaparte essaya de négocier la paix, et
envoya officiellement la lettre suivante au roi d'Angleterre :
<c RÉl'UBLIQUE FRANÇAIS!. SOUVERAINETE DU PEUPLE. LIBERTÉ, ÉGALITÉ.
» Bonaparte, premier consul de la République, à Sa Majesté
le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande.
» Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première
magistrature de la République, je crois convenable en entrant]en
charge d'en faire directement part à Voire Majesté. La guerre qui
depuis huit ans ravage les quatre parties du monde doit-elle être
éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre? Comment les
deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus
que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sa-
crifier à des idées dc vainc grandeur le bien du commerce, la prospé-
rité intérieure, le bonheur des familles? Comment ne sentent-elles
pas que la paix est le premier des besoins comme la première des
gloires! Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers au coeur de
Votre Majesté, qui gouverne une nation libre, et dans le seul but de
la rendre heureuse. Votre Majesté ne verra dans celte ouverture que
mon désir sincère de contribuer efficacement pour la seconde fois à
la pacification générale, par une démarche prompte, toute de con-
liancc, et dégagée dc ces formes qui nécessaires peut-être pour dé-
guiser la dépendance des Etats faibles, ne décèlent dans les Etats
loris que le désir mutuel de se tromper. La France, l'Angleterre,
par l'abus dc leurs forces, peuvent longtemps encore, pour le mal-
heur de tous les peuples, en retarder l'épuisement; mais, j'ose le
dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d'une
guerre qui embrase le monde entier. »
Bonaparte faisait les avances, quand l'Angleterre armait tous les
peuples de l'Europe contre nous. Georges répondit, entre autres
choses : « Le roi a donné des preuves fréquentes de son désir sin-
cère pour le rétablissement d'une tranquillité sûre et permanente en
Europe. Il n'est ni n'a été engagé dans aucune contestation pour une
vaine et fausse gloire; il n'a eu d'autres vues que celles de mainte-
nir contre toute agression les droits et le bonheur de ses sujets.
C'est pour ces objets que jusqu'ici il a lutté contre une attaque non
provoquée, c'est pour les mêmes objets qu'il est forcé de lutter en-
core, et il ne saurait espérer, dans le moment actuel, qu'il pût écar-
ter celle nécessité en négociant avec ceux qu'une révolution nouvelle
a si récemment investis du pouvoir cn France. En effet, il ne peut
résulter d'une telle négociation aucun avantage réel pour ce grand
ol'jet si désirable d'une paix générale, jusqu'à ce qu'il paraisse dis-
tinctement qu'elles ont cessé d'agir ces causes qui originairement ont
produit la guerre, qui, plus d'une fois, cn ont prolongé la durée. Ce
même système dont la France accuse, à juste titre, l'influence do-
minante comme la cause de ses malheurs présents, est aussi celui qui
a enveloppé le reste de l'Europe dans une guerre longue et destruc-
tive , cl d'une nature inconnue depuis bien des années aux nations
civilisées. C'est pour étendre ce système et exterminer tous les gou-
vernements établis que d'année cn année les ressources de la France
ont été prodiguées et épuisées au milieu même d'une détresse sans
exemple. A cet esprit de destruction, qui ne savait rien distinguer,
on a sacrifié les Pays-Bas, les Provinces-Unies et les cantons suisses,
ces anciens amis et alliés de Sa Majesté. L'Allemagne a été ravagée;
l'Italie, maintenant arrachée à ses envahisseurs, a été le théâtre de
rapines et d'anarchie sans bornes. Sa Majesté s'est vue elle-même
dans la nécessité de soutenir une lutte difficile et onéreuse pour ga-
rantir l'indépendance et l'existence de ses royaumes. Et ces calamités
ne se sont pas bornées à l'Europe seule ; elles se sont étendues aux
parties les plus reculées du monde, et même jusqu'à des pays si éloi-
gnés de la contestation présente , tant par leur situation que par leur
intérêt, que l'existence même de la guerre élait peut-être inconnue
à ceux qui se sont trouvés subitement enveloppés dans toutes ses
horreurs. Tant que dominera un système pareil, et que le sang et les
trésors d'une nation populeuse et puissante peuvent être prodigués
pour soutenir ce système, l'expérience a démontré qu'on ne pouvait
s'en garantir efficacement d'aucune autre manière que par des hosti-
lités ouvertes et fermes. Les traités les plus solennels n'ont fait que
préparer la voie à de nouvelles agressions. C'est uniquement à une
résistance déterminée que l'on doit aujourd'hui la conservation de
ce qui reste cn Europe de stabilité pour les propriétés, pour la liberté
personnelle, l'ordre social et le libre exercice de la religion. En veil-
lant donc à la garantie de ces objets essentiels, Sa Majesté ne peut
placer sa confiance dans le simple renouvellement de professions gé-
nérales, annonçant des dispositions pacifiques. Ces professions ont été
itérativement proclamées par tous ceux qui ont successivement dirigé
les ressources de la France vers la destruction de l'Europe ; par ceux-
là même que les gouvernants actuels de la France ont déclarés depuis
le commencement et dans tous les temps être tous incapables de main-
tenir les rapports d'amitié et de paix. Sa Majesté ne pourra que res-
sentir un plaisir particulier dès qu'elle s'apercevra qu'il n'existe plus
réellement ce danger qui a si longtemps menacé et ses propres do-
maines et ceux de ses alliés ; dès qu'elle pourra se convaincre que la
résistance n'est plus une nécessité; qu'enfin, après l'expérience de
tant d'années de crimes et de malheurs, elle verra régner en France
de meilleurs principes; en un mot, quand on aura totalement aban-
donné ces projets gigantesques d'ambition, et ces plans inquiets de
destruction qui ont mis en problème jusqu'à l'existence de la vie ci-
vile. Mais la conviction d'un pareil changement, quelque agréable
qu'il doive être au voeu de Sa Majesté, ne peut résulter que de l'ex-
périence et de l'évidence des faits. Le garant le plus naturel et le
meilleur en même temps et de la réalité, et de la stabilité de ce
changement se trouverait dans le rétablissement de celte race de
princes qui, durant tant de siècles, surent maintenir au dedans la
prospérité de la nation française, et lui assurer de la considération
et du respect au dehors. Un tel événement aurait écarté à l'instant,
et dans tous les temps il écartera les obstacles qui s'opposeraient aux
négociations de paix; il assurerait à la France la jouissance incon-
testée de son ancien territoire, et donnerait à toutes les autres nations
de l'Europe, par des moyens tranquilles et paisibles, la sécurité
qu'elles sont maintenant forcées de chercher par d'autres moyens.
Mais quelque désirable que puisse être un pareil événement et pour
la France et pour le monde entier, Sa Majesté n'y attache pas exclu-
sivement la possibilité d'une pacification solide et durable. Sa Blajcsté
ne prétend pas prescrire à la France quelle sera la forme de son
gouvernement, ni dans quelles mains elle déposera l'autorité natio-
nale pour conduire les affaires d'une grande et puissante nation. Sa
Majesté ne regarde que la sécurité de ses propres Etats, de ceux de
ses alliés, ainsi que celle de l'Europe eu général. Dès qu'elle jugera
que cette sécurité peut s'obtenir d'une manière quelconque, soit
qu'elle résulte de la situation intérieure de ce pays-là, dont la situa-
tion intérieure a causé le danger primitif, soit qu'elle provienne de
toute autre circonstance qui mène à la même fin, Sa Majesté embras-
sera avec ardeur l'occasion de se concerter avec ses alliés sur les
moyens d'une pacification immédiate et générale. Malheureusement
jusqu'ici il n'existe point une telle sécurité ; nulle garantie des prin-
cipes qui doivent diriger le nouveau gouvernement; nul motif rai-
sonnable pour juger de sa stabilité. Dans cette situation il ne reste
pour le présent à Sa Majesté qu'à poursuivre, dc concert avec les
autres puissances, une guerre juste et défensive, que son zèle pour
le bonheur de ses sujets ne lui permettra jamais ni de continuer au
delà de la nécessité à laquelle elle doit son origine, ni de cesser à
d'autres conditions que celles qu'elle croira devoir contribuer à leur
garantir la jouissance de leur tranquillité, de leur constitution et de
leur indépendance. »
Comparez les deux pièces diplomatiques que nous venons de citer,
et jugez. La politique anglaise y éclate. Bonaparte crut voir dans la
réponse du roi Georges une insulte pour la France. Il cn appela
encore une fois au dieu de la guerre. On se prépara.
La banque de France fut établie ; on créa de nouvelles perceptions
aux entrées des villes sous le nom d'octrois municipaux; on exigea
des cautionnements de tous les fonctionnaires publics; on astreignit
les différentes professions aux patentes. On décréta l'impôt du tim-
bre ; on ordonna une nouvelle conscription ; on fit une levée extraor-
dinaire de quarante mille chevaux; enfin, on augmenta les forces mi-
H HISTOIRE DE NAPOLEON.
litaires de la France de tout ce que l'enthousiasme pour la gloire, de
tout ce que l'exaspération contre les coalisés pouvaient improviser de
soldats, de munitions et de dons patriotiques.
Avec la guerre, la France ne devait pas résister au gouvernement
militaire de Bonaparte, Victorieuse, elle n'échapperait pas au despo-
tisme de Ja gloire; vaincue, elje succomberait sous les efforts des
rois coalisés contre la démocratie. Des voix éloquentes l'av;iient an-
noncé déjà : le triomphe complet de la révolution française consistait
dans une paix armée. Les soldats abusent si fréquemment, si facile-
ment du prestige qui les environne !
II.
Atteintes à la liberté de la presse. - Guerre avec l'Angleterre.
Le premier consul avait tout à faire pour consolider sa puissance
personnelle. Il ne faut pas croire que les royalistes voulussent rester
muets. N'espéraient-ils pas qu'il ramènerait Louis XVIII, qu'il serait
le Monk français? Leurre véritable. Bonaparte aimait le pouvoir
pour lui seul. On le comprit bientôt. Craignant les attaques dc la
presse, il réduisit le nombre des journaux, pendant toute la durée
de la guerre, au Moniteur universel, au Journal des Débats et des Dé-
crets, au Journal de Paris, au Bien-Informé, au Publiciste, à l'Ami
des Lois, à la Clef des Cabinets, au Citoyen Français, à la Gazette
de France, au Journal des Hommes libres, au Journal du soir par
les frères Chaigneau, au Journal des Défenseurs de la Patrie, à la
Décade philosophique, et aux journaux s'occupant exclusivement de
sciences, d'arts, de littérature, de commerce, d'annonces et d'avis. Sur
deux cents journaux qui s'imprimaient alors, treize seulement furent
conservés. Bonaparte fit présenter au corps législatif une loi modifiant
la division du territoire et établissant des préfectures pour extirper
les derniers vestiges des institutions républicaines, et pour donner
au pouvoir plus de centralisation, et la haute main sur les moindres
parties de l'administration. En un mois tout s'organisa. De plus, il
fut créé un tribunal de première instance par arrondissement, un
tribunal criminel par département, et vingt-neuf tribunaux d'appel.
Les avoués reparurent. On revint presque complètement aux anciens
jours. La confiance se rétablit, et chacun compta sur la ferme volonté
du chef du gouvernement. Avec le crédit, renaissant à vue d'oeiJ, le
taux des rentes s'éleva à la. bourse. De G francs le tiers consolidé
monta à 24. Ajoutons que la constitution dc l'an VIH avait été ac-
ceptée par un immense vote populaire. Sur 3,012,669 électeurs,
3,011,007 avaient voté pour; 1,562 seulement avaient voté contre.
Peut-être était-ce un essai tenté par le premier consul pour savoir
comment les esprits étaient disposés à son égard. Il eut lieu d'être
satisfait, et un arrêté du gouvernement institua une fête nationale
destinée à consacrer le souvenir dc cette solennité et à entretenir
l'union parmi les Français.
Au carnaval, les hommes masqués coururent de nouveau dans les
rues. Pendant la semaine sainte, la promenade de Longchamps, aban-
donnée depuis longtemps, fut assez suivie, malgré la pluie et le vent. '
Confiance, crédit et prospérité vont ensemble. Aussi la guerre venait
sans donner de sérieuses inquiétudes. Les coalisés étaient assez in-
décis. Tantôt ils recevaient l'ordre de rentrer dans leurs Etats; tan-
tôt on leur enjoignait de séjourner en Allemagne.
Le premier consul s'apprêta à conquérir la paix, en personne; ce
qui porta le tribun Girardin à s'écrier : « Quand Bonaparte promet
de marcher à la tête de nos armées, pourrions-nous craindre les re-
vers? Des revers et; Bonaparte ! ces deux mois s'étonnent de se trou-
ver sur la même ligne... » Une foule de volontaires s'enrôla sous les
drapeaux après avoir lu cette proclamation :
<c LES CONSULS BE I.X REPUBLIQUE AUX FRANÇAIS.
» Français, vous désirez Ja paix, Votre gouvernement la désire
avec plus d'ardeur encore : ses premiers voeux, sps démarches con-
stantes ont été pour elle. Le ministère anglais la repousse ; le mi-
nistère anglais a trahi le secret de sop horrible politique. Déchirer la
France, détruire sa marine et ses ports, l'effacer du tableau de l'Eu-
rope ou l'abaisser au rang des puissances secondaires; tenir toutes les
nations du continent divisées pour s'emparer du commerce de toutes,
et s'enrichir de leurs dépouilles : c'est pour obtenir ces affreux succès
que l'Angleterre répand l'or, prodigue les promesses et multiplie les
intrigues.
» Mais ni l'or, ni les promesses, ni les intrigues de l'Angleterre
n'enchaîneront à ses vues les puissances du continent : elles ont en-
tendu le voeu de Ja France, elles connaissent la modération des prin-
cipes qui la dirigent; elles écouteront la voix de l'humanité el la
Voix puissante de Jeur intérêt.
» Si elles Jwlancent, le gouvernement, qui n'a pas craint d'offrir
cl de solliciter la paix, se souviendra que c'est à voiuvde la com-
mander.
» Pour la commander, il faut de l'argent, du fer et des soldats.
Que tous s'empressent de payer le tribut qu'ils doivent à la défense
commune ! que les jeunes citoyens se lèvent! Ce n'est.plus pour des
factions, ce n'est plus pour le choix des tyrans qu'ils vont s'armer:
c'est pour la garantie de ce qu'ils ont de plus cher; c'est pour l'hon-
neur de la France, c'est pour les intérêts sacrés de l'humanité. Déjà
les armées ont repris cette attitude , présage de la victoire. A leur
aspect, à l'jispect de Ja nation entière réunie dans les mêmes intérêts
et dans les mêmes voeux, n'en doutez pas, Français, vous n'aurez plus
d'ennemis sur le continent ! Que si quelque puissance encore veut
tenter le sort des combats, le premier consul a promis la paix; il ira
la conquérir à la tète de ces guerriers qu'il a plus d'Une fois conduits
à la victoire. Avec eux, il saura retrouver ces champs encore pleins
du souvenir de leurs exploits : mais au milieu des batailles il invo-
quera la paix, et il jure de ne combattre que pour le bonheur de la
France et le repos du monde. »
Sous le rapport de la guerre, la France avait autant de bon droit
et autant d'espoir qu'en 17 92, puisque son indépendance était mena-
cée, puisqu'on prétendait lui imposer des lois. Le corps législatif ré- ?
pondit le même jour à la proclamation des consuls. Le tribunal ré-
solut d'envoyer une députalion à Bonaparte pour lui exprimer le voeu
« qu'il revînt vainqueur et pacificateur. » Il fut décidé que le dépar-
tement qui aurait à la fin de germinal (mi-avril 1800) payé la pins
forte partie de ses contributions serait cité comme ayant bien mérité
de la pairie. Dix-huit mille hommes passèrent la revue du premier
consul au Champ-de-Mars. En Italie, où se dirigeait Bonaparte, les
soldats firent un nouvel effort, malgré Ja pénurie clans laquelle le
pays se trouvait, malgré l'extrême rareté des vivres : le premier con-
sul se rendit en toute hâte sur le théâtre de ses premiers succès. Le
6 mai il partit de Paris à l'improviste, et passa en revue l'année de ré-
serve à Dijon. Deux jours après il était à Genève, puis il gravissait le
grand Saint-Bernard, et, réunissant son armée aux divisions de Lan-
nes et de Moncey, il commandait un effectif dc plus de soixante mille
hommes rassemblés à l'insu des Autrichiens.
III.
Bataille de Marengo. - Conspiration d'Aréna.
Alors Bonaparte commença une chaîne non interrompue de grandes
actions et de magnifiques victoires. Il sentait combien il lui impor-
tait de ne pas faillir à sa réputation. La fortune dc la France devenait
aussi la sienne. Cette campagne allait nous sauver ou nous perdre,
pour longtemps. Ce fut une courte el brillante épopée, dont le pas-
sage du mont Saint-Bernard apparaît comme la préface merveilleuse.
L'armée française accomplit des prodiges de persévérance et dc vi-
gueur. Trois jours de marche suffirent. Les bagages passèrent portés
à dos de mulet QU traînés à force de bras. Cent soldats s'attelaient
pour traîner une pièce de canon. Bonaparte leur avait promis mille
francs par pièce : ils refusèrent, n'acceptant que la gloire pour ré-
compense de leurs périls. Montées avec courage, les troupes descen-
dirent avec adresse, à la ramasse. Les plaines de l'Italie leur appar-
- tenaient par la pensée.
Milan tomba en notre pouvoir; la Jiataille de Montebello , gagnée
sur le général Oit, fit honneur à Lannes ; celle de Marengo, rem-
portée par Bonaparte sur Mêlas, donna à l'armée française quinze dra-
peaux et quarante pièces de canon; mais clic coûta la vie à Desaix,
celui que les mahoinétans surnommaient Sultan Juste, ctl'un des plus
célèbres guerriers de la République, « De tous les généraux que j'ai
eus sous moi, dit plus lard le vainqueur de Marengo, Desaix et Klé-
ber ont été ceux qui avaient le plus de talent, Desaix ne rêvait que
la guerre et la gloire; les richesses et les plaisirs n'étaient rien pour t
lui, il ne leur accordait pas même une seule pensée... Celait un ea- |
raclere tout à fait antique. » Une telle perte jela dc l'ombre sur le j
triomphe de nos armes. ;
Campagne de trente jours ! ainsi s'appela cette récente expédition \
en Italie. Une pièce de monnaie en or, dite Marenghino, fut frappée :
en l'honneur de la bataille de Marengo.
Quand Bonaparte revint à Paris, le 2 juillet, on l'y reçut avec un
enthousiasme indicible. Sur sou passage, dans les départements, il
avail obtenu de nombreuses marques d'admiration. A Lyon, les ha-
bitants l'acclamèrent : il voulut réparer les ruines et relever les mo-
numents de la ville. A Dijon, les femmes jetèrent sous ses pas des
lauriers et dçs fleurs. A Sens, on éleva en toute hâte un arc de
triomphe sur lequel furent tracés en gros caractères les mots histo-
riques : Veni, vidi, vici. (Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. ) Sens
avait un dépôt de prisonniers de guerre russes, qui étaient dans une
situation pitoyajde. Le premier consul leur fit distribuer dc l'argent
et leur ininonça que Jeur sort ne tarderait pas à changer, ce qui euf
lieu en effet. A. Montereau, le maître de poste, homme dévoué, vou-
lut mener lui-même sa voiture ; et, possédant moins d'habileté que
de zèle, il versa très-rudcmpnt au bord de la rivière. De là un léger
retard. Ce ne fut que le 6 juillet, à minuit, que Bonaparte entra dans
Paris, où, la veiile et le jour de son arrivée, la population se porta
en fouie au faubourg Suinl-Anloinc. Il y put une illumination spon-
tanée et générale. Le jardin des Tuileries fut plein dc monde toute
HISTOIRE DE NAPOLÉON. l5
]a journée. C'était à qui verrait le plus tôt l'incomparable héros de
l'Italie.
La fête du 14 juillet se ressentit de cet heureux événement et prit
]e nom de fête de la Concorde. Elle fut célébrée en l'honneur des sol-
dais de la République. On y porta en triomphe, sur Ja place Vendôme,
les drapeaux des armées. Le ministre de l'intérieur posa la première
pierre d'une colonne nationale à ériger sur la place de la Révolu-
tion; mais presque toute la cérémonie eut lieu dans le temple dc
Mars (hôtel des Invalides), où les trois invalides les plus âgés eurent
des places d'honneur. Le premier consul décora de médailles cinq
d'entre ceux qui s'étaient le plus distingués dans leur jeunesse; puis
il passa une revue générale des troupes de la garnison, el d'une par-
lie dc la garde nationale, auxquelles furent présentés les drapeaux
pris par les armées de réserve du Rhin et d'Italie. Le tout se termina
par (les jeux, par une course à pied, par une course à cheval, par une
course en char, par une ascension d'aérostat, par des illuminations,
.par des orchestres dc danse dans les Champs-Elysées, par un feu
d'artifice et un concert. On disait que c'étaient là les jeux Olym-
piques.
Un grand nombre de mécontents ou d'envieux maudissaient l'étoile
heureuse de Bonaparte. Plusieurs avaient les yeux sur Moreau, le
farouche républicain radouci, qui, aux rives du Rhin doublait le pclil
caporal. Comme pendant à la campagne de trente jours, sa course au
delà du fleuve historique avait offert les résultats suivants : la bataille
d'Engen, ayant coûté aux ennemis dix mille hommes tués, blessés
ou prisonniers; la bataille de Moerkirch, six mille; la bataille de
Biberach, quatre mille. Le général Leçonrbc s'était emparé successi-
vement de Memmingcn et d Augsbourg. Moreau, enfin, après la ba-
taille d'il ochstedt, où les Autrichiens avaient perdu dix mille hommes,
et où il avait fait des prodiges de stratégie, était parfois cité comme
le plus fameux héros des temps modernes. Un armistice , signé entre
lui et le général autrichien, achevait de rehausser sa gloire.
Royalistes et républicains conspiraient. Les premiers répandirent
dans Paris des feuilles secrètes, telles que VInvisible, l'Avant-Cou-
reur, ou le Retour à l'Ordre, et ils organisèrent une contre-police. Les
seconds voulurent opérer un mouvement dans Paris pendant l'absence
du premier consul; mais ils furent découverts par Fouché, l'habile
ministre de la police. Bonaparte dédaignait toutes ces menées. Avec
ce style laconique qui le caractérisait, il appelait les démocrates tur-
bulents des jacobins du manège, les républicains paisibles des niais.
Lui seul se sentait la force de résister à tous ses ennemis, Comme le
corps législatif avait fini sa session, il devenait maître absolu ; et il s'en
réjouissait, malgré l'immense responsabilité qui pesait sur sa tête.
D'ailleurs, les chouans avaient fait leur soumission; divers papiers
saisis sur un agent anglais avaient été publiés par le gouvernement
lui-même, afin de mettre à nu Ja perfidie britannique. Des traités dc
paix s'étaient succédé entre la France et quelques Etals étrangers: -
ic royaume des Dcux-Sicilcs, la régence d'Alger et les Etats-Unis.
Le roi d'Angleterre avait cessé de prendre le vain titre de roi
de France, sans doute pour faciliter Jos négociations do paix. Tran-
quille et fort de lui-même , Bonaparte rendait paisiblement dps hon-
neurs ans guerriers morts pour la France : il faisait élevpr des
monuments à Desaix et à Kléber sur la place des Victoires. La Tour
d'Auvergne, le premier grenadier de France, mort sur le champ de
bataille, comptait toujours à l'appel de son régiment. Le corps dc
Tiirennc était transporté en grande pompe, des Pctits-Augustjns au
temple de Mars (Invalides), sans office divin pi pratique religieuse,
mais seulement avec des panégyriques, Lucien prit Ja parole, pen-
dant celte dernière cérémonie, 41 entretint les assistants des malheurs
lévoluiionaircs, maudit la fin du dix-]iuiiième siècjp et tira d'heureux
pronostics d'après les premiers jours du dix-neuvième. Enfin, l'anni-
versaire de la fondation dfl la République française fut magnifiquement
célébré.
Mais, jusqu'alors, il avait manqué à Bonaparte des attentats contre
sa personne : il était comblé dc gloire sans être intéressant. Des con-
spirations pouvaient seules jeter dc l'intérêt sur lui : les conspirations
doublent la valeur d'un gouvernant. U en fallait absolument; cl au
hesoin, Fouché, ministre de la police, élait là pour en faire éclore.
On dit qu'un républicain voulut se déguiser en gendarme , et assas-
siner le premier consul à la Comédie-Française; qu'un autre, aidé de
vingt complices, devait l'aller tuer à la Malinaison ; que des hommes
obscurs, conduits par un tanneur, organisèrent un complot. Mais
Fouché, dont on disait :
Son regard pénétrant lit jusqu'au fond de l'âme,
avait su mettre obstacle à leurs différents projets.
Une quatrième conspiration arriva néanmoins à son terme- Un
sculpteur, nommé Céracchi, et Diana, tous deux Romains d'origine,
le peintre Topino-Lcbrun, Aréna, frère d'un homme qui s'élail op-
posé aux voeux dc Bonaparte le 1S brumaire, Demerville, ami, parent
même de Barrère, essayèrent dc poignarder Bonaparte au théâtre dc
hil\alion, le 10 octobre 1800. On donnait l'opéra des Iloraces. Les
conjurés furent arrêtés dans les couloirs, Le sénat, le tribunal et les
autorités se rendirent aux Tuileries pour complimenter Bonaparte,
pour le féliciter d'avoir échappé au danger. Celui-ci répondit tout
simplement au tribunat qu'il n'avait point couru de danger, « ayant
avec lui un piquet dc cette bonne garde... dont les misérables n'au-
raient pu supporter les regards. »
Quelques jours après, un ouvrier d'artillerie de Meudon imaginait
une machine infernale, dont il ne se servit pas, épouvanté par l'es-
sai qu'il en avait fait lui-même.
Pendant ce temps, la troisième session du corps législatif s'ouvrit;
le conseiller d'Etat Régnier porta la parole et exposa'la situation flo-
rissante de la République, la prospérité des arts et dc l'industrie,
l'extension du commerce français, l'habileté el la bonne foi des ad-
ministrateurs et des magistrats choisis par les consuls, les travaux à
faire pour décréter un Code civil et un Code dc procédure civile,
le bon état des finances et surtout l'attitude dc nos armées, maîtresses
des deux rives du Danube et du Pô, des bords de l'Adriatique et dc
la Toscane. Cinquante-deux mille quatre-vingt-dix-neuf individus
avaient été rayés de la liste des émigrés.
Pendant ce temps encore, les hostilités qui avaient recommencé avec
l'Autriche procurèrent une gloire nouvelle à Moreau. A Hohenlindcn,
assisté de Ney, Richepanse, Dessolles, Decaen, d'Hautpoul et Groucliy,
il avait supporté le feu des ennemis pendant dix heures consécutives
et leur avait tué six mille hommes, fait dix mille prisonniers, enlevé
quatre-vingts pièces dc canon. Hohenlindcn était un Marengo pour
Moreau. Bonaparte, aussitôt, devint jaloux de cette gloire étonnante
qui s'élevait à côté de la sienne pour lui faire ombre. C'est que l'am-
bition ressemble au cèdre, qui grandit Sur la montagne cn étouffant
les arbustes qui l'environnent. Bonaparte voulait des subalternes, mais
point dc rivaux. La République, dans sa pensée égoïste, c'était lui,
c'était sa gloire, c'était sa puissance, c'était son génie. Il l'absorbait
tout entière. Moreau, revenu à Paris, reçut néanmoins les félicitations
publiques de Bonaparte, qui, assure-t-on, lui fit dop d'une paire de
pistolets enrichis de diamants, - sur lesquels il regrettait de n'avoir
pu, faute d'espace, graver les noms de toutes ses victoires. Moreau se
montra d'abord sensible à^ces manifestations; niais bientôt, dévoré par
l'envie, il transforma sa maison en foyer d'intrigues contre le gou-
vernement. Une guerre sourde s'éleva entre les deux héros. Moreau
refusa do faire partie de la Légion d'honneur, il n'accepta même pas
le titre de maréchal de France que Bonaparte lui offrit. Dans les sa-
lons des Tuileries ou tourna en ridicule le club Moreau, et, par con-
tre , dans la maison de Moreau on plaisanta sur la cour de Bonaparte.
Les aiiiiuosilés s'accrurent des deux côtés. Des mots, des epigrammes,
des satires, les antagonistes en arrivèrent à la haine sérieuse. Bonaparte
ne garda plus de ménagements vis-à-vis de Moreau; seulement,
comme il savait que le vainqueur de Hohenlindcn n'aurait pas la tête
assez forte pour résister aux suggestions des ambitions trompées, il
attendit qu'il vînt se casser le nez contre les colonnes du palais, suivant
ses propres expressions. La rivalité de Moreau et de Bonaparte pro-
mettait de se dénouer tragiquement.
IV.
La machine infernale.
Les membres de la conspiration Aréna avaient été pour ainsi dire
oubliés. Une seconde conspiration .fit penser à eux. Le 24 décembre
1 800, on exécutait à l'Opéra la Création du monde, oratorio d'Haydn,
nouvellement importé sur notre théâtre. L'Opéra s'élevait alors sur la
place Louvois. Bonaparte s'y rendait, suivi d'un piquet de sa garde.
A huit heures du soir, il traversait la rue Saint-Nieaisc. Une petite
charrette, avec un tonneau dessus, barrait le passage. Quand le modeste
cortège arriva à la hauteur dc la rue de la Loi (Richelieu), une détona-
tion effroyable se fit entendre. La voiture du premier consul éprouva
une forte secousse, et les vitres se cassèrent. Bonaparte, qui s'était as-
soupi pendant la route, se réveilla en sursaut et s'écria, rêvant sans
doute dc combats : « Nous sommes minés. >i Quarante-six maisons de
la rue Saint-Nieaise s'ébranlèrent jusque dans leurs fondements; cin-
quante-six. personnes furent blessées, vingt-deux tuées. Le quartier
fut jonché de fragments de cheminées, d'éclats de vitres, de tuiles et
d'ardoises.
A son entrée dans la salle de l'Opéra, Bonaparte, sain et sauf, obtint
de vifs applaudissements. L'explosion de la machine infernale lui valut
dc nouveaux partisans. Pendant plusieurs jours, elle servit de texte à
toutes les conversations. Des vers, des chansons, des canards, retracè-
rent l'affreux événement. Voici la complainte qui courut les carrefours,
et qui devint extrêmement populaire :
COMPLAINTE SUR LA MACHINE INFERNALE.
Chantons le récit 6dèle
Du plus horrible attentat
Exercé contre l'Etat,
Rue Nicaise an Carrouselle.
De ce fait la vérité
Fait frémir l'humanité
,6 HISTOIRE DE NAPOLEON.
Une machine infernale,
De nouvelle invention,
Fit, par son explosion,
Un dégât que rien n'égale,
Renversant, aux environs,
Les hommes et les maisons.
Le consul, dans sa voiture,
A l'instant passait par là ;
Il allait à l'Opéra;
Ce fut à lui, chose sûre,
Qu'on voulait donner la moit,
Mais ce fut un vain effort.
Bonaparte à Arcole.
De ses chevaux la vitesse
Avait devancé lé coup ;
Mais, s'arrêtant tout à coup,
De s'informer il s'empresse :
Sans craindre ce noir dessein,
Il poursuivit son chemin.
Son épouse, tout en larmes,
Veut partager son danger,
Mais on vient la rassurer
Sur ces horribles vacarmes ;
Lui disant : Il est passé,
Le consul n'est point blessé.
Bientôt, dans le voisinage,
Les blessés et les mourants
Poussent des gémissements;
D'autres se font un passage
A travers mille débris,
Pour se sauver dans Paris.
Cette machine infernale
Etait faite d'un tonneau,
Et contenait, au lieu d'eau,
Beaucoup de poudre et de balles.
Cette invention d'enfer
Avait des cercles de fer.
Les éclats de la machine
Enfoncèrent les maisons,
Et la chute des plafonds
Entassa sur leur ruine
Les meubles et les trésors,
Et des blessés et des morts.
Le tribunat, plein de zèle,
Le sénat conservateur,
Ministre et législateur,
Le conseil d'Etat fidèle,
Au grand conseil, en ce jour,
Vinrent prouver leur amour.
D'SCOORS DU MINISTRE DE LA POLICE AU PnEMIER CONSUL.
Une machine semblable
Est saisie entre les mains
De ces monstres inhumains
Dont l'intention coupable,
Pour prolonger leurs forfaits,
Est de reculer la paix.
DISCOURS DES PRÉSIDENTS DES AUTORITÉS DU GOUVERNEMENT.
Quand des monstres pleins de rage
Veulent renverser l'Etat
Par lé feu, l'assassinat,
Le désordre et le carnage,
Nous punirons leurs forfaits
Pour accélérer la paix.
Bonaparte, en assurance ,
De ses lâches ennemis
Saura purger son pays,
Et, par sa rare prudence,
Terminer, à nos souhaits,
Le grand couvre de la paix.
18 brumaire.
On arrêta les prévenus de la conspiration Aréna, et, par suite, Dc-
merville,'Céracchi, Aréna et Topino-Lcbrun encoururent la peine
de mort. De plus, cent trente individus furent arrêtés ou déportés,
sans qu'on eût pu découvrir les véritables auteurs de l'attentat du
3 nivôse. La justice eut entre les mains Saint-Réjant et Carbon, agents
de Georges Cadoudal. Ces deux conspirateurs possédaient une myriade
de noms de guerre. Le premier s'apppclait Pierrot, Sollier, Pierre
Martin, le second s'appelait François-Jean, Carbon , Petit-François,
Constant. Ils furent condamnés à mort, et leurs complices à différentes
peines.
Evidemment, la machine infernale émanait du parti royaliste. Bo-
naparte en conçut une haine violente pour les chouans qui s'agitaient
sans cesse dans l'Ouest; la police redoubla de zèle et de finesse. Plus
tard, cet événement servit à l'établissement de tribunaux spéciaux. Ou
surveilla les voyageurs, et les passe-ports devinrent plus que jamais
HISTOIRE DE NAPOLÉON. S. ""' | ; ; r£| ) n
nécessaires. Les diligences étaient à tout instant, en tous lieux, atta-
quées et volées. On plaça sur les banquettes des soldats, ce qui fit dire
aux plaisants que c'étaient des armées impériales.
Revenu aux Tuileries, où tous les grands personnages s'étaient
rassemblés, Bonaparte perdit son calme et dit d'une voix forte :
«Voilà l'oeuvre des jacobins ; ce sont les jacobins qui ont voulu m'as-
sassiner!... H n'y a là-dedans ni nobles, ni prêtres, ni chouans!...
Je sais à quoi m'en tenir, et l'on ne me fera pas prendre le change.
Ce sont des septembriseurs, des scélérats, couverts de boue, qui sont
en révolte ouverte, en conspiration permanente, en bataillon carré
contre tous les gouvernements qui se sont succédé. Ce sont des ar-
tistes, des peintres, qui ont l'imagination ardente, un peu plus d'ins-
truction que le peuple, et exercent de l'influence sur lui. Ce sont les
assassins de Versailles, les brigajid^rTfrrSU mai, les conspirateurs
de prairial, les auteurs de tou^^ejfâlnfès commis contre les gou-
vernements. Si on ne peut l^^èfcmëT'^i/fatit qu'on les écrase;
il faut purger la i ranCe de /
cette lie dégoûtante. Point I
de pitié pour de tels scé- 1
lérats !...;) \
Rien ne motivait ces pa-
roles. Un mois plus tard, il
restait démontré que des
royalistes étaient seuls cou-
pables. Bonaparte avait vou-
lu jeter de l'odieux sur les
démocrates.
Combien il ressortait de
tout que la République n'é-
tait qu'un vain mot, après le
3 nivôse, mot d'autant plus
répété qu'il était moins com-
pris! Les raffinés politiques
ont cette ressemblance avec
les poètes , qu'ils parlent
mieux,en général, des cho-
ses passées que des choses
présentes, Ils savent élever
des autels à la liberté quand
la liberté n'existe qu'en sou-
venir ; à la légitimité des
aynasties quand on l'a foulée
dux pieds.
A force d'admirer Bona-
parte , les Français se sou-
mirent à lui. Un courtisan
avait tracé ainsi son portrait :
« Etre général par mérite,
animer tout par sa présence,
étonner par son génie et par
son audace, être impénétra-
ble dans ses projets, toujours
heureux dans leur exécution,
calme et présent au milieu
(ludanger, redoutable même
dans son repos ; savoir ré-
compenser à propos et avec
choix, punir avec justice ;
être sobre au sein des plai-
sirs et des jouissances de
toute espèce ; grand, magna-
nime, généreux envers les
vaincus, toujours égal : à ces traits qui pourrait méconnaître Bona-
parte ?»
Pour moins que cela, un homme eût pu s'enivrer de ses succès, et
porter chaque jour plus haut ses vues ambitieuses.
V.
Moeurs et coutumes sous le consulat. - Paix de Lunéville.
Le consulat vit renaître bien des usages en vigueur sous l'ancienne
monarchie. La balance, sur les sceaux de l'Etat, remplaça le niveau.
Agissant au nom de la gloire et de la victoire, Bonaparte avait détruit
la statue de la liberté élevée sur la place Louis XV, pour y faire bâtir
une colonne monumentale. Les préfets ressemblaient fort à des gou-
verneurs de province : Bonaparte les considérait comme des « empe-
reurs au petit pied. » Il avait tous les établissements sous ses ordres.
Le mont-de-piété se disait audacieusement « établi au profit des pau-
vres. » La préfecture de police, chargée de veiller à la sûreté des Pa-
risiens, s'occupait activement de politique. Les octrois étaient muni-
cipaux et de bienfaisance.
, En janvier 1800, le mot dc madame, au lieu de citoyenne, avait été
introduit chez Bonaparte. Le 19 février 1800, le gouvernement vint
s'installer au palais des Tuileries, où le premier consul établit sa de-
meure. Le cortège partit du Luxembourg en grand costume, avec de
la musique et une escorte. Il étalait en partie l'héritage mobilier des
directeurs. On y voyait peu de voitures de maître, mais beaucoup de
fiacres dont les numéros étaient recouverts de papier. Quelques jours
après, quand eut lieu la première présentation du corps diplomatique,
les conseillers d'Etat, regardant le service de cour comme indigne de
la magistrature civile, se scandalisèrent de voir Benczech, l'un de leurs
collègues, ancien ministre de l'intérieur, la canne d'huissier à la main,
remplir le rôle de maître des cérémonies, disons plus, de maître d'hô-
tel. Les aides dc camp du premier consul firent les fonctions de cham-
bellans. L'ordre des réceptions fut strictement réglé d'après une éti-
quette naissante. Costumes et insignes de l'autorité, tout changea.
Aux formes grecques et romaines succédèrent les formes mili-
taires. Bonaparte ressembla plus au général qu'au magistrat. Avec
les bottes et le sabre, on porta l'habit français.
La cour du palais des Tui-
leries devint pour les trou-
pes un rendez-vous quoti-
dien. Aux revues, le premier
consul, tantôt à pied, tantôt
à cheval, parcourait tous les
rangs, parlait aux officiers
et aux soldats, entrait avec
eux dans les plus minutieux
détails de l'équipement, de
l'armement, de la manoeu-
vre. Il se complaisait au mi-
lieu de ses armées, qu'il met-
tait continuellement sous
les yeux de la capitale. Nos
pères se le rappellent en-
core : le temps était-il plu-
vieux , le ciel était-il obs-
curci par les nuages, sou-
vent , dès l'apparition de
Bonaparte , la pluie cessait,
les nuages se dissipaient, le
soleil brillait; et la foule
s'écriait que le premier
consul commandait aux élé-
ments, ou qu'il était favo-
risé du ciel.
Pour résidence d'été, Bo-
naparte et Joséphine choi-
sirent d'abord la Malmaison,
modeste château situé près
de Paris. Bientôt cette re-
traite leur sembla trop pe-
tite. Duroc , déjà chef de la
maison consulaire, annonça
soudainement que tous les
dimanches on dirait la messe
au château de Saint-Cloud,
que le premier consul y
donnerait audience , et ne
recevrait plus dans la capi-
tale que le 15 de chaque
mois. Ces audiences dc
Saint-Cloud étaient très-
nombreuses et duraient plu-
sieurs heures. Suivaient les
réceptions de madame Bonaparte, auxquelles le héros d'Aréole as-
sistait le plus souvent. Il y avait quelques tables de jeu; il y faisait
parfois sa partie. En général, le sans-façon qui régnait à la Malmaison
n'existait guère à Saint-Cloud, que le premier consul habitait jusqu'à
ce que le froid et la pluie en rendissent le séjour insupportable.
L'étiquette augmenta de jour en jour. L'épée et les bas de soie rem-
placèrent bientôt le sabre et les bottes. A la fête du 14 juillet 1800,
Bonaparte avait porté un habit de soie rouge brodé à Lyon, sans man-
chettes, avec une cravate noire. Comme on le complimentait sur son
costume, en exceptant la cravate : - « Il y a toujours quelque chose
qui sent le militaire, répondit-il en riant ; il n'y a pas de mal à cela. «
Gaudin, mihistre des finances, se présenta le premier à l'audience de
Saint-Cloud avec une bourse à cheveux et des dentelles. Cela plut sin-
gulièrement au maître. Avouons-le, le retour aux anciens usages res-
sembla souvent à une mascarade. Des courtisans, l'un avait une cra-
vate avec un habit habillé , l'autre un col avec un frac, celui-ci la
bourse, celui-là la queue ; quelques-uns portaient des cheveux pou-
drés, le plus grand nombre était sans poudre : seules, les perruques
manquaient. Quant aux dames de la cour, malgré leur goût pour les
modes du temps de Louis XV, elles détestaient la poudre, exécraient
les formes grecques et romaines et les cheveux à la Titus. Il y avait
chaque jour des discussions sur la toilette, et mille fois Joséphine s e-
cria : - « Que tout ceci me fatigue et m'ennuie! Je n'ai pas un mo-
Napoléon, premier consul.
82. Paris. Typographie Pion frères, rue de Vaugirard, 36. 2
,8 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
ment à moi... J'étais faite pour être la femme d'un laboureur. » Quoi
qu'elle prétendît, Joséphine aimait le luxe des parures, et son mari la
gourmanda fréquemment sur ses folles dépenses de toilette.
Mais la simplicité des goûts de Bonaparte se faisait surtout remar-
quer dans la disposition de son cabinet, aux Tuileries. Cette pièce,
de médiocre grandeur, était éclairée par une seule fenêtre pratiquée
dans un angle et qui donnait sur le jardin. Le meuble principal était
un magnifique bureau, placé au milieu de la pièce, chargé de bronzes
dorés et soutenu par des griffons. La table formait une espèce de
boîte carrée dont le couvercle glissait sur une coulisse. Le fauteuil,
de forme antique, avait un dossier couvert d'une draperie de casimir
vert, dont les plis étaient retenus par des cordons de soie et les bras
terminés par des têtes de griffons. Le, premier consul ne s'asseyait
ordinairement à son bureau que pour signer, et il se tenait plus habi-
tuellement sur une causeuse recouverte cn taffetas vert, près de la-
quelle était un petit guéridon. Dans le fond du cabinet, il y avait
deux grands corps de bibliothèque placés dans les encoignures cn
forme d'équerre; entre ces deux bibliothèques, on remarquait une
pendule-régulateur. Une longue armoire vitrée, à dessus de marbre,
contenait quelques cartons; cinq ou six chaises garnissaient la pièce,
qu'ornait encore une statuette équestre cn bronze du roi de Prusse
Frédéric H.
Et, puisque nous cn sommes sur la vie intérieure du premier consul;
disons un mot des cercles et des spectacles. Toujours pour obéir aux
lois de l'étiquette, pour raviver les usages monarchiques, on ne pou-
vait applaudir ni siffler au théâtre de la cour. Dans les salons, si Bo-
naparte jouait, il n'y avait plus le moindre intérêt pour personne;
s'il circulait, au contraire, chacun prenait l'intérêt le plus vif à sa
conversation, ordinairement originale et profonde, rarement gaie ou
plaisante, jamais futile. Ses moindres mots produisaient beaucoup
d'effet, et c'était surtout avec les savants, avec Laplace; Mbngë,
Berlhoilet, Lacépècle et Chaptal, qu'il aimait à s'entretenir de science
ou de politique, rompant quelquefois ces conversations sérieuses, à la
Malmaison, pour danser une contredanse dans de petits bals qu'on y
donnait le dimanche. Il se montrait assez gauche, alors ;, einbrouillant
les figures, demandant toujours la monaco, celle qu'il exécutait le
moins mal. Avec les femmes, il lié parlait que peu, en détestait
quelques-unes, madame de Staël-Hûisteiii surtout, et n'aimait véri-
tablement que Joséphine. Malgré la disproportion d'âge qui existait
entre eux, les deux époux faisaient bon ménage. Le premier consul
servit de père aux enfants que sa feininé avait eus de M. de Beau-
harnais. Eugène , plein d'honneur, de lbyàlité et de bravoure, méri-
tait ses sympathies ; Hortense , aimable et douce j devint sa belle-soeur :
il l'unit à Louis Bonaparte, cn forçant les inclinations de celui-ci. Le
mariage ne réussit pas: soit que Louis se fût laissé ébranler par d'o-
dieuses calomnies répandues contre son frère et sa femme, soit que
son amour-propre se révoltât d'obéir aux volontés du premier consul,
il conserva toujours presque de l'aversion pour Hortense.
On a remarqué que Bonaparte, de même que Cromvvell ; à qui bil le
compare si souvent, n'avait pas et ne pouvait pas avoir la prétention
d'être un parfait écuyer. Mais sa hardiesse allait jusqu'à l'iitipru-
dence, jusqu'à la témérité. Un jour, il voulut conduire à toutes
guides ; dans le parc de Saint-Cloud, une calèche attelée de quatre
chevaux où se trouvaient Joséphine, Hortense, madame Duroc, Jo-
seph et Cambacérès. Il accrocha une borne à la grille qui séparait le
jardin du pare, perdit l'équilibre et fut renversé à plusieurs pas, Il
essaya de se relever, pour retomber aussitôt et s'évanouir. Pendant ce
temps, Jes chevaux entraînèrent la voiture; on les arrêta : les dames
descendirent plutôt mortes que vives. Le premier consul, après avoir
reçu les soins indispensables, continua sa route cn calèche. Il était
légèrement écorché au menton, son poignet était un peu foulé. En
rentrant au château, il dit : « Je crois qu'il faut que chacun fasse son
métier. » Et le soir, Joséphine, encore très-émuc, prononça ces pa-
roles au milieu de son salon : « Dans le moment dc sa chute, Bona-
parte avait les yeux tournés et je l'ai cru mort. Il a bien protesté qu'on
ne l'y reprendrait plus. Il y a longtemps qu'on lui reproche sou ex-
trême imprudence à cheval. 11 fait trembler tous ceux qui l'accom-
pagnent. Corvisart a été appelé, il n'a pas cru nécessaire de le saigner.
Le premier consul ne veut pas que cet accident ait aucune publicité. »
Mais, après cette appréciation de l'intérieur et des habitudes privées
dc Bonaparte, revenons à l'homme d'Etat.
Tout tenir dans sa main, élever tel individu, anéantir tel autre,
voilà quelle était la volonté du premier consul. Pour cela, il ne se
servait pas du système de corruption directe; mais indirectement,
par des moyens adroits, il arrivait à ôler aux populations toute ad-
miration qui ne se portait pas sur des soldats. Que les masses prissent
de funestes habitudes, qu'elles se Jivrassent à des moeurs dépJorabJes,
peu lui importait à lui, pourvu qu'aux jours où se célébraient les
ièles des victoires, elles s'écriassent: Vive le premier consul ! Panem
et circenses, telle a toujours été, telle sera longtemps encore la pen-
sée politique de l'ambitieux , lorsqu'il s'adresse au peuple. Mais le
peuple, émancipé, doit se méfier de ceux qui cherchent à l'amuser
pour le bâillonner à leur aise. Bonaparte s'attachait les hautes classes
en distribuant des pJaces aux hommes « dont il était content. » Puis ,
il s'était entouré des souvenirs vivants de sa jeunesse. Il avait auprès
de lui, indépendamment de M. de Bourricnne, le colonel Lauristo^
son ancien condisciple à l'Ecole militaire. Le père Dupuis, autrefois
principal du collège de Brienne, jouissait, à la Malmaison, d'une
retraite honorable et paisible ; le concierge de ce château était un
nommé Haute, autrefois concierge de Brienne. Ces protégés ne man-
quaient pas de dévouement ; ils exaltaient volontiers l'homme qui se
rappelait tous ceux avec lesquels il avait vécu; leurs paroles et leurs
hommages disposaient favorablement le publie à son égard.
Tout, d'ailleurs, tendait à aveugler les masses, pendant que nds
succès aux armées ne pouvaient qu'encourager les soldats. Chaque
jour s'évanouissaient, une à une, les espérances du jongleur Put,
L'armée d'Italie avait passé l'Adige, avait bloqué Mantoue et Pes-
chicra. Le général Brune avait gagné la bataille de Pozolo, passé le
Mineio près de Vérone, attaqué et investi Vicence. Huit jours après,
il convenait d'un armistice avec le général autrichien Bellegarde, ce
qui était un,acheminement au traité qui suivit la paix de Lunévillc,
confirmant les clauses stipulées à Campo-Formio, c'est-à-dire recon-
naissant le Rhin pour limite de la France et acceptant l'indépendance
des républiques italiennes.
Cette négociation portait un coup terrible au ministre anglais,!
l'architecte de .la coalition. Le territoire de la République française
s'élargissait, et elle acquérait des alliés fidèles. Aussi, quand on en reçut
la nouvelle à Paris, le 12 février 1801, au moment où le peuple se
livrait avec passion aux divertissements du carnaval, les esprits ne se
sentirent pas de joie. Aux mascarades succédèrent des groupes de
citoyens, causant dans le jardin des TuilerieSj et criant : « Vive Bona-
parte ! » sous les fenêtres mêmes du premier consul. On improvisa
des danses populaires, aux sons de la musique de la garde consulaire.
Lé canon retentit à tout instant; les théâtres entonnèrent des clianls
ctë victoire: c'était une ivresse universelle. Le Rhin, limite naturelle
A'e là France , nous appartenait. Chacun comprenait l'importance de
bette délimitation. Soùs l'impression de la paix de Lunévillc, le pre-
mier Consul décida qu'une exposition nationale dc l'industrie durait
lieu dans les derniers jours de l'année républicaine, etla rente éprouva
une hausse considérable.
Pilt se retira du .ministère; mais la mort subite de Paul Ier, empe-
reur de Russie; bieh disposé pour la paix, fit redoubler les cris de
malédiction dès Français contre l'Angleterre. Ajoutez à cette cause
dc haine les résultats de la bataille de Canope, près d'Alexandrie, où
Meilbu fut repolisse avec les débris de l'armée française, qu'il com-
mandait.
Néanmoins, dé tous côtés, les traités vinrent donner à la France un
espoir et une sécurité qui lui avaient manqué jusqu'alors. A Madrid,
oh en signait un qui nous assurait le duché de Parme ; le roi des Deux-
Siciies lious cédait l'île d'Elbe et la principauté de Piombino. Enfin,
à des intervalles plus ou moins rapprochés, des traités se succédèrent
àyée là Bavière, avec ia Rùsâife, avec la Porte Ottomane, lorsque les
Français euïéiit éVâciië le Caire, lorsque Menou eut repassé la Mc-
diterràilëé, ramenant en France les débris de l'armée d'Egypte.
VI.
Négociations pour le concordat. - Expédition de Saint-Domingue. -
Fête de la paix générale.
La situation florissante de la France sembla s'améliorer encore par
le concordat entre Bonaparte et le pape Pic VII. Le 10 messidor ail VU1
(28 juin 1801), un concile national, composé de quarante-cinq évèqucs
et d'environ quatre-vingts députés du second ordre, s'ouvrit, dans
l'église Notre-Dame, à Paris. Joseph Bonaparte, Crctet, conseil-
ler d'Etat, et Bernier, docteur en théologie , curé dc Saint-Lô d'An-
gers, représentaient le premier consul. Hercule Gonsalvi, cardinal
dc la sainte Eglise romaine, et Joseph Spina, archevêque dc Corin-
the, représentaient Sa Sainteté. Une convention en dix-sept àrliclcs
eut lieu relativement à l'organisation du culte catholique, et l'on)
reconnut que la religion catholique, apostolique et romaine, était
celle dc la grande majorité des Français, notamment celle des trois
consuls. On déclara que le culte de la religion catholique serait pu-
blic; que les évêques seraient, à l'avenir, nommés par le premier
consul et confirmés par le pape, et que le gouvernement ferait une
nouvelle circonscription des diocèses français. Une loi organique fixa
en même temps les droits et les devoirs des protestants envers l'Etat.
Mais cette loi, ainsi que le concordat, n'oblint aucune publicité, à
cause de la vacance du corps législatif, qui devait leur donuer son
approbation. Quelques difficultés s'élevaient encore; les questions re-
ligieuses sont si brûlantes !
En juillet, d'après les voeux des consuls, ie ministre dc la police
générale intima aux préfets des départements l'ordre : ld de faire re-
chercher les prêtres séditieux qui auraient refusé la promesse dc fidé-
lité à la constitution, et de les faire sortir, du territoire de la Répu-
blique dans le plus bref délai; 2° d'ordonner provisoirement, et par
mesure de police, à tout prêtre rentré dans une commune où il exer-
çait avant sa déportation, les fonctions d'évoque , de curé ou vicaire,
et où sa présence nuirait à la tranquillité publique, de s'en éloigner
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 19
stir-le-champ, à une distance telle que son influence ne puisse plus
]a troubler; 3° d'enjoindre aux maires des communes où il n'existe
aucun édifice consacré à l'exercice du culte, de n'en permettre l'usage
qu'au prêtre qui exerçait avant l'époque du 18 brumaire ; et dans le
cas où l'église aurait été Vacante, d'y maintenir exclusivement le
prêtre appelé le premier par le voeu de la majorité des habitants. Le
premier consul savait faire légaliser toutes ses volontés par les corps
politiques, instruments de sa puissance. Il faut le dire toutefois, ses
vues étaient grandes, et ses entreprises furent presque toujours cou-
ronnées de Succès, à cause de sa fermeté et de sa confiance en lui-
iilême;
Les pourparlers préliminaires promettaient d'arriver à bonne fin.
Un nombre considérable d'archevêques et d'évêques de France don-
nèrent leur démission entre les niains du pape, pour se soumettre à
une réélection due à la bienveillance de Bonaparte. Les mauvais Vou-
loirs naissant des scrupules dé conscience, des idées religieuses,
allaient cesser:
Cependant une loi avait inaintéiiii l'esclavage dans les colonies.
Saint-Domingue avait proclamé son indépendance et s'était donné
pour chef Toussaint-Louverturei Napoléon voulut soumettre cette île.
Malgré les mauvaises bases de cette expédition, une armée de qua-
rante mille hommes s'embarqua le 24décënibre 1801 à Brest, sous les
ordres du général LeclerC, beau-frère du premier consul; nommé
capitaine général de Saint-Domingue.
Une idée que Bonaparte avait nourrie depuis longtemps et qui fai-
sait honneur à son caractère, c'était la paix avec l'Angleterre. Les
obstacles qu'elle avait rencontrés jusqu'alors semblaient avoir disparu.
Une flotte imposante avait été réunie à Boulogne, et les îles Britan-
niques étaient sérieusement menacées d'une invasion; Dès lé mois de
mars 1801, une note remise au citoyen Otto, chargé des affaires de
France, laissait entrevoir qu'une réconciliation entre les deux nations
rivales n'était pas impossible. Les négociations s'entamèrent, et-Je
1er octobre des préliminaires de paix se signèrent à Londres, où la
joie fut encore plus complète qu'à Paris, tant les Anglais craignaient
une descente dans leur île, tant le souvenir de Guillaume lé Conqué-
rant les poursuivait. Afin de répandre plus vivement, en tous lieux,
celle heureuse nouvelle, ils avaient écrit en grosses lettres sur les
voitures des courriers : Paix avec la France. Là voiture d'un aide de
camp du premier consul, porteur de la ratification des conventions
préliminaires par le gouvernement français, fut dételée et traînée par
la foule, à Londres. L'envoyé entendit avec étomlement, sur les
bords de la Tamise, la multitude remplir l'air des cris de: Vive
Bonaparte!
D'après un arrêté des consuls, une fête fut célébrée à Paris le
9 novembre : on l'appela fête de la paix générale. Les autorités al-
lèrent complimenter le premier consul; un directeur général de
l'enregistrement lui dit : « Vous êtes dans le cabinet comme vous
avez été à la tête des armées, un chef infatigable. Aussi chacun
pourra dire, en vous comblant de bénédictions : Il a donné le repos
uumonde, lui seul n'en prend point; il veille et travaille pour tous. »
A sept heures du matin, une salve d'artillerie mit sur pied les Pa-
risiens. A dix heures, des groupes de musiciens, précédés de tambours
etdc trompettes, parcoururent la ville en exécutant des chants et des
symphonies. La place de la Concorde était décorée de portiques et
couverte de salles de danse. De nombreux orchestres s'élevaient sur
toutes les places publiques. Les ponts, les quais et le jardin des Tui-
leries étaient ornés de trophées. Sur la rive gauche de la Seine,
entre le Pont-Neuf et le Pont-National, une décoration représentait
le temple du Commerce. Le commerce, en effet, triomphait dans cette
magnifique cérémonie : une flottille de chaloupes et de barques, où
se trouvaient les habitants des divers empires de l'Europe, très-bien
ornées et pavoisées, remonta la rivière depuis Chaillot jusqu'au tem-
ple du Commerce. A peine y fut-eUe arrivée, qu'une frégate en
miniature iâclia sa bordée de Jiuit petits canons. Les peuples se ras-
semblèrcnt et offrirent à la paix l'hommage de leurs chants et de leurs
danses. Il y eut ascension d'un ballon sur lequel flottaient les pavil-
lons de toutes les puissances rendues amies par la paix : ce ballon
lança un parachute soutenant Mercure.
Une représentation des malheurs de la guerre se fit sur un immense
théâtre dressé au milieu de la place de la Concorde; ce théâtre avait
au nombre de ses accessoires les superbes chevaux de Marly. On y
bombardait deux villes. Suivaient des cris et des chants de victoire ;
Puis des temples dédiés à la Paix, aux Arts et à l'Industrie, s'ouvraient
et laissaient voir dans leur enceinte les hommes que la guerre avait
épargnés. A l'extrémité du terre-plein du Pont-Neuf, on avait con-
struit un arc de triomphe sur lequel on lisait le nom de Bonaparte.
A l'hôtel de Salm (aujourd'hui Pavillon de la Légion d'honneur), une
statue colossale représentait un héros pacificateur remettant son épée
au fourreau. La fête se prolongea bien avant dans la nuit et se ré-
péta dans toute la France. A Nantes, une marchande de poisson mit
ce transparent sous le buste de Bonaparte :
Ah 1 il m'en souviendra,
Larirâ,
Du consul Bonaparte.
VII.
Bonaparte président de la république italienne. - Lés mécontents. -
Lé concordat.
Eli janvier 1802; lès travaux du Code civil occlrpaieiit tous lès in-
stants des ttiagistrats; et Bonaparte èii prenait sa part. La république
cisalpine avait fait mie révolution, et sa consulta avait décidé que,
pour fixet' les bases d'une hoùvelle constitution, une consulta extraor-
dinaire serait convoquée* à Lyon. « Le jlïemièr consul était invité à
suspendre les immenses travaux de la magistrature, polir partager
aVCc les députés de ia consulta extraordinaire le poids de leurs déli-
bérations. )> Le 81 décembre 1801, quatre cent cinquante deux nota-
bles italiens s'assemblèrent daiis là viile de Lyon. MUrat et Pétiët,
celui-ci ailéieii président du corps législatif de là république cisal-
pine; s'y trouvaient, avec les deux ministres Talleyràiid et Chaptal.
Le 11 janvier 1802, Bonaparte arriva dans la ville indiquée pour les
délibérations. Là salle de l'hôtel dé Ville Où ori le conduisit avait été
magnifiquement décorée de lauriers et de couronnes. Le premier
consul fut choisi pour présider la république tisalpihe; il accepta et
rendit compte de la manière dont il avait nommé les principaux ma-
gistrats de la république alliée; il parla italien, embrassa le vice-
président de l'assemblée, et se rétira après avoir été comblé d'hon-
neurs , après avoir donné aux maires de Jà Ville de Lyon Une écharpe
de distinction en témoignage dû êohtëntemënt qu'il avait éprouvé
pendant son séjour au milieu d'eux. Cette écharpe était ëii soie écar-
latë; le bas brné d'une frange et d'une broderie en argent, de goût
étrusque ; on y lisait :
ECHARPE DE DISTINCTION DONNEE PAR Î.B PREMIER CONSUL AU C...,
MAIRE DÉ LYON; LÉ T PLUVIÔSE AN X.
C'était ainsi que Bonaparte récompensait ses sujets. Tout le monde
se prosternait devant lui; et lorsqu'il revint à Paris, le corps légis-
latif et le tribunat, qui avaient eu des velléités d'opposition, ne l'en
allèrent pas moins complimenter sur l'heureuse organisation de la
république italienne. Le maître répondit à la dépiitation du corps lé-
gislatif : « Il était de la gloire et de l'intérêt de la France d'assurer
pour toujours le sort d'une république qu'elle a créée. J'espère que
Sa constitution et ses nouveaux magistrats feront son repos et son
bonheur. Ce bonheur et Ce repos ne seront point étrangers au nôtre.
Notre prospérité ne peut désormais être séparée de la prospérité des
peuples qui nous environnent. J'ai recueilli surtout l'expression libre
et franche de l'opinion publique, dans l'abandon de la confiance par-
ticulière, dans lé simple langage du Commerçant, du manufacturier,
du cultivateur; tous demandent que lé gouvernement soit fidèle aux
principes qu'il a développés. G'est de là qu'ils attendent leur bon-
heur. J'étais déjà plein de reconnaissance pour les marques d'intérêt
dont la nation a honoré nies premiers efforts. Je reviens pénétré de
sentiments encore plus profonds. Le sacrifice dc toute mon existence
ne saurait payer les émotions que j'ai senties. J'en éprouve une bien
plus douce en vous voyant associer votre Vcêù au voeu de la nation ! »
En acceptant la présidence de la république italienne, Bonaparte
agrandissait le cercle de sa puissance. Au reste, plus lé premier con-
sul aspirait à monter, plus les mécontents songeaient à le renverser.
L'Angleterre, dont on pouvait Suspecter la bonne foi, n'était sans
doute pas étrangère aux petits complots qui se tramaient de toutes
parts. Pendant l'hiver de 1800-1801, les Anglais avaient afflué à
Paris. Il existait dans cette capitale un comité secret Composé, dit-on,
de trois membres. Il datait des premiers temps de la révolution.
D'autres menées sourdes étaient en grande partie fomentées et entre-
tenues par des femmes de haut parage. Madame de Champcenetz,
madame Damas, épouse d'un émigré, le littérateur la Harpe et l'abbé
Sicard, l'instituteur des soUrds^mUets, essayaient de corrompre po-
litiquement l'esprit public. Les deux premières étaient de belles dames
qui en voulaient à l'heureuse étoile du parvenu Bonaparte. La Harpe
et l'abbé Sicard n'avaient jamais su au juste quelle était leur opi-
nion politique. Lis avaient été froissés par tous les systèmes, et il n'en
était aucun au sein duquel ils eussent pu définitivement se réfugier.
La révolution, en passant sur ces hommes, ressemblait au vent de
la tempêté qui casse les branches des arbustes sans les déraciner. Ils
avaient souffert, mais ils n'étaient pas morts. Madame de Champce-
net fut exilée en Batavie et madame Damas hors du territoire fran-
çais; la Harpe fut forcé de s'éloigner à vingt-cinq lieues de Paris;
l'abbé Sicard fut surveillé de près, mais non renvoyé : on avait besoin
de ses services pour diriger l'intéressant établissement des aveugles.
Tous ces complots secondaires, et d'ailleurs inoffensifs, tenaient par
quelques fils au comité secret. Billevesées, folies que tout cela! Les
choses n'en allaient pas moins au gré de Bonaparte, et, il faut l'ajou-
ter, selon le voeu de la majorité des Français. Le 25 mars, Joseph
Bonaparte pour la France et lord Cormvallis pour J'Angleterre, signè-
rent à Amiens Je fameux traité de la paix générale, qui ramenait
l'abondance et Ja joie dans les famiJJes,
2.
20 HISTOIRE DE NAPOLEON.
Après le traité d'Amiens vint la présentation au corps législatif du
concordat passé entre le gouvernement français et le pape, conven-
tion dont la teneur montre jusqu'à quel point Bonaparte s'intéressait
au rétablissement du culte catholique en France. Les principales
clauses, rapprochées du discours que Portalis, organe du gouverne-
ment, prononça devant les députés, formaient une charte religieuse.
Le culte catholique, apostolique et romain était public en France.
Il devait y avoir une nouvelle circonscription des diocèses. Les ar-»
chevêques et évêques devaient être nommés par le premier consul
et institués canoniquement par le pape. Les légats de la cour ponti-
ficale ne pouvaient, sans autorisation, exercer des fonctions relatives
aux affaires de l'Eglise gallicane. Le dimanche et les quatre grandes
fêtes religieuses étaient rétablis. La France posséderait neuf arche-
vêchés et quarante et un évêchés. On étabJissait des chapitres et des
séminaires près les cathédrales, sans que le gouvernement fût tenu de
les doter. Le traitement des archevêques était de quinze mille francs,
celui des évêques de dix mille francs, celui des curés de première
classe de quinze cents francs, celui des curés de deuxième classe dc
mille francs.
Voilà ce que déclarait le concordat. Portalis, dans son discours
officiel, développa les principes suivants : Il n'existe pas un ordre du
clergé, mais bien des ministres des autels reconnus et soldés par
l'Etat. Les ministres catholiques sont célibataires, ce qui implique
une désapprobation des prêtres qui se sont mariés. Le rétablissement
de la religion catholique en France est nécessaire à la tranquillité
générale. Portalis termina en faisant observer que le concordat était
un événement immense. Celui qui avait eu lieu entre François 1er et
Léon X avait été passé après la bataille de Marignan, le combat des
géants; celui qui eut lieu entre Bonaparte et Pie VH fut passé après
la bataille de Marengo, qui était aussi un combat de géants. Pour
le proclamer, on choisit le 28 germinal an X (18 avril 1802), un di-
manche. Il fut lu par les autorités municipales, au son du tambour
et au bruit du canon, dans les principales rues et places de Paris, en
même temps que la proclamation suivante :
a Les consuls de la République aux Français.
» Français, du seiu d'une révolution inspirée par l'amour de la
patrie éclatèrent tout à coup au milieu de vous des dissensions reli-
gieuses qui devinrent le fléau de vos familles, l'aliment des factions
et l'espoir de vos ennemis. Une politique insensée tenta de les étouffer
sous les débris des autels, sous les ruines de la religion même. A sa
voix cessèrent les pieuses solennités où les citoyens s'appelaient du
doux nom de frères, et se reconnaissaient tous égaux sous la main de
Dieu qui les avait créés; le mourant, seul avec sa douleur, n'enten-
dit plus cette voix consolante qui appelle les chrétiens à une meil-
leure vie, et Dieu même sembla exilé de la nature. Mais la con-
science publique, mais le sentiment de l'indépendance des opinions
se soulevèrent, et bientôt, égaré par des ennemis du dehors dont
l'explosion porta le ravage dans nos départements, des Français ou-
blièrent qu'ils étaient Français, et devinrent les instruments d'une
haine étrangère. D'un autre côté, les passions déchaînées, la morale
sans appui, le malheur sans espérance dans l'avenir, tout se réunis-
sait pour porter le désordre dans la société. Pour arrêter ce désordre
il fallait rasseoir la religion sur sa base, et l'on ne pouvait le faire
que par des mesures avouées par la religion même. C'était au sou-
verain pontife que l'exemple des siècles et la raison commandaient de
recourir pour rapprocher les opinions et réconcilier les coeurs. Le
chef de l'Eglise a pesé dans sa sagesse et dans l'intérêt de l'Eglise les
propositions que l'intérêt de l'Etat lui avait dictées, sa voix s'est fait
entendre aux pasteurs : ce qu'il approuve, le gouvernement l'a con-
senti, et les législateurs en ont fait une loi de la République. Ainsi
disparaissent tous les éléments de désordre, ainsi s'évanouissent
tous les scrupules qui pouvaient alarmer les consciences, et tous
les obstacles que la malveillance pouvait opposer au retour de la
paix intérieure. Ministres d'une religion de paix, que l'oubli le
plus profond couvre vos dissensions, vos malheurs et vos fautes;
que cette religion qui vous unit vous attache tous par les mêmes
noeuds, par des noeuds indissolubles, aux intérêts de la patrie!
Déployez pour elle tout ce que votre ministère vous donne de
force et d'ascendant sur les esprits; que vos leçons et vos bons
exemples forment les jeunes citoyens à l'amour de'nos institutions,
au respect et à l'attachement pour les autorités tutélaires qui ont été
créées pour les protéger; qu'ils apprennent de vous que le Dieu de
la paix est aussi le Dieu des armées, et qu'il combat avec ceux qui
défendent l'indépendance et la liberté de la France I Citoyens qui
professez les religions protestantes, la loi a également étendu sui-
vons sa sollicitude. Que cette morale commune à tous les chrétiens,
cette morale si sainte, si pure, si fraternelle, les unisse tous deux dans
le même amour pour la patrie, dans le même respect pour ses lois,
dans la même affection pour tous les membres de la grande famille !
Que jamais des combats de doctrine n'altèrent ces sentiments que
la religion inspire et commande! Français! soyons tous amis pour le
bonheur de la patrie et pour le bonheur de l'humanité ! Que cette
religion qui a civilisé l'Europe soit encore le lien qui en rapproche
les habitants, et que les vertus qu'elle exige soient toujours associées
aux lumières qui nous éclairent! »
Les consuls se rendirent à l'église métropolitaine et y furent reçus
par les archevêques de Paris, de Malines, de Tours, de Besançon,
de Toulouse et de Rouen, et par dix-neuf évêques. Les membres du
sénat, du tribunat, du corps législatif, du conseil d'Etat, les minis-
tres , l'état-major, cn un mot toutes les autorités civiles, militaires et
judiciaires, assistèrent à une messe basse qui fut dite par le légat
du pape. Après l'Evangile, les princes de l'Eglise prêtèrent entre les
mains du premier consui le serment civil exigé par le concordat,
puis le cardinal Caprara, légat a laiere, entonna le Te Deum, qui fut
exécuté à grand orchestre. On chanta Domine, saluam fac Rempubli-
cam, salvus fac consules. « Cette solennité, dit l'archevêque de Tours,
consommait la réconciliation de la France avec l'Europe et delà
France avec elle-même. »
Prétendre que le premier consul voulût principalement servir la
cause de la religion par le concordat, ce serait peut-être aller trop
loin. Il faut en bien saisir les motifs politiques. Bonaparte entendant
la messe à Notre-Dame ressemble beaucoup, selon nous, à ces chefs
de famiUe dont la croyance est plus que tiède, mais qui vont à l'office
pour donner bon exemple à leurs enfants.
Toujours est-il qu'on parla longtemps de la cérémonie, de la pro-
clamation et de la messe basse de Notre-Dame. Une gravure de maître
retraça la prestation du serment du clergé de France entre les mains du
premier consul Bonaparte. Beaucoup de personnes religieuses, char-
mées de cet acte qui comblait leurs désirs, se rallièrent au héros. On
représenta le Triomphe de la religion en France sur l'athéisme révolu-
tionnaire, et la Croix du Christ soutenue par. l'épée de Bonaparte avec
celte phrase au bas : « Le 28 germinal an X de la République française
(18 avril 1802, vieux style), jour de Pâques, par le bras triomphant dc
Napoléon Bonaparte, premier consul de France, la religion sortdc
l'abîme où l'avaient plongée les impies et les athées. » Pour les mé-
contents, ils assurèrent qu'il s'agissait là d'une momerie. Les militaires
surtout se montrèrent récalcitrants. On rapporte que le premier con-
sul ayant demandé au général Delmas : « Comment trouvez-vous la
cérémonie? » celui-ci répondit : « C'est une belle càpucinade. Il n'y
manque qu'un million d'hommes qui ont été tués pour détruire ce que
vous rétablissez. » Rapp ne cacha pas non plus sa façon de penser. Cet
aide de camp de Bonaparte était protestant. « Tu iras maintenant àla
messe? lui dit le premier consul. - Non, mon général. -? Pourquoi?
- Ah! c'est bon pour vous... Au surplus, pourvu que vous ne nom-
miez ces gens-là ni vos aides de camp, ni vos cuisiniers, je m'en... >
Le bruit courut que Bonaparte avait décidé qu'on bénirait les dra-
peaux des troupes; mais qu'il ne l'osa pas : les soldats disant haute-
ment qu'ils les fouleraient aux pieds. Il circula secrètement une
caricature qui représentait le premier consul se noyant dans un hé-
nitier; des évêques le poussaient au fond de l'eau avec leurs crosses.
Ces mécontentements n'étaient pas universels. Le serment que les
évêques, d'après Je concordat, devaient prêter en entrant en fonc-
tions, rassurait généralement les esprits. Le voici : « Je jure et pro-
mets à Dieu, sur les saints Evangiles, de garder obéissance el fidé-
lité au gouvernement établi par la constitution de la République
française. Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n'as-
sister à aucun conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans
soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique; et si,
dans mon diocèse ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame quelque chose
au préjudice de l'Etat, je le ferai savoir au gouvernement. »
Bonaparte protégeait donc le clergé. Il avait dit quelques mois
auparavant aux curés de la ville de Milan : « J'ai désiré de vous voir
tous assemblés ici afin d'avoir la satisfaction de vous faire connaître
par moi-même les sentiments qui m'animent au sujet de la religion
catholique, apostolique et romaine. Persuadé que cette religion est
la seule qui puisse procurer un bonheur véritable à une société bien
ordonnée et affermir les bases d'un bon gouvernement, je vous as-
sure que je m'appliquerai à la protéger et à la défendre dans tous les
temps et par tous les moyens. Vous, les ministres de cette religion,
qui certes est aussi la mienne, je vous regarde comme mes plus
chers amis. Je vous déclare que j'envisagerai comme perturbateurs
du repos public et ennemis du bien commun, et que je saurai punir
comme tels, de la manière la plus rigoureuse et la plus éclatante, et
même, s'il le faut, de la peine de mort, quiconque fera la moindre
insulte à notre commune religion ou qui osera se permettre le plus
léger outrage envers vos personnes sacrées. Mon intention formelle
est que la religion chrétienne, catholique et romaine soit conservée
dans son entier; qu'elle soit publiquement exercée, et qu'elle jouisse
de cet exercice public avec une liberté aussi pleine, aussi étendue,
aussi inviolable qu'à l'époque où j'entrai pour la première fois dans
ces heureuses contrées. » Véritables paroles de roi absolu. De nou-
veaux soutiens lui étaient survenus après le grand événement du
concordat. Le cardinal Caprara octroya, au nom du saint-père, une
indulgence plénière à tous ies Français, et il ordonna des prières
dans toutes les églises, en actions de grâce du rétablisement de la
religion catholique. Il sacra, dans la cathédrale, l'abbé Bernier,
nommé à l'évêché d'Orléans; M. de Pancemont, nommé à l'évê-
ché dc Vannes; M. Cambacérès, fait archevêque de Rouen, et enfin
HISTOIRE DE NAPOLEON. 21
M. de Belloy, nommé à l'archevêché de Paris. Une loi régla l'orga-
nisation des cultes et la liberté de conscience. Toutes les sectes eu-
rent des droits à une tolérance égale.
VIII.
Consulat pour dix années. - Institution de l'ordre de la Légion d'honneur.
Bonaparte, par intérêt personnel, s'était réconcilié avec le clergé;
pour se réconcilier avec les hommes politiques du temps passé, il
accorda ses faveurs à quelques personnages célèbres sous l'Assemblée
constituante, entre autres à Alexandre Lameth et à Mounier: le pre-
mier devint préfet des Basses-Alpes, le second préfet d'Hle-et-Vilaine.
Un sénatus-consulte amnistia les émigrés, à l'exception de ceux
qui avaient été chefs de rassemblements armés contre la République
et avaient accepté des places chez les ci-devant princes français; à
l'exception de ceux qui étaient, à juste litre, considérés comme fau-
teurs de la guerre civile ou étrangère; à l'exception encore des com-
mandants de|terre et de mer devenus traîtres envers la République,
des archevêques qui avaient récemment refusé de donner leur dé-
mission , malgré le bref de Pie VII. Tous ceux-là formèrent la liste
êes émigrés, bornée à mille noms.
Bonaparte voulait aussi reconstituer l'enseignement en France.
Au mois de mai parut une loi qui établissait des lycées et écoles spé-
ciales aux frais de l'Etat, des écoles primaires el secondaires à la charge
des communes ou d'instituteurs particuliers. Les préfets surveillèrent
les écoles secondaires; les sous-préfets surveillèrent les écoles pri-
maires. Les proviseur, censeur et procureur de chaque collège reçu-
rent du premier consul leur nomination. Dix écoles de droit furent
établies ; on créa trois nouvelles écoles de médecine et quatre écoles
d'histoire naturelle, de physique et de chimie, etc.
Ainsi, la paix était donnée à la France par le traité d'Amiens; la
liberté de conscience était proclamée par le concordat; une foule
d'institutions remarquables et d'améliorations depuis longtemps espé-
rées, portaient Bonaparte au pinacle, et chacun répétait : « C'est un
brave guerrier, un bon législateur, un grand génie. » Il fallait donner
au héros une récompense et lui témoigner sérieusement la reconnais-
sance nationale. On avait bien parlé d'un monument élevé à sa gloire,
mais il avait répondu modestement qu'il « fallait laisser aux siècles
à venir le soin de le construire, s'ils ratifiaient la bonne opinion
qu'ils avaient de lui. »
Vers, gravures et chansons ne valent pas pour lui une large
augmentation de pouvoir, et, encore une fois, le sénat conservateur va
préserver le pays du péché d'ingratitude. Le sénat, considérant que,
dans les circonstances où se trouve la République, il est de son de-
voir d'employer tous les moyens que la constitution a mis en son
pouvoir pour donner au gouvernement la stabilité, qui, seule, mul-
tiplie les ressources, inspire la confiance au dehors, établit le crédit
au dedans, rassure les alliés, décourage les ennemis secrets, écarte
les fléaux de la guerre, permet de jouir des fruits de la paix, et laisse
à la sagesse le temps d'exécuter tout ce qu'elle peut concevoir pour
le bonheur d'un peuple libre; considérant de plus que le magistrat
suprême, qui, après avoir conduit tant de fois les légions républi-
caines à la victoire, délivré l'Italie, triomphé en Europe, cn Afrique,
en Asie, et rempli le monde de sa renommée, a préservé la France
des horreurs de l'anarchie qui la menaçaient, brisé la faux révolu-
tionnaire , dissipé les factions, éteint les discordes civiles et les trou-
bles religieux, ajouté aux bienfaits de la liberté ceux de l'ordre et
de la sécurité, hâté les progrès des lumières, consolé l'humanité et
pacifié le continent et les mers, a les plus grands droits à la recon-
naissance de ses concitoyens, ainsi qu'à l'admiration de la postérité...
décrète ce qui suit :
Art 1er. Le sénat conservateur, au nom du peuple français, témoi-
gne sa reconnaissance aux consuls de la République.
Art. 2. Le sénat conservateur réélit le citoyen Napoléon Bona-
parte premier consul de la République française pour les dix années
qui suivront immédiatement les dix ans pour lesquels il a été nommé
par l'art. 39 de la constitution.
Art. 3. Le présent sénatus-consulte sera transmis par un message
au corps législatif, au tribunal et aux consuls de la République.
Bonaparte, cette fois, n'en appelle pas au témoignage de la posté-
rité ; il accepte l'offre du sénat, et répond aux envoyés :
« Sénateurs, la preuve honorable d'estime consignée dans votre
délibération du 18 sera toujours gravée dans mon coeur. Le suffrage
du peuple m'a investi de la suprême magistrature ; je ne me croirais
pas assuré dc sa confiance , si l'acte qui m'y retiendrait n'était encore
sanctionné par son suffrage. Dans les trois années qui viennent de
s'écouler, la fortune a souri à la République; mais la fortune est in-
constante, et combien d'hommes qu'elle avait comblés de ses faveurs
ont vécu trop de quelques années! L'intérêt de ma gloire et celui de
mon bonheur sembleraient avoir marqué le terme de ma vie politi-
'[uc au moment où la paix du monde est proclamée. Mais la gloire et
le bonheur du citoyen doivent se taire quand l'intérêt de l'Etat et la
bienveillance publique l'appellent. Vous jugez que je dois au peuple
un nouveau sacrifice : je le ferai si le voeu du peuple me commande
ce que votre suffrage autorise. »
U voulut avoir l'avis du peuple sur la question de prolongation dc
pouvoirs; mais ses deux collègues, empressés de lui être plus agréa-
bles encore, arrêtèrent qu'on consulterait les Français sur cette ques-
tion grave :
Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie?
Il ne s'agissait donc pas seulement de proroger pour dix ans la
magistrature suprême de Bonaparte. Des registres furent ouverts dans
chaque commune, à l'effet d'y recevoir l'avis de chaque citoyen. Il y
en avait au secrétariat de toutes les administrations, au greffe de tous
les tribunaux, chez tous les maires et chez tous les notaires. Un délai
pour voter était fixé. Nous verrons quel résultat amena ce scrutin
populaire.
En attendant, arrêtons-nous sur une institution créée par Bonaparte,
et qui subsiste encore. Nous voulonsparler de l'ordre de la Légion d'hon-
neur. Les motifs qui déterminaient à fonder cet ordre étaient, dirent
les messages du premier consul, de créer une «institution auxiliaire
de toutes les lois républicaines, » et de servir à l'affermissement dc
la révolution... d'effacer les distinctions nobiliaires qui plaçaient la
gloire héritée avant la gloire acquise, et les descendants des grands
hommes avant les grands hommes... d'ajouter de la force et de l'ac-
tivité à ce ressort de l'honneur, qui meut si puissamment la nation
française... de créer une nouvelle monnaie d'une bien autre valeur
que celle qui sort du trésor public; une monnaie dont le titre est
inaltérable, et dont la mine ne peut être épuisée puisqu'elle réside
dans l'honneur français; enfin une monnaie qui peut seule être la
récompense des actions regardées comme supérieures à toutes les
récompenses...
Aux premiers bruits qui se répandirent d'une telle institution, les
républicains s'écrièrent qu'on voulait rétablir la noblesse. D'autres
gens, ennemis delaRépublique,prétendirent qu'il préludaitpar là à des
mesures encore plus audacieuses, à une usurpation véritable. Des
discussions assez vives s'élevèrent au sein du tribunat; mais le projet
y fut adopté par cinquante-six voix contre trente-huit. Dans le corps
législatif, les débats ne se prolongèrent pas davantage; le projet fut
adopté par cent soixante-six voix contre cent dix. Au conseil d'Etat,
Bonaparte prit part à la discussion. Un des conseillers ayant dit :
« Les distinctions sont les hochets de la monarchie, » il répliqua
en ces termes : « Je défie qu'on me montre une république ancienne
ou moderne dans laquelle il n'y ait pas eu de distinctions. On appelle
cela des hochets. Eh bien, c'est avec des hochets que l'on mène les
hommes. Je ne dirais pas cela à une tribune, mais dans un conseil de
sages et d'hommes d'Etat, on doit tout dire; je ne crois pas que le
peuple français aime la liberté, l'égalité. Les Français ne sont point
changés par dix ans de révolution; ils n'ont qu'un sentiment, l'hon-
neur. Il faut donc donner de l'aliment à ce sentiment-là ; il leur faut
des distinctions. Voyez comme le peuple se prosterne devant les
crachats des étrangers; ils en ont été surpris; aussi ne manquent-ils
pas de les porter... On a tout détruit; il s'agit de recréer. Il y a un
gouvernement, des pouvoirs, mais tout le reste de la nation, qu'est-
ce ? des grains de sable. Nous avons au milieu de nous les anciens
privilégiés, organisés de principes et d'intérêts, et qui savent bien
ce qu'ils veulent. Je peux compter nos ennemis. Biais nous, nous
sommes épars, sans système, sans réunion, sans contact. Tant que j'y
serai, je réponds bien de la République ; mais ii faut prévoir l'avenir.
Croyez-vous que la République soit définitivement assise? Vous vous
tromperiez fort. Nous sommes maîtres de le faire, mais nous ne l'a-
vons pas et nous ne l'aurons pas si nous ne jetons sur le sol de la
France quelques masses de granit. »
Le système de Bonaparte était indiqué par lui-même. Il spéculait
sur le manque de sentiments républicains : c'est avec des hochets que
l'on mène les hommes. Souvent on entendit proférer les mots de
royauté consulaire , d'ordre de chevalerie , de moyen de corruption.
Qu'importaient toutes ces récriminations? Que Bonaparte cherchât
ou non à se faire des partisans avoués, cela ne le troublait guère. La
majorité des corps politiques l'appuyait; la force gouvernementale,
trahissant la République, marchait avec lui.
Furent membresde la Légion d'honneurtousles militaires qui avaient
reçu des armes d'honneur. Au premier rang se trouvaient les militaires
« qui avaient rendu des services majeurs à l'Etat dans la guerre de la
liberté. » Au second rang venaient les citoyens « qui, par leur savoir,
leurs talents, leurs vertus, avaient contribué à établir ou à défendre
les principes de la République; qui avaient fait aimer et respecter la
justice et l'administration publique. » Le militaire avant le civil : là
se montre en entier le génie de Bonaparte, qui était, de droit, chef
delà Légion et président du grand conseil d'administration qui nom-
mait les"membres. A propos de l'honneur, devenu le dieu nouveau
des citoyens, citons un mot du général Moreau. Bonaparte donnait
plus que jamais des armes d'honneur. Dans un dîner de cérémonie,
Moreau, à son tour, prenant devant tous les convives un air à la
fois grave et moqueur, adressa des éloges à son cuisinier, et lui pré-
senta une casserole d'argent en disant : « Je te donne une casserole
d'honneur. »
22 HISTOIRE DE NAPOLÉON,
Quoi qu'il en soit, Bonaparte évita toujours de prodiguer la croix,
cette étoile du coeur, selon la belle expression d'un poète. Aussi eon-
serva-t-éljc toujours, sous son règne, un merveilleux prestige. Pas
de dévouement sublime qu'elle ne pût dignement récompenser! Pas
dc Français décoré qui n'osât montrer ses distinctions avec orgueil !
Plus tard, Bourrienue, dont la conduite n'était pas irréprochable,
insistait pour obtenir Ja croix. Bonaparte dit à son secrétaire : « Écri-
vez-lui que comme il sacrifie au veau d'or, il aura de l'argent; mais
que quant à la Légion d'honneur, je- ne la donijp cju'à feux que,.,, »
On devine le rpste. Si ces principes avaient toujours été suivis, la
décoration conserverait encore aujourd'hui toute sa valeur; mais ou
l'a prodiguée, pn l'a amoindrie aux yeux de tous, on en a fait le
partage des courtisans et parfois la récompense des renégats politiques,
Adieu prestige !
TROISIÈME ÉPOQUE.
CONSUL A VIE.
I.
Bonaparte est nommé consul à vie, - Velléités monarchiques.
Une caricature, intitulée le Consulat, annonça l'avenir. Bonaparte
y est représenté avec une couronne qui sort à moitié de sa poche. Il
est escamoteur. Devant lui une table sur laquelle on distingue toutes
sortes d'objets de prestidigitation, des pyramides, une carte de J'ex-
péditipn d'Egypte et des montagn.es où on lit : Alpes, Italie. Sur un
pan de la draperie qui couvre la table, est écrit : Première représen-
tation du Consulat, en attendant une pièce nouvelle. Lucien Bonaparte
frappe à poups redoublés sur le tambour du 18 brumaire. L'armée
prépare le trône, et Napoléon jette de la poudre aux yeux de la foule,
II dit : « Citoyens! il y a des S'eris qui prétendent que je vous jette
de la poudre aux yeux ! »
Lii pièce nouvelle ne tarda pas à paraître. En effet, ainsi que nous
l'ayons vu plus haut, dps registres avaient été ouverts, et l'on avait
demandé au peuple si Napoléon Bonaparte serait pu non consul à
vie. Les Français étaient invités à reconnaître cette rçyauté consu-
laire, dont il avait été si souvent question. Us furent consultés à
l'improviste. Le dépouillement des votes populaires amena le résultat
désiré. Le 2 août, « le sénat conservateur, réuni au nombre de mem-
bres prescrit par l'article 90 de la constitution, délibérant sur le
message des consuls de la République du 10 de ce mois; après avoir
entendu le rapport de la commission spéciale chargée de vérifier les
registres des votes éniis par les citoyens français ; vu le procès-verbal
fait par la commission spéciale, et qui constate que trois millions cinq
cent soixante-dix-sept mille deux cent cinquante-neuf citoyens ont
donné leurs suffrages, et que trois millions cinq cent spixante-huil:
mille huit cent quatre-vingt-cinq citoyens ont voté ppur que Napo-
léon Bonaparte soit nommé premier cpiisul à vie ; considérant que le
sénat établi par la constitution, organe du peuple pour ce qui inté-
resse le pacte social, doit manifester d'une manière éclatante la re-
connaissance nationale envers le héros vainqueur et pacificateur, et
proclamer solennellement la volonté pju peuple français de donner au
gouvernement toute la stabilité nécessaire à l'indépendance, à la
prospérité et à la gloire de la République, décrète ce qui suit : Arti-
cle ier. Le peuple français nomme et le sénat conservateur proclame
Napoléon Bonaparte premier consul à vie. Article 2. Une statue de
la Paix, tenant d'une main le laurier de la Victoire, et de l'autre le
décret du sénat, attestera à la postérité la reconnaissance de la na-
tion. Article 3. Le sénat portera ap premier consul l'expression de la
confiance, de l'amour et de l'admiration du peuple français. »
Ce fait est un de ceux qui dominent l'histoire : entrons dans les
détails, et sachons bien de quelle manière il fut accompli. A côté du
sénatus-consulte organique, citons le discours prononcé devant Bo-
naparte, lorsqu'on lui apprit la grande nouvelle.
« Citoyen premier consul, lui dit l'orateur, le peuple français re-
connaissant des immenses services que vous lui avez rendus, veut
que la première magistrature de l'Etat soit inamovible entre vos
niains. En s'emparant ainsi de votre vie tout entière, il n'a fait qu'ex-
primer la pensée du sénat, déposée dans son sénatus-consulte du
18 floréal. La nation, par cet acte solennel de gratitude, vous donne
la mission de consolider nos institutions. Une nouvelle carrière com-
mence pour le premier consul. Après des prodiges de valeur et de
talents militaires, il a terminé la guerre et obtenu partout les con-
ditions de paix les plus honorables. Les Français, sous ses auspices,
ont pris l'attitude et le caractère de la véritable grandeur. Il est le
pacificateur des nations et le restaurateur de la France; son nom seul
est une grande puissance. Déjà une administration de moins de trois
années a presque fait oublier cette époque d'anarchie et de calamités
qui semblait avoir tari les sources de la prospérité publique. Mais il
reste des maux à guérir et des inquiétudes à dissiper, Les Français
après avoir étonné le monde par des exploits guerriers, attendent de
vous, citoyen premier consul, tous les bienfaits de la paix que Vous
leur avez procurée. S'il existait encore des semences de discorde, la
proclamation du consulat perpétuel de Bonaparte les fera disparaître:
tout est maintenant rallié autour de lui : son puissant génie saura
tout maintenir et tout conserver. Il ne respire que pour la prospérité
et le bonheur des Français, il ne leur donnera jamais que l'élan de la
gloire et le sentiment de la grandeur nationale. En effet, quelle na-
tion mérite mieux le bonheur ? et de quel peuple plus éclairé et plus
sensible pourrait-on désirer l'estime et l'attachement ? Le sénat con-
servateur s'associera à toutes les pensées généreuses du gouverne-
ment; il secondera de tous ses moyens toutes les améliorations qui
auront pour but de prévenir le retour des maux qui nous ont affligés
si longtemps, d'étendre et de consolider les biens que vous avez, ra-
menés poiir nous. C'est un devoir pour lui cle concourir ainsi à l'ac-
complissement des voeux du peuple, qui vient de manifester d'une
manière si éclatante son zèle et son discernement. Le sénatus-con-
sulte , que le sénat en corps vient vous remettre , citoyen premier
consul, contient l'expression de sa reconnaissance particulière. Or-
gane de la volonté souveraine, il a cru devoir, pour mieux remplir
les intentions du peuple français, appeler les arts îj perpétuer le sou-
venir de ce mémorable événement, »
Bonaparte répondit : « Sénateurs, la vie d'un citoyen est à sa patrie.
Le peuple français veut que la nrienne tout entière lui soit consacrée:
j'obéis à sa volonté. En me donnant un nouveau gage, un gage per-
manent de sa confiance, ii m'impose Je devoir d'étayer le système de
ses lois sur des institutions prévoyantes. Par mes efforts, par votre
concours, citoyens sénateurs, par le concours de toutes les autorités,
par la confiance et la volonté de cet immense peuple, la liberté, l'é-
galité , la prospérité de la France seront à l'abri des caprices du sort
et de l'incertitude de l'avenir. Le meilleur clés périples sera le plus
heureux , comme il est digne de l'être , et sa félicité contribuera à
celle de l'Europe'entière. Content alors d'avoir été appelé, par l'ordre
de Celui de qui tout émane, à ramener sur la ferre la justice, l'ordçe
et l'égalité, j'entendrai sonner la dprnière heure sans regret et sans
inquiétude sur l'opinion des générations futures. Sénateurs, recevez
mes remercîments d'une démarche aussi solennelle. Le sénat a désjré
ce que le peuple français a voulu, et par là il s'est lié plus étroite-
ment à tout ce qui reste à faire pour le bonheur de la patrie. Il m'est
bien doux d'en trouver la certitude dans le discours d'un président
aussi distingué, »
La réponse est encore plus curieuse à analyser que le discours.
Remarquez : Bonaparte s'exprime en monarque. On trouve là ces
idées de « paternité royale qui fait le bonheur des peuples, » et ces
remercîments directs aux corps parlementaires qui soutiennent le
gouvernement. Ce n'est pas, comme l'a dit un historien, la « monar-
chie élective qui vient d'être proclamée ; » c'est bien plutôt la Royauté
absolue qui renaît et sp cache dprrière la statue de la Liberté. Cette
seconde transformation du général Bonaparte en appelait une troi-
sième, toujours présente à sa pensée intérieure : l'empire ! « Quand
me fais-tu impératrice des Gaulps? lui demanda un jour Joséphine.
- Quoi ! répondit-il en riant:, la petite Joséphine impératrice ! y II
ajouta même que c'était une absurdité. Feindre constitue donc l'aft
des fameux politiques, comme l'audace constitue la principale force
des grands conquérants. Bonaparte avait cette doujile faculté, dont jl
se servit tour à tour.
Aussi complaisant que le sénat, le tribunat fit parvenir soii vote
au gouvernement par l'adresse suivante :
« Citoyens consuls, nous venons déposer dans les mains du gou-
vernement les votes individuels des membres du tribunat sur celle
question soumise à la décision du peuple : Napoléon Bonaparte sera-
t-il consul à vie? Voter sur cette grande question, c'était pour le
tribunat voter sur l'exécution même du voeu qu'il avait solennelle-
ment émis à sa séance du 1G floréal; pt il était convenable sans doute
qu'ayant pris l'initiative de Ja mesure, il fût aussi le prpmicr à l'exé-
cuter. (Carnot seul vota contre.)
» Mais bientôt ce peuple tout entier va manifester sa volonté su-
prême ; et comment ne s'empresserait-il pas d'attacher à ses destinées,
par le lien Je pins durable, l'homme dont la valeur et le génie ont
déjà fait tant de prodiges; qui, toujours vainqueur à la tête des ar-
mées, fut toujours grand et magnanime à la tête du gouvernement;
qui sauva la liberté publique, termina la guerre la plus sanglante par
la paix la plus honorable, rétablit la morale et la religion, ramena
l'ordre pt la sécurité, et qui veut encore ajouter à tant de bienfaits
celui dp consacrer sa vie tout entière au bonheur de ses concitoyens!
« C'est donc stir ses intérêts les plus chers que le peuple français
est appelé à émettre son voeu, et c'est aussi sous les rapports politi-
ques de la plus haute importance qu'il doit considérer la proposition
qui lui est. faite de nommer à vie le chef de sa magistrature suprême.
» Il verra que celte mesure a surtout pour objet d'assurer le repos
dont il a si grandement besoin, de donner au gouvernement la sta-
bilité qui fait sa force, de calmer les inquiétudes et les craintes sur
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 23
les événements futurs, d'éloigner pour jamais les prétentions et les
espérances de tous les partis, de fixer en un mot l'avenir et de ter-
miner pour toujours la révolution.
» Tels sont les grands motifs qui ont déterminé le tribunat dans les
résolutions qu'il a prises; et sans doute la nation tout entière les
sanctionnera bientôt par ses suffrages.
» Une autre considération importante s'offre encore aux amis de la
liberté.
» Trop souvent, pendant le cours de la révolution, on n'avait invo-
qué la souveraineté du peuple que pour faire en son nom les actes
les plus contraires à ses droits.
» Aujourd'hui le premier magistrat de la nation demande lui-même
qu'elle soit consultée sur la durép de ses fonctions, et la nation est
convoquée pour exprimer sop voeu. Que cet hommage éclatant rendu
à la souveraineté du peuple soit solennellement proclamé !
» Mais qu'avait-on besoin de cette garantie nouvelle?
» Bonaparte a des idées trop grandes et trop généreuses pour s'é-
carter jamais des principes libéraux qui ont fait la révolution et fondé
la république,
» 11 aime trop la véritable gloire pour flétrir jamais par des abus
de pouvoir la gloire immense qu'il s'est acquise.
» En acceptant l'honneur d'être le magistrat suprême des Français,
il contracte de grandes obligations et il les remplira toutes. La nation
qui l'appelle à la gouverner est libre et généreuse; il respectera, il
affermira sa liberté, et ne fora rien qui ne soit digne d'elle.
» Investi de sa confiance entière, il n'usera du pouvoir qu'elle lui
délègue que pour la rendre heureuse et florissante.
» Il distinguera ses véritables amis qui lui diront la vérité d'avec
les flatteurs qui chercheront à le tromper.
» Il s'entourera des hommes de bien, qui, ayant fait la révolution,
sont intéressés à la soutenir.
» Il sentira qu'il est de son intérêt, comme de sa gloire, de con-
server aux autorités chargées de concourir avec lui à la formation
des lois de l'Etat, la dignité, la force et l'indépendance que doivent
avoir les législateurs d'un grand peuple.
» Bonaparte enfin sera toujours lui-même ; il voudra que sa mé-
moire arrive glorieuse et sans reproche jusqu'à la postérité la plus
reculée, et ce ne sera jamais de Bonaparte qu'on pourra dire qu'il a
vécu trop de quelques années. »
Le premier consul répondit :
« Ce témoignage de l'affection du tribunat est précieux au gouver-
nement. L'union de tous les corps dc l'Etat est pour la nation une
garantie de stabilité et de bonheur. La marche du gouvernement sera
constamment dirigée dans l'intérêt du ppuplp, d'où dérivent tous les
pouvoirs et pour qui travaillent tous lès gens de bien. »
La réponse du premier consul au discours de Vaublane était écrite,
et verbale à celui de Chabot. Lorsque les députations furent sorties,
il ril du discours du président du tribunat de manière à faire croire
qu'il en était affecté. Fouché lui dit avec sa légèreté ordinaire :
« Chabot est un honnête homme, qui a cru devoir dire tout cela
seulement pour plaire à ses commettants et pour l'acquit de sa con-
science, u
A l'exemple des grands corps de l'Etat, tous les fonctionnaires,
loules les autorités civiles, militaires, firent des adresses où l'on fé-
licitait le premier consul d'avoir pris l'initiative de sa prorogation à
vie. « Chaque citoyen, disait Beugnot, croira tout faire pour lui et
fera beaucoup pour la patrie cn exprimant le voeu que la durée de
vos pouvoirs soit la même que cejle de votre vie. Si elle pouvait
égaler celle de votre gloire, les destinées de la France seraient fixées ;
mais la nature compte et termine les jours de celui même qui a le plus
de droits à l'immortalité. »
Due fois consul à vie, Bonaparte fut plus que jamais entouré de cour-
tisans. Toutes les autorités constituées de France voulurent lui présen-
ter leurs hommages. Le nombre des réceptions sollicitées était inouï.
Le premier consul y déféra. Le 15 août, fête de l'Assomption, anni-
versaire de la ratification du concordat, anniversaire aussi de la nais-
sance de Bonaparte, fut choisi pour la solennité de ces réceptions,
pour la publication de l'acte constitutif du consulat à vie. Les adres-
ses des différentes autorités adulèrent le héros autant qu'on peut se
l'imaginer. A peine furent-elles surpassées par les dispositions des
ordonnateurs de l'illumination, qui néanmoins firent preuve d'ima-
|;inalion. A quarante pieds au-dessus dc la plate-forme d'une des tours
de Notre-Dame , s'éleva une étoile de trente pieds de diamètre. Au
milieu de cette symbolique illumination était figuré le signe du zo-
diaque sous lequel se trpuvait le jour de la naissance de Bonaparte.
L'étoile du consul, éclatante par-dessus toutes choses, brilla pendant
la nuit entière.
II.
Installation du sénat. - L'acte de médiation.
Bientôt Bonaparte alla, pour la première fois, présider le sénat. Ce
fut comme une cérémonie royale : deux haies de troupes, escorte
nombreuse, préparatifs inusités. Les sénateurs traitèrent en roi leur
patron, qui s'accoutumait aisément à de pareilles démonstrations.
Quelques petits nuages l'attristèrent alors. Moreau et Bernadotte,
soiï par envie, soit par républicanisme, ne se contentaient plus de
blâmer eii secret les actes de leur ancien collègue; ils les désapprou-
vaient hautement. Le premier vivait à la campagne, fuyant la société
et le luxe ; il refusa d'assister au Te Deum chanté lors de la proclama7
tion du concordat. Le second osa organiser une insurrection militaire.
La police déjoua son complot. Il fut destitué, mais il recommença
presque aussitôt ses menées, et réunit autour de lui un parti de gé-
néraux et de sénateurs irrités par les actes de l'usurpateur. Le gé-
néral Lannes, qui faisait aussi de l'opposition, ne tarda pas à être
envoyé cn Portugal en qualité d'ambassadeur. Dans le public, heu-
reusement pour Bonaparte, on ignorait les intrigues de parti. Osten-
siblement, n'apparaissaient que ses actions d'éclat, la réunion effectuée
du Piémont à la République française, par exemple. L'expédition de
Saint-Domingue, désastreuse entre toutes, passait même pour une
brillante affaire. Leclcrp, beau-frère du premier, pppsul, s'y consu-
mait en pfforts impuissants, empêché dans ses résolutions par les pré-
ventions de l'armée, par la fièvre jaune qui décimait ses soldats et
les généraux qui comjiattaient sous ses ordres. T'pussajnt-Loiivppture,
qui d'abord s'était souinis au gouvernement français, profitait de
l'occasion pour trahir et recommencer la guerre de couleur. Le
12 septembre des généraux français passèrent aux rebelles. Nous
n'avions plus que huit mille hommes sous les drapeaux. Il était fa-
cile de prévoir quelle serait l'issue de perte malheureuse guerre. A
Paris, on ne crut pas à la situation déplorable de nos troupps; on ne
s'occupa que de l'arrestation de Toussaint-Louverture, et on la re-
garda comme un succès. Enfin, l'occupation des Etats de Parme par
les Français, après la mort subite de don Ferdinand de Bourbon,
l'entrée en Suisse d'une armée de trente mille hommes pour appuyer
efficacement l'acte fédératif qui avait réglé la constitution des divers
cantons, satisfaisaient les coureurs de nouyellps et lps pplitiques de
café.
De ces trois expéditions, la dernière seule avait véritablement
réussi. Ney, commandant les trente mille hommes qui entraient en
Suisse, parvint à faire cesser la guerre civile, qui depuis longtemps
déjà désolait le pays, pt il le fit sans effusion de sang. Cinquante-six
députés notajjjps dp laSuissp arrivèrent à Paris, y formèrent un con-
grès et exposèrent leurs raisons dpvant unP pommission dp sénatpurs.
Dp pe pongrès sortit la oonstitution helvétique, que Bonaparte sane-
tionna par son acte de médiation. Lo 12 décpmbre 1802, une députa-
tion valaisienne lui présentait le décret qui le proclamait le restau-
rateur de la république du Valais. Il devenait le maître de toutes les
républiques alliées dc la France. Le premier consul adressa aux Suisses
une proclamation dans laquelle on lisait le passage suivant: « Il n'est au-
cun homme sensé qui ne voie que la médiation dont je me charge est
pour l'Helvétie un bienfait de cette providence qui, au milieu de tant
de bouleversements et de chocs, a toujours veillé à l'existence et à l'in-
dépendance de votre nation, et que cette médiation est le seul moyen
qui vous reste pour sauver l'une et l'autre. » Les journalistes de Lon-
dres se plaignirent plus que violemment de la suprématie universelle
crue s'arrogeait Bonaparte. Celui-ci, pour réponse, se contenta de faire
inscrire au Moniteur une note qui commençait ainsi :
o Une partie des journalistes anglais reste cn proie à la discorde.
Toutes les lignes qu'ils impriment sont des lignes de sang. Ils appellent
à grands cris la guerre civile au sein de la nation occidentale, 1 si heu-
reusement pacifiée. Tous leurs raisonnements, toutes leurs hypothèses
roulent sur ces deux points :
» 1" Imaginer des griefs contre la France ; 2° se créer des alliés, et
donner ainsi à leurs passions des auxiliaires parmi les grandes puis-
sances du continent:
« Leurs griefs principaux sont les affaires dc Suisse, dont l'heureuse
issue excite leur jalouse fureur »
Cette note officielle se terminait par cette phrase :
« Il est plus facile aux vagues de l'Océan de déraciner le rocher qui
entrave sa fureur depuis quarante siècles qu'à la faction ennemie dp
l'Europe et des hommes dé rallumer la guerre et toutes ses fureurs au
milieu de l'Occident, et surtout de faire pâlir un instant l'astre du
peuple français. »
Voici comment Bonaparte parlait aux nations étrangères, comment
il agissait en monarque vainqueur.
À l'intérieur, un arrêté porta « qu'il y aurait auprès de la femme
du premier consul quatre dames pour lui faire les honneurs du pa-
lais. » La voiture de Bonaparte avait été attelée de huit chevaux a la.
cérémonie du concordat. Un autre arrêté plaça les théâtres sous la
surveillance et la direction des préfets du palais. Un conseil général
de commerce près le ministère de l'intérieur fut établi ; on créa plu-
sieurs chambres de commerce dans les principaux chefs-lieux eje
département.
Tout allait de mieux en mieux pour Bonaparte. Malhcureusemept,
tout indiquait aussi que la paix d'Amiens ne serait pas majiifcnue.
Des gravures disaient, non sans quelque apparence de raison, que
« c'était le baiser de Judas ou la bonne foi anglaise. » On s'attendait
à une prochaine rupture. En effet, avant Je traité, les Anglais vou-
24 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
laient profiter des désordres politiques dans lesquels la France était
plongée ; à l'aide d'émissaires soudoyés, ils les aggravaient encore
et ne cherchaient peut-être pas moins que la conquête de leur rivale ;
pendant le traité, ils obtenaient du temps, au moment où leur posi-
tion était précaire, à la suite des batailles de Marengo et de Hohen-
linden; après le traité, ils se repentaient d'avoir restitué Malte à
l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, ils jalousaient nos positions en
Hollande, en Suisse, en Italie. Les prétextes ne devaient pas man-
quer. Bonaparte, d'ailleurs, augmentant sa puissance, leur faisait
ombrage. Déjà commençait à se développer contre lui leur haine
instinctive. Après la rupture du traité d'Amiens, l'Angleterre ne dé-
clara plus la guerre à la révolution de France, mais au conquérant
Bonaparte.
Napoléon à Marengo.
III.
Rupture du traité d'Amiens.- Préparatifs de guerre contre l'Angleterre.
Le plus difficile en politique, ce n'est pas de gagner les hommes,
mais de les attacher solidement. Ceux que l'ambition a fait arir s'im-
mobilisent assez vite, quand l'intérêt les y pousse. Le terrain des
honneurs est mouvant : seule la fixité de position suffit pour com-
primer la passion des parvenus. La stabilité, les avantages réels,
voilà ce qui manquait aux dignitaires du consulat. Bonaparte y pour-
vut. Il créa les sénatoreries, moyen excellent pour s'assurer de la
bonne volonté des sénateurs; elles étaient présidées d'ailleurs par les
consuls.En outre.bieu que le clergé ne fût plus un ordre dans l'Etat,
il ne fallait pas le dédaigner. Pour s'en ménager l'appui, Bonaparte
fit arrêter que les traitements ecclésiastiques seraient insaisissables
dans leur totalité.
Toute chose ainsi réglée, il chercha à traiter avec Louis XVIII,
comme il avait traité avec les puissances ennemies. Le 20 février, un
de ses envoyés à Varsovie se présenta devant Louis XVIH, et lui
proposa de renoncer au trône de France moyennant un établissement
en Italie ou une pension de plusieurs millions. Louis XVIII répon-
dit : « Je ne confonds point Bonaparte avec ceux qui l'ont précédé .
j'estime sa valeur, ses talents militaires, je lui sais gré de quelques
actes d'administration Mais il se trompe s'il croit m'enpan-er à
transiger sur mes droits; loin de là, il les établirait lui-même^ s'ils
étaient litigieux, par la démarche qu'il fait en ce moment.... Fils de
saint Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les
fers; successeur de François I", je veux du moins pouvoir dire
comme lui : « Nous avons tout perdu fors l'honneur. » Espérance
trompée. fausses prévisions ! Bonaparte ne s'attendait pas à un tel ré-
sultat. Alors un sénatus-consulte ordonna la mise en activité de cent
vingt mille conscrits. Il fallait en appeler à la puissance de l'épée.
Le mois de mai 1803 vit rompre le traité d'Amiens. L'ambassa-
deur d Angleterre était parti de Paris dans la nuit du jeudi au ven-
dredi 12. Les Anglais sortirent de France, et les bruits de euerre
entre la France et l'Angleterre prirent de la consistance.
GeorgesHI « avait déclaré qu'il allait marcher à la tête de son peu-
ple ; que la France en voulait sérieusement à la constitution, à la re-
ligion et à l'indépendance de la nation anglaise, mais qu'au moyen des
mesures qu'il allait prendre, cette même France ne retirerait de son
projet que la défaite, la confusion et le malheur. »
Bonaparte, comme il l'avait déjà fait, répondit dans le Moniteur:
« Est-ce bien le roi d'Angleterre, le chef d'une nation maîtresse des
mers et souveraine de l'Inde, qui tient ce langage?... Ceux qui luj
dictent ces discours inconsidérés ignorent-ils donc que Harold le
Parjure se mit aussi à la tête de son peuple? Ignorent-ils que les
prestiges de la naissance, les attributs du pouvoir souverain, le man-
teau de pourpre qui couvre les rois sont de fragiles boucliers dans ces
moments où la mort, se promenant à travers les rangs dc l'une et de
l'autre armée, attend le coup d'oeil du génie et un mouvement inat-
tendu pour choisir le parti qui doit lui fournir ses victimes ? Le jour
d'une bataille, tous les hommes sont égaux.
» L'habitude des combats, la supériorité de la tactique et le sain».
froid du commandement font seuls les vainqueurs ou les vaincus. Un
roi qui, à soixante-trois ans, se mettrait pour la première fois à la tête
de ses troupes, serait, dans un jour de combat, un embarras de plus
pour les siens, une nouvelle chance de succès pour ses ennemis.
» Le roi d'Angleterre parle de l'honneur de sa couronne, du main-
tien de la constitution, de la religion, des lois, de l'indépendance. La
jouissance de tous ces biens précieux n'était-elle pas assurée par le
traité d'Amiens? Qu'a donc de commun le rocher de Malte avec
votre religion, vos lois et votre indépendance?
» Il n'appartient pas à la prudence humaine de connaître ce que la
Providence a arrêté dans sa profonde sagesse pour servir à la punition
du parjure et au châtiment de ceux qui soufflent la division, provoquent
la guerre, et pour les vains prétextes ou les secrètes raisons d'une am-
bition misérable, prodiguent sans ménagemcntle sang des hommes;
mais nous pouvons présager avec assurance l'issue de cette importante
contestation, et dire que vous n'aurez pas Malte, que vous n'aurez
point Lampedouze, et que vous signerez un traité moins avantageux
que celui d'Amiens.
» La défaite, la confusion et le malheur!... Toutes ces rodomontades
sont indignes à la fois d'un grand peuple et d'un homme dans son
bon sens. Le roi d'Angleterre eût-il remporté autant de victoires
qu'Alexandre, Annibal ou César, ce langage ne serait pas moins in-
sensé. Le destin de la guerre et le sort des batailles tiennent à si peu
de chose, qu'il faut être dépourvu de toute raison pour affirmer que
l'armée française, qui jusqu'à ce jour n'a point passé pour lâche, ne
trouverait sur le sol de la Grande-Bretagne que défaite, confusion et
malheur. »
" Une foule de vieux militaires ^demandèrent à être de nouveau in-
corporés dans l'armée « pour combattre la perfide Albion. » Le Journal
de Paris se remplit d'anecdotes et de souvenirs historiques à la honte
des traîtres anglais.- Des couplets improvisés sur les bruits de guerre
réveillèrent l'ardeur des Français. Des dons volontaires envoyés par
les départements contribuèrent à construire des vaisseaux, des cha-
loupes canonnières, des péniches et des bateaux de transport. La
ville de Lyon offrit à l'Etat un vaisseau de ligne. Bruxelles donna à
la France une frégate de quarante-quatre canons. Le département
de Maine-et-Loire en arma aussi une.
Dans un dîner de militaires, à Tivoli, on porta entre autres toasts
ceux-ci : « A Bonaparte-le-Grand ! - A la liberté des mers ! - Au
brave qui descendra le premier sur le territoire du peuple violateur
des traités! » Chacun était indigné le 21 mai, deux frégates anglaises
avaient pris deux bâtiments dans la baie d'Audierne, l'un allant cher-
cher des bois de construction, l'autre étant chargé de sel pour Fé-
camp. Des mesures rigoureuses furent prises de part et d'autre. Le
roi d'Angleterre fit mettre un embargo général sur tous les vaisseaux
appartenant aux républiques française et batave. Les consuls arrêtè-
rent que tous les Anglais voyageant ou commerçant cn France se-
raient prisonniers. Les compagnies de gardes-côtes furent organisées.
Et puis on entonna le Chant de guerre :
Albion veut encor la guerre,
Arme-toi, peuple de hérosI
Poursuis Albion sur la terre,
Poursuis Albion sur les flots.
On publia maints refrains militaires, des odes sur la liberté des
mers, des odes sur la nouvelle guerre, des allégories où le lion de la
France l'emporte sur le léopard anglais. Un versificateur fit paraître
cet acrostiche d'un genre nouveau. Tel est son titre :
a ritannique
o rgueil,
Z apoléon,
it- vant
?o eu,
>- ura
53 épriraé
H es
M xcès.
HISTOIRE DE NAPOLEON. 2S
Les deux peuples aspiraient donc à se mesurer; Bonaparte, sans
aucun doute, aspirait à devenir un second conquérant de l'Angleterre.
Mais, hélas ! on s'aveuglait sur les événements qui menaçaient ! Com-
ment pouvait-on espérer que la lutte aurait lieu uniquement entre la
France et les îles Britanniques? Malgré tout, on s'engagea de gaieté
de coeur, et pn prit bravement son parti. Ceux même qui prévoyaient
une conflagration générale de l'Europe n'hésitaient pas à appeler la
guerre de leurs voeux.
Les forces de la Grande-Bretagne se montaient à cinq cent onze
vaisseaux de ligne, frégates et autres, avec une flottille de six cent
quatre-vingts petits bâtiments. On comptait quatre-vingt-dix-huit
mille marins; cent quatre-vingt-quatre mille hommes de troupes de
terre, et près de quatre cent mille volontaires. Pichegru et Dumou-
riez, assurait-on, avaient offert leurs services à l'armée anglaise.
La machine infernale.
Quant aux forces de la France, elles étaient moins apparentes,
mais, au fond, plus formidables. Ses soldats étaient vieux et aguer-
ris. La flottille réunie dans la Manche comprenait mille huit cent
cinquante-un bâtiments de guerre ou de transport.
Le premier consul arriva à Boulogne, centre des armements mili-
taires, le 12 brumaire. Dès le lendemain il fit manoeuvrer dans la
rude environ cent chaloupes canonnières, et, trois jours après, exercer
les troupes à l'embarquement. L'Angleterre avait éprouvé une frayeur
mortelle cn le voyant à Boulogne. Son retour à Paris dissipa ces
craintes. Alors des discussions interminables s'élevèrent dans le par-
lement, et Pitt revint à la tête du ministère anglais. La diplomatie
britannique atteignit à son apogée. Les affaires de la guerre perdi-
rent peu à peu de leur gravité. La terreur des Anglais diminua, et
les deux nations restèrent indécises pendant bien longtemps encore.
Pour Bonaparte, il comprit la gravité de sa position ; il comprit
qu'une coalition était imminente. Il avait dit vivement à l'ambassa-
deur d'Angleterre, dans une audience diplomatique : «Vous êtes
décidés à la guerre... vous voulez la guerre. Nous l'avons faite pen-
dant quinze ans ; vous voulez la faire encore pendant quinze années,
et vous m'y forcez. » Puis il avait ajouté, en parlant à l'ambassadeur
de Russie : « Les Anglais veulent la guerre : mais s'ils sont les pre-
miers à tirer l'épée, je serai le dernier à la remettre dans le fourreau;
ils^ne respectent pas les traités, il faut dorénavant les couvrir d'un
erepe noir... Si vous voulez armer, j'armerai aussi; si vous voulez
vous battre, je me battrai aussi. Fous pourrez peut-être tuer la France,
mais jamais l'intimider. Malheur à ceux qui ne respectent pas les
traités! ils en sont responsables devant toute l'Europe. » Il parlait
juste. Le gouvernement anglais agissait de manière à mettre le bon
droit du côté de notre pays. Nous n'attaquions pas ; mais nous nous
défendions, avec espoir de changer bientôt la défensive en offensive.
IV.
Atteintes à la liberté de la presse.
Exposé à la guerre extérieure, Bonaparte ne négligea rien pour
dominer la situation intérieure, pour être puissant, pour être écouté,
pour être obéi. Déjà le plus terrible coup avait été porté à la liberté
de la presse. Un arrêté des consuls avait décidé que nul ouvrage ne
pourrait être mis en vente avant d'avoir été examiné par une com-
mission de censure qui donnerait ou refuserait son permis selon
qu'il y aurait ou non matière à censurer. Personne ne murmura,
chacun étant persuadé que Bonaparte agissait dans l'intérêt de la
France, ou craignant de déplaire à la « Majesté consulaire. » Le be-
soin de rester unis pour résister aux coups de l'Europe ferma la
bouche aux plus purs défenseurs de la liberté. C'eût été peu que de
briser brutalement la plume des mécontents; il fallut s'assurer à tout
jamais la complaisance du corps législatif, faire de cette assemblée
la compagne intime du sénat, et pour cela avoir la haute main sur
elle. Bonaparte conçut le projet de faire modifier la Constitution.
D'après un nouveau sénatus-consulte organique, le premier consul
eut des attributions énormes. Le gouvernement républicain, nous le
savons, n'existait plus en France que nominativement; ce sénatus-¬
consulte achevait de désorganiser la République. Dans quelle monar-;
chie eût-on pu trouver plus de moyens rassemblés dans les mains;
d'un seul homme? Ce fut à Bonaparte qu'il appartint, -de faire
royalement l'ouverture de chaque session du corps législatif; - de
recevoir le serment des nouveaux députés ou tribuns; -de nom-
mer le président du corps législatif; - de choisir les membres du
Napoléon donne une écharpe à un maire do Lyon.
grand conseil de la Légion d'honneur. La session de l'an XII allait
réaliser tous les rêves du premier consul. La carte d'entrée des dé-
putés n'a plus aucun emblème qui rappelle, même de loin, le régime
républicain. Lui seul nommait les maires et adjoints de la ville de
Paris. C'était un empereur dc fait. Dans sa tournée à Dunkerque, à
Boulogne, à Reims, n'avait-il pas reçu partout des marques de dé-
vouement et de reconnaissance de la part de ses sujets? Ne possédait-
il pas à Saint-Cloud sa résidence princière? N'était-il pas défendu
par sa garde consulaire ou prétorienne, ce qui était la même chose ?
Et, du moment où la querelle avec l'Angleterre s'était envenimée,
n'avait-il pas créé des marins de la garde consulaire?
Beaucoup de gens plaçaient le premier consul au-dessus de Char-
lemagne et de Justinien ; beaucoup de gens avisaient au moyen de
rendre même les comparaisons plus admissibles en tous points. Mu-
rat, le protégé le plus direct de Bonaparte, avait été nommé gouverneur
26 HISTOIRE DE NAPOLÉON.
de Paris ; et, comme toute chose fournissait l'occasion d'encenser le
protecteur, on avait écrit quelque part, à ce propos :
TU SAURAS GOUVERNER PARIS,
COMME IL SAIT GOUVERNER LA FRANCE.
V.
Complot de Georges Cadoudal. - Le duc d'Enghien.
Le lecteur se rappelle sans doute que nous avons signalé plus haut
l'existence d'un comité secret, que nous avons parlé de sourdes me-
nées dans toute la France. Quelques historiens prétendent que les
conspirateurs vinrent en droite ligne dc Londres, et qu'ils débarquè-
rent à trois reprises différentes sur le continent. Il est certain que le
Courriel' de Londres avait publié la traduction du pamphlet intitulé :
Tuer n'est pas assassiner, pamphlet écrit sous le protectorat de Crom-
vvell, en y ajoutant ces mots qui se rapportaient à la situation actuelle
des Français : Necesse est unirai mori pro populo (traduction libre : Il
est nécessaire qu'un seul homme meure pour le bonheur de tout un
peuple). Il est certain encore que, le 30 janvier, on avait affiché sur
les murs de Londres un écrit commençant par cette phrase : « L'assas-
sinat de Bonaparte et la restauration de Louis XVIII devant arriver,
la plupart des Français s'en retourneront en France. » Tous les ma-
tins, on annonçait à la bourse de Londres la mort violente du premier
consul.
Un nouveau complot s'organisa et avorta, à la fin de janvier 1 804.
Georges Cadoudal fut l'âme de cette conspiration, dont voici le rap-
port officiel : « Un lieu est assigné entre Dieppe et Tréport, loin de
toute inquiétude et de toute surveillance, où les brigands de l'Angle-
terre, conduits par des vaisseaux de guerre anglais, débarqueront sans
être aperçus, où il se trouve des hommes corrompus pour les rece-
voir, des hommes payés pour les guider pendant la nuit de stations en
stations communes, et les amener jusqu'à Paris. A Paris, des asiles
leur sont ménagés dans des maisons louées d'avance, où sont des gar-
diens afiidés ; ils en ont dans plusieurs quartiers, dans plusieurs rues ;
à Chaillot, dans la rue du Bac, dans le faubourg Saint-Marceau, dans
le Marais. Un premier débarquement est opéré : c'était Georges avec
huit de ses brigands. Gpprges retourne sur les côtes pour assister au dé-
barquement de Coster Saint-Victor (condamné par le jugement rendu
sur l'affaire du 3 nivôsp) pt de dix autres brigands. Dans les premiers
jours de ce mois, mi troisième débarquement a lieu. C'est Pichegru,
Lajolais, Armand Gaillard, frère de Raoul, Jean-Mï*rip, un des pre-
miers afiidés de Georges, et quelques autres brigands de cette espèce.
Georges, avec Joyau.;' dit d'4-rras, Saint-Vincent et Picot, dit le Pe-
tit, allèrent au-devant de ce troisième débarquement ; la réunion se
fit à la ferme de la Poterie. Un quatrième débarquement esf attendu ;
les vaisseaux sont en vue; mais les vents contraires les empêchent
d'approcher ; il y a peu de jours encore qu'ils faisaient des signaux de
reconnaissance. Georges et Pichegru arrivent à Paris; ils soilt logés
dans la mênie maison, entourés d'une trentaine de brigands auxquels
Georges commande ; ils voient le général Moreau; qii connaît le lieu,
le jour, l'heurç où ja première conférence s'est tenue. LTlT sepond ren-
dez-vous était convenu, et ne s'est pas réalisé. Un troisième, un
quatrième ont lieu dans lq maison même du général Moreau. Cette pré-
sence de Georges et de Picbegrii à Paris, des conférences avec le gé-
néral Moreau sont constatées par des preuves incqntestables et mul-
tipliées. Les traeps (le Georges pj ^e pichegru sont suivies de maison
en maison : ceux qui ont aijlé à leur débarquement, ceux qui, dans
l'ombre de la nuit, les ont conduits de poste en pqste; ceux qui leur
ont donné asile à Paris, leurs confidents , leurs cpmplipes, Lajolais,
leur principal intermédiaire, le général Moreau sont arrêtés ; les ef-
fets et les papiers de Pichegru sont saisis, et la police suit ses traces
avec une grande activité. »
Y- On convoqua un conseil privé. Le grand juge lui-même fut chargé
d'interroger Moreau ; on publia, à grand renfort d'annonces, ce com-
plot qui avait pour double but l'assassinat du premier consul et la
contre-révolution en faveur des royalistes, ce complot dont les chefs
définitivement reconnus étaient Georges Cadoudal, Pichegru et Mo-
reau. Le plus entreprenant, après Cadoudal, s'appelait Picot. Ses amis
l'avaient surnommé le boucher des Bleus.
Eu actions de grâces, après la découverte d'une si horrible trame, des
messes, des prières, des mandements, des Te Deum, des adresses se
succédèrent dans tous les départements. Ce n'étaient que cris de ven-
geance contre l'Angleterre, ce n'étaient qu'articles de journaux, ou
pétitions réclamant prompte et exemplaire punition des coupables. Mo-
reau seul comptait quelques défenseurs, quelques amis croyant à son
innocence. Le général Lajolais fit des aveux fort compromettants pour
Moreau et Pichegru. Un procès en forme s'instruisit. La colère du
peuple français cessa le jour où la justice commença son office.
Un autre événement vint faire diversion à la conspiration de Ca-
doudal. Le premier consul était persuadé qu'un des membres de la
famille des Bourbons avait dirigé dans l'ombre les poignards des con-
jurés. Le comte de Lille (Louis XVHI) et le duc d'Angoulême habi-
taient Varsovie ; le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Orléans
le prince de Condé, le prince de Bourbon avaient choisi Londres pour
résidence ; le duc d'Eiighien se trouvait à Ettenheim, sur les bords
dit Rhin. Bonaparto voulut mettre la main sur cp dernier, et il traça
son plan sur Ja parte pour l'enlèvement du prétendu conspirateur. !
On cite quelques mots adressés par Bonaparte à Real, à Tallcyrand
et à Cambacérès.
Comme Real arrivait pour prendre part au travail : « Eli bien,
monsieur Real, s'écria le premier consul, vous ne me dites point que
le duc d'Enghien est à quatre lieues de ma frontière, organisant des
complots militaires! Suis-je donc un chien qu'on peut assommer
dans la rue... tandis que mes meurtriers seront des êtres sacrés?..,,
On m'attaque au corps, je rendrai guerre pour guerre ! » Et il ajouta
parlant à Talleyrand, qui entrait : « Que fait donc M. Massias à Carls-
ruhe, lorsque des rassemblements armés de mes ennemis se forment
à Ettenheim? Je saurai punir leurs complots; la tête du coupable
m'en fera justice. - J'ose penser, hasarda Cambacérès, que si un tel '
personnage était cn votre pouvoir, la rigueur n'irait pas jusqu'à ce
point. .-. Que dites-vous? répliqua le premier consul le mesurant de
la tête aux pieds; sachez que je ne veux pas ménager ceux qui m'en-
voient des assassins. » Bientôt après, une conférence eut lieu entre les
trois consuls, plus Régnier et Fouché. Aux généraux Caulaincourt et
Ordener fut confié le soin d'enlever le duc d'Enghien ; et, le 11 mars
le grand-duc de Bade fut prévenu de cette expédition par une dépêche
de Talleyrand, ministre des relations extérieures.
Le duc d'Enghien, dont Bonapartp a dit plus tard : « Jp ne savais
même pas quel il était, » vivait fort rptiré dans le château d'Etten-
heim. Talleyrand déclara pourtant que des envoyés se rendaient à
Offenbourg et à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs d'un crime,
qui, « par sa nature, met hors du droit des gens tous ceux qui mani-
festement y ont pris part. » C'était le premier consul, ou son ministre
des relations extérieures, qui professait pps principes. Caulaincourt en-
leva le duc dans la nuit du 14 au lS, Le duc fut transféré à la cita-
delle de Strasbourg; et, le I 8, il partit pour le château dc Vinccnnes,
où il arriva le 20 à neuf heures du spii', Il fut jugé par une com-
mission militaire. L'acte d'accusation, dressé d'après un arrêté du gou-
vernement, « déclarait le duc d'Enghien prévequ d'avoir porté les ar-
mes contre la République; d'avoir été et d'être encore à la solde de
l'Angleterre; de faire partie i\ç complots tramés par cette dernîèrc
puissance confpe la sûreté intérieure et extérieur? de la République. »
Les preuves pqur les juges résultèrent principalement d'une lettre
écrite par le fluc, lettre emp nous transcrivons. Elle est adressée au gé-
néral Vauborei : « Jp vous remprpie, mon cher Vauborel, de votre
avertissement sqr Jps soupçons que moii séjour ici pourrait inspirera
Bonaparte, et des dangers auxquels m'pxposp sa tyranpique influence
pn ce pays... Là où il y a du danger, là est lp poste d'iipiinour pour
un Bourbon. En ce moment, où l'ordre (llj POnspil privé de Sa Ma-
jpsté Britannique enjoint aux émigrés rctrqjtés (Je se rendre sur les
bords du Rhin, je ne salirais, quoi qu'il en pqjssp arriver, m'éloigner
de ces dignes et Joyaux défenseurs de Ja monarchie. » Plusieurs let-
tres de généraux royalistes, du comte de Lanau, entre autres, ache-
vèrent de perdre le malheureux prince. Comme lui furent arrêtés
MM. de Vauborel, de Mauroy et de Thumcry. L'armée de Coudé in-
quiétait Bonaparte, et celui-ci saisit avec empressement l'occasion qui
se présentait de lui porter un coup mortel.
Voilà surtout ce qui a amené le drame de Vinccnnes. Les clioses
se firent soudainement, nuitamment, secrètement. L'accusé n'eut pas
de défenseur. Il fut interrogé à minuit, comparut deux heures après,
fut condamné à mort à l'unanimité, el fusillé à quatre heures du ma-
tin dans les fossés du château de Vinccnnes. Nous ne traiterons pas
la question qui s'est élevée et qui se débat encore à l'heure qu'il est,
touchant la condamnation et la mort du duc d'Enghien. Il nous fau-
drait produire ici trop de pièces pour ou contre, et nous sortirions
des bornes de cet ouvrage. Quoi qu'on ait voulu dire de cel acte, soit
pour le flétrir, soit pour l'excuser, on ne change rien à la volonté ma-
nifestée par Bonaparte. Il en a pris la responsabilité. «J'ai l'ait, dit-
il, arrêter et juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à
la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le
comte d'Artois entretenait de son aveu soixante assassins à Paris ; dans
une semblable circonstance, j'agirais encore de même. » A Paris, on
croyait que les princes de la famille dc Bourbon étaient cachés dans
l'hôtel de l'ambassadeur d'Autriche. Quelques gens vociféraient contre
eux et demandaient leurs têtes. Aussi, aurions - nous tort de croire
que la mort du duc d'Enghien souleva une réprobation générale
contre Bonaparte. Les uns l'approuvèrent par esprit de parti ou par
flatterie, les autres mirent cet acte au nombre des crimes les plus
odieux; d'autres le considérèrent comme une nécessité politique;
presque tous blâmèrent vivement la conduite de Caulaincourt a
Ettenheim.
Le procès du duc d'Enghien, nous l'avons dit, coïncidait avec le
complot de Georges Cadoudal. Il amena une prompte solution dans
les débats delà conspiration où figuraient Moreau et Pichegru. Grâce
aux recherches de la police, le nombre des accusés s'augmenta con-
sidérablement. Outre ceux que le lecteur connaît déjà, nous nomme-
rons Armand et Jules de Polignac, Bouvet de Lozier, Russillion, Ro-
HISTOIRE DE NAPOLÉON. yi
thelle, la fille Hizay, Pierre-Jean Cadoudal, frère de Georges, etc.
On comptait quarante-sept prévenus subalternes.
Pendant la nuit du 6 au 7 avril, on trouva Pichegru étranglé dans sa
prison. On accusa Bonaparte ou Fouché de cet assassinat, Le premier
a victorieusement réfuté lui-même cette odieuse calomnie. Le général
s'était donné la mort de ses propres mains. Pes médppins, réunis en
commission, opinèrent pour la strangulation volontaire. La présomp-
[ion (le suicide ressortait parfaitement, d'ailleurs, de l'inutilité du
crime. Pichegru n'allait-il pas mourir? A quoi aurait servi de devan-
cer l'heure du châtiment? Le tribunal condamna à la peine de mort
Georges Cadoudal, Bouyot de Lpzier, Russillion, RocJielle, Armand de
Polignac, Charlps d'Hozier, Charles de Rivière, Louis Ducorps, Louis
Picol, Frédéric Lajolais, Miche} Roger, Jeqii - Baptiste Coster dit
Saint-Victor, Victor peryijle, Armand. Gaillard, Alpxis Joyau, Marie
Builean, Guillaume Lemercier, piprre-Jean Cadoudal, Jean Lelan et
Jean Mérille.
Il condamna à deux ajis d'emprisonnement Jules de Poljgnac, Louis
Lcridant, Jean-Victor Mqreau, Jean Roland, et ja fiUe Hizay. Tous
les autres accusés furent renvoyés absous. La cour de cassation rejpta
Je pourvoi formé par lps condamnés : huit d'ontrp pes premiers ,
Bouvet de Lozier, Russillion, Rochejje, Armand de Poligpac, d'Ho-
zier, de Rivière, Lajolais, Armand Gaillard, obtinrent leur grâce ;
les douze autres furent exécutés en place de Grpve, à la fin de juin.
Bonaparte commua Ja peine de Moreau ep un bannissement dans les
Etats-Unis d'Amérique. La femme de l'habjie général n'avait pas moins
réussi que madame de Pojignac à émouvoir la générosité du premier
consul. Le vainqueur de Hohenlinden devait-il gémir pendant dpux
années dans une prison d'Etat?
VI.
Empire héréditaire.
Sur ees entrefaites, le bruit courut que, malgré les efforts de Mu-
rat, gouverneur de Paris, la garnison avait résolu de saluer à la pre-
mière revue le premier consul du titre d'empereur. La France pos-
sédait, comme l'ancienne Rome, des soldats prétoriens. Mais le tri-
bunat ne voulait pas se laisser primer; l'un de ses membres, peu
connu jusqu'alors, fit d'un coup sa réputation en proposant à ses col-
lègues une motion d'ordre « tendant à ce que Napoléon Bonaparte fût
déclaré empereur des Français, et à ce que la dignité impériale fût
déclarée héréditaire dans sa famille. » Qu'était devenu ce tribunat
qui, lors de sa création, avait pris pour devise les mots : Liberté, éga-
lité ! Curée monta à la tribune et termina ainsi son discours : «Hâtons-
nous, mes collègues, de demander l'hérédité de la suprême magistra-
ture ; car en votant l'hérédité d'un chef, coinmc disait Pline à Trajan,
nous empêcherons le retour d'un maître. Mais en même temps donnons
un grand nom à un grand pouvoir ; concilions à la suprême magis-
trature du premier empire du inonde Je respect d'une dénomination
sublime. Clioisissons celJe qui, en même temps qu'elle donnera l'idée
des premières fonctions pivilps, rappellera de glorieux souvenirs et
ne portera aucune atteinte à la souveraineté du peuple. Je ne vois
pour le chef du pouvoir national aucun titre plus digne de la splen-
deur de la nation que le titre d'empereur. S'il signifie consul victo-
rieux, qui mérita mieux de le porter ? Quel peuple, quelles armées
furent plus dignes d'exiger qu'il fût celui de leur chef? Je demande
donc que nous reportions au sénat un voeu qui est celui de toute la
nation, et qui a pour objet :
1" Que Napoléon Bonaparte, actuellement premier consul, soit
déclaré empereur, et, en cette qualité, demeure chargé du gouverne-
ment de la République française ;
2° Que la dignité impériale soit déclarée héréditaire daips sa fa-
mille ;
3" Que celles de nos institutions qui ne sont que tracées soient dé-
finitivement arrêtées.
Tribuns, il ne nous est plus permis de marcher lentement, le temps
se hâte , le siècle de Bonaparte est ù $a quatrième année, pt la nation
veut un chef aussi illustre que sa dpstinée. »
Après cette proposition,'vingt-quatre orateurs se Jpvèrpnt pour
l'appuyer, el lurent des discours favorables à l'hérédité. Vn seul tri-
oiui, Carnpt, osa parlpr contre l'avis à peu près unanime dc ses colr
^S'oes. Grenier, Carion-Nisas, Chabot et Arnould lui répliquèrent.
irois jours suffirpnt pour fixpr }ps délibérations. Le 3 mai, le tribunat
adopta la motion de Curée. Six qrateurs furent chargés de présenter
son voeu au sénat. Ils s'acquittèrent de leur tâche le 4 mai, et Je pré-
sident, François de Npufçhâtcau, lps complimenta « d'avoir si noblo-
ineii t usé de cette initiative populaire et républicaine que leur avaient
déléguée les lois fondamentales, » ajoutant que, « comme eux, le sénat
voulait fonder une nouvelle dynastie. » A peine la députation des tri-
buns lut sortie de l'enceinte du sénat, qu'une commission fit son rap-
port, et qiip lp sénat vota l'adresse suivante, eii réponse au message
'lue le premier consul lui avait envoyé à la fin du mois d'avril, mes-
sage par lequel il lui demandait dc « lui faire connaître sa pensée tout
entière. »
Nous rapportons la dernière moitié de l'adresse :
« Après quinze années écoulées depuis 89, après toutes les cata-
strophes qui se sont succédé, après lps dangers sans nombre qui ont
environné le corps spcial, et lorsque nous avons vu s'ouvrir l'abîme
dans lequel on s'efforçait de le précipiter, avant que le sauveur de la
France nous eût été rendu, quel autre que le gouvernement héré-
ditaire d'un seul, réglé par la loi pour le bonheur de tous, et confié
à une famille dont la destinée est inséparable de la révolution, pour-
rait protéger la fortune d'un si grand nombre de citoyens devenus
propriétaires dp domaines que la contre-révolution leur arracherait;
garantir la têtp dp tous los Français qui n'ont jamais cessé d'être fi-
dèles au peuple souverain, et défendre même l'existence de ceux qui,
égarés dans le commencement des tourmentes politiques, ont ré-
clamé et obtenu l'indulgence de la patrie?
» Quelle autre égide que ce gouvernement peut repousser pour
toujours ces complots exécrables qui, sp reproduisant sous toutes les
formes, mettant en jeu tous les ressorts, échauffant toutes les pas-
sions, chaque jour anéantis, et cependant renaissant chaque jour,
pourraient finir par lasser la fortune, et auxquels se livrent en aveu-
gles furieux ces hommes qui, dans leur délire coupable, croient
pouvoir reconstruire, pour une famillp que le peuple a proscrite, un
trône uniquement composé de trophées féodaux et d'instruments de
servitude, que la foudre nationale a réduits en poudre?
» Et enfin quel autre gouvernement peut conserver à jamais cette
propriété si chère à une nation généreuse, ces palmes du génie et ces
lauriers de la victoire, dont les ennemis de la France, affranchie de
l'antique joug féodal, voudraient de leurs mains sacrilèges dépouiller
son front auguste?
» Ce gouvernement héréditaire ne peut être confié qu'à Napoléon
Bonaparte et à sa famille. La gloire, la reconnaissanpp, l'amour, la
raison, l'intérêt de l'Etat, tout proclame Napoléon empereur héré-
ditaire. Mais, citoyen premier consul, le bienfait de notre pacte so-
cial doit durer, s'il est possible, autant que votre renommée. Nous
devons assurer le bonheur et garantir les droits des générations à
venir. Le gouvernement impérial doit être inébranlable. Que l'oubli
des précautions réclamées par la sagesse ne laissp jamais suppéder les
orages d'une régence, mal organisée d'avance, aux tempêtes des gou-
vernements électifs. Il faut que la liberté et l'égalité soient sacrées;
que le pacte social ne puisse pas être violé; que la souveraineté du
peuple ne soit jamais méconnue, et que, dans les temps les plus re-
culés , la nation ne soit jamais forcée de ressaisir su puissance et de
venger la majesté outragée. Le sénat pense, citoyen premier consul,
qu'il est du plus grand intérêt du peuple français de confier le gou-
vernement de la république à Napoléon Bonaparte, empereur héré-
ditaire. Il développe, dans un mémoire qu'il joint à son message, les
dispositions qui lui paraissent les plus propres à donner à nos institu-
tions la force nécessaire pour garantir à la nation ses droits les plus
chers, en assurant l'indépendance des grandes autorités, le vote libre
et éclairé de l'impôt, la sûreté des propriétés, la liberté individuelle,
celle de la presse, celle des élections, la responsabilité des ministres
et l'inviolabilité des lois constitutionnelles. Ces dispositions tutélaires,
citoyen premier consul, mettront le peuple français à l'abri des com-
plots de nos ennemis et des agitations qui naîtraient d'ambitions ri-
vales ; elles maintiendront le règne de la loi, de la liberté et de l'é-
galité. L'amour des Français pour votre personne, transmis à vos
successeurs avec la gloire immortelle de votre nom, liera à jamais les
droits de la nation à la puissance du prince. Le pacte social bravera
le temps. La République, immuable comme son vaste territoire, ver-
rait s'élever en vain autour d'elle les tempêtes politiques. Pour l'é-
branler, il faudrait ébranler le monde; et la postérité, en rappelant
les prodiges enfantés par votre génie, verra toujours debout cet im-
mense monument de tout ce que vous devra la patrie. »
Des phrases apprêtées, des éloges hyperboliques, des conseils en
pure perte, des réflexions oiseuses, distinguent cette réponse du sé-
nat. Bonaparte la goûta peu, et il ne partagea pas l'avis des sénateurs,
surtout lorsqu'il prit connaissance du mémoire annexé à leur réponse.
Cinq demandes en formaient la conclusion : 1° la dignité de sénateur
devait être héréditaire; 2° les sénateurs ne devaient pas pouvoir être
jugés par d'autres que par leurs pairs; 3° le sénat devait avoir l'ini-
tiative des lois ou au moins le veto ; 4° le conseil d'Etat ne pouvait
interpréter les sénatus-consultes ; 5° deux commissions devaient être
instituées dans le sein du sénat, l'une pour protéger la liberté dé la
presse, l'autre pour garantir la sûreté individuelle. C'était trop exi-
ger, aux yeux de Bonaparte. Il aimait bien le sénat, sans doute, mais
son conseil d'Etat lui était encore plus cher. Le conseil d'Etat n'avait
jamais pris aucune mesure d'opposition ni de contrôle. Bonaparte
n'objecta rien au sénat; seulement, dans la séance du 15 mai, que
Cambacérès présida, celui-pi dit aux sénateurs « qu'il était doux
pour lui de déposer dans leur sein l'expression de son admiration, de
sa reconnaissance et de son respectueux dévouement pour celui qu'ils
nommaient à juste titre le père et le chef du peuple français. » Le
18, Cambacérès remit au premier consul un nouveau sénatus-con-
sulte organique. Son discours commença par le mot sire. On y trouve
à plaisir celui de majesté; Bonaparte y est appelé prince. « Heureux,
s'écria-t-il, le prince qui tient son pouvoir de la volonté, de la con-
28 HISTOIRE DE NAPOLEON.
fiance et de l'affection des citoyens ! » L'empereur répondit par cette
allocution : « Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est
essentiellement lié à mon bonheur. J'accepte le titre que vous croyez
utile à la gloire de la nation. Je soumets à la sanction du peuple la
loi de l'hérédité. J'espère que la France ne se repentira jamais des
honneurs dont elle environnera ma famille. Dans tous les cas, mon
esprit ne sera plus avec ma postérité le jour où elle cesserait de mé-
riter l'amour et la confiance de la grande nation. » Ainsi Joséphine ,
conformément au voeu qu'elle avait exprimé, était faite impératrice,
et le sénat était admis à son audience pour louer ses vertus et célé-
brer la grandeur de son époux.
QUATRIÈME ÉPOQUE.
EMPEREUR.
I
Protestation de Loais XVIII.
Donc les choses et les mots de la République avaient disparu. Dix
ans de révolution avaient tout simplement changé une monarchie lé-
gitime en un empire électif, avaient substitué à la famille des Bour-
bons la dynastie napoléonienne. Il y avait maintenant - un empe-
reur héréditaire; - un prince impérial, fils aîné de l'empereur; -
un grand électeur, faisant les fonctions de chancelier; - un archi-
chancelier de l'empire; - un archichancelier d'Etat; -un archi-
trésorier; - un connétable; - un grand amiral; - des maréchaux
de l'empire; - des grands officiers civils de la couronne. Il y avait
- une commission sénatoriale de la liberté individuelle, « chargée de
surveiller les arrestations; » - une commission sénatoriale de la liberté
de la presse, « chargée de veiller à la liberté de la presse. »
La promulgation des lois, dorénavant, devait être ainsi conçue :
Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de la République,
empereur des Français, à tous présents et à venir, salut : « Le sénat,
après avoir entendu les orateurs du conseil d'Etat, a décrété (ou ar-
rêté), et nous ordonnons ce qui suit : (ete). » Les expéditions exécu-
toires des jugements eurent le même intitulé.
L'empire ne fut pas l'oeuvre de la législature de 1804, dont les mem-
bres avaient autant d'indépendance que leurs prédécesseurs. Les
choses étaient préparées de loin, et par l'habileté de Bonaparte, et par
l'esprit de servilité de presque tous les hommes politiques qui l'ap-
prochaient. En se faisant nommer empereur, le premier consul mon-
trait beaucoup moins d'audace qu'il n'en avait déployé au 18 bru-
maire. Une fois le premier fossé franchi, le terrain s'aplanissait
comme de lui-même.
Quoique le nouvel empereur eût déclaré qu'il voulait consulter le
peuple sur l'hérédité, il n'en entra pas moins en possession de son
autorité. Longtemps encore, cependant, on lut sur les monnaies,
d'un côté République française, et dc l'autre Napoléon, empereur. Na-
poléon se créa une cour, et conféra la dignité de maréchal de l'empire
aux généraux Alexandre Berthier, Murât, Moncey, Jourdan, Masséna,
Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Da-
voust, Bessières, Kellermann, Lefebvre, Pérignon et Serrurier.
Les deux hommes qui avaient partagé avec lui i'autorité consulaire
furent créés, l'un, Cambacérès, archichancelier, l'autre, Lebrun,
architrésorier. Napoléon remit en usage les titres de ducs, princes,
comtes, altesses, grandeurs, excellences. Il éleva une foule de ses
partisans à la dignité de baron, cherchant, a-t-il dit, à opérer « un
rapprochement avec les moeurs de la vieille Europe au dehors, » à
créer « un hochet innocent pour bien des vanités du dedans. » Le
tribun Curée ajouta bientôt à son nom plébéien le titre de conile de
Labédissière. C'était la récompense de l'homme qui avait le premier
parlé d'un empire héréditaire.
Napoléon chargea son secrétaire de rechercher au ministère des
relations extérieures, et à la Bibliothèque nationale, des documents
et des traditions monarchiques pour la rédaction des lettres du ca-
binet. Il décida qu'on les mettrait simplement dans des enveloppes
cachetées. La hauteur à laquelle la première ligne devait commencer,
le nombre de fois que le mot Votre Majesté devait être répété, et d'au-
tres minuties, ne furent plus rigoureusement observés, mais il adopta
le monsieur mon frère pour toutes les têtes couronnées. Le pape con-
tinua à être traité de très-saint Père et de Votre Sainteté, et Napoléon
termina ses lettres, comme autrefois les rois de France, par cette
formule : « Dieu vous conserve longues années au régime du gou-
vernement de notre mère la sainte Eglise ! » Princes et princesses,
grands dignitaires, maréchaux et leurs femmes, cardinaux, etc., s'ap-
pelèrent cousins et cousines, et la phrase finale se composa invaria-
blement de ces mots : « Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
et digne garde. »
Le sénat prêta serment de fidélité à l'empereur. Une foule d'a-
dresses lui furent envoyées par les départements, et les chants du Te
Deum retentirent dans les églises. Un archevêque, à propos de l'élé-
vation de Bonaparte à l'empire , prononça ces paroles : « Un Dieu et
un monarque : comme le Dieu des chrétiens est le seul digne d'être
adoré et obéi, vous, Napoléon, êtes le seul homme digne dc com-
mander aux Français. Par là cesseront toutes abstractions philosophi-
ques, tout dépècement de pouvoir. » « Napoléon, dit un autre évo-
que , Napoléon, que Dieu appela des déserts de l'Egypte comme un
autre Moïse, fera concorder le sage empire de la France avec Je
divin empire de Jésus-Christ. Le doigt de Dieu est ici. Prions Je
Très-Haut qu'ii protège, par sa main puissante, l'homme de sa droite.
Qu'il vive, qu'il commande à jamais, lé nouvel Auguste, cet empe-
reur si grand, qui reçoit des mains de Dieu la couronne ! Nouveau
Mathatias, Bonaparte apparut dans l'assemblée du peuple envoyé par
le Seigneur. L'Ecriture nous trace dans le règne dc Josaphat, ec
prince chéri de Dieu et des hommes, l'image du gouvernement ac-
compli de Napoléon. La soumission lui est due, comme dominant sur
tous; à ses ministres, comme envoyés par lui pour protéger le bien
et punir le mal; à tous, à causa de Dieu , parce que tel est l'ordre dc
la Providence. » Plus tard, les mêmes prélats lancèrent les foudres
de l'Eglise sur Bonaparte le tyran, l'usurpateur, le moderne Attila.
O bassesse des grands dignitaires !
Quelques fonctionnaires publics protestèrent et donnèrent leur dé-
mission; « mais, disait l'empereur, laissons le champ libre à cette
minorité parleuse et clabaudière : son caquet se perd dans les accla-
mations. »
Des plaisants trouvèrent à rire sur le nom du tribun Curée. « La Ré-
publique est morte, déclaraient-ils, un curé l'a enterrée. » Et les roya-
listes envoyèrent par milliers le billet d'enterrement de la République,
billet réellement imprimé en forme de circulaire, de lettre de décès:
Partisans de la République,
Grands raisonneurs en politique
Dont je partage la douleur,
Venez assister en famille
Au grand convoi de votre fille,
Morte en couche d'une empereur;
L'indivisible citoyenne,
Qui ne devait jamais périr,
N'a pu supporter sans mourir
L'opération césarienne.
Requiescat in pace.
Oui, la République était morte , corps et âme ! Un héros l'avait
écrasée pour monter sur le trône impérial. Qui sait si Napoléon se
rappela un jour d'avoir été spectateur de la journée du 10 août 1792!
La République était morte; mais la monarchie, qui'voyait son principe
vital revenir, cria à l'usurpation. Louis XVIII protesta formellement
contre l'élévation de Bonaparte. Déjà, refusant toute assimilation
avec le parvenu , il avait renvoyé à Charles IY, roi d'Espagne , l'or-
dre de la Toison d'or, que ce monarque avait adressé au premier
consul. Une fois l'élection à l'empire consommée, il crut devoir élever
la voix contre celui sous le gouvernement duquel on avait fusillé le
duc d'Enghien. Il écrivit : « En prenant le titre d'empereur, cn vou-
lant le rendre héréditaire dans sa famille, Bonaparte vient de mettre
le sceau à son usurpation. Ce nouvel acte d'une révolution, oii tout
dans l'origine a été nul, ne peut sans doute infirmer mes droits.
Mais, comptable de ma conduite à tous les souverains, dont les droits
ne sont pas moins lésés que les miens, et dont les trônes sont tous
ébranlés par les principes dangereux que le sénat de Paris a osé met-
tre en avant; comptable à la France, à ma famille, à mon propre
honneur, je croirais trahir la cause commune en gardant ici le silence
en cette occasion. Je déclare donc (après avoir au besoin renouvelé
mes protestations contre tous les actes illégaux qui, depuis l'ouver-
ture des états généraux de France, ont amené la crise effrayante dans
laquelle se trouvent la France et l'Europe), je déclare cn présence
de tous les souverains que, loin de reconnaître le titre impérial (pic
Bonaparte vient de se faire déférer par un corps qui n'a pas même
d'existence légale (le sénat), je proteste contre ce titre et contre tous
les actes subséquents auxquels il pourrait donner lieu. »
Pour réponse, Napoléon fit publier cet acte dans le Moniteur. Le
peuple français n'y prit pas garde et passa outre.
Le premier décembre 1804, le sénat conservateur présenta à l'em-
pereur le plébiscite qui approuvait l'hérédité dans sa famille. Trois
millions cinq cent vingt-et-un mille six cent soixante citoyens avaient
voté pour; deux mille cinq cent soixante-dix-neuf avaient voté contre.
Le président du sénat, François dc Ncufchâteau, lui adressa en même
temps la plus pompeuse et la plus fleurie des harangues, à laque'Ie
Napoléon répliqua aussitôt : « Je monte au trône oii m'ont appelé les
voeux unanimes du sénat, du peuple et de l'armée , le coeur plein du
sentiment des grandes destinées de ce peuple que du milieu des camps
j'ai le premier salué du nom dc grand. Depuis mon adolescence, mes
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 29
pensées tout entières lui sont dévolues, et je dois le dire ici, mes plai-
sirs cl mes peines ne se composent plus que du bonheur ou du mal-
heur de mon peuple. Mes descendants conserveront longtemps ce
trône. Us ne perdront jamais de vue que le mépris des lois et l'ébran-
lement dc l'ordre social ne sont que le résultat de la faiblesse et dc
l'incertitude des princes. »
Toutes les vieilles coutumes avaient paru bonnes; on avait étudié
toutes les cérémonies du sacre des rois de France : il s'agissait de sacrer
Napoléon empereur. Paris manifesta son improbation, à la nouvelle
d'une solennité qui marquait trop fortement le retour aux habitudes
monarchiques.
Des négociations avaient été ouvertes avec Je saint-siége, qui devait
bien quelque chose à l'auteur du concordat. Pie VII, parti de Rome le
j novembre, arriva Je 25 à Fontainebleau: l'empereur aJJa au-devant
de lui ; et le 2 décembre , par un froid des plus rigoureux, Napoléon
et Joséphine furent sacrés dans l'église métropolitaine de Paris, par le
pape en personne. L'arrivée du pape excitait une grande émotion dans
la capitale, qui pour la première fois voyait entre ses murs un suc-
cesseur de saint Pierre.
Cette cérémonie du sacre est l'une des plus magnifiques qui aient
eu lieu en France. L'église Notre-Dame subit des modifications dé-
plorables au point de vue de l'archéologie et de l'architecture. On jeta
bas la cliapelle du chapitre; on badigeonna, on couvrit les murs de
peintures. Par contre, heureusement, plusieurs maisons qui gênaient
la façade septentrionale de l'édifice furent abattues. L'église commença
à être isolée. Pendant plusieurs mois , des centaines d'ouvriers tra-
vaillèrent activement /pour les apprêts du sacre, soit à la cathédrale,
soit à la place de Grève, soit au Champ-de-Mars, ou enfin aux
Champs-Elysées. Et le lendemain de la députation du sénat dont il
a élé parlé plus haut, Napoléon et Joséphine, dans une voiture traînée
par huit chevaux blancs, escortés par la garde consulaire devenue garde
impériale, arrivèrent à Notre-Dame. La foule des courtisans était
immense , et depuis un temps immémorial on n'avait pas vu déployer
un luxe aussi étourdissant. Napoléon avait fait présent à la cathédrale
de Paris d'un assortiment de vases sacrés en vermeil enrichis de dia-
mants, d'aubes cn dentelles les plus précieuses, d'une croix procession-
nelle, dc chandeliers, d'encensoirs , en un mot de tous les ornements
nécessaires pour officier avec pompe. Les fidèles dc Napoléon étaient
à ses côtés, et portaient tous les emblèmes du sacre, qui le sceptre,
qui la couronne impériale, qui l'épée de Charlemagne, qui la main de
jiislice, qui le manteau du maître. Un grand et un petit trône avaient
élé dressés dans l'église. Les cardinaux, les archevêques, les évêques
et tous les grands corps de l'empire étaient présents. En descendant
de voilure, Napoléon fut harangué et conduit, le sceptre en main,
jusqu'au trône placé au fond de l'église; le grand aumônier, un car-
dinal el. un évêque l'amenèrent au pied de l'autel; le pape versa sur
sa lèle l'huile sainte, et prononça celte oraison : « Dieu tout puissant
qui avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie , et Jéhu roi d'Israël,
eu leur manifestant vos volontés par l'organe du prophète Elic; qui
avez également répandu l'onction sainte des rois sur les têtes de Saiil
et de David par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes
mains les trésors de vos grâces et de vos bénédictions sur votre servi-
teur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous con-
sacrons aujourd'hui empereur en votre nom. »
L'empereur posa lui-même la couronne sur sa tête et sur celle de
Joséphine. En considérant les attributs de la puissance dont son frère
cl lui étaient revêtus, il échappa à Napoléon de dire à Joseph, avec
une expression de physionomie et une intonation de voix impossibles
à rendre : « Joseph, si notre père nous voyait! » Elévation magique,
en effet. Le pape reconduisit Napoléon jusqu'à son trône; l'empereur
sacré prêta Je serment voulu par la Constitution, et un héraut d'ar-
mes s'écria : Le très-glorieux et très-auguste empereur des Français,
Napoléon est consacré et intronisé! Vive l'empereur!
Dans l'Eglise et au dehors le même cri fut répété; puis le pape
chanta le premier verset d'un Te Deum solennel, et clés détonations
terminèrent la cérémonie. La veille, des salves d'artillerie, tirées
(l'heure en heure, annoncèrent la fêle, depuis six heures du soir jus-
qu'à minuit; à chaque salve, les tours, lés clochers, les édifices pu-
blics étaient éclairés, pendant quelques instants, par des flammes du
Bengale. Tous les théâtres jouèrent gratis, et des corps de musique
militaire parcoururent les rues et les places publiques en exécutant
des fanfares. A la fin du jour, il y eut illumination générale dans tout
Paris. Le lendemain, les réjouissances publiques officielles s'étendi-
rent depuis la place de la Concorde, sur les boulevards du nord,
jusqu'à l'Arsenal. Une salve d'artillerie annonça à dix heures l'ou-
verture de la fêle. Partout s'élevaient des trophées. Des hérauts d'ar-
mes à cheval parcoururent la place de la Concorde et les boulevards,
en distribuant des médailles frappées à l'occasion du couronnement.
Les boulevards étaient illuminés en colonnes, guirlandes et Vases.
Des chars remplis de musiciens en suivirent la file; ce n'étaient que
«fanfares et chants d'allégresse. » Les fossés des boulevards avaient
élé comblés. Le 1er décembre, de quatre à cinq heures du soir, il se
fil dans tout Paris un balayage extraordinaire ; « on défendit aux habi-
tats de traverser la rivière pour se rendre dans l'île de la Cité. » Par
une ordonnance de Dubois, suprême directeur de la policp, les habi-
tants avaient été invités à illuminer les façades de leurs maisons.
Parmi les illuminations les plus extraordinaires, on remarqua celle
de l'ingénieur Chevalier. Dans un cartouche transparent, entouré de
rameaux entrelacés dc laurier, de myrte, de chêne et d'olivier, élait
représenté un opticien qui dirigeait sa lanterne vers le ciel où scintil-
lait une étoile brillante, autour de laquelle on lisait ces mots : In hoc
signo salus (dans ce signe est le salut). Au bas flamboyaient deux vers :
De cet astre brillant, ahl puisse l'influence
Assurer pour jamais le bonheur de la Frauce !
Et ceux-ci :
Également cher à la gloire,
Et chéri du peuple français,
Il descendit du char de la Victoire,
Pour sacrifier à la Paix 11!
Sur un temple on lisait : A l'immortalité, et le tout était surmonté
de trophées d'armes, de sceptres, de couronnes et d'instruments des
arts.
Sur un transparent imaginé par un autre Parisien, on lisait les vers
suivants :
Ses vertus, ses exploits valaient un diadème ;
Français reconnaissants, nous l'avons couronné.
Mais rendons aujourd'hui grâce à l'Etre-Suprême
Du bien qu'il nous a fait quand il nous l'a donné.
II.
Napoléon roi d'Italie.
La révolution était finie, Napoléon la confisquait à son profit.
Mais qu'on ne s'y trompe pas, si le général dut s'attirer la haine des
vrais républicains à cause de son ambition et de ses ruses, pour
s'élever lui seul au détriment de tous, l'empereur mérita l'estime et
l'amour des Français sous beaucoup de rapports, pour la manière
dont il gouverna la Franpp, pour lp rang qu'il lui fit tenir parmi
les autres royaumes de l'Europe. Il ne faut pas juger Bonaparte au
point de vue des partis, mais au point de vue national. La Républi-
que a dû le maudire, parce qu'il l'a terrassée ; la France l'honorera
toujours, parce qu'il l'a élevée et glorifiée. Il se conduisit en adroit
politique, il s'efforça de ménager les susceptibilités républicaines.
Son serment le prouve : « Je jure, dit-il, de maintenir l'intégrité
du territoire de la République ; de respecter et de faire respecter les
lois du concordat et la liberté des cultes; de respecter et dc faire res-
pecter l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabi-
lité des ventes des biens nationaux; de ne lever aucun impôt, de ne
lever aucune taxe qu'en vertu de la loi; de maintenir l'institution de
la Légion d'honneur; de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du
bonheur et de la gloire du peuple français. »
Bonaparte, premier consul, avait accepté autrefois d'être le prési-
dent de la république cisalpine; Napoléon, empereur, ne tarda pas
à ceindre une nouvelle couronne, celle de roi d'Italie. Pie VH, qui
l'avait sacré, était encore à Paris quand des députés de la république
italienne, ayant à leur tête le vice-président Melzi, vinrent offrir le
sceptre au soldat parvenu. Le lî mars 1805, Melzi, vice-président
de la république cisalpine, se présenta à l'audience solennelle de
l'empereur, et prononça un discours qui se terminait ainsi : « Sire,
vous voulûtes que la république italienne existât, et elle a existé.
Veuillez que la monarchie italienne soit heureuse, et elle le sera. »
Napoléon répondit : « Notre première volonté, encore toute couverte
du sang et de la poussière des batailles, fut la réorganisation de la
patrie italienne. Vous crûtes alors nécessaire à vos intérêts que nous
fussions le chef de votre gouvernement, et aujourd'hui, persistant
dans la même pensée, vous voulez que nous soyons le premier de
vos rois ; la séparation des couronnes de France et d'Italie, qui peut
être utile pour assurer l'indépendance de vos descendants, serait
dans ce moment funeste à votre existence et à votre tranquillité. Je
la garderai, epltp couronne, mais seulement tout le temps que vos
intérêts l'exigeront; et je verrai avec plaisir arriver le moment où
je pourrai la placer sur une plus jeune tête, qui, animée de mon
esprit, continue mon ouvrage, et soit toujours prête à sacrifier sa
personne et ses intérêts à la sûreté,et au bonheur du peuplp sur Ip-
quel la Providence, les constitutions du royaume et ma volonté l'au-
ront appelé à régner. » Napoléon, en parlant ainsi, pensait-il à l'un
de ses frères? pensait-il à Eugène Beauharnais? pensait-il à un héri-
tier présomptif direct?
Après avoir tenu sur les fonts de baptême, le 24 mars 1805, le
second fils de son frère Louis, Napoléon-Louis Bonaparte, aujour-
d'hui président de la République française, l'empereur quitta Paris
avec l'impératrice, se dirigea vers Milan, et visita, le 8 mai, les
champs de Marengo, où il passa une revue couvert du costume
qu'il portait le jour de la bataille, costume troué par les vers. U posa
30 HISTOIRE DE NAPOLEON.
en ce lieu, à jamais historique, la première pierre d'une colonne
commémorative, et fit, immédiatement après, son entrée à Milan,
où son sacre comme roi d'Italie eut lieu le 26 mai, dans la cathé-
drale. L'archevêque-cardinal Caprara officia et remit la couronne dc
fer à Napoléon. Celui-ci, de même qu'à Paris, posa de ses propres
mains le diadème sur sa tête, et s'écria : « Dieu me l'a donnée, gare
à qui la touche !» Le pape et l'empereur d'Autriche eussent bien
voulu la loucher, cette couronne ; tous deux voyaient avec peine la
domination française s'établir en Italie. Mais le peuple italien ac-
clama Napoléon et Joséphine, et il les accabla de fêtés. L'institution
de l'ordre de la Couronne de fer, l'organisation de l'université de
Turin, la nomination d'Eugène Beauharnais comme vice-roi ache-
vèrent de captiver les Italiens. Eugène atteignait à peine sa vingt-
quatrième année, mais il promettait de justifier le choix de son père
adoptif, de régler avec ordre et économie toutes les branches de
l'administration, de mettre l'armée italienne sur le même pied que
l'armée française, d'encourager, au delà des Alpes, l'agriculture, le
commerce et l'industrie, de protéger les beaux arts, de fonder le
iuusée de Bréra, d'abolir la mendicité, lèpre de l'Italie, de créer
ou faire revivre des collèges célèbres, en un mot, de suppléer véri-
tablement Napoléon, qui menait de front les choses de la guerre et
les détails d'administration. En effet, la fondation des prix décennaux,
a Paris, coïncide avec les armements de Boulogne. Un décret porta :
« NAPOLÉON , empereur des Français, à tous ceux qui les présentes
lettres verront, saliit :
» Etant dans l'intention d'encourager les sciences, les lettres et les
arts, qui contribuent éminemment à l'illùstratioii et à la gloire des
nations ;
«Désirant non-seulement que la France conserve la supériorité
qu'elle a acquise dans les sciences et dans les arts, mais encore que
le siècle qui commence l'emporte sur ceux qui l'ont précédé ;
» Voulant aussi connaître les hommes qui auront le plus participé
à l'éclat des sciences, des lettres et des arts;
» Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
» ART. 1èr. Il y aura de dix en dix aiis, le joUr anniversaire du
18 brumaire, Une distribution de grands prix, donnés de notre propre
main, dans le lieu et avec la solennité qui seront ultérieurement ré-
glés.
« H. Tous lès ouvrages de sciences, de littérature et d'arts, toutes
les inventions utiles, tous les établissements consacrés aux progrès de
l'agriculture ou de l'industrie nationale, publiés, connus ou formés
dans Un intervalle de dix aimées, dont le terme précédera d'un an
l'époque de la distribution, concourront pour le grand prix.
M III. La première distribution des grands prix se fera le 1S brumaire
an XVHI; et, conformément aux dispositions de l'article précédent,
le concours comprendra tous les ouvrages, inventions ou établisse-
ments publiés ou connus depuis l'intervalle dit 18 brumaire de l'an VH
au 18 brumaire de l'an XVH.
» Ces grands prix seront les uns de la valeur de 10,000 francs, les
autres de là valeur de 5,000 francs.
» V. Les grands prix de la valeur de i 0,000 franêë seiOiit ait nombre
de neuf, et décernés :
» 1° Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de science : l'un pour
lés sciences physiques, l'autre pour les sciences mathématiques;
» 2° A 1'auteui de ià meilleure histoire ou du meilleur morceau
d'histoire, sbit ancienne, soit moderne ;
» 3° A l'inventeur de la machine là plus Utile aux arts et aux ma-
nufactures ;
» 4° Ali fondateur de l'établissement le plus avantageux à l'agricul-
ture ou à l'industrie nationale;
» 5° Al'autéUr du meilleur ouvragé dramatique, soit comédie, soit
tragédie , représenté sur les théâtres français;
» (5° Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages, l'un de peinture,
l'autre de sculpture, représentant des actions d'éclat ou des événe-
ments mémorables puisés dans notre histoire;
» 7° Au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de
l'Académie impériale de musique.
>> VI. Les grands prix de la valeur de 5,000 francs seront au nom-
bre de treize, et décernés :
» 1° Aux traducteurs de dix manuscrits de la Bibliothèque Impériale
'où des autres bibliothèques de Paris, écrits en langues anciennes ou
en langues orientales, les plus utiles, soit aux sciences, soit à l'his-
toire, soit aux belles-lettres, soit aux arts;
» 2» Aux auteurs des trois meilleurs petits poèmes ayant pour sujet
des événements mémorables de notre histoire, ou des actions hono-
rables pour le caractère français.
» VIL Ces prix seront décernés sur le rapport et la proposition d'un
jurycomposé des quatre secrétaires perpétuels des quatre classes dc l'In-
stitut, et des quatre présidents en fonctions dans J'année qui précé-
dera celle de la distribution. »
La fondation des prix décennaux produisit le meilleur effet dans le
public^ les sciences, les lettres et ies arts, grâce à ces stimulants,
progressèrent rapidement. Cette institution n'est pas parvenue in-
tacte jusqu'à nos jours, mais elle en a fait naître d'autres, aussi utiles,
aussi fécondes. Nos académies ont suivi l'exemple de l'empereur, et
le nombre des prix distribués chaque année par elles est considérable.
Napoléon eut raison de donner à l'Etat le rôle de protecteur de l'in-
telligence.
III.
Ulm et Austerlitz.
A ces Courts moments de repos et d'éclat pouvaient bientôt succé-
der les horreurs de la guerre maritime. L'empereur resta un mois au
camp de Boulogne. Une expédition contre l'Angleterre, projetée de-
puis longtemps, avorta par la faute de l'amiral Villeneuve. Napo-
léon, soudainement, ordonna de réunir quatre-vingt mille hommes
silr la frontière d'Autriche, pour se dédommager par la guerre con-
tinentale. Il avait conçu un plan de campagne nouveau. Un matin il
avait fait appeler dans sou cabinet Daru, alors intendant général de
l'année, « homme probe, sûr et grand travailleur. » Napoléon, trans-
porté de colère, parcourant à grands pas soii appartement, s'était
écrié : « Quelle marine!..i quel amiral!..: quels sacrifices perdus!...
Mon espoir est déçu:.. Ce Villeneuve ! au lieu d'entrer dans la Man-
che, il vient d'entrer au Ferrdl! C'en est fait! il y sera bloqué...
Darù, mettez-vous là, écoutez et écrivez. » Et, saris la moindre
hésitation, il avait improvisé d'admirables opérations militaires, de-
puis le Hanovre et la Hollande jusqu'aux frontières de l'ouest et du
midi de la France. Ordre et durée des marchés, lieux de conver-
gence et de réunion des colonnes, prévisions de surprises et d'atta-
ques, mouvements de l'ennemi, il avait tout prévu, si merveilleu-
sement, que, pendant trois cents lieties, il put exécuter, jour par
jour, les détails de son plan gigantesque.
Le 24 septembre 1805 il établit son quartier général à Strasbourg,
passa le Rhin à Kehl (1er octobre), se dirigea sur Louisbourg, entra
le 6 en Bavière, et commença les hostilités avec cette promptitude
qui le distingua toujours, et qui lui assura si souvent le succès. Le 7,
deux cents dragons du corps de Murât, commandés par Je colonel
Wattier, emportèrent le pont de Lech ; le 8, le maréchal Soult se
dirigea sur Aiigsbourg, taudis que Murât, soutenu par Lannes et
Oudiuot, faisait mettre bas les aimes à douze bataillons de grena-
diers autrichiens. Le 10, Soult entra dans Augsbourg. Au pont de
Gùnsbourg, l'archiduc Ferdinand lui-même céda devant l'intrépidité
du 59e régiment de ligne; et le 14 octobre, à six heures du malin, il
fut chassé de Munich par Je maréchal Bernadotte, qui entra dans la
capitale de la Bavière. Le 14 encore, Ney passa le pont d'Elchingeu
et emporta la position malgré la plus vive résistance: L'empereur se
plaça devant Ulm, le 15, avec Blurat, Lannes et Ney. Soult occupa
Biberack. Bernadotte continua de poursuivre les Autrichiens. Ce fut
une rude et prompte campagne. Nos soldats avaient de l'eau et dc la
bouc jusqu'à mi-jambes; dppuis une semaine, l'empereur ne s'était
point débotté.
Au lieu de combat, à Ulm, Black proposa, le 17, une honteuse
capitulation, et toute la garnison autrichienne, faite prisonnière,
défila le 20 devant l'empereur. Il y avait vingt sept mille soldats,
dix-huit généraux, soixante pièces dc canon. Là, comme un colonel
autrichien s'étonnait de voir Napoléon plus mouillé, plus crotté que
le dernier tambour : « Si votre maître,. dit le héros , a voulu me faire
souvenir que j'étais un soldat, il conviendra, j'espère, que le Irène
et la pourpre impériale ne m'ont pas fait oublier mon premier mé-
tier. » Le général Mack, condamné à mort par l'Autriche, obtint
une commutation de peine.
Le 24, après avoir proclamé o que les soldats étaient ses enfants,»
Napoléon entra dans Munich, et bientôt, par suite des heureux com-
bats de BlariCnzel, dc Blehrenbach, de Lambaeh, de Lovers et d'Ani-
stetten, l'armée française campa en face de Vienne. Quatre mille hom-
mes, que commandait Blortier, mirent les Russes en déroute, au village
de Dieénstein, en tuèrent ou blessèrent quatre mille, en firent treize
cents prisonniers. Deux jours après, les Français entrèrent à Vienne,
à l'exception de l'empereur, qui resta au palais de Schoenbrunn. Une
confusion extrême régnait dans la capitale dc l'Autriche, que la cour
avait quittée, et dont les autorités se rendirent près dc Napoléon.
Discipline sévère, respect absolu des personnes et des propriétés,
tels furent les principaux ordres donnés par l'empereur français à ses
soldats.
L'armée austro-russe opérait sa retraite vers la Moravie. Murât et
Lannes l'atteignent et la battent (15-1K novembre). De son côté, Ney
envahit le Tyrol, entre dans Insprùck, où il trouve seize mille fu-
sils et d'immenses provisions de poudre. Le 7G» régiment, apparte-
nant au corps d'armée de Ney, reprend dans l'arsenal d'Insprùckdeux
drapeaux perdus pendant la dernière guerre. Napoléon transfère suc-
cessivement son quartier général à Znaïm, à Porlitz, à Brunn, et
fait un mouvement rétrograde qui trompe ies Russes. Le ler décem-
bre il se trouve en présence des ennemis, assemble ses maréchaux,
et s'écrie : » Cette armée est à moi ! » On illumine dans le camp fran-
çais, pour fêter l'anniversaire du couronnement; dans le camp ennemi,
au contraire, des prières, des solennités religieuses, un jeûne rigou-
reux annoncent le combat du lendemain 2 décembre 1805. Napo-
HISTOIRE DE NAPOLÉON. 31
léon remporte à Austerlilz une de ces victoires colossales doilt le
souvenir ne s'efface jamais. On l'appelle d'abord la bataille des trois
empereurs, russe, autrichien et français; mais le nom cl'Austerlilz
lui reste.
On eût pu croire que la défaite de l'armée austro-rrusse déciderait
les cabinets de Londres, de Berlin et dc Saint-Pétersbourg à cesser
les hostilités. Loin de là, les Anglais opposaient Trafàlgar à Auster-
lilz. A Trafàlgar ils avaient détruit là flbtte française commandée par
Villeneuve, cet amiral dont les fautes avaient fait manquer l'expé-
dition contre les îles Britanniques, Pt par Gràvina, amiral espagnol.
Us s'étaient assuré l'empiré des mers; Ils voulaient perpétuer la
guerre, détrôner Napoléon. Pitt, que déjà la mort guettait, s'enivrait
d'un dernier triomphe. Dieu semblait avoir fait deux parts pour la
France'et l'Angleterre. Aux Anglais l'Océan, aux Français le con-
tinent européen.
Le lendemain de la bataille d'Austerlitz ; le prince Jean de Lich-
tenstein, commandant l'armée autrichienne de Moravie, se présenta
au quartier général de Napoléon, établi dans une grange, pour im-
plorer la générosité du vainqueur. Le même jour une entrevue eut
lieu entre les deux empereurs. « Je vous reçois daiis le seul palais
que j'habite depuis deux mois, » dit Napoléon à l'empereur Fran-
çois H. Celui-ci répondit avec amertume : « VbUs tirez si bon parti
rie votre habitation, qu'elle doit vous plaire. » Et François H paria
ainsi des Anglais : « Ce sont des marchands; ils mettent eii feu le
continent pour s'assurer l'empiré du inonde. » Puis il ajouta : « Il h'y
a point de doute, dans sa querelle avec l'Angleterre; là France a
raison. » François II Voulait plaire à Napoléon. On conclut un armi-
stice, on arrêta des préliminaires de paix. Mais les Russes fuyaient
dans un état de déroute tel, que l'empereur Alexandre, séparé des
siens, craignant de tomber aux mains des Français, dépêchait parle-
mentaire sur parlementaire au maréchal Davoust, pour obtenir-une
suspension d'armes. Davoust marchait toujours. Alexandre employa
alors une ruse de guerre : il écrivit au crayon , sur un carré de pa-
pier, un billet dans lequel il affirmait qu'un armistice, commun à
sou armée, venait d'être signé. Le maréchal s'arrêta aussitôt, con-
fiant dans la parole du prince, qui n'adhéra à l'armistice que le len-
demain. Une heure de marche dc plus, et Davoust faisait le czar
prisonnier. Pour se discUlpèr, le maréchal envoya le billet autographe
d Alexandre à Napoléoii; qui ordonna de le conserver dans son por-
tefeuille.
Gràce^ à l'armistice; .l'empereur Alexandre passerait avec son
armée, à la condition d'évacuer la Pologne autrichienne et prus-
sienne. Napoléon accompagna François H jusqu'à sa voiture; puis,
ayant quitté le monarque vaincu, il dit : « Cet homme me fait faire
une faute, car j'aurais pit Suivre ma victoire et prendre toute l'ar-
mée russe et autrichienne ; niais enfin quelques larmes de moins se-
ront versées. »
Le 6 décembre, l'armistice devenait officiel, Berthier et le prince
de Lichtenstein l'avaient signé; L'empereur accorda des pensions aux
veuves et aux enfants des militaires de tout grade tués à Austerlitz ;
il décréta que les canons russes et autrichiens pris sur eë champ de
bataille seraient fondus, qu'ils serviraient à élever sur là place Ven-
dôme une colonne monùihhiitàle à la gloire de l'année française;
il adopta tous ies enfants des généraux, officiers et Soldats fran-
çais morts à Austerlitz; ordonnant de les entretenir aiix frais de
l'Etat, leur permettant dé joindre le nom de Napoléon à leurs noms
(le baptême et de famille: Enthousiasmer les militaires avant le com-
bat, les récompenser après là victoire, assurer du pain à leurs veuves
et a leurs enfants, consacrer pai; d'admirables monuments leiirs plus
merveilleux exploits : voilà ebliiiileiit Napoléon guerrier' S'attirait et
méritait l'admiration universelle:
A Schoehbrunn, le 13 uëeëinbre, il reçut une députâtioii lies maires
de Paris, leur annonça là paix, leur confia les drapeaux pris à Aus-
Icrliiz, drapeaux destinés à l'église Notre-Dame, et écrivit à l'ar-
chevêque pour qu'on chantât annuellement un service solennel, le
2 décembre. A Schcenbrunn encore il passa une revue générale. Le
1er bataillon du 4e régiment de ligne avait perdu son aigle. « Soldats !
exclama Napoléon, qu'avez-vous fait de l'aigle que je vous avais don-
née? Vous aviez juré qu'elle vous servirait de point de ralliement et
que vous la défendriez au péril de votre vie : comment avez-vous
tenu votre serment?- Le porte-drapeau a été tué dans une charge,
répondit le major. Personne lie s'en est aperçu au milieu de la fumée.
Mais tout lé corps a fait son devoir, a culbuté deux bataillons russes,
s enlevé deux drapeaux que je présente à Votre Blajesté. » Napoléon
exigea que les officiers et soldats attestassent par serment la vérité
de ces détails; puis il s'adoucit, sourit même , et dit : « Dans ce cas,
je vous rendrai votre aigle. » Et les militaires du 4e de ligne firent
retentir l'air dc leurs vivat.
Par le traité de Prcsbourg, signé le 26 décembre, les Etats Véni-
tiens furent réunis au royaume d'Italie, et les électeurs dé Bavière
et de Wurtemberg reçurent le titre de rois. Napoléon s'empressa de
quiiter Vienne. D'autres motifs de guerre s'offraient à lui. La colir
de Napies Venait d'ouvrir ses ports aux Anglais. Le huitième corps
de l'armée d'Allemagne, sôils les ordres de Blasséna, marcha à
Grandes journées sur tapies, pour détrôner Marie-Caroline, reine
parjure, qui, par tous les moyens possibles, suggérait àùx Napoli-
tains l'horreur dû nom français.
Un fait qui se passa à Vienne prouve que Napoléon, malgré son
goût décidé pour les feniihés, savait les respecter. Il remarqua, pen-
dant son séjour dans la capitale de l'Autriche, Une jeune personne
qui lui plut. Le hasard voulut qu'elle-même Se fût enthousiasrilée
pour l'empereur, et qu'elle acceptât la proposition d'aller iiii soir au
château de ScliCËnbrùiiii; Elle ne parlait qu'allemand et italien. Napo-
léon savait fort bien cette dernière langue, aussi la connaissance mar-
cha-t-ëlie rapidement. Bientôt Napoléon apprit de cette jèUùe per-
sonne qu'elle appartenait à des parents respectables; et qu'en venant
le voir elle était dominée par une admiration qui avait fait naître eii
son ecèur un sentiment qu'elle n'avait jamais connu iii éproUvé pour
aiicuh homme. On reconnut l'exactitude du fait. L'empereur respecta
l'innocence dp son admiratrice, ordonna qu'on là reconduisît chez
elle ; pourvut à son établissement et la dota.
IV.
Napoléon à Paris. - Fêtes. - Campagne de Prusse.
Napoléon passa par Munich en se rendant à Paris. Là il adopta
Eugène Beauharnais pour sou fils, l'appela à régner après lui sur les
Italiens à défaut de descendants naturels et légitimes, et l'unit avec
la fille dû roi de Bavière (15 janvier 180G). Après les brillantes céré-
monies du mariage, auxquelles il assista avec l'impératrice, il prit la
route directe de Paris. On l'y attendait. Le sénat avait décrété le
1er janvier : « qu'un monument triomphal serait consacré à Napoléon-
le-Grand; que le sénat en corps irait au-devant de Sa Blajesté Impé-
riale et Royale pour lui présenter l'hommage de l'admiration, de la
reconnaissance et de l'amour du peuple français ; bue la lettre de
l'empereur au sénat, datée d'Elchingen le 28 Vendémiaire àh XIV
(18 octobre 1806), serait gravée sur des tables de hiàrbre qui seraient
placées dans la salle des séances; qu'à la suite dé tétte lettre bn gra-
verait pareillement ce qui suit : « les quarante tjrâpëàux et quatorze
autres ; ajoutés aux premiers par Sa Majesté, ont été àjijJSrtés au sénat
par le tribunat en ëorps, et déposés dans cette salle le mercredi
1er jaiiViëf 1801. » Pendant près de deux mois Nàpbiëbii se reposa,
chassant, visitant ses châteaux, paraissant àtl théâtre.
Taliilà jbûàit dans Athalie, le 24 février; et l'empereur assistait à
la représentation. Ce fut aiors que celui-ci apprit l'entrée de son
année dans lé royaume de Napies. Talma rëbùt l'bi'drë d'annoncer
cette nouvelle au pubjic , après le premier acte de là tragédie. Le
Moniteur rendit compte de ce fait ; on y iinprihia : i Le sceptre de
plomb de cette moderne Athalie (la reine Biafie-tiarblihe) vient d'être
brisé sans retour. Le plus beau pays de là tërrë aura désormais un
gouvernement ferme, mais libéral. L'empereur rétablira lp royaume
de Napies pour un prince français ; mais il le rétablira fbndé sur les
lois et l'intérêt des peuples, et sur le grand principe que l'existence
du trône, l'éclat et la puissance dont sont environnés les souverains,
la perpétuité du pouvoir et l'hérédité sdiit des institutions faites
pour le service et l'organisation des peupléi: » Marie-Caroline se re-
tira en Siciie. Bientôt Joseph Bonaparte, puis Joachim Blurat aJJaient
gouverner Je royaume de Nâples.
Lorsque Napoléon et Joséphine furent revenus aux Tuileries, un
mouvement d'enthousiasme indescriptible agita la capitale. Le sau-
veur de la France reçut .le nom de Grand, nom que lui décernaient
les tribuns et les sénateurs. Des réjouissances publiques fêtèrent son
glorieux retour. Napoléon rayonnait. Si Alexandre ne lui donnait
encore que le titre ae «chef du gouvernement français, » déjà Së-
lim HI, sultan de Constaiitinople , le reconnaissait officiellement
empereur dès Français. Ce besoin de grandeur et de majesté royales
dégénérait en faiblesse chez ie vainqueur de Blarëngd;
Froissant les idées démocratiques du peuplé , qu'il avait d'abord
caressées, il restitua le Panthéon au culte Catholique (20 février ! Sotj)
et ordOhiiâ ia restauration de la sépulture dès rois de France à Sàiht-
Dëhis. Le chapitre métropolitain, augmenté de six membres, était
chargé de desservir l'église Sainte-Geneviève , et un chapitre coiii-
posé' de dix chanoines était institué à Saint-Denis. Les hommes de
l'ancien régime applaudirent; mais ceux qui étaient restés fidèles à
la cause de la révolution blâmèrent un décret qui donnait dés gages
au royalisme et au clergé. Pas un membre du corps législatif lie ha-
sarda sur ce point la moindre observation. Députés, tribuns, séna-
teurs s'agenouillaient muets et inertes devant la volonté dû maître.
Avouons^ d'ailleurs, que la prospérité matérielle de l'einpire fërihait
la bouche aiix plus difficiles. Partout s'ouvraient des Communications
nouvelles. Des ponts étaient jetés, même sur la Dùrahce et l'Isère,
deux torrents. Six grands canaux eii construction, d'autres projetés ,
allaient doubler le Commerce de la France. Nos ports devenaient plus
commodes, plus accessibles, plus sûrs. Paris s'embellissait : on ache-
vait le pont du Jardin des Plantes, commencé eh 1802 , et nommé
cil 1806 pont d'Austerlitz. L'Arc de triomphe poussait ses fondements
hors de terre. Voilà pour les améliorations physiques. Comme amé-
liorations morales, citons le code de procédure civile, imparfait eh-