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L'Abbé Toulorge, ou le Martyr de la vérité (épisode de 1793). [Par Léopold Quénault.]

De
31 pages
impr. de J.-J. Salettes (Coutances). 1869. In-8° , 28 p..
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L'ABBÉ TOULORGE
ou
LE MARTYR DE LA VÉRITÉ
( ÉPISODE DE 1793)
IMP. DE J.-J. SALETTES, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1869.
PRÉFACE.
S'il est une, vertu aimable, c'est l'amour de la vérité;
s'il est un vice odieux, c'est l'habitude du mensonge. On
ne saurait accorder trop d'éloges à ceux qui sont doués
delà vertu, infliger trop de blâmes à ceux qui prati-
quent le vice.
Ce n'est pas seulement un devoir religieux pour un
chrétien, de respecter la vérité dans ses actes et dans ses
paroles, c'est un devoir social de premier ordre pour
tout le monde. Il n'y a plus de hiérarchie dans la fa-
mille/ dans la société, dans l'État, de garantie pour que
chacun y remplisse ses devoirs et y jouisse de ses droits,
si les agents servant la famille, la société et l'Etat trom-
pent sur l'exécution des travaux qui leur sont confiés
et sur les renseignements qui leur sont demandés.
Le respect de la vérité, pour ceux qui commandent,
pour ceux qui obéissent, est une des.bases de l'ordre
social. 'C'est en quelque sorte la force motrice qui main-
tient l'ordre et l'harmonie, dans la société.
Tous ceux qui ont charge d'âmes, et qui comprennent
leurs devoirs religieux et sociaux, ne sauraient trop ins-
pirer au peuple et surtout aux enfants, qui deviendront
peuple un jour, l'amour de la vérité et l'horreur du
mensonge.
Rien ne doit y contribuer plus puissamment que des
exemples comme celui de l'abbé Toulorge, qui aima
IV
mieux périr sur l'échafaud révolutionnaire que de don-
ner un mensonge peu grave toutefois et ne pouvant
nuire à personne.
On lui a reproché d'être allé trop facilement au-de-
vant delà mort, et d'avoir, en quelque sorte, couru après
le martyre.
Le culte que le peuple rend à sa mémoire, en raison
de la grandeur du sacrifice qu'il a fait à l'amour pur
de la vérité; son exemple, cité par toutes les mères chré-
tiennes à leurs enfants, disent assez haut qu'il a eu
raison d'encourir la mort pour ne pas commettre un
mensonge.
Qu'eût-il gagné à mentir? Les tyrans qui gouver-
naient alors la France eussent trouvé un autre prétexte
pour se débarasser de lui. Quand on lui aurait demandé
de rendre ses lettres de prêtrise, il les eût courageuse-
ment refusées, et, au lieu d'être jugé ou plutôt assas-
siné à Coutances, il Peut été à Paris par le tribunal
révolutionnaire.
En faisant réimprimer, avec quelques documents
nouveaux, la notice que j'ai déjà publiée sur ce confes-
seur de la foi, je cède au désir exprimé par Mgr Bravard
qui a dernièrement, à Muneville-lé-Bingard, raconté,
d'une voix émue,.sympathique, véritablement éloquente,
dans deux allocutions, le martyre de ce bienheureux.
L. QUE^AULT,
Sous-Préfet de Coutances.
ou
LE MARTYR DE LA VERITE
(ÉPISODE DE 1793)
De tous les dévouements, de tous les courages qu'ins-
pirent aux hommes les nobles sentiments de l'âme, il
n'en est pas de plus dignes de l'admiration de leurs
semblables que ceux qui ont la foi pour mobile. La
mort n'est pas, aux yeux du martyr, un sacrifice, mais
une occasion qu'il est heureux de saisir pour monter
au ciel; loin de se plaindre, il remercie, il bénit ses
juges et ses bourreaux.
La touchante légende que nous allons raconter en est
un éclatant et bien édifiant exemple.
Pierre-Adrien Toulorge, né en 4 756, à Muneville-le-
Bingard, d'une famille ancienne et honorable dans la
contrée, dont il reste encore plusieurs représentants,
était, au moment delà tourmente révolutionnaire,, prêtre
régulier de l'ordre des Prémontrés à l'abbaye de Blan-
chelande (commune de Neufmesnil, canton de la Haye-
du-Puits,). Avant d'être religieux de cette abbaye, il
— 2 —
avait été vicaire de Doville (canton de la Haye-du-
Puits) (1). M. l'abbé Folliot, aujourd'hui curé-doyen de
Montmartin-sur-Mer et précédemment desservant de
Doville, a trouvé sur les registres paroissiaux des actes
de son ministère et de son écriture, où il prend ce titre.
Il avait émigré. Quand le représentant du peuple Le-
carpentier, à la suite de magnifiques considérants dans
lesquels il proclamait, la liberté des cultes,-déclara
suspects et prescrivit d'emprisonner comme tels les
prêtres qui ne déposeraient pas immédiatement leurs
lettres de prêtrise, l'abbé Toulorge, retiré à Jersey, put
savoir combien cette terrible mesure avait réduit le
nombre des ecclésiastiques cachés qui, pendant la
terreur, administraient les sacrements aux habitants
du Cotentin et, ne consultant que son zèle évangélique,
il revint en France pour exercer dans notre contrée,
au péril de sa vie, le saint ministère.
Il se retira à Doville, où il trouva un refuge chez des
personnes pieuses, dévouées à leur ancien pasteur.
C'est de là qu'il allait, dans les, environs, porter des
secours spirituels aux malades.
La masse du peuple des campagnes était restée fidèle
(1) L'abbé Toulorge a été ordonné prêtre en 1780. Il fut, depuis
1780 jusqu'en 1783, précepteur des enfants de M. Le Hérissier de
Gerville au nombre desquels se trouvait le célèbre antiquaire
M. de Gerville, de 1783 à 1787, il fut vicaire de Doville, en 1787,
il devint chanoine régulier de l'abbaye de Blanchelande. (Note
bommuniquée par M. l'abbé Lecardonnel, archiviste de l'évêché).
— 3 —
à sa foi religieuse, mais, il se rencontrait au bourg; de
la Haye-durPuits quelques éléments révolutionnaires.
C'était le siège d'un baillage orné d'une dizaine d'avo-
cats de villages avec leurs accessoires. On y avait formé
un club, correspondant avec celui de Coutances et la
société populaire des Jacobins siégeant à Paris. Il avait,
comme l'a dit M. Edgar Quinet de tous les clubs de
village, ses Danton, ses Robespierre, ses Marat, du;
cru : s'ils étaient moins éloquents, ils n'étaient ni
moins vaniteux, ni moins entreprenants, ni moins cruels
que leurs modèles. Les journaux irréligieux et révolu-
tionnaires, les délégués, des clubs, de Paris et de Cou-;
tances ^trouvaient dans ces demi-savants des hommes
assez lettrés pour comprendre leurs déclamations contre
ce qu'ils appelaient;le fanatisme, trop profondément;
ignorants pour ne pas les croire (1).
(1) La preuve de l'existence de ce club résulte dé l'extrait
suivant du procès-verbal d'une séance dé celui de coutances :
« SÉANCE DU CLUB DE COUTANCES DU 2 MESSIDOR AN 2.
» Les citoyens X. X., membres de là société des amis delà
» liberté et de l'égalité de la Haye-du-Euits, députés de' cette:
» société, puis de celle de Coutances, après avoir mis sur le bu-
» reau leur diplôme et leur pouvoir, lecture; en ayant; été; faite,.
» l'un d'eux; monte à la tribune et lit un mémoire relatif à une
» dénonciation faite, à la société par le citoyen. X.. contre les
» citoyens X. X. Le mémoire déposé sur le bureau, un membre à
» demandé qu'il soit envoyé à l'accusateur public, déjà saisi de la
» lettre du dénonciateur, lequel accusateur public prendra la.voie
» que la loi prescrit en; pareil cas. La proposition est adoptée à
» l'unanimité. »
— 4 —
Il s'était donc formé dans le bourg de la Haye-du-
Puits une société populaire, surveillant les fonction-
naires, espionnant les gens de, bien, et envoyant dans
les communes rurales des agents secrets pour y répan-
dre la terreur en dénonçant des suspects.
Dans cette contrée, comme dans toute la France
alors, une minorité factieuse opprimait toute la popu-
lation (1). -
(1) L'esprit révolutionnaire trouve encore des aliments
dans les fortes têtes de village. Le suffrage universel a aug-
menté leur influence, qui est sérieuse dans les campagnes.
Us la conserveront longtemps encore parce que, grâce aux
suffrages dont ils disposent, ils ne manqueront pas de faux
prophètes pour les pervertir, d'ambitieux pour les aduler.
Là société des libres penseurs a fait des recrues parmi eux,
et c'est encore dans cette catégorie de personnes que se
rencontrent de temps en temps, mais de loin en loin, des
hommes qui renient leur Dieu et blasphèment au moment
suprême. Anathème au nom de la foi, ahathème au nom
de la société contre les faux prophètes qui les endoctrinent,
contre les ambitieux qui, en les flattant, les trompent et les
gonflent d'orgueil jusqu'à la démence. Ils maintiennent
l'esprit révolutionnaire dans les petits endroits, où il est
si facile d'exciter la haine et l'envie contre les supériorités
sociales, pendant que d'autres hommes plus pervers entre-
tiennent l'action révolutionnaire dans la capitale et les
grandes villes. Cette double manoeuvre est le plus grand
obstacle au développement de la liberté et aux progrès de
l'humanité dans notre pays. Plusieurs fois elle a, depuis
soixante ans, déchaîné sur lui des tempêtes démagogiques;
— 5 —
Pour se soustraire à l'examen des agents secrets de
cette société, l'abbé Toulorge prenait divers déguise-
ments. Un jour que, sous les habits de femme et ac-
compagné d'une couturière qui était venue le chercher
pour assister un malade dans la commune de Neufmes-
nil, il eut à passer devant le moulin de Doville : deux
affiliés du club de la Haye-du-Puits, qui s'y trouvaient
en surveillance, remarquèrent qu'une des femmes por-
tait des bas à côtes, en laine, avec des chaussures
d'homme; l'un des deux suivit les deux femmes, et
envoya son camarade prévenir les amis de la Haye-du-
Puits qu'on était sur la piste d'un suspect.
Le premier resta aux abords de la maison où en-
trèrent les deux femmes. Celle qui n'était pas suspecte
étant sortie, il n'eut plus de doute que l'autre ne fût
restée dans cette maison.
Bientôt arrivèrent les affiliés de la Haye-du-Puits
qui, sous le titre de gardes nationaux, avaient des fusils
et des sabres.
L'abbé Toulorge, qui les vit venir, se cacha sous un
tas de jonc marin.
Les gardes nationaux entrèrent, fouillèrent la maison
et n'oublièrent pas de larder de coups de baïonnettes
après lesquelles la patrie a dû longtemps voiler la statue
de la liberté afin de sauver l'ordre social. Et ce sont ceux
qui l'ont mis en grand péril par leur ineptie qui deman-
dent alors qu'on étouffe la liberté pour le sauver.
— 6 —
le tas de jonc marin sous lequel était couché l'abbé
Toulorge. Ils ne le. découvrirent pas, et ils allaient
prendre le chemin de la Haye-du-Puits, quand celui
qui les avait appelés les pria de faire une nouvelle per-
quisition. On détassa le jonc marin, et l'abbé Toulorge
découvert, déclara, avec l'attitude ferme et digne qu'il
conserva depuis jusqu'à sa mort, qu'il était émigré,
ancien religieux de Blanchelande, et se livra aux gardes
nationaux. Cette noble attitude produisit sur eux quelque,
impression, car ils ne le passèrent.pas par les armes,
comme l'abbé Héliard qu'ils assassinèrent en 1796.
On le conduisit à la Haye-du-Puits d'où il fut trans-
féré dans la maison d'arrêt de Coutances, encombrée
alors de prêtres, de religieuses, de nobles, de bourgeois,
de domestiques, d'ouvriers, suspects de fanatisme, d'in-
civisme et d'aristocratie.
Accusé d'émigration, il devait être jugé d'après une
des plus barbares lois de cette affreuse époque, parle
tribunal criminel de la Manche, siégeant sans jurés et
assisté de deux administrateurs municipaux. Aucune
latitude n'était laissée à l'humanité ni à la conscience
du juge. Du moment qu'il était établi que l'accusé avait
émigré et que son identité était constatée, il devait être
condamné à mort et exécuté dans les 24 heures sans
sursis ni pourvoi.
L'abbé Toulorge fut conduit devant ses juges le
12 octobre 1793.
Appartenant à un tribunal régulier, les juges appli-
quaient, tout eu les déplorant, les lois draconiennes du
temps; ils n'avaient pas l'ardeur sanguinaire des tribu-
naux révolutionnaires établis à Paris et dans quelques
autres villes. D'ailleurs, ils savaient que ce bon abbé
Toulorge ne s'était jamais mêlé aux intrigues politiques,
et qu'il n'était rentré en France que pour donner aux
fidèles les secours et les consolations de la religion; ils
étaient donc bien disposés en sa faveur, et cherchaient
le moyen de le faire échapper au supplice, ainsi qu'on
le reconnaîtra par le texte du jugement que nous avons
retrouvé sur les registres de ce tribunal criminel de la
Manche. Les témoins ne furent entendus que pour cons-
tateî, que l'abbé Toulorge était bien l'émigré porté
sous ce nom sur la liste générale des émigrés. Aucun
témoin ne fut interrogé sur le point de savoir s'il avait
réellement émigré. Il n'y eut donc d'autre preuve de
son émigration que la déclaration qu'il en fit lui-même.
Les questions lui furent présentées à l'audience, de
manière à le mettre sur la voie d'un mensonge ou d'une
déclaration ambiguë; mais, en admirable soldat de Jésus-
Christ, il ne voulut pas nier qu'il eût été à son poste
quand le devoir l'y appelait; ou plutôt il fut heureux de
trouver l'occasion de gagner le Ciel par un acte sublime
de foi et de conscience, imitant ainsi un saint vieillard de
l'ancienne loi, Eléazar, qui aima mieux perdre la vie en
refusant de sacrifier aux idoles, que de se sauver par
— 8 —
une feinte indigne d'un véritable Israélite. Comme lui,
l'abbé Toulorge ne crut pas qu'il fut permis à un mi-
nistre de Jésus-Christ, dans des circonstances aussi
graves, de recourir à un simple détour pour se sous-
traire au supplice dont il était menacé dans ces temps
de persécution. En effet, une simple apparence de
lâcheté et de renonciation à sa foi eût pu être d'un fu-
neste exemple pour tant de fidèles exposés, tous les jours,
aux mêmes épreuves.
Les lettres écrites par l'abbé Toulorge, dans la prison,
à ses amis et à sa famille, sa réponse aux juges, ses
dernières paroles au pied de l'échafaud, prouvent qu'il
a vu la mort venir vers lui avec joie, et qu'il a été
préoccupé uniquement de cette pensée que son supplice
lui assurait la félicité éternelle.
Voici le jugement qui le condamne à mort :
« Pierre-Adrien TOULORGE.
» 136.
» 21 vendémiaire.
» Du douze octobre mil sept cent quatre-vingt-treize,
l'an second de la République Française, les portes ou-
vertes, en l'audience publique du dit tribunal criminel,
pour procéder au jugement du nommé Toulorge, pré-
venu d'émigration, le tribunal, en séance, a fait com-
paraître ledit Toulorge, libre et sans fers : icelui placé à
la barre, le tribunal, par l'organe du citoyen Président,
a demandé au prévenu son nom, surnom, âge, pro-
— 9 —
fession et demeure. Il a répondu s'appeler Pierre-Adrien
Toulorge, âgé de trente-sept ans, ci-devant religieux à
l'abbaye de Blanchelande, Ordre des Prémontrés; lec-
ture a été donnée de l'arrêté de la commission adminis-
trative du département de la Manche, du premier de ce:
mois, qui le déclare émigré et le renvoyé en ce tribunal;
ledit Toulorge, interpellé de dire s'il est en état de justi-
fier qu'il n'ait pas quitté le territoire de la République
Française, a dit qu'il n'en pouvait justifier, et il est
même convenu avoir quitté le territoire français et s'être
retiré à l'isle anglaise de Jersey, et il a été procédé en-
suite à l'audition des témoins assignés à cet effet qui
ont déposé, après serment par eux prêté.
» L'accusateur public a. fait ensuite sa réquisition au
tribunal pour l'application de la loi, et le jugement sui-
vant a été prononcé et le dit Toulorge renvoyé dans la
maison de justice.
» Au nom de la République Française,
» Le tribunal criminel du département de la
Manche, après avoir entendu l'accusateur public et
commissaire national, dans ses conclusions, vu ce qui
résulte de l'arrêté du conseil général de la commission
administrative du département de la Manche, du pre-
mier de ce mois, qui déclare le prêtre Toulorge,
ci-devant religieux, émigré; ensemble des déclarations
passées par l'accusé, des dépositions des témoins, qui
ont reconnu que Pierre-Adrien Toulorge, ci-devant