Jeanne d

Jeanne d'Arc, ou la France sauvée, poème en 12 chants, par Pierre Dumesnil

-

Français
343 pages

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Cordier (Paris). 1818. In-8° , VIII-333 p..
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Publié le 01 janvier 1818
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Langue Français
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JEANNE D'ARC,
"s"
ou
LÀ PRANCE SAUVÉE,
DE L'IMPRIMERIE DE CORDIER.
JEANNE D'ARC,
OXJ
LA FRANCE SAUTÉE,
POEME EN DOUZE CHANTS,
PAR PIERRE DUMESNIL.
X ii.Jtlxû j
CHEZ CORDIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE , rue et maison
des Mathurins Saint-Jacques ; n.o 10.
18x8.
QÂDW CJLÔL
9
VOTRE MAJESTÉ a daigné me -permette de
faire paroîïre ce Poème sous ses augustes aus-
pices•, et de lui en offrir la dédicace. Une grâce
si précieuse m'a pénétré de la plus 'vive recon-
naissance} elle a comblé tous mes voeux. Je
reconriois, SIRH, que je la dois bien moins f
(ij)
sans doute, au mérite de mon ouvrage, qu'à la
beauté de mon sujet, éminemment glorieux pour
la France. L'héroïne a intercédé auprès de
vous en faveur du ^poète, et YOTRE MAJESTÉ a
voulu accueillir avec honneur cette vierge il-
lustre, suscitée par Dieu pour relever la France
abattue et près d'expirer sous les coups de ses
ennemis. Le Très-Haut a de nos jours signalé
sa puissance comme à cette époque mémorable
de notre histoire; et si son intervention a été
moins évidente pour le vulgaire dans les grands
événemens qui ont fait remonter VOTRE MAJESTÉ
sur le trône de ses ancêtres, tous les bons es-
prits y ont reconnu cette intervention divine,
-aussi bien que dans les merveilles qu'elle a
fait autrefois exécuter par mon héroïne. Cette
admirable guerrière a sauvé la France par la
force de son bras et la grandeur de son cou-
rage : VOTRE MAJESTÉ l'a également sauvée par
l'ascendanp de soir nom respecté de toutes les
natipiis, de sa haute sagesse, surtout de ses
royales vertus. Fous vous êtes interposé entre
la France et l'Europe irritée contre elle : à votre
voixj les peuples ligués ont laissé tonifier leurs
armes s ef la France, rècpiicilièe par vous avec
(iij)
les autres nations et avec elle-même, s'estféli-
citée de devoir son salut au Monarque qu'elle
chérit à tant de titres. Après l'avoir ainsi déli-
vrée des périls qui la menaçoient, vous assu-
rez chaque jour son bonheur par des bienfaits
nouveaux. Les accens de la reconnaissance pu-
blique s'élèvent de toutes parts vers votre trône.
Je me trouve heureux de pouvoir en ce moment
unir mafoible voix à ces concerts de louanges,
et je supplie VOTRE MAJESTÉ d'agréer l'hom-
mage de la profonde vénération avec laquelle
je suis,
SIRE,
De VOTRE MAJESTÉ ,
Le Irès-numile, très-obéissant et
très-fidèle serviteur et sujet,
PIERRE DUMESNIL.
(V)
PRÉFACE.
J 'AVOIS cru d'abord aveuglément, d'après la dé-
cision formelle de notre sage et judicieux Boi-
leau, que le merveilleux tiré de la religion chré-
tienne ne pouvoit entrer avec succès dans la
composition d'un poëme épique. La lecture de
Milton et de Klopstock a changé depuis mes
idées à ce sujet; et je me suis convaincu que ce
genre de merveilleux peut donner à un poëme
plus d'élévation et d'intérêt que l'intervention
des divinités du paganisme. JNTe présente-t-il pas,
en effet, de bien plus grandes images, des ta-
bleaux plus imposans que les anciennes fictions
de la Grèce? Le ciel et l'enfer, tels que la foi
nous les dépeint, n'offrent-ils pas un spectacle
infiniment plus majestueux ou plus terrible que
le ciel et l'enfer des païens ? Quelle comparaison
pourroit-on établir entre l'immense majesté du
vrai Dieu et la fausse grandeur du Jupiter de la
mythologie ? Il suffit donc à la poésie, pour cm-
(*7)
plojrer heureusement ce merveilleux sacré, de le
mettre en oeuvre avec gravité, avec sagesse, et de
s'écarter soigneusement, dans ses conceptions,
du bizarre que Milton n'a pas su toujours éviter,
et qu'il a pris quelquefois pour le sublime.
Dans cette conviction, j'ai osé entreprendre un
ouvrage où il n'entre point d'autre merveilleux
que celui qui est tiré de notre auguste religion.
J'ai mis le plus grand soin à ne pas m'éloigner,
dans mes fictions, des vérités de la foi. Il n'y a
qu'un point où je me suis vu contraint de m'en
écarter un peu : mais j'espère qu'il ne me sera
pas difficile de faire excuser cette licence. La foi
nous enseigne que les anges et les démons sont
de purs esprits. Il ne m'étoit pas possible de met-
tre en action des êtres purement spirituels, parce
qu'ils n'auroient présenté à l'esprit humain au-
cune image. J'ai donc été forcé de leur supposer
un corps subtil et aérien, pour les rendre sensibles
à l'imagination. Je crois ne pas avoir besoin de
me justifier plus longuement sur cet article. Cette
liberté que j'ai prise étoit indispensablement né-
cessaire : sans elle, il faudrait que la poésie re-
nonçât pour jamais à mettre en action les anges
et les démons ; tous les poëtes qui ont employé
{ ™j )
ce genre de merveilleux, ne se soûl fait aucun
scrupule de la prendre; et d'ailleurs nous voyons
dans l'Ecriture que Dieu lui-même, lorsqu'il a-
daigné faire connoître ses volontés aux hommes
par le ministère des anges, leur a fait revêtir une
forme humaine, pour les rendre visibles à ceux
auxquels il les envoyoit.
Le sujet du poëme que j'offre aujourd'hui au
public, m'a paru le plus heureux de tous ceux
que notre histoire peut présenter, parce que le
merveilleux même y est historique. Ce sujet estj
d'ailleurs, éminemment national. Aucune époque
de nos annales ne déploie à nos yeux des événe»
mens plus intéressans pour tout bon Français ,
que celle où la France, près de succomber sous
les coups réunis des Anglais et du duc de Bour-
gogne, fut tout à coup sauvée par une jeune fille
simple, élevée au milieu des champs et de la
pauvreté, sans éducation, sans instruction, mais
qui, du moment où elle fut placée à la tête des
troupes de Charles VII, fit aussitôt admirer en
elle un courage et des lalens que l'habitude du
métier de la guerre et une longue expérience au-
roient à peine pu donner aux plus fameux capi-
taines.
( viïj )
Je n'entrerai ici dans aucune explication sur
la manière dont j'aj. traité ce sujet. Mon ouvrage
est soumis au public; c'est à lui qu'il appartient
de le juger. J'espère que la publication de ce
poëme, en me faisant connoître l'opinion des
amis des lettres sur son ensemble et ses détails,
me mettra à même de corriger, du moins en par-
tie, les fautes qui doivent nécessairement m'êlre
échappées dans un ouvrage de si longue haleine,
quoique je l'aie composé et revu ensuite avec tout?
le soin dont je suis capable.
JEANNE D'ARC,.
ou
LA FRANCE SAUVÉE
CHAHT PREMIER.
eî E cliante les exploits de la sainte guerrière
Qui, du farouche Anglais domptant l'audace altière,
Du Bourguignon rebelle abaissant la fierté ,
Sut arracher la France à leur joug délesté»
En vain l'enfer contre elle arma toute sa rage !
Par Dieu même affermi, son céleste courage
Délivra les remparts d'Orléans plein d'effroi,
El fit dans Reims so\imis sacrer son jeune Roi.
O toi que du Très-Haut l'auguste providence
A choisi pour veiller sur* le sort de la France,
Grand Archange, du sein de l'éternel séjour
Viens inspirer mes chants ; viens m'aider en ce jour
De l'ointe du Seigneur à célébrer l'otivrage :
Devant mes foibles yeux entr'ouvre le nuage
Où le nigîlre du ciel aux regards des humains
Cache la niajeslé de ses profonds desseins ;
Et d'un ardent rayon de la célesle flamme
Daigne échauffer ma lyre et pénétrer mon âme.
Charles. roi sans étals, malheureux héritier
D'un empire aux Anglais asservi presque entier,
2, JEAKHE D'ÀRC*
Magnanime; mais foible et sans expérience.
Loin de pouvoir sauver el conquérir la France 5
A peine en conservoit quelques lambeaux sanglans
Echappés aux fureurs de ses cruels tyrans.
Tandis que dans sa cour, au sein de la mollesse 5
Des flatteurs corrompus endormoient sa jeunesse:
Du prince (1) bourguignon puissamment assisté ,
Bedford, qui savoit joindre au courage indompté
Tous les talens divers d'un politique habile,
De ses prospérités suivoit le cours facile.
De Crevant, de Yerneuil, témoins de ses succès ,
Les champs fumoient encor du pur sang des Français :
El de tant de revers la fatale constance
Avoit enfin lassé leur fidèle vaillance.
A Reims, que les vainqueurs lenoienl sous leur pouvoir.
Le prince malheureux n'avoit pu recevoir
La céleste onction dont l'huile salutaire
Imprime au front des rois un sacré caractère ;
Sans cet auguste sceau de la Divinité,
Son pouvoir, tout humain (2). étoit moins respecté ;
Ses sujets belliqueux faisoient voir moins de zèle
A suivre ses drapeaux et venger sa querelle.
Pour combler tant de maux, des courtisans trompeuis
Eloignoient de leur roi ses plus grands défenseurs,
Dont leur crédit jaloux craignoit la renommée ;
Et Charles, fugitif, sans appui, sans armée,
Pans un coin de la France à son pouvoir soumis
Languissoit resserré par ses fiers ennemis.
(1) Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne.
(2) Tout pouvoir vient de Dieu, et particulièiementle pouvoir des rois,
ainsi i expression que j'emploie en cet endroit n'-est pas exacte : mais je
suis obligé de parler selon l'opinion commune du siècle où l'action de
mon poème s'est passée. Jusqu'au sacre de Cliarles VII, Jeanne d'Arc
elle-même a'a jamais appelé ce prince eue Gentil Dauphin-
CHÀST PREïlIEÏU
Autour de lui déjà toutes les places fortes
Aux Anglais triomphans avoient ouvert leurs portes ;
El, sans doute, bientôt ce prince infortuné,
Aux fers de son vassal esclave destiné,
Alloit voir d'Albion les cohortes cruelles
Inonder tout à coup ses provinces fidèles.
Orléans, défendu par ses superbes tours ,
De ce torrent fougueux arrêloit seul le cours.
Déjà depuis sept mois cette ville, enfermée
Dans l'enceinte du camp d'une nombreuse armée.
Bravoit des assiégeans l'inutile fureur :
Mais, malgré ses efforts, un fléau destructeur,
Du joug de l'étranger menaçoil son couiage ;
La famine en ses murs exerçoit son ravage ;
Et Rouvray, que du roi les guerriers malheureux
Naguère avoient jonché de leurs corps généreux,
Lui devoit désormais ravir toute espérance
De pouvoir prolonger sa noble résistance.
L'Archange bienfaisant que Dieu daigna charger
De veiller sur la France et de la protéger,
Eliel, immobile au milieu d'une nue
Sur les ailes des vents dans les airs soutenue ,
Abandonnant son âme à de tendres douleurs,
De l'empire des lys déploroil les malheurs.
Son bras, sans le secours de la bonté divine,
N'en pouvoit plus long-temps retarder la ruine :
Pour sauver cet état si cher à son amour,
Il résout de monter vers l'éternel séjour,
Et d'aller, par ses pleurs, par sa voix gémissante,
Invoquer du Très-Haut la clémence puissante.
Tout à coup, dans l'espace ouvrant ses ailes d'or,
Plus rapide que l'aigle, il a pris son essor :
Et tandis que de l'air il franchit l'étendue,
Emporté par son vol ? il fixe encor sa vue
4 JEAKKE D'ARC.
Sur la France commise à ses soins bienfaisans.
Mais bientôt elle échappe à ses regards perçans ;
Les mers, les conlinens confondent leur surface |
Et le globe habité par la mortelle race
Ne paroît à ses yeux , fixés du haut des airs,
Qu'un vil monceau de fange où fourmillent des vers.
D'un vol impétueux poursuivant sa carrière,
Il s'élève au-dessus de l'astre de lumière,
De ce bas univers admirable flambeau ;
Et soudain devant lui s'ouvre un monde nouveau.
Là, dans l'immensité, de toutes parts semée,
Luit de soleils sans nombre une foule enflammée.
Ils n'ont jamais connu de matin ni de soir ;
Et jamais , autour d'eux ouvrant son voile noirf
La nuit n'ose obscurcir leur splendeur éternelle.
De l'empire des lys le protecteur fidèle
S'élève au milieu d'eux, rayonnant de beauté ;
Et l'éclat dont il brille égale leur clarté.
Un vêtement tissu d'une lumière pure
Couvre son corps subtil ; sa noble chevelure
Est pareille aux rayons qui de l'astre du jour
Aux bords de l'Orient annoncent le retour;
Des célestes soleils les flammes immortelles
Semblent embraser l'or de ses brillantes ailes ;
El partout des torrens d'une vive splendeur
Jaillissent de son front, que le Dieu créateur
A formé d'un rayon de sa gloire adorable :
Mais une pitié tendre, une douleur aimable f
A travers cet éclat respirent dans ses yeux.
Tel alors Eliel s'élevoit vers les cieux.
Bientôt à ses regards, pleins d'une sainte joie t
De l'éternelle paix le séjour se déploie.
Mille fois plus brillant que les soleils nombreux
Qui roulent au-dessous leurs globes lumineux.
CHAKT PRE ail EIU
D'un vol précipité l'Ange éperdu s'élance.
Déjà du roi des cieux il ressent la présence;
Et par ses vifs transports déjà l'amour divin
D'un mouvement plus prompt fait palpiter son sein»
Il approche, il arrive, et dans l'augusle enceinte
Il entre, plein d'amour, de respect et de crainte.
Dans le centre du ciel, tel qu'un mont radieux t
S'élève du Très-Haut le trône glorieux.
Les soleils, éclipsés par sa vive lumière,
Près de lui paroîlroient tine obscure poussière.
Quoique de toutes parts des nuages profonds
Environnent ce trône et voilent ses rayons ;
Cependant, à travers leur ombre solennelle.
Un immense océan de splendeur éternelle
Se répand alentour dans l'augusle palais.
Si Dieu se dépouilloit de ces voiles épais,
Aussitôt, consumés du feu de sa présence,
Tous les êtres divers que créa sa puissance
Fuiroienl dans le néant devant sa majesté.
Autour du trône, assis sur des flots de clarté,
Les anges et les saints , remplis des chastes flammes
Que l'ineffable amour fait brûler dans leurs âmes {
Toujours du Dieu vivant célèbrent les grandeurs.
Des célestes esprits les innombrables choeurs
Mêlent aux doux accens des louanges divines
Le son des harpes d'or ; et les sphères voisines,
Qui sans cesse, en roulant sur leur axe de feux f
Font au loin retentir un bruit mélodieux,
Semblent accompagner ces concerts de louanges.
Ainsi chantoient alors les élus et les anges.
« Saint, trois fois saint le Dieu qui créa l'univers !
Chantons , louons ce Dieu par nos^pieux concerts.
Seul dans l'immensité, se contempiint lui-même,
Il reposoit, heureux de sa grandeur suprême J
6 JEAEKE Disc,
11 parle ; du néant fécondé par s'a voix
Tous les mondes pressés s'élancent à la fois.
Les mondes passeront : leur auteur adorable
Remplit l'éternité de son êtie immuable.
« Nous n'étions pas. grand Dieu : tu veux ; et nous vivons
Pour t'aimer à jamais, pour jouir de tes dons.
Le Seigneur de ses dons nous comble sans mesure :
Pour rapprocher de lui notre foible nature,
Il daigne jusqu'à nous abaisser sa grandeur.
Saint, trois fois saint le Dieu qui fait notre bonheur ! s:
Au milieu de ces chanls, Eliel en silence
Près du trône éternel avec respect s'avance,
Tombe à genoux, s'incline, et, plein de ses douleurs ,
S'apprête de son peuple à pleurer les malheurs
Que du Dieu de bonté le bras seul peut suspendre.
Les innombrables choeurs se taisent pour l'entendre 5
Et tous les rois français, qui, d'éclat revêtus,
Jouissent dans le ciel du prix de leurs vertus,
Inquiets, à l'aspect de sa vive tristesse.
Sur le sort d'un état si cher à leur tendresse 5
Brûlent d'apprendre enfin quel sujet important
Le conduit en ce jour vers le trône éclatant,
Eliel par ces mots en faveur de la France,
Du monarque des cieux implore la clémence.
c< O Dieu, dont la bonté , sans s'épuiser jamais,
Remplit tout Puni-vers de ses nombreux bienfaits 5
Dieu de miséricorde autant que de justice.
Prêtez à ma prière une oreille propice,
Et d'un regard de paix daignez me rassurer ;
Prosterné devant vous, je viens vous implorer
En faveur de l'état qu'aux soins de ma tendresse
Confia dès long-tempp^yotre auguste sagesse.
La France est malheui'-euse ; et mon foible secours
En Tain de ses malheurs veut arrêter le cours :
CHANT PREMIER. ;
Vous seul, maître absolu du ciel el de la terre,
Vous pouvez mettre un terme à sa longue misère.
Vous le savez , Seigneur ; l'Anglais de toutes parts
Voit dans les champs français flotter ses étendards.
De ce vaste royaume à peine un triste reste
N'a point de ces tyrans subi le joug funeste t
Mais l'orage s'spproche, et va fondre sur lui.
Orléans, de son roi noble el dernier appui,
Autour de ses remparts arrêtant la tempête,
Aux éclats de la foudre oppose encor sa tête :
S'il tombe, c'en est fait ; à l'insulaire altier
L'empire de Clovis est soumis tout entier.
O Dieu, souffririez-vous qu'une conquête aisée
Fît peser à jamais sur la France écrasée ,
De ses anciens vassaux le pouvoir oppresseur?
Ce n'est point aux efforts d'une ardente valeur
Que de leurs longs succès ils doivent l'avantage.
Ce peuple, j'en conviens, brille par son courage :
Mais quel peuple guerrier sur mes Français chéris
Jamais de la valeur put remporter le prix?
Si la rébellion de leurs coupables princes
Sans défense aux Anglais n'eût livré leurs provinces ;
De toutes parts vaincus , fuyant sur leurs vaisseaux,
Les guerriers d'Albion auroient, au sein des eaux,
Reporté dès long-temps aux bords de la Tamise
La honte et la douleur d'une vaine entreprise.
Le crime prépara leurs faciles succès $
Le crime encor les suit. Quand de braves Français
D'une cité guerrière ont su par leur vaillance
Prolonger quelque temps la fidèle défense ,
S'il faut se rendre enfin , ils tombent immolés r
Malgré les pactes saints par l'Anglais violés (i).
(s) Lorsque Melun se rendit en i420; la capitulation fut ains. violée.
8 JEAHKE D'ARC.
Ces oppresseurs , flétris d'une tache si noire,
Pourroienl-ils consommer leur perfide victoire?
L'enfer, que par sa foi, sa ferme piété,
La France de tout temps a contre elle irrité 5
Du spectacle flatteur de sa chute soudaine
Repaîtroit-il bientôt son implacable haine ?
Souffririez-vous, Seigneur, que celte nation
Qui déjà du flambeau de la religion
Suivoit avec respect l'éclatante lumière,
Quand , servant de faux dieux, l'Europe presque entière.
Pour s'égarer encor dans la nuit de l'erreur,
De ce flambeau divin dédaignoil la splendeur.
J}\i rang des nations tout à coup descendue ,
Dans un peuple vainqueur s'engloutît confondue ?
Rappelez-vous, ô Dieu, les bienfaits éclatans
Que sur elle vos mains versèrent en tout temps.
Dans la France, par vous puissante el fortunée,
L'Eglise avec plaisir voyoit sa fille aînée ;
Et les peuples voisins, de sa gloire envieux,
Admiroienl la grandeur de "vos dons précieux.
Au nom de ces bienfaits qui me combloient de joie ,
Ne livrez pas, Seigneur, une si belle proie
A l'Anglais si souvent par sa valeur dompté.
Dans un péril égal votre auguste bonté
La pi'éserva jadis du joug de l'esclavage.
Les cruels Sarrasins, avides de pillage,
Dans ses champs dévastés portoient au loin l'horreur:
Martel, armé par vous , s'oppose à leur fureur;
Et comme un tourbillon de poudre ou de fumée,
Je vois s'évanouir leur innombrable armée.
Ah ! si d'un tel péril vous la files sortir,
A sa perte en ce jour pourriez-vous consentir ?
De ses crimes divers la fatale imprudence
Atiroit-elle à ce point lassé -sotre clémence?
CIIAKT PREMIER.
O Dieu, je le confesse en pleurant devant vous,
La France a mérité votre austère courroux :
Mais -vos bontés, Seigneur, surpassent sa malice j
Laissez de voire bras désarmer la justice.
Vous avez châtié par d'assez longs tourmens
La rebelle fureur de ses égaremens :
Prenez enfin pitié du malheur qui l'accable ;
Daignez jeter sur elle un regard favorable.
Un seul de vos regards, faisant tomber ses fers,
En triomphes certains va changer ses revers ;
El les accens plaintifs qu'exhale sa tristesse ,
Auront bientôt fait place aux hymnes d'allégresse, x
C'est ainsi qu'Eliel, par un humble discours,
Du Seigneur pour son petiple invoqua le secours.
Epouvantés des maux qu'Albion en furie
Rassemble impunément sur leur triste patrie,
Les rois français, du ciel habitans fortunés ,
Le sein gros de soupirs, inquiets, consternés,
Attendent, dans l'effroi, qu'à l'Ange tulélaire
Dieu de ses volontés révèle le mystère.
Bientôt le voile épais dont le trône est couvert 5
Par de vastes éclairs est trois fois entr'ouvert;
Trois fois avec fracas la foudre solennelle
Retentit lentement dans l'enceinte éternelle :
Dieu va parler. Saisis d'une sainte terreur,
Tous les purs habitans du séjour du bonheur,
Devant lui prosternés , s'inclinent en silence ;
Et même , suspendant, au sein du vide immense,
De leurs prompts mouvemens le bruit harmonieux._.
Les mondes, par respecl, roulent silencieux.
Enfin du haut du trône une voix adorable
Proclame du Seigneur le décret favorable.
Quel prophète sacré, quel habitant du ciel
Exprinieroit jamais ce que dit l'Eternel ?
10 JEAKKE D'ARC.
Pour qu'il me soit permis d'en rappeler quelque ombre,
Secourable Eliel, à travers la nuit sombre
Qui couvre mon esprit de son obscurité,
"viens répandre un rayon de la sainte clarté;
Fais que je puisse au moins, dans mon foible langage,
Tracer de^ce discours une imparfaite image.
La voix dit : ce Eliel, apaise tes chagrins,
Et connois la grandeur de mes sages desseins.
Sous son roi précédent, qu'un funeste délire
Forçoit d'abandonner les rênes de l'empire,
La France, méprisant le suprême pouvoir,
Par d'aveugles excès a trahi son devoir.
La révolte, d'audace et d'orgueil enflammée,
Comme un feu dévorant, s'est partout allumée ;
El la guérie civile a, par d'affreux combats ,
De ces temps malheureux comblé les atlentats.
J'ai voulu, de ce peuple en punissant le crime,
Dissiper les erreurs dont il étoit victime.
Pour réunir enfin les esprits divisés,
Qu'agitoient en tous sens des partis opposés,
J'ai voulu, sous le poids d'un commun esclavage.
Des sombres factions courber l'ardente rage :
J'ai permis qu'appelés par un prince pervers ,
Les guerriers d'Albion, voguant au sein des mers ,
"De ce peuple , toujours l'objet de leur envie,
Vinssent soumettre au joug la vaillance asservie.
L'enfer lui-même, aveugle en ses affreux complots ,
L'enfer, qui, des Français pour redoubler les maux ,
Irrite des vainqueurs la cruauté sinistre ,
A mes desseins cachés a servi de ministre.
De ces fiers oppresseurs les excès odieux.
De la France rebelle ont dessillé les yeux :
Elle gémit enfin de ses fureurs coupables,
Et pousse %ers son Dieu des soupirs lamentables.
CHAKT TREaiEK. H
i
Les temps sont arrivés où mon secours divin
Va punir ses tyrans el changer son destin.
Afin qu'à l'univers le salut de la France
Fasse avec plus d'éclat connoître ma puissance.
Je ne destine point aux talens d'un héros
L'honneur d'exécuter ces illustres travaux :
C'est par le foible bras d'une jeune bergère
Que je veux terrasser l'orgueil de l'Angleterre.
Jeanne d'Arc est son nom ; près de ses humbles tours
Vaucouleurs la vit naître el voit couler ses jours :
Sélia de tout temps fut son ange fidèle.
Ses innocentes niceurs, sa piété, son zèle,
Son amour généreux pour le sang de ses rois,
Sur elle ont fait tomber mon adorable choix.
Hâte-toi de voler vers celte vierge pure ;
Dis-lui que de son Dieu la bonté sans mesure
Par elle d'Orléans veut finir le malheur,
Et faire aux murs de Reims sacrer son roi vainqueur.
Que, prête à consommer ces éclatans miracles,
Son immuable foi ne craigne point d'obstacles :
Ma main toute-puissante affermira ses pas
A travers les périls et l'horreur des combats.
A peine sur son front de l'huile consacrée
Charles aura reçu l'onction désirée ;
Aussitôl, sous ses lois ardente à se ranger.,
La France brisera le joug de l'étranger,
Vengera ses revers , de ses cités captives
Chassera des Anglais les troupes fugitives,
A la face des cieux, à son auguste roi
Jurera désormais une constante foi.,
Et, dans mes temples saints chantant sa délivrance.
M'offrira le tribut de sa reconnoissance. »
Tandis que le Seigneur de ses divins décrets
Dans les cieux attentifs dévoiloit les secrets,
12 JEÀKKE D'ARC.
Les saints rois de la France et l'Ange secourable,
D'un respect solennel, d'une joie ineffable.
Se senloient tour à tour et transir et brûler.
Lorsque l'auguste voix eut fini de parler ,
Des habitans du ciel la multitude immense
Demeuia quelque temps à genoux en silence ;
Mais enfin, replacés sur leurs sièges brillans , *
En l'honneur du Très-Haut ils reprennent leurs chants.
Soudain l'Ange, éperdu, brûlant d'un sacré zèle,
Sort du séjour heureux de la paix éternelle,
Ouvre ses ailes d'or dans l'espace des airs ,
El descend comme un trait vers ce bas univers,
Pour "v enir préparer la future héroïne
Au glorieux emploi que son Dieu lui destine.
Cependant, solitaire au sein d'un bois épais
Où régnoienl alentour le silence et la paix ,
Au bord d'un clair ruisseau, cette vierge champêtre.
Que l'humble Donremy sous le chaume vit naître „
Veilloit sur un troupeau, qui, docile à sa voix,
Prospéroit par ses soins et chérissoit ses lois.l
Tandis que ses moutons, dispersés sous l'ombrage ?
Autour d'elle à l'envi paissoient le tendre herbage,
Assise au pied d'un arbre, elle élevoit son coeur
Vers le maître des cieux, son divin créateur.
Le calme de ce bois, où le léger murmure
Du ruisseau serpentant au sein de la verdure
Faisoit entendre seul un doux frémissement,
Redoubloit de ses sens le saint recueillement;
Et \ ers l'être éternel sa muette prière
Montoit, comme l'odeur d'une fleur solitaire.
Incliné sur le bord d'un nuage d'azur
Qui cachoit aux mortels son corps brillant el purf
L'aimable Sélia, son protecteur fidèle,
Immobile dans l'air, veilloit alors près d'elle.
CflAKT PREMIER. l5
El. rendant srrâce à Dieu, dont l'auffustp décet
Daigna la confier à son pouvoir secret,
Contemploit à loisir la paix religieuse,
Le céleste bonheur de cette âme pieuse,
Qu'avec tant de succès son attentif amour
Aux plus rares vertus exerçoit chaque jour.
Les malheurs de la France aux Anglais asservie s
Troubloient seuls la douceur de l'innocente vie
Que couloit la bergère en ces paisibles lieux.
Son âme, qui brûloit de s'élancer aux cieux.
Ne sembloit désormais à la terre attachée
Que par les sentimens dont elle étoit touchée,
En songeant de quels maux la superbe Albion
Accabloit dès long-temps sa triste nation.
D"un deuil tendre el pieux au fond du coeur émue.
Ainsi, fixant au ciel sa suppliante vue,
Vers l'arbitre du sorl des peuples et des rois?
En faveur de la France elle éleva sa voix.
ce O Dieu , tandis qu'ici, sous ces heureux ombrages 5
Je vois mes jours sereins s'écouler sans nuages,
Et que je goûte en vous une ineffable paix ;
La France presque entière est en proie aux Anglais s
Et l'auguste héritier de nos antiques princes
A peine leur dispute un reste de provinces.
J'adore, ô roi des cieux, votre drvin courroux :
Ma rebelle patrie a péché contre vous,
Et vous deviez punir ses révoltes coupables.
Mais que vos jugemens, Seigneur, sont redoutables î
De quels fléaux vengeurs vos décrets éternels
Accablent à leur gré les peuples criminels l
Ah i par tant de revers la malheureuse France
N'a-t-elle point encore expié son offense ;
Et vos coups irrités , malgré son repentir,
Sur elle plus long-temps vont-ils s'appesantir ?
l4 JEASEE D'iRC.
De l'autre sexe, à Dieu , si vous m'eussiez fait naître,
Je quitterais ces bois , cet asile champêtre ,
Etj'irois, à la mort m'exposant sans effroi,
Servir dans les combats ma patrie et mon roi ;
Mais je ne puis, hélas ! jeune et foible bergère,
Que vous offrir pour eux ma plainthe prière :
Daignez, Dieu tout-puissant, l'entendre avec bonté.
Le dernier des mortels est par vous écouté ;
Et chaque jour, Seigneur, voire main libérale
Répand également la vapeur matinale
Sur l'humble violelle et l'orme sourcilleux s
Laissez-vous désarmer par mes timides voeux ;
Pardonnez aux Français, terminez leurs misères ,
Et rendez à mon roi le trône de ses pères. »
Ainsi vers ^ous, ô Dieu, les yeux baignés de pleurs,
La bergère exhala ses plaintives douleurs :
Son esprit, affligé des maux de sa patrie,
Etoit loin de prévoir que vous l'aviez choisie
Pour remplir elle-même, à force de hauts faits,
Les voeux qu'elle formoit en faveur des Français.
Tout à coup, descendant du séjour du tonnerre $
Eliel, plein d'ardeur, arrive vers la terre.
De quels doux sentimens son coeur est attendri,
Lorsqu'il revoit enfin cet empire chéri
Que l'Eternel s'apprête à sauver du naufrage !
Empressé de remplir le céleste message
Qui des maux de son peuple arrêtera le cours,
De Vaucouleurs des yeux il cherche au loin les tours,
Les découvre, et s'élance. Au sein de l'étendue
Bientôt sur la forêt il dirige sa vue,
Reconnoît Sélia, distingue près de lui
La vierge qu'il soutient par son secret appui ?
Et déjà sur le front de la bergère sainte
Admire des vertus la vive et noble empreinte.
CHANT PREMIER. 1
L'aimable Sélia , vo) ant du haut de l'air
Eliel vers le bois fondre comme l'éclair,
Soudain à sa rencontre avec respect s'avance.
Enchanté , mais surpris, à TAnge de la France
Il alloit demander quel sujet en ce jour.
Lui faisoit visiter ce champêtre séjour :
Eliel le prévient, et d'une ^oix semblable
Au donx frémissement d'un zéphyr agréable.
Qui de l'été brûlant vient tempérer les feux :
ce Cher Sélia, dit-il, que ton sort est heureux S
Quelles grâces à Dieu Ion coeur charmé va rendre !
Quels seront les transports, lorsque tu vas apprendre
Les travaux que le roi des, cieux el des humains
Est près d'exécuter par les débiles mains
De cette jeune vierge à ton amour si chère !
Sans doute, ô Sélia, d'un si grand ministère
Elle a par ses vertus mérité la faveur.
Des vertus sur son front rayonne la splendeur |
Dans ses chastes regards, où respire son âme ,
' Je ^ ois briller l'ardeur d'une céleste flamme,
Tandis qu'au Tout-Puissant son coeur religieux
Adresse, sans parler, son hommage et ses voeux.
Telle jadis, au sein des fortunés bocages
Qui sur les champs d'Eden étendoienl leurs ombrages ,
La belle Eve , sortant des mains du Créateur,
Vers le trône éternel de son divin auteur,
D'étonnement, d'amour, de respect oppressée 5
En silence éleva sa première pensée. »
En achevant ces mots , voilé de toutes parts
D'un nuage invisible à nos foibles regards,
L'Ange descend , s'approche, et devant la bergère
Vient se placer debout, suspendu près de terre.
Entouré comme lui d'une pure vapeur,
Selia l'accompagne} et brûle au fond du coeur
6 JEAEI\TE D1ARC.
D'apprendre quelle gloire à la vierge fidèle
Destine du Très-Haut la bonté paternelle.
Tel que l'astre du jour, lorsque du sein des mers
Il s'élè"\e, et revient éclairer l'univei s,
Des vapeurs du matin qui couvrent sa carrière -
Dégage lentement son disque de lumière,
Et, rayonnant enfin de toute sa clarté ,
S'avance dans sa pompe el dans sa majesté ;
Tel, prêt à s'acquitter du céleste message7
Eliel par degrés dissipe le nuage
Qui d'un voile d'azur couvroit son corps brillant y
El, l'oeil rempli d'éclairs, le front élincelant,
Aux regards éblouis de la >ierge modeste
Apparoît, rei êtu d'une splendeur céleste.
Alors, aulour de lui, de ces arbres épais
Que les feux du soleil ne percèrent jamais,
Des lorrens de lumière enflamment la verdure;
Et le ruisseau limpide, en son eau calme et pure
Réfléchissant l'éclat dont l'Ange est entouré,
De célestes rayons étincelle doré.
Dès qu'aux regards surpris de la vierge pieuse,
Découvrant de son front la beauté radieuse,
Eliel s'est montré ; soudain, à son aspect,
Le coeur frappé de crainte el saisi de respect.
Tremblante, vers la terre humblement inclinée.
Sur ses genoux transis elle s'est prosternée.
Son sein respire à peine ; elle ferme ses yeux
Devant l'éclat trop vif de l'envoyé des cieux ;
Et, dans un trouble saint et mêlé d'espérance.
Son âme pure attend qu'il rompe le silence.
Bientôt la douce voix de l'Ange du Seigneur
Lui révèle en ces mots sa prochaine grandeur :
ce Dissipe les terreurs dont ton âme est saisie %
Bergère, et vois en moi l'Ange de ta patrie.
CHAKT PREMIER. \rj
Je viens , ministre heureux de clémence et de paix,
T'annoncer de Ion Dieu les éclatans bienfaits.
Au pouvoir souverain, à ses lois infidèle,
La France avoit péché ; Dieu, courroucé contre elle,
Par le fer des Anglais a voulu la punir :
Son crime est expié ; ses malheurs vont finir.
C'est loi que du Très-Haut la clémence sublime
Choisit pour l'arracher au peuple qui l'opprime.
Pars ; du maître des cieux pour accomplir la loi,
Dans les murs de Chinon va l'offrir à Ion roi ;
Et, prêle à le venger dans les champs de la gloire, '
Au nom de l'Eternel promets-lui la victoire ;
Promets-lui que ton bras , fort du divin secours ,
Du fidèle Orléans délivrera les tours,
Et que bientôt, vers Reims guidé parla vaillance,
Traversant en vainqueur les plaines de la France s
Il ira recevoir sur son front révéré,
De l'onction du Ciel le sceau tant désiré.
Du Dieu de l'unn ers la puissante sagesse
Prendra soin de remplir celte haute promesse. r>
Il a dit : Sélia s'enivre de bonheur;
Mais la vierge, à ces mots , loin de livrer son coeur
Au doux ravissement d'une innocente joie ,
D'un trouble plus profond devient soudain la proie :
De confuses terreurs son sein est agité :
Son tremblement redouble ; et son humilité
Ne peut croire que Dieu , par une grâce insigne,
L'honore d'un emploi dont elle est si peu digne.
De son sein haletant, leniement échappés ,
Sortent avec effort ces mots entrecoupés.
ccQu'enlends-je?—Quel espoir!—Démon roi, delaFrance
Le Seigneur, par mon bras, finiroitla souffrance ! —
Moi, combattre! moi, vaincre !—0 Dieu, se pourroil-il?
^ Non. vous n'emploîrez point ra instrument si vil.
l8 JEAESE D'ÂRC.
Ah ! du joug des Anglais, de leur longue furie ,
Si vous voulez, Seigneur, affranchir ma patrie ;
La France a des héros dignes de la sauver.
— Ange du. Dieu vivant, cessez de m'éprouver ;
Diignez prendre pitié du trouble qui m'oppresse -
El de mou âme simple épargnez la foiblesse.
De mon respect pour vous craignant de m'écarter,
Je tremble également de croire et de douter :
Mais croirai-je'que Dieu choisisse une bergère
Pour délivrer la France et punir l'Angleterre ? »
Elle dit. A ces mots, son Ange, transporté,
Admire sa candeur et son humilité :
Mais bientôt d'Eliel la voix douce et sonore
Lui confirme le choix dont l'Eternel l'honore.
ce Que la foi, lui dil-il, calme ton tremblement»
De ton humilité ce premier mouvement
N'offense point de Dieu la bonté paternelle :
Mais un doute plus long te rendroit criminelle.
Quand le maître des cieux, propice en ses desseins ?
Des Français asservis veut changer les destins ,
Ne peul-il consommer l'oeuvre de sa clémence
Qu'à l'aide d'un guerrier fameux par sa vaillance?
L'humble fille des champs et les plus grands héros
Dans un néant pareil devant lui sont égaux :
Les héi os sont vaincus dès qu'il les abandonne ;
Et le foible triomphe au=sitôl qu'il l'ordonne.
Son choix fera la force. Au milieu des combats
Dieu guidera tes coups et soutiendra tes pas.
Suie de son appui , commence avec courage
Du salut des Français le glorieux ouvrage ;
Qu'aucun péril jamais n'épouvante ta foi;
Ne songe qu'à combattre, et Dieu vaincra par loi. »
En achevant ces mots, d'une force divine
L'Ange anime en secret la champêtre héroïne ,
CE A H T PREMIER.
Et, remplissant son sein d'une noble chaleur,
Y souffle tous les feux de la sainte valeur.
Son trouble a fui loin d'elle; une céleste joie
Sur son front radieux tout à coup se déploie ;
Son esprit, agité d'un doux étonnement,
Admire a%ec respect un si prompt changement ; _
Ses yeux fortifiés enlr'ouvrent leur paupière §
Ils osent se lever -\ ers l'Ange de lumière,
El, sans êlre éblouis de sa vive clarté ,
D'un regard éloquent bénissent sa bonté.
Mais bientôt vers les cieux elle a fixé sa vue ;
L'amour divin l'embrase ; et son âme, éperdue,
De sa reconnoissance au monarque éternel
Adresse avec ardeur le tribut solennel :
A l'hommage pieux de la vierge guerrière
Les anges en silence unissent leur prière ;
Et leurs voeux confondus , comme un suave encens,
Vers le trône de Dieu montent en même temps.
Tandis que d'un feu pur l'héroïne animée ,
Adressoit au Seigneur sa prière enflammée ;
Le tonnerre trois fois retentit dans les airs i
■ Ce n'est point ce fracas, l'effroi de l'univers ,
Qui d'un Dieu menaçant annonce la vengeance ;
C'est un murmure doux, présage de clémence.
Etonnés de ce bruit, aussitôt vers les cieux
Les anges et la vierge ont élevé leurs yeux.
Un nuage , parti du séjour du tonnerre,
S'abaisse par degrés, s'approche de la terre 5
Et, laissant dans l'espace un sillon de splendeur,
Jusqu'aux pieds de la vierge arrive avec lenteur.
Bientôt il se dissipe ; une éclatante armure
Que recéloil son sein, brille sur la verdure.
De^ ce prodige heureux également surpris,
La guerrière de Dieu} les célestes esprits,
20 JEAKKE D'ARC,
Fixent avec respect leurs regards pleins de joie
Sur ces dons précieux que le Seigneur envoie.
Sur le casque brillant, fait du plus dur acier, •
S'élève, en or massif, pour servir de cimier,
Un coq, superbe oiseau, symbole du courage,
Qu'un panache flottant de toutes parts ombrage.
Des bas-reliefs d'argent 5 chef-d'oeuvre plus qu'humain .
Ornent d'un vif éclat la cuirasse d'airain ,
Prête à braver les traits au milieu des alarmes ;
Teinte d'un pourpre ardent, la riche colte-d'armes
Eblouit les regards , et des fleurs de lis d'or
D'un ornement pompeux l'embellissent encor ;
Pour couvrir les brassards , les gantelets agiles,
L'acier pur s'est réduit en écailles mobiles ;
L'or et l'argent, ensemble avec art s'enlacant.
Enrichissent partout le fourreau menaçant
Où repose enfermé le glaive redoutable
Qui doit des fiers Anglais dompter l'orgueil coupable.;
De larges anneaux d'or forment le baudrier
Qui soutiendra le poids de ce fer meurtrier ;
Et la lance terrible, éclatante, dorée,
Qu'un large fer garnit de sa flèche acérée,
Vomit des feux pareils aux rapides éclairs
Qui précèdent la foudre et sillonnent les airs.
Mais, quel que soit l'éclat de l'armure divine,
Les célestes esprits el la jeune héroïne
Admirent plus encor l'immense bouclier.
Sur la lame d'argent qui le couvre en entier
L'or s'élève en relief, el présente l'image
Des p'us illustres faits du belliqueux courage.
De souvenirs flatteurs Eliel agité ,
De joie , à son aspect, tressaille transporté.
La •vierge, en contemplant, sans pouvoir les conaoîlre .
Tous les héros divers qu'elle y voyoit paroître,
CHAÏT PREMIER. 2,1
Sentoit s'accroître encor la généreuse ardeur
Qui de son feu sacré déjà brûloit son coeur.
Tout à coup Eliel ainsi rompt le silence.
ce Guerrière , lui dit-il, des héros de la France
Tu vois ici tracés les principaux exploits.
Les guerriers qui bientôt combattront sous tes lois ,
Lorsqu'ils verront briller aux champs de la victoire
Ce bouclier couvert de tant d'âges de gloire ,
Pour affranchir du joug les Français opprimés,
D'un courage nouveau frémiront animés.
Auprès de ce trophée, où les aigles romaines
S'unissent tristement aux enseignes germaines ,
Contemple ce héros, et reconnois Clovis ,
L'illustre fondateur de l'empire des lis.
Devant l'autel du Dieu dont l'auguste assistance
Aux champs de Tolbiac fit vaincre sa vaillance.
Il vient, humiliant son front chargé d'honneurs,
De l'impur paganisme abjurer les erreurs.
Cette femme à genoux, près de lui prosternée,
C'est celle qu'à son sort joint un chaste hyménée,
C'est Clotilde. La joie a pénétré son sein :
Elle rend grâce à Dieu d'avoir ouvert enfin
Les yeux de son époux aux clartés étemelles,
Et demande pour lui des victoires nouvelles.
Ses voeux seront remplis. Tu le \ois ce héros
Renversant sous ses coups le roi des ^ isigots (i%
Vainement d'Alaric le superbe courage
A long-temps au vainqueur disputé l'avantage :
11 succombe , il expire; et ses derniers regards
S'indignent de voir fuir ses bataillons épars.
Ce succès, de la Loire au pied des Pyrénées
Portera de Clovis les armes fortunées.
(1) Bataille deVouglé, près Poitiers, en 5=7-
2S ÏEAE'ZX'E D'ARC.
De l'empire français quittant le fondateur,
Arrête ici tes yeux sur son libérateur :
Ce guerrier, c'est Martel. Jusque dans la Touraine
Des sujets d'Abdérame une foule inhumaine
Avoit déjà porté le carnage et l'horreur :
Mais Martel s'est armé ; son heureuse valeur
A par un seul combat sauvé la France entière ;
Des Sarrasins sans nombre ont mordilla poussièie;
Le reste a fui : debout sur des morts entassés,
Le vainqueur offre à Dieu leurs drapeaux ren-versés.
Digne du noble sang qu'il lient d'un si grand homme,
Ici paroîl Pépin. Aslolfe assiégeoil Rome :
Le souverain pontife a, du haut de ses tours,
Du monarque français imploré le secours ;
Le héros est venu ; dans Rome délivrée ,
Vainqueur d'Aslolfe, il fait sa triomphale entrée.
Ce roi victorieux fut grand par ses exploits,
Mais plus grand par son fils. Guerrière, tu le vois
Ce fils, l'amour du ciel et l'honneur de la terre ;
Charlemagne est son nom. Les coups de son tonnerre
Ont foudroyé trois fois le Saxon révolté ;
Pour la troisième fois sa clémente bonté
Par un pardon sublime ennoblit sa victoire :
Inclinant devant lui son front couvert de gloire,
Vitikind, le plus grand de ses fiers ennemis ?
Au vainqueur désormais jure d'être soumis.
Dieu bénit ce héros : de sa noble clémence
De plus brillans succès seront la récompense.
Au faîte du pouvoir le voici parvenu.
Le Hun farouche, en vain par les Grecs soutenu ,
Est tombé sous ses coups ; la Bavière est conquise :
Il a dompté l'Abare; et le chef de l'Eglise ,
Lui décernant un titre égal à sa grandeur,
De l'Occident soumis le couronne empereur.
CHAVT PREMIER. 20
Des bords lointains du Tibre à ceux que l'Elbe arrose,
Sous ses lois dès ce jour l'Europe en paix repose.
Illustre imitateur de ce roi glorieux,
Philippe-Auguste ici se présente à tes yeux.
Aux plaines d'Issoudun, sa main tenoit la foudre
Prêle à punir l'Anglais et le réduire en poudre :
D'un péril si pressant Richard épouvanté,
Vient tomber aux genoux du monarque irrité ;
Philippe le relève, et relient la tempête .
Qui du vassal rebelle alloit frapper la tête.
D'un moins sage ennemi l'imprudente fureur
Va bientôt du héros provoquer la valeur.
Tu le vois triomphant. Son belliqueux génie
A dompté l'Allemagne avec la Flandre unie :
Des dépouilles d'Othon, le front ceint de laurier,
Il élève à Bouvine un monument guerrier.
Mais, au vainqueur d'Othon égal par sa -vaillance,
Plus grand par ses vertus si chères à la France 5
Louis (1) sur ses exploits appelle les regards.
Ici, par les Anglais pressé de toutes parts ,
Avec huit chevaliers qu'anime son courage 5
Du pont de Taillebourg il force le passage ;
Là ce héros abat, sous ses coups redoublés,
Six guerriers Sarrasins (2) contre lui rassemblés ;
Quoique seul contre eux tous, Louis est invincible :
Déjà cinq ont péri; l'oeil en feu, l'air terrible,
Sur leurs corps étendus poussant son fier coursier ,
De sa lance homicide il perce le dernier.
Vois dans son petit-fils, qui suit sa noble trace ,
Revivre de ce roi la magnanime audace ;
(1) Louis XX, dit saint Louis.
(2) Dans la bataille irv rée près de la Massoure, en 1249, saint Louis ,
enveloppé par six Sarrasins, les fit tomber tous tous ses coups»
24 ÏEÀ.E3E D'ARC.
Vois Philippe-le-Bel. Surpris par les Flamands (i;,
Sans armure, il s'élance au milieu de leurs rangs :
Ses exploits ont fixé la victoire indécise ;
Il triomphe ; el la Flandre à ses lois est soumise.
Ce peuple turbulent, de nouv eau révolté,
Par un autre vainqueur sera bientôt dompté :
Ce vainqueur, c'est Valois (2) ; il paroîi à ta vue.
Près des murs de Cassel, une ruse imprévue
Déjà jusqu'à sa lente avoit fait armer
Un gros corps d'ennemis qui vouloient l'enlever :
Aidé de quelques preux,Valois .par son courage ,
Soutient leur premier choc, met un frein à leur rage 5
Et donne à ses guerriers , sous leurs lentes épars ,
Le temps de s'assembler près de leurs étendards.
Bientôt une "victoire à jamais mémorable,
Des hauts faits du héros fut le prix honorable.
Enfin, ce fier Breton, le soutien de son roi,
L'honneur des chevaliers, et des Anglais l'effici,
Duguesclin, triomphant, à tes regards s'avance.
Aux champs de Cocherel, qu'illustra sa vaillance 5
Parmi des tas de morts, à ce fameux guerrier
Vois le captai (3) vaincu se rendre prisonnier,
Et remettre en ses mains la îedoutable épée
Qui du sang des Friinçais trop souvent fut trempée.
Plus d'espoir pour les siens : des fers ou le trépas ,
Voilà le seul destin de ces. braves soldats.
Duguesclin signala par ce grand avantage
L'auguste avènement de ce monarque sage
Qui, d'un règne fatal réparant le malheur,
Rendit au nom français son ancienne splendeur.
(1) Bataille de Mons-en-Puelle, en 1004.
(2) Philippe de Valois.
(3) Jean de Grajlly. captai de Bucr*
CIIAXT PREMIER. 23
Demiis ce temps la France a vu pâlir sa gloire :
Guerrière, c'est par toi qu'aux champs de la -victoire
Dieu d'un éclat plus vif la fera resplendir.
Il est temps que ton sort commence à s'accomplir :
Hâte-toi de t'armer ; moi, ton guide fidèle,
Aussitôt vers Chinon je conduirai ton zèle. »
Il se tait à ces mots. Tant que sa douce voix
Des héros de la France expliquoil les exploits,
La vierge, l^oeil fixé sur l'admirable ouvrage.
Ne respiroil qu'à peine; et son pieux courage
S'enflammoil, aux accens de l'Ange du Seigneur.
Mais, quels que soient son zèle et sa vaillante ardeur,
Au moment de quitter le lieu qui la vit naître ,
Un tendre seul imenl de son coeur se rend maître :
Le favorable Ciel conserve à son amour
Les parens -vertueux dont elle tient le iour ;
Elle csl leur seul bonheur, leur unique espérance ;
El jamais de leur fille un jour entier d'absence,
De leurs sensibles coeurs n'a troublé le repos.
A l'Ange de la France elle adresse ces mots.
ce Minislie du Seigneur, ange de ma patrie",
Je brûle d'obéir à Dieu qui m'a choisie :
Mais permettez qu'avant d'abandonner ces lieux,
A mes parens chéris je fasse mes adieux.
Quel trouble agiteroit leur âme consternée t
Si, sans savoir le sort où je suis destinée,
Lorsque l'astre du jour sera sur son déclin,
Sous leur toit solitaire ils m'atlendoient en vain ! :»
Approuvant les soucis de sa vrv e tendresse,
L'envoyé du Très-Haut lui répond : ce Le temps presse :
Obéis sans relard aux ordres du Seigneur.
Ces adieux vainement déchireroienl ton coeur,
Guerrière; il faut combattre, et non verser des larmes.
Mais crois à ma promesse, et bannis tes alarmes ;
2Ô JIAKSE D5ARC.
A-vant qu'à son déclin le jour soit parvenu,
De tes parens charmés ton sort sera connu. »
En achevant ces mots, par un secret langage
Il charge Sélia de cet heureux message ;
Et, pour accomplir l'ordre à son zèle prescrit,
L'Ange quitte à regret la vierge qu'il chérit.
Pleine d'un saint espoir en l'augusle promesse 5
La guerrière a calmé sa craintive tendresse ;
Et rien n'arrête plus sa généreuse ardeur.
Des regards d'Eliel s'éloignant jwr pudeur,
Sous des arbres chargés d'une épaisse verdure
Elle "va se couvrir de la céleste armure.
Bientôt elle re\ient : le panache guerrier
Orne son front, son bras porte le bouclier 5
La lance a remplacé sa houlette champêtre.
L'Ange surpris admire, en la voyant paroître ,
Le feu de ses îegards, son austère beauté,
El de son noble port la fière majesté.
Soudain, prêta partir, d'une vapeur légère
Eliel s'emùronne et voile la guerrière.
o
Par son ordre, dans l'air glissant rapidement.
Ce nuage d'azur se met en mouvement,
Et s'éloigne avec eux de la forêt tranquille.
Ils volent vers Chinon. Sous ce voile mobile ,
La vierge sans danger traverse des climats
Qu'infestent d'Albion les farouches soldats.
La subtile vapeur qui compose la nue,
Par les yeux des mortels ne peut être aperçue :
Les esprits infernaux, répandus dans les airs
Pour servir les Anglais dans leurs desseins pervers,
Pour irriter leur haine et redoubler leur rage,
Distinguent aisément le céleste nuage ;
Mais, malgré leurs efforts, d'un regard curieux
Ils n'en peuvent percer l'azur mystérieux.
CHAKT PREMIER. 2.J
Seulement, à travers celle vapeur fidèle,
Quelques rayons épars de splendeur éternelle
Viennent frapper leurs yeux : à ce signe certain,
Ils reconnoissent tous qu'elle cache en son sein
L'un des plus puissans chefs de la sainte milice ;
Et sa présence auguste alarme leur malice.
28 JEAKKE D'ARC.
CHANT SEGONB.
C^EPENDA>TT , à la cour du prince infortuné,
Dans les murs de Chinon, tout étoit consterné.
Charles, enfin sorti du sommeil léthargique
Où de ses vils flatteurs l'adroite politique,
Pour régner sous son nom, l'avoit trop retenu,
Au comble du malheur se voyoit parvenu.
Afin de lui ravir sa dernière espérance,
Jjes esprits infernaux, ennemis de la France,
Dans les champs d'alentour répandent le faux bruit
Que sous le joug anglais Orléans est réduit.
« Les -vivres, épuisés, manquoienl en cette place;
Gaucour, son gouverneur, plein d'une fière audace .
A, pour s'en procurer, avec tous ses guerriers,
Des nombreux assiégeans assailli les quartiers :
Le succès a trahi son ardeur enflammée ;
Partout en-v eloppé par une immense armée,
Après d'illustres faits , il a reçu la mort ;
Saintrailles et Dunois ont partagé son sort :
Leurs compagnons, en vain imitant leur courage,
N'ont pu se préserver des fers ou du carnage :
Des bourgeois d'Orléans ,* fermes dans le de-voir,
Ce revers a comblé le morne désespoir ;
Et la faim, subjuguant leur vaillance inutile ,
Sous les lois de Bedford a fait tomber leur ville. >•-
Bientôt, des champs -voisins , dans la triste cité
Ppl effroyable bruit vole de tout côté ,
CIAKX SICOJSD. 2y
Et retentit en^u, comme un foudre homicide.
Jusqu'au fond du palais où le prince réside.
Tout à coup, éperdu de deuil et de terreur,
Charles d'un trouble affreux sent tressaillir son coeur;
Son front noble est couvert d'une pâleur soudaine :
Et dans son sein glacé le sang circule à peine.
Sa force enfin renaît : morne , silencieux,
Il se retire seul dans l'asile pieux
Où souvent au Seigneur il offre son hommage.
Là , tombant prosterné devant l'augusle image
De ce Dieu rédempteur qui, pour nous sauver tous.
Daigna d'un corps mortel se couvrir comme nous,
Et s'offrit sur la croix en victime à son père,
Il prononce-ardemment celle triste prière.
ce A quels malheurs, grand Dieu, vous m'avez destiné !
Quand j'ai reçu le jour , mon père infortuné
Déjà de sa raison a-voit perdu l'usage.
Tandis que ses parens, dans leur jalouse rage.
Se disputoient le sceptre échappé de sa main,
Près de lui délaissé, tel qu'un pauvre orphelin,
Dans le coin d'un palais partageant sa misère,
J'ai souvent, comme lui, manqué du nécessaire.
Au milieu de Paris infesté de bourreaux
J'ai -vu le sang français ruisseler à longs flots (i).
J'allois mourir peut-être en ce jour de -v engeance,
Lorsqu'un brave guerrier (2), secourant mon enfance.
Loin de ces lieux souillés par tant d'assassinats,
Vers un asile sûr osa guider mes pas.
Bientôt l'adolescence à mon âme éperdue,
Des maux de mon pavs découvre l'étendue :
(1) Au moment où la ville de Pans fut livrée aui. Bourguignons, en
3418.
(^) Tannegui du Cîiàtel, alors prévôt de Paris.
OO JEAKKE D'ARC.
Je vois le Bourguignon el l'Anglais réunis
Exercer en 1 ous lieux leurs excès impunis,
Et la France, sens chef, en partis divisée,
Sous le joug d'Albion déjà presque écrasée.
Je veux la secourir: j'assemble près de moi
De généreux guerriers fidèles à leur roi :
Ils volent aux combats. Mais, malgré leur courage,
Ils ne purent, Seigneur, obtenir l'avantage.
Un coup plus douloureux vint encor m'affiiger :
Pour transporter mes droits à son gendre étranger,
S'armant contre son sang, ma mère (1), ô Dieu, ma mère
Me fit proscrire, au nom de mon auguste père.
Enfin, long-temps miné par d'affreuses douleurs ,
Mon pèle a-*ec ses jours termine ses malheurs;
Et sa mort à son fils laisse pour héritage
Un royaume à sauver d'un honteux esclavage.
Comment exécuter ces pénibles travaux?
J'a-v ois peu de guerriers autour de mes drapeaux :
J'élois jeune et sans art ; les tyrans de la France
A-v oient jioar eux le nombre et leur expérience :
Mes valeureux guerriers ont partout succombé ;
Au pou-v oir des vainqueurs Orléans est tombé ;
Dunois est mort ! Seigneur, si votre main dhine
De mon peuple et de moi n'arrête la ruine;
Mon troue enfin s'écroule, et la France est aux fers.
Prenez pitié des maux que nous avons soufferts,
Et des maux plus affreux qui pour nous se préparent ;
Qu'en faveur des Français vos bontés se déclarent.
Ou si j'ai, Dieu puissant, par mes iniquités,
A jamais loin de moi détourné vos bontés,
Si, prête à me punir, votre juste colère
Veut briser en mes mains le sceptre de mon père,
(1) Isabelle de Bavière, épouse de CJiailes VI.
CH1KT SECOND. 01
Et soumettre la France à ses anciens vassaux;
Accordez-moi la mort, pour rendre le repos
Au peuple infortuné que je ne puis défendre ;
El du trône au tombeau, Dieu, faites-moi descendre.
Ma mort seule, Seigneur, peut rétablir la paix :
Moi vivant, chaque jour de fidèles Français ,
Aux lois d'un étranger brûlant de se soustraire,
Tireroienl en mon nom leur glaive téméraire,
El, par de vains efforts, d'un farouche vainqueur
Redoubleroient contre eux la barbare fureur.
Prévenez, ô mon Dieu , ces scènes de carnage ;
Mettez en ni'immolant un frein à leur courage.
Soumis à vos décrets', prosterné devant vous,
Je m'offre, Dieu puissant, à vos augustes coups :
Assouvissez sur moi votre sainte vengeance ;
El que ma morl du moins soit utile à la France ! »
Ainsi, les yeux en pleurs, le prince malheureux
Au Seigneur adressa ses lamentables voeux ;
Et sur l'aile des vents sa prière rapide
S'éleva jusqu'au trône où l'Eternel réside.
Mais bientôt, morne encor, quoique moins agité.
Il se relè-v e, il sort de l'asile écarté
Où devant Dieu son coeur est venu se répandre ;
Et, pour examiner le parti qu'il faut prendre
Au milieu des périls tout près de l'accabler,
Il donne à son conseil l'ordre de s'assembler.
En ce monienl Chinon reçoit dans son enceinte
L'Ange ami des Français, el la guerrière sainte
Par qui de leurs tyrans Dieu vaincra la fureur.
Toujours enveloppés de la pure vapeur ,
Ils volent au palais ; et pleins d'impatience,
Aussitôt sur les pas des princes de la France,
Des ministres du roi, des chefs de ses guerriers.
Au salon du conseil ils entrent les derniers.
02 JEAKHE D ARC.
Le silence et le deuil régnoient dans l'assemblée.
Ces preux, de qui jamais l'âme ne fut troublée
Au milieu des périls, du carnage et des morts,
Agités en secret de douloureux transports,
Sur leurs fronts, où l'audace étoit alors éteinte.
D'un morne désespoir porloienl la pâle empreinte.
Dans les champs de l'honneur s'il eût fallu mourir,
Au trépas avec joie on les eût vus courir :
Mais recevoir le joug d'odieux insulaires ,
De l'a-vide Albion se voir les tributaires !
Quel opprobre, grand Dieu! Cet affreux avenir,
Que leurs vaillans effoits ne pouvoient prévenir,
Glaçoil leurs coeurs, toujours dans le combat tranquilles %
Ils frémissoient d'horreur , el, muets, immobiles,
Sur la terre iis fixoienl leur regard consterné.
A de sombres douleurs comme eux abandonné 5
Charles, enfin rompant ce lugubre silence,
Leur adresse ces mois, ce O vous , dont la prudence
Par d'utiles conseils m'assista tant de fols,
Ministres, chevaliers, princes du sang des rois,
Qui signalez pour moi votre généreux zèle ,
Sur nos périls , sur ceux de mon peuple fidèle
Je viens -vous consulter , le coeur rongé d'ennuis.
Mais, hélas ! en l'état où nous sommes réduits ,
Est-il quelques moyens, offerts par la sagesse,
De pré-v enir les maux dont la foule nous presse ?
Vous êtes informés de nos nouveaux malheurs.
Sous le joug odieux des superbes vainqueurs
Orléans est tombé ; Gaucour, Dunois , Saintrailles ,
Ont versé tout leur sang au pied de ses murailles.
Heureux fils de la gloire ! en pleurant leur trépas ,
Je l'envie : ils sont morts au milieu des combats.
Mais nous, quel est le sort que le Ciel nous destine?
La chute d'Orléans vaincu par la famine ?
CHAKT SECOKD. '■
A nos fiers ennemis -va livrer sans secours
Et les champs du Blésois , etles plaines de Tours ,
Et du foible Poitou les campagnes fertiles.
Ces provinces , pour eux conquêtes trop faciles,,
N'offrent point de cités dont les fermes remparts
Puissent long-temps d'un siège affronter les hasards s
Pour empêcher leur perle, il faudroil une armée.
Où lever des soldats ? Bientôt la renommée
Va partout d'Orléans annoncer le malheur :
Au bruit de ce revers , éperdus de terreur,
Les Français verront fuir leur dernière espérance;
Et nul bras n'osera s'armer pour ma défense.
Mille guerriers encor me restent en ces lieux :
Puis-je les opposer aux bataillons nombreux
Qui, vainqueurs d'Orléans , avides de carnage ,
Soudain en ces climats vont porter le ravage ?
Ce seroit, abusant de leur fidèle ardeur,
Les mener à la mort el non au champ d'honneur.
Pourquoi faul-il, ô ciel ! que l'amitié craintive
Ail tenu loin des camps ma vaillance captive^
Quand de nombreux guerriers se signaloient pour moi ?
Mourant dans les combats, je serois mort en roi.
Cet espoir m'est ravi ; désormais sans armée,
Je n'ai qu'à tendre aux fers cette main désarmée.
Oui, braves compagnons de mon cruel destin,
Nos malheurs sont comblés : l'Anglais triomphe enfin ;
La France est asservie ; un infâme esclavage ,
Voilà mon sort, voilà votre triste partage.
■—Hélas ! j'étois venu consulter avec vous
Sur les pressans dangers assemblés contre nous ;
Et, cédant aux douleurs dont mon âme est atteinte,
J'irrite, malgré moi, votre deuil par ma plainte.
Le ciel m'en est témoin ; armé de fermeté,
Je saurois dignement souffrir l'adversité,
3
34 JEAN3E D'ARC.
Si j'étois seul en hutte aux traits de sa colère ;
Mais puis-je sans frémir , ô comble de misère !
Voir mes sujets, en proie à mille maux divers ,
Me tendre en vain leurs bras chargés d'indignes fers»
Et la France, naguère au premier rang placée,
Du nombre des états disparoître effacée? »
C'est ainsi que parla le prince malheureux.
Le désespoir siégeoil sur son front ténébreux, '
La pâleur de la mort ombrageoit son visage,
Et de profonds sanglots , ne trouvant point passage,
Gonfloient son sein glacé, plein de trouble el d'effroi.
A l'aspect des douleurs de son auguste roi,
A ses tristes discours, la guerrière sacrée,
D'un tendre sentiment tout à coup pénétrée,
Tourne vers Eliel ses regards innocens ;
Et, d'une douce voix dont les foibles accens
Ne peuvent traverser le célesle nuage,
A l'Ange secourable elle tient ce langage.
ce Des malheureux Français immortel protecteur,
Vous vovez de mon roi la profonde douleur :
Par pitié devant moi daignez ouvrir la nue,
Et permettez qu'enfin , paroissant à sa vue ?
Lui révélant de Dieu l'heureuse volonté,
Je calme les terreurs dont il est agité. »
Elle dit. Eliel, ému de la prière
Que lui vient d'adresser la pieuse guerrière,
Ne cède pas encor à son empressement,
ce Modère, lui dit-il, le triste sentiment
Que les maux de ton roi dans ton coeur ont fait naître s
A ses regards encor tu ne dois point paroîlre.
Laissons sur leurs périls ses preux délibérer :
Fermement convaincus que pour les en tirer
La valeur ne peut rien, ni l'humaine prudence,
Avec plus de respect et de reconnoissance
CHAKT SECOND.
Ils recevront bientôt le secours solennel
Que leur daigne en ce jour accorder l'Eternel. »
Tandis que, sous l'abri de la vapeur légère,
S'enlretenoienl ainsi l'Archange et la guerrière ;
Ne pouvant proposer un salutaire avis ,
Les illustres Français au conseil réunis
Gardoienl tous à leur place un silence sinistre.
Enfin, du jeune roi le principal ministre ,
Plein d'un trouble profond qu'il veut en vain celer,
La Trimouille se lève, el s'apprêle à parler.
Lorsqu'aux murs de Poitiers une prompte vengeance
Eut puni de Beaulieu la superbe arrogance ;
Au moment àë partir pour aller aux combats
Signaler sa valeur et guider nos soldats,
Bichemont près du roi, dont sa mûre sagesse
Pour d'indignes flatteurs redoutoit la foiblesse,
Avoit -voulu laisser un de ses partisans :
La Trimouille, parmi les nombreux courtisans ,
Avoit, aux yeux trompés du prudent connétable ,
De servir ses desseins paiu le plus capable ;
Et ce héros , pour lui déployant son pouvoir,
En fa-veur par le roi l'avoit fait recevoir.
L'éclat de sa naissance et son courage insigne ,
De ce brillant honneur sembloient le rendie digne ;
Mais , hélas ! du pouvoir l'amour ambitieux
Versoit un noir poison dans son coeur en-vieux.
Dès qu'à force de soins, par sa flatteuse adresse ,
Il eut su de son maître usurper la tendresse ,
Cet ingrat courtisan contre son bienfaiteur
Du monarque séduit employa la faveur.
Richeinont, dont le bras , le belliqueux génie,
Auroient pu seuls du joug affranchir sa patrie ,
Si le maître des cieux n'eût voulu réserver
A son divin secours le soin de la sauver,
dé JEANNE D'ARC.
Richemont, dans son coeur dévorant son outrage f
A regret loin des camps exila son courage ;
Et l'adroit favori, désormais sans rival,
Attira dans ses mains loul le pouvoir royal.
Mais , près de s'engloutir avec la France entière
Au gouffre que creusa son imprudence altière ,
Sur ses fautes sans nombre il ouvre enfin les yeux ;
El, trop tard détrompé d'un rêve ambitieux,
Dans les malheurs publics reconnoît son ouvrage.
S'efforçanl de cacher sa douleur el sa rage ,
D'une tremblante -voix il prononça ces mots.
ce O mon auguste roi, lorsque tous ces héros
Dont vous avez voulu consulter la prudence
Sur les affreux périls qui menacent la France,
N'espérant plus les voir loin d'elle détournés ,
Demeurent devant -vous muets et consternés;
Ainsi qu'eux animé d'un inutile zèle,
Comment réussirois-je à découvrir pour elle
Des moyens de salul qu'ils ont cherchés en vain ?
Son sort est décidé : sous un joug inhumain,
Malgré tous vos efforts, elle tombe abattue.
Mais, quand de l'affranchir l'espérance est perdue ,
Epargnez-lui du moins la honte et la douleur
De voir son roi captif d'un insolent vainqueur.
"\ ous avez , ô mon prince , assez fait pour la France :
Depuis assez long-temps votre mâle constance
Lutte, sans se lasser, contre ses ennemis.
Si, touché de ses maux, le ciel avoit permis
Qu'on pût la delh rer à force de courage,
Vous auriez eu l'honneur de ce pénible ouvrage :
Mais les temps sont venus où, partout ébranlé 5
Cet empire puissant doit tomber écroulé ;
Cédez à son destin ; el, quitte envers la gloire,
Quitte envers vos sujets que trahit la victoire ,
CHANT SECOND. 07
A YOS royales mains sauvez l'affront des fers 1
Le noble Dauphiné, qui , malgré nos revers ,
Conserve à son monarque une foi toujours pure 5
Vous offre entre ses monts une retraite sûre :
Escorté des guerriers qu'après tant de combats
Vous laisse un sort fatal, marchez vers ces climats.
Des braves montagnards la vaillance fidèle,
A défendre son prince aidera notre zèle.
Là vous pourrez encore être libre et régner ;
Là du moins....—O mon roi, je vous vois frissonner s
Le déshonneur de fuir glace votre courage.
Mais est-il de la gloire à subir l'esclavage ?
Ici rien d'un tel sort ne peut vous préserver ;
Ces murs sont sans défense. Ah ! daignez approuver
Le seul parti qu'encor voire malheur vous laisse :
Ordonnez le départ ; hâlez-vous ; le temps presse :
Et peut-être déjà Bedford, victorieux ,
Vous apportant des fers, s'avance vers ces lieux. »
Il dit. De toutes parts la vaillante assemblée ,
Certaine, comme lui, qu'à la France accablée
Les secours des mortels ne peuvent plus servir ,
Approuve en frémissant l'avis qu'il -vient d'ouvrir.
A ce triste conseil le roi cède lui-même ;
Et, consterné de voir que son malheur extrême
Le force à délaisser ses fidèles sujets ,
il alloit du départ ordonner les apprêts.
Mais soudain Eliel rend visible la nue
Qui cache dans son sein l'héroïne à leur vue :
Tous les preux, étonnés~d'un prodige si grand y
Admirent à l'envi ce nuage éclatant ;
Il s'ouvre devant eux ; la guerrière sacrée
Paroît, de majesté , de splendeur entourée.
Le nuage dans l'air semble alors s'exhaler ;
Invisible à leurs yeex 5 il va se rassembler.
38 " JEANNE D'ARC.
Près de l'Ange puissant qui protège la France,
Afin de mieux cacher son auguste présence.
En voyant l'héroïne , un trouble impétueux
A saisi tout à coup le monarque et ses preux,
ils admirent son port-, sa dignité modeste,
L'éblouissant éclat de l'armure céleste ;
Et chacun, à l'espoir ouvrant son triste coeur.
Pense que c'est un ange env oyé du Seigneur
Pour changer des Français la fortune„cruelle.
Ils seroient tombés tous à genoux devant elle,
Si l'excès de la joie et de l'étonnement
Ne les eût quelque temps privés de mouvement.
Vers le monarque alors la céleste héroïne
D'un jDas gra-ve s'avance , a-vec respect s'incline,
Et lui tient ce discours, ce 0 Charles, ô mon roi, -
Ne songez plus à fuir , et calmez votre effroi.
Orléans , toujours ferme en sa noble défense,
N'a point,ouvert ses murs aux tyrans de la France ;
El Dieu , dont la bonté pour vous , pour vos sujets ,
Va se montrer bientôt par d'éclatans effets ,
S'apprête à délivrer celte cité fidèle
Des nombreux assiégeans réunis autour d'elle.
C'est moi que du Seigneur les ordres souverains
Chargent d'exécuter ses-augustes desseins.
Sans doute , c'est afin d'exalter mieux sa gloire,
Que , voulant aux Français accorder la victoire,
Dans un sexe si foible el dans un rang si bas
Le Dieu de l'univers daigne choisir le bras
Qu'il fera l'instrument de sa toute-puissance.
Dans la poudre des champs j'ai reçu la naissance ;
Jeanne d'Arc est mon nom, Donremy mon pays.
J'y gardois un troupeau. Contre vos ennemis
Tandis qu'au sein des bois, psmre el simple bergère ?
Pour vous à l'Eternel j'adressois ma prière :
CHANT SECOND. OO.
Soudain l'Ange chargé par le maître des cieux
De veiller sur la France, apparoît à mes yeux. •..->
Je frémissois ; sa voix ainsi se fait entendre.
Vers ton roi, dans Chinon , hâte-toi de te rendre :
Promets-lui que ton bras, fort du divin secours ,
Du fidèle Orléans délivrera les tours ,■
Et que hientôt, vers Reims guidé par ta •vaillance,
Traversant en vainqueur les plaines de la France s
Il ira recevoir sur son front révéré }
De l'onction du ciel le sceau tant désiré.
Mon esprit éperdu se refusoit à croire
Que pour moi l'Eternel réservât tant de gloire :
Le ministre de Dieu , d'un ton plein de bonté ,
Me reproche aussitôt mon incrédulité ;
Je me soumets , je crois , et mon coeur se rassure ;
Un céleste nuage apporte cette armure ;
Au sein d'une vapeur impénétrable aux yeux ,
Le divin envoyé me-conduit en ces lieux.
O mon prince, croyez ce que je vous révèle ;
Et, de vos sei-viteurs sollicitant le zèle ,
Donnez-moi des guerriers, afin qu'aux champs d'honneur
J'accomplisse avec eux les ordres du Seigneur.
La victoire pour nous ne peut être incertaine :
Contre vos ennemis, fiers 4'une audace vaine,
Nous combattrons; et Dieu les vaincra par nos coups.
Reconnoissant des dons qu'il va verser sur vous,
Offrez au roi des rois votre empire en hommage :
Bientôt, en jours sereins changeant ces jours d'orage.
Sa main vous le rendra plus grand, plus glorieux
Que ne l'ont autrefois possédé vos aïeux. y>
C'est ainsi que parla l'invincible héroïne.
A ces mots, des desseins de la bonté dh ine
Charles et son conseil admirent la grandeur.
Le monarque, éperdu, s'écrie avec ardeur :
4-0 JEANNE D'ARC
ce Maître du monde, ô toi dont le pouvoir suprême
Fait à son gré les rois ou rompt leur diadème ,
Des trésors infinis de ta vaste bonté
Qui pourroit, ô mon Dieu, sonder l'immensité ?
La France périssoit : ta pitié secourable
Jette sur ses malheurs un regard favorable ;
El la France , sortant d'un abîme de maux,
Va retrouver enfin la gloire et le repos.
Des états que me rend ta clémence éternelle,
Reçois, Dieu loul-puissanl, l'offrande solennelle ;
Rends-nous , mon peuple et moi, dignes de les bienfaits ;
Et permets qu'en nos coeurs ils -vivent à jamais. 33
En achevant ainsi sou ardente prière,
Le monarque français sur la vierge guerrière
Abaisse ses regards qu'il fixoit vers les cieux ;
La joie et le respect éclatent dans ses yeux :
<c O vous que du Très-Haut l'ineffable clémence
Choisit pour secourir et délivrer la France,
Vierge sainte, dit-il, je reçois avec foi
Les grâces que par vous Dieu va verser sur moi.
Je vais , de mes sujets pour exciter le zèle,
Des bontés du Seigneur publier la nouvelle.
Je soumets mon armée à votre autorité :
Moi-même, de mon rang abjurant la fierté ,
Je donnerai l'exemple ; el je me ferai gloire
De marcher sous vos lois aux champs de la victoire.
Vous que Dieu vient d'armer contre nos ennemis,
Guerrière, apprenez-moi comment il m'est permis
D'aider de mon pouvoir votre pieux courage,
El de vous seconder dans un si grand ouvrage. 33
Il dit. Avec respect levant sur lui ses yeux,
La vierge lui répond : ce Prince chéri des cieux,
Orléans, qui s'immole au bien de la patrie,
D'une affreuse famine éprouve la furie :