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Histoire du prisonnier de Sainte-Hélène... suivie de la vie du duc de Reichstadt, par Émile Debraux

De
358 pages
Lebigne (Paris). 1831. In-18, 376 p., portrait de Napoléon et pl..
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HISTOIRE
DU PRISONNIER
DE SAINTE-HÉLÈNE.
HISTOIRE
DU PRISONNIER
DE SAINTE-HÉLÈNE.
Détails curieux sur sa famille, sa naissance et son éducation
description des savantes manoeuvres ordonnées par NAPOLEON
en personne sur les champs de bataille: victoires remportées par
les armées françaises; adieux de Fontainebleau, retour en
France; trahison des Anglais à bord du Bellérophon ; description
de l'Ile Sainte-Hélène; détail des souffrances qu'on y fait éprouver
à l'Empereur; sa mort, ses funérailles et son Testament.
SUIVIE DE
LA VIE DU DUC DE REICHSTADT.
PAR EMILE DEBRAUX.
Ab ! donnez-lui, compagnons de sa gloire,
Seulement une larme, un soupir par victoire ;
plus que lui jamais Français
Nous a coûté de pleurs et de regrets.
Refrain populaire.
PARIS.
LEBIGRE, LIBRAIRE,
RUE DE LA HARPE, N° 26.
1831.
PRÉFACE.
NAPOLEOA ne fut pas sans vices et
sans faiblesses ; eût-il été homme
sans cela! mais par combien d'ac-
tions glorieuses n'a-t-il pas racheté
ses fautes et justifié ses erreurs. Au-
jourd'hui que l'exaspération des partis
est passée, que la tombe a rangé Napo-
léon dans le domaine de l'histoire et
que l'étendard tricolore flotte sur le
palais d'un Roi citoyen, on devient
juste à son égard, et l'on peut dire
parce que ce sont des faits notoires et
avérés, qu'il eut les qualités des
plus grands rois sans en avoir les dé-
fauts; il n'était ni débauché comme
César, ni intempérant comme Alexan-
dre, ni cruel comme Charlemagne. A
l'âge où l'on commence à peine sa
carrière, il comptait déjà autant de vic-
toires que d'années, et l'Europe vain-
cue par son épée ou subjuguée, par son
génie, semblait revoir dans la France
toute la splendeur de l'ancienne Rome.
( 6 )
Le nom français, flétri par les crimes
de la révolution, avait repris son lus-
tre, son empire. Il était craint, admiré,
respecté de l'univers. On vit alors, et
comme par enchantement, les fils d'A-
pollon-, auxquels il prodigua ses lar-
gesses et ses grâces, saisir leurs crayons,
leurs compas, leurs ciseaux, et enfan-
ter ces merveilles de l'art qui firent
de Paris une nouvelle Athènes. Ou vit
le Louvre antique sortir de ses ruines
abandonnées; les palais des rois s'em-
bellirent; les temples des arts s'enri-
chirent des chefs-d'oeuvre clignes de
l'antiquité ; le sol de la patrie se peu-
pla de ces établissemens utiles aux ci-
toyens, et de ces monumens impéris-
bles destinés à transmettre aux races
futures le souvenir de notre gloire.
Au même moment, dans d'autres lieux,
par ses ordres souverains, des mains
non moins habiles réprimaient les flots
de la mer, leur misaient de nouveaux
abîmes, substituaient de superbes
chantiers, de vastes ports, de fertiles
canaux, à des plages stériles, à des
marais infects, et rendaient le com-
( 7 )
merce et la vie aux nombreux habi-
tans des bords de l'océan, des rives de
l'Escaut et de la Somme. Au même
instant s'enfantaient également par
ses ordres ces nouvelles voies romai-
nes, qui parcourant de toutes parts la
France et l'Italie, assuraient aux peu-
ples de ces contrées et à leur indus-
trie, des communications aussi promp-
tes que faciles, aussi belles que ma-
jestueuses; et quel homme, ami ou
ennemi de Napoléon, a pu ou pourra
jamais franchir le sommet des Alpes et
leurs flancs tortueux, sans bénir la
main magnanime, qui pour favoriser
ses pas et protéger ses jours, a fermé
les précipices, enchaîné les torrens,
et abaissé ces gigantesques montagnes
qui, depuis des milliers d'années, bra-
vaient impunément la puissance des
hommes et des siècles.
Soyez justes une fois , petit nombre
de détracteurs qui n'avez point déposé
sur sa tombe solitaire l'oubli de ses fau-
tes et de votre haine ; avant d'insulter
désormais à sa cendre, lisez avec atten-
( 8 )
tion l'histoire de cette vie si courte et
si longue.
Rappelez-vous, et avec fierté si vous
êtes Français , que Napoléon a com-
mandé en maître au Caire, à Moscou,
à Vienne, à Madrid, à Lisbonne, à
Milan, à Amesterdam, à Varsovie, à
Hambourg, à Berlin, à Rome, etc.,
etc....
Voyez-le au pont de Lodi, raniment
ses soldats découragés, défiant à leur
tête, le drapeau à la main, les dangers
et la mort, et enlevant à l'ennemi ses
remparts et sa gloire.
Voyez-le franchissant le mont St-
Bernard, à travers les frimas et les pré-
cipices , et venant remporter dans les
plaines de Marengo, cette immortelle
victoire, qui fut le gage de la paix et
de la grandeur de la France.
Voyez-le à Austerlitz, culbutant
avec la force et la rapidité de la fou-
dre, les bataillons de l'Autriche et de
la Russie, et donnant à leurs souve-
rains éperdus l'exemple d'une généro-
sité que plus tard ils furent si loin d'i-
miter.
( 9 )
Voyez-le sur le plateau d'Iena, fai-
sant fuir devant nos enseignes triom-
phantes, ces soldats de Frédéric qui,
trompés par leurs souvenirs se croyaient
encore les premiers soldats du monde.
Voyez-le au milieu des sables brû-
lans de l'Egypte ou des déserts glacés
de la Russie, supportant sans ostenta-
tion les feux et les rigueurs du climat,
et donnant aux soldats l'exemple de
la fermeté et de là résignation.
Voyez-le dans lès plaines de la
Champagne, à la tête d'une armée à
peine égale à l'une des nombreuses
divisions de l'ennemi, épiant, évitant,
surprenant les Autrichiens, les Russes,
les Prussiens, et les frappant de tous
côtés à la fois, et avec tant de promp-
titude.
Voyez-le à Waterloo, affrontant les
balles et les boulets ennemis, et vou-
lant perdre au champ d'honneur une
vie qu'il prévoyait ne devoir plus être
d'aucune utilité à la gloire et à la pros-
périté de la France.
Voyez-le enfin sur ce roc affreux de
Sainte-Hélène, pardonner comme l'in-
( 10 )
fortuné Louis XVI, à ceux qui avaient
été ses assassins, souffrir et mourir en
héros et dites-moi si jamais his-
toire fut plus grande plus noble et plus
belle à écrire.
Si l'on me reproche d'être venu un
peu tard, je dirai que l'indépendance
de mon caractère ne m'eût pas permis
d'écrire la vie de Napoléon et de son
fils sous les règnes ombrageux de la
branche aînée des Bourbons, qui n'a
jamais cessé de chercher à traîner dans
la fange la mémoire de ce héros.
NOTA. Emile Debraux avait à peine achevé cet
ouvrage que la mort est venue l'enlever aux let-
tres,» sa famille et à ses nombreux amis. Son in-
dépendance ne lui avait pas permis de publier
jusqu'alors une histoire de Napoléon, quoiqu'il
possédât de nombreux matériaux qu'il devait en
partie à l'amitié dont l'a toujours honoré M. le
comte Bertrand, commandant le génie , grand-
maréchal du palais, et l'un des exécuteurs testa-
mentaires de Napoléon. M. Béranger, notre im-
mortel chansonnier, l'honorait aussi de sa bien-
veillance.
Quoique Debraux soit principalement connu
par ses chansons nationales , il n'en a pas moins
fait plusieurs ouvrages en prose qui ont eu du
succès.
Il est mort jeune, laissant une veuve et deux
enfans inconsolables.
HISTOIRE
DU PRISONNIER
DE SAINTE-HÉLÈNE.
NAISSANCE DE NAPOLÉON.
NAPOLÉON naquît à Ajaccio, le 15 août
1769, jour de l'Assomption : sa mère,
femme forte au moral et au physique,
avait fait la guerre grosse de lui ; ayant
été à la messe ce jour là, elle fut obligée
de retourner chez elle en toute hâte, ne
put atteindre sa chambre à coucher, et
déposa son enfant sur un vieux tapis an-
tique à grandes figures : c'était Napoléon.
Durant son enfance, il était turbulent,
adroit, vif à l'extrême. Il avait sur son
frère aîné, Joseph, un ascendant com-
plet ; toutes les fois que les deux frères
se battaient, c'était toujours Joseph qui
était mordu, égratigné, et, dès qu'il vou-
( 12 )
lait porter ses plaintes à sa mère, Napo-
léon le devançait, et se disait toujours
donner raison.
Napoléon venait d'entrer dans sa on-
zième année lorsque son père fut député
à Paris par la noblesse dés états de Corse.
Ils quittèrent tous deux l'île dans l'année
1775, passèrent par Florence, où Charles
Bonaparte obtint , par la considération
dont sa famille jouissait en Toscane, une
lettre de recommandation du grand-duc
Léopold, pour la reine de France soeur
de ce prince. Charles Bonaparte et le jeune
Napoléon se rendirent aussitôt à Paris.
A cette époque, un général français se
trouvait en Corse ; c'était M. de Marboeuf,
doux et populaire, et fort aimé en Corse :
il reçut quelques services de Charles Bo-
naparte, ce qui lui fit prendre Napoléon
en amitié, et il le protégea de tout son
pouvoir.
Le neveu de M. de Marboeuf était alors
archevêque de Lyon, et ministre de la
( 13 )
feuille des bénéfices ; il s'empressa de faire
des remercîmens à Charles Bonaparte,
pour le service qu'il avait rendu à son
oncle; quand Napoléon entra à l'école de
Brienne, l'archevêque le recommanda à la
famille Brienne, qui y demeurait. C'est
de cette époque que datent l'intérêt et la
bienveillance des Marboeuf et des Brienne
envers les enfans Bonaparte.
Napoléon arriva à l'école militaire de
Brienne à l'âge de douze ans. Cette époque
fut pour lui celle d'un changement dans
son caractère. Il était doux, tranquille,
appliqué, et d'une grande sensibilité. Un
jour, le maître de quartier, brutal, con-
damna Napoléon à porter l'habit de bure
et à dîner à genoux à la porte du réfec-
toire. Napoléon avait beaucoup d'amour-
propre , une grande fierté intérieure ; le
moment de l'exécution fut celui d'un vo-
missement subit et d'une violente attaque
de nerfs. Le supérieur qui passait par ha-
sard , l'arracha au supplice, en grondant
14 )
le maître de son peu de discernement, et
le père Patrault, son professeur de ma-
thématiques, accourut, se plaignant que
sans nul égard on dégradât ainsi son pre-
mier mathématicien.
En avançant en âge, Napoléon devint
morose, sombre ; la lecture fut alors pour
lui une passion poussée jusqu'à la rage : il
dévorait tous les livres. Ses professeurs le
vantaient comme un des meilleurs sujets
de l'école. Pichegru, si célèbre depuis,
fut alors son maître de quartier et son
répétiteur d'arithmétique : lorsqu'il se fut
livré au parti royaliste, consulté pour sa-
voir si l'on ne pourrait pas aller jusqu'au
général en chef de l'armée d'Italie: « N'y
perdez pas votre temps , dit-il, je l'ai
connu dans son enfance ; ce doit être un
caractère inflexible : il a pris un parti, il
n'en changera pas. »
En 1785, Napoléon fut un de ceux que
le concours d'usage désigna à Brienne
pour aller achever son éducation à l'école
militaire de Paris.
( 15 )
Il n'avait que quinze ans, mais déjà tout
annonçait en lui des qualités supérieures,
un caractère prononcé, des conceptions
fortes.
Il paraît que dès sa plus tendre jeunesse,
les parens de Napoléon avaient fondé sur
lui toutes leurs espérances. Son père,
expirant à Montpellier, ne rêvait dans
son délire qu'à Napoléon : il l'appelait sans
cesse, pour qu'il vînt à son secours avec
sa grande épée.
Napoléon n'avait que dix-huit ans lors-
qu'il composa une petite histoire de la
Corse. Il la soumit à l'abbé Raynal, qui
lui donna des éloges et parut désirer qu'il
la publiât.
Le 1er septembre 1785, il reçut le bre-
vet de lieutenant en second du régiment
d'artillerie de La Fère. Peu après, quel-
ques troubles s'étant manifestés à Lyon,
il y fut envoyé avec son bataillon. Vers
la fin de 1790, il reçut le brevet de lieu-
( 16 )
tenant en premier, dans le régiment de
Grenoble, en garnison à Valence.
Il y avait dans cette ville une dame du
plus rare mérite, qui, à cinquante ans,
donnait le ton à la ville : c'était madame
du Colombier, chez laquelle Napoléon fut
Bientôt admis. Elle ne tarda pas à distin-
guer le jeune officier d'artillerie, et à lui
porter le plus vif intérêt. Elle le faisait
inviter à toutes les parties de la ville et
de la campagne. L'empereur ne parlait
jamais de dette dame qu'avec une tendre
reconnaissance.
A vingt ans, Napoléon était des plus
instruits ; il avait immensément lu , pro-
fondément médité ; son esprit était vif,
prompt, sa parole énergique, sa logique
serrée. Partout il était remarqué, et ob-
tenait beaucoup de succès auprès des deux
sexes, surtout auprès des dames.
Deux jeunes personnes faisaient alors
les beaux jours de Valence, et s'y parta-
( 17 )
geaient tous les coeurs : c'étaient made-
moiselle de Laurancin et mademoiselle
Saint-Germain, devenue ensuite madame
de Montalivet ; mais Napoléon n'avait du
goût que pour mademoiselle du Colom-
bier, qui, de son côté, c'était pas insen-
sible aux soins du jeune officier d'artil-
lerie.
Il est faux, du reste, ainsi qu'on l'a dit
dans le monde, que madame du Colom-
bier eût voulu ce mariage; et que son
mari s'y fût opposé, alléguant qu'ils se
nuiraient l'un à l'autre, tandis qu'ils étaient
faits pour faire fortune, chacun de leur
côté. L'anecdote qu'on a racontée au sujet
d'un pareil mariage avec mademoiselle
Clary, depuis madame Bernadotte, au-
jourd'hui reine de Suède, n'est pas plus
exacte. En 1805, Napoléon, allant se faire
couronner roi d'Italie, retrouva à Lyon
mademoiselle du Colombier, devenue ma-
dame de Bressieux : il la revit avec grand
plaisir; mais il la trouva extraordinaire-
( 18 )
ment changée, et fit pour son mari ce
qu'elle désirait. Il la plaça elle-même dame
d'honneur chez une de ses soeurs.
Pendant son séjour à Valence, il rem-
porta, sous l'anonyme, le prix proposé
par l'académie de Lyon , sur la question
proposée par Raynal : Quels sont les prin-
cipes et les institutions à inculquer aux
hommes pour les rendre les plus heureux
possible ? Le mémoire de Napoléon fut
fort remarqué.
Un jour se baignant dans le Rhône,
Napoléon faillit perdre la vie; les forces
lui manquèrent, le courant l'entraîna, et
disparut. Heureusement, ses camarades
accoururent, le saisirent aux cheveux, et
il le traînèrent sans connaissance sur le ri-
vage. Revenu à la lumière par les soins
qu'on lui donna, il dit qu'il avait senti la
vie lui échapper, et qu'il s'était cru de l'au-
tre monde.
En 1792, Napoléon fut nommé capi-
taine; il voulut alors voir les choses de
( 19 )
près, et se rendit à Paris. Il s'y trouvait
au 21 juin et au 10 août.
A cette époque, la Corse était agitée,
et les familles dévouées à la France, y
couraient des dangers. Napoléon, inquiet
pour la sienne obtint un congé, et partit
pour Ajaccio. Il s'empressa ensuite d'aller
trouver Paoli, qui lui témoigna beaucoup
d'amitié, et ne négligea rien pour le re-
tenir et l'éloigner des troubles qui mena-
çaient la mère-patrie.
En 1795, Paoli, décrété d'accusation
par la convention, jeta le masque et s'in-
surgea. Avant de se déclarer, il fit part
de son projet au jeune officier d'artillerie ;
mais toutes les instances, tout l'ascendant
de ce vénérable vieillard échouèrent. Les
Anglais débarquèrent dans l'île. Les pa-
triotes corses cherchèrent à opposer
quelque résistance : on organisa des ba-
taillons de gardes nationales; Napoléon
en commanda une partie, et combattit à
leur tête. Paoli et les Anglais l'empor-
( 20 )
tèrent : ils s'emparèrent d'Ajaccio. La
maison des Bonaparte fut incendiée; et
toute la famille, qui avait constamment
refusé d'embrasser le parti des Anglais,
vint se fixer à Marseille, d'où Napoléon
se rendit à Paris : il y arriva au moment
où les fédéralistes de Marseille venaient
de livrer Toulon aux Anglais.
SIÈGE DE TOULON.
( 37 )
CHAPITRE PREMIER.
SIÈGE DE TOULON.
La République française un peu re-
mise du choc terrible que lui avait fait
éprouver la coalition des souverains du
nord, voulut profiter d'un moment de répit
que ses nombreux ennemis semblaient lui
laisser, pour tâcher de pacifier son in-
térieur; déjà Lyon avait cessé de voir se
promener dans ses murailles brûlées et en-
sanglantées le fatal échafand... Il s'agissait
maintenant d'arracher Toulon aux Anglais.
Des lâches, car il n'est que cette épi-
thète qu'on puisse donner à des hommes
qui livrent leur patrie à l'étranger, des lâ-
ches, ne pouvant plus supporter les excès
de la révolution française, avaient livré
aux flottes anglaises et espagnoles, au mois
d'août 1795, non seulement notre flotte,
4
( 38 )
mais encore le port et l'arsenal de cette
ville.
La postérité flétrira d'un mépris ineffa-
çable les misérables qui, sous de vains pré-
textes, vendirent leur pays à l'étranger.
Et quand même les horreurs de notre
malheureuse révolution eussent été par-
venus au plus haut degré d'atrocité,
qu'importe ! rien, non, rien ne peut justi-
fier même excuser celui qui vend sa patrie,
et tant qu'une goutte de sang circulera dans
les veines d'un Français, ce sang devra
toujours être prêt à être versé pour elle...
mais jamais contre elle.
Mais enfin le noir attentat avait été con-
sommé ; l'étendard britannique flottait
orgueilleusement sur les tours d'une ville
française. La Convention, qui poussait
l'amour de la patrie jusqu'à la frénésie,
résolut de faire rentrer cette malheureuse
ville dans le giron républicain; en consé-
quence une armée y fut envoyée sous les
ordres du général Carteau, homme de peu
( 39 )
de réputation et n'en méritant pas davan-
tage.
A cette époque, la France ne chômait
pas de bons généraux; mais par un de ces
hasards contre lesquels il n'y a pas à lutter,
plus la Convention avait à coeur de chas-
ser les Anglais et les Espagnols de Toulon,
moins elle était bien tombée dans le choix
de celui qu'elle avait envoyé. Les jours,
les mois s'écoulaient, et le siège au lieu
d'avancer semblait aller à reculons, et peut-
être aurions-nous vu se renouveller la farce
décennale du fameux siège de Troie, sans
l'apparition sur le théâtre de la guerre d'un
petit jeune homme dont la présence et le
génie seuls changèrent tout-à-coup la face
des affaires.
Ce petit jeune homme était Napoléon,
connu seulement à cette époque sous le
nom de Bonaparte, et commandant l'ar-
tillerie du siège, toujours sous les ordres
du général Carteau.
Rien n'avait fait jusqu'alors remarquer
spécialement ce simple officier, dont le
( 40 )
nom était destiné à remplir l'univers; né
en Corse et tenu sur les fonts de baptême
par le célèbre Paoli, il avait été, quand
l'âge des études arriva, reçu à l'École de
Brienne en Champagne, grâce à la pro-
tection de M. de Marboeuf, gouverneur de
l'île de Corse, gentilhomme français, aussi
brave qu'obligeant, et qui depuis long-
temps portait un vif intérêt à cette fa-
mille jusqu'alors inconnue, mais qui gran-
dissait dans l'obscurité pour s'asseoir un
jour sur tous les trônes de l'Europe.
Sans être tout à fait un enfant ordinaire,
rien ou presque rien ne put faire soupçon-
ner, pendant son séjour à Brienne, les hau-
tes et étonnantes destinées qui lui étaient
réservées. Réfléchi, studieux, d'un carac-
tère sombre, insociable, il se fit très peu
d'amis à une époque de la vie où cependant
ils ne sont pas rares, et quand des auteurs à
la toise on dit que dès lors il était déjà l'ame
et le chef de l'École, ils ont oublié de
consulter l'histoire.
( 41 )
Ses progrès profonds et rapides dans
l'art des fortifications, et dans tout ce qui
concerne les mathématiques, sont peut-être
la seule chose de ces jours de sa jeunesse
que l'on ne puisse réellement révoquer en
doute.
Les retranchemens, les forts, les fortifi-
cations de neige exécutés sous sa direction
à Brienne, le furent avec tant d'intelli-
gence et de précision, que les habitans du
voisinage vinrent plus d'une fois les admi-
rer en foule. Les combats commencèrent,
et les boulets de neige, moins dangereux
que ceux de Marengo et d'Austerlitz, vo-
lèrent de l'une à l'autre armée: c'est dans
ces jeux que son adresse et son courage
se développèrent, et qu'il fit l'apprentis-
sage d'un art dont les progrès lui ont fait
donner le titre de premier capitaine du
monde, titre que ses revers n'ont pu lui
ravir. Mais bientôt le soleil du printemps
vint fondre les bastions et les armes des
guerriers de Brienne.
4*
( 42 )
La franchise du caractère de Bonaparte
ne se ployait devant aucune considération ;
car le jour de sa confirmation, il répondit
à l'archevêque qui confirmait les élèves
de l'école, et qui, suivant l'usage, lui de-
mandait son nom de baptême : « Je me
nomme Napoléon. » Alors le grand vi-
caire ayant dit au prélat, je ne connais
pas ce saint-là; parbleu je le crois bien,
répond avec assurance Bonaparte, c'est un
saint Corse.
Les traits, les répliques et les aperçus
qui lui échappaient dans les premières an-
nées de sa vie, étonnèrent plus d'une fois
ses professeurs, et déterminèrent l'un
d'eux, dans le compte annuel qu'il ren-
dait de ses élèves, à ajouter la note sui-
vante au nom de Bonaparte : « Corse de
nation et de caractère, ce jeune homme
ira loin s'il est favorisé par les circons-
tances, "
En 1784, il passa de l'école de Brienne
à celle de Paris; en 1789 il subit ses exa-
( 43 )
mens, et fut nommé sous-lieutenant d'ar-
tillerie au régiment de La Fère, alors en
garnison à Grenoble.
Il occupait ce grade plus que modeste
quand la révolution éclata. Quoique de fa-
mille noble, le jeune Bonaparte en em-
brassa chaudement les principes, et répétait
plus d'une fois à ceux qui lui demandaient
les motifs pour lesquels il avait adopté ce
parti: « Si j'avais été maréchal de camp,
j'aurais embrassé la parti de la cour, mais
simple sous-lieutenant et sans fortune, je
dois me jeter dans la révolution. »
En 1790, il se retrouva en Corse avec
le général Paoli, et s'occupait, sous les
ordres de ce personnage célèbre, de la
théorie de l'art militaire. Trois ans se passè-
rent dans ces travaux préparatoires, et au
milieu de la lecture de César et de Quin-
te-Curce, ses livres favoris, quand la di-
vision des partis vint de nouveau livrer la
Corse aux malheurs et aux déchiremens de
l'anarchie.
( 44 )
Bonaparte, républicain et Français,
comme on l'est à cet âge heureux où les
passions corruptrices et intéressées n'ont
pas encore altéré la pureté de l'ame, se
prononça avec force en faveur de la
France; mais Paoli, fort de l'appui des An-
glais, s'emporta, et le jeune artilleur frappé
de proscription comme toute sa famille,
vint avec elle chercher un asile à Mar-
seille.
Là se trouvait Salicetti, député de la
Corse, qui avait toujours montré pour le
jeune Bonaparte et les siens le plus vif in-
térêt; il le présenta à Barras son collègue,
se rendit garant de ses principes républi-
cains, et lui fit enfin faire un pas en avant
dans l'arme de l'artillerie.
De l'armée de Lyon il avait passé à celle
de Toulon, et il se trouvait là, pestant,
jurant de la lenteur et surtout de la futi-
lité des opérations du siège.
En effet, rien n'était plus comique que
la manière dont ce siège était exécuté ; des
( 45 )
mirtiflors venus en poste de Paris, avaient
promis qu'une fois leur arrivée, ce siège si
long serait terminé en un clin d'oeil, et il
n'y avait rien de plus risible, a dit depuis
Napoléon en parlant de cet événement,
que de voir ces pauvres Césars de salon
suer sang et eau pour dresser des plans qui
n'avaient pas le sens commun.
Un jour parcourant les batteries avec
les commissaires de la convention, Barras
et Fréron, Barras critiqua l'une de ces
batteries en prétendant qu'elle ne rempli-
rait pas le but proposé, ce que le jeune ar-
tilleur regardait comme indubitable. La
batterie restera, dit vivement Bonaparte;
j'en réponds sur ma tête , faites votre mé-
tier de représentant, et laissez-moi faire
celui d'artilleur. La batterie resta et rem-
plit le but proposé.
Le succès de cette hardiesse, car c'en
était une grande à cette époque, de ré-
pondre si sèchement aux orgueilleux pro—
( 46 )
consuls de la Convention, encouragea le
jeune débutant, et à peu de distance de là,
le général Carteau et les représentans
ayant encore arrêté un nouveau plan d'at-
taque dont le commandant de l'artillerie
s'efforçait en vain de démontrer toute
l'absurdité, il en proposa sur le champ un
autre qui obtint l'approbation de Barras.
Bonaparte ne perd pas un instant, et
malgré la résistance qu'on lui oppose, il
entreprend de le faire exécuter; long
temps on refuse, on hésite, on tergiverse;
enfin l'ascendant du jeune élève de Brien-
ne l'emporte ; son plan est exécuté, et
dans l'espace de 24 heures, cette heureuse
infraction à la discipline fut justifiée par la
victoire. Toulon était revenu à son pavil-
lon tricolor, et Bonaparte était chef de
brigade.
Général de brigade.... ce n'était rien,
mais il venait de fixer sur lui les yeux de
la France, et il avait franchi le 1er degré
( 47 )
de l'échelle qui devait le conduire au faîte
des grandeurs (1).
(1) De Toulon date également une fortune moins
colossale, mais assez considérable encore. Peu de
jours avant la fin du siège, Bonaparte qui inspectait
les travaux, demande un soldat de bonne volonté
pour écrire quelques réflexions. Un jeune homme
sort des rangs. La dictée terminée, arrive un bou-
let qui couvre de terre les assistans elle papier :
bon, dit le jeune, homme nous n'aurons pas besoin
de poudre....
C'était Junot ; ce mot fit sa fortune.
( 48 )
CHAPITRE DEUXIÈME.
LES PYRAMIDES.
Le républicanisme outré que Bonaparte
affichait, ou ressentait réellement à cette
époque, faillit bientôt arrêter le jeune
guerrier dans le cours de ses brillantes
destinées : il se fit arrêter comme terro-
riste, et le représentant Aubry, sans égard
pour sa belle conduite au siège de Toulon,
commit l'injustice de placer dans l'infante-
rie, le jeune général qui venait de mon-
trer dans l'artillerie tout ce dont il était
capable. En vain Bonaparte réclama-
t-il contre cette injustice, on ne l'é-
couta pas ; mais le sort, qui à cette épo-
que avait pris le jeune héros sous sa pro-
tection, ne tarda pas à se venger.
La Convention venait de rendre un
décret par lequel elle prescrivait la
( 49 )
réélection des deux tiers de ses mem-
bres ; ce décret déplut aux sections et
les sections s'avancèrent. La Convention
chargea Barras du commandement géné-
ral des troupes républicaines, commande-
ment que celui-ci accepta, mais sous la
condition expresse qu'il s'adjoindrait
Bonaparte. Celui-ci, faisant les fonctions
de général de Brigade, s'en acquitta
d'une manière qui fait l'éloge de ses con-
naissances stratégiques ; il plaça ses
pièces d'artillerie sur les points voisins de
la Convention que les insurgés vou-
laient forcer, et les dissipa sans beaucoup
de peine et à l'aide de quelques coups
de canon.
On a fait long-temps un crime à Bo-
naparte de cette mitraillade des Parisiens
au 13 Vendémiare; mais depuis que les
préjugés se sont endormis sur sa tombe,
on lui a rendu la justice de convenir qu'il
ne pouvait pas faire autrement, et ensuite
de reconnaître que l'action serait devenue
5
( 50 )
plus compliquée et plus meurtrière, sans
la précaution qu'il prit d'écarter toute la
nuit par des coups de canon chargés à
poudre, les sections qui cherchaient à se
rallier dans l'espoir de finir par avoir le
dessus.
Barras, parfaitement satisfait de la ma-
nière dont il s'était conduit dans cette cir-
constance, et surtout des résultats impor-
tans qu'il en avait obtenus le récompensa
de la fermeté qu'il avait déployée en cette
occasion difficile en le faisant nommer gé-
néral de division.
On voit que le petit sous-lieutenant
marchait un bon pas.
Or à cette époque, parmi les réunions
assez brillantes de Paris, la maison de
la comtesse de Beauharnais réunissait ce
qu'il y avait de mieux dans la capitale;
douée d'une figure charmante, d'une ama-
balité peu commune, réunissant à une
éducation soignée, à un esprit pur et dé-
licat , tous les arts d'agrément faits pour
( 51 )
briller dans le monde, il n'est pas éton-
nant qu'elle reçût les hommages d'une
foule d'adorateurs. Veuve à la fleur de
l'âge, maîtresse d'une fortune considé-
rable, que de puissans motifs pour armer
les serpens de la calomnie ! on prétendit
qu'elle était la maîtresse de Barras, et que
le proconsul s'en était débarrassé en lui
faisant épouser Bonaparte ; le fait est que
le proconsul, qui avait su distinguer notre
héros, ayant jeté sur lui les yeux pour com-
mander l'armée destinée contre l'Autri-
che, sentit la nécessité d'entourer son
protégé d'une sorte de considération, et
de lui donner un appui en lui faisant épou-
ser une dame d'un mérite aussi distinguée
D'ailleurs, à ce sujet, laissons parler Bona-
parte lui-même. Barras, dit-il, n'ignorait
pas que je n'avais que la cape et l'épée ; il
me destinait au commandement de l'ar-
mée d'Italie ; mais il voulait qu'un géné-
ral en chef de sa façon eût au moins une
consistance dans le monde.
( 52 )
« Bonaparte, me dit-il un jour, vous
avez des connaissances militaires, je le
sais; mais ce n'est point assez, mon ami,
il vous faut encore de la fortune, et pour
obtenir ce dernier point, il vous faut un
bon mariage. Venez, je veux vous faire
épouser une femme titrée, d'une excellente
famille, à peu près de votre âge, belle en-
core davantage, en un mot, c'est la vicom-
tesse de Beauharnais, dont le mari a péri
sur l'échafaud.... Je vous donne jusqu'à
demain pour réfléchir; allez, et n'oubliez
pas que le commandement de l'armée
d'Italie est une portion de sa dot. »
Le motif de cette guerre fut l'asile que
les cours de Rome et de Venise avaient
accordé aux princes et aux princesses de la
famille royale.
On rapporte que lors de la visite qu'il
fit à chaque directeur, après sa nomina-
tion, il arriva chez Carnot à l'instant où
une jeune personne essayait sur le piano
une romance nouvelle. Voyant que l'on
( 53 )
ne s'occupait plus que de faire cercle au-
tour de lui, il dit avec beaucoup de dou-
ceur : « Mais... je m'aperçois que j'ai
troublé les plaisirs de la société : on chan-
tait ici, que ce ne soit pas moi, je vous
en supplie, qui interrompe la fête ; » il
resta encore quelques minutes, se leva et
partit, laissant tout le monde charmé du
ton de politesse et des manières aisées
avec lesquels il s'exprimait, et qui contras-
taient si fort avec celle de la plupart des
généraux révolutionnaires.
Le 21 mars 1796, il se rendit à Nice,
où il prit le commandement de l'armée,
qui se trouvait alors sous les ordres du gé-
néral Schérer. Depuis long-temps les
soldats étaient sans vêtemens, sans solde,
et souvent sans vivres; il les paya, les
habilla, et pourvut à leur subsistance.
Dès lors commencèrent les fameuses
campagnes d'Italie, qui assignèrent à Bo-
naparte un rang distingué parmi lès maî-
tres dans l'art de la guerre ; campagnes
( 54 )
où, à la fleur de son âge, il déploya les
talens et la prudence d'Annibal, le cou-
rage d'Alexandre et la continence de Sci-
pion.
Je passerai rapidement sur celle-ci,
qui seule suffirait à sa gloire, en me con-
tentant d'en retracer les actions prin-
cipales et les résultats qu'elle produi-
sit.
Le mois d'avril vit tour - à - tour les
Français vainqueurs à Montenotte, à Mil-
lesimo, à Dego, à la Céra et à Mondovi.
L'occupation des forteresses de Coni, de
Tortonne et de la Céra, furent les fruits
que les Français retirèrent de ces combats
glorieux.
Le mois suivant fut signalé par le pas-
sage du Pô et la bataille de Lodugno ; Bo-
naparte prouva dans ce passage qu'il était
déjà un tacticien consommé.
Le duc de Parme ayant demandé un
armistice , il le lui accorda , à la condi-
tion cependant, que le duc livrerait vingt
tableaux de prix, une somme déterminée
( 58 )
et des subsistances. Tremblant de perdre
la communion de St-Jérôme, le duc of-
frit deux millions à Bonaparte pour con-
server cet admirable tableau. Honoré de
la confiance de la république, répondit
le général en chef, je n'ai pas besoin de
millions ; tous les trésors des deux du-
chés ne valent pas à mes yeux la gloire
d'offrir à ma patrie un chef-d'oeuvre du
Dominicain.
Le 10 mai, l'armée française gagne sur
les Autrichiens la fameuse bataille du pont
de Lodi; les généraux Berthier, Masséna,
d'Allemagne et Lannes, y firent des pro-
diges de valeur.
Au milieu de ses succès , le général en
chef savait doubler le prix des conquêtes
en envoyant au directoire ce que les pays
conquis renfermaient de plus précieux
sous le rapport des arts, tels que tableaux,
statues, bas reliefs, etc.
Monsieur, devenu ensuite Louis XVIII,
habitait alors Véronne, où il avait établi
( 56 )
sa cour ; sur la nouvelle de l'approche de
Bonaparte, il se hâta d'abandonner cette
ville; les princesses qui étaient alors à
Rome imitèrent son exemple, et se réti-
rèrent à Messine.
Toujours infatigable, et volant de suc-
cès en succès, Bonaparte se porte à la
rencontre des Autrichiens qui marchaient
sur Cassano ; après de savantes manoeuvres,
il les joint à Lodi, le 29 juillet, et ga-
gne la bataille qui porte ce nom; sans
perdre de temps, il gagne sur le général
Wurmser la bataille de Castiglione,
après avoir fait mettre bas les armes à une
colonne de 4,000 Autrichiens commandés
par ce général.
L'espace de temps qui s'écoula est rem-
pli par une multitude de combats partiels
jusqu'au 15 novembre, où Bonaparte,
puissamment secondé des généraux Mas-
séna et Augerau, gagna la bataille d'Arcole
qui dura trois jours, et décida du sort de
l'Italie.
( 57 )
La cour de Vienne apprit avec un dé-
pit qu'elle ne put cacher la défaite de son
général ; elle envoya de nouveaux renforts
à Alvinzi et le chargea de reprendre l'of-
fensive : la force respective des deux ar -
mées étaient de 18,000 Français et de
40,000 Autrichiens.
Dès que Bonaparte vit Alvinzi s'ébran-
ler, il courut au-devant de lui; les deux
armées se joignirent sur l'Adige, près de
Rivoli, et là un affreux engagement signala
leur rencontre; l'ennemi fut taillé en
pièces, culbuté sur tous les points et forcé
de se réfugier dans le Tyrol ; 20,000 des
siens, plusieurs drapeaux, 9 pièces de ca-
non furent les trophées de cette bataille
qui eut lieu le 14 janvier. 1797, et servit
de prélude aux succès de cette année mé-
morable. Dépouillant un instant le géné-
ral, Bonaparte, à la tête de deux batail-
lons, prit 3,000 Autrichiens qui s'avan-
çaient pour le prendre.
Je passerai rapidement sur les combats.
( 58 )
de St-Georges et de la Favorite, où,
dans le premier, Bonaparte prit tous les
Autrichiens jusqu'au dernier ; et dans le
second, le général Serrurrier écrasa
Wurmsër, qui fut obligé de se réfugier
dans Mantoue; pendant ce temps, le
général Joubert s'emparait de la ville de
Trente.
Enfin le 3 février, nous entrâmes dans
Mantoue; 14,000 prisonniers, et un ma-
tériel immense furent les fruits de cette
conquête.
Le pape désespérant de nous résister,
abandonna à la république Française, par
un traité signé le 22 février 1797, le
constat d'Avignon, les légations de Bolo-
gne et de Ferrare, et s'engagea à payer
de suite une contribution de 15 mil-
lions.
Après des échecs aussi multipliés on
avait lieu de s'attendre que l'Autriche,
harassée, ferait faire des propositions de
paix, mais la prince Charles s'avançait a
( 59 )
marches forcées pour tenter encore une
fois le sort des combats. Bonaparte
court au-devant de lui, et gagne la ba-
taille de Tagliamento. Cependant, mal-
gré ses nouveaux avantages, il offrit la
paix à l'archiduc, qui répondit que n'é-
tant muni d'aucun pouvoir, il ne pouvait
entamer de négociations ; mais le 2 et le
4 avril se voyant battu à Derntein et à
Hundsmarck, se voyant culbuté , coupé
et chassé sur Vienne, le prince Charles
demanda un armistice.
Bonaparte, à son tour, fit des difficultés,
mais il céda, et l'armistice fut signé le 6
avril, et le 7 des préliminaires de paix le
furent dans Léoben, où se trouvait le quar-
tier général français.
Les négociations pour la paix se pro-
longèrent jusqu'au 7 octobre, et alors fut
célébré le fameux traité de Campo-For-
mio, dont les dispositions principales
étaient la paix sur terre et sur mer, la
cession de la Belgique à la France, le par-
( 60 )
tage des États vénitiens entre la France
et l'Autriche.
Napoléon revint à Paris pour y rece-
voir dans des hommages publics, l'expres-
sion de la reconnaissance nationale.
Au milieu des fêtes et des réjouissances
dont il était l'objet, Bonaparte, dont le
génie était infatigable, mûrissait dans sa
tête un projet qu'il avait formé pendant
les négociations de Campo-Formio ; ce
général en ayant calculé les chances et les
avantages, le proposa au Directoire, qui
s'empressa de l'accepter.
Il s'agissait de fonder en Egypte une
colonie puissante, pour rendre cette belle
contrée l'entrepôt du commerce de la
France avec l'Inde.
Nommé au commandement de cette ex-
pédition, Bonaparte fut investi d'une au-
torité sans bornes : ayant à ses ordres les
ministres de la guerre, de la marine et des
finances, il mit une telle activité dans l'ar-
mement, que Toulon vit en moins de
( 61 )
deux mois organiser dans son port une
escadre portant 10,000 hommes de mer,
et 36,000 de débarquement ; et la con-
fiance qu'on lui accorda fut telle, qu'on le
laissa maître de choisir dans les deux ar-
mées de la république les généraux et
les régimens qui devaient l'accompa-
gner.
Jaloux d'observer avec fruit ce que le
berceau du monde offrait d'utile et de cu-
rieux, il obtint un certain nombre d'ar-
tistes et de savans qui devaient l'aider de
leurs lumières et enrichir la France du
fruit de leurs recherches.
On a prétendu que le Directoire n'avait
pour but, dans cette expédition, que d'é-
loigner des affaires un homme dont le gé-
nie et la réputation colossale commençaient
à lui porter ombrage. En ce cas, le moyen
employé tourna contre lui-même.
Muni des instructions du directoire, il
partit de Paris le 3 mai pour se rendre à
Toulon, et mit à la voile le 19 mai 1798,
6
( 62 )
après avoir annoncé aux soldats les gran-
des destinées qu'ils avaient à remplir.
» Soldats, leur dit-il, vous êtes une des
" colonnes de l'armée d'Angleterre ; vous
" avez fait la gueree de montagnes, de
» plaines, de sièges, il vous reste mainte-
» nant la guerre maritime. Les légions
» romaines que vous avez quelquefois
» imitées, mais point encore égalées,
" combattaient Carthage tour-à-tour sur
» cette même mer et aux plaines de Zama ;
» la victoire ne les abandonna jamais,
» parce que constamment elles furent
» braves, patientes à supporter la fatigue,
» disciplinées et unies entre elles. Soldats,
» l'Europe a les yeux sur vous. Vous avez
» de grandes destinées à remplir ; des ba-
" tailles à livrer ; des dangers, des fatigues
» à vaincre. Vous ferez plus que vous
» n'avez fait pour la prospérité de la pa-
» trie, le bonheur des hommes, et votre
» propre gloire. Soldats, matelots, fantas-
» sins, canonniers, soyez unis, souvenez-
( 63 )
» vous que, le jour d'une bataille, vous
» avez tous besoin les uns des autres. Sol-
" dats, matelots, vous avez été jusqu'ici
» négligés; aujourd'hui la plus grande
» sollicitude de la république est pour
» vous. Vous serez dignes de l'armée dont
» vous faites partie. Le génie de la liber-
" té , qui a rendu dès sa naissance la ré-
» publique l'arbitre de l'Europe, veut
" qu'elle le soit des mers et des nations les
» plus lointaines. "
Quelques heures après l'escadre et les
bâtimens de transport, au nombre de
400, sortirent de la rade, longèrent les
côtes de la Provence, passèrent à la vue
du cap Corse, côtoyèrent la Sicile, et se
portèrent devant l'île de Malte. Comme il
entrait dans le plan du général en chef de
s'emparer de cette île, Bonaparte fit de-
mander au grand-maître la permission de
faire entrer l'escadre dans le port pour y
faire de l'eau; sur son refus, il se disposa
à entrer de vive force.
( 64 )
Sept mille hommes environ défendaient
Malte, mais un grand nombre de cheva-
liers avaient promis de seconder les Fran-
çais , et il ne craignait point d'exécuter
son dessein. En peu d'heures, il se rendit
maître de cette place, considérée comme
inexpugnable, supprima l'ordre de St-
Jean de Jérusalem, s'empara des trésors
de son église, laissa au général Vaubois le
commandement de l'île et fit voile pour
Alexandrie.
Le 1er juillet, avant de débarquer, Bo-
naparte donna à ses soldats des instruc-
tions sur la conduite qu'ils devaient tenir
avec les habitans, ensuite l'armée débar-
qua sur la place de Marabou, peu dis-
tante d'Alexandrie.
A peine Bonaparte eut-il pris terre;
qu'il marcha contre la place; elle était
défendue par Sédi Molhommed-el-Coraim.
Alexandrie fut emportée d'assaut le 2
juillet; et pour donner à sa conquête une
solennité plus grande, Bonaparte fit en-
( 65 )
terrer les morts au pied de la colonne
Pompée.
Laissant au général Klébert le comman-
dement d'Alexandrie, Bonaparte se porta
sur le Caire, après avoir chargé l'amiral
Brueix d'embosser l'escadre dans la rade
d'Aboukir. Il prit la route du désert, par
Damanhour. L'armée put se figurer toute
l'horreur des positions qui lui étaient ré-
servées ; privée d'eau sous un ciel et sur
un sable brûlans, elle éprouva les tour-
mens de Tantale, d'autant plus que de
loin les plaines de sable paraissent de vas-
tes lacs fuyant à mesure que le voyageur
en approche.
Le 16 juillet, Bonaparte trouva les ma-
melucks à Chebreis, où ils l'attendaient
au nombre de 4,000 ; secondé par l'artil-
lerie d'une flotille qui le suivait, il leur
tua beaucoup de monde, et continua sa
marche.
Le 23 juillet, il les rencontra auprès des
Fyramides, à l'instaut où il arrivait. Sol-
( 66 )
dats, dit-il, plein d'un noble enthousias-
me, songez que du haut de ces Pyramides
quarante siècles nous contemplent. Au
bout de quelques heures, l'armée de Mou-
rad-Bey n'existait plus.
Le même jour, Bonaparte occupa la
ville, et mit fin aux excès auxquels la po-
pulace s'était livrée après le départ des
mamelucks, en instituant un divan chargé
de la police intérieure.
Maître de la capitale, il fit occuper la
province du Delta par un corps de trou-
pes, et se mit en mesure de déjouer tou-
tes les tentatives d'Ibrahim , qui, retiré à
Belbis, paraissait disposé à tenir la cam-
pagne.
Une fois que les Français furent maîtres
du Caire, Bonaparte prit l'habitude de
donner souvent à dîner aux Seheiks. Quoi-
que nos usages fussent très-différens des
leurs, et quoique leur patriotisme exagéré
leur donnât de la répugnance pour toute
espèce d'innovation, ils trouvaient très-
( 67 )
commode la chaise, la fourchette et les
couteaux. A la fin d'un de ces dîners, il
demanda un jour au Scheik el-Mondi :
Depuis six mois que je suis avec vous, que
vous ai-je appris qui vous paraisse le
plus utile ? — Ce que vous m'avez appris
de plus utile, répondit le Scheik, moitié
sérieux, moitié riant, c'est de boire en
mangeant.
L'usage des arabes est de ne boire qu'à
la fin du repas.
Bonaparte quitta le Caire, et marcha
contre Ibrahim, qui, à son approche, s'é-
tait retiré sur la Syrie, après s'être ad-
joint, dans sa fuite, la riche caravane de
la Mecque. Laissant son infanterie, le gé-
néral partit au galop, suivi de 400 cava-
liers, pour fondre sur les derrières d'Ibra-
him; il l'atteignit à Salahié, et soudain lui
livra combat ; ce coup de témérité faillit
lai coûter cher ; néanmoins l'ennemi se
mettant en retraite, abandonna l'Egypte
et s'enfonça dans le désert.
( 68 )
Bonaparte rassembla son armée, et re-
vint au Caire ; en y arrivant, il apprit que
l'amiral Brueix, attaqué par Nelson le 18
août, venait de périr avec sa flotte dans
la rade d'Aboukir. Loin d'en être attéré,
il sembla voir son courage s'agrandir :
nous n'avons plus de flotte, dit-il, eh
bien ! il faut rester dans ces contrées, ou
en sortir grands comme les anciens.
Une révolte éclate au Caire ; quantité
de Français, et notamment le général Du-
paty venaient d'en être les victimes, lors-
qu'arrivant de Gises, dont il avait visité
les pyramides, Bonaparte déploya contre
les rebelles la terrible puissance que la
guerre avait mise dans ses mains : tout
rentra dans le devoir après vingt-quatre
heures de carnage..
Le général en chef fortifie la place du
Caire, s'empare de Suez sur la mer rouge,
et cherche à s'attacher le pacha de Saint-
Jean-d'Acre.
Ce pacha, nommé Déjessard, reçut les