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L'Île des indépendants, ou Critique des moeurs et de l'ambition en général, anecdotes romantiques et universelles, par M. Blandeau,...

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Français
125 pages

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Pigoreaux (Paris). 1819. In-8° , 126 p..
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Publié le 01 janvier 1819
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Langue Français
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L'ILE
DES INDEPENDANS.
CRITIQUE DES MOEURS
ET DE L'AMBITION EN GENERAL,
ANECDOTES
ROMANTIQUES ET UNIVERSELLES.
PAR M. BLANDEAU,
Vils du jurisconsulte de ce nom à l'ancienne Cour des Aides
de Montpellier.
Aussi, dit Aristote , qu'aucune âme excellente
n'est exempte de folie.
Essais de MICHEL , seigneur de Montaigne.
CHEZ
PARIS,
PIGOREAUX, libraire , place Saint-Germain-
l'Auxerrois,
MARTINET , libraire, rue du Coq - Saint-
Honoré ;
PELAUNAY, libraire, Palais-Royal.
1819.
L'AUTEUR INDEPENDANT
A,
L'ULTRA - LECTEUR.
CE sont ici, Lecteur, mes rêveries sur
l'indépendantisme. C'est une critique des
moeurs et de l'ambition des hommes en
général. Rassure-toi en lisant cet Ouvrage,
car ce sont les folies des autres et les
miennes que je raconte.
Si tu souris en me lisant, c'est le meil-
leur signe que tu puisses donner de ta sa-»
gesse.
Adieu donc, cher Lecteur, et puisque
tu es du nombre des sages et des illuminés
du siècle, tu me rendras, je suis sûr , le
service de prôner mes essais, car l'auteur,
l'imprimeur et les libraires comptent
beaucoup sur une seconde édition.
De ma petite Maison de Passy, près Paris.
Le 1er septembre 1819. .
BLANDEAU.
L'ILE
DES INDÉPENDANS.
CHAPITRE PREMIER.
'Description des différents genres de folie des
nouveaux débarqués dans l'île des Indépen-
dants. — Plan d'Archicratès , médecin en
chef 3 et gouverneur général de l'île, pour
guérir ses malades.
LES ultras d'Europe et les illuminés du siècle se
sont conciliés ensemble pour faire une réunion
dans cette île, de tous les hommes et de toutes
les femmes qui, d'après les conseils suprêmes,
ceux des familles et des médecins , seraient re-
connus atteints d'une folie quelconque produite
par l'indépendantisme.
Un ciel fortuné, la température du climat,
la salubrité des eaux, et certaine propriété qui
se trouve dans les plantes, des arbres magni-
fiques , un sol où tous les fruits de l'Europe et
des tropiques croissent et mûrissent ensemble;
(6)
tout doit contribuer beaucoup à leur guérison.
Je suis gouverneur général de l'île , et de plus
médecin en chef» J'épousai une femme allemande
d'origine, et qui tqus les neuf mois me don-
nait une progéniture, quelquefois deux. Au
bout de quinze ans, je me trouvai le père de
vingt-deux enfants : mes malades ne suffisant
pas pour faire vivre ma nombreuse famille, alors
je pris le parti de solliciter une place auprès des
grands de ma patrie, des ultras et des illuminés
du siècle. Ils conseillèrent de me nommer à
celle-là.
J'ai laissé provisoirement madame Archicratès
en Allemagne, où elle vit en paix avec tous ses
enfants, et dieu merci me voilà délivré d'un
grand fardeau, car, lorsque ma femme tombait
sur moi avec ses vingt-deux enfants, j'étais tou-
jours victime de leurs coups: une seule fois je
me suis mis en fureur, et j'ai estropié deux de
mes fils, et tiré la langue de ma femme avec
tant de force, qu'elle n'a pas parlé de quinze
jours ; heureusement que son silence m'a permis
de solliciter et de fuir. Mais consolons-nous en
cherchant à guérir la folie des nouveaux débar-
qués. Justement voici un de mes malades
je vais le questionner. — Mon cher Lorenzo,
daignez m'instruire de votre genre de folie, afin
(7)
que je puisse vous inscrire sur le registre de
santé de celte colonie.
Ma folie (me répondit Lorenzo) fut celle de
beaucoup de monde. J'avais épousé une vieille
femme avec une grande fortune, et d'un grand
crédit dans le monde. Je voulus la contrarier
dans ses goûts, dans ses caprices, l'empêcher
surtout de se livrer à une grande dépense. Des
campagnards abondaient chez ma femme depuis
le matin jusqu'au soir... Je fis sentir à madame
que j'étais le maître (d'après la loi et le régime
communal) d'elle et de ses revenus, et je l'enfer-
mai dans son appartement ; elle fil un vacarme
épouvantable. Ou fut obligé d'envoyer chercher
la gendarmerie , qui me conduisit au palais de
Justice , et les mêmes campagnards me con-
damnèrent à être déporté dans l'île des Indépen-
dants. Du reste , voici mon mémoire justificatif,
et dans mes moments de loisir , j'espère vous en
donner lecture... Je dis à Lorenzo que c'était là
un bon certificat, et qu'il pourrait servir de mo-
dèle à tous les fous qui avaient à se plaindre de
leurs femmes, et que le nombre était très-grand
dans cette île... et en même-temps je l'affublai
du costume analogue à sa folie... Folie d'homme
pour sévices et injures graves envers son épouse :
l'indépendant portera un jupon blanc, habit et
(8)
gilet jaunes. Folie de femme de même nature ,
culotte et veste blanches , habit jaune. En géné-
ral, les costumes influent beaucoup sur les ca-
ractères. On doit donner au malade celui qui a
quelque analogie avec son genre de folie, et peut
contribuer à sa guérison.
Il y a deux espèces de folie parmi les hommes,
la folie des moeurs, et la folie d'ambition. On
donne aux premiers le costume qu'ils redoutent
le plus pour les corriger , et aux ambitieux celui
qu'ils désirent, afin de les calmer.
Quant aux couleurs , leur influence parmi les
sages et les fous a été reconuue par tous les mé-
decins anciens et modernes : non-seulement les
couleurs servent à caractériser les différents
peuples ; mais elles nous indiquent les goûts
de chacun : les couleurs ont souvent rendu des
femmes folles, et des maris fous. Un costume
varié et qui tient aux deux sexes a présenté aux
médecins un remède efficace sur l'esprit du ma-
lade.
Pour les jeunes gens , ou les jeunes filles qui ont
perdu la raison par amour, on leur donne des
habits à la Diane , parce qu'on prétend que
Diane fut toujours victorieuse de l'Amour et de
Vénus, et ils se livrent sans cesse à l'exercice de
la chasse. Il serait trop long, mon cher Lorenzo,
(9)
de l'expliquer la nuance de tous les costu-
mes appliqués à chaque genre de folie. Mais,
pour l'en donner une idée générale et précise, tu
n'as qu'à te transporter un moment, par l'effet de
ton imagination, au milieu d'un grand bal mas-
qué de la mi-carême ou du mardi gras.
Les folies du carnaval peuvent donner aux mo-
ralistes une idée parfaite de chaque individu,
sous le rapport des moeurs , de l'ambition et de
l'indépendantisme.
J'avais besoin d'un collaborateur pour me se-
conder dans mes pénibles fonctions. Je t'ai
choisi comme le plus sensé de tous mes malades,
en te nommant mon secrétaire ; cette place te
mettra à même de l'instruire de nos statuts.
Surtout, je te recommande beaucoup de pru-
dence et de patience. Un indépendant, mon cher
Lorenzo , a quelquefois, par jour, quatre atta-
ques de folie. Ce sont par conséquent quatre ca-
ractères différents, et c'est celte diversité qui
constitue la véritable folie. L'humeur engendre
la colère, et la colère la folie, et, l'explosion faite,
le malade tombe dans un état de mélancolie
qui fait souvent craindre pour ses jours.
Le premier accès a lieu au soleil levant ; chez
eux, ils étaient habitués à se faire servir par leurs
femmes ou leurs domestiques , et à déjeûner sou*
( 10 )
ventaulit. Ici, n'ayant aucune de ces commodités,
et étant obligés de se lever de grand matin pour
pourvoir à leur nourriture et défricher les terres
incultes, ils font entendre leurs vociférationsr
et nous ayons un pauvre diable qui a péri sous
le bâton pour n'avoir pas voulu servir les autres.
Le second accès a lieu à midi ; ils rentrent fa-
tigues de leurs pénibles travaux, ou de la chasse.
Ils sont couverts de sueur, et c'est en vain qu'ils
veulent avoir recours à leur garde-robe. Nous
n'avons pas ici de blanchisseuse ; et pas un de
mes indépendants ne veut laver son linge. Si la
chasse leur fournil les moyens de faire un bon
repas, ils refusent d'en faire les apprêts, de sorte
que l'amour-propre et l'orgueil contribuent
beaucoup à les rendre malades ; et tout ce qu'ils
spvenl faire le mieux , c'est de se quereller, de se
battre, et donner cours à leur mauvaise humeur ;
mais la fatigue rond cet accès moins fort, et la
mélancolie s'empart de leurs esprits.
Le troisième a lieu à trois heures de l'après-
midi. Après avoir bien combattu, ils se livrent à
la bonne chère, qu'ils préparent à la hâte, épui-
sent leurs provisions en liqueurs spiritueuses; et
l'ivresse et l'indigestion produisent ces accès des
plus terribles et des plus déshonorants pour l'es-
pèce humaine.
(11 )
Le quatrième a lieu le soir aux flambeaux. Ils
se réunissent pour former des complots et achè-
vent leur ruine au jeu. Les folles les excitent; et
ils finissent par se livrer bataille. Leurs cris, les
tables renversées, les verres et les bouteilles cas-
sés, les baraques de bois assiégées par les in-
dépendants armés de bâtons, qui viennent pour
protéger les femmes indépendantes , les suites
funestes de leur enlèvement entre des mains où
leur honueur n'est pas plus en sûreté, tout ce
vacarme qui se prolonge jusqu'à minuit forme
ordinairement le dernier excès de la journée.
Mais je suis obligé de mettre les chefs de l'é-
meute dans des bains d'eau froide pour calmer
leur rage. Car il m'est expressément défendu
d'employer des moyens extraordinaires. Aussi,
n'ai-je dans cet établissement, ni soldats, ni
garde nationale, ni commissaires de police, ni
préfets, ni gendarmes, ni académie , ni salles de
discipline, ni tribunaux. Mais j'ai les moyens de
créer tout cela, puisque j'ai l'espoir de ramener
mes fous à la raison. Cette raison , je pourrai en
juger lorsqu'ils sentiront la nécessité de ces ins-
titutions, qui, entre les mains des autres hom-
mes , ont pu par jalousie ou par ambition alié-
ner leur esprit.
Les fous divaguent dans tout ce qu'ils disent,
( 12)
et tu t'apercevras aisément que leur genre de
folie est occasionné par ce qu'ils aiment le plus
passionnément. Car il ne faut pas se dissimuler,
mon cher Lorenzo , que les fous ont dans l'orga-
nisation de leurs cerveaux quelque chose d'ex-
traordinaire , qui les rend susceptibles des plus
grandes vertus privées ou héroïques; mais leur
affection nerveuse et l'impuissance où ils se
trouvent souvent d'exécuter leurs projets , finit
par les rendre maniaques , atrabilaires , hypo-
condriaques; et ce qu'ils désirent ne pouvant pas
s'accomplir, ils perdent la tête toutes les fois
qu'ils pensent à la chose qu'ils ont le plus ambi-
tionnée.
Durbelle est devenu fou parce qu'il n'a pas pu
être académicien; son concurrent avait moins
de talent que lui; il n'avait mis au jour qu'une
seule production, et lui en avait déjà livré
six au public ; mais la production de son con-
current était à la troisième édition, que les oeu-
vres de Durbelle n'en étaient encore qu'à la
première. L'académie ne jugeant du mérite d'un
ouvrage que par la vogue qu'il a , et non par son
volume, a débouté Durbelle de ses prétentions.
Eh bien, il a de l'esprit comme un diable, quand
il croit être à l'académie, car il y songe tou-
jours.
( 15)
Alexandre, que nous avons surnommé ici Ar-
chibolivar, avait l'ambition d'être roi de l'Orient
et de l'Occident, peut-être même de l'univers.
Eh bien , il a un certain air de commandement
et une profondeur dans ses accès de folie , qui
nous forcent de lui obéir comme si nous étions
ses sujets , afin de calmer ses fureurs.
Le nombre des malades se porte à six cents,
y compris trois femmes séparées de leurs maris
et quatre filles folles d'amour. Si le nombre des
fous est si considérable auprès de celui des folles,
c'est que les femmes dissimulent leur genre de
folie, et qu'elles sont ordinairement la cause que
les hommes deviennent fous, par leurs opposi-
tions en amour, leurs dépenses excessives et leur
extrême coquetterie.
Dailleurs qu'une femme soit folle ou sage,
elle finit, à cause de la faiblesse de son individu,
par avoir la raison de son côté. Aussi les lois
européennes ne forcent pas les maris à les en-
voyer dans cette île, à moins qu'elles ne se mê-
lent de politique ou qu'elles ne soient en bulle
avec la femme de quelque ministre.
Catherine de Sarragosse dans ses fureurs vou-
lait tuer tous les hommes qui ne la trouvaient
pas jolie femme et qui en sa présence avaient
quelque préférence pour toute autre personne
de son sexe.
( 14)
Alexandrine, coquette de Londres, troquait
son honneur pour des lettres de change que le
pauvre mari était obligé d'acquitter, et se mettait
dans des fureurs épouvantables lorsqu'elle avait
perdu au jeu. Elle a ruiné son mari, son père,
sa mère, ses enfants, et a fini par s'associer à
une troupe d'hommes impolitiques qui cher-
chaient à renverser l'ordre établi parmi les sou-
verains.
Elisa Bontemps, de l'Ile-de-France en Europe,
dans ses vapeurs, allait chez toutes les dames de
sa connaissance divulguer des secrets de mé-
nage. Un jour son époux s'entretenait dans son
cabinet avec un grand personnage qu'elle soup-
çonnait être un ministre ; pour son malheur,
elle eut la curiosité d'écouter leur conversation,
et, maîtresse d'un secret diplomatique , elle fut
le divulguer aux ennemis du roi, qui en profi-
tèrent pour achever d'ourdir un plan de conju-
ration. Ce qui fut découvert; et , par considé-
ration pour le diplomate , on se contenta d'en-
voyer Elisa dans cette île.
Quant aux quatre filles folles par amour :
Lucile Dorval est âgée de 28 ans ; elle a voulu
forcer son père, qui avait toujours approuvé
jusqu'à ses défauts , à la marier avec un nommé
( 15)
Dorvigny. Le mariage était prêt à se conclure,
lorsque Dorvigny a enlevé une de ses amies.
Lucile Dorval, se voyant trahie par celle qui re-
cevait ses confidences, s'en fut au temple au
jour assigné pour la noce, revêtue de ses plus
beaux ajustements, et au moment où sa rivaile
allait recevoir la bénédiction nuptiale, elle lui
enleva la couronne, la plaça sur sa tête et se mit
sur les marches de l'autel, d'où elle chassa là
mariée. Cette démarche fut considérée comme
un acte de folie t et Lucile menaçant de tuer sa
rivale dont le crédit était assez puissant, elle fut
exilée.
Eléphantine Grandor a eu l'esprit troublé par
la lecture des romans. Un jour elle écrivit à un
roi d'Europe pour lui offrir sa main. Le prince
voulut la voir, ce qui lui troubla fout-à-fait l'es-'
prit, car il est à remarquer que celui qui gagne
à une loterie, peut aussi bien devenir fou par
l'accomplissement de son ambition, que celui
qui y perd tonte sa fortune.
Eléphantine Grandor, fille d'Une rare beauté,
se trouvant tête-à-tête avec le monarque, att
lieu de montrer de la pudeur dans ses manières et
de la discrétion dans ses paroles, commença d'a-
bord par s'asseoir sur le fauteuil qui servait de
trône à sa majesté , jeta en arrière de ses épaules
( 16)
son schall qui couvrait sa belle gorge, dessina
parfaitement son beau corps couvert d'une robe
de crêpe rose , et dans l'attitude la plus folle et la
plus voluptueuse. Voyant que le prince ne di-
sait mot et paraissait dans un trouble qu'Elé-
phantine prenait pour de l'amour, elle s'ima-
gina de quitter son attitude indécente pour en
prendre une plus indécente encore; car elle se
jeta à corps perdu sur le roi, et faillit l'étreindre
par ses démonstrations d'amour.
Le roi crut voir dans celte jeune beauté un
serpent conspirateur, et dans sa frayeur, se mit
à sonner avec tant de force que tous les gens de
la maison royale accoururent et chassèrent Elé-
phantine Grandor. De retour chez elle, Je roi
lui envoya un mannequin revêtu de ses habits
royaux; elle devint si amoureuse de ce manne-
quin, dont lés ressorts étaient ingénieusement
fabriqués , qu'elle en perdit tout-à-fait la tête. Ses
parents craignant que des soupçons de lèse-
majesté ne planassent sur leur famille, l'en-
voyèrent ici avec le mannequin objet de son
amour.
La jeune Nina a conçu une passion si forte
pour un jeune' homme qui l'a abandonnée,
qu'elle attendrirait les coeurs les plus durs. Elle
a cru le trouver dans l'île-des indépendants, et
cela se pourrait bien.
(17)
Quant à la vieille Nina Vernon, tout le monde
connaît les plaisanteries qu'on a faites sur son,
compte en Europe. Elle a suivi le torrent, et
elle provoque tous les jeunes indépendants à l'é-
pouser; mais aucun n'a encore voulu de sa per-
sonne , malgré qu'il se trouve dans l'île quatre-
vingt-trois jeunes gens à marier pour quatre
folles.
Quant à ces jeunes gens, une grande partie
d'entre eux avait voulu se mésallier; d'autres
ont fait des dettes; certains ont compromis leur
probité. Les parents veulent les punir. J'ai bien
peur qu'ils n'aient de la peine à les corriger.
Mais le but de leur politique sera peut-être rem-
pli : c'est de les faire passer par les sentiers de
l'adversité, afin de leur faire apprécier le prix
de la fortune et du véritable bonheur.
Parmi le nombre il s'en trouve qui ont désho-
noré la soeur après s'être battu en duel avec le
frère.
L'amour des femmes en a conduit ici quel-;
ques-uns ; mais ce n'est plus cet amour qui a
immortalisé Pétrarque et Abélard.
L'amour de la guerre, l'amour des arts, l'a-
mour de la philosophie ; voilà le véritable amour
qui anime les jeunes fous du siècle.
a
( 18 )
L'un ne rêve que batailles et prises d'assaut,
et crie aux armes lorsqu'il entend le bruit du
tormerre, qu'il prend pour des coups de canon.
L'autre ne rêve que le pillage et le viol.
L'un est auteur de plusieurs pièces de théâtre
dont ses confrères privilégiés lui ont soufflé les
sujets.
L'autre est peintre d'histoire; à la paix géné-
rale, il criait dans les rues : Aux armes , aux ar-
mes, citoyens, aux armes, il me faut des ba-
tailles.
Le cinquième est un faiseur de brochures,
qui, pour narguer le parti dominant, se mettait
à faire le panégyrique du parti renversé.
Quant aux fous philosophes, ils se trouvent
répandus dans toutes les classes.
Depuis la mort de Socrate, d'Epictète et de
Solon, on ne connaît plus de véritables philo-
sophes, mais la philosophie du XVIIIe siècle ayant
changé ce mol dans toute son acception, ce
snt ses nouveaux philosophes que nous possé-
dons dans l'île, des Indépendants.
Enfin nous possédons beaucoup de juges,
d'avocats, d'huissiers, de poëtes , de musiciens,
de comédiens ,de sauteurs de corde, vulgaire-
ment connus sous le nom de funambules ; des
ventriloques, des gens enfin de tout état et de
( 19)
toute profession. Les fous qui pratiquent les arts
et métiers sont les moins nombreux; mais nous
en avons suffisamment pour élever les nouveaux
édifices de notre colonie.
La plupart de ces hommes cherchaient à
troubler l'harmonie qui règne parmi les souve-
rains en Europe, par leur indépendantisme.
Parmi la classe de ceux qui passent pour avoir
beaucoup d'esprit, il en est un qui s'appelle Vol-
taire , et l'autre J.-J. Rousseau. .Ils ont déjà
voulu se mêler de politique , et les mois de li-
berté, de contrat social, de république sont
sortis de leur bouche. Dieu nous préserve d'une
république !J'aimerais encore mieux la société
dé ma femme et de ses vingt-deux enfants; car,
si nos. femmes nous font devenir fous, au moins
laissent-elles vivre en paix nos voisins.
Les égoïstes et les avares; sont très-nombreux;
dans l'île des indépendants', il ne nous manque
que des journalistes pour que la réunion soit
complète;
Les financiers ont trouvé le moyen, avec de
l'argent, de se faire passer pour sages ceux qui
ont été ruinés par les banqueroutes , nous les
possédons tous , et ils se trouvent aussi riches
que s'ils n'avaient jamais fait faillite , mais ils
ont soin de cacher leur fortune,
2.
(20)
Les journalistes ont obtenu d'habiter le con-
tinent, en attendant que nous ayons une orga-
nisation quelconque , et de quoi les payer ; ce
sont des messieurs qui cachent si bien leur folie
que j'en ai beaucoup connu qui étaient fous chez
eux. A les entendre dans leurs journaux , c'est
à leur saine logique et à leur sagesse que les
rois doivent raffermissement de leurs trônes.
Ce qu'ils désirent ardemment, c'est la liberté
de la presse, et je la désire comme eux, afin de
pouvoir publier un jour en Europe toutes mes
aventures.
Nos avares ont fait mourir à la fleur de leur
âge, leurs femmes , leurs filles, leurs serviteurs
à gage. L'avarice est une folie qui dégrade tout-
à-fait l'âme ; et combien de jeunes gens qui ne
seraient pas devenus fous , si leurs pères
n'avaient pas été injustes envers eux. Cette ex-
trême rigueur de leur refuser les choses les plus
nécessaires à la vie, les a rendus libertins, mau-
vais sujets, et ils ont fini par se jeter dans l'indé-
pendance absolue.
Mais aussi combien de pères de famille qui
ont eu lieu de se repentir d'avoir été pro-
digues envers leurs enfants.
Nous sommes ici, mon cher Lorenzo , en
bonne et mauvaise compagnie. Il y a de grands
(21 )
talents , mais il y a de grands vices : la plupart
gens d'esprit , mais sans jugement, et tout le
monde sait que c'est manquer du nécessaire.
Il suffirait de donner une place d'académicien
à Durbelle pour lui rendre la raison.
A Robert, joueur de profession, de lui rendre
tout l'argent qu'il a perdu au jeu depuis vingt ans.
A Voltaire, de le nommer chef d'uue république.
A Jean-Jacques Rousseau, de le nommer mi-
nistre.
A Archibolivar , l'empire du monde.
A Eléphantine , un roi véritable. »
A Nina, l'amant qui l'a abandonnée.
A l'autre Nina, un mari, grand, jeune, bien fait.
Aux femmes, leurs maris.
Aux maris, leurs femmes , et en même temps
des places ou de l'argent pour s'en faire aimer.
Aux juges , des tribunaux.
Aux avocats , des procès à plaider.
Aux huissiers, des saisies à faire.
Aux comédiens, de la mémoire et du talent.
Aux perruquiers., de rétablir l'usage de la
poudre.
Aux avares, de les charger de l'exploitation
de nos mines d'or.
Aux banqueroutiers , de leur abandonner une.
fabrication de monnaie , etc. , etc.
(22)
Enfin , de donner des places à tous mes fous,
selon leurs moyens et leur ambition.
Nous avons une classe d'indépendants qui ont
passé leur vie à faire bâtir ou planter. Ce sont
nos meilleurs laboureurs et nos meilleurs ma-
çons , et je crois qu'ils seront les premiers à faire
fortune dans l'île , car nos indépendants ont un
vaste terrain à défricher; et, distribution faite des
terres , un indépendant peut être possesseur de
dix mille acres; c'est beaucoup trop pour des
bras peu exercés à ce genre de travail ; et nos
philosophes, qui disaient en Europe que les
hommes de peine étaient les hommes de plaisir,
changent aujourd'hui de langage.
Nous avons eu parmi nous un nommé Jacques
Sabot, élevé parmi des paysans fidèles à leur roi,
qui avaient sans doute besoin d'un sujet en poli-
tique , se disant dauphin et fils d'un roi de la
chrétienté; il s'est imaginé d'aller sur le con-
tinent faire valoir ses droits , et je crains bien
pour lui que bicêtre ne soit le royaume qu'on lui
donnera; il aurait mieux fait de rester dans l'île
des Indépendants.
J'ignore ce que font les sept folles , mais j'ai
chargé l'hermite de surveiller leur conduite , et
d'après les scènes qui ont lieu journellement , je
crois qu'elles servent souvent de pomme de dis-
(25)
corde ; voilà, pourquoi je sens la nécessité de
faire arriver ici toutes nos femmes lorsque notre
organisation sera achevée, car la folie générale
des hommes mariés est celle qu'occasionne l'in-
gratitude de la part de leurs femmes , qui n'ont
pas voulu partager le sort de leurs époux. Ces
pauvres fous s'imaginent être trompés, et cette
idée les tourmente beaucoup : c'est une chose
singulière que celle maladie, pour faire con-
naître le regret qu'ils ont de les avoir perdues;
ils jurent contre elles, et finissent par les mau-
dire , comme si elles étaient toujours présentes;
nous en avons même qui ont fait des femmes de
paillè, que la mousse de mer remplace dans
l'île, et c'est sur ces mannequins-là qu'ils exer-
cent leur vengeance.
Je vais donc dans celle visite du matin, avant
tout, apaiser leur esprit, et adoucir, s'il est pos-
sible , l'amertume que leur cause l'éloignement
de leurs femmes.
Je leur en dirai beaucoup de mal , tout en
leur faisant sentir les torts qu'ils ont eus envers
elles. Mon cher Lorenzo , la morale qu'on doit
prêcher aux indépendants, n'est pas toujours la
saine morale; il faut savoir flatter leurs folies,
et eu même temps leur en démontrer tout le ri-
(24)
dicule , et les funestes suites qu'elles occasion-
nent. Voici la bande joyeuse, observe , et ne dit
mot.
CHAPITRE II.
Archicratès, après avoir tâté le poux à tous ses
malades, cherche à justifier la conduite des
femmes, qui, par leurs extravagances et
leur coquetterie , ont rendu leurs maris
fous. —Exorde sur la Folie.
Le jour de votre guérison, nies chefs malades,
n'est pas éloigné, vous devez déjà à ce nouveau
climat, et aux températures boréales, qui
règnent depuis quelque temps , d'avoir le corps
plus robuste et plus leste ; le travail est le poison
de l'ennui, et fortifie l'âme , votre ouïe est de-
venue meilleure, ainsi que votre appétit; l'assiette
du corps influe sur celle de l'esprit, et pour que
l'heureuse crise de votre maladie puisse s'opérer
tout-à-fait, il faut que le gouverneur , votre mé-
(25)
decin, connaisse le levain de votre folie, et
puisse le chasser de votre esprit.
Votre maladie lient aux affections morales, le
docteur Gall y a perdu sa science , et il s'est
plus occupé de la construction anatomique de
votre crâne , que de la science historique de vos
folies.
Beaucoup d'autres médecins, anciens et mo-
dernes , pour s'illustrer dans l'art de la chirur-
gie et de la médecine, ont cherché dans la pa-
talogie les secrets de vous guérir, et aucun , de-
puis Hyppocrate, ne s'est occupé sérieusement
d'en prévenir les effets ; il a fallu que les lois
suppléassent à l'ignorance des médecins , et à la
frayeur qu'ils ont de notre maladie. Demandez
à ces doctes Esculapes où siége notre mal, ils ne
savent rien autre chose, si ce n'est que nous
avons le cerveau dérangé, et pour nous guérir, ils
commencent par nous faire garrotter, et ensuite
emprisonner; ils auraient dit s'inoculer, comme
moi, votre maladie, et alors ils auraient pu se
convaincre que la folie était une maladie ordi-
naire , qui était produite par les mêmes causes
qui occasionnent toutes les maladies nerveuses.
Je n'ignore point que la conduite de vos
femmes, et je l'éprouve comme vous, porte la
désolation dans votre coeur. Enfin, nous croyons
(26)
être du nombre de ces infortunés maris dont on
rit et médit dans le monde. Pour trancher le
mot, vous croyez être trompés; tranquillisez-
vous , mes chers malades. Nos femmes nous re-
joindront aussitôt que la fortune et la raison
auront completé notre guérison. J'ose vous
l'annoncer , mais en même - temps , je vous
préviens qu'il ne vous sera plus possible de les
renvoyer.
Si vos femmes ont contribué à vous faire
perdre la raison, par une suite naturelle de leur
organisation physique et méthaphysique , pour-
quoi les regretter? L'origine du mal n'est-elle pas
un exemple frappant qu'elles ont toujours été
la cause de la perdition et de la folie des
hommes ?
Dieu créa la femme pour servir de compagne
à l'homme, et ils furent placés par le créateur
dans le paradis terrestre ; Dieu leur fit défense
de manger du fruit défendu , et vous connaissez
l'influence de l'esprit tentateur. Eve goûta du
fruit de l'arbre de vie , et en fit goûter à son
mari ; depuis ce moment, où le péché originel
fonda la génération , il n'y eut plus de pa-
radis terrestre pour les époux, et chacun dans
son ménage peut se faire une idée de ce qu'eurent
(27 )
à souffrir le premier homme et la première
femme du monde.
Le monde commençant sous de pareils aus-
pices , les femmes devaient nécessairement y
jouer le rôle le plus important, elles nous en-
gendrèrent , mais elles furent condamnées ,
comme ayant les premières désobéi à Dieu, à
être asservies par les hommes; et poursuivant
leur système de vengeance et de séduction , elles
nous font devenir fous.
Si les femmes avaient autant de force qu'elles
ont de perspicacité , je défierais les légions les
plus mutines de pouvoir les dompter.
La coquetterie chez les femmes serait une
vertu si la volupté ne triomphait pas de cette
folle manie; ce que vous craignez le plus aujour-
d'hui que vous êtes loin de vos femmes, c'est
leur coquetterie.
Il suffit que vos femmes ne soient plus à vous
pour que vous les aimiez : l'amour commence
quand vous avez tout à craindre des autres ;
c'est celle humeur de l'homme, que je ne puis
définir , qui a donné aux femmes l'idée des
oppositions et d'une inconstance assez apparente
pour faire craindre qu'elle soit réelle ; et c'est
l'idée de cette réalité qui met un nouveau prix
(28)
à des faveurs dont on avait négligé la conser-
vation.
Ainsi, mes chers malades , c'est toujours par
votre faute si vous êtes trompés; plusieurs d'entre
vous ont tenu à l'égard de leurs femmes une
conduite encore plus blâmable.
Vous faisiez semblant d'être jaloux de vos
femmes, vous les embrassiez en public, vous
prôniez leur merveilleuse beauté, et vous finis-
siez par vous endormir lorsque vous saviez leurs
amants auprès d'elles.
C'était une maison charmante que la vôtre ;
tout le monde était jaloux, et tout le monde
était d'accord. Que vous est-il arrivé? l'amant
a pris votre place ; et les maris sont dans l'île
des Indépendants.
Les femmes qui ne sont pas amoureuses, le
deviennent par la faute des maris.
Les femmes qui ne sont pas entêtées, le de-
viennent quand elles sont amoureuses,
Vous avez été dans une de ces chambres
obscures où les choses merveilleuses et surnatu-
relles , par l'effet magique d'une lanterne, se ré-
pètent sur la toile ou sur la muraille , en gros-
sissant les objets. Eh bien , mes chers malades,
votre cerveau ressemble à des lanternes magi-
ques; il va grossissant toutes les idées folles qui
(29)
se présentent à sa lumière ; et les tableaux qui
ont pour votre imagination le plus d'attraits ,
sont ceux où vous voyez vos femmes infidèles
aux lois du mariage.
Si votre lanterne magique vous représente
malheureusement des tableaux fidèles, vous avez,
mes chers frères, cela de commun avec tous les
sages, qui pourtant ne s'en sont jamais plaint.
Alexandre, César l'étaient comme nous. Voyez
la statistique des mariages de cet Anglais, qui ,
sur un million contractés dans une année, n'en
présente pas un seul d'heureux
Ce sont des femmes qui ont quitté leurs
maris pour suivre leurs amants.
Ce sont des couples séparés volontairement.
Ce sont des maris qui se sont sauvés pour évi-
ter le plus irrémédiable de tous les maux, la
tête de leurs femmes.
Ce sont des couples vivant en guerre sous le
même toit.
Ce sont des couples se haïssant cordialement,
mais masquant leur haine en public par une
fausse cordialité.
Ce sont des couples vivant dans une indiffé-
rence marquée.
Ce sont des couples réputés heureux dans le
( 30 )
monde, mais qui ne conviennent pas intérieu-
rement de leur bonheur.
Voilà j'espère un tablean qui doit vous con-
soler dans vos afflictions.
Voyez Xénocrate; il ne voulut point recevoir
dans son lit cette fameuse courtisane que ses
disciples y placèrent, et ses membres commen-
çant à se mutiner, il se fil brûler ceux qui
avaient le plus prêté l'oreille à cette beauté.
Mesdames , pourquoi épousiez-vous des
hommes puissants ? votre beauté les a aveu-
glés : mais la possession leur a rendu la lumière,
et à votre première folie , ils se sont débarrassés
de vous.
En général, les mariages qui se font par amour,
sont ceuxqui se-troublent les premiers; il faut
des choses plus solides : cette bouillante passion
n'y vaut rien.
L'amitié ne fait demariage est de plus de
durée.
Une femme, qui est l'amie de son époux; n'au-
rait jamais consenti à lui tenir lieu de maîtresse.
Si elle a l'affection de son mari comme femme,
c'est bien plus honorable. D'ailleurs, il se voit
des mariages si imparfaits que cela seul doit
être une raison, pour ne s'y porter qu'avec beau-
coup de prudence. Chacun de nous a voulu se
(31 )
marier, et chacun de nous a fini par se moquer
et se repentir en même temps du mariage.
En serait-il du mariage comme des oiseaux
qui sont hors de leurs cages, ils désespèrent
d'y rentrer, et nous , une fois que nous
sommes dedans, nous désespérons d'en sortir.
Je jure que je ne veux pas me marier , disiez-
vous avant de l'être : il se présente un mari riche,
comment le refuser? — Vous disiez alors à Vo-
tre mère que les mariages étaient écrits dans le
ciel. —Le jeune homme avait fait le même ser-
ment. — Mais sa maîtresse se trouve compro-
mise. Elle est pauvre, d'un rang et d'une édu-
cation médiocre. Comment faine ? l'honneur et
la nature , toujours d'accord avec la postérité ,
forcent le jeune homme d'épouser. Voilà votre
roman, mesdames; et vous vous repentirez de
ce mariage jusque dans l'autre monde. Voyez le
mauvais ménage que Jupiter fait; avec Junon ,
vous avez suivi ce mauvais exemple.
Il n'est plus temps, une fois qu'on a prononcé
ce oui, mon père , qui est le mot sacramentel
de l'union conjugale. On dit oui si souvent dans
le monde, qu'on le dit ce jour- là par suite de
l'habitude qu'on avait contractée.
Je désirerais que pour prononcer ce oui( ceci
s'adresse à vous, folle jeunesse ) , on fût avant
(32)
obligé de lire tout un chapitre qui contiendrait
les avantages et les inconvénients du mariage ,
et que ce chapitre se terminât ainsi :
Consentez-vous, monsieur ou bien mademoi-
selle , a prendre en légitime mariage monsieur
tel, ou bien mademoiselle telle avec les
avantages et les inconvénients que cette union
vous promet.
Une fois mariées, il fallait être plus prudentes
pour ménager votre liberté. Une femme qui
croirait être plus indépendante que son mari,
ne saurait pas ménager sa liberté. Quant à la
bourse, vous n'avez pas voulu qu'elle fût com-
mune, alors que vous n'aviez rien apporté en
dot, et l'on a fini par vous tout ôter.
Vous teniez un compte ouvert où vous éta-
blissiez votre recette et votre dépense; mais vous
trompiez finement votre mari, et ensuite vous
avez fini par le voler ouvertement.
Les hommes qui se marient pour satisfaire
leur ressentiment contre les femmes, font une
injustice dont ils sont tôt ou tard repentants. ■
Une femme qui voit à nu nos imperfections ,
nos faiblesses et notre impuissance, peut-elle
reconnaître un maître, sans être maîtresse à son
tour.
Maris infidèles repentez-vous ; femmes infi-
( 53 )
dèles, corrigez-vous. L'île des Indépendants sera
désormais votre refuge, si vous êtes sourds à ma
voix.
Les conséquences non-seulement sont funestes
aux époux, mais elles produisent un mauvais
effet pour l'exemple.
Les rois ont puni l'infidélité de leurs épouses.
Les reines ont puni l'infidélité de leurs époux.
Les lois de certains peuples punissaient l'adul-
tère de mort.
Et de nos jours, en Europe , l'époux infidèle
peut être tué par l'autre époux , s'il est pris en
flagrant délit.
Celle sévérité dans les lois n'a été comman-
dée que pour arrêter ce débordement de légè-
reté et de folie dans les moeurs.
Le philosophe Polémon fut justement appelé
en justice, parce qu'il faisait infidélité à sa femme.
Philippe Ier fut excommunié pour avoir ré-
pudié Berthe son épouse, et s'être marié à Ber-
trade de Montfort, femme de Foulques Rochin,
comte d'Anjou, du vivant même de ce comte
et de son consentement.
L'amour de la reine Eléonore , femme de
Louis VII, pour le Soudan Saladin, fut la cause
que la Tourraine, l'Anjou, le Maine, la Nor-
mandie , la Guienne et le Poitou , provinces
3
( 34 )
européennes , furent l'apanage des Anglais. La
reine, après son divorce avec le roi , s'était re-
mariée au duc de Normandie, roi d'Angleterre.
Ecoutez les paroles de la reine Eléonore , eu
apprenant sou divorce que Louis VII avait ob-
tenu du concile d'Orléans.
« Ha! messieurs, que'ai-je fait au roi? quel
» défaut trouve - t-il en ma personne ? Je suis
» jeune , je suis belle, je ne suis pas stérile ! »
Quelle singularité dans la conduite de l'homme
et surtout de l'homme-roi !
Le roi d'Angleterre épouse la reine que
Louis VII répudie.
Charles VIII, autre roi d'Angleterre , se pré-
sente dans l'histoire sous des rapports bien ef-
frayants pour ses malheureuses épouses. La phy-
sionomie de ce monarque que j'ai vu dans la
galerie des rois , répond parfaitement avec ses
actions-, et le contraste frappant qu'elle présente
avec celle des autres rois, fait de suite pressentir
et deviner ce dont il a été capable.
Jeanne de Naples se présente sous les mêmes
couleurs; mais ici, le raffinement de la folie est
à son comble. On voit Jeanne filer un lac d'or
et de soie pour étrangler son troisième mari.
Elle fut punie de la mort d'Andréas , par
le roi de Hongrie , son frère.
(35)
L'histoire fourmille de ces anecdotes , d'au-
tant plus singulières qu'elles ont fait; époque, et
s'il fallait tenir registre de toutes les aventures
criminelles qui se passent entre époux, vous bé-
niriez les dieux qui ont mis des bornes à votre
folie.
On aurait dit dernièrement en Europe que
les époux mal-assortis voulaient profiter de cette
étrange révolution dans les moeurs, pour briser
leurs noeuds ; et ce qu'il y a encore de singulier,
c'est que la plupart des époux ne se quittaient
que pour se reprendre. On a vu même les pre-
mières femmes se prêter au divorce , pour que
leurs maris pussent en épouser de plus riches,
et ensuite elles vivaient pèle -mêle , Dieu sait
comment, et avec quelles moeurs!
Il est pourtant des circonstances où les femmes
se font une résignation, témoin cette femme de
Catalogne, qui fut se plaindre au juge que son
mari l'approchait trop souvent. Aimable reproche
que vous n'avez pas toujours mérité.
Boleslas et sa femme surent mieux se con-
cilier ; ils couchèrent ensemble le jour même
de leur noce , et toute leur vie vécurent d'un
commun accord chastement.
« Je ne sais , dit Michel Montaigne , si les
» exploits de César et d'Alexandre surpassent en
3.
( 56)
» rudesse la résolution d'une belle et jeune
» femme, nourrie à, la lumière et au commerce
» du monde , se maintenant entière au milieu
» des poursuites et des tentatives. Il n'y a pas
» de faire plus épineux que ce non faire. »
Mes chers malades , c'est assez pour aujour-
d'hui; retournez à vos travaux , et surtout n'ou-
bliez pas ces paroles remarquables de la reine
Eléonore ; vos femmes , par ma bouche , vous
en disent autant.
« Ha ! messieurs, que ai-je fait à mon époux ,
» quel défaut trouve-t-il en ma personne; je
» suis jeune , je suis belle, je ne suis pas stérile.»
Mais si vos femmes ne sont ni belles, ni jeunes,
et qu'elles soient méchantes et stériles, rappelez-
vous les Danaïdes; sur cinquante-deux il ne
s'en trouva qu'une qui ne voulut point seconder
la vengeance de Danaüs ; leurs tourments aux
enfers , où elles versent et remplissent sans cesse
des tonneaux percés, pourraient-ils vous dédom-
mager, lorsque vous ne seriez plus de ce monde.
( 37 )
CHAPITRE III.
Archicratès fait sentir à ses malades que
l'amour de la sagesse leur fera recouvrer le
bonheur et la raison.
Mes chers malades , depuis ma dernière visite
votre coeur est. rassuré sur le compte de vos
femmes; vous avez entendu le récit qu'a pu
vous faire mon secrétaire sur son mariage.
Voilà un homme vraiment malheureux ; mais
quant à vous , elles vous appartiennent encore;
aucun jugement par défaut n'a été rendu sur
votre séparation ; elles demandent de vos nou-
velles à tous les capitaines de vaisseau qui
arrivent au port où elles se trouvent , et elles
n'attendent qu'une occasion favorable et nos
ordres pour venir nous rejoindre.
Votre guérison serait complète , si, en chan-
geant du mal-être au bien-être , vous ne con-
serviez pas dans votre esprit le mépris que vous
avez toujours eu pour la mort.
C'est ce mépris de la mort qui vous a tous
conduits dans l'île des Indépendants. Nous avons
voulu en Europe fronder tous les préjugés ,
( 38 )
braver tous les dangers , et voilà ce qui est cause
qu'on s'est aperçu de notre indépendantisme.
Ce qu'il y a de remarquable , c'est que les
sages sont restés dans leurs foyers, et nous
sommes errants et vagabonds.
On dirait qu'il y a une vertu conservatrice
pour les sages, et je n'attribue la durée de leur
vie qu'à leur science particulière et à leur
bonne philosophie.
Les passions influent beaucoup sur la durée
de la vie.
La sagesse consiste à savoir les maîtriser.
L'éloquence dans l'administration d'un État est
la première vertu d'un législateur.
Les manuscrits trouvés à Herculanum nous
prouvent combien les premiers peuples mettaient
de l'importance dans cette influence pour arrêter
les passions, et prôner les vertus qui conduisent
à la sagesse.
La folie et la sagesse marchent à côté l'une de
l'autre ; il ne dépend que de nous de suivre le
sentier de la sagesse, et d'éviter celui de la folie.
Epictète, alors même qu'il ne prêchait que la
sagesse , donnait à ses disciples des préceptes
qui s'accommodaient avec la folie, comme ce
maître de flûte qui logeait ses élèves à côté de
(39)
mauvais flûteurs, pour mieux leur faire sentir
le mauvais effet des sons discordants.
Plusieurs d'entre vous ont craint de se donner
une réputation d'hommes sages, de peur de se
donner celle d'imbéciles ou d'insensés, et ils ont
préféré passer pour extravagants, ambitieux ,
conquérants.
Ecoutez Epictète : « La vie , dit-il , qui roule
» avec la fortune ressemble à l'eau d'un torrent;
» elle est toujours trouble , tumultueuse et pas-
» sagère.
» Au lieu que l'âme qui se nourrit de la vertu,
» ressemble à une source d'eau pure.
» Il ne dépend pas de toi d'être riche , mais
» il dépend de toi d'être heureux; le bonheur
» de la sagesse dure toujours. »
Epictète n'approuvait point la doctrine d'Epi-
cure. Avec cette doctrine, dit-il, la justice n'est
que faiblesse , la pudeur que folie ; il n'y a plus
ni père , ni fils, ni citoyen ; une ville gouvernée
selon les maximes d'Epicure, tout y sera bou-
leversé; point de mariages , point de magistrats,
point d'éducation ; la piété, la sainteté , la jus-
tice, la pudeur en seront bannies , on y verra
régner des principes que les femmes mêmes dé-
bauchées n'oseront soutenir.
« Apprends, dit-il , à ta femme , que tu ne la
(40)
» respecteras qu'autant qu'elle aura de sagesse ,
» de pudeur et de modestie. »
Sclave, en Phrygie , où il était né, et d'une
patience à toute épreuve, regardait les maux
comme envoyés des dieux, plus utiles , par con-
séquent, que l'état contraire.
« Il vaut mieux mourir de faim sans souci ,
» que riche avec du chagrin.
» Opposez au travail le courage , la conti-
» nence à une jeune beauté.
» Si le corbeau croasse, songez qu'il n'y a
» que d'heureux présages pour vous.
» Que cette idée qu'on a de vous, il est fou ,
» on le méprise, il n'est rien dans le monde ,
» ne vous inquiète pas ; allez toujours votre
» train , et amendez-vous.
» Evitez le serment autant que vous le
» pourrez. »
A l'aide de la doctrine de ce sage philosophe ,
encore quelques années, et nous verrons régner ,
à l'île des Indépendants , la décence et l'ordre ;
on y suivra les saines opinions ; toutes les vertus
y seront honorées, la justice y fleurira, la police
y sera bien réglée , vos femmes et vos enfants s'y
acclimateront. Ces enfants , on les élèvera , ils
s'y marieront, on servira Dieu. Le mari se con-
tentera de sa femme et ne convoitera pas celle
(41 )
de son voisin ; il sera content de son bien, et
ne désirera pas celui des autres. En un mot,
tous les devoirs y seront bien remplis et les
liaisons entretenues.
Si l'amour de la sagesse s'empare de vous et
que la crise de votre maladie s'opère, enfermez-
vous dans vos habitations , vous éviterez par là
ces secousses violentes et révolutionnaires , où
le fort écrase le faible, et l'injuste le juste.
Pour que la crise soit salutaire, choisissez un
roi parmi vous ; mais surtout qu'il soit sage ,
car c'est de la sagesse des rois que dépend ordi-
nairement celle de ses sujets.
CHAPITRE IV.
Archicratès fait part à Lorenzo de ses craintes
sur la crise qui va s'opérer chez ses malades.
Définition exacte des quatre tempéraments
de l'homme , et de l'influence du coeur sur
le cerveau.
Nous voilà, dit Archicratès à Lorenzo , dans
le moment de la crise , et je sens plus que jamais
la nécessité d'avoir recours à ce militaire qui ,
(40)
à la tête des autres braves, pourra m'aider à
ramener ce peuple fou à la raison.
Toutes les fois qu'un rassemblement d'hom-
mes a lieu, et que ces hommes se connaissent
assez pour se communiquer leurs pensées, il en
résulte toujours un choc quelconque.
Chez les peuples policés, ce choc est toujours
comprimé par la police ou la force armée , et
les lois punissent les premiers auteurs du trouble.
Mais, dans l'île des Indépendants, je suis maîtrisé
par la folie de mes malades.
Les femmes , le jeu et l'opinion , voilà la
source de toutes leurs querelles ; il faudrait leur
livrer bataille pour les arrêter lorsqu'ils sont en
rumeur, et que celte rumeur devient générale;
car au moindre bruit ils s'attroupent , et les
derniers venus prennent plus de part aux disputes
que ceux qui l'ont occasionnée : c'est l'esprit des
fous , en général, de se mêler des querelles des
autres, et il est bon de remarquer que dans une
émeute populaire, ce sont toujours les fous
curieux et oisifs qui paient pour les fous cou-
pables. La police arrête les premiers qu'elle
trouve, et le canon dissipe l'attroupement sans
autre direction que de pointer la masse des
fous. Tant pis pour les fous curieux, si le canon
les emporte.
( 43)
Cet état de crise est produit par une exalta-
tion du cerveau; semblable, à une machine élec-
trique, il communique ses étincelles au foyer d'in-
surrection, qui est au coeur, le sang bouillonne,
monte au cerveau et absorbe cette raison , qu'on
appelle vulgairement le sang-froid.
Toutes les fois qu'on se trouve dans le monde
et que l'on s'agite le corps , soit par l'exercice ,
soit en donnant un libre cours à ses passions, le
sang-froid se trouble et monte au degré de
chaleur ou les différentes passions le forcent à
monter. Mais les passions assouvies, le repentir,
non-seulement ramène le sang froid , mais ce
sang ce coagule et se glace , et les infirmités ou
la mort en sont les tristes résultats.
Si je compare ici l'homme qui éprouve ces
variations à un thermomètre vivant , sous le
rapport de son altération du froid au chaud , et
du chaud au froid, je dois aussi comparer ses
folies à un baromètre, et cette comparaison me
paraît d'autant plus judicieuse , que les vents
influent beaucoup sur l'économie animale , et
par conséquent sur les maladies et les passions.
Le soleil influe sur les cerveaux, et les rayons
de cet astre peuvent produire une exaltation de
ce viscère.
C'est donc dans le cerveau qu'est le véritable
( 44 )
thermomètre de notre folie, ou de notre sagesse.
Rodrigue à beau dire à son fils : « Rodrigue,
as-tu du coeur? »
C'est toujours le cervean qui répond :
« Tout autre que mon père , l'éprouverait
sur l'heure. »
Le coeur est bien le centre du courage de
Rodrigue; mais il faut que le coeur communique
avec le cerveau, pour qu'il puisse produire ces
effets merveilleux qui nous conduisent au faîte
de la gloire ou de la folie.
Le législateur Charondas sentait si bien cette
communication du coeur avec le cerveau, que
lorsque les soldats fuyaient à l'approche de
l'ennemi, il voulait par la honte rétablir l'é-
quilibre entre leur coeur et leur cerveau, et là
où les lois de la guerre punissaient de mort la
couardise, il ordonna que celui qui s'enfuirait
d'une bataille serait exposé sur la place publique
avec des habits de femme, pendant trois jours ,
disant qu'il valait mieux faire monter le sang au
visage que de l'ôter des veines.
Cette communication produite par la honte
ranimait leur courage, et ils allaient combattre
de gaîté de coeur.
En général, les peuples les plus belliqueux ne
sont devenus tels que par l'exaltation du cerveau.
(45)
et cette exaltation a été entretenue par une
grande activité. L'activité augmente la force
physique, et la force physique augmente la force
morale , qui donne le bon ou le mauvais cou-
rage. L'exaltation du cerveau fit de Romulus un
chef de brigands , et la même exaltation en fit le
roi de Rome. N'est-ce pas l'exaltation des cer-
veaux qui a fait cette terrible révolution , qui a
produit un incendie dans tous les esprits, in-
cendie qu'on n'a pu éteindre qu'après vingt-sept
ans en Europe , et qui gagne aujourd'hui l'u-
nivers.
Les tempéraments influent beaucoup sur l'exal-
tation du cerveau.
Les tempéraments bilieux sont ceux où cette
exaltation se fait le plus sentir ; elle est produite
par un levain qui se communique avec le sang
et qui constitue le tempérament bilieux : ce sont
les hommes les plus colériques , et s'il y a dans
les révolutions un homme qui s'empare du pou-
voir , ou qui obtienne le commandement des
armées, c'est toujours un homme de ce tem-
pérament , c'est celui qui a produit les plus
grands rois , les plus grands capitaines, et en
général les hommes qui se font remarquer par
quelque grande vertu, ou par quelque grand
crime ; car la nature de ce tempérament por-
(46)
tant toujours son exaltation à l'extrême , il est
susceptible de recevoir toutes les impressions
qui le placent au dessus des autres , car son am-
bition est toujours d'écraser , de dominer , de
régner et de protéger.
Le tempérament mélancolique a une exalta-
tion très-peu active; mais si elle se fait une fois,
c'est pour produire des chefs-d'oeuvre de l'art et
de l'imagination.
Le tempérament sanguin est si troublé par son
exaltation, qu'il se livre sans réflexion à toutes
ses passions, et ce trouble le rend inhabile à
gouverner les autres.
L'individu qui est riche de ce tempérament est
excellent pour exécuter les plus grandes entre-
prises ; ils sont les premiers à monter à l'assaut,
et à livrer bataille dans les académies; ils sont
les premiers à soutenir les disputes littéraires , et
par des saillies pleines d'esprit et des fleurs de
rhétorique, ils instruisent en amusant, et en-
traînent en persuadant; ils perfectionnent les
arts et ajoutent de nouvelles découvertes ; ils tra-
versent les mers, et par le commerce électrisent
une communication entre les deux mondes.
Quant au tempérament pituiteux, son ima-
gination produite par la grande mobilité de ses
fibres lui tient lieu d'exaltation du cerveau, je
(47 )
croirais même que cette exaltation chez l'indi-
vidu qui a ce tempérament est produite par la
pituite. Cette humeur, naturellement froide, et
qui ne tend qu'à s'échauffer pour se diviser,
heurte continuellement la circulation du sang ,
et de ce choc, il en résulte une imagination con-
tinuellement agitée ; comme on voit le flux et le
reflux chercher à briser des vagues, qui ne ser-
vent qu'à en produire de plus élevées jusqu'au
moment où elles se brisent sur la plage.
Ce qu'il y a de remarquable dans la constitution
de chaque individu , c'est que la nature a eu soin
d'établir une compensation nécessaire, afin que
chaque classe de tempérament puisse être utile ,
et varier le genre d'industrie ou de talent, ce qui
constitué l'harmonie, lorsque les passions sont
enchaînées par de bonnes lois.
Le pituiteux n'ayant pas la force , il a l'imagi-
nation et la finesse ; il est ordinairement l'obser-
vateur des passions des autres; c'est l'homme de
lettres , le jurisconsulte , le prélat : il n'a d'autre
ambition que de vivre sagement, et s'il s'expose
quelquefois , ce n'est que par l'imprudence de
son imagination.
Les médecins ont jusqu'à présent ravalé les
tempéraments pituiteux , et là-dessus ils se sont
(48)
servilement copiés les uns les autres; ils ont
craint sans doute qu'en changeant de doctrine ,
on se doute qu'ils avaient tous ce tempérament;
au lieu qu'en donnant tous les éloges aux tempé-
raments les plus riches en force physique, on
pouvait soupçonner que leur bonne foi était dou-
blement intéressée, et qu'ils étaient ou bilieux,
ou sanguins.
Du reste, l'éducation influe tellement sur les
tempéraments, qu'on ne doit rien préjuger sur
leur nature; et du pituiteux, je voudrais faire
par la gymnastique, l'homme le plus robuste,
comme par l'éducation, j'en ferais un savant :
ainsi en attaquant, divisant, subdivisant et culti-
vant , soit le moral, soit le physique , on peut
perfectionner ou changer le vicieux de chacun.
Voyez Socrate: il était, dit-il, de sa nature en-
clin à tous les vices ; sa physionomie l'annonçait
assez : hé bien ! Socrate, par l'éducation physi-
que et morale, fut le premier sage de l'univers.
Le tempérament des femmes est tout entier
dans la matrice et le cerveau, et le sang paraît
dominer chez toutes en général.
Quant aux physionomies , elles diffèrent seu-
lement du sérieux au gai et du pathétique au plai-
sant ; ce qui constitue la physiognomonie ou mi-
roir de l'âme.
(49)
Il y a des sages et des fous parmi les individus
qui sont de ces tempéraments.
Mais les cris de mes malades m'annoncent
que la crise s'opère ; j'ai appris qu'ils avaient dé-
pouillé tous les arbres à liége, qu'ils en avaient
cuirassé tout leur corps, et qu'avec ces bateaux
d'une invention nouvelle, ils voulaient subju-
guer diverses peuplades d'Amérique; j'ai
chargé Archibolivar de les arrêter dans leur fo-
lie , et de les mettre à la raison. Mais le voici
qui s'avance vers nous, avec les autres braves
sous son commandement.
CHAPITRE V.
Alexandre fait un rapport à Archicratès de la
bataille qu'il vient de livrer aux fous indé-
pendants.
LES découvertes que nous faisions tous les
jouris dans l'île, mon gouverneur, occupaient
beaucoup les esprits; il s'était élevé de vives dis-
cussions sur le partage des terres. On avait voulu
donner d'abord douze cents acres à chaque soldat
ou artisan, et jusqu'à dix mille acres à chaque in-
dividu capable de diriger et de faire les dépenses
que pourrait nécessiter l'exploitation, soit en
4
(5o)
se procurant des nègres esclaves, soit en intéres-
sant les autres colons qui étaient traités moins
avantageusement. Les mines d'or et d'argent
devaient être exploitées pour le compte de la co-
lonie, et j'avais proposé de nommer un direc-
teur général et cinq administrateurs. Les têtes
se sont échauffées, et le peuple fou s'est mis à
crier : Nous voulons la loi agraire, sans distinc-
tion de rang, et sans aucun privilége, à bas les
oligarchiques. Bientôt l'insurrection est devenue
générale ; les dames ont déserté le camp des ré-
publicains, et se sont réunies au nôtre. Nous
étions à peu près cinquante ; quelques esclaves
de l'île voisine s'étaient joints à eux. Toutes les
armes consistaient dans leurs instruments de la-
bourage, et des poignards qu'ils avaient appor-
tés du continent.
Minuit sonnant, nous les avons attaqués dans
leurs retranchements ; vous connaissez, mon
gouverneur , mes moyens d'attaque , et qui
m'ont toujours réussi. Deux pièces de canon ont
suffi pour mettre les fous à la raison.
Ce qui me surprend le plus c'est que les indé-
pendantomanes ont plus de prudence que les sa-
ges , car nous n'avons pas tué un seul homme ;
mais les blessés réclament vos soins, et s'accor-
dent tous pour demander un roi et une consti-