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L'Abbé Perrin, aumônier de la prison de Roanne. Notice biographique

45 pages
Impr. de L. Perrin (Lyon). 1836. Perrin, André. In-8 °. Pièce.
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L'ABBÉ PERRIN,
AUMÔNIER DE LA PRISON DE ROANNE.
LYON.
DE LOUIS PEKKIN,
rue d'Amboïse, 6 , quartier des Célestins.
1836.
ARMI les vertus qui commandent le
respect des hommes, il en est de plus
ou moins brillantes, de plus ou moins
modestes. Les premières éblouissent le vulgaire
de leur éclat, les autres le pénètrent de leur
puissance; les premières ne produisent souvent
qu'un effet passager sur les imaginations qu'elles
exaltent, les autres se gravent au fond des âmes
en souvenirs ineffaçables.
De toutes les qualités qui peuvent distinguer
un homme et le rendre utile à ses semblables, la
plus belle est incontestablement la charité. Non
même cette charité d'ostentation qui ne fait le
bien que pour être vue et louée, mais cette cha-
rité vraie qui se cache pour répandre ses bienfaits
6
comme la violette pour exhaler ses parfums. Chez
celle-ci, tout est amour et expansion ; chez l'autre,
tout est ambition et forfanterie.
Mais le peuple ne se trompe pas dans l'hom-
mage qu'il rend à ceux qui l'affectionnent : de-
mandez à tous les habitants de notre généreuse
cité, au pauvre comme au riche, à celui qui est
heureux comme à celui qui est infortuné, quel
est, dans tout Lyon, l'homme le plus vertueux,
le plus saint, le meilleur? Un seul nom sortira
de toutes les bouches : L'ABBÉ PERIUN !
C'est qu'en effet ce nom résume en lui tout
ce qui est appelé vertu sur la terre. C'est la can-
deur de l'enfant unie à la sagesse du vieillard,
la sainte rigidité du prêtre à l'indulgente bonté
de l'homme du monde; c'est que l'abbé Perrin ,
dans son coeur resté pur et naïf, malgré une
longue expérience de la vie, juge tous les hommes
d'après lui , et les aime comme il mériterait lui-
même d'être aimé. C'est qu'aux yeux de l'abbé
Perrin , il n'y a ni grands ni petits, ni bons ni
méchants ; passant tous les hommes au niveau
7
de sa charité, il ouvre à tous son coeur et ses
bras, et il croit devoir à tous indulgence et pro-
tection. C'est une organisation à part que celle
de l'abbé Perrin ; c'est le patriarche des anciens
jours avec les vertus modestes de cette époque
privilégiée que n'ont pu altérer les frottements de
la corruption d'aujourd'hui; incapable de faire
le mal, il ne le conçoit pas chez les autres ; et,
comme représentant d'un Dieu bon et miséricor-
dieux, il croit devoir laisser une porte ouverte à
tous les repentirs , et faire tomber de sa bouche
un pardon pour toutes les fautes.
Je vais esquisser la vie de cet homme vérita-
blement selon Dieu. Mais autant cette vie est
riche de bonnes oeuvres, autant elle est pauvre
d'événements. Ce ne sont pas les hommes simples
et pieux, comme l'abbé Perrin , qui ont cherché
dans l'agitation mondaine une existence bruyante
et orageuse; ils ont accepté les chances de la vie
comme Dieu les leur a faites, sans essayer de les
changer, et sans désirer ou se plaindre. Quand les
commotions graves sont venues les trouver, ils les
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ont subies comme la volonté d'en haut, sans
murmures et sans regrets. Pareils au ruisseau
tranquille dont le passage fertilise nos champs,
ils ont laissé couler tranquillement leurs jours
en essayant seulement d'en cacher les bienfaits.
Prier et aimer, voilà toute leur carrière! Mais cette
carrière, quelque humble et quelque modeste
qu'elle soit, a été à nos yeux assez remplie.
L'ABBÉ PERRIN.
NOTICE BIOGRAPHIQUE.
André Perrin naquit dans la petite et jolie ville
de Feurs, en Forez, le 24 juillet 1753 , il a donc,
au moment où nous écrivons, plus de quatre-
vingt-trois ans. Ses parents, sans appartenir à une
famille puissante par le nom ou par la richesse,
étaient vénérés dans le pays parce qu'ils possé-
daient la plus belle de toutes les noblesses , la
plus belle de toutes les fortunes, celle de la vertu.
Les premières années d'André Perrin se pas-
sèrent dans le sein de sa respectable famille où il
puisa, dès l'âge le plus tendre, le germe de toutes
les qualités qui ont distingué sa longue et hono-
rable carrière. Trop souvent les exemples offerts
à l'enfance influent plus qu'on ne pense sur son
avenir; le jeune André, n'ayant sous les yeux que
des actes de vertu, ne pouvait que devenir à son
tour vertueux.
Quand il fut en âge de se choisir une carrière,
la douceur angélique de son caractère, la piété
10
sincère qui le distinguait déjà, donnèrent à ses
parents l'idée de le faire entrer dans l'état ecclé-
siastique. André accepta avec joie celte volonté
de sa famille si d'accord avec ses propres senti-
ments, et il vint à Lyon , dans le séminaire dit,
à cette époque, de Saint-Charles, et qui dépendait
de la paroisse Saint-Nizier.
Il y fit des études sévères et consciencieuses ,
et sa vocation se confirma de jour en jour davan-
tage. L'état de prêtre, si beau et si honorable ,
quand on possède assez de vertus pour l'exercer
diguement, devint le but de tous ses désirs , le
rêve de toutes ses nuits. Il travailla constamment
à s'en rendre digne et entra enfin dans les ordres,
avec plus de joie que les autres jeunes hommes
ne pénètrent dans le monde, objet frivole de leurs
avides désirs.
Peu après son ordination, l'abbé Perrin fut ren-
voyé dans sa ville natale, en qualité de vicaire. Il oc-
cupa quatorze ans cette place modeste, et préluda
dès cette époque à cette vie de sacrifices pour les
autres et de privations pour lui, qui en ont fait
depuis un modèle accompli de charité chrétienne,
et qui ont donné à son nom un si profond reten-
tissement dans tous les coeurs qui savent appré-
cier la vertu.
La révolution arriva et trouva l'abbé Perrin
dans son modeste vicariat de Feurs, occupé à
répandre des bienfaits et à faire bénir partout le
11
nom du Dieu dont il était le digne ministre. Cette
révolution, en grandissant, voulut, dans sa des-
potique égalité, tout niveler et tout détruire; re-
doutant l'influence du clergé dont elle avait vio-
lemment lésé et les droits et les intérêts, elle
essaya de les rattacher à sa cause par la violence,
et leur imposa l'obligation de prêter ce qu'on
appela alors le serment civique. L'abbé Perrin,
regardant cette obligation imposée par les puis-
sants de la terre à ceux qui ne relevaient que de
Dieu comme une violence faite à sa conscience
de prêtre, refusa de plier sous une volonté qu'il
croyait sans pouvoir sur ses augustes attribu-
tions.
Il trouva alors dans son ame si douce et si
modeste la force nécessaire pour se soustraire
à ce qui lui apparaissait comme une iniquité et
un parjure, et, quels que fussent les liens qui
.l'attachaient à sa famille, à ses paroissiens, il n'é-
couta que la voix de sa conscience ; il embrassa
ses parents désolés, ne sachant même pas s'il les
reverrait un jour! Il dit adieu à ses ouailles, en
les mettant par une dernière bénédiction sous la
protection du Ciel, et à pied, invoquant son Dieu
pour tout appui, il se mit dans les derniers jours
de septembre 1792, en route pour la terre de
Mais à cette époque de fatale mémoire, un
prêtre ne pouvait voyager avec sécurité sur le sol
12
français. Être reconnu eût été pour lui un motif
d'arrestation, prélude d'un arrêt de mort. L'abbé
Perrin voulant conserver ses jours, non pour lui,
mais pour les malheureux auxquels ils pouvaient
encore être utiles, suivit les indications prudentes
qui lui furent données, et arriva sans accident à
Lyon.
Là ses amis protégèrent le mystère qui devait
l'environner. Son frère qui avait des relations avec
toutes les personnes influentes de la ville , lui fit
délivrer un passeport à la municipalité pour la
Suisse, sous le nom de Rimper , anagramme de
son nom véritable, qu'il avait adopté avec moins
de répugnance que tout autre, tant son ame pure
et candide répugnait au mensonge. Il y avait en-
core là à ses yeux une illusion de vérité qui le
consolait d'un subterfuge que sa sûreté avait
rendu impérieusement nécessaire.
Le voilà donc, ce bon abbé Perrin, déguisé en
laïque, portant le titre de voyageur de commerce,
et cheminant sur la route qui mène à la frontière,
escorté des voeux et des bénédictions de tous
ceux qui l'avaient connu; il emportait une malle
qui contenait quelques effets, modestes comme
sa personne, un habit noir et une paire de ra-
soirs pour se faire lui-même la barbe selon son
habitude.
Arrivé au pont de Beauvoisin , un poste de
douaniers fait descendre les voyageurs et procède
13
à la visite de leurs bagages. Il y avait là, sans doute
pour garder la frontière, un poste de volontaires,
et pendant que l'abbé Perrin se baissait pour
montrer en détail aux douaniers toutes les pièces
de sa petite garde-robe, un de ces volontaires qui
avait sans doute deviné le prêtre sous le costume
de laïque, s'écria en tirant brusquement son sabre
et en le brandissant sur sa tête : f... voilà un beau
cou à couper ! Le misérable ! que de vertus il eût
éteint à la fois et que de larmes il eût empêché
de tarir s'il eût accompli son horrible menace ; et
il le pouvait, car à cette époque le titre de la
victime eût suffi pour l'absoudre. C'était si peu
de chose alors que la vie d'un prêtre !
Heureusement les douaniers avaient pris le
change sur la profession du saint voyageur ; à
l'aspect de ses rasoirs, ils le crurent un simple
chirurgien, tant était grande leur ignorance, et ils
l'engagèrent eux-mêmes à passer au bureau de la
douane pour y exhiber ses papiers, en s'opposant
à toute violence de la part du volontaire à qui
l'exaspération politique avait sans doute tourné
la tête.
L'abbé Perrin , que l'aspect du sabre qui le
menaçait n'avait point fait pâlir, car la mort
n'est pas redoutable pour celui qui a vécu comme
lui, l'abbé Perrin réclama lui-même à son tour
la protection du chef du poste, à qui il fit voir
avec le plus grand sang-froid le passse-port par-
14
faitement en règle dont il était porteur, et il
obtint le droit de continuer sa route pour la terre
hospitalière qui l'attendait.
Il franchit donc la frontière, et alors il remercia
Dieu de l'avoir préservé de l'horrible danger qu'il
venait de courir, car il sentait que sa mission
n'était pas finie et qu'il avait encore du bien à
faire sur la terre.
Voilà donc l'homme de Dieu jeté sur mi sol
étranger, loin de sa famille, loin de ses amis.
Heureusement la Providence veillait sur lui et le
conduisit au village de Martigny, dans le Valais,
village à trois lieues environ de Saint-Maurice,
peuplé d'hommes qui, comme lui, avaient foi en
la religion du Christ. Il retrouva là environ qua-
tre-vingts prêtres de divers diocèses, chassés aussi
par la tourmente révolutionnaire, et il lui sembla
que le Ciel lui envoyait une nouvelle famille, en
échange de celle qu'il venait de quitter.
L'abbé Perrin s'installa donc à Martigny. Le
Châtelain de l'endroit, le sieur Gay, brave homme
dans toute l'acception du mot, se fit un plaisir de
le recevoir, ainsi que sept autres ecclésiastiques
réfugiés, dont quatre du diocèse de Lyon, entr'au-
tres l'abbé Chaland et l'abbé Montelier, de Saint-
Chamond; il passa trois années dans cette posi-
tion, calme au moins, si elle n'était heureuse.
Car qui peut remplacer, pour l'exilé, le sol sur
lequel il a reçu le jour, l'air du pays qui souffla
15
sur son berceau , la terre natale où il espérait
dormir un jour près de la cendre de ses pères.
Les vertus de l'abbé Perrin lui conquirent
bientôt à la fois, dans son humble asile de Mar-
tigny, l'estime amicale de son hôte et le respect
de 'tous ceux qui l'approchaient. Trois années
s'écoulèrent, ainsi que je l'ai dit plus haut, trois
années, époque de deuil pour la France, qui vit
couler sur l'échafaud le plus pur sang de ses
enfants, époque de paix pour le village hospi-
talier qu'avait choisi pour asile l'abbé Perrin.
La tourmente révolutionnaire qui passait sur la
France comme une lave brûlante, s'était arrêtée
aux frontières , comme si Dieu lui eût dit ce
qu'il dit, en les créant, aux flots de la mer : « Tu
n'iras pas plus loin ! » D'un côté le désordre ,
l'agitation, la fièvre des passions politiques ; de
l'autre le calme d'une situation normale, l'air
pur des champs et la paix plus pure encore de
consciences irréprochables. On savait bien dans
Martigny qu'André Perrin et ses compagnons
étaient prêtres , mais on respectait leur carac-
tère, on plaignait leur infortune et plus d'une fois
en secret, si toutefois un secret qui est connu de
tous peut encore porter ce nom, l'abbé Perrin se
livra aux saintes fonctions de son ministère et
appela les bénédictions du Ciel sur ses compa-
triotes égarés et sur ses hôtes modestes et bien-
faisants.
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Sa vie s'écoulait ainsi comme la vie pure d'un
enfant, lorsque les événements du 9 thermidor
retentirent jusques dans le Valais. Robespierre
était tombé, et avec lui les sanglantes saturnales
dont il était le souverain moteur. La France res-
pirait après les énergiques convulsions qui l'a-
vaient décimée ; l'espoir rentrait dans tous les
coeurs, et André Perrin crut qu'il lui était enfin
permis de revoir son pays et sa famille. Muni d'un
nouveau passe-port que lui délivra, ainsi qu'à ses
camarades, son généreux hôte le Châtelain Gay,
la première, pour ne pas dire la seule autorité de
son village, il s'achemina bien tôt avec eux vers la
France, vers ce beau pays que l'on peut être forcé
de quitter, mais vers lequel vous ramènent tou-
jours et le souvenir et l'espérance.
Trois mois environ après le 9 thermidor, c'est-
à-dire vers la fin de 1 794, l'abbé Perrin , suivi de
ses compagnons, franchit de nouveau la frontière
de France; mais il n'eut point à entendre une se-
conde fois les propos de cannibale qui avaient
souillé son oreille lors de son premier passage. Ils
furent bien reconnus encore pour ce qu'ils étaient,
mais les idées avaient changé, la réaction s'opérait,
et quand ils présentèrent leurs passe-ports qui les
désignaient comme des enfants de l'Helvétie :
Oui, vous êtes de jolis Suisses ! leur répondit en
souriant le chef du poste de douanes qui visitait
leurs papiers , mais c'est égal, passez!
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Voilà donc l'abbé Perrin de retour à Lyon.
Qu'on juge de sa joie en pressant sur son coeur
ce frère dont les soins l'avaient soustrait aux dan-
gers et dont les secours bienfaisants ne l'avaient
jamais abandonné dans l'exil. Ces émotions se
sentent, mais elles ne s'expriment pas.
Le pays ! Mot sacré qui résume tous les souve-
nirs , et quelquefois toutes les espérances d'une
vie humaine, toi seul n'apportes à l'ame que de
douces vibrations et de délicieuses harmonies.
La patrie est beaucoup, le pays est plus encore !
c'est le lien intime entre l'homme et le sol, c'est,
en diminutif, l'amour du fils pour une mère.
Ah! qui, après une longue absence, n'a pas
senti, à l'approche du pays natal, une de ces
commotions indicibles qui oppressent le coeur
sans amertume, qui le compriment sans douleur,
et qui lui apparaissent comme une révélation?
Il faut avoir vécu des années loin du foyer na-
tal, et y revenir pressé par le besoin de revoir les
objets de ses plus chères affections, pour com-
prendre toutes les émotions diverses qui assail-
lent alors l'ame d'un exilé. A mesure que la route
se déroule devant lui, il dévore l'espace qui lui
reste encore à parcourir, parce que son imagi-
nation est plus active que les rapides coursiers
qui l'entraînent. En vain la nuit est tombée, son
oeil curieux semble apercevoir au loin dans l'im-
mensité, le clocher de sa ville natale et les pre-
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mières maisons blanches qui en forment l'avenue.
En vain les arbres se dressent tout à coup sur sa
route comme de pâles fantômes dansant sur un
lit de bruyères, et disparaissant brusquement
pour faire place à d'autres apparitions. En vain
une faible lumière surgit tout à coup d'une ferme
qu'il a croisée rapidement dans sa course. Rien
ne l'émeut, son imagination n'est plus là !
Enfin il aperçoit, à la blanche clarté de la lune,
l'atmosphère de fumée qui enveloppe toujours
une agglomération d'édifices. Cette fumée, qui
roule en tourbillons vers le ciel, est peut-être
celle du foyer paternel auquel il va s'asseoir , et
son oeil la suit involontairement dans les airs où
elle va se perdre. Ses souvenirs reparaissent en
foule, distincts , précis comme des souvenirs de
la veille, et cependant il y a bien des années qu'il
est absent !
Ici c'est le coteau qu'il aimait à gravir dans sa
jeunesse; là, le ruisseau dans lequel il venait se
baigner pendant les chaudes journées de l'été.
Tous les objets inanimés prennent pour lui une
voix qui semble retentir à son oreille et remuer
son ame comme l'aspect imprévu d'une personne
qu'il aurait aimée.
Enfin-toute la distance est franchie.... il a revu
la maison dans laquelle il reçut le jour. lia frappé,
et les vieux serviteurs qui ont bercé son enfance
viennent le recevoir sur le seuil hospitalier. Enfin
19
il a compris tout le bonheur du retour, il a revu,
il a embrassé son père , son père chéri qui n'a
plus que lui, et qui l'a pressé sur son coeur,
comme le dernier espoir de sa vieillesse.
Rien n'est changé sous le toit paternel. Voilà
bien le fauteuil sur lequel il s'asseyait autrefois !
le foyer en chêne ciselé dont la douce chaleur l'a
si souvent réchauffé dans les longues veillées
d'hiver! Tout est encore à sa place, comme si le
bonheur domestique était dans Fimmuabilité.
Le pays, c'est le bonheur calme, le bonheur
de l'ame. Heureux celui qui ne l'a jamais quitté,
mais plus heureux encore peut-être celui qui,
après une longue absence , peut comme l'abbé
Perrin y rentrer sans crainte, sans remords, et
se dire en foulant le sol natal : On creusera ma
tombe là où s'éleva mon berceau !
Qu'on pardonne cette digression à un homme
qui a connu aussi l'exil et ses poignantes dou-
leurs , mais qui a goûté , en compensation , les
ineffables joies du retour, et que l'on veuille
bien revenir avec moi à notre bon abbé Perrin.
Rentré dans une ville où il pouvait encore
être utile à ses semblables, il s'empressa d'aller
prendre les ordres de ses supérieurs ecclésias-
tiques , les grands vicaires de M. de Marbeuf,
alors archevêque titulaire du cliocèse, qui, quoi-
que obligés comme lui d'exercer encore dans
l'ombre leur sacré ministère, n'en veillaient pas
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moins avec zèle sur le troupeau que la Providence
avait confié à leurs soins.
M. de Linsolas, l'un de ces grands vicaires,
auprès duquel il fut vivement appuyé, parce
qu'on voulait l'envoyer à Montbrison ou à Feurs,
le nomma alors missionnaire évangélique à Lyon,
et étendit son pouvoir à deux lieues à la ronde, en
lui assignant cependant d'une manière plus spé-
ciale la paroisse de Vaise; car, lui dit-il, la moisson
est grande, et il y a peu d'ouvriers. L'abbé Perrin
accepta avec joie cette honorable, mais encore
périlleuse mission, et il se mit à porter chez les
fidèles, qui lui étaient ainsi confiés, tous les se-
cours, toutes les consolations de sa sainte reli-
gion. Le culte était encore sous le joug de la pros-
cription, et quoique les poursuites dirigées contre
les prêtres fussent moins actives, on n'aurait pu
sans danger exercer ostensiblement les fonctions
de ministre des autels. Tantôt l'abbé Perrin allait
dans une maison isolée convoquer les fidèles au
saint sacrifice de la messe; tantôt il sortait la
nuit, déguisé, pour porter à un moribond les
derniers trésors de la religion, les dernières con-
solations de l'amitié. Tant de vertus, tant de dé-
voûment, joints à une complète abnégation de
lui-même, devaient exciter la haine des méchants,
et l'abbé Perrin fut dénoncé! dénoncé pour avoir
fait le bien, comme un autre l'eût été pour un
crime. Un jour qu'il disait la messe dans la mo-