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L'Augusta, par Maurice Sand

De
326 pages
Michel-Lévy frères (Paris). 1872. In-18, 324 p..
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L'AUGUSTA
MICHEL LÉVT FRÈRES, ÉDITEURS
OUVRAGES
DE
MAURICE SAND
Format in-8»
RAOUL DE LA CHA-TRE i wol. .
Foraial grand in-J8
SII MILLE LIEDES A TODTE VAPEl'R. 2" édition i
CALL1RHOÉ 1
MADEMOISELLE AZOTE 1
MISS MARY ,.... 1
POISSÏ. — S. Typ. LEJAT et Cie.
I/AUGUSTA
PAR
MAURICE SAND
M*L
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE A TJ B E R, 3, PLACE DE L'OPÉRA
LIBRAIRIE NOUVELLE
BODLEVAHD DES ITALIENS, 15, AU COINCE LA HUE DE OHAMM0NT
4872
Droits de reproduction et de traduction réservé*
L'AUGUSTA
LETTRE I
CilllS CLAUDIUS U3IB0 A EUGÈ.NE CltÉTICbS,
PIIOSPÉRITÉ !
Où est l'heureux temps des écoles de Marseille, où,
avec Marius Aper et toi, nous formions ce trio d'amitié
qui nous avait fait surnommer par nos condisciples
la triade celtique, bien que nous fussions, Marius un
Arverne, toi un Grec, et moi un Gallo-Romain?
Notre instruction terminée et au moment de nous
séparer pour retourner chacun dans notre famille,
nous nous étions promis de nous écrire souvent et de
nous tenir mutuellement au courant des événements
heureux ou malheureux qui surviendraient dans notre
existence. Nous voici bien séparés tous trois, toi à
Byzance dans ta famille, Marius déjà père d'une nom-
breuse postérité, et moi au fond de la grande Séqua-
naisel, où je fais valoir les biens que m'a laissés
i. La Franche-Comté, la Bourgogne et une partie do la Suisse.
i
2 L'AUGUSTA
mon père. Je suis toujours le même Claudius, pas
plus désireux de me marier que par le passé. Il serait
temps d'y songer., car me voici dans mes vingt-six ans;
mais je n'ai pas encore trouvé l'héritière qui voudra
s'accommoder de mon teint hâlé et de mes manières
un peu brusques.
Je regrette parfois de n'être pas né quatre siècles
plus tôt, j'eusse fait un aussi bon légionnaire que
mon quadrisaïeul, qui suivit Jules César dans les
Gaules, y épousa une riche Gauloise et s'y fixa. Mais
le Ciel, comme disent les chrétiens et comme tu dois
dire, en a décidé autrement. Remarque que je dis tu
et non pas je, car, bien que, de par la décision de nos
empereurs, je dusse pratiquer la religion catholi-
que, je continue à ne pas plus croire à la divinité
de Jésus de Nazareth qu'à celle de Jupiter, à la puis-
sance de Satan qu'à celle de Pluton, aux anges gar-
diens qu'aux dieux lares. En somme, je ne sais trop
ce que le peuple romain a gagné en changeant de
vieilles superstitions contre de nouvelles. Je ne
m'explique le fait que par le besoin général d'un
renouvellement. Nos vieilles divinités sont vermou-
lues^ leurs temples ont été couvertis en magasins ou
en casernes, quand ils n'ont pas été démolis. Jupiter
a beau se démener sur son nuage, en attendant que
Yulcain ait forgé une nouvelle pointe à son foudre
ébréché, son règne est fini. Le vieux monde es, usé,
L'AUGUSTA 3
il s'en va. Le dernier des douze vautours de Ro-
mulus — les douze siècles d'existence prédits à
l'aigle romaine — fuit à tire-d'aile. Alaric et ses bar-
bares lui ont porté un coup mortel il y a trente ans,
et il ne s'est trouvé ni un Camille ni un Scipion pour
s'opposer aux flots des Visigoths et Burgondes qui
ont fixé leur résidence au coeur des Gaules. Les Van-
dales se sont emparés de l'Afrique. L'ibérie l n'est
plus à personne. L'empire romain, déjà démembré
en empire d'Orient et d'Occident, va chaque jour
perdant un lambeau de sa splendeur passée.
Ceux qui possèdent encore des propriétés voient
leurs esclaves s'enfuir pour rejoindre ces bandes de ré-
voltés qui tiennent la campagne sous le nom de Ba-
gaudes. Leurs demeures sont sans relâche menacées
par les essaims de peuples divers sortis de je ne sais
quelle pépinière humaine. Où sont les anciennes lé-
gions romaines pour les contenir? Aujourd'hui, l'ar-
mée chargée de défendre le territoire n'est presque
plus composée que de barbares, et dans ses rangs on
compterait a peine un Romain sur mille combattants.
Où sont-ils donc ces anciens maîtres du monde?
Ils briguent les sourires d'un césar imberbe, ils se
(disputent la faveur de lui verser à boire et celle de
Hui amener leurs filles, leuis soeurs ou leurs femmes.
i. L'Espagne.
4 L'AUGUSTA
Le patrice Aetius, généralissime des troupes d'Oc--
cident, pense plus à ses intérêts personnels qu'a ceuxx
de Yalentinien III. Celui-ci, trop indolent pour avoirr
une volonté, laisse à sa mère Placidie le soin de gou-
verner: le sceptre d'Auguste est aujourd'hui dans les s
mains d'une femme qui a couru le monde en croupee
d'Alaric et d'Ataulphe.
Les Chrétiens eux-mêmes, jadis frères au milieui
des cirques, sous la dent des bêtes féroces, se dis-
putent, se maudissenî et se tuent maintenant pourr
savoir si le supplicié de la Palestine est ou n'est pass
aussi dieu que son père. Ariens et Catholiques sont t
aussi acharnés les uns contre les autres que l'étaient,,
aux premières lueurs de notre histoire, les Titans ett
les Olympiens.
Une odeur de sang et de putréfaction morale s'ex-
hale de la terre et monte vers celui qui n'a pas de3
nom, qui n'en a pas besoin, qui se rit des misères?
humaines et semble vouloir qu'il en soit ainsi.
La vie est difficile au milieu de tout cela, mom
cher ami, et pourtant on vit, on aime, on se marie,,
on a des enfants. Marius en est un exemple. Il y a-
encore de beaux jours de soleil, l'herbe pousse
quand même et les oiseaux de la forêt chantent dans"
les ramures sans s'inquiéter que la Gaule devienne
Barbarie ou reste Romaine. 11 y a*encore des gens
qui, comme moi, prennent le temps comme il vient,
L'AUGUSTA O
regrettent les vertus de la République que nous ne
connaissons plus que par les historiens, font la part
du feu, espèrent qu'il y a quelque part un monde
meilleur et sont prêts à tout événement.
Ne va pas croire, en m'entendant parler ainsi, que
je sois deveuu misanthrope. Non, mon ami. Je jouis
aussi tranquillement que possible de la fortune que
mes aïeux ont amassée, je regarde pousser le blé et
je lis Epicure. C'est là une existence bien monotone,
me diras-tu. J'en conviens, mais ma villa de Luxo-
rium * réunit toutes les douceurs de la vie, avec ses
deux habitations d'hiver et d'été, ses thermes et ses
portiques, ses bâtiments d'exploitation rurale, ses
murailles et ses tours, ses jardins aux longues allées
pavées en mosaïque et bordées d'arbres taillés en
pyramides et en obélisques ; ses statues de marbre
blanc à demi cachées dans les bosquets, ses filets
d'eau vive qui rebondissent en cascades au milieu
des rochers de grès rose dont les flancs dénudés se
montrent au milieu des prairies. D'un côté la plaine
à perte de vue avec ses rivières et ses cités, de l'autre
les montagnes des Yosges couvertes de bois qui
s'étendent jusqu'au Rhin et se relient à la forêt Her-
cynienne 2.
Mes hôtes et mes compagnons sont : d'abord et avant
i. Luxeuil (Haute-Saône).
2. La forêt Noire, le Barlz, l'Erzebirge.
6 L'AUGUSTA
tout Marius Aper, notre ami. qui, après avoir passfsé
un mois ici, est retourné dans la villa qu'il possède ? à
Cantilia, au pays des Arvernes 1, non loin de cellde
du riche Avitus.
Aper est toujours le même, probe, juste et fidèWe
en amitié. Depuis que tu ne l'as AU, il a un peu enn-
graissé, saDS être moins leste ni moins bien portannt.
Il est reparti, rappelé par sa femme, laquelle viciant
de lui donner un cinquième enfant, après six ans dde
mariage; cela promet. Du reste, il en veut douzce;
c'est son chiffre, et il ne tarit pas en éloges sur le
compte de la matrone Mélanie, que le destin lui i a
départie pour compagne.
Après lui, les autres sont du fretin. Pertinax le
chauve, qui tous les ans, à l'époque des chassces,
accourt de Vezontio 2 me faire de grandes protesta-
tions d'amitié; le reste de l'année il oublie qiue
j'existe : le gros Cratippe, au triple menton et au
vaste abdomen, installé ici du vivant de mon père^ et
engraissant depuis plus de quinze ans, mais toujours
de si belle humeur que je désire le voir rester clnez
moi jusqu'à ce qu'il éclate : Lupinus le louche, nflon
cousin au sixième degré, aussi maigre que Cratippe
est gras. S'il n'était bon poète et musicien, il faudrait
i. L'Auvergne.
2. Besançon.
L'AUGUSTA 7
les jeter promptement dehors, car, à l'entendre, rien
n't'est bon, rien n'est bien; mes cuisiniers sont des
gââte-sauces, mes vins du pays des Burgondes ne
vaalent pas l'eau des étangs, le soleil de Luxorium est
trcop chaud l'été et le froid des Vosges trop vif l'hi-
vesr ; que sais-je encore? Tout est matière à critique
et à dénigrement. Et pourtant il dévore, s'abreuve et
se? prélasse ici depuis deux ans. Je le souffre par
haibilude et aussi un peu pour cause de parenté. Ce
somlla toutes les nouvelles que j'ai à t'apprendre.
Po3rte-toi bien.
Luxorium, l'an 1200 de la fondation de Rome. 447 de l'ère
chrétienne.
LETTRE II
EUGÈNE A CLAUDICS TJMBO, SALUT.'
Vivre sans religion est le plus grand des supplices.
Ce n'est pas vivre, c'est errer dans les ténèbres. Je
ne comprends pas qu'un homme sain de corps et
d'esprit ose dire qu'il ne croit pas en Dieu et se per-
mette de qualifier de superstition la meilleure et la
plus avancée des religions! Nier la vérité du chris-
tianisme est la marque de peu de lumières. Tu es
pourtant instruit, et ton âme est accessible aux gran-
des et généreuses aspirations; mais je comprends
d'où vient le mal : tu es entouré de païens qui, pour
te flatter et manger ton pain, admirent tes belles sor-
ties contre l'Eglise. Je sais que tes parents ont tou-
jours mis une obstination singulière à persé\érer
dans l'erreur et qu'ils t'ont élevé dans le culte des
philosophes. Si tu me parlais de Platon, d'Aristote, je
le concevrais encore; mais tu lis Epicure, dis-tu?
Nevoilà-t-il pas une belle lecture! Claudius. tu vis
LAUGTJSTA 9
trop seul, tu devrais associer à ta vie une douce et
pieuse compagne, élevée chrétiennement, et je te
souhaite d'en trouver une comme celle que je viens
d'épouser. Oui, mon ami, je suis marié avec la fille
de Itfaximin, homme qui, par sa droiture et sa pro-
bité, a obtenu l'estime de ses concitoyens et remplit
les plus hautes fonctions administratives dans l'em-
pire d'Orient. Les filles tenant, dit-on, toujours de
leurs pères, ma femme ne saurait faillir à son ori-
gine. Te dire que Priscilla est belle comme Astarté
serait mentir, mais elle est agréable, instruite et pos-
sédera un jour une grande fortune. En attendant, par
Je crédit de mon beau-père et la protection de l'im-
pératrice Athénais, j'ai obtenu l'intendance de la
maison de la princesse Justa Grata ïïonoria, fille de
Constance III et de l'impératrice régente Placidie.
Elle est depuis trois mois à la cour de Byzance, et l'on
dit tout bas que ce voyage est un exil. Sa beauté et son
esprit lui auraient attiré la jalousie de sa mère. 11 est
impossible de se faire une idée de sa gracieuse per-
sonne sans l'avoir vue, et tous les éloges que je ferai
d'elle seront au-dessous de la réalité. Je doute qu'il
y ait au monde de plus beaux yeux noirs, des lèvres
plus roses et des cheveux plus soyeux et plus longs
que les siens. Elle est plutôt brune que blonde, et sa
taille est d'une élégance exquise. Bien qu'elle ait déjà
vingt-quatre aus, elle paraît à peine en avoir dix-
10 L'AUGUSTA
huit. Mais ces avantages physiques ne sont rien
auprès de la beauté de son âme et de son grantnd sa-
voir. C'est une arche de science, et sa parole élo-
quente distille le plus doux miel de l'Hymette.
Elle tient tête à l'impératrice Athénais et laa bat
sur plus d'une question religieuse ou politique. AAthé-
nais n'est pourtant pas facile à vaincre dans laa dis-
cussion. Son père Léonce, le philosophe athéniden, a
fait d'elle un rhéteur.un gtammairien et un savaant. Il
est fâcheux qu'elle soit un peu légère; mais je née dois
pas me plaindre de ma protectrice. ïïeureusemenlit que
la vertueuse Pukhérie, soeur de l'empereurThéoodose
le Jeune, est la pour mettre ordre aux trop graandes
fantaisies d'Athénaïs et pour empêcher Honoriàa de
l'imiter. Du reste, la jeune princesse est vouée ai u cé-
libat, car tu sais qu'il est de mode dans la familles im-
périale de ne point marier les filles, afin de leur conser-
ver leur rang et d'éviter les ambitions incommiodes
ou dangereuses. Placidie a voulu conserver <celte
coutume, qui emporte avec elle le titre A'Augmsta.
Théodose vit de son côté. Il passe son tennps à
transcrire sur vélin les lois de ses prédécesseurs.
C'est soa unique passion, et il est arrivé à posséder
un véritable talent de calligraphie. Pourvu qu'om lui
fournisse les meilleurs roseaux, les plus belles etacres
rouges, bleues et noires et les parchemins es plus
blancs, il est heureux. Sa femme peut bien s'entourer
L'AUGUSTA 11
de jeunes rhéteurs sans qu'il s'en préoccupe. Pendant
ce temps , les hordes scythiques descendent des
monts Riphées 1 et menacent l'empire. Attila, roi des
Huns, que nous surnommons ici le Fils du Chien,
après avoir assassiné son frère Bléda qui partageait
le pouvoir avec lui, s'est fait reconnaître pour seul
maître. Il s'est emparé de toute la Scythie, depuis le
Pont-Euxinjusqu'à la Ballique,de la Pannonie 2 et des
deux rives du Danube. Il a porté le fer et la flamme
dans toute la Barbarie et a osé mettre le pied sur le
sol impérial; maisThéodose est tellement occupé de
ses minutieux travaux de copiste qu'il a préféré
entrer en arrangement avec lui plutôt que de le re-
pousser les armps à la main. 11 s'est engagé à lui
payer un tribut annuel et qui plus est, il lui a accordé
le titre de général des armées romaines, bien qu'il
n'ait que des Huns sous ses enseignes.
Mais Théodose a oublié de payer le tribut, Attila
s'est jeté sur la Thrace et a brûlé Sardique et Naisse 3.
L'empereur s'est alors décidé à envoyer des troupes
contre lui ; elles ont été battues. 11 a fallu laisser de
côté les exemples d'écriture, pour prendre conseil de
Chrysaphius et aviser à la conduite à tenir vis-à-vis
des Huns.
1. Le Iîalkan, les Carpathes.
2. Partie de l'Autriche, de l'Esclavome, de la Cioalie.
3. Triadit72 et Nisca
12 L'AUGTJSTA
Qu'est-ce que Chrysaphius, vas-tu me deman.nder?
Chrysaphiuspremier ministre,porte-épéedeTbéotDdose,
est le césar de fait. C'est un digne successeur dd'Eu-
trope, un de ces êtres sortis des rangs les plusis bas
et les plus vils de la servitude, voués dès l'enfanoce à
une honteuse jeunesse, et destinés, quand les r rides
sont venues, à servir d'intermédiaires aux pass'sions
de leurs maîtres. Opprobre et misère, tel est le lot>t des
eunuques en général, et ceux qui depuis un siùècle
se succèdent autour du trône de Constantin sont tous
plus ou moins méprisables. Chrysaphius est dde ce
nombre; mais, par sa fourberie et ses lâches ccom-
plaisances auprès de Théodose et d'Athénais, il aa su
se rendre indispensable aux deux époux et régnerr en
maître.
Donc, Chrysaphius consulté, il a été résolu que3 le
Fils du Chien serait payé, et que Vigilas, l'interpirète
du palais et l'âme damnée de l'eunuque, porterait
les présents chez les Huns. Vigilas s'est acquitté des sa
mission avec habileté, et Attila, appelé par d'iuttres
conquêtes, nous a laissés tranquilles.
Quant à moi, je partage mon temps entre les occu-
pations de ma charge, les soins à rendre à majeune
épouse, le culte des Muses et les devoirs de ma reli-
gion. Puisses-tu suivre mon exemple et être touché
par la grâce ! Adieu.
Byzance, l'an 448 de Notre Seigneur Jésus-Christ. .,
LETTRE III
CL4TJDIUS USIBO A SON CHER MARIUS APER
Nous avons un temps détestable depuis un mois,
des orages continuels qui nous privent du plaisir de
la chasse et nous retiennent au dedans. Ce ne serait
rien si la grêle n'avait abîmé une partie de mes ré-
coltes.
A ce propos, je veux te faire part de ce qui vient de
se passer chez les Burgondes 1, mes voisins. Leurs
moissons ont été littéralement hachées par le fléau.
Ils s'en sont pris à leur roi et l'ont chassé, ainsi que
leur grand druide, en les accusant de n'avoir pas su
détourner la nuée; puis ils se sont adressés à l'évèque
de Trêves, Sévérus, afin que son dieu protégeât leurs
champs. Le malin évoque a saisi l'occasion de faire
une fournée de chrétiens. 11 leur a fait de belles pro-
messes, à condition qu'ils se feraient baptiser. Les
i. Bourguignons.
14 L'AUGTJSTA
Burgondes ont accepti. Il n'a plus grêlé chez -euux;
mais la saison des orages n'est pas finie. Le roi e est
parti porter sa plainte devant les druides et lies
guerriers des foiêts de la Germanie. Il est revena ai la
tête d'une bande d'alliés Francks, Sicambres et Bruuc-
taires; mais au lieu de se battre, on s'est arrangé. Lies
Burgondes lui ont rendu le pouvoir, et l'évêque luii a
fait prendre unbain d'eau bénite au nom du Père, cdu
Fils et du Saint-Esprit.
Tout allait pour le mieux chez les Burgondes si letfirs
alliés francks eussent repassé le Rhin ; mais le ch'ief
de ces bandes guerrières, un certain Gunther, trouiva
le pays à son gré et ne voulut plus retourner chez kui.
Le roi burgonde n'ayant plus besoin de ses hôtfes,
se débarrassa d'eux de vive force. On se battit, et lies
Francks, écrasés sous le nombre, furent massacrés cou
faits prisonniers. Gunther fut vendu comme esclave,
avec deux ou trois mille de ses guerriers, sur les
marchés de Trêves.
Ayant besoin de bras pour les travaux de l'agricul-
ture, j'envoyai deux de mes intendants m'acheter
deux cents de ces esclaves. Pour le prix que j'avtiis
assigné, ils m'en amenèrent cinq cents, tant ils
étaient a vil prix.
C'était, du reste, de fort mauvais ouvriers, et je
ne regrettai pas ceux qui s'enfuirent a quelques jours
de là. Nous achevions de souper, quand le sur-vcil-
L'AUGTJSTA 15
lant des esclaves vint m'avertir de leur disparition.
Pertinax le chasseur se leva et dit :
— La pluie nous a retenus au dedans toute la jour-
née et nous a privés du plaisir de forcer un sanglier.
(Courrons sus aux esclaves de notre hôte et ramenons-
les pour leur apprendre qu'il est incivil de quitter son
maître sans le saluer.
La proposition de Pertinax fut acceptée à l'una-
nimité.
Laissant le souper, nous sautons à cheval et nous
partons à travers bois. C'était une véritable folie de
vouloir rattraper ces barbares à une heure aussi
avancée du jour. Partis aux dernières lueurs du soleil
couchant, la nuit nous surprit dans la forêt, et, qui
pis est, un orage épouvantable creva sur nous et nous
dispersa comme les feuilles qu'emportait la bour-
rasque. Mon cheval, effaré, s'élança a travers les tail-
lis ; je me jetai à bas pour éviter d'avoir la tète fendue
ou les genoux brisés par les arbres, et je le laissai
s'enfuir.
Réfugié sous une touffe de genêts, j'attendais la fin
de ce déluge, quand j'entendis chanter dans le loin-
tain.
Qui donc, au milieu du fracas de la foudre et sous
des trombes d'eau, osait chanter ainsi? Je ne suis pas
peureux, mais je n'avais nulle envie d'en faire autant,
je l'avoue. La voix se rapprochait, et je reconnus une
16 L'AUGUSTA
chanson en langue germanique avec laquelle ma nionmr-
rice m'avait bercé.
Tu sais que cette bonne fille du Nord m'avait apipioris
à parler son idiome avant même que je susse articuhder
trois mots de latin. Voici les paroles de ce chant baiar-
bare qui semblait défier la tempête et que rendrait
plus pénétrant la douceur de la voix, étrangement r<re-
levée par un accent mâle :
« Le monde est plein de bruit : les frères comn-
battent contre les frères ! Age d'épée, âge de fer : een
avant!
< il fait dur dans le monde; les hommes foulent Lie
chemin de la mort; au delà de leurs jours ils aper-
çoivent le crépuscule des dieux : en avant!
« Les nains gémissent ; Garm aboie devant l'antrce
de Gnip ; le frêne lgdrazil frémit : les rochers se brii-
sent, le ciel se fend : en avant! »
Le tonnerre écrasa un chêne, et à la lueur de l'éclaiir
je vis à dix pas de moi une femme barbare qui mes
parut d'assez grande taille. L'arbre embrasé s'abatlitt
en travers de son chemin. Elle le frauchit a^ec la lé-
gèreté d'une biche, secoua les étincelles qui crépi-
taient autour de sa chevelure et poursuivit sa route
sans paraître seulement émue.
— Es-tu fille de l'enfer? lui demandai-je en me
servant de la langue gothe, pour marcher ainsi dans
le feu et chanter dans la foudre?
L'AUGUSTA 17
— Je suis la fille d'un homme! répondit-elle d'une
voix ferme. Et toi, es-tu une taupe pour te terrer quand
la rosée tombe?
Je me mis à rire en l'entendant qualifier ainsi les
cataractes que nous versait le ciel; mais, honteux de
me tenir à l'abri tandis qu'elle restait exposée à l'o-
rage, et voulant lui prouver qu'un Romain savait se
mouiller aussi bien qu'une Barbare, je me levai et,
allant à elle :
— Pourrai-je savoir, lui dis-je, quel est le nom
d'une femme aussi intrépide?
— Hildegonde, fille de Gunther, roi des Francks,
Bructaires et Sicambres.
— Si tu es une princesse francke, comme tu le pré-
tends, où sont tes guerriers?
— Le tonnerre épouvante les hommes, ils se sont
caches.
A la lueur des éclairs il me sembla qu'elle était
belle, et, désireux de mieux voir ses traits, je lui offris
de me suivre à Luxorium.
— Chez ClaudiusUmbo? dit-elle, c'est là que j'allais.
— Tu venais me rendre visite?
— Es-tu donc le maître de ce pays, de ces forêts?
— Tu l'as dit.
— Et tu m'offres l'hospitalité sans savoir seulement
si je suis ton amie ou ton ennemie?
— Ni toi, ni les tiens ne m'avez jamais fait aucun
18 L'AUGUSTA
mal, et je n'ai pas de raison pour me méfier de ttoi.
Malgré ma volonté de soutenir la conversation sous
la pluie, j'avais hâte de me mettre à l'abri. Je mie
sentais transi. Je réitérai mon invitation, elle accepta
et nous gagnâmes ma demeure. Mes hôtes, sans s'iin-
quiéter de moi, m'attendaient dans le triclinium >en
vidant des coupes en l'honneur de tous les dieux et
surtout de toutes les déesses du monde paien. En
voyant entrer celle que j'amenais, tous restèrent
éblouis, et Cratippe s'écria : « Seigneurs, vo5ci
Vénus ! »
A la clarté des flambeaux, je vis alors ce qu'il y a
de plus parfait et de plus irréprochable en fait de
beauté, d'élégance et de grâce. Prends Minerve, Diane
et Vénus, fais-en un tout, et tu obtiendras à peine
cette vierge barbare aux yeux plus bleus que l'azur,
aux cheveux plus dorés que les rayons du soleil et
aux épaules plus blanches que le lait. Dans sa longue
tunique de laine brune, sous son manteau de fourrure
noire, elle avait plus de noblesse que toutes les prin-
cesses vêtues de pourpre et de soie. Elle avait un seul
défaut, mais ce défaut était dû à l'art et à la coutume
de sa nation : c'étaient ses armoiries —- une hache à
double tranchant, nommée frankisque, entourée d'une
couronne de chêne — qu'elle portait en tatouage
sur son bras rond, poli comme l'ivoire.
Je lui offris de prendre place à table. Elle refusa et
L'AUGUSTA 19
dit, en parlant d'elle-même à la troisième personne,
ce qui chez les Barbares donne une plus grande im-
portance à leurs discours :
• — Ilildegonde n'est pas venue ici pour manger.
— Alors, dis-moi ce qui t'amène, divine Walkirie.
— Hildegonde n'est pas une Walkirie ! Elle t'a déjà
dit qu'elle était la fille du roi Gunther, que la guerre
a fait ton prisonnier. Elle vient te demander de lui
rendre son père.
— Je ne pense pas avoir de roi parmi mes esclaves.
— Mon père est fier et il a sans doute voulu garder
le silence plutôt que de donner à un Romain la satis-
faction de se dire le maître du koning 4 de la forêt
hercynienne.
— Odin 2 t'a envoyé sur la terre pour être reine du
monde, et ceux qui ne sont pas aveugles doivent faire
ce que tu désires : ton père est libre.
— Dis-tu vrai? s'écria-t-elle, le visage rayonnantde
joie.
— Je dis vrai. Que souhaites-tu encore?
— Si tu m'accordais ce que je vais te demander, je
dirais que tu ne ressembles pas aux autres Romains.
— Tes souhaits sont accomplis d'avance. Parle.
— Rends-moi cent de mes guerriers que je choi-
sirai.
i. Roi.
2. Le plus grand des dieux Scandinaves. All-fadher (père de tout).
20 L'AUGUSTA
— Tous, si tu les veux.
Elle me regarda avec défiance et dit :
— Tu es le plus perfide ou le plus généreuax des
hommes.
Je lui répondis en donnant des ordres pour que? tous
mes esclaves francks fussent amenés dans le vesti-
bule, et, un instant après, je leur rendais lalibertté en
sa présence.
Tous ces gens me remercièrent par de grands^ cris
de joie et saluèrent la fille de leur chef par des huirle-
ments sauvages.
— Crois-tu maintenant à ma parole ? demandàii-je
à Hildegonde.
— Je suis contente, dit-elle.
Un grand vieillard, dont les moustaches blanches
tombaient sur la poitrine, s'avança et lui dit d'un air
triste :
— Ma fille, je ne te remercie pas. Je sais ce qnie
ma liberté et celle de mes guerriers a dû te coûter.
— Gunther! m'écriai-je, je comprends ce que tu
veux dire; mais tu fais injure à ta fille et à moi! Toi
et les tiens, vous êtes libres parce qu'il me plaît d'être
agréable à Hildegonde. J'ai dit.
— Tu es un homme! me dit la vierge aux cheveux
d'or. Je te sais gré de m'avoir accordé de bonne grâce
ce que j'eusse obtenu par la force, car tu ignores
encore que les guerriers de ma tribu sont dans les
L'AUGUSTA 21
bois, à deux portées de flèches; si tu m'eusses refusé,
ta demeure eût été rasée.
Puis, se tournant vers ses sujets, elle ajouta : —
Que la porte de cette maison soit marquée de l'em-
blème de notre tribu et respectée comme celle d'un
allié.
— Romain ! dit Gunther en me tendant la main, tu
crois peut-être les Francks traîtres et parjures. Tu
verras plus tard que tu t'étais trompé. Garde deux
cents de mes guerriers en otage; donne-leur des
terres, ils te payeront une redevance. Qu'ils restent
libres; mais si tu avais à te plaindre de quelque dom-
mage de la part des autres Francks, donne-leur la
mort.
Je lui répondis que je croyais à sa parole, quoique
j'en doutasse un peu. Deux cents de ces Barbares con-
sentirent à rester, et les autres suivirent leur roi et sa
fille, qui partirent après avoir marqué de haches
rouges les portes de la maison. Le lendemain j'en
trouvai sur les murailles de l'enceinte et jusque sur
les arbres de l'avenue.
Tu me diras que c'était une folie de mépriser mes
intérêts à ce point, c'est possible; mais j'ai pourtant
agi pour le mieux, sans le savoir, puisque j'ai conservé
mes biens et me suis fait des amis parmi les Barbares.
D'ailleurs, Hildegonde m'a ensorcelé avec sa beauté,
et, au moment où elle reprenait le chemin de ses
22 L'AUGUSTA
forêts, j'ai failli lui proposer de rester avec rnooi pour
toujours. Mais cette fille est trop sauvage poour un
homme civilise!
Adieu, donne le bonjour à ta femme et à tees cinq
héritiers. Je fais des voeux pour le sixième qui une doit
pas être loin.
Luxorium, 448.î.
LETTRE IV
CLAUDIUS UMBO A EUGENE
Je viens d'être très-malade, et si j'étais supersti-
tieux, je ne manquerais pas d'attribuer la fièvre qui a
failli m'emporter à un mauvais sort jeté par une
belle sorcière que j'avais rencontrée la veille du jour
où je me suis mis au lit. Mais comme tout effet, à une
cause, et que je ne crois ni aux enchantements ni à la
magie, je te dirai tout simplement que c'est à la suite
d'une course dans les bois, sous une pluie battante,
que j'ai gagné une pleurésie. C'est ce qui m'a empê-
ché de t'écrire depuis longtemps. Je ne sais rien de
plus triste que de se sentir seul et souffrant au milieu
d'hôtes fort bruyants, mais peu dévoués. Ils semblaient
me reprocher d'être malade, et leurs visites, dont ils
s'acquittaient par politesse, m'étaient insupportables.
Je fis appeler un médecin réputé habile, du nom
d'Eudoxe; mais il me trouva si mal que, pour tout
24 L'AUGUSTA
remède, il m'engagea à mettre ordre à mes affairées et
partit en demandant une forte rétribution. N'ayyant
pas de plus proche parent que mon cousin Lupinuss, je
fis mon testament en sa faveur, en le chargeant de 1 di-
vers legs, et de nourrir Cratippe sa vie durant. Luipi-
nus versa des larmes de joie, qu'il sut mettre suir le
compte de la douleur. Cratippe seul me pleurait véri-
tablement; ce gros homme a une certaine affectiion
pour moi. Quant à Pertinax, qui n'aime pas les hôites
tristes, il partit le jour où je me mis au lit.
Après le médecin vint le prêtre.
L'évêque de Vezontio daigna m'honorer de sa visitée.
Isidore est son nom, il est taillé comme Hercule, parle
comme saint Jean Bouche d'Or, et sa voix tonnante
fait trembler les fidèles. Les filles le considère-nt
comme saint et se confessent à lui de préférence à to ut
autre. Il faut dire qu'il est garçon, et beau garçoen.
Il m'exhorta à me faire chrétien avant de mourir,
me promettant que le royaume du ciel serait à moi.
Je le priai de me laisser mourir à ma guise. Il partît
en me traitant de pécheur endurci, et fort mécontent
d'avoir perdu sa peine. Je ne trouve pas qu'il l'ait trop
perdue, car le saint homme m'a baptisé une douzaine
d'esclaves. Ceux-ci, ne reconnaissant plus que Jêsus-
Christ pour maître, ont quitté la maison trois jours
après. Si c'est pour nous enlever notre bien que tes
évêques viennent chez nous, ils devraient au moins
L'AUGUSTA 25
nous en dédommager en nous associant à leurs béné-
fices.
Si Pertinax avait fui en me voyant malade, notre
ami Marius est arrivé dès qu'il la su, et je puis dire
que c'est grâce à lui, à la science du docte Eutichius
et aux soins assidus d'une de mes esclaves que j'ai été
rappelé du rivage de l'Achéron. Aza est le nom de
cette fille dévouée. Originaire du pays des Cantabres 1,
achetée tout enfant du vivant de mon père, et élevée
ici, elle y est devenue une jolie brune à l'oeil noir, à
la lèvre ombragée d'un léger duvet et à la chevelure
luxuriante. Enfin c'est une perle de dix-sept ans qui
m'a veillé jour et nuit avec un dévouement sans
exemple. Dès que j'ai été sur pied, voulant lui témoi-
gner ma gratitude, je l'ai affranchie en plein repas en
lui mettant sur la tête une couronne de roses et en
l'embrassant. Je lui ai aussi constitué une dot dans le
cas où elle voudrait se marier, et l'ai laissée libre de
rester ou de s'en aller. Elle a fondu en larmes; puis,
dans un élan de reconnaissance, elle m'a baisé la
main en rougissant et a demandé a ne pas me quitter.
J'y ai consenti, et, afin qu'elle ne fût plus mêlée à la
foule des esclaves, je lui ai donné la surveillance des
lîlandières, tisseuses, lavandières, lingères, enfin de
toutes les femmes de ma maison.
i. La Biscave.
26 L'AUGUSTA
Ce jour-là nous avons festiné fort avant dans lannuit.
Mon cousin Lupinus a chanté ma guérison en vers t trop
louangeurs pour être sincères. Au fond il me gaarde
raucune de ne pas être mort. Cratippe a bu jusqu'pa ce
qu'on l'emportât au lit. Marius a été fort bruyantt; il
a cassé deux coupes de cristal en parlant de sa feraime
et de ses enfants; moi-même, je tenais des proopos
galants a ma jolie affranchie, sans trop savoir ce (que
je disais.
On devrait se garder de boire, car le vin est un ;ami
perfide qui vous fait faire des sottises sans qu'on js'en
doute. Aza, qui avait veillé à mon chevet jusqu'allors,
crut voir à mon agitation que j'avais encore la fièvre,
et ne voulut pas me laisser seul.
Les rossignols chantaient leurs amours sous mes
fenêtres entr'ouvertes, et une brise tiède apportait
dans ma chambre des parfums de printemps. Aza
veillait. A la clarté de la lampe je voyais sa lomgue
chevelure qui se déroulait en ondes brunes sur ses
épaules blanches. Ses yeux cherchaient les miens, et
nous nous comprîmes sans nous rien dire.
Marius est reparti dès qu'il m'a vu bien portant, et
Pertinax est revenu. Il s'est empressé d'offrir ses ser-
vices a mon affranchie et d'imiter en cela Lupinus, qui
la regarde sournoisement de ses yeux de travers, et
Cratippe, qui lui apprend à entrer dans un atrium, à
s'accouder à table et même a boire. Enfin il prétend
L'AUGUSTA " 27
lui donner les manières des patriciennes. Je ne sais
d'où il les tiendrait, lui qui n'a vécu qu'avec mon père
et moi à Luxorium, où, depuis ma mère, nulle dame
n'a m's les pieds.
Adieu, écris-moi donc ce que tu deviens à Bysance.
Luxorium, mai 449.
LETTRE V
EUGENE A CLAUDIUS
Je suis heureux de te savoir sain et sauf, et je remds
grâce à Dieu de t'avoir laissé la vie. Vois comme sa
bonté est grande, puisqu'il pardonne à un pécheur tel
que toi, qui as repoussé les paroles consolantes appor-
tées à ton chevet par un de ses prêtres! Tu semblés
plutôt en remercier les soins de cette païenne dont la
belle chevelure t'a charmé. Cette Aza, qui a su s'em-
parer de tes sens, saura bientôt s'emparer de tes bieïns
et chasser tes amis. Tu es sur une pente fatale. Pour-
quoi n'as-tu pas pris pour te faire soigner quelqu'une
de ces jeunes filles vouées au Christ? Aucune n'eût
cherché à se faire payer de sa peine en agissant
comme ton impudique affranchie. La beauté n'a point
de charme sans la vertu, et les feux de Vénus laissent
l'âme épuisée et souillée, comme ces terres d'Afrique
où les sauterelles, semblables à de dégoûtantes har-
L'AUGUSTA 29
pies, ont porté le ravage, l'ordure et la mort. Mais
parlons d'autre chose. Comment puis-je espérer te
convertir, moi indigne serviteur de Dieu, quand le
saint évoque de Vezontio n'y a pas réussi?
Priscilla m'a donné une petite fille. La princesse
Honoria a consenti à la tenir sur les fonts baptismaux;
ce fut un jour d'ineffable bonheur pour moi et pour
ma femme.
Mais la félicité n'est pas durable ici-bas. La mienne
a été troublée par un événement fâcheux dont les con-
séquences sont désastreuses pour l'avenir.
L'Augusta a laissé le démon s'emparer de son âme,
et tu vas voir quelle pernicieuse pensée il lui a souf-
flée.
Théodose se croyait débarrassé des Barbares,
quand, au commencement de l'année, sont arrivés
deux ambassadeurs du roi des Huns. L'un, nommé
Oreste, est Pannonien. Né sujet de l'empire et gendre
du comte Romulus, il s'est glissé près d'Attila par
goût des aventures et par ambition; le Barbare, flatté
d'avoir un Romain de sa qualité, l'a choisi pour secré-
taire.
L'autre, appelé Edkoum, se dit prince des Gelons 1
aux faux redoutables, et ami d'Athel (c'est ainsi que
les Barbares désignent le roi des Huns). Grand et bien
découplé, Edkoum est un garçon de belle mine, il a
i. Peuple Sarmate.
30 L'AUGUSTA
des yeux bleus et une chevelure blonde releavée su
le sommet de la tête comme celle des femmes.. Sur s
tunique de peau, assez malpropre et portant die nom
breuses taches de vin, pendait un collier d"or tou
bossue ; une large ceinture de cuir rehaussé 'de pla-
ques de cuivre, à la mode des Scythes, ceigmaitses
flancs que battait un manteau de fourrure et unie lon-
gue epée ibérienne. Du moins, il était ainsi lorsqu'il
arriva ; mais pour se présertcr devant l'empereur il
avait revêtu ses insignes de cérémonie, c'estl-a-dire
qu'il r-'était barbouillé la face, les bras et la poitrine
d'hiéroglyphes de toutes couleurs. 11 ressemblait à un
obélisque fraîchement peint et surmonté d'un jet de
plumes.
Ces deux envoyés apportaient des propositions de la
part du roi hun. ou plutôt des patentions absuidcs.
A chaque observation de l'emporeu], ie Gelon n'avait
qu'une réplique: « Athel fait tiembler la terre! Athel
se précipite! »
Oresfc était plus convenable dans ses discours. Il
menaçait de la guerre, mais avec des parole? d'or.
Théodose demanda la nuit pour réfléchir et le> ren-
voya à l'eunuque Chrysaphius. Je fus chargé de les
conduire à travers les galeries qui mènent des jppai-
tements de l'empereur à ceux du mimslie. LeGéion
s'extasiait devant les colonnades de porphyre tou-
chait aux marbres, grattait l'or des piédesLiui, fai-
L'AUGUSTA 31
sait les questions les plus niaises, regardait les filles
du palais avec des yeux de convoitise, en disant que
les Romains étaient bien heureux de posséder de si
belles colonnes et de si jolies femmes. Oreste lepous-
saît du coude pour lui faire sentir qu'il se rendait ri-
dicule, mais il était tellement ébloui qu'il n'écoutait
rien.
Quand ils eurent disparu derrière les portières de
pourpre qui donnent accès chez Chrysaphius, je revins
près d'Honoria m'acquitter de mes fonctions; et, com-
me elle paraissait ennuyée, je cherchai à la distraire
en lui dépeignant le Gélon et en lui racontant ses
naïvetés. Mais, au lieu de,la faire rire, je piquai sa
curiosité et elle voulut voir cet Edkoum. Je trouvai
cette envie si déplacée que je lui fis des remontrances
respectueuses. Mais elle n'en tint compte. Elle exigea
queje cherchasse l'ambassadeur tatoué pour l'amener,
sous un prétexte quelconque, à traders le jardin, près
des fenêtres de son gynécée. Comment ai-je pu lui
obéir, si ce n'est paice qu'elle m'adressa un de ces
regards qui bouleversent les coeurs des plus fermes et
que lui eût envié Cypris?
Quoi qu'il en soit, je me mis en quête du Barbare,
et je le rejoignis comme il quittait le ministre. Tout
enessayantde paraître indifférent, je l'amenai comme
par hasard sous les fenêtres de l'Augusta. Celle-ci,
qui venait de se parer, sortit sur la galerie dès qu'elle
32 L'AUGUSTA
nous vit. Elle était splendide de grâce et de beauté
dans ses vêtements de soie; un large cercle d'or en-
richi de pierreries ceignait son noble front, et de
longues tresses entremêlées de perles tombaient
jusqu'à ses pieds chaussés de pourpre. Je croyais
contempler une sainte.
Curieuse de voir ce Barbare de plus près, elle des-
cendit les degrés et s'avança vers nous.
— Qui est cette belle fille? me demanda Edkoum.
— La soeur du césar d'Occident.
11 la salua à la manière des Scythes, en portant la
main à ses lèvres. Elle lui rendit son salut et m'or-
donna de m'éloigner. J'avoue que je ne crus pas de-
voir lui obéir. Je ne la jugeais pas en sûreté avec cette
espèce de tigre amoureux qui regarde les femmes
avec audace, et que le rang de la princesse semblait
moins éblouir que sa rare beauté. Je feignis de me
retirer, et je me cachai près d'eux dans un bosquet
de myrtes, d'où je pus tout voir et tout entendre.
Le Gelon prit familièrement la main d'Honoria et la
porta à ses lèvres. La colère me poussait à aller tuer
l'impudent; mais la patience chrétienne me retint, et
je m'en remis au ciel de ce qui pouvait arriver. Je
prêtai l'oreille ; voici ce que j'entendis :
— Que veut la fille des Césars? commença le Bar-
bare dans son mauvais latin. Est-elle éprise d'Edkoum,
pour l'appeler la nuit auprès d'elle?
L'AUGUSTA 33
— Non, dit-elle, je suis éprise de la renommée
d'Attila, ton maître. Je t'ai donné ce rendez-vous afin
que tu lui reportes mes paroles. Dis-lui donc que je
le choisis pour le maître de ma destinée. Je lui ap-
porterai en dot l'empire d'Occident; qu'il vienne me
réclamer comme sa fiancée : voici mon anneau.
Et je la vis tendre sa bague au Gélon. qui avant de
la prendre, lui demanda :
—- Ta bague n'est-elle pas fée?
— Que veux-tu dire ?
— Que tu pourrais bien vouloir me charger de por-
ter, sous forme de gage d'amour, un maléfice qui
donnerait la mort.
— Je te jure sur la sainte croix qu'il n'y a rien de
semblable; je ne te tends aucun piège et j'ai horreur
de la magie.
Le Gélon prit l'anneau et répondit :
— 11 sera fait comme tu le veux, et tu auras le
monde pour empire.
— Je n'oublierai pas que c'est à toi que je le
devrai.
— Edkoum n'a besoin de rien autre que de l'amitié
d'Athel, et la récompense que pourrait me donner sa
femme ne serait ni de son goût ni du mien. As-tu
autre chose à me dire ?
— Non, dit-elle, c'est tout : tu peux t'en aller.
Le Gélon disparut. Tremblant d'indignation, je me
34 L'AUGUSTA
précipitai vers Honoria, et, sans m'inquiéter de sa
terreur, je lui reprochai de donner son âme au
diable, qui lui faisait tramer la perte du monde
chrétien. Je lui dis aussi qu'il fallait réparer le mal
qu'elle venait de commettre et ravoir cet anneau de
fiançailles qu'elle n'avait pas le droit de donner. Il
était impossible qu'elle songeât sérieusement à
prendre pour époux ce roi barbare, astucieux et sans
foi, ce monstre altéré de sang et couvert de crimes,
ce fléau de Dieu envoyé sur la terre pour nous punir
de nos péchés, cet Antéchrist enfin !
Elle prit sa défense, me soutint qu'Attila était le
plus grand génie du siècle et qu'un jour lui seul
régnerait sur le monde entier. Quant au démon, il
n'avait rien à voir là dedans; elle alla même jusqu'à
nier qu'il existât. Oh ! alors, j'éclatai et je la me-
naçai d'aller tout révéler à Théodose et à Pulché-
rie.
— Tu me feras chasser de Byzance, dit-elle, et non
renoncer à ma résolution, car je ne me crois nulle-
ment liée par le voeu de célibat qu'il a plu à ma mère
de faire pour moi quand j'étais une enfant. Si tu
continues à m'ennuyer avec tes remontrances, je me
sauverai avec les ambassadeurs, et, au lieu de mon
anneau, ce sera ma personne même qu'ils remettront
au roi hun; voilà ce que tu y auras gagné. Tais-toi, je
te le conseille dans ton intérêt, et si tu tiens à rester
L'AUGUSTA 35
à mon service, apprends que je ne veux plus jamais
être ni espionnée ni blâmée.
Honoria rentra au palais, et je revins chez moi en
blasphémant. J'avais le visage tellement bouleversé
que ma femme en fut effrayée et m'en demanda la
cause. J'avais besoin d'épancher ma douieur dans le
sein de quelqu'un ; je lui contai la folie de la prin-
cesse et lui demandai ce que je devais faire pour la
réparer. Priscilla sourit malicieusement et me ré-
pondit :
— Dieu n'a pas su préserver Eve du serpent, et
toi, tu crois empêcher l'une de ses filles de faire ce
qui lui plaît! Ne te mets pas dans des embarras dont
tu ne pourrais pas sortir. Laisse Honoria aimer qui
bon lui semble et ne t'occupe pas tant d'elle; tu me
ferais croire que tu en es jaloux.
J'étais a tout le moins jaloux de son honneur, puis-
que, ne tenant pas compte des conseils de Priscilla,
je courus dès le lendemain matin révéler le fait à
Chrysaphius, qui, après m'avoir écouté attentive-
ment, me répondit :
— Si Honoria veut épouser le Fils du Chien, c'est à
son frère Valentinien et à sa mère Placidie de savoir
s'ils consentent à ce mariage; mais nous, nous pou-
vons atténuer la folie de l'Augusta et la faire tourner
à notre avantage. Si tu me promettais d'être discret,
je te ferais part d'une affaire grave.
36 L'AUGUSTA
Je lui jurai sur la croix que je savaisgarder un secret.
— Eh bien! dit-il, ce Gélon occupe un grade im-
portant chez les Huns; il peut approcher facilement
d'Attila, et même il est de ceux qui sont chargés de
le garder la nuit. Je l'ai questionné hier quand il
m'a rendu visite, et il peut être a nous. 11 s'agit de
l'avoir à souper ce soir. Va le chercher, mais lui
seul, je ne veux point des autres ambassadeurs.
J'eus bientôt trouvé le Gélon et je l'amenai chez
l'eunuque. Le souper fut des meilleurs; les filles
esclaves qui nous seivaient étaient choisies parmi les
plus séduisantes. Au dernier service, Chnsaphius les
renvoya afin de n'avoir pas d'oreilles indiscrètes au-
tour de lui, et, s'adressant à Edkoum, qui n'avait
cessé, tout en mangeant et en buvant encore mieux,
d'admirer son luxe, son bien-être et ses esclaves :
— Tu peux, loi aussi, si tu le veux, dit-il, habiter
de beaux palais, prendre tes repas dans l'or et l'ar-
gent, et te faire servir par des filles encore plus
belles. Si tu voulais quitter ton pays sauvage et vivre
parmi nous, qui t'empêcherait de devenir le parent
des deux empereurs d'Orient et d'Occident? Rien
autre que ta volonté. Tu n'as donc pas compris pour
qui était ce gage d'amour qu'une certaine princesse
t'a remis hier soir?
— Puisque tu sais tout, répondit l'ambassadeur,
tu sais bien à qui je dois le remettre.
L'AUGUSTA 37
— Et pourquoi le remettrais-tu ? pourquoi ne pas
garder pour toi l'héritage de Théodose, que sa petite-
fille n'ose pas t'offrir directement?
— Ci ois-tu qu'il en soit ainsi? reprit Edkoum, en
regardant l'eunuque d'un air stupide.
— Eugônius ! me dit Chrysaphius en clignant ma-
licieusement les yeux sans être vu du Barbare, toi
qui connais les secrets de la belle Honoria, tu pour-
rais en dire plus long que moi sur ce sujet si tu
voulais parler; mais tu ne le voudras pas?
— Je sais à tout le moins, répondis-je, que l'am-
bassadeur ferait mieux de rendre ce gage que de le
porter à Attila.
— Non, répliqua le Gélon, je ne suis pas si sot que
vous le croyez; j'ai l'anneau, je le garde; mais il
faut que vous m'aidiez pour que j'en puisse faire
quelque chose.
Chrysaphius, entrant alors en matière sans circon-
locutions :
— Crois-moi, dit-il, je te veux du bien; mais si tu
veux que l'Augusta soit ta femme, si tu veux que
l'empereur Théodose la délie pour toi de son voeu de
chasteté et te voue une reconnaissance sans bornes,
si tu veux être comblé de plus d'honneurs et de ri-
chesses que tu ne peux l'imaginer, il faut tuer Attila.
Le Scythe ne répondit rien. 11 restait pensif.
— Eh bien ? reprit l'eunuque.
38 L'AUGUSTA
— Eh bien ! c'est une affaire entendue, répondit
Edkoum; mais il me faut un peu d'argent pour
gagner mes soldats : cent livres d'or me suffiront.
— Tu les auras.
— C'est bien ; compte sur moi, dit le Barbare.
Il se leva cl sortit, laissant le ministre charmé de
la facilite avec laquelle il a-sait apprivoisé cette bête
fauve.
Deux jours après, Chrysaphius me fit appeler pour
me dire que l'empereur avait approuvé le complot,
et que, pour le mieux masquer, il allait envoyer une
ambassade, sérieuse en apparence, qui aurait mis-
sion de porter une réponse aux prétentions d'Attila.
Maximin, renommé pour son honnêteté et ses mé-
rites, en était chargé.
— Mais si nous échouons, lui dis-je, vous envoyez
mon beau-père à la mort.
— Si nous réussissons, me répondit l'eunuque,
l'empereur désavouera les assassins, et la bonne réputa
tion de ton beau-père éloignera de lui jusqu'à l'ombre
du soupçon. 11 ne risque donc rien. Mais garde-toi de
l'avertir, sa probité le mettrait dans la nécessité de
nous refuser ses services.
Cette habile combinaison m'ôta tout scrupule. Je
voyais le salut de l'empire et de la religion attache au
succès de notre entreprise. La mort d'Attila préservait
l'Augusta des conséquences de sa folie; mais je sentais
L'AUGUSTA 39
aussi qu'il serait nécessaire de la délivrer des préten-
tions d'Edkoum, et je m'entendis secrètement avec le
ministre sur les moyens de nous défaire de cet auxi-
liaire dangereux quand le moment serait venu. Je fus
donc attaché à l'ambassade et je partis avec mon
beau-père, qui croyait simplement porter au Fils du
Chien les propositions de l'empereur sur les questions
de territoire.
L'interprète Oreste, l'historien Priscus, Vigilas
Maximin et moi, nous voyageâmes à petites journées
jusqu'à Sardique, où nous devions séjourner; mais
nous n'y pûmes trouv er un toit pour nous abriter, et
nous dûmes planter nos tentes au milieu des ruines
qu'y a laissées Attila.
Dès que nous eûmes mis le pied sur la terre des
Huns, de l'autre côté du Danube, Edkoum et Oreste,
sur lesquels nous comptions pour nous servir de
guides dans le pays et d'introducteurs auprès de leur
maître, nous faussèrent compagnie sous un vain pré-
texte. Il fallut se contenter des guides qu'ils nous
laissèrent et contiauer seuls notre route. Plusieurs
jours- après, à la tombée de la nuit, comme nous ve-
nions de gravir une colline escarpée, nous vîmes le
camp d'Attila gui s'étendait à perte de vue sur Ja
plaine.
Nous parvînmes à percer les haies de guerriers qui
entouraient sa tente. Mon beau-père avança seul vers
40 L'AUGCSTA
lui, tandis que nous restâmes en arrière avec des
présents.
C'est bien un monstre, comme on me le disait à
Byzance. Il est trapu et petit, avec une grosse tête et
les épaules carrées ; il a le teint basané, peu de barbe,
le front large, le nez écrasé et les pommettes sail-
lantes. Ses cheveux gris sont plats, rasés tout autour
du crâne a la mode des Huns. Sa démarche est pe ■
santé comme celle d'un ours, et ses petits yeux luisent
d'un feu sombre.
Maximin le salua, et lui remettant en main la lettre
de Théodose :
— L'empereur, lui dit-il, souhaite à Attila et aux
siens santé et longue vie.
— Qu'il arrive aux Romains tout ce qu'ils me sou-
haitent ! répondit sèchement le roi.
Et il ordonna qu'on le laissât seul avec mon beau-
père.
Je cherchai vainement Edkoum. Je ne pus l'aper-
cevoir, et son absence me causait de vives inquié-
tudes. Nous avait-il trahis? Craignait-il de s'exposer
aux soupçons en nous parlant? Préparait-il habile-
ment, par une feinte absence, le coup qui devait
frapper son maître? ou bien avait-il été déjà la vic-
time de quelque imprudence? Était-il prisonnier?
Attila l'avait-il fait mourir?
Les pourparlers entre le roi des Huns et mon beau-
L'ALGUSTA 41
père durèrent plusieurs jours. Je ne pouvais interro-
ger Maximin, qui ne savait rien de la conspiration,
et, n'entendant pas la langue des Barbares, je ne pou-
vais me renseigner auprès de personne."
Nous étions campés à peude distance des Barbares,
lorsque Attila nous laissa brusquement pour aller à -
Jasbérény, sa résidence ordinaire, sur les bords de
la Tiphise, au fond de la Hunnie. Dieu sait où cela
peut être. Il avait, dit-on, emmené Edkoum, et lors-
qu'il revint, quinze jours après, il ne le ramena pas
avec lui. N'étant pas admis aux conférences entre le
roi hun et l'ambassadeur, je m'ennuyais à mourir au
milieu de ces Huns sauvages, perfides et fantasques.
Enfin un jour Maximin rentra sombre et abattu.
— Je-veux ignorer, me dit-il, la part que tu as pu
prendre au complot contre la vie d'Attila; mais cet
infâme complot lui a été dévoilé dès le premier jour
par Edkoum. Le Gélon s'est joué de Chrysaphius, et
nous voici couverts d'opprobre, giàce aux machina-
tions d'un vil eunuque. Heureusement Attila s'est
montré sage et généreux. 11 a compris l'horreur que
m'inspirait la trahison. Il me renvoie avec de bonnes
paroles sur mon caractère. Mais l'empire est désor- .
mais l'objet du mépris de ce Barbare, et, ce mépris,
ne t'étonne pas de m'entendre déclarer que je le par-
tage.
11 n'y avait rien à répliquer. Nous repartîmes avec
42 L'AUGUSTA
les messagers huns. De retour à Constantinople, ces
messagers se présentèrent devant l'empereur, et
Oreste lui parla ainsi :
« Attila, fils de Moundzoukh, et Théodose sont tous
deux fils de nobles pères. Attila est resté digne du
sien, mais Théodose s'est dégradé, car en payant
tribut à Attila il s'était reconnu son esclave. Et
voici que cet esclave méchant complote la mort de
son maître. Attila proclame hautement cette action
vile et demande que l'eunuque Chrysaphius lui soit
livré. »
Devant de si injurieuses paroles, la cour fut en
émoi. L'empereur ne recula devant aucune con-
cession. Attila voulait des ambassadeurs consulaires,
on lui en envoya ; de l'or, on lui en porta.
Le roi des Huns, tout glorieux d'avoir humilié l'em-
pire d'Orient, a renvoyé sans rançon un grand nombre
de captifs romains. Mais il réclame de nouveau la
tête de Chrysaphius. Quant à l'anneau et à la pro-
position d'Honoria, il n'a rien répondu; la princesse
n'en persiste pas moins dans son rêve bizarre et fu-
neste.
Mon beau-père a donné sa démission de tous les
emplois qu'il occupait et s'est retiré à la campagne.
C'est la misère pour nous: mais, comme je suis un
peu cause de ce coup du ciel, je porte cette croix
avec résignation en punition de mes fautes.
L'AUGUSTA 43
Heureusement que j'ai pu conserver ma place d'in-
tendant de la maison d'Honoria.
Adieu, donne-moi de tes nouvelles. Que la lumière
se fasse en toi et que la grâce touche ton coeur.
Byzance, l'an 449 de N.-S. Jésus-Christ.
LETTRE VI
CLAUD1US A EUGÈNE, PROSPÉRITÉ !
Tu me permettras de rire un peu delà morale chré-
tienne, qui ne préserve pas ton coeur de l'infidélité,
de ta princesse Honoria, que tu compares à une sainte
et à la déesse des Amours, et de ton démon, qui se rit
de toi et de la grâce divine. Tu crois donc à la puis-
sance de Satan? Moi, je le considère comme un épou-
vantail pour les sots. C'est un excellent compère, que
les évêques se seraient bien gardé de ne pas appeler
à leur aide. La peur de ses cornes et de son feu d'en-
fer est d'un grand secours pour faire payer aux pol-
trons et aux esprits bornés les dîmes et impôts que
prélève l'Eglise.
Permets-moi aussi de te dire que tu es peu délicat
d'aller divulguer des secrets de femme à un eunuque,
et surtout de suivre les conseils d'un misérable qui
ne connaît pas de plus nobles armes que le poignard
L'AUGUSTA 45
ou le poison. Je t'ai trop aimé pour ne pas souffrir en
te voyant moins digne de mon amitié.
Ta campagne chez les Huns n'est pas glorieuse, et si
ta religion te conseille la trahison et l'assassinat, elle
est la dernière de toutes, et ne me convertira jamais.
J'aime mieux croire que tu l'interprètes à ta fan-
taisie et que tu la fais servir à l'assouvissement de tes
passions. Tu es épris d'Honoria, tu ne peux le cacher,
et la jalousie te dévore. En ceci, tu es plus païen que
moi, qui obéis sans hypocrisie à mes entraînements.
Au reste, tu n'es pas le premier esprit que je voie
égaré et faussé par l'influence des prêtres, et je ne crois
pas à ce renouvellement de l'être humain qu'ils se
vantent d'opérer. Ce n'estpas avec un peu d'eau versée
sur le corps qu'on peut laver et purifier une âme. La
tienne a toujours été adonnée aux voluptés et à l'am-
bition du luxe et des plaisirs. Je te reprochais autre-
fois ta mollesse, et nos compagnons t'avaient sur-
nommé le beau Paris. Nous te pardonnions cette
tendance où nous pensions voir le pli d'une âme
païenne destinée à échapper aux influences de l'Eglise.
Nous nous trompions. L'ancienne religion, avec sa
poésie et ses instincts lubriques, est bien toujours
dans ton sang et sur tes lèvres : mais tu y mêles le
pédantisme et la mauvaise foi arrogante des nouveaux
rhéteurs. Arrête-toi sur cette pente.
Mon ancienne affection te doit cet avertissement, en
46 L'AUGUSTA
retour de ceux que tu crois devoir me donner. Oui,
certes, l'Augusta est blâmable de vouloir attirer le
conquérant barbare sur le monde civilisé; mais, en
ceci, elle ne fait que suivre l'exemple de sa mère. On
dirait que depuis un-demi siècle c'est la mode chez
les femmes de la famille des Césars de s'énamourer
des aventuriers. Mais Honoria aura beau faire, je doute
qu'Attila réponde à sa flamme, et je vais te dire ce qui
me le fait supposer.
Il y a quelques jours, à la tombée de la nuit et à
l'heure du souper, deux voyageurs et leur suite recla-
mèrent l'hospitalité. L'un, chef des Hérules 1, se nom-
mait Béryck. C'est un homme de quarante à cinquante
ans,au teint basané, de grande taille et large d'épaules;
ses yeux vifs et perçants étaient à demi cachés sous
un bonnet de fourrures. L'autre... devine qui ce pou-
vait être t Non, tu ne saurais, car son nom m'a rempli
de surprise : c'était Edkoum le Gélon, celui qui s'est
joué de Chrysaphius et de toi, et que je n'en estime
pas moins, puisqu'il a été incorruptible et fidèle à son
maître. Tu ménageais à ce Barbare, s'il vous eût ser-
vis, une mort déloyale; moi, j'ai exercé envers lui les
devoirs de l'hospitalité sans arrière-pensée. J'ordonnai
qu'on priât ces étrangers d'entrer dans le triclinium,
et qu'on eût soin de leurs gens.
Béryck était sombre et mangeait en silence, mais
i. Peuple Sarmate au nord de la mer Noire.
LAUGTJSTA 4/
Edkoum fut bientôt aussi à l'aise que s'il avait été
chez lui. Sa bonne humeur, ses questions naïves à
propos de mille recherches superflues de ma table me
parurent amusantes et nullement grossières ; enfin, il
me plut et je parus lui plaire aussi. En causant avec
lui, j'appris que le roi des Huns l'avait envoyé avec
Béryck en ambassade auprès des Burgondes, mes voi-
sins, et qu'il s'était égaré. Il ne me dit rien quant au
sujet de leur mission, mais je soupçonnais qu'il devait
s'agir de quelque délimitation de territoire. A propos
du roi Burgonde, nous en vînmes à parler de sa que-
relle avec Gunther, prince Franck, qu'il a trahi, battu
et vendu comme esclave. Le hasard a fait que j'ai eu
ce Gunther chez moi comme palefrenier. Je lui ai
rendu la liberté pour complaire à sa fille Hildegonde,
dont la beauté m'avait émerveillé. Aux questions et
réticences du Gélon, je crus comprendre qu'il élan
amoureux de cette fille rien que sur sa réputation,
puisqu'il disait ne l'avoir jamais vue, et je lui fis part
de ma pensée Béryck, qui s'était enivré en silence,
dit en vidant sa coupe pour la centième fois :
— Ce n'est pas lui qui doit l'épouser, mais le
maître.
— Qui? Athel? m'écriai-je.
— Oui, Athel, répondit Béryck.
Edkoum, mécontent de voir l'Hérule divulguer le
secret de leur mission, lui dit brusquement :