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L'Affaire de la rue de Vaugirard. [La Maison du dimanche.] Par Turpin de Sansay

De
251 pages
C. Vanier (Paris). 1869. In-18, 246 p..
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BIBLIOTHÈQUE PARISIENNE
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L'AFFAIRE
DE
LA RUE DE VAUGIRARD-
L'AFFAIRE
DE
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TURP1N DE SÂNSAY
PARTS
C. VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1, MJË DU PONT-DE-LODI, 1
E. LAÇHAUD, Libraire, 4, place du Théâtre-Français, i
18G9
Droits réservés
L'AFFAIRE
DE
LA RUE DE YÀUGIRÀRD
hIDIOT.
Le 13 septembre 1821, une scène étrange se pas-
sait dans un appartement de la rue des Mathurins-
Saint-Jacques, à Paris.
Il était huit heures du matin, environ.
Dans une des pièces de cet appartement, parée de
confortables meubles en noyer, entretenus avec une
propreté minutieuse, une femme de soixante à soi-
xante-dix ans, de petite taille, aux cheveux blancs
1
TURPIN DE SANSAY
jaunes, à la main courte et potelée, à la physionomie
bienveillante et rusée à la fois, trottinait, un plu-
meau à la main.
A quelques pas d'elle, et assis sur une chaise, un
grand garçon aux yeux bleus, à la figure hébétée,
la fixait d'un regard atone.
Ces deux personnages étaient : la veuve Houet et
son fils Germain, idiot de naissance.
Autant la mère était vive, alerte, autant le fils pa-
raissait indolent.
La nature avait refusé le feu divin de l'intelligence
à cet être, qu'elle s'était plue à combler de tous les
dons physiques.
En effet, Germain, avec ses traits réguliers, ses
membres forts et bien proportionnés, eût pu servir de
modèle à un artiste.
Malheureusement, il était idiot.
Cependant, malgré cela, à cause de cela plutôt, le
pauvre enfant inspirait à sa mère une affection sans
bornes.
La veuve Houet avait pour son fils cette tendresse
ineffable que Dieu a placée au coeur des mères,
pour leurs enfants, quand ils sont malheureux ou
faibles. ' .....,'■. .
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD . 3
Son petit Germain passait avant toutes choses.
Pour lui, cette bonne mère eût fait d'immenses
sacrifices; elle eût même prodigué l'argent, pour
lequel elle avait un si grand amour.
La veuve Houet était avare.
On disait, dans le voisinage, que l'or était son
Dieu, et qu'elle économisait au point de se priver
des aliments nécessaires à la vie.
Quand la veuve Houet eut fini d'épousseter ses
meubles, —besogne qu'elle ne laissait jamais faire à
sa femme de ménage, sous le prétexte qu'elle rayait
le bois et le vernis, — elle s'arrêta devant l'idiot et
le contempla en silence.
Puis, avec un accent de profonde tendresse :
— Mon Germain, dit-elle, vois donc comme il fait
beau!... Ce soleil d'automne ne te donne-t-il pas en-
vie de te promener?
— Promener, répéta l'idiot; les bois... les loups..'.
— Tu ne veux pas?
— Non... peur...
— Pauvre enfant!... soupira la veuve.
Et elle reprit :
— Mais je serai avec toi.
— Avec toi... fit d'une joie enfantine le mal-
TURPIN DE SANSAï
heureux Germain, avec toi... toujours... toujours...
Et, d'un élan, qu'on ne pouvait soupçonner dans
cette intelligence obscurcie, Germain se précipita
vers sa mère, qu'il couvrit d'affectueux baisers.
— Cher enfant, comme il m'aime!... fit la veuve
Houet,
Elle continua :
— Si tu veux bien, après déjeuner, nous pren-
drons une voiture?
— Pourquoi faire? interrogea le malheureux.
— Pour aller nous promener ensemble.,
— Ah!... oui... bon!
— Nous garderons la voiture toute la journée, et
nous irons même à Versailles.
— Versailles?...
— Ou ailleurs; car, pour toi, je ne-regarde pas à
l'argent.
— De l'argent?...
— Oui, viens voir... Tiens, là, dans ce secrétaire...
Oh! sois tranquille, quand je mourrai, je te laisserai
bien riche, va!...
— Et... soeur Marie?
— Tiens, regarde... reprit la veuve Houet, qui
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 5
avait ouvert son secrétaire et montrait à son fils des
piles d'or et des liasses de billets de banque.
Mais Germain, malgré les efforts de sa mère pour
réveiller sa nature engourdie, semblait rester sur
une idée qui l'avait frappé.
— Soeur Marie... soeur Marie... continua-t-il.
— Mais regarde donc I dit la vieille dame, avec un
sourire de satisfaction; comme cela sonne bien!
— Soeur... Marie... reprit l'idiot.
— Eh bien! ta soeur; que lui'veux-tu?
— Argent... beaucoup... pour elle...
A ces mots, la figure de la vieille femme devint
sombre et sévère.
— Ne me parle jamais de Marie ! fhVelle avec un
accent concentré ; ne m'en parle jamais, entends-tu !..
Germain répéta avec obstination :
— Marie... Marie...
— Tais-toi!... je la hais autant que je t'aime, toi,
mon enfant!... Elle... c'est une mauvaise fille!
L'idiot se mit à pleurer.
Quand la veuve Houet était en colère, rien ne l'ar-
rêtait, il fallait qu'elle s'expliquât catégoriquement.
Aussi reprit-elle, sans tenir compte des larmes de
son fils :
TURPIN DE SANSAY
— C'est une Malheureuse, dont je ne veux plus en-
tendre parler... Oh! la coquine, si je la tenais!...
— Marie... bonne... m'aime bien... fit l'idiot
d'une voix tremblante.
— Elle, bonne!... une mendiante, qui vient à cha-
que instant me soutirer de l'argent!... le tien, mon
enfant chéri.
L'idiot sembla recouvrer le calme.
— Si, au moins, reprit la veuve Houet, Marie
était restée avec nous, au lieu de...
— Ah!... Robert... fit l'idiot, comme éclairé par
un rayon d'intelligence.
— Oui, Robert, qui nous assassinerait, s'il l'osait,
pour s'emparer de.notre dernier morceau de pain!...
En ce moment, un coup de sonnette retentit.
Instantanément, le visage de la vieille femme prit
le masque de la défiance.
D'un geste rapide, elle referma son secrétaire et
alla ouvrir.
Un homme entra.
A la vue du nouveau venu, Mme Houet ne put re-
tenir une exclamation de surprise.
. — Robert!... vous, ici? fit-elle.
— Moi-même, en chair et en os, ricana le loustic.
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 7
— Vous venez, sans doute, me demander de l'ar-
gent?... Je vous préviens que c'est inutile...
Robert, — car l'arrivant n'était autre que le gen-
dre de la veuve Houet, — donna à sa physionomie
un air de componction railleuse, et suivit sa belle-
mère dans la pièce ou se trouvait l'idiot.
' Au physique, le gendre de la veuve Houet était un
homme grand et sec.
Son masque était long et anguleux.
Ses yeux évitaient de regarder fixement.
Il paraissait manquer d'assurance et être dominé
par une crainte continuelle.
Et pourtant, malgré cette apparence, Mm° Houet
disait à qui voulait l'entendre que son gendre était
un misérable capable de tous les crimes, et dont il
fallait se défier.
D'où venait cette appréciation rigoureuse de la
mère de Germain, si dévouée d'ordinaire dans ses
affections de famille?
Probablement de ce que, depuis 1813, époque à
laquelle il avait épousé la fille de la veuve Houet,
Robert avait constamment extorqué à sa belle-mère
de fortes sommes d'argent.
Plusieurs fois, même, les demandes du gendre
TURPIN DE SANSAY
avaient été entremêlées de réticences, sous lesquelles
Mme Houet avait deviné des menaces.
Du reste, la mère de Germain n'avait fait à per-
sonne un mystère de ses craintes, et, même, plu-
sieurs voisins l'avaient entendu dire : « Qu'un jour
où l'autre, elle périrait de la main de ce sournois de
Robert. «
— Enfin, reprit la veuve Houet d'un ton peu ami-
cal, pourquoi venez-vous ici?
— Oh! je ne viens pas... aujourd'hui... vous
demander d'argent, répondit Robert, quoique...
cependant, mon boursicot soit à sec...
— Selon votre honorable habitude, du reste.
Robert garda le silence; puis, d'une voix pour
ainsi dire timide :
— I3elle-mère, fit-il, je vous apportais mes ex-
cuses.. :
— Des excuses?
— Oui. J'ai regret de ma conduite ; la dernière
fois...
— Il suffit, interrompit vivement la vieille dame ;
vous pouvez vous retirer.
Elle désigna la porte à Robert. Mais ce dernier af-
fecta de ne pas avoir compris l'injonction de ce geste.
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 9
— Du reste, continua-t-il, il ne pouvait pas venir
dans mon idée, à cette heure, de vous en demander,
de l'argent...
A ces mots, Germain, — que la veuve Houet avait
complètement oublié depuis l'arrivée de son gen-,
dre, — Germain montra le secrétaire et se mit à
murmurer :
— Là... là... argent... pour soeur Marie...
Robert jeta sur le meuble un regard de con-
voitise.
— Bon! se dit-il; ça pourra se trouver plus tard.
A la révélation de l'insensé, la veuve Houet avait
éprouvé un sentiment d'instinctive terreur.
— Pauvre enfant!... fit-elle avec intention; il ne
sait ce qu'il dit!... Depuis ce matin, sa pauvre tête
est plus faible que jamais. — Bref, poursuivit-elle
d'un ton sec, s'adressant à Robert :
— Puisque vous n'avez pas besoin d'argent, pour-
quoi, alors, êtes-vous venu si matin?
— Je vous ai dit le motif, belle maman; des ex-
cuses;..
— Vous... allons donc! vous êtes incapable du
inoindre sentiment de repentir.
— Eh! si ce n'est moi, c'est peut-être Marie...
10 TURPIN DE SANSAY
— Soeur Marie... maman... répéta machinalement
l'idiot.
Au nom de sa fille, une larme tomba sur la joue
de la veuve Houet.
— Si vous pouviez la voir, insinua Robert, elle
vous ferait pitié ! Le chagrin l'a bien vieillie, allez !
— Ma pauvre Marie... murmura la veuve, puis-
qu'elle m'aimait tant, pourquoi avoir si mal agi avec
• moi?
— Que voulez-vous, belle-mère, les circonstances...
— Et votre mauvaise conduite !
—Ce matin, reprit l'artisan, sans paraître avoir
compris l'épigramme, ce matin, la pauvre femme a
tant pleuré, que je suis venu, à tout hasard, vous
prier de déjeuner avec nous, aujourd'hui, à onze
heures.
A cette proposition inattendue, la veuve Houet ne
put retenir un geste de surprise.
— Déjeuner avec vous! exclama-t-elle; moi!... Y
pensez-vous?...
— Pourquoi pas?
— Après lès menaces que vous m'avez adressées,
il n'y a pas encore huit jours, j'irais m'asseoir à votre
table?... c'est impossible!
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 11
— Allons, allons, pas de colère, belle maman ; à
tout péché miséricorde ! Et, puisque je me repens...
— Vous, Robert?... Mais, j'y songe... Vous vou-
lez peut-être attenter à ma vie !...
— Moi, vous tuer? reprit-il avec un accent de voix
étrange; en voilà une idée drôle !
— Tuer maman!... interrompit l'idiot, chez lequel
l'amour filial venait de produire un éclair intellec-
tuel. Veux pas !.... veux pas !...
— Vous le voyez, fit la veuve ; ce pauvre inno-
cent, même, à de tristes pressentiments...
—- Bast! un fou!... grommela Robert, en haussant
les épaules.
— Assassin!... méchant!... hurlait l'insensé, en
montrant du doigt le mari de sa soeur.
— Petit misérable, te tairas-tu ! cria Robert en
menaçant le pauvre idiot.
— Ah! ah! ah! lui, lâche... lui, assassin... moi,
perdre lui... sauver bonne Marie... Ah ! ah! ah!
Et l'idiot retourna tranquillement prendre sa place
près de la fenêtre.
— Vous voyez',.objecta la veuve Houet, qu'il est
impossible que j'aille chez vous... Je ne puis laisser
Germain seul.
12 TURPIN DE SANSAY
— C'est un prétexte, belle-maman; n'avez-vous
pas une femme de ménage pour le garder.
— Je vous le répète : c'est impossible !
— Il n'y a rien d'impossible à une mère qui veut
embrasser sa fille, insinua Robert.
Malgré les raisons données par son gendre, la
veuve Houet persévérait dans son refus.
Robert allait donc quitter la place, lorsque l'idiot
vint lui prêter un concours inattendu.
En effet, à la grande surprise de la vieille dame,
Germain, quittant la fenêtre, s'approcha de son
beau-frère.
— Marie!... fit-il avec une intonation pleine de
tristesse, Marie... malheureuse... voir Marie.
Et Germain, l'affliction peinte sur les traits, alla
s'asseoir, triste et morne, à l'autre extrémité delà
chambre.
A cet appel indirect, adressé à son coeur par l'en-
fant adoré, la veuve Houet devint indécise.
Robert renouvela ses instances; il fit une peinture
touchante de la douleur incessante de sa femme,
depuis la scène qui avait amené la rupture.
— Enfin, conclut-il, belle-mère, si vous n'acceptez
pas notre invitation, — acceptation qui. sera le gage
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 13
de notre pardon, — je crains bien que ma pauvre
femme, dans l'état où elle se trouve...
— Que voulez-vous dire?
Robert se pencha vers sa belle-mère et prononça
quelques mots à voix basse.
Le visage de la veuve s'illumina soudain d'une
radieuse expression de joie.
— Pourquoi garder le mystère!... exclama-t-elle.
J'accepte votre invitation... Je serai chez vous ce
matin même, à dix heures.
Sur cette assurance, Robert se leva et sortit.
La veuve Houet revint vers son fils, qu'elle em-
brassa avec une tendresse inaccoutumée.
La nouvelle que venait de lui annoncer Robert
avait rempli son coeur d'une joie ineffable.
Pendant ce temps, le graveur, qui demeurait rue
de la Harpe, n° 58, retournait rapidement chez lui.
La joie du triomphe brillait dans ses yeux. Seule-
ment, un observateur eut discerné, dans cette joie,
une sorte d'excitation fébrile.
Dans l'appartement modeste de la rue de la Harpe,
Mme Robert était loin d'être aussi joyeuse que son
mari.
La pauvre femme, accoudée sur une petite table
14 TURPIN DE SANSAY
à ouvrage, élevait vers le ciel de mélancoliques
regards.
Des larmes perlaient sur ses paupières, et ses joues
portaient les traces de la rosée de douleur.
— Femme, cesse tes pleurs, dit gaiement Robert ;
notre misère va finir.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que nous sommes réconciliés, ta
mère et moi.
— Est-ce bien vrai, Robert !
— C'est si vrai, qu'elle va venir déjeuner, tout à
l'heure, avec nous.
— Oh ! je te remercie de la bonne action que tu as
accomplie.
Et l'aimante créature se jeta au cou de son mari,
et l'embrassa avec une tendresse pleine de recon-
naissance.
— C'est bon!... c'est bon!... grommela le graveur
d'un air bonhomme. On a fait son devoir, voilà
tout!... Mais occupe toi vite du déjeuner; c'est pour
onze heures précises.
— Oh! sois tranquille, affirma la jeune femme,
tout sera prêt à la minute.
Pendant que Marie vaquait aux soins du ménage,'
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAXJGIRARD 15
Robert, assis dans un fauteuil, semblait plongé dans
de profondes réflexions.
Tout à coup, il regarda la pendule, se leva brus-
quement et sortit.
— Enfin, le moment décisif approche!... se dit-il
en mettant le pied dans la rue.
L'horloge de l'église Saint-Séverin sonnait dix
heures du matin.
Robert, qui longeait l'hôtel Cluny, rebroussa che-
min et descendit vers le pont Saint-Michel.
— C'est plus prudent, pensa-t-il; au moins si l'on
m'observe, on ne pourra pas deviner mon but... par
les quais, on va partout.
En vertu de ce raisonnement, le graveur, arrivé
au pont Saint-Michel, tourna à droite, sans traver-
ser l'eau, suivit le quai jusqu'à la place du Petit-
Pont, et s'engagea dans la rue Saint-Jacques.
Il marcha quelque temps dans la direction du
Panthéon; puis, parvenu au coin de la rue des
Mathurins, il s'y jeta brusquement, après avoir,
toutefois, promené autour de lui un regard inves-
tigateur.
Quelques minutes plus tard, Robert se mettait en
observation sous les fenêtres de sa belle-mère.
16 TURPIN DE SANSAY
Sans nul doute quelqu'un devait venir le rejoindre,
car, à chaque instant, le gendre de la veuve Houet
consultait sa montre.
— Paraîtra-t-il, enfin!... murmura-t-il avec co-
lère. Quel motif peut le retarder?... Si elle allait
échapper!...
Sur ces mots, Robert vit apparaître un petit
homme gros et court, vêtu d'une redingote verte.
— Tout est-il prêt? demanda Robert au nouveau
venu.
— Oui, répondit l'homme à la redingote verte.
— C'est bien, marche devant; je te rejoindrai tout
à l'heure... avec elle...
— Parfait!... on expédiera la besogne propre-
ment... fit à voix basse le petit homme, en s'éloi-
gnant.
II
LA TACHE DE BOUE
Robert reprit la direction de la rue de la Harpe.
Dix heures et demie sonnèrent.
— Pourvu que l'idiot ne soit pas avec elle ! se dit-
il. Après ça, quand il y. en a pour un il y en a pour
deux... J'aurais dû dire à Bastien... Eh! mais voici
la vieille... Elle est seule... Ça simplifie la beso-
gne!... /^|Jl:i'~^K
En effet, Mme Hoi£et-àraiwt à la'ràe de la Harpe.
18 TURPIN DE SANSAY
La veuve qui, pressée par l'heure, était restée en
toilette du matin, marchait rapidement.
Quand elle se trouva face à face avec son gendre,
devant la porte de l'hôtel Cluny, elle ne put retenir
un cri de surprise.
— Vous ici?... dit-elle.
— Oui, belle-mère ; j'allais au-devant de vous, ré-
pondit gracieusement Robert.
— A quoi bon !... Je connais, de reste, le domicile
de Marie.
— C'est que, je vais vous dire, ma femme a été
obligée de se rendre, à Fimproviste, chez un mar-
chand de cristaux, avec lequel nous allons faire des
affaires.
L'embarras avec lequel Robert donna cette expli-
cation réveilla un instant les soupçons de la veuve
Houet.
— C'est bien extraordinaire, observa-t-elle, que
ce soit Marie qui traite vos intérêts avec vos
clients!...
— Je vais vous dire... la femme de ce commerçant
est une amie intime de votre fille... et...
— Nous serons donc plusieurs personnes à déjeu-
ner?...
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 19
A ce moment, un homme placé au coin de la rue
de la Harpe, fit à Robert des gestes multipliés.
— Oui, accentua le graveur, en accompagnant
l'affirmation d'une inclinaison de tète.
Ce oui était une réponse à la veuve Houet, en
même temps qu'un signal à l'homme de la rue de la
Harpe.
— En ce cas, dépêchons-nous ! conclut la vieille
dame.
— Oh ! nous avons le temps ; car le déjeuner a
lieu, contrairement à ce que je croyais d'abord, chez
le fabricant de cristaux.
— Et, où demeure ce fabricant?
— Rue de Vaugirard, 81.
La veuve Houet fit un mouvement comme pour
retourner chez elle.
— Songez que Marie vous attend, insista Robert.
Pauvre femme ! elle a été si heureuse quand je lui ai
annoncé votre visite !
— Marchons, conclut la veuve, en prenant le bras
de son gendre.
Robert, que nous avons vu jusqu'alors, en proie à
une surexcitation anormale, Robert, disons-nous,
prit une allure résolue.
20 TURPIN DE SANSAY
Vers onze heures un quart, le graveur s'arrêta, et
désignant, à sa gauche, une maison déserte en appa-
rence, et dont la porte cochère, entre-bàillée, laissait
apercevoir les allées d'un jardin :
— C'est ici, dit-il.
Il entra avec Mmo Houet.
Aussitôt, la grande porte se referma brusque-
ment.
Que se passa-t-il dans cette maison, où la veuve
devait embrasser sa fille? Nous le saurons plus tard.
En attendant, il nous faut revenir, avec le graveur,
dans le logement de la rue de la Harpe.
Midi avait sonné depuis quelques instants lorsque
Robert y arriva.
Le déjeuner était préparé et une table de trois
couverts attendait les convives.
Robert parut surpris de trouver sa femme seule.
— Ta mère est sans doute dans la chambre voi-
sine? demanda-t-il avec affectation.
— Non... répondit Marie; je ne l'ai pas encore
vue...
■— C'est extraordinaire!... Elle, si exacte d'habi-
tude!...
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 21
— Elle sera allée faire quelques courses avant de
venir, probablement.
— Si, en l'attendant, nous nous mettions à ta-
ble!... Le couteau à la main on attend mieux les
convives!...
Jusque-là Marie n'avait point prêté attention à la
parole frébile et saccadée de son mari; mais lors-
qu'elle fut assise en face de lui, elle ne put retenir
un mouvement de surprise.
■— Qu'as-tu donc, mon ami? exclama-t-elle; tu as
la figure toute bouleversée !...
— Moi... rien... répondit Robert d'un ton mal
assuré.
■— Si! tu n'es pas dans ton état normal... Tes
traits sont livides...
Robert se sentit défaillir.
— Oh! tu es malade, mon ami! poursuivit l'excel-
lente femme.
— Erreur. Je suis très-bien portant, au con-
traire.
— T'est-il arrivé un accident?
— Non.
— Tu es_ tombé, alors ?
i—Hein?... pourquoi?
22 TURPIN DE SANSAY
— Il y a de la terre après les manches de ta re-
dingote!...
Le graveur se leva.
Il saisit un couteau sur la table, fixa sa femme
d'un regard menaçant.
— Mon Dieu !... exclama Marie, il devient fou !...
— Ah ! ah ! ah ! ah ! ricana le graveur.
Et, après avoir agité fébrilement son bras dans le
vide, Robert retomba comme foudroyé sur son siège.
Une heure après la scène que nous venons de ra-
conter, Robert, étendu dans un grand fauteuil, était
en proie à un sommeil agité.
Près de lui, sa femme veillait anxieusement.
— Ah !... je me sens mieux !.. .fit le graveur en s'é-
veillant. Que m'est-il donc arrivé depuis ce matin?...
Il me semble que je sors, d'une léthargie !
— Ne te rappelles-tu pas, répondit Marie, notre
rendez-vous, ici, avec ma mère?
— Non... non...
— Tu as été saisi d'un étourdissement.
— Vrai!... et... ai-je parlé?... ai-je parlé?...
— Oui; des mots sans suite...
— Mais, fit Robert inquiet, ne me suis-je pas livré
à des menaces contre... quelqu'un?
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 23
— Si... Tu étais même dans un état d'excitation
extraordinaire.
— Que disais-je, bonne Marie?... interrogea hypo-
critement le graveur.
— Tu parlais de notre mère.
— Ah!... après?
— Tout à coup, sans motif, tu t'es mis à la mena-
cer de mort.
.— Moi?... Oh! jamais... jamais!... exclama Ro-
bert avec vivacité.
Si, en ce moment, le graveur eût jeté les yeux sur
sa femme, il eût tremblé de terreur.
Un soupçon, aigu comme la lame d'un poignard,
venait de traverser le cerveau de Marie.
Elle pâlit. '
— Oh! non, non... ce serait impossible! pensa-t-
elle.
Robert se leva vivement.
Sa femme l'observait.
Il endossa sa redingote qu'il avait précédemment
jetée sur une chaise.
— Marie, fit-il, est-ce qu'il y avait quelque chose
sur la manche de ce vêtement ?
24 TURPIN DE SANSAY
— Oui... en effet, répondit-elle, de la boue ou du
plâtre... je crois.
Robert éprouva un tremblement convulsif.
Néanmoins, surmontant son émotion :
— Tu es certaine de ce que tu avances? fit-il.
— Robert, ton état d'exaltation me prouve que tu
as un secret... et, ce secret, je veux le connaître?
Robert ne répondit rien à la menaçante interpel-
lation de sa femme.
— Oh! ilyaun malheur dansl'air...s'écria Marie.
Il faut que tu parles.
— Eh bien! puisque tu le veux, s'écria Robert
d'un ton décidé, tu vas tout savoir... mais, malheur
à toi si jamais...
— Ai-je l'habitude de révéler toutes les tortures
que tu me fais endurer?
— C'est bon, c'est bon ! Apprends donc, continua
Robert, que j'ai rencontré un de mes anciens créan-
ciers...
— Ce n'est pas un fait rare chez nous, que les
créanciers!
— Oh ! oh ! ce n'est point un créancier ordinaire,
celui-là... c'est un vrai corsaire !
—^ Lui dois-tu beaucoup, à cet homme impitoyable?
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 25
— Enormément.
— Comment se nomme-t-il?
— Je ne saurais encore te dire son nom; du reste,
tu le connaîtras assez tôt, il doit se présenter ici
d'un moment à l'autre.
— Ainsi, ce créancier peut tout faire vendre, s'il
le veut?
— Ma foi, oui.
— Heureusement ma mère ne nous laissera pas
dans une position pareille ; j'irai la prier, et...
— Ta mère ! exclama Robert, elle ne viendra plus
à notre aide... de son vivant, du moins !
— En es-tu bien sûr?
Robert baissa la tète sans répliquer un mot.
Prenant pour du chagrin le silence de son époux,
Marie se hâta de répliquer :
— Oh ! tu as bien tort de douter de ma mère,
va !... elle a un bon coeur...
— Non, non, elle, vivante, ne fera rien pour nous,
répéta machinalement Robert.
Froissée par ce manque d'affection filiale, la jeune
femme éclata en sanglots.
Puis :
2
26 TURPIN DE SANSAY
— Mais j'y songe ! exclama-1-elle, s'il lui était ar-
rivé malheur !
Robert haussa les épaules.
— Je ne pense pas, fit-il; seulement, elle aura
peut-être été retenue loin de chez elle... sans cela
elle nous eût fait prévenir qu'elle ne viendrait pas...
Après tout, un accident est si vite arrivé !...
— Oh ! Robert, tu me fais trembler...
— Dam! que veux-tu... une femme de son âge!...
Ça n'a pas l'âme chevillée dans le corps, comme une
jeunesse!...
— Tu' as raison, il est arrivé quelque chose à ma
mère; je vais m'en assurer.
Et, jetant à la hâte un châle sur ses épaules, Ma-
rie sortit rapidement.
Resté seul, Robert se mit à son secrétaire et grif-
fonna des chiffres sur une feuille de papier.
Puis, il tomba dans une profonde rêverie.
Soudain, un violent coup de sonnette retentit.
Robert ferma précipitamment le secrétaire et alla
ouvrir.
C'était sa jeune femme qui rentrait.
— Eh bien ? demanda le graveur.
— Aucune nouvelle, répondit Mmc Robert, accablée.
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 27
— Que t'a-t-on dit?
— Rien... Je n'ai vu que le pauvre Germain, qui
m'a parlé de promenade à Versailles.
— Lui as-tu demandé, au moins, où était ta
mère?
— Oui... Mais le malheureux idiot a fait le geste
de fouetter des chevaux, en criant : « Hue! hue!...
maman... voiture!... » Je n'ai rien pu savoir de
plus.
— Et la mère Jusson, la femme de ménage, sait-
elle quelque chose ?
— Oh! mon Dieu, rien... elle suppose seulement
que Mmo Houet est sortie pour une affaire impor-
tante.
— Qui peut lui suggérer cette supposition?
-—La disparition d'un cabas renfermant des pa-
piers, et que ma mère porte toujours avec elle, quand
elle va chez les hommes d'affaires.
— Oh ! oh ! exclama Robert, en rassérénant ses
traits, tout s'explique; demain, nous verrons ta
mère venir nous raconter qu'elle a réussi dans une
opération productive.
— Dieu t'entende, mon ami !
— Veux-tu que j'aille à sa recherche?...
28, , TURPINDE SANSAY
— Où la trouver, dans ce Paris? D'ailleurs, quand
ma mère rentrera à la rue des Mathurins, Mmo Jus-
son, la femme de ménage, viendra nous prévenir.
La journée s'écoula lente et triste.
Les heures semblèrent des siècles à Marie, qui,
dans sa préoccupation filiale, ne remarqua pas que.
Robert, si morose le 'matin, était, sinon gai, du
moins d'humeur agréable.
A la suite d'une nuit pleine d'angoisses et de
terribles cauchemars, Marie eut un moment d'espé-
rance.
Le matin; en ouvrant sa fenêtre, elle vit la femme
Jusson descendre la rue de la Harpe.
— Robert, cria-t-elle avec joie, voici ma mère!...
— Bah! est-ce qu'elle serait revenue?... s'écria-le
graveur, 1 s'éveillant en sursaut d'un lourd som-
meil.
Marie n'avait rien entendu. Elle s'était élancée
sur le palier au-devant de la vieille femme de mé-
nage.
Une minute après, elle revint, et, d'un ton rempli
de tristesse :
— Rien... murmura-t-elle ; c'était une illusion !
Robert eut un silencieux sourire.
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 29
Il acheva de s'habiller.
— C'est drôle tout de même, cette disparition 1 dit-
il; et, aujourd'hui même, il faudra prendre des in-
formations auprès des voisins...
— Oui; ensuite, nous nous adresserons à la jus-
tice, n'est-ce pas?... riposta vivement Marie.
— A la justice, pourquoi faire ! railla le graveur,,
d'une voix brusque.
— Dame ! j'ai entendu dire que la police était
instruite de tout.
— De tout ce qu'elle doit savoir, conclut Robert
en haussant les épaules. ......
Quelques instants plus tard, Mmo Robert, accom-
pagnée de son mari, se livrait à une information
minutieuse auprès des voisins de la veuve Houet.
Les concierges de la maison de la rue des Mathu-
rins furent interrogés.
Ils déclarèrent ne pas savoir ce qu'était devenue la
vieille dame, depuis la veille au matin, qu'ils l'avaient
vue sortir seule.
Au moment où les époux Robert recevaient cette
déclaration, un facteur entra et remit, à l'adresse de
Mme Jusson, une lettre timbrée de Paris.
— Ce doit être de ma mère ! exclama Marie.
2*
30 TURPIN DE SANSAY
D'un geste rapide, elle s'empara de la missive et
fit sauter le cachet.
— Eh bien! dit Robert, agréables nouvelles?...
— Lis, mon ami, répondit tristement Marie.
— Oh ! tu peux te tranquilliser, fit Robert après
avoir lu à son tour, puisque ta mère est partie en
voyage avec une de ses amies.
— En voyage... avec une toilette du matin!...
Est-ce Dieu possible!... une femme si précieuse de
sa personne !... exclama le concierge.
— Vous avez raison, répondit Marie d'un ton lugu-
bre ; ma mère n'est pas en voyage... elle est morte.
En achevant ces mots, la jeune femme s'éva-
nouit.
L'idiot Germain, qui venait de descendre, enten-
dit les dernières paroles de sa soeur.
— Morte... maman!... s'écria-t-il; de l'argent...
morte!...
Chacun, y compris la femme Jusson, accourue aux
cris de l'idiot, s'empressa de porter secours à Mme Ro-
bert.
Le graveur était assis, morne et silencieux dans
un coin de la loge.
Tout à coup, Marie, après avoir repris ses sens, se
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 31
leva brusquement et s'élança, tenant à la main la
lettre qu'on venait d'apporter.
— Où vas-tu ? fit Robert, en retenant sa femme.
— Venger la mort de ma mère.
Marie crut saisir. un mouvement de son mari,
comme s'il voulait s'emparer de la missive.
— Non 1 exclama-t-elle, cette lettre servira peut-
être à découvrir les assassins !
— Mme Houet assassinée!... s'écrièrent les assis-
tants avec horreur.
Robert, seul, ne manifesta aucun étonnement.
— Eh ! qui prouve que cette brave dame soit la
victime d'un meurtre?... dit-il. D'ailleurs, cette let-
tre ne certifie-t-elle pas qu'elle est en voyage!...
— Cette lettre est fausse ! Ce n'est pas l'écriture
de ma mère ! affirma Marie. Allons, Robert, suis-
moi à la Préfecture de police, ordonna-t-elle.
Le graveur, subjugué par ce ton impératif, s'ap-
prêtait à sortir, lorsqu'un nouveau personnage entra
dans la loge du concierge.
C'était un homme que Marie, à l'insu de Robert,
avait envoyé prendre des renseignements à Ver-
sailles, où la veuve Houet possédait deux pro-
priétés.
32 TURPIN DE SANSAY
— Avez-vous des nouvelles? demanda la pauvre
femme.
Pour toute réponse, l'homme remit à la soeur de
Germain une lettre décachetée.
Marie lut rapidement et pâlit.
III
MADAME ROBERT
Dans cette lettre, timbrée de Saint-Germain-en-
Laye et adressée au locataire d'une de ses maisons
de Versailles, la veuve Houet faisait, par ses incohé-
rences, réellement supposer un suicide.
Un tressaillement d'amertume agita la lèvre de
Marie.
Elle tendit la seconde lettre à Robert.
34 TURPIN DE SANSAY
— En présence de ce nouveau faux, dit-elle,
crois-tu, mon ami, que ma mère ait été assassinée?
— Dieu permet que je doute encore... murmura
hypocritement Robert.
— Moi, je ne doute plus, riposta énergiquement
Marie... Il faut que justice soit faite... Partons.
Hélas! cette fois encore, la malheureuse femme
avait trop présumé de ses forces.
Ses jambes plièrent, ses bras se détendirent, et
elle laissa échapper les deux lettres.
Pendant que les témoins de cette scène volaient
de nouveau au secours de l'éplorée, Robert voulut
ramasser les missives.
Une main plus leste que la sienne s'en était déjà
emparée.
Un quart d'heure plus tard, Robert était seul
avec sa femme, que l'on avait étendue sur le lit de
sa mère.
Le graveur semblait atterré par une émotion vio-
lente.
Il se regarda dans une glace.
— Je suis diablement pâle, se dit-il avec un rica-
nement bizarre; on croirait presque que je suis cou-
pable de ce crime supposé !
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 35
Il n'avait pas achevé, qu'une porte s'ouvrit avec
violence, et l'idiot, l'oeil enflammé, les ongles en
avant, comme la veille, fit irruption et cria :
— Morte!... morte!...
Galvanisé par la surprise, Robert recula effrayé.
— Morte!... morte!... maman!... répéta l'idiot.
Le graveur fit un mouvement de retraite.
Germain allait s'agenouiller devant le lit de sa
mère...
Au mouvement de l'artisan, il bondit en vocifé-
rant :
— Robert !... Robert !... maman !...-■
Exaspéré, celui-ci perdit la tête.
Il saisit un chenet dans la cheminée de la cham-
bre, et le brandit au-dessus du malheureux in-
sensé.
Germain harponna son beau-frère à la gorge, et
l'étreignit...
Robert abaissa son bras.
Marie poussa un cri épouvantable et perdit con-
naissance.
Quand la pauvre femme revint à la vie, elle aper-
çut des agents de police qui emmenaient Robert pri-
sonnier.
36 TURPIN DE SANSAY
D'un bond, Marie sauta à bas de son lit et s'élança
vers les agents.
— Moi aussi!... moi aussi!... emmenez-moi!...
fit-elle.
Le chef des agents relut l'ordre qui émanait du
parquet.
— Le mandat ne vous concerne pas, madame, ré-
pondit-il rudement. Je vous ordonne donc de res-
ter; vous êtes préposée à, la garde des objets mobi-
liers.
— Seule... dans cette maison... ah! par pitié...
non!... non!...
Sans prêter attention à ce cri de douleur filiale,
l'agent de police emmena Robert et prit le chemin
du Palais-de-Justice.
De la rue des Mathurins à la rue de la Barillerie,
la route n'est pas longue.
Toutefois, ce trajet rapide suffit à Robert pour re-
couvrer totalement sa présence d'esprit.
Quand il fut écroué, le graveur était préparé à
l'action de la justice.
En effet, le lendemain^ lorsqu'il parut devant le
juge d'instruction, son sang-froid ne se démentit
pas.
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 37
Le magistrat, lui rappelant sa vie passé et lui
reprochant, surtout, d'avoir fait de mauvaises af-
faires :
— Ne faut-il pas, répondit-il avec une sorte d'iro-
nie, qu'il y ait des gens qui se ruinent pour que
d'autres s'enrichissent !...
—Mais vous étiez très-mal avec votre belle-mère?...
insinua le juge.
— Oh ! on ne saurait l'affirmer...
— N'avez-vous pas eu, avec elle, des querelles
violentes ?
— Non, monsieur; de simples difficultés sans im-
portance, voilà tout !
—Des témoins attestent, cependant, que Mmo Houet
ne voulait plus vous voir.
— C'est de l'exagération. Ma belle-mère redoutait
seulement mes visites, parce qu'elle craignait des
demandes d'argent... demandes dont je m'abstenais,
du reste, depuis quelque temps.
— L'information administrative conclut à ce que,
seul, vous aviez intérêt à la mort de la veuve Houet.
— Je ne pense pas, monsieur.
— Cependant, s'il y a crime, avouez que ce crime
ne peut émaner que de vous...
3
38 TURPIN DE S ANS A Y
— Votre opinion, en cela, est toute différente de
la mienne.
— Songez-y, si vous faites des aveux, la justice
vous tiendra compte de votre spontanéité...
— Des aveux, moi! s'écria Robert; mais je suis
innocent!...
— Je le veux bien ; seulement, prouvez-le par des
faits.
— A-t-on opéré des perquisitions au domicile de
ma belle-mère?
— Pourquoi cette question?
— Parce que, si l'on visite soigneusement l'appar-
tement de la rue des Mathurins, on sera assuré de
mon innocence.
Le juge d'instruction ne put refuser d'accéder au
désir de l'accusé.
Accompagné d'un commissaire de police, Robert
rentra dans l'appartement de sa belle-mère.
Marie pleurait. Quant à Germain, il s'occupait à
bâtir un château avec des cartes.
A la vue de son mari, Mme Robert s'élança pour se
jeter à son cou.
Le graveur, l'écartant avec brusquerie, désigna de
la main le secrétaire de la veuve Houet.
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 39
— Si j'avais fait disparaître ma belle-mère par in-
térêt, comme vous le prétendez, dit-il au magistrat,
j'aurais dû d'abord la voler !... Cherchez vous-même
dans ce meuble !
On força le secrétaire.
Le commissaire de police ne put retenir une excla-
mation de surprise.
Devant lui s'étalaient six billets de banque de mille
francs chacun, et sept cent dix francs, tant en argent
qu'en or.
Néanmoins, le premier étonnement passé, le ma-
gistrat se retourna vers le prévenu.
— Cet argent, trouvé dans le secrétaire, ne prouve
pas votre innocence, objecta-t-il; car votre femme
est seule héritière de la veuve Houet.
Marie, qui, jusqu'alors, avait silencieusement as-
sisté à l'interrogatoire, prit Germain par le bras, et
l'amenant devant le magistrat :
— Et cet enfant, dit-elle, n'est-il pas aussi héri-
tier !... L'accuserez-vous d'avoir tué ma mère?...
— Mère... répéta l'idiot, regardant autour de lui
d'un air inquiet; moi, veux voir maman...
En présence de cet émouvant tableau, le délégué
de la justice fut un moment attendri.
40 TURPIN DE SANSAY
La rumeur publique, un instinct secret, disaient
au magistrat, il est vrai, que le graveur était l'as-
sassin...
Mais les indices ne portaient en eux qu'un carac-
tère de probabilité purement morale...
Et la loi exigeait une certitude matérielle.
Y avait-il crime, ou simplement disparition inex-
plicable?
Rien ne l'affirmait,
La logique désignait Robert comme ayant intérêt,
à cause de ses embarras d'argent, à la mort de la
veuve Houet...
Seulement, les faits venaient, péremptoirement,
contredire les arguments tirés de l'axiome criminel.
La conscience du magistrat était donc ébranlée.
Toutefois, avant de terminer son mandat, il fit une
dernière tentative.
— Mon ami, dit-il à Germain, qui regardait d'un
air hébété ce qui se passait autour de lui, vous rap-
pelez-vous les dernières paroles de votre mère ?
— Maman... promenade... voiture... répondit l'in-
nocent.
— Est-ce que Robert n'a pas voulu causer de clia^,
grin à Mme Houet?poursuivit le commissaire,
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 41
Pas de réponse, cette fois. .
L'idiot avait repris ses cartes et paraissait ne plus
rien comprendre.
En vain le magistrat renouvela-t-il sa question,
Germain se contenta de ricaner.
— Beau château... murmura-t-il, pas solide...
Huit jours après la perquisition faite chez la veuve
Houet, Robert comparut de nouveau devant le juge
d'instruction.
— La justice vous rend la liberté, Robert, lui dit
le magistrat; mais, prenez garde, si vous êtes cou-
pable, car, tôt ou tard, sa main vengeresse s'appesan-
tira sur votre tête.
— Je suis sûr de moi, accentua le graveur.
Robert fut mis en liberté.
Pendant l'absence de son mari, Mme Robert avait
été en proie aux angoisses d'une douleur inénar-
rable.
Restée seule avec l'idiot, qui ne cessait de récla-
mer sa mère, la pauvre femme songeait à la mort
de Mme Houet et à la condamnation qui pouvait at-
teindre son mari; car un pressentiment secret lui
42 TURPIN DE SANSAY
disait qu'il était coupable. Aussi, pour ne pas le
compromettre, n'avait-elle tenté aucune démarche
auprès de la justice.
Enfin, un matin, Robert rentra dans l'appartement
de la veuve Houet.
A sa vue, Marie resta d'abord stupéfaite. Puis elle
le regarda fixement et jeta un cri terrible.
— Qu'as-tu donc, Marie? fit Robert effrayé.
— Regarde... regarde... reprit la jeune femme en
plaçant un miroir devant le visage de son mari.
— Horreur !... s'écria-1—il.
La figure de Robert ressemblait à celle d'un vieil-
lard.
Ses cheveux avaient blanchi.
— Viens... dit-il à Marie; sortons de cette maison
maudite...
— Oh ! puissions-nous échapper à la malédiction
de Dieu!... implora la pauvre femme, en suivant son
mari.
Sous le poids de la prostration morale qui l'étrei-
gnait, Robert ne s'aperçut pas, en quittant la mai-
son de sa belle-mêre, qu'il était suivi par un indi-
vidu.
A peine était-il installé au domicile conjugal,
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 43
que la porte de l'appartement s'ouvrit et un homme
entra.
Une expression de mécontentement et de stupeur
se manifesta sur le visage du graveur.
Il regarda, bouche béante et les yeux écarquillés,
la muette apparition.
Le silencieux personnage fit un signe.
Robert, dompté par une force insurmontable, se
leva et disparut sur le palier.
Cette scène s'était passée si rapidement, que, en
relevant la tête, la soeur de Germain ne put s'empê-
cher de tressaillir.
A la place où se tenait son mari était un autre
homme, qui la salua d'un air insolemment respec-
tueux.
— Bonjour, Marie, fit l'inconnu, en s'asseyant; on
a donc peur de moi, aujourd'hui?
— Bastien ! s'écria avec terreur la malheureuse
femme. A moi!... au secours!...
Gomme elle se levait pour fuir, Bastien, — l'homme
que nous avons vu, le 13 septembre, aborder Robert
dans la rue des Mathurins, — Bastien, disons-nous,
saisit Marie par le bras et la rejeta violemment sur
sa chaise.
44 TURPIN DE SANSAY
— Ne craignez rien, eh! la belle dame, fit-il; il
s'agit seulement de causer... pour l'instant.
Mmo Robert, anéantie, ne prononça plus une pa-
role. '
— Ah ! ah ! reprit Bastien, d'un ton goguenard, il
paraît, la jolie enfant, que ma vue ne vous produit
qu'un médiocre plaisir?
— La surprise... l'émotion... balbutia Marie.
— Je sais... vous ne vous attendiez pas à me voir.
Eh bien! on peut se remettre de son émotion, et...
— Quel motif vous amène ici? interrompit Mme Ro-
bert.
— Il s'agit du .malheur qui vient de vous frapper,
et, en galant cavalier, j'ai pensé que c'était une fa-
meuse occasion d'offrir des consolations amicales à
une personne aussi sensible et aussi belle que vous
l'êtes, sous tous les rapports.
Le rouge de l'indignation empourpra le visage de
Marie.
— Malheureux ! fit-elle avec éclat, osez-vous
bien me tenir un pareil langage, vous, l'ami de Ro-
bert!...
— Raison de plus ; j'aime Robert, je vous aime...
c'est de l'amitié en partie double.
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 45
— Sortez de chez moi! exclama la digne femme,
en faisant un geste affirmatif de sa volonté.
— Moi, sortir comme un innocent ! Oh! ne l'espé-
rez pas, ma jolie colombe. Je veux, d'abord, me faire
la faveur d'un doux baiser.
— Infâme ! s'écria Marie, folle de terreur.
Elle repoussa le misérable avec une énergie sau-
vage.
— A moi, Robert ! cria-t-elle.
— Oui, oui, appelle-le, ton benêt de mari, répli-
qua Bastien ; il est loin, s'il' court toujours.
— Robert !... Robert !
— Allons, la belle enfant, assez de cris' inutiles !
fit Bastien en se précipitant sur sa victime.
Au même moment, Marie s'arma d'un couteau qui
se trouvait sur la table.
— Un pas de plus, s'écria-t-elle, et celle que vous
prétendez aimer ne sera plus qu'un cadavre'!...
— Bah! bah! reprit le misérable, s'approchant,
un sourire cynique sur les lèvres.
Avec la rapidité de l'éclair, Mme Robert lui porta
lin Coup violent.
Bastien poussa un cri et tomba.
Il avait à l'épaule une sanglante entaille.
3*
46 TURPIN DE SANSAY
Malheureusement, la blessure n'était pas grave...
A l'instant même où Marie s'apprêtait à fuir, le
blessé, se relevant, la saisit une seconde fois.
Tout à coup, la porte s'ouvrit...
Germain entra.
Surpris, Bastien lâcha sa proie.
D'un bond, Marie s'élança au cou de son frère...
— Sauve-moi!... sauve-moi!... s'écria-t-elle.
L'idiot la regarda d'abord d'un air hébété ; puis,
un éclair de fureur brilla soudain dans ses yeux.
— Soeur Marie... te faire du mal!... exclama-t-il,
avec un accent terrible.
Et il s'élança sur Bastien, qu'il étrangla à l'aide
de sa cravate dont il serra le noeud avec violence.
— A moi !... au secours ! râla le misérable.
Germain traîna Bastien vers la rampe de l'esca-
lier.
Une minute de plus, et le lâche agresseur allait
être précipité d'une hauteur de quatre étages...
Mais, entendant du bruit, l'idiot lâcha la cravate
qu'il serrait toujours.
Bastien, profitant de ce répit, déchira vivement
cette cravate qui l'étranglait, et craignant l'arrivée
des voisins, s'enfuit à toutes jambes.
L'AFFAIRE DE LA RUE DE VAUGIRARD 47
Quelques instants plus tard, Robert rentrait chez
lui.
— Ah ! c'est toi, mon ami, fit Marie, en revoyant
celui qui était son protecteur légal. Si tu savais...
— Qu'as-tu donc? Tu semblés bien émue, riposta
le graveur.
— Oh! oui... Bastien sort d'ici.
— Tiens, j'aurais bien voulu le voir ! dit Robert
d'un ton indifférent.
— Lui!... jamais... jamais... Bastien est un lâ-
che!...
— Un lâche !... Et pourquoi?...
— Il a profité de ton absence pour m'insulter, en
me parlant d'amour.
— Bastien est galant... il aura voulu plaisanter...
— C'est un lâche, te dis-je !...
Robert ne répondit pas, mais il se leva mena-
çant.
L'idiot, calme jusqu'alors, se mit à crier :
— Marie !... Marie !... Pas battre Marie !...
— Ah! c'est toi, bête brute! fit Robert; que viens-
tu faire ici?... Allons, va-t-en !
Le graveur poussa .Germain dehors et referma la
porte sur lui.