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Jacquard, ou l'Ouvrier lyonnais, par Laurent de Voivreul. 2e édition. Edition 8

De
238 pages
A. Mame et fils (Tours). 1865. Jacquard. In-12, 223 p., planche gr. par Paul d'après Charles Girardet.
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BIBLIOTHEQUE DE LA JEUNESSE CHRETIENNE
3e SERIE
JACQUARD
OU
L'OUVRIER LYONNAIS
LAURENT DE VOIVREUIL
BIBLIOTHÈQUE
DE LA
JEUNESSE CHRETIENNE
APPROUVÉE
PAR MGR L'ARCHEVÈQDE DE TOURS
3e SERIE IN-12
JACQUARD
Les membres de la Cousulte Cisalpine allerent visiter
Jacquard dans son modeste domicile
JACQUARD
ou
L'OUVRIER LYONNAIS
PAR
LAURENT DE VOIVREUIL
Homme de bien et de génie.
(Épitaphe de Jacquard.)
HUITIEME EDITION
TOURS
ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS
M DCCC LXIX
INTRODUCTION
Les ouvriers d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. — Patrie
de Jacquard. — Coup d'oeil rétrospectif.
Parmi les plus belles et les plus nobles
conquêtes , on doit placer les conquêtes in-
dustrielles, qui au lieu de sang demandent
du travail, c'est-à-dire l'accomplissement
d'un devoir et la satisfaction d'un besoin.
Aussi, lorsqu'on les glorifie , aucune voix
ne s'élève-t-elle pour s'opposer à l'ovation
qu'on leur décerne. Et comment en serait-il
autrement, puisque avec elles il n'y a point
6 INTRODUCTION.
de victimes, et que leur résultat c'est le
bien-être général ? Une ère nouvelle s'ouvre
enfin devant nous, dégagée de pleurs et de
cris de désespoir, a Le siècle actuel, dit le
docteur Andrew Ure, se distingue de tous les
siècles précédents par une ardeur universelle
d'entreprises dans les arts et dans les ma-
nufactures. » Les nations, convaincues que
la guerre est un jeu ruineux pour tous les
partis, ont enfin converti leurs armes en
instruments de manufactures, et ne s'en-
gagent plus aujourd'hui que dans la lutte
peu sanglante, quoique toujours formidable,
des intérêts commerciaux. Elles n'envoient
plus d'armées pour combattre sur des terres
lointaines ; elles y font passer les produits
de leurs manufactures, pour en exclure ceux
de leurs adversaires, et s'emparer des mar-
chés étrangers. Diminuer les ressources de.
la rivalité dans l'intérieur, en fournissant
INTRODUCTION. 7
à l'étranger des articles supérieurs, à des
prix moins élevés, voilà le nouveau système
stratégique vers l'accomplissement duquel
se dirigent tous les efforts, toute l'énergie
des peuples.
La situation des ouvriers va et ira tou-
jours s'améliorant ; il y a un abîme entre le
travailleur moderne et celui de l'antiquité ;
la distance qui les sépare est celle qui sé-
pare la liberté de la servitude. Quel cas
faisait-on autrefois des ouvriers ? Ces mal-
heureux représentaient assez ce que sont
chez nous les machines, portant comme
elles le nom de la chose à laquelle ils ser-
vaient, et valant de même en raison de
leur durée ou de leur adresse : on disait
d'un esclave qu'il rapportait tant de drachmes
par an, comme on dit d'une pompe à feu
qu'elle est de la force de tant de chevaux.
Je ne passe jamais devant ces grandes pen-
8 INTRODUCTION.
dules qui sont dans les antichambres sans
me représenter à leur place le malheureux
horologete des anciens, qui, immobile comme
elles, n'avait d'autre emploi, d'autre des-
tinée sur la terre que de crier l'heure et de
retourner la clepsydre ou le sablier.
A Sparte, l'exercice des arts mécaniques
était généralement considéré comme in-
digne d'un homme libre. « La plupart des
arts, dit Xénophon, corrompent le corps
de ceux qui les exercent ; ils obligent à s'as-
seoir à l'ombre ou auprès du feu ; on n'a
de temps ni pour ses amis, ni pour la ré-
publique. » Aristote affirmait qu'une bonne
république ne donnerait jamais aux ou-
vriers le droit de cité. Diophante établit
qu'autrefois les artisans étaient de droit
esclaves du public. L'exercice d'un art mé-
canique était considéré comme une pro-
fession servile, et celui des arts agricoles
INTRODUCTION. 9
ne jouissait pas de plus d'estime. A Lacé-
démone, des vaincus, des ilotes affermaient
les terres des citoyens libres, et c'étaient eux
qui fournissaient la ville de charpentiers,
de menuisiers, de serruriers et de forge-
rons. Dans l'Attique, les esclaves cultivaient
la terre, peuplaient les manufactures, ex-
ploitaient les mines et travaillaient aux car-
rières. Des entrepreneurs faisaient valoir avec
habileté la main-d'oeuvre de ces ouvriers, et
recueillaient le produit réel de leur travail.
A Rome, les travaux mécaniques étaient
laissés aux esclaves et aux affranchis. Les
gensriches louaient même des esclaves gram-
mairiens, philosophes, maîtres de danse,
ainsi que des cordonniers et des tailleurs.
Les citoyens de cette grande république ne
reconnaissaient d'autre source de gloire que
la guerre, et de travail qui n'avilit pas que
la culture des champs.

10 INTRODUCTION.
Les esclaves et les affranchis formaient
des corporations industrielles et commer-
ciales ; instruments de l'administration,
protégés par elle et jouissant d'immenses
privilèges, c'est avec leur aide que le gou-
vernement organisa son service intérieur,
ses nombreuses armées, et qu'il développa
le grandiose de son luxe architectural.
Quoique les corporations soient à peu près
détruites , les sociétés de secours mutuels,
les relations journalières des ouvriers livrés
aux mêmes professions, établiront toujours
entre eux des liens assez étroits; et une
bienveillance réciproque, une sympathie,
née d'intérêts et d'une existence sem-
blables, doivent les attacher les uns aux
autres. De leur côté, les chefs des manu-
factures, tous ceux qui mettent en mouve-
ment un grand nombre d'artisans, tien-
dront à honneur pour eux et pour le pays
INTRODUCTION. 11
de fabriquer consciencieusement; de ne
vendre à l'intérieur et à l'étranger que des
marchandises bien confectionnées ; de ne
pas nuire à leurs confrères par des menées
sourdes et honteuses, par des baisses de
prix, en leur enlevant des chefs d'atelier
précieux. La loi se tait, à la vérité, tant
qu'il n'y a pas un délit flagrant, un délit
prévu par elle; mais il doit y avoir une voix
intérieure qui les rappelle à la probité, au
devoir, à l'amour de leurs semblables, et
dont les droits sont imprescriptibles (1).
Comme les corporations, le compagnon-
nage a disparu, ou du moins il n'est plus ce
qu'il était autrefois ; il a perdu son carac-
tère réglementaire, et n'a plus aucune con-
dition de vitalité. Un petit nombre d'esprits
sérieux regrettent cette institution, qui
(1) M. Égron, Livre de l'ouvrier.
12 INTRODUCTION.
avait, comme nous allons le démontrer, un
bon et un mauvais côté.
Ces voyages qu'on appelait tour de France,
dit M. Chaptal, avaient un grand avantage
pour l'instruction du compagnon et pour
les progrès de l'industrie : chaque ville,
chaque atelier présentent quelque chose
de nouveau et d'utile : ici c'est une ma-
chine plus parfaite; là un procédé plus
simple. Les matières premières offrent aussi
de grandes variétés selon les lieux, et elles
exigent des modifications dans leur emploi ;
de sorte que le compagnon rapportait dans
ses foyers toutes les découvertes et tous les
perfectionnements qui s'étaient faits dans
l'art de sa profession.
Cette habitude des voyages était encore
extrêmement utile à l'industrie ; c'est le
seul moyen, en effet, d'établir prompte-
ment la communication des lumières, et
INTRODUCTION. 13
de former de toutes ces découvertes un pa-
trimoine commun. Dans les professions de
maçon, de serrurier, de charpentier, de
menuisier, de teinturier, etc., il faut voir
pour pouvoir imiter ; les livres, les instruc-
tions, les rapports, sont desmoyens bien lents
pour propager les découvertes de ce genre.
Les compagnons avaient formé entre eux
une association qui était connue sous le
nom de garçons du devoir; ils se liaient par
des serments, se reconnaissaient par des
signes, et contractaient des obligations réci-
proques de fraternité et de bienfaisance, qui
assuraient à tous des soins, du travail et des
secours dans le besoin.
Lorsqu'un compagnon arrivait dans une
ville, il n'avait qu'à se faire connaître pour
avoir du travail; et si par hasard.toutes les
places étaient occupées , le plus ancien lui
cédait la sienne.
14 INTRODUCTION.
Si un compagnon se trouvait dépourvu
d'argent pour se transporter dans une autre
ville, l'association venait à son secours;
s'il tombait malade, ses camarades le soi-
gnaient comme un frère ; si l'un d'entre eux
était lésé dans ses droits, tous prenaient sa
défense; si quelqu'un s'écartait des voies de
l'honneur et de la probité, ils en faisaient
justice.
Cette institution, admirable sous beau-
coup de rapports, avait de graves inconvé-
nients dans quelques cas : lorsqu'un compa-
gnon se plaignait d'un maître, et que la
plainte était admise par le corps, on damnait
la boutique du maître, et dès ce moment
il n'était permis à aucun garçon du devoir
d'y travailler : le maître était forcé de faire
des réparations qui lui étaient dictées,
pour pouvoir continuer ses travaux. Lorsque
les compagnons croyaient avoir à se plaindre
INTRODUCTION. 15
des magistrats d'une ville, ils damnaient la
ville, et en sortaient tous à la fois ; les ate-
liers devenaient déserts, tous les travaux
étaient suspendus; les nouveaux compa-
gnons passaient sans s'arrêter; et les
maîtres étaient forcés de se transporter
dans les villes voisines pour y négocier
le retour des fugitifs et faire lever l' in-
terdit.
Cette association portait encore avec elle
un vice d'organisation qui souvent com-
promettait le repos public et portait l'a-
larme dans nos cités. Elle était divisée en
deux partis, dont chacun avait ses signes,
ses mots, et autres moyens de se recon-
naître; ces deux partis s'étaient déclaré une
guerre à mort, de sorte que, du moment
que les compagnons se reconnaissaient pour
ne pas appartenir au même parti, il s'en-
gageait des combats d'autant plus meur-
16 INTRODUCTION.
triers, que les outils de travail étaient
presque toujours les armes de guerre.
Elle était encore vicieuse en ce que, ne
permettant pas au compagnon d'exercer sa
profession pour son propre compte, elle le
mettait dans l'impossibilité de s'établir, et
ouvrait la porte à tous les vices qui peuvent
se développer dans le coeur d'une jeunesse
fougueuse.
La suppression du compagnonnage a sans
doute diminué le nombre des ouvriers voya-
geurs, mais il en existe encore beaucoup :
l'institution des garçons du devoir n'est
même pas éteinte : le désir de s'instruire et
le goût des voyages détermineront toujours
assez, sans lui en faire un devoir, une jeu-
nesse avide de connaissances à visiter les
principaux ateliers de la France pour y per-
fectionner son instruction.
Nous avons dit que le compagnonnage,
INTRODUCTION. 17
s'il n'avait pas tout à fait disparu, n'exerçait
plus sur la classe ouvrière qu'une influence
très-restreinte. Enfin, le nombre de ceux
qui font le tour de France a beaucoup di-
minué. Un homme qui s'est occupé de
cette question, et qui a écrit un livre in-
titulé le Compagnonnage, Agricol Perdi-
guier, compagnon lui-même, a élevé la voix
en faveur de ses frères, dans une lettre adres-
sée au rédacteur en chef de la Démocratie
lyonnaise. « Le compagnonnage, y dit-il,
a des moeurs, des habitudes toutes parti-
culières : il forme un contraste frappant
avec tout ce qui l'entoure. Les savants ,
les voyageurs, les écrivains, les académi-
ciens, les journaux, personne ne s'en est
occupé. Pourquoi le gouvernement n'a-t-il
pas opéré sans violence, dans ces sociétés
d'ouvriers, de grandes modifications? Il ne
s'agissait peut-être que de jeter un bon livre
18 INTRODUCTION.
dans toutes les écoles primaires, laissant au
temps le soin d'accélérer la besogne... Alors
moi, pauvre et ignorant, j'ai osé m'attri-
buer cette mission. »
Et il l'a noblement remplie sa mission :
son livre ne renferme que de douces pa-
roles de fraternité : « Compagnons, mes
frères, s'écrie-t-il, comprenez qu'il est de
notre intérêt de ne plus combattre, et d'é-
tablir entre nous des rapports larges et
fraternels ; pensez qu'on nous accuse d'être
des barbares, des brigands, des assassins,
et d'entraver la civilisation dans sa marche
et dans ses progrès. Revenons à la raison,
soumettons-nous à sa puissance, et n'al-
lons plus, comme don Quichotte, chercher
des aventures et frapper les passants sur
les routes. Quelque place que nous occu-
pions dans la société, remplissons-la avec
exactitude et sans bruit. — Sortons des té-
INTRODUCTION. 19
nèbres qui nous environnent ; développons
notre intelligence ; acquérons des talents ,
des vertus; travaillons à nous éclairer, à
nous rendre bons, et répandons sur nos
camarades les connaissances, les vérités
que nous aurons acquises... Nous sommes
enfants d'un père commun, nous devons
tous vivre en frères. — Sont-ils nos en-
nemis tous ces hommes courageux, tra-
vaillant et suant comme nous ? non : le
tailleur de pierres, le charpentier, le me-
nuisier, le serrurier, etc., ceux qui con-
fectionnent nos vêtements, ceux qui nous
procurent ou qui nous préparent les ali-
ments qui soutiennent et conservent notre
existence, tous agissent, tous produisent
et sont d'une égale utilité au bien-être
commun de la grande société... Et pour-
quoi, ô membres d'un même corps, et des-
tinés à vivre les uns près des autres, à
20 INTRODUCTION.
s'entr'aider continuellement, nous faisons-
nous depuis plusieurs siècles une guerre
cruelle? » Quelquefois, dit M. Égron, la
leçon est donnée plus gaiement, comme
dans les chansons de Bourguignon, de la
Fidélité, de Vendôme.
Après les chansons composées par des
ouvriers de professions diverses, et joyeu-
sement répétées dans des réunions nom-
breuses , à table, au départ et à l'arrivée
des compagnons, et qui peignent leurs
sentiments et leurs passions, l'ouvrage de
l'Avignonnais (Agricol Perdiguier) offre
une partie toute scientifique, claire et à
la portée du lecteur, c'est-à-dire un petit
cours de géométrie, d'architecture et de
trait; des planches sont jointes au texte
et en facilitent l'intelligence ; le dialogue
entre un Provençal et un Languedocien
est un chef-d'oeuvre; on y trouve en
INTRODUCTION. 21
abrégé tout ce qu'il faut à un simple ou-
vrier.
Le second volume offre aussi un dialogue
tout à fait original sur la versification,
entre un Nantais et un Rennois ; un autre,
sur les nouvelles mesures, entre les mêmes
interlocuteurs, et un troisième, d'un ordre
plus élevé, où il s'agit de la morale et de
la religion. C'est un Lyonnais et un Bor-
delais qui s'entretiennent sur ces graves
matières. On y lit ce portrait de l'ouvrier
débauché :
« L'ouvrier débauché ne ressemble pas
à ceux-là ( aux ouvriers laborieux et éco-
nomes) : à son travail il est triste; il ne
soulève pas un moment la tête; il n'a
point d'entretien familier avec les autres
ouvriers ; il est excessivement avare de son
temps ; il brûle d'avoir achevé son ouvrage,
afin d'en recevoir le prix; il pense à son
22 INTRODUCTION.
aubergiste, à ses nombreux créanciers, qui
le tourmentent comme des démons. »
Une longue correspondance s'établit entre
l'auteur du livre qui nous occupe et les ou-
vriers de tous les pays ; poètes et prosateurs
lui envoyaient leurs observations, leurs cri-
tiques, leurs éloges; et dans ces lettres,
toutes les questions qui se rapportent aux
ouvriers, à leur bien-être, à leurs devoirs,
aux abus et aux avantages des associa-
tions, se trouvèrent discutées, éclaircies,
par ceux à qui il appartenait de les pré-
senter et de les approfondir. Mais toujours
Agricol Perdiguier joue le premier rôle dans
cette correspondance : il répond aux objec-
tions, sans se fâcher contre les donneurs
d'avis et contre ces ignorants qui persistent
à demeurer dans l'ornière de la routine; il
poursuit son ministère de morale, de paix
et de civilisation, et s'il voyage, malgré
INTRODUCTION. 23
l'état délabré de sa santé, c'est encore pour
s'instruire et pour rendre meilleurs ses con-
frères.
Nous avons suivi pas à pas M. Égron
dans ses justes appréciations, et si nous
sommes entré dans tous ces détails, c'est
que nous pensons que l'histoire abrégée
des ouvriers est la seule introduction ra-
tionnelle qui doive précéder l'histoire d'un
ouvrier. — Cela dit, abordons le sujet que
nous nous sommes proposé de traiter.
Mais avant de raconter la vie de ce mo-
deste et généreux ouvrier, qui dévoua sa vie
tout entière à l'amélioration du sort de ses
frères en travail, tout en accélérant les pro-
grès de l'industrie, disons quelques mots
de sa ville natale : avant de parler du fruit,
parlons de l'arbre fécond qui l'a porté, selon
l'expression pittoresque du poète arabe.
Un rôle utile va être rempli sous nos
24 INTRODUCTION.
yeux (1); mettons donc d'abord en relief
le théâtre, le théâtre sérieux, sur lequel
paraîtra l'acteur qui doit jouer ce rôle,
d'après les sublimes inspirations de la Pro-
vidence.
Lyon, comme on le sait, est après Paris la
plus importante ville de la France. Elle fut
fondée, selon la version la plus reçue, par
Munatius Plancus, quarante et un ans avant
Jésus-Christ. Sous les premiers empereurs
romains, son importance s'accrut au point
qu'Auguste établit dans son sein un sénat,
un collège de soixante magistrats et un
athénée; qu'Agrippa en fit le point de dé-
part des quatre grandes voies militaires qui
sillonnaient les Gaules; que Tibère y insti-
tua des jeux et des fêtes, et que Claude,
(1) Un homme auquel les classes pauvres doivent la plus
grande partie de leur subsistance, et dont le nom est peu
répandu, sera pour nous aussi l'objet d'une étude spéciale :
nous consacrerons un livre entier à l'histoire de Parmentier.
INTRODUCTION. 25
qui y était né, lui accorda le titre de cité
romaine, comme l'atteste la harangue qu'il
a prononcée à ce sujet, et que nous ont
transmise deux tables de bronze précieuse-
ment conservées.
En l'an 58, un incendie détruisit Lyon
de fond en comble. Néron présida à sa re-
construction ; Adrien et Antonin la dotèrent
de nombreux privilèges et de riches monu-
ments. Elle eut bientôt reconquis enfin sa
première prospérité, grâce surtoutaux foires
annuelles qui, établies dans son enceinte,
y attiraient les trésors de l'Europe et de
l'Asie; mais elle devait encore subir un
nouveau désastre. Les Lyonnais, ayant em-
brassé la cause d'Albinus, suscitèrent contre
leur ville la colère de Sévère, qui la livra
au pillage et fit passer au fil de l'épée un
grand nombre de ses habitants. Aux ven-
geances d'un empereur succédèrent les per-
26 INTRODUCTION.
sécutions religieuses : Lyon vit saint Pothin
et saint Irénée mourir glorieusement en
défendant leur foi, et plus tard, en 202,
vingt mille disciples de ces martyrs furent
massacrés par les adorateurs des faux
dieux.
Suivons le cours des malheurs que cette
cité a essuyés. Sous les derniers empereurs,
tombée au pouvoir des peuples du Nord, elle
fut en proie à une terrible dévastation,
qui ne cessa que par l'intervention de Julien
l'Apostat; vers le milieu du Ve siècle, elle
fut mise à feu et à sang par. les sauvages
soldats d'Attila. Chilpéric, roi des Bour-
guignons, s'en empara en 476, et l'éleva
au rang de première ville de son royaume ;
dans le VIIIe siècle, des Sarrasins venus
d'Espagne s'en rendirent maîtres et la pil-
lèrent. Charlemagne la ressuscita, pour
ainsi dire ; c'est par ses soins qu'une bi-
INTRODUCTION. 27
bliothèque fut établie dans l'île Barbe.
Quand les enfants de Lothaire divisèrent
l'empire, Lyon devint la capitale du
royaume de la Provence; en 879, elle passa
sous la domination de Bozon ; puis, en
966, elle fut donnée en dot par Lothaire II,
roi de France, à son gendre Conrad le Pa-
cifique, roi de la Bourgogne transjurane.
L'archevêque de Lyon Barchard, frère
de Rodolphe III, s'empara, à la mort de ce
prince, du pouvoir temporel de son siège
archiépiscopal ; et, pendant les deux siècles
qui suivirent cette transformation consti-
tutive , les Lyonnais furent en lutte avec
leurs souverains ecclésiastiques, desquels
ils réclamaient le droit de se constituer en
université, commune ou collège, le droit de
s'assembler et d'avoir un sceau. Philippe le
Bel tira parti de ces divisions intestines :
il avait placé dans le bourg de Saint-Just
28 INTRODUCTION.
un prévôt, qui avait mission d'envenimer
encore la querelle qui régnait entre le peuple
et l'archevêque. Excités par ce dernier, qui
sentait que le pouvoir allait lui être ravi,
les bourgeois se rallièrent autour de lui,
prirent le château de Saint-Just et expul-
sèrent le prévôt. Tout allait selon les désirs
de Philippe : il lui fallait un prétexte pour
attaquer Lyon, qu'il convoitait depuis long-
temps : cette prise d'armes de la part des
bourgeois en était un. Il dépêcha donc
contre la ville rebelle Louis le Hutin, son
fils aîné, qui s'en rendit maître, et « ce
fut ainsi que l'antique reine de la Gaule
romaine rentra dans l'unité gauloise, et que
la France prit possession de sa seconde ca-
pitale, le Paris du Midi. »
Le commerce et l'industrie de Lyon pri-
rent une extension considérable sous le
gouvernement des rois de France; un grand
INTRODUCTION. 29
nombre de familles italiennes, fuyant de-
vant les guerres civiles qui désolaient leur
patrie, apportèrent avec elles, dans son
enceinte, d'immenses richesses et d'utiles
procédés de fabrication. Lyon avait d'ail-
leurs de grands privilèges ; elle nommait
ses administrateurs et n'était frappée d'au-
cun impôt. Quoi de plus propre que cette
liberté municipale, dégagée de toute charge,
à faire prospérer le commerce d'une ville?
Aussi devint-elle, aux XIVe, XVe et XVIe siè-
cles, une des cités les plus florissantes de
France : elle se signalait par la supériorité
de ses fabriques de drap d'or, d'argent et de
soie, de ses imprimeries, de sa corderie, de
sa tannerie et de sa chapellerie.
Lyon avait cependant, au milieu du
XIV e siècle, cruellement souffert des ra-
vages des tard-venus, qui s'étaient jetés
sur son territoire affamés de butin. Fran-
30 INTRODUCTION.
çois Ier, pour la préserver de nouvelles in-
vasions, la ceignit ensuite de murs et de
bastions redoutables, qui ne disparurent
qu'en 1793. Les guerres de religion et la
Saint-Barthélémy, au XVI e siècle, la déso-
lèrent, sans nuire néanmoins à sa prospé-
rité commerciale. En 1528, un ambassadeur
vénitien écrivit ce qui suit à sa république :
« La plupart des habitants (de Lyon ) sont
des étrangers, surtout des Italiens, à cause
des foires qu'on y tient, du commerce et
des échanges qu'on y fait. Le plus grand
nombre des marchands est de Florence et
de Gênes. Il y a quatre foires par an, et la
quantité d'argent qu'on y échange est im-
mense. Lyon est le fondement du commerce
italien, et en grande partie du commerce
espagnol et flamand. Je parle des échanges
de l'argent : c'est là la partie du commerce
qui donne les plus grands avantages. »
INTRODUCTION. 31
Et quelques années plus tard, en 1575,
un autre ambassadeur vénitien écrivait :
" Lyon, par son ancienneté, sa grandeur, sa
position, son commerce, est non-seulement
une des principales villes de France, mais
des plus célèbres de l'Europe. Elle est placée
moitié en plaine, moitié sur une éminence,
presque sur les confins de l'Italie et de la
France, et en communication avec l'Alle-
magne par la Suisse ; elle est ainsi l'entrepôt
des trois pays les plus peuplés et les plus
riches, je ne dirai pas de l'Europe, mais du
monde. La Saône et le Rhône, qui la tra-
versent et s'y joignent, lui apportent les
marchandises de l'Angleterre, de la Flandre,
de l'Allemagne et de la Suisse, qui de là
sont transportées à dos de mulet en Savoie ;
ou bien par le Rhône elles vont jusqu'à la
nier, et sont distribuées en Provence, en
Languedoc et même dans toute la partie
32 INTRODUCTION.
orientale de l'Espagne, et c'est un dicton
populaire en France, que Lyon soutient la
couronne par les impôts, et Paris par les
dons gratuits. »
Lyon, sous le règne de Louis XIV, re-
vêtit une forme architecturale toute nou-
velle ; elle s'enrichit de beaux édifices et de
larges quais. Il serait superflu de dire que
son commerce allait toujours croissant;
quant à son industrie principale, elle sem-
blait attendre de l'avenir un perfectionne-
ment tout à la fois mécanique et moral.
Le cri puissant de l'inventeur, le Fiat
lux si ardemment attendu, devait jaillir
de la bouche d'un homme obscur, d'un
homme sorti des rangs les plus infimes de
la société..N'est-ce pas souvent d'en bas,
du reste, que la Providence, dans ses vues
profondes, tire ses vases d'élection?
JACQUARD
CHAPITRE I
Naissance de 'Jacquard, — Sa famille.
Le 17 juillet de l'an 1752, au sixième étage
d'une maison située dans le quartier le plus
populeux de la ville de Lyon, un pauvre réduit
d'ordinaire calme et austère affectait un air de
fête si bruyant, que tous les hôtes des man-
sardes voisines accoururent sur le palier com-
34 JACQUARD.
mun, se regardant tout étonnés et s'adressant
de pressantes questions.
ce Que se passe-t-il donc d'extraordinaire
chez le père Jacquard? disaient les uns.
— Aurait-il trouvé le moyen de vivre en tra-
vaillant? » disaient les autres avec un sourire
ironique.
Jacquard parut sur le seuil de la porte, at-
tiré par ce flux de paroles qui se fondaient,
sans souci d'harmonie, dans un concert des
plus discordants.
Il tenait dans ses bras un enfant, ou plutôt
une apparence d'enfant, tant le nouveau-né
était grêle et chétif; la figure du père, toute
rayonnante, attestait la touchante vérité ren-
fermée dans ce vers d'un poëte moderne : un
enfant,
C'est un rayon d'amour réchauffant le vieillard.
S'il eût été donné à Jacquard de soulever un
coin du voile qui lui cachait l'avenir, il eût pu
JACQUARD. 35
répondre victorieusement à cette question : —
Aurait-il trouvé le moyen de vivre en travail-
lant?
Oui ! se serait-il écrié tout glorieux en mon-
trant le nouveau-né, sans tenir compte d'un
léger anachronisme, le moyen est trouvé : la
solution de cet important problème jaillira de
ce cerveau, aujourd'hui d'une mollesse stérile,
mais qui sera bientôt d'une consistance fé-
conde et créatrice.
Aussitôt que les ouvriers eurent aperçu Jac-
quard et son précieux fardeau, ils coupèrent
court à leurs demandes, et leur folle gaieté fit
place à un sentiment pénible. Pour expliquer
ce changement, il est nécessaire de remonter
plus haut. La femme de Jacquard, Antoinette
Rive, était liseuse de dessin. Lire un dessin,
c'est disposer les fils de chaîne d'une étoffe
dans l'ordre indiqué par le dessinateur, sur
une carte divisée par petites cases, de ma-
mière à élever tour à tour un certain nombre
de ces fils, au moyen de ficelles, pour compo-
36 JACQUARD.
ser et reproduire sur une étoffe un dessin sem-
blable à celui qui est dressé sur la carte. L'état
de liseuse de dessin, comme tout état de
femme, était alors, de même qu'aujourd'hui,
médiocrement rétribué.
Antoinette, malgré son assiduité et son ar-
deur, contribuait donc pour une part très-
mince aux dépenses du ménage; cependant elle
avait une si grande intelligence de l'économie
domestique, que l'argent, dans ses mains, ac-
quérait une double valeur, et, grâce à ses soins
infatigables,une sorte d'aisance régnait dans sa
mansarde. Mais depuis quelque temps la santé
de cette pauvre femme ne lui permettant plus
de travailler, ni même de s'occuper aussi acti-
vement de son modeste ménage, elle avait vu
les ressources diminuer rapidement, et gémis-
sait en secret de ce triste état de choses. Son
mari redoublait de courage, il est vrai, et,
pour procurer à sa femme les soins dont elle
allait avoir besoin, il s'imposait les plus dures
privations; mais l'ardeur même de son dévoue-
JACQUARD. 37
ment lui devint funeste. Le malheureux Jac-
quard, malgré le courage qui le soutenait,tra-
vaillant toujours sans réparer ses forces par
une nourriture suffisante, finit par se sentir
épuisé et incapable de résister longtemps aux
fatigues de son état. C'est dans ce moment, où
peut-être il allait se voir condamné à un repos
forcé, que le Ciel lui donnait un fils.
Il est facile de deviner maintenant pourquoi
s'étaient soudainement assombries les figures
des ouvriers rassemblés à la porte de Jacquard.
Ils avaient été témoins de sa misère, et redou-
taient pour lui ce surcroît de charge. L'honnête
ouvrier regardait, au contraire, la naissance
d'un enfant comme une nouvelle garantie de
bonheur. Il sentait bien qu'il faudrait désor-
mais multiplier ses bras*; mais il sentait aussi
que l'amour paternel doublerait son ardeur et
ses forces. Puis, ce qui le soutenait plus que
tout le reste, c'est qu'il avait dans la protec-
tion du Ciel une confiance toute chrétienne. Il
savait que Dieu n'abandonne jamais ceux qui
38 JACQUARD.
ont recours à lui dans leurs besoins, et que, s'il
est notre père commun à tous, il est plus par-
ticulièrement encore le père des pauvres, de
ceux qui portent le poids de la chaleur du jour.
Son espérance ne fut pas trompée. Après avoir
pris quelques précautions exigées par l'état de
faiblesse où il se trouvait réduit, le père Jac-
quard recouvra peu à peu ses forces. Avec la
santé revint le travail, qui rendit à cette pauvre
famille l'espèce d'aisance qu'elle avait connue
quelques mois auparavant. D'ailleurs Antoi-
nette fut bientôt elle-même capable de re-
prendre son travail de liseuse. Seulement il
fallut pour cela qu'elle se résignât à se séparer
de son enfant, auquel il lui devenait impos-
sible de donner les soins nécessaires.
CHAPITRE II
Jacquard à Couson. — Sa jeunesse.— Jeunesse
de Vaucanson.
A huit kilomètres de Lyon, sur la rive gau-
che de la Saône, s'élève le petit village de
Couson. C'est là qu'était né Jacquard, d'une
famille de pauvres cultivateurs ; c'est là qu'il
cherchera ou plutôt qu'il trouvera une nour-
rice , car il ne doute pas du succès de sa dé-
marche. Il part donc, après avoir calmé la
douleur d'Antoinette, en lui confiant son pro-
jet : la bonne mère essuie ses larmes, et, dans
sa joie naïve où la foi rayonne, elle remercie
le Ciel de permettre que ce pauvre enfant
reste à portée des caresses de ses parents.
40 JACQUARD.
Jacquard eut bientôt franchi la distance qui
le séparait de Couson. La première personne
qu'il remarqua à son entrée dans le village, ce
fut une de ses cousines occupée, sur le seuil de
sa porte , à allaiter un nouveau-né. La nour-
rice était trouvée : comme la pauvre femme
n'était pas heureuse, on convint amicalement
d'une allocation mensuelle proportionnée aux
soins que cette charge réclamait et aux faibles
ressources de l'ouvrier.
Antoinette avait pris courageusement son
parti. La cérémonie du baptême accomplie,
l'enfant fut transporté à Couson et remis entre
les mains de sa mère adoptive.
Il grandit vite, et aussitôt qu'il put mettre
en oeuvre ses deux bras, il les employa utile-
ment. Son père, qui le destinait à suivre sa
carrière, ne lui fit donner aucune instruction ;
JACQUARD. 41
mais lejeune Jacquard, en traîné par cette vague
curiosité qui sollicite toujours l'adolescence,
apprit, pour ainsi dire, de lui-même à lire et
à écrire. Il montra, dès l'âge de huit ans, un
goût très-prononcé pour la mécanique. Les
heures que les autres enfants passaient à jouer,
il les employait à faire des machines propres
à différents usages : il construisit de petites
maisons en bois, des tours, des églises, de pe-
tits meubles, et ces divers ouvrages étaient de
petits chefs-d'oeuvre remarquables par l'exac-
titude des proportions.
Parvenu à sa douzième année, Jacquard fut
placé par son père dans un atelier de relieur
de livres; mais bientôt, se sentant dépaysé, il
passa.de cet atelier dans celui d'un des prin-
cipaux fondeurs de Lyon. Il fit preuve d'habi-
leté dans cette branche d'industrie ; et, suivant
toujours sa propension pour la mécanique, il
fabriqua plusieurs outils à l'usage des coute-
liers avec un égal succès.
Il serait curieux de comparer à la vie de Jac-
42 JACQUARD.
quard la vie de Vaucanson,cet autre inventeur
dont les travaux, on le prétend du moins, fu-
rent habilement utilisés par l'homme dont nous
écrivons l'histoire, et facilitèrent ses décou-
vertes. Vaucanson naquit à Grenoble, le 24 fé-
vrier 1709. " Bien jeune encore, dit M. de Pon-
técoulant,le génie de la mécanique se développa
chez lui. On raconte que, souvent laissé seul
par sa mère chez une vieille dame dont le salon
était orné d'une pendule, il ne cessa d'en exa-
miner la construction que lorsqu'il supposa
avoir découvert les principes de son mouvement;
et, quoique muni de fort mauvais instruments,
il exécuta dès lors avec du bois une horloge qui
marquait les heures assez exactement. Le grand
plaisir des enfants de cette époque était la con-
struction de petites chapelles; le jeune Vau-
canson construisit pour ses petits camarades
des anges qui remuaient leurs ailes, et des
prêtres qui faisaient quelques mouvements de
tête et de bras. Bientôt il vint à Paris pour se
livrer à l'étude des sciences exactes. En exami-
JACQUARD. 43
nant la statue des Lutteurs, il conçut l'idée de
son automate, qui, par la seule combinaison des
pièces,introduisait réellement du vent dans son
instrument, que le mouvement de ses doigts
modifiait avec justesse. Il présenta, en 1738 ,
cette pièce curieuse à l'Académie des sciences.
Il fit suivre cette pièce mécanique d'une seconde
machine qui jouait une vingtaine d'airs avec le
tambourin et le galoubet. Qui n'a pas entendu
parler de ces deux canards qui barbotaient
dans l'eau, mangeaient le grain qu'on leur je-
tait et le digéraient? Il construisit également,
pour la représentation de Cléopâtre, tragédie
de Marmontel, un aspic qui s'élançait sur le
bras de l'actrice.Il devint associé de l'Académie
royale des sciences. Mais, de tous ses travaux,
les plus utiles et les plus précieux pour l'État
sont les machines inventées par lui, en Lan-
guedoc, pour le dévidage de la soie; il perfec-
tionna le métier à organsiner. Une discussion
s'étant élevée dans le sein du conseil sur l'in-
telligence peu commune dont devait être doué
44 JACQUARD.
un ouvrier en soie pour nuancer les tissus,
Vaucanson, pour la faire cesser, construisit
une machine avec laquelle un âne exécutait une
étoffe fort riche ornée de fleurs. Il imagina les
instruments nécessaires à l'exécution régulière
et uniforme des différentes parties des ma-
chines , et donna le mouvement à son moulin
à organsiner par une chaîne sans fin. Neperdez
point de temps, criait-il toujours aux ouvriers,
je ne vivrai peut-être pas assez pour expliquer
mon idée. Il mourut le 21 novembre 1782, âgé
de soixante et onze ans. Par testament, Vaucan-
son avait donné son cabinet à la reine, qui
voulut en gratifier l'Académie des sciences;
mais les intendants du commerce adressèrent
plusieurs réclamations pour obtenir les ma-
chines relatives aux manufactures. Par suite
des discussions qui s'élevèrent sur ces diverses
réclamations, la collection fut dispersée et
perdue pour la France. Le Flûteur, le Joueur
de galoubet et autres pièces mécaniques ont
passé en Allemagne.
JACQUARD. 45
Comme nous venons de le voir, la même
précocité se fit remarquer chez ces deux
hommes, et il n'est pas impossible que le
génie de l'un ait, comme une étincelle, excité
le génie de l'autre.
CHAPITRE III
Mariage de Jacquard. — Siège de Lyon.
Sa mère étant morte, Jacquard revint au-
près de son père, dont il embrassa provisoire-
ment la profession ; mais il devait bientôt être
tout à fait orphelin. Quand il se vit seul ou
presque seul, privé des douces joies de la fa-
mille, il se jeta avec ardeur dans les chances
de l'industrie. Il employa une partie de la suc-
cession très-modique qu'il avait recueillie, à
monter un atelier d'étoffes façonnées; mais
sou génie ne se prêtait point à diriger un éta-
blissement semblable, il fut obligé de vendre
ses métiers pour payer ses dettes.
JACQUARD. 47
Quelque temps après, il épousa la fille d'un
armurier nommé Boichon ; il avait suivi ses
inclinations sans s'inquiéter des nouvelles
charges qu'il allait s'imposer en épousant une
femme sans dot. Jacquard était doué d'un ca-
ractère si doux et si peu intéressé, que, mal-
gré des désagréments que lui fit éprouver la
famille de sa femme, son attachement pour
celle-ci n'en fut point diminué. Jamais un
seul reproche ne sortit de sa bouche au sujet
des désagréments dont nous venons de parler :
il est vrai que celle qu'il avait épousée était un
véritable modèle de douceur, de patience et
d'activité.Un fils fut le seul fruit de cette union,
qui ne devait être troublée que par la mort.
Jacquard était aussi dénué d'ambition que
de fortune ; aucune voie ne s'ouvrait devant
lui, et il ne songeait pas à s'en frayer : il n'a-
vait aucun souci de l'avenir. En revanche, il
rêvait : il rêvait inventions et perfectionne-
ments des métiers pour le tissage des étoffes
façonnées, la coutellerie et l'art typographi-
48 JACQUARD.
que ; mais, comme toutes les spéculations théo-
riques ne sont de quelque rapport que lors-
qu'elles se sont transformées en spéculations
industrielles fondées sur d'énormes capitaux,
Jacquard courait le risque d'être bientôt har-
celé par la faim. Il fut réduite se mettre au ser-
vice d'un chaufournier de la Bresse ; sa femme
resta à Lyon pour faire valoir une fabrique de
chapeaux de paille qu'elle avait établie, et
qu'elle soutenait avec son zèle pour tout crédit.
A partir de ce moment les biographes ont
perdu la trace de Jacquard; ils ne la retrouvent
que lorsque cet homme, s'étant dépouillé des
langes de l'obscurité, mit en relief son invention
capitale : sa modestie, sa timidité naturelle, sa
défiance de ses lumières ont enveloppé de ténè-
bres cette phase de sa vie, pendant laquelle
s'opéra en lui le travail de l'invention. On sait
seulement qu'il fit une étude particulière du
métier à samples, et qu'il avait, bien avant
1790, conçu l'idée de la suppression du tir des
lacs ; c'est ce que démontre l'exposé de la de-
JACQUARD. 49
mande du brevet d'invention qui lui fut ac-
cordé le 23 décembre 1801, et dont nous par-
lerons plus loin.
Avant d'expliquer et de commenter l'oeu-
vre de Jacquard, il n'est pas inutile de racon-
ter les événements politiques auxquels il se
trouva mêlé, et qui contribuèrent sans doute
à retarder la réalisation de ses laborieuses et
utiles spéculations.
En 1793, lorsque la France subissait le ré-
gime de la Terreur, on vit la population de Lyon
se soulever, et protester les armes à la main
contre l'intronisation de l'échafaud, sur le-
quel venait de rouler la tète de l'infortuné
Louis XVI. Jacquard, qui était alors occupé ,
dans le Bugey, à l'exploitation d'une carrière
de plâtre, épousa la vertueuse indignation de
sa ville natale, et, quittant ses travaux, vint
joindre ses bras aux bras de ses concitoyens.
Instruit de l'exaltation des esprits, dit
M. Beaulieu, et du refus que faisaient les Lyon-
nais de reconnaître certains décrets de la con-
3
50 JACQUARD.
vention onéreux pour leur fortune et leur li-
berté, les représentants du peuple près l'armée
des Alpes essaient de recourir aux voies de
conciliation. Un Lyonnais, le général Charles
Sériziat, vient de leur part apporter des paroles
de paix à ses compatriotes ; mais elles ne sont
pas entendues. Accusés tous les jours à la barre
de la Convention, les habitants de Lyon s'exas-
pèrent de plus en plus, " Ne sommes-nous pas
toujours les mêmes hommes, du 29 mai? s'é-
criaient-ils ; on nous croit donc abattus, parce
que nous nous apaisons : ne cédons-nous que
pour qu'on nous écrase? Lyon connaît la sou-
mission, mais non le joug; l'oppression veut
encore peser sur nous : eh bien ! nous loi résis-
terons , ou nous périrons tous ; nous voulons
être libres, et nous le serons. »
Comptant sur l'appui et les secours que les
députations envoyées de plusieurs départe-
ments leur assurent, les Lyonnais jurent de
s'ensevelir sous les ruines de leur cité plutôt
que de céder. Mais ils laissent passer, sans le