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L'excellence et les caractères de la charité, et de l'amitié chrétienne ... Première année. Quatrième livraison

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P.-F. Bottier (Bourg). 1827. In-18.
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Ajouté le 01 janvier 1827
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Langue Français
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PETITE
BIBLIOTHÈQUE
DES
FAMILLES CHRÉTIENNES,
APPROUVEE PAR MONSEIGNEUR L'ÉVEQUE DE BELLEY.
VINGT VOLUMES m-I8,
DE PLUS DE 100 PAG. CHACUN; JOLIE ÉDITION;
COUVERTURE IMPRIMÉE.
Il paraîtra cinq Volumes tous les trois mois, à
dater du I." Juillet 1827 au I.er Juillet 1828.
PZL, x.) àea. 20e ofttimed-, 6 (t.
PREMIÈRE ANNÉE.
J^uatricvie ^wraijcn,
BOURG.
DE L'IMPRIMERIE DE P. - F. BOTTIER, LIBRAIRE,
Imprimeur de l'Evêché de Belley.
1827.
L'EXCELLENCE
ET
LES CARACTÈRES
DE LA CHARITÉ,
ET
DE L'AMITIÉ CHRÉTIENNE.
Recherchez les bonnes lectures et la
saine doctrine. Mais fuyez celles
qui sont dangereuses ; car elles ne
servent qu'à produire l'impiété.
SAINT PAUL A TIMOTUÉE.
PREllfIÈRE ANNÉE.
~7~. L~-
me ^ivraùon.
r
BOURG.
IMPRIMERIE DE P.-F. BOTTIER, LIBRAIRE,
IMPRIMEUR DE 1/ÉVTCHÉ DE BELLEY.
1827.
.;:;\
w
AVANT-PROPOS.
LORSQu'tH" homme trop fameux dans les
annales de nos malheurs (1), fit publier
fastueusement dans toute la France, que
l'on y reconnaissait l' Existence de <'ÊTRE
SUPRÊME, un écrivain (2) célèbre fit cette
remarque si judicieuse, que YÊtre su-
prême de la république française n avait
assurément rien de commun avec le BON
(I) Robespierre.
(2) Laharpe. Du fanatisme dans la langue
^révolutionnaire.
4 AVANT-PROPOS.
DIEU du peuple français. Lorsqu'aujour-
d'hui nous entendons de toutes parts ré-
péter avec emphase ces grands mots : hu-
manité, philantropie (i); ne pourrions-
nous pas dire aussi, que ce n'est pas
là la Charité du bon peuple chrétien ?
Non, toutes ces pompeuses expressions,
si souvent vides de sens et plus encore
de sentimens, n'ont rien qui ressem-
ble à cette douce et aimable charité,
qui, dans un seul mot, nous rappelle
tout-à-la-fois l'amour ardent et filial, que
la créature raisonnable doit au Dieu sou-
verainement bon dont elle dépend, et
l'amour tendre et fraternel, que l'homme
doit à ses semblables, en qui il recon-
(I) Mot grec, 4pli signifie Amçur des hommes.
AVATYT-PJROPOS. 5
naît, comme en soi - même, l'ouvrage
et l'image de son Dieu. Non, ce n'est
point à la philantropie philosophique,
mais bien à la charité chrétienne, que
nous devons les œuvres merveilleuses qui
ont illustré les Claver, les Bernard, les
Charles Borromée, les Vincent de Paul,
les Belzunce, et mille autres. Et quel bien,
en effet, pense-t-on pouvoir produire en
n'employant que ces expressions froides et
vagues, qui, en séparant l'amour des hom-
mes de celui de Dieu, ôient à celui-là le
seul motif assez puissant pour le rendre
efficace, et souvent même héroïque ? C'est
donc pour contribuer à rallumer dans les
cœurs le feu sacré de la charité, et à les
unir par les doux liens de l'amitié chré-
tienne, que nous avons cru devoir rappe-
ler à nos lecteurs, dans ce petit Ouvrage,
6 AVANT-PROPOS.
les vrais principes de ces deux vertus,
puisés dans les Saintes Ecritures, dans les
écrits si éloquens des Saints Docteurs de
l'Eglise, et confirmés par un grand nom-
bre d'exemples édifians. Fasse le Dieu de
toute charité que ce ne soit pas sans
fruits !
L'EXCELLENCE
ET
LES CARACTÈRES
DE LA CHARITÉ,
ET
DE L'AMITIÉ CHRÉTIENNE.
I. EXCELLENCE ET AVANTAGES DE LA CHARITÉ.
JLA charité, reine et mère de toutes les
vertus, consiste à aimer Dieu par-dessus
toutes choses et pour lui-même, et le
prochain comme nous-mêmes, par rap-
port à Dieu.
L'excellence et la nécessité de cette
vertu ne sauraient être exprimées avec
8 EXCELLENCE ET AVANTAGES
plus d'éloquence et d'énergie, que ne le
fait l'apôtre saint Paul écrivant aux Corin-
thiens : « Quand je parlerais toutes les
» langues des hommes et des anges, si je
» n'avais point la charité, je ne serais
» que comme un airain sonnant et une
» cymbale retentissante. Quand j'aurais
» le don de prophétie , que je péné-
» trerais tous les mystères, et que j'au-
» rais une parfaite science de toutes
» choses, et quand j'aurais toute la foi J,
» capable de transporter les montagnes,
» si je n'avais point la charité, je ne se- 1
» rai^ rien. Et quand j'aurais distribué j
» tout mon bien pour nourrir les pauvres, ?
» et que j'aurais livré mon corps pour
» êtreibrûlé, si je n'avais point la charité,
>r tout cela ne me servirait de rien pour
l'éternité. » Et afin que tous les Chré-
tien puissent reconnaître facilement-une
vertu si nécessaire, le saint apôtre la dé-
peint aussitôt par ses difterens caractères,
« La charité est patiente ; elle est douce
DE LA CHARITÉ. 9
1*
» et bienfaisante: la charité n'est point
» envieuse; elle n'est point téméraire et
» précipitée; elle ne s'enfle point d'or-
» gueil ; elle n'est point ambitieuse ; elle
» ne cherche point ses propres intérêts ;
» elle ne se pique et ne s'aigrit point;
» elle n'a point de mauvais soupçons ; elle
» ne se réjouit point de l'injustice, mais
» elle se réjouit de la vérité; elle supporte
» tout; elle croit tout; elle espère tout;
» elle souffre tout : la charité ne finira
» jamais ( 1 Cor. i3). »
Pour développer dignement une doctrine
si sublime , et bien faire connaître la plus
parfaite des vertus, ne faudrait-il pas un
esprit aussi éclairé de la lumière divine
que celui de saint Paul ; et surtout un
cœur aussi embrasé des ardeurs toutes
célestes de la charité ! Après lui, nous ne
pourrions, hélas ! que bégayer. Laissons
donc parler un plus digne interprète des
vérités saintes, écdutons saint Jean Chry-
sostume faire l'éloge de la charité :
10 EXCELLENCE ET AVANTAGES
« Tâchons, dit ce grand docteur (i)3
de peindre la charité par nos discours,
puisque nous ne pouvons la voir des yeux
du corps, et songeons aux biens infinis
qu'elle nous procurerait, si elle régnait
partout avec un empire absolu. Si tous
les hommes étaient enflammés d'un grand
amour pour Dieu, ils ne seraient plus si
touchés des choses terrestres et visibles;
avec d'autres yeux, les yeux de la Foi,
ils ne verraient plus que les choses céles-
tes, et y appliqueraient tout leur esprit,
sans pouvoir être détournés du chemin de
la vertu par aucun obstacle, par aucune
considération des choses humaines. Un
homme bien pénétré de l'amour divin
n'attache plus d'importance, ni aux adver-
sités, ni aux prospérités de la vie pré-
sente; empressé d'arriver à sa patrie, il
passe près de tout cela sans y prendre
(I) Homél. 28 sur la Genèse, et 32 sur la I.'e
Epit. aux Corint.
DE LA CHARITÉ. Il
garde; et, comme un homme qui court
avec une extrême vitesse-, ne remarque
aucun de ceux qui passent devant lui,
quoiqu'il rencontre une infinité de person-
nes ; mais que tout occupé de sa course, il
oublie tout le reste pour arriver prompte-
ment à son terme ;. de même celui qui
marche à grands pas dans le chemin de la
vertu, et qui désire avec ardeur de passer
de la terre au ciel, s'occupe peu des
choses teri^stres , et tout entier à sa
course spirituelle, sans s'arrêter aux objets
visibles, il tend sans cesse et par tous les
moyens possibles, à la fin sublime qu'il
se propose. Ainsi la charité met dans
nos cœurs un grand courage pour soute-
nir facilement les (lifficultésqui sont atta-
chées a la pratique de la vertu ; elle nous
rend uniquement attentifs à mériter les
biens ineffables d'une autre vie; elle nous
fait supporter avec patience les maux et
les traverses de celle-ci, sans être ni attris-
tés par les ignominies, ni affligés de la
12 EXCELLENCE ET AVANTAGES
pauvreté, ni découragés par les maladies,
ni ralentis dans notre zèle pour la vertu
par les mépris et les outrages des hom-
mes ; elle fait que, secouant tout cela
comme une vile poussière, nous nous
élevons à des sentimens nobles, généreux
et dignes de la foi à laquelle le Seigneur
nous a appelés.
» Si tous les hommes s'entr'aimaient,
comme la charité les y invite, on n'aurait
plus besoin ni de lois réprewves, ni de
tribunaux, ni de supplices , puisque nul
d'entr'eux ne ferait tort aux autres. Les
séditions, les guerres, les querelles, les
meurtres , les rapines, les usurpations 3 en
un mot, tous les crimes seraient bannis
de la terre, et le nom même de la mé-
chanceté y serait inconnu. ,
» Ce qu'il y a d'admirable dans la cha-
rité , c'est que les autres vertus et les au-
tres qualités sont accompagnées chacune
d'un vice qui en est comme inséparable.
Celni; par exemple, qui s'est condamné à
*
DE LA CHARITÉ. 13
une pauvreté volontaire, s'enorgueillit sou-
vent pour cela même. Celui qui a le talent
de la parole est souvent dominé par un
esprit de vaine gloire. Il n'y a pas jus-
qu'aux personnes humbles qui ne s'élèvent
en leur cœur de leur humilité même. La
charité est exempte de ces défauts ; car,
qui jamais pourrait concevoir des sen-
timens d'arrogance envers l'objet qu'il
aime ? Supposons donc que tous les hom-
mes s'entr'aiment, on reconnaîtra alors
la force de la charité. Ou, si vous vou- -
lez, supposons qu'un homme aime ses
semblables d'un amour aussi ardent qu'il
le doit, je soutiens que la terre sera
comme le Ciel pour cet homme, qu'il y
jouira continuellement de la paix, et
qu'il s'y préparera une infinité de cou-
ronnes. Son âme sera toujours purgée de
la haine, de l'envie, de l'orgueil, de la
vaine gloire, de tout mauvais désir et de
toute passion perverse. Un homme rempli
de charité serait aussi peu capable de faire
14 EXCELLENCE ET AVANTAGES
du mal aux autres, que de s'en faire à lui-
même ; il est comme un ange sur la terre.
Tel est celui qui a la charité. Mais il n'en
est pas de même de celui qui, sans elle,
ferait des miracles. Quand il ressusciterait
mille morts, de quoi cela lui servirait-il,
s'il est séparé de cœur d'avee ses frères ?
C'est pour cela que Jésus-Christ a dit que
l'amour du prochain était une marque de
la perfection de l'amour qu'on avait pour
lui-même. Si vous m'aimez plus que
ceux-ci, dit-il à Pierre , paissez mes bre-
bis ( Jean, 21 ); c'est-à-dire , ayez soin de
vos frères. Si un père aimait son fils ten-
drement, jusqu'à être prêt à mourir pour
lui, n'est-il pas vrai que celui qui aimerait
le père , mais qui ne regarderait pas même
le fils, irriterait étrangement ce père, et
que le mépris qu'on témoignerait pour le
fils qu'il aime , lui ferait dédaigner l'amour
qu'on lui porterait à lui-même. Or, s'il en
est ainsi, à l'égard d'un père et d'un fils,
combien plus en sera-t-il de même à l'é-
DE LA CHARITÉ. 15
gard de Dieu et des hommes, puisque
Dieu a plus de tendresse pour nous que
tous les hommes n'en peuvent avoir pour
ceux qu'ils chérissent ? Aussi Jésus-Christ,
après avoir dit : Vous aimerez te Seigneur
votl'e Dieu de tout votre cœur C'est
le premier et le plus grand commande-
ment, ne s'en tient pas là ; mais il ajoute ;
Et voici le second qui est semblable à
cehii-là : Fous aimerez votre prochain
comme vous-même (Math. 22). Voyez
comme il exige les deux amours presque
avec la même étendue. En parlant de
Dieu, il dit, de tout votre cœur, expres-
sion qui ressemble à celle comme vous-
même, qu'il emploie en parlant du pro-
chain.
» Si la charité régnait dans tous les
cœurs, il n'y aurait plus à proprement
parler, ni richesses ni pauvreté, et cha-
cun jouirait seulement des avantages que
l'on retire des unes et de l'autre. Nous
aurions en même temps cette heureuse
16 EXCELLENCE ET AVANTAGES
abondance que l'on trouve dans les ri-
chesses , sans en éprouver les épines, et
cette exemption de soins que procure
la pauvreté , sans les inquiétudes qui l'ac-
compagnent ordinairement. Mais pour-
quoi parler des avantages qu'on retire de
la charité ? Représentez-vous le plaisir que
l'on sent seulement à aimer, la paix et la
joie qui naissent de cet amour, et qui en
sont comme le privilége et le caractère dis-
tinctif. Les autres vertus ont d'ordinaire
quelque peine qui les accompagne : on
leur porte envie, ou on les méprise. La
charité seule n'offre que du plaisir, et un
plaisir qui n'est mêlé d'aucune peine.
Quand nous serions esclaves, elle nous
rend l'esclavage plus doux que la liberté.
Elle ne se présente que les mains remplies
de biens ; elle est plus tendre que la meil-
leure des mères, plus riche que le plus
opulent des princes ; elle rend aisées les
choses les plus pénibles ; elle nous fait
goûter autant de douceurs dans la vertu
DE LA CHARITÉ. 17
que d'amertume dans le vice. En voici la
preuve. Il semble qu'il y ait quelque peine
à répandre son argent; la charité y fait
trouver de la satisfaction. Il est doux de
recevoir des autres ; la charité le fait trou-
ver beaucoup moins agréable que de don-
ner. Les hommes trouvent du plaisir à
médire ; la charité rend la médisance --
insupportable, et fait trouver de la joie à
dire du bien des autres: car rien n'est
plus doux que de louer ceux que l'on
aime. Quand celui que nous aimons nous
ferait quelque peine, sans témoigner ni
colère ni indignation, nous nous conten-
terions de pleurer et de prier, nous nous
affligerions sans doute quand nous le ver-
rions offenser Dieu; mais cette affliction
même n'est pas sans douceur. Il n'y a
point de joie dans le monde qui égale le
plaisir causé par les larmes que la charité
répand. Ceux qui passent les jours à rire,
ne sont pas aussi satisfaits que ceux qui
Jes passent à pleurer pour ,leurs amis.
18 EXCELLENCE ET AVANTAGES
» Quand nous parlons ici du plaisir
que l'on éprouve à aimer, loin de nous
toute pensée indigne de l'amour dont nous
parlons : amour pur et sincère, qui purifie
nos âmes de toute volupté profane. Car,
ne me parlez pas ici de cet amour humain
- et charnel, qui est plutôt une maladie
qu'un amour véritable, tel que le deman-
dait saint Paul. Ceux qu'anime cet amour
pur sont plus tendres que les pères, et ai-
meraient mieux être réduits à tout endurer
eux-mêmes, plutôt que de voir souffrir
leurs frères qu'ils chérissent.
» Mais, direz-vous, comment donc la
femme égyptienne a-t-elle voulu outrager
et déshonorer Joseph, qu'elle aimait?
( Gen. 39). C'est que l'amour qu'elle avait
pour Joseph était un amour diabolique,
au lieu que l'amour que Joseph avait pour
elle était bien différent : c'était celui que
demande saint Paul. Aussi voyez combien
la charité animait ses paroles et ses ac-
tions. Déshonorez-moi, lui disait cette
DE LA CHARITÉ. 19
malheureuse femme , outragez mon mari,
renoncez à cette humble confiance que
vous avez en votre Dieu; paroles qui
étaient d'une personne qui n'aimait nulle-
ment Joseph , et qui ne s'aimait pas elle-
même. Le jeune Hébreu, au contraire,
qui l'aimait d'un amour chaste, cherchait �
à la détourner d'un dessein criminel. Vous
voyez, lui dit-il, que mon maître se re-
pose entièrement .sur moi de toutes choses,
au point qu'il ne sait pas même ce qu'il y a
dans sa maison, et que m'ayant tout mis
entre les mains, il ne s'est réservé que
vous seule, qui êtes sa femme. Comment
donc pourrais-je commettre un si grand
crime, et pécher contre mon Dieu, en
violant la fidélité que je dois à mon maî-
tre ? Mais il ne put rien gagner sur cette
femme par ses sages réflexions. Furieuse
de sa résistance, elle le saisit par son man-
teau ; alors Joseph, le lui laissant entre les
mains, s'enfuit aussitôt et sortit du logis.
Elle montra bientôt que ce n'était pas l'a-
20 EXCELLENCE ET AVANTAGES
mour qu'elle avait pour lui, qui la portait
à cette démarche , mais seulement le désir
effréné de se satisfaire elle-même Elle
accuse celui qu'elle avait sollicité, elle
rend contre lui un faux témoignage, elle
livre à la fureur d'autrui un homme qui
ne lui avait fait aucun mal, elle le fait jeter
en prison ; ennn, elle ne néglige rien de
ce qui est en elle pour lui ôter l'honneur
et la vie. Quant à Joseph , son procédé fut
bien différent: il aima mieux souffrir pa-
tiemment , que de se justifier en mani-
festant la honte de celle qui le persécutait
d'une manière tout-à-la-fois si injuste et si
barbare. Mais sa douceur parut mieux en-
core par ce qu'il fit dans la suite ; car il
ne révéla pas le crime de cette femme
audacieuse, ne témoigna aucun ressenti-
ment, et ne chercha pas à se venger d'elle,
lorsqu'il fut élevé au comble de la puis-
sance, et qu'il se vit pour ainsi dire le roi
de toute l'Egypte.
» ç'est donc avec grande raison qua
DE LA CHARITÉ. 21
saint Paul regarde la charité comme la
mère de tous les biens , et qu'il la préfère
au don des miracles et à tous les autres.
Car, de même que l'on ne peut reconnaî-
tre certainement le prince qu'à la vue du
diadème dont son front est décoré, de
même aussi ce n'est qu'à l'éclat de la cha-
rité que l'on peut distinguer le vrai dis-
ciple de Jésus-Christ. Cette marque seule
nous suffit, non-seulement à nous qui
sommes fidèles, mais aux infidèles mêmes.
Tous connaîtront que vous êtes mes dis-
ciples" dit le Sauveur, si vous vous aimez
les uns les autres. (Jean, i3). Ce signe
est donc préférable à tous les signes , puis-
que c'est le caractère propre des disciples
de Jésus-Christ. Quand on ferait une infi-
nité de miracles, si on a entre soi des
contestations et des querelles, on fournira
aux impies des sujets de raillerie ; au lieu
que, quand on ne ferait aucun mirtele,
si on s'entr'aime parfaitement, on sera
respecté de tout le monde, et l'on n&
22 EXCELLENCE ET ïvANTAGES
pourra être vaincu par personne. Quand
nous admirons saint Paul, c'est moins
parce qu'il ressuscitait les morts et qu'il
guérissait les lépreux, que parce qu'il di-
sait : Qui est faible, sans que je m'affai-
blisse avec lui ? Qui est scandalisé, sans
que je brûle, et que je ressente une vive
douleur de sa chûte ( n Cor. ï i ) ? Oppo-
sez à ces paroles tous les miracles pos-
sibles, ils ne seront rien en comparaison.
Aussi le même Apôtre dit qu'une grande
récompense lui est réservée, non parce
qu'il a fait des miracles, mais parce qu'il
s'est rendu faible avec les faibles. Que
sommes-nous donc comparés à ce grand
homme, nous qui ne pouvons nous ré-
soudre à mépriser un peu d'argent, et à
donner de notre superflu aux pauvres ?
Saint Paul, au contraire, se prodiguait
lui-même; il livrait son corps et son âme,
pour que ceux qui le lapidaient et qui
l'accablaient de coups obtinssent le royau-
me éternel. C'est ainsi, dit-il > que Jésus-
DE LA CHARITÉ. 23
Christ, mon maître, m'a appris à aimer,
lui qui a laissé ce commandement nou-
veau de la charité, qu'il a accompli lui-
même par ses actions. Quoiqu'il fût le roi
souverain, et souverainement heureux, il
n'a pas dédaigné des hommes qu'il avait
créés et comblés de bienfaits, et qui ne
payaient sa bonté que par des mépris et
des outrages. Il s'est fait homme pour eux;
il a bien voulu se trouver avec les publi-
cains et les pécheurs ; il a guéri ceux qui
étaient tourmentés par les démons, et
leur a promis le royaume céleste. Cepen-
dant ils se sont saisis de sa personne, ils
l'ont enchaîné, souffleté, fouetté,. baffoué ,
et enfin crucifié. Il ne les a pas néanmoins
rejetés ; mais étant attaché à la croix, il
dit : Mon père, pardonnez leur la faute
dont ils se sont rendus coupables. ( Luc,
23 ). Il ouvre le ciel.à un brigand qui avait
commencé par l'accabler d'injures; il fait
un apôtre de Paul qui le persécutait; il
abandonne à la mort des disciples qui
14 CARACTÈRES
lui étaient dévoués, pour le salut des Juifs
qui l'avaient attaché à la croix.
» Recueillons donc tous ces exemples
que nous ont donnés Dieu et les hommes ;
efforçons-nous d'acquérir la charité, qui est
préférable à tous les dons spirituels, afin
que nous puissions obtenir les biens de la
vie présente et ceux de la vie future. »
II. CARACTÈRES DE LA CHARITÉ.
LES biens inappréciables que la charité
produit pour ceux qui la possèdent, tels que
la vraie grandeur d'âme, qui nous élève
au-dessus des biens et des maux d'une vie
périssable, pour nous faire tendre..géné-
rcusement à la gloire immortelle ; la paix
solide qu'elle nous procure avec le pro-
chain et avec nQus-mêmes; et enfin les
plaisirs purs qu'elle fait goûter au cœur
DE LA CHARITÉ. 23
r*
qu'elle remplit, sont bien propres, sans
doute, à allumer dans notre âme un désir
ardent de l'acquérir. Mais plus ce bien est
précieux, plus il est important de ne s'y
tromper pas, et de le reconnaître à des
caractères assez certains pour éviter toute
illusion. Nous les trouvons, ces divers ca-
ractères, tracés de la main du grand apô-
tre des nations, dans le chapitre t5/ de la
première épître aux Corinthiens, que nous
avons cité presque tout entier au com-
mencement de cet ouvrage ; et c'est pour
les mettre à la portée de toutes les intelli-
gences, que nous allons en donner ici
une explication courte et familière, accom-
pagnée de quelques exemples, qui servi-
ront à faire mieux comprendre, aimer et
pratiquer cette belle vertu.
1.° La Charité est paliente.
LA patiente, recommandée ici par Saint
Paul, est celle qui, appuyée sur l'amour
26 CARACTÈRES
de Dieu, acquiesce en tout à son bon
plaisir, et ne se laisse troubler ni par les
disgrâces de la vie, ni par la dureté des
temps, ni par les méchancetés du monde,
mais qui supporte avec calme les défauts
du prochain, ses manquemens, ses con-
trariétés, et même ses injustices. Le chré-
tien, en qui la charité a jeté de profondes
racines, ne se laisse point vaincre par le
mal; mais plus ses ennemis sont persé-
vérans à le tourmenter, plus il l'est à leur
opposer une patience inaltérable, et à
rendre le bien pour le mal. Il ne se ré-
pand pas en plaintes contre eux, ou s'il
communique ses peines à un ami vertueux,
ce n'est que pour en recevoir des conseils,
des paroles de consolation et d'encourage-
ment. Bien loin d'en entretenir les autres,
il ne s'en occupe pas lui même : si devant
Dieu il s'en souvient, c'est pour le prier de
pardonner à ses persécuteurs, et de les
convertir. Son humilité vient soutenir sa
charité et sa patience ; il est persuadé qu'il
DE LA CHARITÉ. 27
a aussi ses défauts, et il craint toujours
que le prochain n'ait peut-être plus à souf-
frir de sa part, qu'il n'a à souffrir de la
sienne.
Le grand avantage de lî patience chré-
tienne, est de nous procurer la plus grande
assurance que nous puissions avoir en ce
monde, d'être supportés de Dieu, et d'en
être jugés un jour avec indulgence et mi-
séricorde.
Exemples.
Un solitaire trouva un jour sur son che-
min un pauvre estropié, réduit à attendre
des passans quelques aumônes, dont il vi"
vait avec peine. Il l'emporta dans sa cel-
lule , en prit tout le soin possible, allant
chercher dans le voisinage de quoi le nour-
rir mieux qu'il ne se nourrissait lui-même.
Il le logeait et le couchait le plus commo-
dément qu'il pouvait : il pansait avec soin
ses plaies, accompagnant toujours ses ser-
vices de paroles douces et consolantes.
28 CARACTÈRES
Jamais ce pauvre homme n'avait été si
bien. Cependant il ne répondit à tant de
bontés que par la plus noire ingratitude.
Les soins empressés du solitaire et sa „er-
sonne lui devinrent odieux et insuppor-
tables: il alla jusqu'à le traiter d'hy-
pocrite et de ItÏourniaiid, lui reproeliant
de garder pour lui ce qu'on donnait de
rneilletir, et de n'apporter à la cellule que
ce qu'il n'avait Pt] inaliger. Il s'emporta
et lorsqu'il ne p„uv^'fj
et lorsqu'il ne pouvait Pas l'attwindre, il
'uiie-ait son Mum..
gne ne refroidit point la charité du soii-
taire; au contraire, elle n'en devint que
plus active et plus soigneuse. Il s'y .prit de
toutes les façons auprès de son cher es-
tropjé, pour regagner son amitié et sa con-
fiance, s'allligeant seulement du mal qu'il
faisait à son âme par ses colères et ses vio-
lences, et comptant pour rien tout ce qu'il
étvait a en souffrir. Dieu récompensa enfin
UUe patience aussi soutenue : la grâce toul-
DE LA. CHARqË. ?9
X***
çh% cet homme dur et intraitable, jl su
Convertit, reconnut sincèrement tous ses
torts, et passa le reste de sa vie à en faire
pénitence. Après- sa mort, qui arriva à
quelques années de-làle Solitaire l'ense-
velit avec la menie charité qu'il l'avait
servi pendant sa vie , et eut la consolation
biçn douce d'avoir exercéjusgu'à la'fin, les
peuvres de miséricord^ envers frère, et
d'avoir contribué .a^.|a^i,|: d'cm. Aille.. >
Une dame d'Alexandrie p^ia s~~ Atlja-
nase, qui en était éveque } - de lui donner
une des veuves dont l'Eglise prenait soin,
pour être sa compagne: il lui'choisit la
plus douce et la • plus pieuse. Quelque
temps après, allant(ivoir Iet Spiint, cette
dame lui fit des plaintes de l'avoir mal
servie: Elle n'aveitl disait - elle, aucun
ipérite à acquérir avec une personne de
ce .caractère, qui la prévenaitten tout et ne
la contrariait jamais. Saint Athanase com-
pritee qu'il lui falbit., et il ne lui fut pas
difficile de la satisfaire * à la place de cette
30 CARACTÈRES
pieuse veuve qu'il rappela, il lui en envoya
une d'un caractère tout différent: c'était
une femme grondeuse, acariâtre, empor-
tée: des ptopos durs et injurieux, elle ne
fut pas long-temps à en venir envers sa
bienfaitrice aux mauvais traitemens et aux
coups. Alors celle-ci se félicita d'avoir
trouvé de l'exercice à sa patience, et re-
mercia son saint Evêque du service qu'il
lui avait rendu en ïiii fournissant de si
belles occasions dé"j>ratiquer la plus ex-
cellente des vertus, la charité,
2.° La Charité est douce et bienfaisante.
LE chrétien charitable est gracieux, af-
fable envers tout le monde, compatissant
et libéral. Il ne se contente pas de donner
des paroles, mais il joint aux paroles les
effets. Sa douceur le porte à tout souffrir
de la part de ceux qu'il oblige, sans res-
sentir aucun mécontentement de leur in-
différence ou de leur ingratitude. Ce n'est
pas assez pour lui de ne blesser personne,
DE LA CHARItÉ. 31
il veut servir le prochain, il en cherche
les ocoosions, et le fait avec tant de pureté
de cœur, qu'il n'a pas moins de zèle pour
ceux qui manquent de reconnaissance,
que pour ceux qui lui en témoignent le
plus; semblable en cela à Jésus-Christ,
ce bon pasteur, qui ne se lassait point de
combler de biens ceux mêmes qui le mé-
connaissaient et le persécutaient.
Cependant il est bien éloigné de flatter
qui que ce soit, parce que la charité est
l'amie de la vérité et l'ennemie de l'amour-
propre. Comme le chrétien charitable ne
cherche pas les louanges, il n'en donne
pas à tout propos : il sait trouver aussi le
moyen de reprendre sans offenser ceux
qu'il reprend, parce que son but est de les
rendre meilleurs, et non de les mortifier.
Exemples,
Telle était la charité des premiers chré-
tiens. L'inclination à faire du bien que
leur inspirait l'Evangile, les portait à en
32 CARACTÈRES
faire non-seulement à leurs frères, mais
encore aux étrangers .aux intidèles mê-
mes : ils ne distinguaient point les person-
nes; quand les besoins étaient égaux. Sou-
vent il est arrivé que leurs bienfaits ont
gagné les cœurs de leurs ennemis, et les
ont convertis à la Foi. On rapporte de Saint
Pacôme:, qu'ayapt été engagé fort jeune à
servir dans les troupes romaines, il-fut
embarqué avec sa compagnie, et aborda
en une ville, où il fut étonné de voir que
les habitais les recevaient avec autant
d'affection, que s'ils eussent étende leurs
anciens anus, Il demanda qui ils étaient,
et on lui dit que c'étaient des gens d'une
religion particulière, que l'on appelait
chrétiens, cq;qui lui donna le désir de s'in-
forjnpv de leur doctrine, et ce (ut le com-
mencement de sa ponversion.
La charité de Saint François de Sales ex-
cellait dans ce caractère de douceur et de
bienfaisance. En voici un trait entre mille
autres. Une personne vint lui demander
DE LA CTIAIHTÉ. 33
à emprunter douze écus, et lui en fit sa
promesse, quoique le Saint ne l'exigeât
pas: cette promesse portait un mois de
terme : ce mois dura un an, au bout du-
quel cet homme revint trouver le Bien-
heureux, et sans. faire aucune mention
des douze écus prêtés, lui en demanda
dix autres. Le saint Prélat disparut un
moment, et revenant aussitôt, tenez, dit-
il à l'emprunteur, voilà douze écus que
je vous donne de bon cœur, au lieu des
dix que vous me demandez à emprunter;
et j'y joins la promesse de papille somme
que vous me fites malgré moi il y a un an.
3.° La Charité n'est point envieuse.
L'ENVIE est une tristosse que l'on res-*
sent du bien spirituel ou temporel du pro-,
chain : un vice aussi détestable est en
horreur à la charité. Le chrétien qui pos-
sède cette précieuse vertu, se réjouit au-
tant du bien qui arrive aux autres que
de celui qui lui arrive à lui-même, et
34 CARACTÈRES
s'attriste autant du mal de son prochain,
que du sien propre. Il n'est point afIligé
de se voir privé des avantages du corps
ou de l'esprit dont il pourrait user pour
la gloire de Dieu: il les aime dans les
autres, et en loue Dieu. Il n'est point ja..
kmx des honneurs et des richesses dont
les autres jouissent, des louanges qu'on
leur donne, des bons succès et de la
prospérité que la divine Providence leur
accorde. L'humilité dont il fait profes-
sion, son amour pour Dieu, sa soumission
entière à ses ordies, l'établissent dans la
paix et la joie au milieu de la plus grande
indigence : il se contente de ce que Dieu
veut bien lui donner, sans rien désirer de
plus, persuadé qu'il ne mérite pas même
te peu qu'il a reçu.
Exemple.
Cassien , dans sa dix-huitième Confé-
vence, chap. 15, rapporte que le saint abbd
Paphnuce fut dans sa jeunesse la victime
DE LA CHARITÉ. 1 39
de la méchanceté d'un Solitaire jaloux de
la haute estime que sa vertu lui attirait :
voici ce que fit ce faux frère pour la lui
faire perdre. Un jour de dimanche que
Paphnuce était à l'Eglise, il se glissa
furtivement dans sa cellule, et y cacha un
livre parmi des feuilles de palmier dont
Paphnuce faisait des nattes; après quoi
il alla joindre les autres à l'Eglise. La
Messe étant finie, il déclara à haute voix
qu'on lui avait volé un livre, et persuada
à l'Abbé Isidore de retenir tous les Reli-
gieux pendant que trois d'entr'eux iraient
fouiller dans toutes les cellules ; le livre
fut trouvé dans celle de Paphnuce. Quel-
qu'innocent qu'il fût de ce larcin, il ne
chercha point à s'en excuser, de peur de
faire tomber le soupçon sur un autre, et
se soumit à la pénitence rigoureuse qui
lui fut imposée en réparation d'une si
grande faute : mais Dieu fit bientôt
connaître son innocence. Quinze jours
après, son calomniateur se sentit attaqué
0
36 CARACTÈRES
d'un mal si violent et si extraordinaire ,
qu'il ne put s'cmpêcher de reconnaître
que c'était la juste punition de son envie
et de sa calomnie. Il avoua tout, et fut
délivré par les prières de celui-là-même à
qui il avait rendu un si mauvais office.
4.° La Charité n'est point téméraire et précipitée.
Ce quatrième caractère de la charité
exclut la témérité et la précipitation dans
ce que le zèle fait entreprendre pour la
gloire de Dieu , aussi bien que dans les
jugemens que l'on porté sur les actions et
la conduite du prochain. La vraie cha-
rité est prudente, éclairée et extrêmement
réservée: elle n'agit point inconsidéré-
ment, et ne condamne que c,e qui est évi-
demment mauvais. Elle suspend toujours
son jugement, quand les apparences sont
équivoques, ou quand elle n'est pas dans
la nécessité de juger. Le chrétien chari-
table prend pour règle de sa conduite le
précepte de l'apùlre saint Paul, qui nous
DE LA CHARITÉ. 37
a
défend de juger avant le temps où Dieu
dévoilera le secret des cœurs. Il a toujours
présent à l'esprit cet oracle de notre divin
maître : Ne jugez point, et vous ne serez
point jugés. Il ne cherche donc point à
découvrir les défauts d'autrui pour les
condamner : toute son occupation est
(l'examiner les siens, pour s'en corriger.
Exemp les.
La réputation de saint François de Sales
fut pendant trois ans obscurcie auprès do
certaines personnes qui s'étaient trop
pressées de porter leur jugement sur une
affaire qui lui survint. Ce saint évêque
avait prêché contre une courtisanne qui
scandalisait la ville d'Annecy ; un des fa-
voris de cette malheureuse, pour la ven-
ger, composa une lettre qu'il assura avoir
été écrite par l'évêque à cette femme, et
dans laquelle il lui demandait un rendez-
vous: cette lettre, où l'écriture du Saint
était parfaitement imitée, fut conumwir*
33 , .CARACTÈRES
quée à plusieurs personnes plus distin-
guées par leur rang que par leur charité ;
la plupart donnèrent dans le piège : il n'y
eut que quelques amis du Saint qui con-
naissaient tout son mérite, et en avaient
eux-mêmes, qui ne crurent point à la
calomnie. Elle fut découverte trois ans
après, par le calomniateur lui-même:
attaqué d'une violente colique dont il
mourut, il déclara à son confesseur, en
présence de plusieurs témoins, que c'était
lui qui avait fabriqué la lettre à la courti-
sanne, chargeant toutes ces personnes de
faire pour lui de très-humbles excuses à,
son saint Prélat.
Saint Arsène ayant renoncé à toutes lei
grandeurs du siècle, pour se retirer dans
la solitude, y menait la vie la plus aus- *
tère, et passait généralement pour le soli-
taire le plus pauvre et le plus Inortifié;
mais comme ses trop grandes austérités
l'avaient rendu malade, le Prêtre du dé-
SCjrt le lit coucher sur un petit lit fait de
DE LA CHARITÉ. 39
peaux de bêtes, et ordonna qu'on lui mît
un oreiller sous la tête. Un des moines
l'étant venu voir, se scandalisa de le voir
aifisi couché, et demanda si c'était-là
l'abbé Arsène dont on vantait tant la mor-
tification. « Oui, reprit le prêtre: c'est là
» l'abbé Arsène; mais vous, ajouta-t-il,
» quelle profession exerciez-vous dans le
» monde avant d'être moine ? J'étais ber-
» ger, répondit-il, et j'avais beaucoup de
» peine à vivre. Eh bien ! reprit le prêtre,
» le père Arsène était le père des empe-
» reurs, il avait à sa suite une troupe
» nombreuse d'esclaves ; il était mol-
li lement couché sur des lits magnifi -
» ques. Jugez donc s'il y a de la sensualité
» pour lui à être à présent sur un lit de
a peaux, et s'il n'y pratique pas mieux la
» mortification que vous qui vous trouviez
» dans le monde beaucoup plus mal à
» votre aise qu'ici. Le bon moine touché
» de ces paroles , se prosterna, en disant :
* Paidounea-moi, mon Père, j'ai péché,
(0 CARACTÈRES
» j'ai jugé Arsène sans le connaître. Il
* se retira ensuite extrêmement édifié. »
5.° La Charité ne s'enfle point d'orgueil.
L'orgueil est appelé une enflure, parce
que tle même qu'une enflure ne renferme
que de l'air ou de mauvaises humeurs, de
même l'orgueil annonce la privation de la
charité et l'amour déréglé de notre pré-
tendu mérite.
Le chrétien animé par la charité, ne se
glorifie jamais en lui-même du bien qu'il
fait, sachant que toute la gloire en est due
à Dieu. Il aime mieux s'abaisser que s'é-
lever; il n'use point d'intrigue pour par-
venir aux emplois honorables : il se plait
à servir les autres, plutôt qu'à leur com-
mander. Persuadé, comme le dit l'Apô-
tre qu'il n'a rien de bon de lui-même, et
que, s'il a quelque chose, il le tient de
Dieu, il est bien éloigné de s'en glorifier.
Le chrétien charitable, toujours hum-
ble, ne se préfère à qui que ce soit, pas
DE LA CHARITÉ. 41
même aux plus méchans. Nous ne sa-
vons pas certainement si nous sommes
bons, puisque personne ne sait s'il est
digne d'amour ou de haine (Eccle. 9. 1 ).
Quand nous serions assurés d'être bons,
nous ignorons si nous le serons toujours.
La persévérance dans le bien est un don
de Dieu, qu'il accorde ou refuse selon
qu'il lui plaît. Ceux qui sont méchans peu-
vent cesser de l'être, et devenir meilleurs
que nous : peut-être un jour nous précé-'
deront-ils dans le royaume du ciel.
Exemples.
Hérode Agrippa, roi des Juifs, donnant
un jour audience publique à. des ambassa-
deurs étrangers, vêtu de ses habits royaux,
et assis sur son trône, leur parla avec quel-
que dignité. Le peuple, toujours prêt à
flatter ceux dont il a quelque chose à es-
pérer ou à craindre, s'écria : c'est la voix
d'un Dieu et non pas d'un hopime. Ce
prince, d'ailleurs très-vicieux, adopta cette
42 CARACTÉRES.
flatterie outrée, et en punition il fut à
l'instant frappé d'une maladié dont il
mourut peu après, rongé par les vers.
Saint Pacôme, abbé d'un célèbre mo-
nastère en Egypte, était si humble, mal-
gré la grande réputation dont il jouissait,
qu'il recevait des avis de tout le monde,
et en profitait avec la plus grande simpli-
cité. Un jour qu'il travaillait à faire des
nattes, un enfant qui le regardait, lui dit :
Vous ne faites pas bien, mon Père, l'abbé
Théodore travaille bien d'une autre ma-
nière. Aussitôt saint Pacôme se leva et
lui répondit: Montrez-moi, mon fils,.
comment il faut que je fasse. L'enfant lui
jjyant montré, il reprit son travail avec
sa tranquillité ordinaire.
6.° La Charité n'est point dédaigneuse.
LA charité n'ayant pour but que la
gloire de Dieu et le bien des âmes, ne
dédaigne ni les personnes ni les œuvres.
Elle s'occùpe auprès du pauvre avec au-