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Inspirations poétiques, par J. Crétineau-Joly

De
152 pages
Perez-Lecler (Angoulême). 1829. In-12, 156 p..
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INSPIRATIONS
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PAB ^,UC5^
J. CRETINEAÏÎ-JOLY. .
Invité par le regard d'Apollon, j'ose aussi me baigner
dans !cs (lots de l'iiarraonic; et, reposant à se» pieds,
j'écoute les chants qui retentissent dans la Vallée de
Tempe.
W. ScHLECEL.
DE L'IMPRIMERIE DE F. TBJÉMEAU,
IMPRIMEUR DU ROI ET DE LA. PRÉFECTURE.
«S|0
1829.
., ,.*•;. .,: Ut, lAHIltLL JL> Ji, I 1 i>| 1.
>■* L'Article défini -i/te répond aux articles français
ta* les ; il sert à décliner les noms.
EXEMPLES AVEC UN NOM COMMUN-
SINGULIER. PLURIEL.
Nom. the Pen, la Plume. Nom. the Pens , les P]
Gén. of the Pen , de la Plume. Cén. of the Pens , des PI
Dat to the Peu, à la Plume. Dat. to the Pens ,aux PI
Ac. the Pen, la Plume. Ac. the Pens, les P|
Ab. from the Pen , de la Plume. Ab.from the Pens, des PI
Les noms propres de personnes, de pays, de vj
etc. , se déclinent sans l'article the.
EXEMPLES DE NOMS PROPRES. |
Nom. Peter, Pierre. Nom. London , L<S
Gén. of Peler , de Pierre. Gén. of London , de L(H
Dat. to Peter, à Pierre. Dat- to London, à Loj
'Ac. Peter, Pierre. Ac. London , L(|
Ab. from Peter, de Pierre. Ab. from London , de Ltfi
On ne fait pas usage en anglais de l'article f/i|
vant les substantifs pris dans un sens général etf
mité. |
EXEMPLES. . _,. -,
La vertu est estimable. Virtue is estimable, \
La patience est nécessaire. Patience is necessary. \
Lorsqu'un substantif est suivi du génitif, ouf
dans un sens limité , il doit prendre l'article. |
EXEMPLES. ;
La façade du palais. The front of the palace. \
L'homme que j'ai vu. The man thaï I hâve seen. "
Les adjectifs employés substantivement deman
l'article , comme :
Les bons seront récompensés. The good shall be rccompfi
Il faut excepter de celte règle les adjectifs de coule
ainsi dites : Red , blaçh , and green- Pour le roi
le noir et le vert.
INSPIRATIONS
PAR
J. CRETINEAU-JOLY.
Invite* par le regard d'Apollon , j'ose aussi me baigner
dans les flots de l'harmonie; et, reposant a ses pieds,
j'écoute tes chants qui retentissent dans la Vallée de
Tempe.
VV. SCHLEGEL.
&Ug0ttUttt£ ,
DE L'IMPRIMERIE DE F. TRIMEAtT,
IMPRIMEUR DU ROI ET DE LA. PRÉFECTURE,
1829.
INTRODUCTION.
« POUR devenir poète, il faut qu'un homme coit
« amoureux ou malheureux, témoins Pétrarque et
a Le Dante, » a dit le génie le plus extraordi-
naire des trois Royaumes. Quelques amis, sans
doute, trop indulgens, me font l'honneur de me
compter au nombre des poètes ; et cependant je
n'ai jamais été amoureux ; je ne le suis pas encore,
j'aime du moins à le croire ; il faut donc que je
sois malheureux, pour vérifier l'horoscope. Si une
vie agitée par des passions qui ordinairement n'a-
vaient aucun but; si une trop prompte connais-
sance des hommes et de l'égoïsme qui ronge leurs
coeurs; si un caractère qui a le défaut, impar-
donnable aujourd'hui, d'être trop franc, peuvent
rendre un homme malheureux, ah! que j'ai de
droits au titre de poëte! et que la postérité doit
bien me ranger parmi ces privilégiés de l'infor-
tune, qui n'ont une voix que pour maudire leur
existence, et des larmes que pour la pleurer.
L'homme n'est pas né pour le bonheur; et je
crains bien que le petit nombre de personnes qui,
par distraction ou par hasard, ouvriront ce nou-
veau Recueil de mes Poésies, ne s'écrient aussitôt
IV
que jamais assertion ne fut plus vraie. Cet acci-
dent, que je prévois, et dont je pourrais certai-
nement me préserver, servira à me convaincre
encore davantage que'j'ai quelque chose en moi
de ce mens divinior, dont parlent les anciens, et
qui est si rare de nos jours, vu que plus il y a
d'hommes qui aspirent à la gloire, moins la gloire
aime à dispenser ses faveurs. Qu'on n'aille pas
croire cependant que je veuille m'ériger en censeur.
J'ai toujours dédaigné les travaux trop faciles, e,t
si j'émets aussi mon opinion, c'est que, comme
tant d'autres, je veux user et mésuser de la plus
vitale de nos libertés.
Depuis l'Iliade jusqu'à Childe-Harold, que de
Poèmes ont été composés ! et combien peu sur-
nagent au milieu de la poussière séculaire qui
les enveloppe ! Je veux, moi aussi, répondre à ce
que je crois être ma vocation;
Je jette un nom de plus à ces mers'sans rivages;
et peut-être ne retirerai-je de cette noble am-
bition qu'un sujet de repentir. J'ai cherché à ex-
primer, avec quelque chaleur, les sentimens divers
qui tour-à-tour ont agité une ame, jeune encore
et nourrie d'illusions; je n'ai pas cru devoir
transformer en une arène sanglante, où la politi-
que hurle ses principes bons ou mauvais, la terre
sacrée' où le poëte aime à conquérir des inspi-
V
rations. Est-ce un crime? est-ce une vertu ? l'avenir
seul décidera. Mais si ces vers accusent la sté-
rilité de mon génie, j'aime à me flatter du moins
qu'un jour ils ne me feront pas rougir; et, parle
temps qui court, c'est une assez noble compensation.
Depuis que la Poésie est devenue un champ
ouvert à toutes les factions, et qu'on est convenu
de revêtir des idées, trop communes pour être
énoncées eu prose, de ce vernis poétique qui doit
les présenter sous un nouvel aspect, tout homme
qui sait lire, se croit poète; et, au milieu de cette
foule de grands hommes qui aspirent à l'immor-
talité , à peine trouve-t-on quelques nobles génies
qui, comme l'a dit si heureusement Mr. de La
Martine, ne chantent que pour chanter. C'est ainsi
qu'on peut rencontrer dans le monde quatre ou
cinq grands seigneurs sans dettes, trois ou quatre
orateurs sans bavardage, un ou deux parvenus
sans sottise.
Les auteurs modernes qui ont trop la cons-
cience de leur mérite pour espérer un honorable
succès, cherchent à s'étayer sur une coterie. Ils
la servent de tout leur petit pouvoir, et, pour
payer au moins la bonne volonté de ces hommes
complaisans, on voit chaque coterie leur décerner
à huis-clos un brevet d'immortalité, et, malgré
l'anathéme de Gresset :
L'aigle d'une maison est un sot dans une autre ,
chacun est content du petit piédestal qu'il élève
à son amour-propre. On est indifféremment clas-
sique ou romantique, apostolique ou libéral. Le parti
qui offre lô plus d'avantages est celui avec lequel
on compose le pins facilement. On arrange pour le
public des Gazettes poétiques, des Poèmes en prose.
Ceux dont on a voulu servir les intérêts ou les
passions, vous arrangent un petit succès, une
modeste ovation sans conséquence ; et chacun est
content, excepté les hommes de bonne foi qui
Ont eu la crédulité de se laisser prendre à un
semblable charlatanisme:
Il est malheureux, sans doute, que quelques
écrivains aient fait de la Littérature une nouvelle
branche de commerce. Racine et Bossuet n'agis-
saient pas ainsi; mais nos chiffonniers littéraires
et spéculateurs aiment mieux' avoir leurs entrées
dans le temple de la fortune que dans celui du
génie; et l'on est bien forcé de convenir qu'il
faut moins d'esprit aujourd'hui pour s'enrichir que
pour se faire lire. Aussi la Poésie est-elle tombée
dans' tine défaveur presque générale. On ne lit
plus que ces Mémoires si improprement qualifiés
de Pépithèle A'historiques. On aime à voir tous
nos ci-devant grands hommes en déshabillé; on
se plaît à trouver dans leurs confessions, les mêmes
passions, les mêmes préjugés auxquels on paye
tribut soi-même; on se venge, en commentant
V1J
leurs actions, qu'ils ont eu soin de dénaturer ou
de présenter sous un jour plus favorable, de tout
ce que les circonstances servies par le hasaid ont
ajouté à leur mérite personnel ; et après avoir tant
bien que mal digéré cinq ou six in-octavo de
révélations plus ou moins vraies ou piquantes,
on ferme le livre en s'écriant : « j'aurais pu deve-
nir ce que cet homme est devenu ! »
Il n'en est pas de même pour la Poésie. Elle
vit de fictions, et nos contemporains n'aiment
que le positif. Ils ne sont pas jaloux de déranger
l'ordre de leurs idées; et pourvu que leurs enfans
soient initiés aux mystères des équations et des
binômes, ils se persuadent que ces légions de géo-
mètres en sauront toujours assez pour devenir
électeurs, et peut-être même éligibles. Cette lèpre
d'ambition et d'ignorance est plus commune,
qu'où ne le pense, au milieu de ces vives lu-
mières, qui nous éclairent tant que nous commen-
çons à ne plus y voir. C'est l'argent qui donne
la considération. L'argent est le seul mobile, c'est
donc à l'argent qu'il faut s'adresser.
J'avouerai franchement, en terminant ma petite
causerie, pour me servir de l'expression de
Montaigne, que j'ai le malheur de ne pas être,
sur ce chapitre, de l'avis de mon siècle, que je
ne veux pas flatter, parce qu'il est encore bien
jeune, et qu'il ne trouvera point étonnant que je
viij
m'explique avec lui en camarade. J'avouerai en-
core plus franchement que je puis avoir tort;
mais c'est un défaut que l'on me pardonnera bien
aisément. Heureux si les personnes auxquelles la
Poésie offre encore quelque attrait, dans ces tems
de budjets et de querelles politiques ou religieu-
ses, ont autant d'indulgence!
Par une délicatesse de conscience, sans doute
trop exagérée, je n'ai poini osé parler politique
dans mes Songes. Elle eût cependant bien été là
à sa place; mais comme il faut toujours payer le
tribut aux passions de son âge, je m'en dédommage
à présent; et le lecteur doit se trouver très-heureux
que je consente d'aussi bonne grâce à me taire sur
un chapitre qui fournit à tant d'autres un texte iné-
puisable pour les divagations et les ennuyeuses pé-
riodes, dans lesquelles le bon sens n'est pas moins
outragé que la bonne foi.
Il n'est pas rare, de nos jours, d'avoir des opi-
nions erronnées. Il est encore plus rare de ne point
les voir prônées comme les seules tolérables. Et,
moi aussi, j'ai les miennes. Mais je ne ferai point
ma profession de foi. Je serais sûr de voir s'élever
contre mes principes tous ceux qui ont besoin de
révolutions; et puisque jo n'ai pas la force de ré-
sister à la tentation d'écrire, je préfère plutôt com-
poser des vers bons ou médians, et ménager pour
eux l'indulgence ou la pitié des hautes puissances
IX
qui travaillent à notre bonheur, que d'attiser un
incendie qui dévorera peut-être bientôt et ceux
qui le contemplent et ceux qui le propagent. Que
mes chants endorment l'activité des uns; que ce
peu de mots réveillent l'apathie des autres, et mes
vers et ma prose auront rendu un éminent service
à ma patrie; comme il est facile de s'en convain-
cre, je n'aspire point à la gloire. Avec nos moeurs
de convention, et cette soif de renommée qui
tourmente toutes les existences, il est difficile de
se créer un nom. Pour arriver à faire parler d'eux,
combien d'hommes vendent leur conscience , et ne
retirent que l'opprobre de ce honteux trafic ! Com-
bien préparent avec art la ruine de leur pays, pour
amasser quelques richesses, ou conquérir un nom
qui ne sera fameux que dans les annales du crime!
J'aime mieux une paisible obscurité, qu'une pa-
reille splendeur; et la gloire d'Érostrate n'a jamais
tenté mon amc.
R08 ©DHOT»»
Yet, thing of dust !
Man strive to climb the cartb in bis ambition,
Till death, the monilor that flatter» not,
Peints out the grave Where ail bis hopes Iajr.
DHVDIS.
Somnia me terrent veros imitantia casus,
Et vigilant scnsus in mea damna mci.
TIBCLLS.
IL était nuit. Courbé sous le poids de mes maux,
J'enviais le bonheur et la paix des hameaux.
Sur un lit de douleurs, pressé par la souffrance-,
Je voyais devant moi fuir jusqu'à l'espérance.
Rassasié de jours fertiles en tourmens,
De mon coeur ulcéré comptant les battemens,
Je sentais une main cruelle, inexorable,
Qui s'appesantissait, comme sur un coupable.
De funèbres acçens, échos d'affreux remords.,
M'entrouvalent par degrés la demeure des morts.
Je ne respirais pas; sur ma bouche tremblante
^ 12 »g|
Ruisselait à longs flots une sueur brûlante.
Je dévorais ma vie : et mes membres roidis,
Par le froid du trépas trop long-tems engourdis,
Refusaient à ma bouche une onde salutaire.
J'étais seul, malheureux, comme on est sur la terre.
Fort démon désespoir, maudissant l'Éternel,
La vie et la raison, la nature et le Ciel,
Alors j'aurais voulu voir couler dans mes veines
Le poison bienfaisant qui met fin à nos peines.
Je l'invoquais : mes yeux , qui ne pouvaient pleurer,
D'un lugubre spectaele aimaient à s'enivrer.
La,beauté delà nuit, ces globes, ces étoiles
Que lé Seigneur sur nous étend comme des voiles,
Ce firmament toujours racontant ses grandeurs ,
Et qui du Saint des Saints proclame les splendeurs,
Le printems qui renaît, la paisible nature
Qui verse le repos à chaque créature,
Les oiseaux dont les chants, dont les libres concerts
Ne charment que l'écho des bois et des déserts ;
Pour moi tout se taisait. Descendant en mon ame,
Je n'y retrouvais plus ce pur et saint dictame ,
Ce feu consolateur, cette douce amitié
Qui fait qu'un coeur du moins partage la moitié
Des innombrables maux que prépare la vie.
Une ame seule... hélas ! le Ciel me l'a ravie !
Y songer désormais serait vous offenser ;
Pardonnez, Dieu terrible, à mon coeur d'y penser!
^ i3 ^
Mais cette affreuse nuit qui tourmenta mon être ,
De me plaindre aujourd'hui m'acquit le droit peut-être.
Silence' ame blessée. Eh'.comment blasphémer
Le Dieu qui par mes pleurs se laissa désarmer?
Il m'en souvient encor; vaincu par la souffrance..
J'invoquais vainement un rayon d'espérance.
Epuisé, haletant, comme un cerf aux abois
Demande une onde pure et la fraîcheur des bois ,
J'appelais le sommeil qui désertait ma couche.
Par instinct tout à coup, sur ma mourante bouche,.
Le doux nom du Sauveur expira lentement,
Et sa divine main abrégeant mon tourment,
Enchanta mes douleurs, versa sur mes paupières
Le baume précieux qu'imploraient mes prières.
Mais hélas! ce sommeil ne dura pas long-tems.
Du bonheur des mortels on compte les instans.
Ilssontsicourtsqu'ilestpourmon coeur un problême.
Le jour nous voit souffrir, et la nuit, la nuit môme
Paye aussi son tribut de larmes et d'effroi.
Des songes... Cependant laissez-nous, laissez-moi
Ces songes, seuls plaisirs qui charment dans lesombres!
Mon coeur les aime tous.., et même les plus sombres.
Ils sout plus doux encore à qui veut s'y fier,
Que ces plaisirs d'un jour qu'un jour doit expier.
Ils sont encor plus doux que la vie actuelle.
Ils n'ont point de remords ni de peine cruelle.
a
Les terreurs de l'enfance, et parfois ses plaisirs ,
Vers cet âge innocent ramènent nos désirs.
Ils écartent parfois de notre, ame assoupie
Le pouvoir infernal qui l'assiège et l'épie,
Et sur ses bords heureux que féconde le miel,
• Le fleuve de la vie a réfléchi le Ciel.
Le sommeil sur mes yeux reposait : j'eus un songe *,
Dont l'effrayant tableau n'était pas tout mensonge.
Le soleil n'était plus, et dans le firmament
Les astres confondus erraient aveuglément.
Je rêvai ( de nos maux la nuit est héritière )
Que je me réveillais au fond d'un Cimetière.
Minuit avait sonné. La pierre des tombeaux
D'une chair jaunissante étalait les lambeaux,
El les portes de fer de l'égli.se tremblante
S'ouvraient, se refermaient: on eût dit que, sanglante,
Une terrible main brisait ses fondemens.
La lune projetait de pâles ossemens.
Des serpens étaient là. Quelques ombres livides
S'échappaient, en rampant, de leurs tombeaux avides.
* Bayle a dit que : Vathéisme ne devait pas mettre à l'abri de
la crainte de l'Enfer cl des souffrances éternelles. C'est une
grande pensée , et sur laquelle oo peut réfléchir long-temps. Le
premier songe que l'on va lire peut être considéré comme celle
pensée mise en action. 11 ressemble un peu au délire de la lièvre,
et doit être ainsi jugé. Sous tout autre rapport que celui de
l'imagination, il serait singulièrement attaquable.
Je les voyais s'enfuir, s'élever dans les airs :
Les enlans seuls dormaient dans leurs tombeaux
ouverts.
Quelques pâles lueurs présageaient un orage.
Le Ciel était couvert d'un sombre et lourd nuage,
Qu'un fantôme hideux avec force pressait.
Jusqu'en ses fondemens l'église gémissait,
El les airs, ébranlés par des voix déchirantes ,
Effiayaienl la nature et les ombres errantes.
Je voulus fuir en vain ce spectacle d'horreur.
Enfin je me sentis poussé, par la terreur,
Vers le temple où déjà s'engouffraient les coupables.
Deux Basilics gardaient ses portes redoutables.
Inconnu, j'avançai dans la foule des morts ,
Sur qui le sceau des ans pesait comme un remords.
Vers l'autel dépouillé, ces ombres en silence
Se pressaient, comme an jour de la juste vengeance.
Un mort, qui depuis peu dormait dans le cercueil,
Reposait seulement sous son pâle linceul.
Sur ses traits j du trépas on lisait le passage.
Un songe heureux faisait sourire son visage.
Un vivant s'approcha : tout-à-coup il frémit,
Le souris disparaît, sa poitrine gémit,
Un long et triste effort enlr'ouvre sa paupière ;
Ses yeux étaient voilés d'une horrible poussière;
Une large blessure a remplacé son coeur.
Il veut mêler sa voix dans le céleste choeur,
i6
Et pour prier encor ses mains se sont levées.
Il voudrait les unir ; mais de force privées,
Elles tombent bientôt; et par d'autres efforts ,
Ses bras , ses bras tremblans se détachent du corps.
Mais un autre spectacle à ma terreur ajoute:
Un feu sombre l'éclairé : au plus haut de la voûte,
Un fer sanglant brillait sur le coeur du tyran,
Et de l'Eternité l'on voyait le cadran.
Point de chiffre, d'aiguille : une main décharnée
Sur l'homme, sa victime, à jamais acharnée ,
Lentement parcourait ses cercles trop constans,
Et les morts s'efforçaient d'y calculer le temps.
Deshautslieuxtout-à-coupsurl'autel qu'on adjure,
Descendit une noble, une sainte figure.
L'éternelle douleur l'enveloppait encor,
El son bras supportait la croix, son seul trésor.
Pleuraut comme au Calvaire, il s'avance : à sa vue,
Les morts ont tressailli d'une joie imprévue.
L'espérance avec lui pénètre dans ce lieu.
Ils s'écriaient : « ô Christ, n'est-il donc pas de Dieu ?»
Et le Christ répondit : a il n'en est point ». Les ombres
Se prirent à trembler dans leurs demeures sombres;
Et l'homme souriant d'un sourire infernal ,
Chanta l'hymne funèbre au sanglant Dieu du mal.
Le Christ continua : « J'ai parcouru les mondes,
« Je me suis enfoncé dans le gouffre des ondes;
» Par-dessus les soleils mon vol s'est élevé ,
» Dieu n'existait point là ! Sur la foudre enlevé
» J'ai vu de l'Univers les dernières limites ,
» J'ai brisé de la mort les portes interdites,
» J'ai plongé dans l'abîme, et me suis écrié :
» O père , existez-vous ? En vain ai-je prié,
» En vain ai-je invoqué l'espoir qui vous appuie;
» Je n'entendais toujours et toujours que la pluie,
» Qui tombait goutte à goutte en l'abîme éperdu.
» L'éternelle douleur a seule répondu.
B Relevant mes regards vers la voûte céleste,
» Je n'ai vu qu'un orbite et sans fonds et funeste,
» Refusant au malheur l'asile du repos.
o La seule Eîernilé dormait sur le cahos ,
» Le rongeait, et soudain se rongeait elle-même !
» Redoublez, redoublez les plaintes, le blasphème.'
» Que des cris déchirans dispersent les mortels ,
» C'en est fait!,.. » A ces mots, autour des saints
autels,
On voit s'évanouir les ombres entassées ,
Telles que ces vapeurs par le froid condensées.
Le temple fut bientôt désert, silencieux.
Tout-à-coup les enfans, tableau mystérieux !
Les enfans qui s'étaient réveillés dans la poudre,
Jusqu'au pied de l'autel courent se faire absoudre !
Devant la majesté de celui qui priait,
Ils se sont prosternés, et l'un d'eux s'écriait :
&> 18 ^ .
« Si le crime est puni, que l'innocence espère !
» Jésus ! ô bon Jésus ! n'avons-nous pasde père?
Et Jésus répondit avec de longs sanglots ;
» Nous sommes orphelins, vous, moi, tous.» A ces
mots,
Le temple, les autels, les cnfcins s'abîmèrent.
Du Ciel épouvanté les feux les consumèrent.
Le monde s'écroula dans son immensité ,
Et sur ses-noirs débris régna l'Eternité.
Le songe disparut. Un autre lui succède;
La terreur, le silence, et la mort le précède.
Sur un globe abreuvé d'amertume et de fiel,
Dans un nuage d'or, le Seigneur, Roi du Ciel,
Promène ses regards et diiige sa course.
Les fleuves débordés remontent à leur source,
Et le sol ébranlé jusqu'en ses fondemens ,
Agite de ses morts les affreux ossemens ;
Soulève en bouillonnant les cendres exécrables
De ces Dieux dont Adam fit autant de coupables.
En traversant les airs, dans son vol irrité,
Dieu s'arrête un moment près d'un globe habité
Par des êtres portant nos traits, notre figure,
Mais distingués de nous par une autre nature.
Ils étaient innocens, ils étaient immortels;
Le Ciel était leur temple, et leurs coeurs, des autels.
La force et la beauté d'une mâle jeunesse
> '9 <£
Resplendissaient encor sur la sainte vieillesse
De l'heureux premier-né , père de l'Univers,
Qui ne connut jamais les remords, les revers.
Que de siècles pourtant ont passé sur sa tête !
Mais sa vie est un jour d'innocence et de fête.
Le poids des ans, des pleurs, n'affaiblit point ses yeux.
Aussi fiais , aussi beau que ses derniers neveux ,
Il s'entend appeler de ce doux nom de père.
A sa droite paraît son épouse, la mère
De tout ce genre humain , noble postérité,
Qui chante son bonheur et sa fécondité.
A tous ses descendans elle semble sourire.
Ses traits brillent encor de charmes qu'on admire,
Des charmes dont l'orna la main du Créateur,
Lorsque des Cieux ravis abaissant la hauteur,
Dans les bras d'un époux il conduit l'immortelle.
A sa gauche est son fils, son image fidelle.
Autour d'eux dispersés dans de rians vallons,
Les enfans de ses fils, formés par ses leçons,
S'instruisent aux vertus, à la reconnaissance.
Les mères, bénissant le jour de leur naissance,
Lui portent leurs enfans dans leurs bras maternels.
Il couvre le berceau de ses voeux paternels.
Ce spectacle sublime avait ému son ame.
Levant ses yeux au ciel, sur des ailes de flamme,
Précédé de la foudre, environné d'éclairs,
Il aperçoit son Dieu qui traverse les airs.
^> 20 ^
A sa vue, il s'écrie : o adorez votre maître,
» Enfans, prosternez-vous! C'est lui qui vous fit
naître!
» Voilà, voilà celui qui vous a créés tous,
» Qui répand dans nos champs les parfums les plus
doux,
» Qui couronne les monts de nuages sublimes ,
» Et couvre de ses fleurs nos vallons , nos abîmes.
» Mais il n'a point donné comme à vous, à ces monts,
» Mais il u'a point donné, comme à vous, aux vallons,
» Et cette ame immortelle et la forme brillante
» Dont il a revêtu votre chair innocente.
» Il ne leur donna point ce visage enchanteur,
» Ce front majestueux où se peint tout un coeur,
» Ni ces regards brûlans qu'anime la jeunesse,
» D'où partent des rayons de joie et de tendresse,
» Lorsque la créature, ivre de son bonheur,
» Les porte en souriant jusqu'à son créateur;
« Ni ce souffle divin, cette voix admirable
s Qui chante ses bienfaits, sa gloire impérissable;
» Ni ce coeur que l'amour a seul droit d'enflammer,
» Ni ce coeur qu'il créa pour croire et pour aimer.
» C'est lui qui m'a tiré du sein de celle terre!
» En la foiinant, sa main m'uuiLà votre mère.
» 0 vous , les seuls témoins de tous mes premiers
voeux,
» Yous qui vîtes jadis ces miracles heureux,
i) Un dieu s'est reposé sous votre épais ombrage,
» Parlez, Cèdres, parlez : vous êtes son ouvrage!
» Torrent impétueux ,1'etfroi des matelo ts,
» Suspends ton cours! il s'est élancé sur tes flots.
» Et vous, jeunes Zéphirs, amour de !a nature,
» Célébrez sa bonté par un tendre murmure!
» Reprenez aujourd'hui les suaves concerts
» Que j'entendis le jour qu'il peupla ces déserts !
» Ne tourne plus, ô terre, et demeure immobile,
» Comme lorsqu'il passa sur ton globe fragile,
» Comme lorsqu'autrefois les astres, en naissant,
» Vinrrnt se réunir sous son bras tout-puissant,
s Qu'il pesa le soleil, qu'il compta les étoiles,
» Et sut orner la nuit de ses augustes voiles.
» Oserai-je porter mes regards jusqu'à toi ?
» Etemel, ô mon père, ordonne, que ta loi
» Chasse l'obscurité, la nuit qui t'environne.
» En voyant ta fureur, un immortel frissonne.
» Ilélas! que deviendront lesmalheurcux humains,
» Contrcqui ton courroux te met la foudre en mains?
» Pour changer lout-à-coup ta clémence en colère,
» Les mortels ont lassé le bras qui les tolère :
» Nous, nous t'aimons toujours; mais, dans un
autre lieu,
» Un peuple de pécheurs à-t-il blasphémé Dieu ?
» Se sont-ils soulevés contre toi.... la pensée
» l'ait frissonner d'horreur mon ame courroucée.
^ 22 ^
» Apprenez, il le faut, un tenible secret:
i Démon coeur, mes enfans, il s'échappe à regret.
» Je vous l'avais caché, craignant qu'un tel mystère
» Ne troublât le bonheur dont jouit cette terre.
» Loin, bien loin du séjour de la félicité ,
» Il est un autre globe, un séjour habité
» Par une race, en tout, à la nôtre semblable.
» Elle a les mômes traits, mais elle fut coupable.
» Ces hommes ont flétri l'image du Seigneur.
» Immortels, ifs se sont dévoués au malheur.
» Vous ne concevez pas, vous, mes enfans, peut-être,
» (Et j'en bénis le Ciel ) comment un homme, un
être,
» Immortel en naissant, chef-d'oeuvre de son Dieu,
» A l'immortalité peut dire un long adieu?
» Ce n'est pas cependant l'esprit qui les anime;
» Non , ce n'est pas ce souffle et divin el sublime
» Qui se trouve sujet de la mort, du néant.
» L'Eternel lui donna la vie en le créant.
» C'est leur corps seul, de l'ame enveloppe grossière,
» Et ce je ne sais quoi se dissipe en poussière,
» Dont les vers du cercueil aiment à se nourrir :
» Voilà ce qu'eu ce monde on appelle, mourir !
» Leur esprit dégradé de sa belle innocence ,
» S'échappe : au Tiibunal de la Toute-Puissance
» Il porte des forfaits et parfois un remord.
» Mais fuis, fuis loin de nous, affreux penser de
mort....
» Mourir!... A cette idée , oui, mon ame immortelle
» Frémit... Et cependant est-elle criminelle ?
» L'oeil d'un homme mourant, dans ses voeux superflus,
» Erre stupidement, se brise et ne voit plus.
» La nature , le Ciel et la terre féconde
» Soudain rentrent pour lui dans une nuit profonde,
» Il n'entend déjà plus les sourds gémissemens
» D'un ami qui l'étouffé en ses embrassemens.
» Il enti'ouvre sa bouche, elle reste muette.
» Sa langue, de son coeur infidelle interprète,
» A peine peut encore, en sons laborieux,
» Bégayer les derniers et les tristes adieux.
» Sa poitrine avec force et s'élève et s'abaisse.
» Sa tête languissante avec peine s'affaisse;
» Et ses bras engourdis qui trahissent ses voeux
» Retombent tristement : son visage hideux
» D'une infecte sueur, à chaque instant, se couvre.
» Il voudrait respirer : sa paupière s'enlr'ouvre;
» Pour battre encor, son coeur fuit un dernier effort,
» Il devient insensible, il cesse— l'homme est mort !
» La fille expiro ainsi sur le sein de sa mère.
» A la fleur de ses ans, sous les yeux de son père ,
» Le jeune homme fléchit sous le poids des douleurs,
» Et le père et la mère et les consolateurs,
» Les appuis de leurs fils, tout disparaît, tout tombe,
^ 24 ^
» Et court, en sanglotant, se perdre dans la tombe.
» Céleste sentiment, image du bonheur
» Dont l'homme était comblé, sous un ciel en-
chanteur,
» L'amour seul est resté : mais, imparfaite image,
» De cet amour que Dieu nous lègue en héritage.
» Sur ce globe maudit, quelques coeurs vertueux
» Le goûtent cependant. Il ne les rend heureux
» Qu'un moment; c'est assez. Un moment .' puis ils
meurent.
» Le même sort attend les amis qui les pleurent, s
De sa famille en deuil les plaintes, les sanglots
Interrompent soudain le vieillard, à ces mots.
Contre son sein tremblant, une mère en alarmes,
Serrait son jeune fils qu'elle arrosait de larmes.
Les enfans embrassaient les genoux du vieillard.
Les pères, autour deux, d'un timide regard,
Frémissans, contemplaient ce spectacle funeste.
Le jeune époux pressait son épousa céleste,
Dont le coeur agité, dont le sein haletant
Frappait contre le sein de l'époux palpitant...
Mais loul-à-coup le chef de la sainte famille
Se lauime : son front d'immoilalilé brille.
Il descend dans son coeur. Il n'a point de remords.
L'innocence le rend à ses premiers transports.
Soutenant dans ses bras son épouse chérie,
Il calme ees douleurs, la console et s'écrie:
^ 25 ^
» C'est peut-être contr'eux que Dieu marche en
courroux !
» Peut-être descend-il pour les dévorer tous ?
» Ah ! sans doute, ils auront irrité sa justice ,
» Qui punit en pleurant jusqu'à l'ombre du vice.
» Du sein béni d'Eden , sur la terre exilés,
r Par ses foudres déjà vous êtes mutilés.
» Comme nous, autrefois immortels, ô nos frères,
» Vous ignorez combien vos âmes nous sont chères?
» Vous ne connaissez point les poignantes douleurs
» Que nous font ressentir vos trop justes malheurs.
» Si vous les connaissiez, vous n'auriez pas peut-être
» A descendre du Ciel forcé votre bon maître.
» Ah ! si jamais le sol par vos pleurs fécondé
» Devenait le tombeau d'un peuple dégradé ,
» Si jamais, se faisant un rempart de vos crimes,
» Dieu vous précipitait au fond des noirs abîmes ,
» Nous pleurerions ici nos frères malheureux;
» Nous porterions souvent nos regards et nos voeux
» Vers la terre maudite où vos cendres reposent.
» Le Seigneur l'a frappée, et vos larmes l'arrosent.
» Les Anges, qui parfois daignent nous visiter,
» Nous patient de celui qui veut vous racheter.
» Un jour, nous disent-ils, pleins d'une sainte envie,
» Ces morts s'éveilleront pour la nouvelle vie.
» Sur les pas du Messie ils viendront se ranger.
5
26
» Mon père, veux-tu donc, en ce jour, le venger?
» Et juger, sans ton Christ, cette coupable race?
» Mais de moi l'Eternel a détourné sa face!
» Il descend vers la terre, encor plus irrité.
» Grand Dieu ! les jugemens sont pleins de vérité !
» Tes pensers ne sont point les pensers du vulgaire.
» Je ne veux point porter un regard téméraire
» Dans les conseils d'où l'homme est à jamais banni;
» Mais celui qui, d'un mot, a créé l'infini,
» S'il est saint, s'il est juste, est aussi notre père.
» L'innocence en toi seul, le crime même espère.
» Gloire à toi ! Tu peux tout ! Gloire à jamais à toi !
» Immortels, nous chantons, nous adorons ta loi.
o Les hommes que la mort couche dans la poussière,
» Pour t'adorer encor soulèvent cette pierre,
» Où de l'éternité s'apprennent les secrets.
o Les Anges , plus heureux, t'adorenl sans regrets;
» Et prosternés aux pieds de ton trône immuable,
» Ils peuvent l'implorer pour un monde coupable ».
Il se lut, et ses yeux brûlans de charité
Suivirent du Seigneur la sainte majesté.
Le songe disparut. Un autre lui succède ;
La volupté, les pleurs, le remord le précède.
Non loin de la Cité, reine de l'Univers,
Et près du doux rivage^ ou caressant les mers,
^ 27 ^
Par des chaînes de fleurs, la belle Parlhenope *
S'unit, en souriant, au reste de l'Europe;
Voyageur inconnu, j'errais sur des débris.
D'un éclair de bonheur mon coeur était surpris.
J'avais abandonné les campagnes stériles ,
La vaste solitude et les déserts tranquilles
Dont Rome s'entoura , comme d'un vêlement.
Mes yeux apercevaient, dans leur ravissement,
L'arbre qui, signalant les fruits de la culture ,
Semble enfin terminer le deuil de la nature.
Ici tout est riant : ces lieux sont embaumés.
Ces rivages bordés d'orangers parfumés;
Ces monts où le soleil, d'une vive étincelle,
Fait resplendir sans cesse une neige éternelle ;
Pausilipe, Capoue, et ces bois séducteurs
Où l'heureuse vertu repose sur des fleurs;
Ce Vésuve assoupi, la Baie enchanteresse
Que Properce interdit à sa jeune maîtresse ;
Ces brises du matin qui, comme un char léger,
Passent sur le sommet du fertile oranger;
Ce sol virgilien , ce ciel mythologique,
Tout offre aux yeux ravis un spectacle magique.
Plus loin, l'heureuse Naple et ses rians coteaux,
Que parc le printems, qu'embellissent les eaux,
Couvrent de leurs trésors les débris de la Grèce.
* Farlhenope est l'ancien nom de lu ville de Naples.
^ 28 ^
Au milieu des volcans, brillante de jeunesse,
Du sein jaloux des flots, comme une déité ,
Elle accourt prodiguer sa féconde beauté.
D'Herculanum détruit la cendre encor fumante,
Vomit par intervalle une mort alarmante ;
Parthenope sourit à ces feux destructeurs ;
Aux'laves du Vésuve elle oppose ses fleurs,
Et bravant le destin des villes englouties ,
Jette sur son tombeau l'émail de ses prairies.
Dans ces lieux que féconde un soleil généreux ,
Qu'un éternel printems couronne de doux feux,
Au milieu de ces fleurs, de ces bosquets de rose ,
De mes tourmens passés mon ame se repose.
Un calme inespéré , calme délicieux ,
Inonde tout mon coeur, comme un bienfait des cieux.
Ah ! que les airs sont doux, que la lumière est pure!
Je voudrais m'emparer de toute la nature.
De ses parfums du soir que j'aime à nfenivrer!
Après tant de tourmens, je puis donc respirer !
Arbustes, fleurs, oiseaux, que mon coeur vous admire!
Le malheur disparaît; vous semblez me sourire;
Et. le vent du malin et la brise des nuits ,
Comme un baume céleste, enchante mes ennuis.
Enfin j'étais heureux , je bénissais la vie,
Et mes sens agités et mon ame ravie
D'un aussi cher plaisir savouraient la douceur.
^ 29 ^
Une ame sort soudain des mains du Créateur.
Par des hymnes de joie et de reconnaissance,
La jeunesse du Ciel célèbre sa naissance,
Et jusqu'au pied du trône où palpitent les Saints,,
Vient doucement mourit la voix des Séraphins.
« Au sortir du néant, salut, ame immortelle!
» Prends ton vol à la voix de celui qui t'appelle.
» Fille de l'Eternel, pour toi le jour a lui.
» Belle comme l'Archange, et tendre comme lui,
» De toi bientôt naîtront les plus nobles pensées.
» Comme les gouttes d'eau par l'aurore versées ,
» Qui viennent rafraîchir nos sillons altérés,
i Elles consoleront les mortels ulcérés.
» Ton coeur fait pour aimer, que l'amour climenle,
» Semblable à la liqueur qui s'agite et fermente,
» Se répand hors du vase et découle à pleins bords,
» Ton coeur va se répandre en généreux transports.
» Viens, d'un céleste souffle, ô loi, fille émanée,
» Des dons les plus heureux et d'innocence ornée,
» Viens, nous te conduirons jusquesau corps mortel, .
i Que tes vertus bientôt changeront en autel.
» Prodigue de ses dons, l'attentive nature
» Travaille à. l'embellir d'une beauté future.
» Tes vertus se peindront dans l'azur de tes yeux,
» Et lu viendras puiser leur force dans les Cieux.
» Ton corps sera parfait : mais, un jour, celte argile,
» Ouvrage précieux et pourtant si fragile,
» Gissant dans la poussière, à côté des pervers,
» Se verra, malgré nous, la pâture des vers.
» Alors, un jour viendra... Les trompettes sacrées
» Eveilleront des morts les cendres ignorées;
» Un juge incorruptible, un père, un Dieu vengeur;
» Cette affreuse pensée a troublé notre coeur...
Et des pleurs tout à coup sillonnent leur visage,
Us ont de l'avenir percé l'affreux nuage;
Us ont vu les malheurs de l'homme corrompu ,
Et par des pleurs de sang l'hymne est interrompu.
Les cheveux couronnés de roses passagères,
Et suivant du plaisir les routes mensongères,
Dans ces champs fortunés un jeune homme apparaît.
De l'innocence encor c'est le vivant portrait.
Auprès de lui brillait une autre créature.
Ses yeux toujours errans contemplaient la nature,
Les objets que ses pas foulent sous le gazon ,
Le printems qui renaît, les feux de l'horizon.
Le jeune homme pleurait et ne regardait qu'elle.
A ses yeux enivrés, ah! qu'elle était plus belle!
Jusqu'à ce qu'il ne pût l'effacer de son coeur ,
Il avait dévoré son visage enchanteur ;
Son souffle était le sien, sa voix était la siennne,
Sa voix qui surpassait la harpe éolienne.
Il ne lui parlait pas, pour mieux la contempler;
Mais un son de sa voix le faisait tout trembler.
Il avait cessé d'être et de vivre en lui-même.
Ses yeux né fixent plus que la beauté qu'il aime;
Elle est son Dieu, sa vie et l'immense Océan,
Où viennent de son coeur se perdre chaque élan.
Je les suivais des yeux à travers la campagne.
Us gravissaient alors une douce montagne.
Son sommet couronné de l'immortel palmier,
Renvoyait aux échos les accens du ramier.
A ses pieds reposait la mer silencieuse;
Seulement, des oiseaux la voix mélodieuse
Interrompait par fois le calme, le repos
Qui régnaient sur la terre et dominaient les flots.
Les bras entrelacés, le couple heureux s'avance :
La volupté le suit, et l'amour le devance.
C'était l'heure où, dardant ses rayons orageux,
Le soleil embrasait et la terre et les Cieux.
Sur les brùlans rochers, qu'une mer mugissante
Commençait à couvrir d'une écume naissante,
On découvrait déjà les tremblans laboureurs,
Qui fuy lient de Typhon les lugubres fureurs.
L'horizon se chargeait d'une vapeur plus sombre,
Et le jour pâlissant avait fait place à l'ombre.
Déjà le Ciel voilé , fermé de toutes parts,
N'offrait que de la flamme aux timides regards.
Terrible précurseur de ces prochains ravages ,
^ 32 ^
Le vent qui, sur son aile, apporte les orages ,
Touche, flétrit, dessèche et les fruits et les fleurs;
Son souffle empoisonné fait naître lesdouleurs.
Mais d'un sublime effroi la terre, hélas! frappée,
Comprime encor les feux qui l'ont enveloppée.
Dans les flancs caverneux de l'effroyable mont,
Un bruit sourd retentit. La terre lui répond.
On eût dit que soudain, pour briser ses entrailles,
Le salpêtre enflammait le bronze des batailles,
Alimentait l'ardeur de ses feux souterrains ,
Ou que, tombés du Ciel, cent tonnerres lointains,
Se heurtant au hasard dans le gouffre qui tremble,
Se pressaient, se fuyaient, s'enlre-choquaient en-
semble.
Tout-à-coup s'élançanl , couvrant les vastes mers,
Le feu se précipite , il menace les airs.
Et comme un lionceau secouant la poussière,
Dont un premier combat a sdujllé sa crinière ,
Le feu tombe, s'élève et vomit par torrens
Des cendres , des débris, des rochers dévorans.
Enfin il a rompu ses dernières entraves ;
Dans les champs, sur les eaux, le gouffre étend ses
laves ;
Il consume, il détruit, et toujours grandissant,
Eclaire les horreurs qu'il enfante en passant.
A la sombre lueur que jette l'incendie,
Le vieil Etna frémit sous sa cendre attiédie.
^ 35 ^
Son cratère assoupi, que la ronce a couvert,
Comme un tombeau scellé ne s'est point entr'ouvert.
Mais sous les flots émus qui tous deux les séparent,
Ses longs mugissemens se répètent, s'égarent ;
Et d'échos en échos, jusqu'à l'autre volcan ,
Fout passer la terreur qui trouble l'Océan.
Le jeune homme penché sur l'épaule charmante
De celle qu'entraîna l'amour qui le tourmente,
Voudrait, des passions , ô terribles effets !
Outrager l'Eternel par de nouveaux foifails.
Sous ses pieds frémissans il n'entend pas l'abîme.
Tout son être frissonne;... il invoque le crime.
Les Anges éperdus se voilent de terreur.
La terre épouvantée a tressailli d'horreur.
Du Vésuve en repos une flamme livide
Sort : vers le couple impie un Dieu vengeur la guide.
Elle s'étend : soudain partent de faibles cris.
Tout se tait : je ne vois que d'informes débris.
Le songe disparut : un autre lui succède ;
Le saint ravissement des élus le précède.
Plus brillant et plus prompt que l'astre du malin ,
Mon oeil a traversé l'horizon incertain.
J'ai déjà parcouru l'espace circulaire
Où des soleils sans nombre est le feu tutélaire.
Leurs rayons confondus forment dans un ciel pur,
Comme un voile tissu de lumière et d'azur.
^ 54 ^
Planètes , univers , tout ce qui l'environne
Ne pourrait soutenir la brûlante couronne,
Le regard destructeur de ce Ciel enflammé.
De ce lieu , d'univers , de globes parsemé ,
A peine aperçoit-on celle terre grossière.
Elle ne paraît plus que, comme la poussière
Qui des vents déchaînés suit l'aveugle fureur,
Tourbillonne et retombe aux pieds du voyageur.
Sur ces paisibles monts où se lève l'aurore,
Les pas de l'Eternel sont imprimés encore.
Ces forêts qu'agitait un doux frémissement,
La présence de Dieu laissant le Firmament ,
Ces vallons fortunés où l'élite des Anges
Venait du Créateur célébrer les louanges;
Ces bosquets par l'amour transformés en autel ,
Où l'homme triomphait de se voir immortel,
Où, le coeur palpitant de joie et d'innocence,
Il répandait les pleurs de la reconnaissance,
Tout est là. De ce lieu le bonheur s'est accru...
Celui qui l'habitait en a seul disparu.
Vers un nouvel Eden mon ame est attirée.
Je suis en soupirant cette route sacrée ,
Et j'entrevois de loin l'Eternel et les d'eux.
Au centre éblouissant des soleils radieux
S'élève un globe immense, étonnant assemblage,
De tout monde créé désespérante image.
> 35 <&
Les Anges absorbés, perdus dans leur bonheur,
De ses perfections bénissent le Seigneur.
Sur son trône où des Saints se gravent les victoires,
Il sourit à ces chants qui célèbrent ses gloires ;
Comme quand l'Univers s'échappa de sa main ,
Un mouvement de joie a fait bondir son sein.
« Admirable séjour rempli de sa puissance ,
Répétaient tous les coeurs qu'enivrait sa présence ,
» Le Très-Haut, tel qu'il fut, qu'il est ou qu'il sera,
» A nos yeux éblouis toujours se montrera.
» Pour cacher ses grandeurs plus de Ciel, ni d'Étoiles!
» Ici nous contemplons le Très-Heureux sans voiles.
» Au milieu des Elus qu'il est grand et parfait!
» Chaque fois qu'il respire, il enfante un bienfait.
» Les Chérubins tremblans, sous Ion trône adorable,
» Appellent Jéhova, le Dieu saint, ineffable.
» Dans les divins concerts qu'éternissent nos voix,
» Nous avons salué ton céleste pavois.
» Nos coeurs, pour l'adresser un plus sublime
hommage,
» En vain , dans tes chefs-d'oeuvre, ont cherché ton
image.
» Tes pensers absorbés, sur ton éternité,
» A peine pcuvenl-ils, de ta divinité
» Concevoir le mystère et sonder le problême.
» Dieu, les perfections n'existent qu'en loi-même!
& 56 ^
» Heureux de tes pensers, ton bonheur fait ta loi-
» Tu voulus voir pourtant des êtres bois de toi.
» Un geste, un signe, un mot , sur la terre ravie ,
» Fit descendre aussitôt le souffle de la vie.
» Tu parles : à ta voix s'étendent mille cicux ,
» Tu parles : pour l'aimer nous naissons radieux;
» Tu parles : du néant nous rompons le silence.
» Vous ne partagiez point encor notre existence ,
» Vous, astres, loi, soleil, loi, lune, heureux
flambeaux,
» Qui des mondes surpris éclairez les berceaux !
» De la création , toi, le premier ouvrage,
» Ciel, réponds ? AH sortir du néant, ton partage,
» Quand du Seigneur, après toute une éternité ,
» Reposa dans ton sein la triple majesté,
» Qu'éprouvas-tu? réponds? ton globe solitaire
» N'avait pas encor pris sa forme héréditaire ,
» Et la voix créatrice, en peuplant les déserts,
» Se mêlait seule encore aux mugissantes mers.
» L'un sur l'autre entassés , semblables à des mon-
des,
s Les rochers où déjà venaient battre les ondes,
» Lorsque Dieu leur parla, tressaillirent trois fois ;
» Mais aucun immortel n'entendit cette voix.
» Alors, ô Créateur, seul et toujours sublime,
» De Ion amour pour nous tu mesuras l'abîme,
&■ 37 ^
v Et tu te contemplas au trône éblouissant
» Que ta main élevait à ton nom tout-puissant.
» Ah ! volez au-devant du Roi de la nature,
» Archanges, Séraphins , homme, sa créature,
» Vous, célestes esprits qu'il produisit alors, ;
» Vous qui de l'harmonie inspirez les accords.
» Que des chants solennels, chants de reconnais-
sance ,
» Proclament ses bienfaits, bénissent sa puissance I
» Toujours auprès d'un père un fils est agréé,
» Salut, principe et fin de tout être créé !
» Tu disais au néant : ne sois plus! il t'écoule.
» Aux cieux ; étendez-vous! une céleste voûte,
» Comme un voile d'azur, couronne l'univers.
» Gloire à toi! Ce mot seul termine, nos concerts. »
Au moment où du ciel les heureuses milices
Palpitaient du bonheur, s'enivraient des délices,
Dont les comble un regard du seul Être éternel,
Regard applaudissant à leur chant solennel.,
Par un coup de tonnerre il déchire la nue
Qui dérobait encor sa présence à ma vue.
Je l'adore , immobile et prosterné long-tems.
Avant qu'un coeur mortel peigne mes sentimens ,
Mon bonheur, mes transports si sublimes, si tendres,
Les mondes périront, renaîtront de leurs cendres;
Des siècles infinis, l'un sur l'autre entassés ,
S'écouleront ainsi que les siècles passés.
4
&• 38 ^
Que j'étais bien payé de ma longue souffrance !
Dans les trésors de Dieu je puisais l'espéranee.
Je ne voyais que lui : plus de larmes! mon coeur
Goûtait du ciel surpris l'ineffable douceur,
Et pour chanter son nom, j'osais, dans mon délire,
Aux pieds de Jéhova, faire vibrer ma lyre.
» O source de ma vie! E+ernel, que je vois,
Pardonne à mon audace, et que ma faible voix
Puisse enfin, dans les cieux, bégayer les louanges !
Une bouche mortelle ose, avec les Archanges ,
Célébrer, en tremblant, ce nom, ce nom sacré,
Par le Ciel, par les.Saints, par la terre adoré.
Ta gloire, tes splendeurs, les Anges les publient.
A ton nom, cependant, les Anges s'humilient.
Il règne dans mon coeur comblé de tes bienfaits.
Il y répand sans cesse une divine pa ix.
Par un charme puissant, il calme les orages ,
Et de mes passions dissipe les nuages.
Ah! tout est oublié! Le monde et ses plaisirs
Ne sont plus à mes yeux que d'amers souvenirs ;
Gloire, fortune, honneur, chimère évanouie,
Un Être règne seul sur mou ame éblouie. »
Durera-t-il long-temps ce calme inespéré!
Et cet affreux bonheur, dont je fus enivré,
Ne viendra-t-il jamais accabler ma pensée ?
De désirs, de tourmens mon ame est oppressée.
En vain d'un faible vol, prend-elle son essor ?
^ 3g ^
Sur la fange terrestre elle retombe encor.
Mais le Juste connaît la fragile matière ;
Il sait qu'un coeur mortel n'est qu'un peu de pous-
sière.
Sur des yeux supplians et tournés vers le Ciel,
Sa grâce sait verser quelques rajons de miel.
Le langage muet d'une larme sincère ,
Et les soupirs d'un coeur déplorant sa misère,
Sont un encens bien doux qui monte jusqu'à lui.
t O Dieu, tels sont les voeux que je t'offre aujour-
d'hui.
» Si delà volupté la main trop caresssanle
» Fait palpiter encor mou ame languissante ;
» Si l'abîme pour moi se couronne de fleurs,
» Si j'erre, sans amis, dans un vallon de pleurs ,
»*Où les ronces, l'épine à mes pas attachée,
J> Embarrassent souvent ma course relâchée ,
» Ah ! que mon coeur soumis puisse adorer ta loi,
» De son bonheur futur se reposer sur toi'.
» Puissè-je contempler d'un oeil d'indifférence
» Les fureurs du destin, les maux de l'existence !
» Et résigné sans cesse à la vie', à la mort,
» Entre les bras de Dieu remettie tout mon sort !
» Sur la voûte du Ciel, la surface des terres,
» Je vois ton nom inscrit en divins caractères.
» Tracé sur chaque fleur, ce nom mystérieux
» Des vanités du monde a consolé mes yeux.
^■4o^
,» Je te trouve par-tout : par-tout je te contemple,
» Tranquille dans les bras, comme dans le saint
temple,
» Libre d'inquiétude et d'alarme et d'effroi,
» Du séjour des humains je m'élance vers toi.
» Je plane dans les cieux ; et mon ame enivrée
» Oubliant les tourmens qui l'avaient déchirée ,
s Par des tourmens nouveaux voudrait le racheter,
» Ce bonheur fugitif qu'elle vient de goûter. »
Lé Songe disparut : orphelin sur la terre ,
je me retrouvai seul, seul avec ma misère.
Mon être s'épuisa dans de nouveaux combats.
Je vis les voluptés, les crimes d'ici bas;
Et dégoûté bientôt de ces brillans mensonges ,
Je pleurai sur la vie, et regrettai mes Songes. 9
&• 4> «g
Lasciate ogni Speranza.
DAITTE.
VINGT-SIX prinlerns ont pas^é sur ma tête.
La raison vient : plus de joyeux transport.
Et mon esquif battu par la tempête,
Doit prudemment s'abriter dans le port.
Il faut enfin conquérir la sagesse.
Que ce penser est triste et désolant!
Adieu, plaisirs, qu'embellit la jeunesse !
Hélas ! j'ai vu mon premier Cheveu blanc.
J'avais nouni de trop douces chimères;
A mes lauriers l'amour devait s'unir;
Et couronné de roses éphémères,
Je dévorais un lointain avenir,
Mais aujourd'hui, quand, mon regard y plonge,
Cet avenir pour moi n'est plu* bnl|a.(it ;
J'espère encor ; majs, grand DieuJ c'est u,j» songe
Qu'a dissipé mon prêter Çkwqu. I^nc,
4*
^ 42 "^
0 Cheveu blanc, que de maux tu présages!
A ton aspect pâlit un front serein.
Car nous avons trente ans pour être sages-, .
Et, pour aimer, nous n'avous qu'un matin.
Les livres seuls ont consumé ma vie ;
Et maintenant, je l'avoue en tremblant ,
Tôùlê espérance à moïT coeur est ravie.
Hélas ! j'ai vu mon premier Cheveu blanc !
Que je maudis cette fatale ivresse ,
Qui si long-temps a rempli tout mon coeur !
Oui, j'aurais dû me redire sans cesse :
« Outre l'étude , il est plus d'un bonheur. »
Qu'importe ,-hélas! que la gloire environne
Un coeur d'amour, d'espérance brûlant,
L'amour, de peur de flétrir sa couronne,
Respectera mon premier Cheveu blanc.
Seul, toujours seul, je ne! verrai point naître
Les plaisirs puis, l'extase de l'amour.
Jamais mon coeur ne pourra donc connaître
Ce que le temps m'enlève dans ce jour.
Mais s'il est vrai que l'amour, dans nos veines,
Fait circuler un poison doux client;
Pour m'arr'acher à sa joie, à ses peines,
Je te bénis, mon premier Cheveu blanc.
g» 43 -es
Bientôt mon front, que rien ne peut distraire,
Révélera mes ennuis, mes combats;
J'aurai des droits aux respects de la terre ,
Je n'en ai plus aux plaisirs d'ici-bus.
Bientôt, sans crainte, une beauté pudique
M'honorera d'un souris consolant ;
Et déjà même elle est plus véridique ;
Elle a donc vu mon premier Cheveu blanc !
£• 44 <
^eiÉsiais^ «MurauR»
IUic secUmus et flevimos cùm recordaremur Sioa.
PS^VHÏS.
O rive» du Jourdain! ô champs aimés des Cîeus!
Sacrés monts, fertiles vallées,
Far cenl miracles signalées !
Su doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées!
IÏAC1KX.
LE soleil du Midi, qui dévorait la plaine,
Des malheureux Captifs suspendait les travaux.
Le jeune Israélite , au milieu de ses maux ,
Respirait un moment, soulagé de sa chaîne.
A l'ombre du palmier, aux rameaux protecteurs ,
Il s'assit : et sa voix triste, mélodieuse,
Suivant de son Cinnor la corde harmonieuse,
De la Patrie absente il chanta les douceurs.
< Arrachés par Assur, aux foyers de nos pères,
Nous nous sommes assis aux rives étrangères ,
Et nous avons pleuré.... Source de nos douleurs ,
Notre belle Sion nous demandait ces pleurs.
Tous les chants ont cessé : nos harpes détendues,
^ 45 ^
Aux saules de ces bords languissent suspendues.
Témoin de nos soupirs, un insolent vainqueur
S'avance et nous demande , avec un ris moqueur ,
Ces chants qui résonnaient, sous nos sacrés portiques.
« Chantes, chantez, dit-il, un de ces beaux Can-
tiques
» Qu'on entendait aux jours des fêtes de Sion. »
« Ah! que demandez-vous, barbares fils d'Edon?
Quoi! nous pourrions chanter, dans une terre impie,
Ces hymnes qui charmaient notre chère Patrie !
O Solime, ô séjour qu'habitaient nos aïeux,
Et toi qu'on a réduite en cendres, sous mes yeux,
O Sion, si jamais tu sors de ma pensée,
Que ma droite à l'instant immobile et glacée
Retombe sur mon luth oublié pour jamais!
Que ma langue s'attache à mon brûlant palais ,
Si jusques à la fin ton malheur ne m'inspire
Les accens de ma voix et les sons de ma lyre ! »
« Protecteur de Jacob, éternel Jéhova ,
Quand tu relèveras la gloire de Juda,
Souviens-toi dans ce jour des enfans d'Assyrie !
Rappelle-toi, grand Dieu.' ces cris que leur furie
Poussait contre Sion à ses derniers momens.
Arracha, arrachez jus ques aux fondemens.
Toi donc qu'enorgueillit l'éclat qui t'environne ,
Malheur à toi ! malheur, fille de Babylone,
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Nos vengeurs sont tous prêts : tu boiras à ton lour
Ce fiel dont ta fureur nous abreuve en ce jour.
Heureux alors, heureux qui, d'une main cruelle,
Saisira tes enfans pendus à ta mamelle,
Et qui les écrasant sur les rocs dégoûtans,
Fera voler vers toi leurs membres palpitans ! »
Il chantait. Le tyran auprès de lui s'arrête :
» Esclave, lève-toi, c'est assez de repos. »
1-1 dit : le jeune hébreu penchant sa belle tête,
S'éloigne eh soupirantet retourne aux travaux.
Le jour d'après,- jour saint pour la tribut fidelle,
Sur lui d'un maître encor pesa la dure loi.
Le soir il reposa : mais, à l'aube nouvelle.
Le maître ne dit plus: esclave, iève-tcdl
Î3- 47 ^.
A JOHN MACKEBTSIE.
Nos espérances ressemblent a ces étoiles qui ne brillent
que pour tomber.
LK CjkMOKtiS.
Unultctalilc happiness !
Which Love alonc Bestows and on a favoured few.
TROMPSOM.
Toi qui, sur cette terre où croît la belle vie,
N'as pas, ainsi que moi, recueilli que des maux ,
Viens, je vais m'endormir; viens, ma course est finie;
Le sommeil est bien doux après de longs travaux.
Mais toi, ne me suis point dans la demeure sombre.
Toi, tu peux vivre encor. Ton nom n'est point pros-
crit.
Le malheur sur ton front n'a pas jeté son ombre ;
Toi, lu peux vivre encor, le printems te sourit.
Reste, ô mon jeune ami, la terre à la naissance,
Comme son premier né, t'a couronné de fleurs.
Moi je fus rejeté. Pourtant de l'existence
Je n'avais point cherché la joie ou les douleurs.
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Enfant, je m'endormais aux doux chants de ma mère;
Le miel me présenta sa perfide liqueur.
Il s'épuisa bientôt, et la liqueur amère
Demeura seule au fond, dans le vase trompeur.
J'eusse pu vivre heureux! un Ange au beau sourire,
Une Vierge passa devant mes yeux ravis.
Sa voix le disputait aux doux sons de la lyre,
Et son souffle, au zéphir, dans nos vallons fleuris.
Qui peindra sou regard ? Son ame belle et pure
S'épanchait dans ses yeux, comme un rayon divin;
Ainsi, le lac paisible, après la nuit obscure,
Réfléchit, dans ses eaux, la lueur du matin.
Oh! béni soit le jour où la brise légère
Fit voler ton vaisseau vers notre beau séjour!
Mais tu ne m'aimes pas! pourtant, jeune étrangère.
J'ai des chants pour la joie, un coeur pour ton amour.
Tu ne m'as point aimé! dans ton île sauvage,
L'air est, dit-on, plus pur, les cieux sont bien plus
doux.
Mais, va ! l'on aime aussi sur ce triste rivage,
Et le jeune Créole est moins constant que nous.
Viens donc, ange d'amour, descends à ma prière!..
Elle ne m'entend plus. Il faudra donc mourir !
O toi, mon seul ami, va consoler ma mère,
Hélas! son pauvre fils aura bien à souffrir.
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Raconte mes adieux au beau ciel de ton île,
Aux parfums du matin , aux brises de la nuit,
Aux ruisseaux, aux vallons, à ce globe tranquille ,
Dont le rayon tremblant paraît, brille et s'enfuit.
Pourquoi ne suis-je pas le céleste génie,
Qui le guide à travers tous ces astres charmans ?
Ici, prêtant l'oreille à leur douce harmonie,
Là, rassurant les pas de deux jeunes amans?
Rivale du soleil, mon urne parfumée
Aux yeux de l'Eternel brillerait chaque soir;
Et quelquefois aussi, près de ma bien-aimée,
Dans un Songe d'amour, je descendrais m'asseoir.
Si, dans la nuit, au vent, à l'herbe qui soupire,
Au roseau qui gémit, tu tressailles d'effroi,
Cher ami, ne crains rien : c'est le son de ma lyre
Dont les faibles accords sont descendus vers toi.
Que je la touche encor celte lyre chérie !
Par un dernier effort je me sens ranimer.
Hélas! il est permis de regretter la vie.
J'étais si jeune encore et je voulais aimerl
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Illum sponte hominum moricntem ob crimine tellus
AEgratulit, puduitquc poli de vcrtice solem
Aspicerc, et tcnebris insuetis tcrruit orbcm.
VIDA.
PBÈS de l'autel où la mort la plus belle,
En frémissant, t'attend pour t'immoler,
O fils de Dieu, mais fils d'une mortelle,
Que nos douleurs paraissent t'accablcr !
A Bethléem, lu répandis des larmes;
Nous y chantions- des hymnes de bonheur;
Mais cette croix, témoin de tes alarmes,
Nous rend muets, nous frappe de terreur.
Verbe incréé, renaissante victime,
Les oliviers recueillent tes soupirs.
Pour consommer le mystère sublime ,
Ton pur amour devance nos désirs.
Tu rappelas les mortels à la vie;
Seul, tu détruis l'empire du trépas.