L'hypothèse atomistique dans L'Autre Monde de Cyrano de Bergerac / The atomistic hypothesis in Cyrano de Bergerac's Autre Monde - article ; n°2 ; vol.55, pg 215-238

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Revue d'histoire des sciences - Année 2002 - Volume 55 - Numéro 2 - Pages 215-238
RÉSUMÉ. — Dans cet article, on propose une lecture des ouvrages de Cyrano de Bergerac - en particulier de ses deux romans - dans laquelle on montre l'utilisation qu'il fait de l'atomisme pour dévoiler les phénomènes de la nature de son système du monde. L'univers de Cyrano est un univers constitué par une « infinité de petits corps invisibles » qui ont comme caractéristiques la solidité, l'incorruptibilité et la simplicité. Pour Cyrano - comme pour Lucrèce et Gassendi -, les atomes ont des formes différentes, grâce auxquelles on peut expliquer la formation de toutes les choses, le mouvement, la perception. Son utilisation de l'atomisme s'inscrit dans une bonne connaissance, et encore une fois une bonne utilisation, de la pensée scientifique - surtout le novità celesti - et philosophique de son époque, et ses ouvrages, même s'ils relèvent d'un genre littéraire bien particulier, peuvent être lus comme un témoignage précieux du climat culturel de la première moitié du XVIIe siècle.
SUMMARY. — In this article I offer a reading of Cyrano de Bergerac's works, in particular his two novels, in which I show the use he makes of atomism in order to reveal the natural phenomena of his system of the world. Cyrano's universe is composed of an « infinite number of invisible small bodies » whose characteristics are solidity, incorruptibility and simplicity. As for Lucretius and Gassendi, for Cyrano atoms have different forms, by means of which one can explain the formation of all things, motion, perception. His use of atomism is relevant and reveals a good knowledge of the scientific and philosophical though of his era, especially the novità celesti. Even if his works belong to a particular genre, they can be read as a valuable account of the cultural climate of the first half of the 17th century.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2002
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MME AMALIA PERFETTI
L'hypothèse atomistique dans L'Autre Monde de Cyrano de
Bergerac / The atomistic hypothesis in Cyrano de Bergerac's
Autre Monde
In: Revue d'histoire des sciences. 2002, Tome 55 n°2. pp. 215-238.
Résumé
RÉSUMÉ. — Dans cet article, on propose une lecture des ouvrages de Cyrano de Bergerac - en particulier de ses deux romans -
dans laquelle on montre l'utilisation qu'il fait de l'atomisme pour dévoiler les phénomènes de la nature de son système du monde.
L'univers de Cyrano est un univers constitué par une « infinité de petits corps invisibles » qui ont comme caractéristiques la
solidité, l'incorruptibilité et la simplicité. Pour Cyrano - comme pour Lucrèce et Gassendi -, les atomes ont des formes différentes,
grâce auxquelles on peut expliquer la formation de toutes les choses, le mouvement, la perception. Son utilisation de l'atomisme
s'inscrit dans une bonne connaissance, et encore une fois une bonne utilisation, de la pensée scientifique - surtout le novità
celesti - et philosophique de son époque, et ses ouvrages, même s'ils relèvent d'un genre littéraire bien particulier, peuvent être
lus comme un témoignage précieux du climat culturel de la première moitié du XVIIe siècle.
Abstract
SUMMARY. — In this article I offer a reading of Cyrano de Bergerac's works, in particular his two novels, in which I show the use
he makes of atomism in order to reveal the natural phenomena of his system of the world. Cyrano's universe is composed of an «
infinite number of invisible small bodies » whose characteristics are solidity, incorruptibility and simplicity. As for Lucretius and
Gassendi, for Cyrano atoms have different forms, by means of which one can explain the formation of all things, motion,
perception. His use of atomism is relevant and reveals a good knowledge of the scientific and philosophical though of his era,
especially the novità celesti. Even if his works belong to a particular genre, they can be read as a valuable account of the cultural
climate of the first half of the 17th century.
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PERFETTI AMALIA. L'hypothèse atomistique dans L'Autre Monde de Cyrano de Bergerac / The atomistic hypothesis in Cyrano
de Bergerac's Autre Monde. In: Revue d'histoire des sciences. 2002, Tome 55 n°2. pp. 215-238.
doi : 10.3406/rhs.2002.2150
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_2002_num_55_2_2150L'hypothèse atomistique
dans U Autre Monde
de Cyrano de Bergerac
Amalia Perfetti (*)
«... et comme la mort, au lieu
d'anéantir la matière, elle n'en fait
que troubler l'économie, tu dois, dis-
je, croire avec certitude que, cessant
d'être ce que tu étais, tu commencer
as d'être quelque autre chose. »
Cyrano de Bergerac (1).
RÉSUMÉ. — Dans cet article, on propose une lecture des ouvrages de
Cyrano de Bergerac - en particulier de ses deux romans - dans laquelle on montre
l'utilisation qu'il fait de l'atomisme pour dévoiler les phénomènes de la nature de
son système du monde. L'univers de Cyrano est un univers constitué par une
« infinité de petits corps invisibles » qui ont comme caractéristiques la solidité,
l'incorruptibilité et la simplicité. Pour Cyrano - comme pour Lucrèce et Gas
sendi -, les atomes ont des formes différentes, grâce auxquelles on peut expliquer
(*) Amalia Perfetti, via G. Di Vittorio, 22, 00034 Colleferro (RM), Italie.
(1) Cyrano de Bergerac, Les États et Empires du Soleil, in Œuvres complètes, I, édition
critique, textes établis et commentés par Madeleine Alcover (Paris : Honoré Champion,
2000), « Sources classiques», n° 15, 271. Dans ce premier tome des Œuvres complètes de
Cyrano on trouve les deux romans de l'écrivain libertin, L'Autre Monde ou Les États et
Empires de la Lune et Les États et Empires du Soleil, désormais cités respectivement Lune et
Soleil, et le Fragment de physique, désormais cité Fragment. On utilisera cette édition critique
comme édition de référence même si l'on regrette la modernisation de l'orthographe et quel
ques notes concernant l'interprétation philosophique de certains passages des deux romans et
plus généralement du Fragment de physique. Toutefois l'analyse des trois manuscrits de la
Lune, les recherches en bibliographie matérielle, principalement en ce qui concerne le Soleil
- sans oublier les recherches d'ordre biographique sur Cyrano font de cette édition un in
strument fondamental pour les études sur les ouvrages et la pensée de Cyrano, instrument qui
pose les bases pour, comme on l'a déjà souligné, commencer à travailler de manière consé
quente sur Cyrano (François de Graux, Un Cyrano programmatique, La Lettre clandestine,
9 (2000), 348-355, 354). Une autre édition des deux romans de Cyrano a paru très récem
ment in Libertins du XVI f siècle, I, établie, présentée et annotée par Jacques Prévôt
(Paris : Gallimard, 1998, « Bibliothèque de la Pléiade »). La Lune fut publiée pour la pre
mière fois sous le titre Histoire comique de Monsieur de Cyrano de Bergerac, contenant Les
Estais et Empires de la Lune à Paris chez Charles de Sercy en 1657, et donc deux années
après la mort de Cyrano ; il faudra attendre l'année 1662 pour le Soleil, inclus dans Les Nouv
elles œuvres de Monsieur de Cyrano de Bergerac contenant l'Histoire comique des Estais &
Empires du Soleil, plusieurs Lettres et autres pièces divertissantes, paru toujours à Paris, chez
le même éditeur.
Rev. Hist. Set, 2002, 55/2, 215-238 216 Amalia Perfetti
la formation de toutes les choses, le mouvement, la perception. Son utilisation de
l'atomisme s'inscrit dans une bonne connaissance, et encore une fois une bonne
utilisation, de la pensée scientifique - surtout le novità celesti - et philosophique de
son époque, et ses ouvrages, même s'ils relèvent d'un genre littéraire bien particul
ier, peuvent être lus comme un témoignage précieux du climat culturel de la pre
mière moitié du xvir siècle.
MOTS-CLÉS. — Atome ; atomisme ; copernicanisme ; mouvement ; Lucrèce ;
Gassendi.
SUMMARY. — In this article I offer a reading of Cyrano de Bergerac's works,
in particular his two novels, in which I show the use he makes of atomism in order to
reveal the natural phenomena of his system of the world. Cyrano's universe is compo
sed of an « infinite number of invisible small bodies » whose characteristics are soli
dity, incorruptibility and simplicity. As for Lucretius and Gassendi, for Cyrano
atoms have différents forms, by means of which one can explain the formation of all
things, motion, perception. His use of atomism is relevant and reveals a good knowl
edge of the scientific and philosophical though of his era, especially the novità
celesti. Even if his works belong to a particular genre, they can be read as a valuable
account of the cultural climate of the first half of the 17th century.
KEYWORDS. — Atom ; atomism ; Copernicanism ; motion ; Lucretius ; Gas
sendi.
«... la renommée qui porte par-tout l'Univers le nom des hommes or
iginaux, vous a amplement dédommagé dans mon pays de cette espèce de
décri, dans lequel votre Philosophie est tombée : votre manière de penser
y a pris, comme le feu prend a l'amadou (2). »
C'est dans ces termes que Benoit de Maillet s'adresse d'une
façon quelque peu rhétorique à Cyrano de Bergerac en lui dédiant
le Telliamed presque un siècle après sa mort. Le choix de Maillet
d'élire Cyrano « digne protecteur » de son ouvrage offre un témoi
gnage précieux sur la diffusion de L'Autre Monde - diffusion pro
bablement beaucoup plus étendue que ne le pensent habituellement
les historiens de la littérature ; ceux-ci croient qu'il faut attendre le
xixe siècle pour que les œuvres de Cyrano soient relues en transfo
rmant ce dernier en un héros de cape et d'épée devenu célèbre grâce
à la pièce de Rostand (3).
(2) Benoît de Maillet, Telliamed ou entretiens d'un philosophe indien avec un missionaire
français... (Amsterdam : L'Honoré et Fils, 1748), 2 vol., pages sans numération [4 v°-5 r°].
(3) Voir, par exemple, Luciano Erba dans l'introduction à la traduction italienne de la
Lune (Cyrano de Bergerac, L'Altro mondo ovvero Stati e Imperi délia Luna, 2e éd. (Roma-
Napoli : Theoria, 1990), 7-8). Le Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand fut mis en scène
pour la première fois à Paris en 1897. En ce qui concerne la fortuna de Cyrano, il est sans
doute significatif qu'on trouve une attestation de la lecture de ses ouvrages chez Leibniz à
propos de la possibilité d'autres êtres animés dans l'univers (voir Jean-Charles Darmon, L'hypothèse atomistique dans L'Autre Monde 217
Jacques Roger fait, de la tradition libertine dans son rapport
au xviie siècle, une lecture bien différente ; les philosophes du
xvne siècle sont pour lui liés à ceux du xvnr siècle par « le même
élan, la même tradition de liberté intellectuelle, et peut-être tou
jours, au fond, le même refus de sacrifier la nature, sa richesse et sa
fécondité, aux schémas appauvrissants d'un créationisme qui flatte
la vanité humaine (4) ». En effet, la richesse de la nature et toutes
ses possibles et infinies manifestations sont sûrement un des aspects
auxquels Cyrano attache une attention particulière dans ses ouvrag
es (5), tout en cherchant à saisir les différentes clés susceptibles
d'ouvrir à l'homme la connaissance du réel.
Lecteur passionné des ouvrages de la Renaissance italienne et,
pour utiliser l'expression de René Pintard, « disciple émancipé » des
érudits libertins (6), Cyrano se déplace à l'intérieur d'une perspect
ive philosophique dans laquelle les questionnements ouverts, par
la théorie copernicienne et par le novità celesti du premier quart du
xvir siècle, trouvaient les réponses les plus radicales (7) : infinité de
Cyrano et les «Figures» de l'épicurisme, Corpus, 20-21 (1992), 65-90, ici 82-85 et Id., de Bergerac et les images de la Nature, Littératures classiques, 17 (1992), 152-175, ici
170-172). Il faut souligner qu'on trouve des références à Cyrano dans le Theophrastus redivi-
vus (voir René Pintard, Le Libertinage érudit dans la première moitié du XVIf siècle, 2e éd.
(Paris-Genève : Slatkine, 1983), 644). Pour d'autres lecteurs de l'œuvre de Cyrano, voir
François de Graux (art. cit. in n. 1, 349-350).
(4) Jacques Roger, Les Sciences de la vie dans la pensée française au XVII f siècle, 3e éd.
(Paris : Albin Michel, 1993), 526. Le passage cité de Roger naît à l'occasion de la réflexion
sur les points de référence de Maillet, sur sa façon d'être anachronique et sur le « succès
paradoxal » du Telliamed.
(5) Sur les différentes images et lectures que Cyrano propose de la nature, on peut voir,
même si c'est avec une approche qui porte l'accent surtout sur leur valeur littéraire, l'article
déjà cité de Darmon, « Cyrano de Bergerac et les images de la Nature ».
(6) « À leurs disciples émancipés - si l'on peut réunir sous ce titre Christine de Suède et
Cyrano de Bergerac - les érudits libertins laissent les théories scabreuses sur l'éternité de
l'univers, sur la pluralité des mondes, sur la fatalité qui gouverne toutes choses ; ou bien ils
les insinuent sans les défendre : leur philosophie reste plus terre à terre, et plus prudente. »
(Pintard, op. cit. in n. 3, 440.)
(7) Sur le rapport entre révolution scientifique et libertinage on peut voir les précieuses
observations de Maurizio Torrini, « Et vidi cœlum novum et terram novam » : A proposito
di rivoluzione scientifica e libertinismo, Nuncius, Annali di storia délia scienza, I (1986), 49-
77. En ce qui concerne les dangereuses conséquences qui pouvaient être tirées du Sidereus
nuncius, Torrini rappelle comment Campanella interrogea Galilée sur les probables habitants
d'autres planètes, « se anche essi si considerassero al centre del mondo, su che tipo di astrono-
mia e di astrologia avessero questi "singulorum incola astronorum ", se fossero beati o dannati,
se quelli posti sulla luna (che per Campanella è più vile délia terra per la sua mole minore e
perché le gira attorno) sono da considerare più infelici di noi, al contrario di chi ritiene la luna
sede del Paradiso terrestre, e cosi al seguito » (ibid., 59). Sur la lecture par Campanella des 218 Amalia Perfetti
mondes, habitants des autres planètes, critique serrée du cosmos
aristotélicien et des Saintes Écritures. En face de la nouvelle image
du monde de novatores et de la crise du savoir ainsi engendrée,
l'introduction de systèmes philosophiques alternatifs devient de
plus en plus pressante. Dans ce sens, la lecture des ouvrages de
Cyrano offre un point de vue particulièrement intéressant sur les
différentes approches de la connaissance envisagées à son époque
dans le cadre de la reprise de philosophies anciennes représentant
une alternative valable à l'aristotélisme. Parmi celles-ci l'épicurisme
- qui à partir du xve siècle et sur différents plans avait eu une diffu
sion de plus en plus importante jusqu'à arriver, au xvne siècle, aux
écrits dédiés par Pierre Gassendi au philosophe de Samos (8) - a
dans l'ouvrage de Cyrano un rôle de premier plan.
Mais avant de commencer à traiter les aspects spécifiques de
l'atomisme de Cyrano il faut donner un bref avertissement. Il
importe en effet de rappeler le fort relativisme lié à la connaissance
que l'on trouve dans tous les ouvrages de Cyrano. Si l'on veut parl
er d'atomisme, il faut aussi souligner le rôle joué dans L'Autre
Monde même par d'autres théories philosophiques qui, d'un côté,
lient Cyrano au syncrétisme de la Renaissance et, de l'autre
mettent en évidence le détachement sceptique qui était typique de
la culture libertine. Il est toutefois indéniable que l'atomisme,
comme nous le verrons à travers l'analyse de quelques passages des
ouvrages de Cyrano, représente une approche de la nature capable
de dévoiler ses aspects apparemment les plus mystérieux :
« Enfin - écrit Cyrano dans la Lune - ces premiers et indivisibles ato
mes font un cercle sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus
embarrassantes de la physique. Il n'est pas jusqu'à l'opération des sens,
que personne encore n'a pu bien concevoir, que je n'explique fort ais
ément avec les petits corps (9). »
Celui qui parle ici est le deuxième des deux académiciens que
Dyrcona - c'est le nom que Cyrano donne au protagoniste des
œuvres de Galilée voir Michel-Pierre Lerner, La science galiléenne selon Tommaso Campa-
nella, Bruniana & Capanelliana, 1/1-2 (1995), 121-156. Toujours sur le rapport entre révolu
tion scientifique et libertinage, vient d'être publié le volume Révolution scientifique et liberti
nage, Études réunies par Alain Mothu et Antonella Del Prête (Turnhout : Brepols, 2000).
(8) Pierre Gassendi, De Vita et moribus Epicuri libri octo (Lugdoni : G. Barbier, 1647)
et Id., Animadversiones in Decimum librum Diogenis Laertii, qui est de vita, moribus placi-
tisque Epicuri (Lugdoni : G. Barbier, 1649).
(9) Lune, 128. L'hypothèse atomistique dans L'Autre Monde 219
voyages fantastiques dans le Soleil (10) - rencontre sur la Lune par
l'intermédiaire du démon de Socrate (11). Si les rencontres que fera
Dyrcona dans ses voyages sont utilisées par Cyrano pour offrir un
panorama des problèmes liés à la connaissance humaine auxquels
il tentait de donner des réponses, à travers le démon de Socrate,
guide et maître du voyageur terrestre, Cyrano indique une sorte de
petite bibliothèque idéale. Le démon de Socrate raconte en effet
avoir fréquenté, entre autres, Agrippa, Cardan (12), l'abbé Tri-
thème, Tristan L'Hermite, Campanella, auquel il aurait suggéré la
rédaction du De sensu rerum, La Mothe Le Vayer et Gassendi, à
propos desquels il ajoute : «... ce second est un homme qui écrit
autant en philosophie que ce premier y vit (13). » De plus les dis
cours avec lesquels le démon de Socrate essaie de faire abandonner
à Dyrcona les nombreux préjugés des écoles philosophiques terres
tres ne sont pas moins intéressants ; on peut penser, par exemple,
aux raisons qui l'avaient porté à préférer à la Terre la Lune, où :
« ... les hommes y sont amateurs de la vérité, qu'on n'y voit point de
pédants, que les philosophes ne se laissent persuader qu'à la raison, et que
l'autorité d'un savant ni le plus grand nombre ne l'emportent point sur
(10) Le héros-narrateur, appelé Dyrcona dans le Soleil, est le même dans les deux
romans, qui sont liés dans la narration : le protagoniste dans le Soleil après son retour en
France écrira pour raconter ses aventures les États et Empires de la Lune.
(11) Lune, 101.
(12) « Un jour, entre autres, j'apparus à Cardan comme il étudiait ; je l'instruisis de
quantité de choses, et en récompense il me promit qu'il témoignerait à la postérité de qui il
tenait les miracles qu'il s'attendait d'écrire » {Lune, 55). Alcover renvoie pour ce passage à
Y Apologie pour tous les grands personnages qui ont esté faussement soupçonnés de magie (Paris :
Targa, 1625), 348-349 de Gabriel Naudé. Prévôt renvoie, dans son édition de la Lune (op. cit.
in n. 1, p. 1583) à la même œuvre de Naudé, mais plus généralement pour tous les personnages
cités par rapport au démon de Socrate. Si l'œuvre de Naudé pouvait sans doute être une
bonne source pour Cyrano, rien n'empêche aussi, en ce qui concerne Cardan, la lecture directe
du chap. XLVII (Spiritus) du De propria vita liber de ce philosophe publié pour la première
fois par Naudé à Paris en 1643. Il faut rappeler que Cardan a dans la Lune un rôle très parti
culier, attendu que, même de façon indirecte, il est l'inspirateur du voyage : « J'étais de retour
à mon logis pour me délasser de la promenade, et j'étais à peine entré dans ma chambre
quand, sur ma table, je trouvai un livre ouvert que je n'y avais point mis. C'étaient les œuvres
de Cardan ; et quoique je n'eusse pas dessein d'y lire, je tombai de la vue, comme par force,
justement dans une histoire que raconte ce philosophe : il écrit qu'étudiant un soir à la chand
elle, il aperçut entrer, à travers les portes fermées de sa chambre, deux grands vieillards, les
quels, après beaucoup d'interrogations qu'il leur fit, répondirent qu'ils étaient habitants de la
lune, et cela dit, ils disparurent. Je demeurai si surpris, tant de voir un livre qui s'était apporté
là tout seul, que du temps et de la feuille où il s'était rencontré ouvert, que je pris toute cette
enchaînure d'incidents pour une inspiration de Dieu qui me poussait à faire connaître aux
hommes que la lune est un monde. » (Lune, 7-8.)
(13) Lune, 58. 220 Amalia Perfetti
l'opinion d'un batteur en grange, si le batteur en grange raisonne aussi
fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les sophistes
et les orateurs (14). »
Pour la philosophie qu'on enseigne sur la Lune le démon de
Socrate choisit deux porte-voix autorisés : le premier entretient
Dyrcona sur l'infinité des mondes et sur la « cironalité univers
elle », tandis que le second s'étend sur une explication, « sans diff
icultés », de toutes les choses, comme cela est expliqué avec
emphase dans le passage déjà cité, grâce aux principes de
l'atomisme. Son discours se déroule à partir de l'analyse des absur
dités dans lesquelles tombent les hommes lorsqu'ils tentent de
dépasser les obstacles qu'ils rencontrent pour concevoir l'éternité
du monde :
« Cette absurdité donc, ou ce géant duquel j'ai parlé, est la Création
- explique-t-il - car, dites-moi, en vérité, a-t-on jamais conçu comment de
rien il se peut faire quelque chose ? Hélas ! entre rien et un atome seule
ment, il y a des disproportions tellement infinies que la cervelle la plus
aiguë n'y saurait pénétrer (15). »
Ce n'est pas seulement le recours à la création divine qui est ici
discuté ; en effet, l'académicien sélénite précise que si pour sortir de
ce « labyrinthe inexplicable » on doit admettre, à côté de l'éternité
de Dieu, celle de la matière, le recours à la divinité sera inutile
«... puisque le monde aura pu être sans lui (16). »
Une fois dépassés tous les obstacles de l'entendement humain et
une fois éclaircie la question de l'éternité de la matière, son dis-
(14) Lune, 61.
(15) Ibid., \2Ъ-\2Л.
(16)124. Ce passage a été mis en évidence par Darmon, en particulier pour com
menter les lignes précédentes : « II faudra donc, pour échapper à ce labyrinthe inexplicable,
que vous admettiez une matière éternelle avec Dieu, et alors il ne sera plus besoin d'admettre
un Dieu [...]. » Darmon - suivant la leçon de la première édition de Prévôt (Cyrano de Ber
gerac, Œuvres complètes, texte établi par Jacques Prévôt (Paris : Belin, 1977), 408) qui suit le
manuscrit de Paris - lit le deuxième Dieu avec la minuscule et écrit : « Dans le mouvement
de la phrase, Dieu, soudain, perd la majuscule : il intervient dans cette démonstration en
trompe l'œil comme un simple maillon logique associé à l'idée de création : une image sans
contenu. » (Cyrano et les « figures » de l'épicurisme, art. cit. in n. 3, 72.) Il nous semble que
Darmon donne trop de poids à ce qui pourrait n'être tout simplement qu'une coquille (non
seulement du même Cyrano, mais aussi des éditeurs modernes, qui en modernisant les textes
ne signalent pas de variantes de ce type), en outre dans la précieuse édition diplomatique du
manuscrit de Sydney de Margaret Sankey nous trouvons la majuscule (Cyrano de Bergerac,
L'Autre Monde ou Les Empires et Estais de la Lune (Bibliothèque Fisher, Univ. of Sydney,
RB add. ms. 68), édition diplomatique de M. Sankey (Paris : Lettres modernes, 1995),
« Bibliothèque introuvable », 78. L'hypothèse atomistique dans L'Autre Monde 221
cours pourra dévoiler « comment ce chaos s'est [...] arrangé de soi-
même (17) » et se développer au sujet de la structure de l'univers.
Si l'influence de Lucrèce est déjà très sensible dans l'argumentat
ion contre la création et contre le recours à la divinité - « nil posse
creari de nilo » avait chanté le poète latin dans des vers que Cyrano
a sûrement ici en mémoire (18) -, son influence sera tout aussi
significative dans les explications données par l'académicien relat
ivement aux principes de l'univers et aux opérations associées aux
sens humains.
L'univers infini en effet n'est pas autre chose que l'ensemble
constitué par une « infinité de petits corps invisibles », perceptible
seulement grâce - et cela montre la limitation des sens humains -, à
une opération mentale (19).
Les caractéristiques de ces atomes sont expliquées de façon très
claire : solidité, incorruptibilité et simplicité ; ainsi que leurs diffé
rentes formes. Chaque atome, en effet, agit de manière que « tous
agissent diversement chacun selon sa figure (20) ». Lucrèce, qui
s'arrête longuement dans le deuxième livre de son poème sur les
diverses propriétés des corps dues à la variété - même si elle est
limitée -, des formes des atomes, n'indique pas toutefois les formes
spécifiques comme le font, en revanche, Cyrano et Gassendi, ce
dernier en donnant d'ailleurs une liste encore plus longue (21).
L'auteur de L'Autre Monde, même s'il ne s'attarde pas sur les lon
gues digressions relatives aux formes des atomes faites par ses deux
maîtres probables en épicurisme, donne en quelques lignes des idées
(17) Lune, 124.
(18) Lucrèce, De rerum nátura, I, w. 155-158.
(19) On ne peut pas ici ne pas penser aux vers de Lucrèce dans lesquels le poète latin
rappelle combien échappent au sens humain les principia rerum, à travers un exemple
célèbre : « Nunc tamen id quoque uti confirment, exordia rerum / cunctarum quam sint subîilia
percipe paucis. /Primům animalia sunt iam partim tantula, quorum / tertia pars nulla possit
ratione videre. / Horum intestinum quodvis quale esse putandumst ? / Quid cordis globus aut
oculi ? Quid membra ? Quid artus ? / Quantula sunt ? Quid prater ea primordia quaque / unde
anima atque animi constet nátura necessumst ? / Nonne vides quam sint subtilia quamque
minuta ? » (De rerum nátura, IV, w. 116-122.)
(20) Pour Cyrano les atomes peuvent être : « cubiques, d'autres parallélogrammes,
d'autres angulaires, d'autres ronds, d'autres pointus, d'autres pyramidaux, d'autres exago-
nes, d'autres ovales [...] » (Lune, 124).
(21) On trouve cette liste dans la première partie du Philosophiœ Epicuri Syntagma
(publié en 1649 avec les Animadversiones), plus précisément dans la Sectio I (De Uniiverso
seu Nátura Rerum) au chapitre VII, De Atomorum figura (voir Pierre Gassendi, Opera
omnia, Lugduni, sumpt. L. Anisson et I. B. Devenet, 1658, 6 vol., vol. III, 17). 222 Amalia Perfetti
particulièrement efficaces à propos de ce que l'on peut aisément
comprendre de la nature grâce à cette théorie.
Les formes des atomes sont en effet pour lui les causes des diffé
rents types de mouvement. La preuve de tout cela est fournie par
l'intermédiaire d'une expérience facilement réalisable ; il suffît en
effet de mettre une « boule d'ivoire fort ronde sur un lieu fort uni : la
moindre impression que vous lui donnerez, elle sera [un] demi-quart
d'heure sans s'arrêter », et encore, ajoute Cyrano - et il est ici pos
sible d'y voir un écho des réflexions du De motu de Gassendi :
«... que si elle était aussi parfaitement ronde comme le sont quelques-
uns de ces atomes dont je parle, elle ne s'arrêterait jamais. Si donc l'art est
capable d'incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne cro
irons-nous pas que la nature le puisse faire (22) ? »
Si le mouvement est le propre des atomes de figure ronde, les
carrés demandent le « repos perpétuel » - et nous verrons comment
cette dernière forme sera utilisée sur le Soleil sous la forme d'une
polémique avec Descartes - il y a encore un mouvement « de
côté », et un « demi-mouvement comme de trépidation ». En outre,
continue l'académicien sélénite, l'union d'atomes de formes diverses
peut aider à comprendre d'autres phénomènes.
Ainsi pour prendre un exemple très significatif, l'union entre un
atome rond - « dont l'être est de se remuer » - et un atome pyra
midal permet d'expliquer les propriétés du feu, puisque ce dernier
n'est pas seulement caractérisé par le mouvement, mais aussi par le
fait qu'il « perce et pénètre facilement (23) ».
(22) Lune, 124. En ce qui concerne Gassendi on se réfère à sa formulation du principe
d'inertie du De motu impresso a motore traslato publié à Paris chez L. de Heuqueville
en 1642 et que Cyrano pouvait sans doute connaître. Alcover dans la note à ce passage de la
Lune renvoie aussi aux Principia de Descartes (II, 37), la chose est intéressante, non pas tout
simplement comme source possible de Cyrano, mais pour le fait que le préfacier de l'édition
du Soleil de 1662 renvoie directement à ce passage de Descartes : « Ceux qui auront lu les
Principes de René Descartes connaîtront qu'il le possédait, lorsqu'il dit qu'il suffit que le
corps soit une fois dans le mouvement, pour continuer toujours à se mouvoir [...] » (Voir les
Appendices de l'édition Alcover, p. 501.) Les questions liées au mouvement sont abordées
dans le Fragment de physique, de façon typiquement cartésienne. Dans cet article je ne
prends pas en considération cet ouvrage, pour lequel sont très connus les rapprochements
avec l'œuvre de Jacques Rohault, avant tout parce qu'il n'est pas sûr de l'attribution, mais
aussi parce que je pense qu'on ne doit voir dans le Fragment que des notes, même comme le
dit Alcover on peut le considérer comme le « vestige de son apprentissage » de l'œuvre de
Descartes (ibid., 394), cela dit de toute façon on ne doit pas penser que s'il y a eu une
approche initiale de type cartésien par Cyrano, ce dernier peut s'en éloigner, comme le laisse
raient penser différents passages du Soleil sur lesquels je reviendrai.
(23) Lune, 125. atomistique dans L'Autre Monde 223 L'hypothèse
À la lecture de ce morceau il n'est pas sans intérêt de penser
aux pages qui peuvent être lues par Cyrano, consacrées par Galilée
aux minimi ignei, auxquels ce dernier attribuait justement la capac
ité de pénétrer les corps avec somma sottilità (24).
En poursuivant son explication du feu, après avoir précisé que
ses différents effets sont dus à l'ouverture et à la quantité des
angles qui se forment au contact avec la figure ronde, le philosophe
de la Lune revient à la structure de l'univers. Le feu, dans ce sens,
est le principe par lequel toutes les parties de l'univers subissent les
infinies transformations à l'occasion desquelles Cyrano s'attarde
longuement dans le Soleil. Il lui suffit ici d'affirmer que la transfor
mation continue des choses est due exclusivement au hasard, et,
pour revenir encore une fois aux différents types d'atomes, qui avec
« un peu moins de certaines figures », ou « un peu plus de certaines
autres figures (25) », auraient pu former à la place d'un chêne un
autre type d'arbre ou un insecte, un animal, ou encore un homme.
La totale dépendance des différentes dispositions de la matière à
l'égard du hasard est comparée - et sur ce point la critique s'est
souvent attardée - à la possibilité qu'il arrive un chiffre déterminé
en jetant les dés :
« Si bien que ce n'est pas merveille qu'entre une infinie quantité de
matière qui change et se remue incessamment, elle ait rencontré à faire le
peu d'animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons ; non plus que
ce n'est pas merveille qu'en cent coups de dés il arrive [une] rafle. Aussi
bien est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et
cette chose sera toujours admirée d'un étourdi qui ne saura pas combien
peu s'en est fallu qu'elle n'ait pas été faite (26). »
Et si une théorie atomiste de la matière peut être si bien utilisée
dans l'explication de la formation de toutes les choses, elle n'en sera
pas moins utile pour celle de V opération des sens avec les petits corps.
En ce qui concerne la vue on a noté que Cyrano avait mis en place
une synthèse entre la conception des simulacra lucrétienne et celle
des rayons visuels (27). Mais bien au-delà d'être le résultat d'une
simple approche éclectique, et c'est malheureusement la façon dont
(24) On pense clairement ici au Saggiatore paru à Rome chez G. Mascardi en 1623
(voir Le Opere di Galileo, 20 vol. (Firenze : G. Barbera, 1890-1909), vol. VI (1898), 351).
(25) Lune, 126.
(26) Ibid., 126-127.
(27) Madeleine Alcover, La Pensée philosophique et scientifique de Cyrano de Bergerac
(Paris-Genève : Droz, 1970), 64-65. Pour la théorie des simulacra chez Lucrèce voir le
livre IV du De rerum nátura, en particulier les vers 216-468.