Inondation des ardoisières d

Inondation des ardoisières d'Angers en 1856 : poème couronné par l'Académie des jeux floraux, concours de 1863 / par M. Julien Daillière,... ; Académie des jeux floraux

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Français
19 pages

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impr. de Cosnier et Lachèse (Angers). 1864. 19 p. ; in-8.
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Publié le 01 janvier 1864
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Langue Français
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INONDATION
DES
ARDOISIÈRES D'ANGERS
EN 1856
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ACADÉMIE DES JEUX FLORAUX.
INONDATION
DES
ARDOISIÈRES D'ANGERS
EN 1856,
Poëme couronné par l'Académie des Jeux Floraux,
Concours de 1863 (1);
Par M. JULIEN DAILLIÈRE,
Bibliothécaire de l'Université, à la Sorbonne.
Unde tremor terris, quâ vi maria alta tumescant.
VIRGILE.
1
Alerte, ô riverains! Des campagnes fécondes
Faisant un nouveau lit pour ses rapides ondes,
La Loire a déserté le sablonneux bassin.
Alerte! — et, comme au temps de la Vendée en armes,
Tout un peuple debout jette le cri d'alarmes
Au son lugubre du tocsin !
(i) Prix du poème (Souci d'argent).
- 4 -
Les grands troupeaux de bœufs dont l'étable était pleine
Mugissent, emportés par ses eaux, dans la plaine
Où la herse passait hier.
A toutes tes fureurs, Loire, tu t'abandonnes,
Et, libre de tout frein, tu t'enfles et te donnes
Des caprices de grande mer.
Ravageant les guérets, semant les funérailles,
Tu renverses châteaux, fermes, temples, murailles,
Tu combles le ravin, tu franchis le hallier;
■ Ton gigantesque flot s'amoncelle, s'avance,
Et sa course devance
Le cheval et le cavalier!
Tu marches, à travers les villes inondées
Précipitant ton cours grandi de vingt coudées.
Artisans, laboureurs, tout s'enfuit à grands pas,
On n'entend que les cris des femmes désolées
Et des petits enfants enlacés dans les bras
De leurs mères échevelées.
Et le fleuve a couvert la cîme des ormeaux,
Déraciné le chêne, envahi les hameaux;
Les ponts sont emportés, les digues sont rompues;
Le wagon, que Paris lance à toute vapeur,
Pour la première fois s'arrête avec stupeur
Sur ses lignes interrompues.
Ici, dans leur sommeil des malheureux surpris
Se réveillent, perdus sous d'énormes débris.
— 5 —
Plus loin, c'est une foule éperdue et confuse,
Qu'entraine sur le dos de ses champs submergés
La planche de salut, radeau des naufragés,
Dernier espoir de la Méduse!
Là-bas, c'est une mère et son fils au berceau,
Qu'enveloppe soudain l'immense nappe d'eau.
Sous le choc redoublé déjà tremble et chancelle
Le toit de la pauvre maison,
-Et de hardis sauveurs la trop lente nacelle
N'est qu'un point noir à l'horizon.
La mère crie, appelle, et de toute son âme,
On brave mille morts, on fait force de rame.
A peine a-t-elle vu la barque, en louvoyant,
S'approcher, qu'elle lance, ô désespoir sublime !
Son enfant dans l'esquif. et la maison s'abîme
Au fond da gouffre tournoyant. (1)
Les populations partout se sont levées,
On se presse à la brèche, aux crêtes des levées.
Héroïque combat, où l'on meurt dans l'oubli,
Où pas un ne recule. — On cimente, on entasse
Le granit et le roc; — le mur liquide passe (2),
Et le val est enseveli !
(1) Historique.
(2) Historique. — La Loire s'avançait comme un mur. — On lit
dans la Bible : Aquae. cum essent murus. (passage de la mer
Rouge).
-. ü -
Dans ce déchaînement, on dirait que les fleuves
Veulent rivaliser ensemble de fureur ;
Cent villes ont leur part de ces grandes épreuves,
Chaque village a sa terreur !
L'Indre, l'Allier, le Cher, et la Saône et le Rhône
Débordent. Le ruisseau devient fleuve à son tour;
Tout croule : le clocher, le donjon et la tour.
Et l'océan nous environne !
Entendez-vous, mêléraes grondements sourds,
Et le glas de la cloche et l'appel des tambours?
Entendez-vous?. La Loire monte!
Moissonnant plus d'épis que l'orage ou le feu,
Et n'ayant que le bras de Dieu
Qui la retienne ou qui la dompte!
Elle monte, elle monte, et va tout engloutir.
Plus d'un prêtre est soldat, plus d'un soldat martyr!
Où vas-tu, flot sinistre au désastreux passage?
— Je vas épandre au loin la ruine et le deuil,
Et porter à l'histoire une immortelle page
Qu'avec un sentiment de tristesse. et d'orgueil
L'Anjou relira d'âge en âge!
11
Près de la Ville Noire (4), on voit, gouffres béants,
Comme des puits creusés par la main des géants ;
(1 ) Nom que l'on donne à la ville d'Angers, à cause de ses ardoises.
- 7 -
Penchez-vous sur le bord des vastes ardoisières,
Vous avez le vertige, et, l'œil épouvanté,
Vous reculez devant l'effrayante beauté
Des Grands-Carreaux, des Bremandières(l) !
Les unes, sous vos pieds, ouvrent ces profondeurs
A la tranchée immense, aux sauvages grandeurs ;
Regardez remonter, au câble suspendue,
La fourmilière humaine en ce fond descendue.
Voyez s'enchevêtrer mille et mille chevrons,
Soutiens hardis du pont où tourne la machine
Pour tirer le rocher, bientôt ardoise fine (2),'
Un des beaux et riches fleurons
De notre couronne angevine !
Là, c'est la galerie où, précieux trésor,
Se cache le filon qui devient mine d'or.
Le souterrain, fouillé jusque dans ses entrailles,
Ira, de siècle en siècle, étendant ses murailles.
Perdu sous cette voûte, on suit avec effroi,
Vacillant sur chaque paroi,
La lampe du carrier dont les reflets funèbres
N'éclairent qu'à regret ces profondes ténèbres.
De leur lourde cadence et le pic et le fer
Ébranlent les échos de ces cavernes sombres;
Et d'en haut l'on dirait ces cercles de l'enfer
Où Dante fait passer les ombres.
(1) Noms des principales carrières.
(2) Expression de J. Dubellay.