La Bataille de Navarin, ou le rénégat, par H. G. Moke

La Bataille de Navarin, ou le rénégat, par H. G. Moke

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192 pages

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Dufour (Paris). 1828. In-12, 194 p..
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Ajouté le 01 janvier 1828
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Langue Français
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LA BATAILLE
DE
NAVARIN.
IMPRIMERIE DE BRODARD, A. COULOMMIERS.
LA BATAILLE
ou
LE RENEGAT!
PAR H.-G. MORE,
Auteur du Gueux de mer.
\Q^>>PARIS,
DUFOUR ET C-, LIBRAIRES^
BUE DU PAOK, n» I,
1828.
PRÉFACE.
CET ouvrage est le fruit de l'enthousiasme
qu'a inspiré à tous les esprits la glorieuse
bataille de Navarin. J'y ai travaillé avec l'ar-
deur qu'un pareil sujet devait faire naître :
et les récits d'un jeune Grec, dont il ne
m'appartient pas de faire ici l'éloge, ont
rendu mon travail aussi facile qu'il m'était
agréable.
Le caractère du principal personnage ne
pouvait devenir intéressant, si des motifs
d'ambition ou d'avidité avaient seuls dirigé
sa conduite. J'ai donc été contraint de lui
donner des opinions politiques peu modé-
rées : mais il faut considérer que ce person-
nage n'est pas précisément le héros, et que
lui-même laisse quelquefois percer des re-
grets et des remords.
Ceux qui liront le récit que j'ai fait de la
bataille, remarqueront peut-être qu'il n'est
pas conforme au plan qui en a été lithogra-
V'iij PRÉFACE.
phié. Je m'en suis fié aux rapports officiels
et autres, que ce plan contredit, aussi bien
relativement au nombre qu'à la position des
vaisseaux.
N'attachant pas plus d'importance, au
moins sous le rapport littéraire, à ce roman,
qu'à celui qui l'a précédé, j'aurais voulu
garder l'anonyme : mais les réflexions que
l'on a faites à ce sujet dans certains jour-
naux, lors de la publication du Gueux de
Mer, m'en ont détourné. Quand les opi-
nions exprimées dans un livre, même futile,
se rattachent à de grandes questions, il est
presque du devoir de l'auteur d'avouer hau-
tement son ouvrage.
LA
BATAILLE DE NAVARIN ,
ou
LE RÉJVÉGAT.
CHAPITRE I.
LE messager d'Ibrahim, Chiutaï-Bey,
revenait d'Alexandrie au Caire : il avait
inspecté la flotte et les troupes qui al-
laient partir pour la Morée, et son front
était soucieux. Il ne voulut prendre ni
nourriture ni repos, et la poussière du
Voyage couvrait encore son caftan lors-
qu'il parut devant le Pacha.
Les yeux noirs du vieil Ali- se fixèrent
sur le Bey ; la tristesse qu'il lut sur sa
figure passa dans son coeur. Il fit un
geste : les esclaves s'éloignèrent, et il
demeura seul avec l'envoyé de son fils.
Le Pacha était étendu sur des cous-
i
(2)
sins de velours. Son tchimbouk s'était
échappé de sa main. Il souleva la tête
avec vivacité et son regard dit au Bey :
parle !
Chiutaï prosterna son front contre la
terre : la vie de l'esclave, dit-il , ap-
partient à son maître : comment donc
oserait-il mentir? Pacha, le coeur de ton
fils sera brisé, quand il verra quel se-
cours tu lui envoies.
Une ride profonde sillonna le front
cicatrisé d'Ali. Tu veux donc, reprit-il,
que je reste seul. Eh bien , il est dans
la nature que le père se dépouille vo-
lontiers pour ses enfants. Demande har-
diment ce qu'il faut à Ibrahim.
Chiutaï se prosterna de nouveau : la
générosité du lion égale sa force. Mais
quel homme oserait dicter des lois à son
souverain !
Je lui enverrai encore quatre mille
fantassins et mille artilleurs. Es-tu sa-
tisfait ?
Nous avons déjà beaucoup d'hommes
et la Morée est un pays stérile.
(3)
Riais que veux-tu donc ?
Trois cents cavaliers Nubiens gardent
ton palais , répondit le Bey , sans lever
les yeux sur son maître. Leurs chevaux
sont rapides et leurs glaives acérés : ils
inspireront plus de terreur à la Grèce
que mille artilleurs et quatre mille fan-
tassins.
Les trois cents cavaliers s'embarque-
ront : mon fils leur donnera un chef :
Hassan-Bey reste près de moi.
Un esclave doit se taire quand son
maître a parlé, dit Chiutaï.
Les sourcils du Pacha se froncèrent
et son regard fit trembler le Bey auda-
cieux. Un moment il parut demeurer
indécis : tu veux donc aussi avoir mon
Hassan, reprit il ensuite d'une voix grave
et sourde.
Le bras ne peut rien sans la tête, et
Hassan est la tête et le coeur de ses
soldats.
Ali réfléchit quelque temps à la de-
mande du messager : il y va de ta vie
dit-il enfin. Hassan a une âme inflexible :
(4)
il me refusera peut-être.... S'il me refuse
il ne mourra pas seul.
Chiutaï croisa les mains sur sa poitrine
et baissa la tête, en gage de sa résigna-
tion.
Le Pacha lui fit signe de sortir : au-
cune oreille ne devait entendre ce que
lui dirait le brave Hassan.
(5)
CHAPITRE II.
QUELQUES minutes après le départ de
Chiutaï, un guerrier fut introduit dans
le divan du Pacha. C'était un de ces
hommes dont l'aspect révèle une ame
forte et des passions brûlantes. Soumis
à un maître absolu, comme tous ceux
qui habitent la terre de l'esclavaee, il
pouvait obéir, mais non plier, et l'on
sentait en le voyant que jamais une vo-
lonté étrangère n'avait fait fléchir la vo-
lonté puissante qui animait ce front
hautain et ces sourcils d'ébène. Son tur-
ban, sa pelisse, son cimeterre recourbé,
semblaient annoncer un musulman. Ce-
pendant ses traits mâles et réguliers étaient
ceux d'un enfant de l'Europe; son teint,
quoique bruni par le soleil du désert,
n'avait pas la nuance olivâtre qui distin-
(6)
gue les Africains, et dans sa démarche
majestueuse, dans ses mouvements pleins
de noblesse, perçait je ne sais quelle ré-
gularité militaire qui n'appartient qu'aux
Occidentaux, et je ne sais quelle fierté
calme qui trahit sous tous les déguise-
ments et dans toutes les contrées où les
a dispersés la fortune, les fils d'une seule
nation et les soldats d'une seule armée.
Il s'inclina devant Ali et posa la main
sur son coeur. Approche, Hassan, dit le
Pacha, et place toi sur ces carreaux :
tes blessures te font-elles encore souffrir ?
Non répondit-il : non je ne souffre
plus... de mes blessures.
Tu as versé ton sang pour moi, brave
Hassan : les Wéchabites dans leurs dé-
serts, et les Nubiens dans leurs montagnes,
ont senti le tranchant de ton cimeterre :
aussi ai-je confiance en toi plus qu'en
tout le reste des Francs. Réponds-moi
donc avec sincérité. Pourquoi tes com-
patriotes montrent-ils tous tant de répu-
gnance à combattre les rebelles de la
Morée ?
(7)
En s'exprimant ainsi, le vieux Pacha
fixait sur le guerrier un regard scrutateur.
Ali, répondit froidement le Bey, je ne
puis satisfaire à ta question : la religion,
les souvenirs, la pitié, sont autant de
motifs qui peuvent agir différemment sur
chaque homme.
Mais toi, Hassan, pourquoi t'intéres-
serais-tu à ces Moréotes?
Parceque ce sont des rebelles,, répliqua
le guerrier.
Le Pacha tressaillit. Hassan dit-il, tu
ne voudrais donc pas combattre auprès
de mon fils?
Le Bey fit un geste négatif.
Et si je te l'ordonnais, poursuivit le
despote pâle de colère.
Je n'obéirais pas, répondit Hassan.
Toute l'émotion d'Ali disparut : il
redevint calme ; car sa vengeance était
assurée. Dieu te garde Hassan, dit-il.
Le guerrier se leva et fit quelques pas
pour sortir. Arrivé près du riche tapis
qui fermait l'entrée du Divan, il retourna
(3 )
la tête et ses regards rencontrèrent ceux
du tyran attachés sur lui avec une expres-
sion farouche. Il ne put se méprendre
sur le sort qui l'attendait, et si le vieil
Ali était accessible à la crainte, il dut
aussi trembler lui-même en ce moment :
car il n'y avait là ni gardes, ni esclaves,
pour retenir le bras de l'Européen.
Cependant Hassan n'essaia point de se
venger : la vie lui était indifférente, et
celui qui n'eût pas pardonné une offense,
pardonna aisément son arrêt de mort.
Il souleva le tapis pour sortir. Arrête,
dit le Pacha : ne crois pas que je sois
dupe de tes discours. Tu as peur de tes
compatriotes, Hassan : voilà pourquoi lu
m'as réfusé.
Pacha, répartit le Bey en souriant d'un
sourire amer, si je te prêtais mon bras
pour égorger ce peuple sans défense, les
portes de ma patrie se rouvriraient pour
moi, et le sang des Grecs justifierait le
renégat aux yeux des Chrétiens.
Tu te trompes, Hassan. L'Angleterre
et la France se sont liguées avec la Rus-
(9)
sie contre nous. Leurs flottes nous me-
nacent et mon fils est en danger.
La France, répéta d'une voix altérée
l'intrépide Bey, la France dégénérée aus-
si ! cela ne peut être.
Regarde, dit le Pacha : et il lui re-
mit des papiers qu'il avait tenus cachés
dans son sein.
A mesure que le guerrier lisait, un
frémissement convulsif agitait tous ses
membres. Honte et confusion sur leur
drapeau, s'écria-t-il enfin. Ce n'est pas
celui de la France ! Envoie moi main-
tenant en Morée. C'est moi qui t'en sup-
plie : c'est moi qui te vengerai.
La flotte part dans trois jours, répar-
tit le despote.
Trois jours ! que de temps perdu !
Le Pacha sourit. Tu as un harem,
dit-il. Puis prenant un air plus grave,
il continua : puise dans mon trésor si tu
le veux : que rien ne manque ni à toi
ni à tes cavaliers.
Rien ne leur manquera, réponditHas-
( io)
san, ni à moi, quand nous serons en
face de l'ennemi.
Il sortit après avoir prononcé ces mots.
Le Pacha voulut rester seul longtems
encore après son départ.
( II )
CHAPITRE III.
A peine Hassan-Bey fut-il de retour
dans l'édifice Moresque, qui lui servait
de palais, qu'il fit appeller pour la pre-
mière fois l'eunuque qui surveillait son
harem. A cet ordre, si longtems attendu
envain, l'esclave accourut près de son
maître. Sa figure basse et flétrie, expri-
mait en ce moment la joie de l'ambition
satisfaite et l'espérance de la cupidité. Il
se prosterna devant le Bey et attendit en
silence qu'il daignât lui adresser la parole.
Ogui, dit le guerrier, tu m'as acheté
des femmes.
Oui maître, répondit l'eunuque avec
un frémissement de plaisir.
Elles sont jeunes, jolies?
Adorables, seigneur. Les houris du
prophète ne peuvent les surpasser.
( 12 )
Tu as aussi fait en sorte de leur pro-
curer des parures ?
L'esclave s'était redressé peu à peu. Je
suis certain dit-il, en relevant lout-à-fait
la tête, que la Grandeur sera contente
de moi : depuis trois mois que tu es
de retour ici, j'attendais avec impatience
l'instant où tu daignerais t'informer de
mon ouvrage. Les femmes, les parures,
les esclaves, j'ose espérer que tout satis-
ferait les yeux les plus exigeants.
Hé bien, Ogul, tu n'auras sans doute
pas de peine à le défaire de tout cela....
....Si avant trois jours tout est vendu et
payé, tu es libre. Si non, tu mourras sous
le fouet.
A ces paroles inattendues, l'eunuque
demeura comme pétrifié. Il crut que son
maître était ruiné par quelque disgrâce
subite , ou qu'il méditait de retourner
dans sa patrie. Vendre tout, répéta-t-il
presque machinalement. Ah ! si ta Gran-
deur avait vu les deux Circassiennes....
et ces filles de l'isle de Scio.... et cette
Maïnotte !
( i3 )
LTne fille de Maïna ! s'écria le guerrier
avec émotion; où est-elle?
Seigneur, permets à ton esclave de
conduire les pas.
Non, dit le Bev. Amène-la moi.
Ici, seigneur ! ici, où d'autres yeux que
les tiens....
Obéis esclave !
Ogul tremblant et la tète baissée alla
chercher la malheureuse Grecque, en
gémissant tout bas de l'inconcev able réso-
lution de son maître, mais sans oser,
même dans sa pensée, se révolter contre
ses lois.
Il revint après une courte absence :
une femme voilée le suivait : il jeta
un coup-d'oeil plein d'inquiétude sur les
jalousies des fenêtres, et sur les tapis-
series de l'appartement, et se hâtant de
resortir, laissa son maître seul avec l'es-
clave qu'il lui avait amenée.
Hassan-Bey pensif et silencieux se pro-
menait à pas lents clans la salle. Il n'arrêta
point ses regards sur la jeune Grecque :
des souvenirs douloureux l'occupaient
3
( i4)
tout entier, el en proie à une agitation
cruelle, il ne songeait qu'à échapper aux
pensées qui pesaient sur son coeur. A
peine s'apperçut-il d'abord de la présence
de celle qu'il avait demandée. Lorsqu'il
s'arracha enfin à ses méditations, il la
vit assise sur un sopha, où elle s'était
placée sans attendre ses ordres. Son long
voile, et sa tunique flottante, la cachaient
entièrement : cependant on pouvait dis-
tinguer que son attitude n'était point celle
d'une esclav e, et la noblesse de son
maintien frappa les yeux du guerrier.
Il s'arrêta devant elle, et d'une v oix
qui n'était pas sans douceur : comment
me ferai-je comprendre de loi, lui dit-il
dans ce mélange d'Italien , de Grec et
d'Arabe, qui est en usage dans tous les
ports de l'Orient.
Tu peux me parler en français, Hassan-
Bey, répondit-elle : la langue du pays que
tu as abandonné, ne m'est pas étrangère.
Le Bey tressaillit : c'était la première
fois, depuis longtemps, que les sons delà
langue maternelle frappaient l'oreille du
( i5)
guerrier. Non qu'il ne se trouvât point
d'autres Français dans les villes et sous
les tentes du Pacha. Mais Hassan fuyait
leur présence, semblable à l'aigle qui
ne peut souffrir le voisinage d'un autre
aigle.
Le ton fier et dédaigneux de la jeune
Moréotte avait blessé son coeur : mais la
magie de son langage remplit de larmes
les yeux du Français exilé. Elles étaient
douces ces larmes, douces comme la
pensée de la patrie : mais des regrets,
qui ressemblaient à des remords, vinrent
bientôt les empoisonner.
Toutefois l'arne forte de Hassan sut
comprimer son émotion et déguiser sa
souffrance. Il reprit la contenance d'un
maître, et jetant sur la jeune Grecque
un regard impérieux. D'où es-tu , re-
prit-il ?
De Maïna, répondit-elle avec un ac-
cent fier et douloureux ; je suis une fille
de Lacédémone.
Il y a dans les débris de la Grèce des
souvenirs si grands qu'ils étonnent et sub-
( i6)
juguent toute notre orgueil et toute notre
hauteur. Lacédémone! répéta le guerrier,
et sans y songer le superbe Hassan baissa
les veux devant son esclave. On dit que
les descendants des Spartiates savent en-
core combattre, poursuivit-il, d'un air
mélancolique : qu'ils sont dignes de se
mesurer avec nous.
La jeune fille outragée de cette com-
paraison, rejeta son voile en arrière; car
le sentiment de l'honneur national, avait
effacé la timidité de la vierge et la crainte
de l'esclave. Sa figure noble et majes-
tueuse, quoique la douleur y eût laissé
des traces profondes, exprimait en ce
moment l'indignation d'une reine offen-
sée, et ses grands yeux noirs semblaient
lancer des éclairs. Hassan, dit-elle, les
Maïnottes sont des hommes libres, et tes
compagnons sont des esclaves.
Je ne m'attendais pas à ce langage dans
la bouche d'une captive, répartit le guer-
rier. Car l'impression puissante que faisait
sur lui l'aspect de la jeune Grecque, ne
suffisait pas pour dompter son orgueil.
( i7 )
Je suis prisonnière il est vrai, reprit-
elle. Mes mains ont été enchaînées : mon
corps a été vendu. Mais ma pensée, ma
volonté, mon coeur est resté libre. Et
toi Hassan , puisque tu n'a pas rougi
de reprocher à une femme la violence
dont elle est la victime, permets que je
te compare à moi. Tu as un maître
aussi, mais ce sont tes passions qui te
l'ont donné, et tu lui as vendu jusqu'à
ton arne. Décide donc lequel de nous
deux doit rougir de sa servitude !
Les narines de Hassan se gonflèrent,
son front se rida, et ses lèvres devinrent
tremblantes : ah si tu étais un homme,
s'écria-t-il en mettant la main sur son
cimeterre! si le plus brave de tes Grecs
osait proférer une seule des paroles que
je t'ai laissé dire impunément!
Elle lui jeta un regard plein de mé-
pris. Crois-tu donc, farouche Bey qu'un
de mes compatriotes voulût mesurer son
glaive avec le tien? non Hassan : la cara-
bine des guerriers de Maïna, ne manque
jamais son but et c'est la seule arme
( i8)
qu'un chrétien daignât employer contre
un renégat.
Plus d'une fois, en reportant ses regards
sur le passé, Hassan avait senti son coeur
se remplir d'amertume. Mais c'était un
secret, que son orgueil avait su dérober
au reste des hommes. Jamais encore un
autre oeil n'avait surpris sur son front
la rougeur de la honte, ni dans ses regards
la timidité du remords. 11 recula : toutes
les passions opposées agitaient à la fois
son ame, et se peignaient sur sa figure.
Immobile devant lui, aussi belle, mais
aussi pâle que ces déesses de marbre ,
sublimes monuments du génie de la
Grèce et de ce feu divin qui s'est éteinl
avec les tems héroïques, la jeune La-
cédémonienne le regardait en silence.
Elle le vil changer de couleur et de
contenance , et ne trembla point : Hassan-
Bey ne put lui inspirer que de la com-
passion.
Il se calma bientôt; honteux de s'être
montré si sensible aux reproches d'une
esclave, il vint s'asseoir à côté d'elle et
( i9)
s'efforçant de sourire : fille de Maïna,
dit-il , puique les balles de tes compa-
triotes sont si redoutables, je veux em-
bellir le peu de jours qui me restent,
avant que la Morée ne devienne mon
tombeau. Tu es belle , tu es fière, tu
parles une langue bien douce à mes
oreilles. Il me semble que les heures
d'altente s'écouleraient rapidement près
de toi.
Elle abaissa son voile sans répondre.
Ecoule-moi , reprit le guerrier : dans
trois jours je vais quitter le Caire. Trois
jours d'inaction me sembleraient des siè-
cles : je veux échapper aux souvenirs
et aux prévisions. Consacre-moi ces trois
journées, tu seras libre la quatrième.
Hassan, répartit la jeune fille, je suis
votre esclave : je dois vous obéir.
Elle n'ajouta pas un seul mot : mais
sa voix sourde , sa prononciation im-
parfaite, l'accent sévère et glacial de ses
paroles, parlaient assez haut, et le Bey
vit qu'il n'avait d'empire que sur le corps
d'une victime résignée. Des larmes eus-
(30)
sent pu le toucher : des prières eussent
pu le fléchir ; mais la fière Lacédémo-
nienne ne daignait point lui demander
une grâce. Elle pouvait être flétrie et
mourir; il lui était impossible d'implorer
un maître.
Femme hautaine! s'écria le guerrier
avec fureur, je le rendrai haine pour
haine, et mépris pour mépris. Et frap-
pant du pied avec force, il fit accourir
le vigilant eunuque, attentif au moindre
signal. Ogul, lui dit-il, emmène cette es-
clave et vends-la comme les autres. Le
prix de son corps servira peut être à
acheter la ruine de sa patrie.
Elle se leva en silence et suivit l'eu-
nuque - mais elle n'était pas encore
sortie que Hassan la rappela : il s'étonnait
d'avoir parlé si durement à un être
faible et sans appui. J'ai été trop sévère,
dit-il, j'aurais du mépriser tes paroles
outrageuses et épargner en toi le mal-
heur. Que puis-je faire pour réparer mon
injustice ?
Elle hésita un moment avant de ré-
(ai )
pondre : que feriez-vous pour une Fran-
çaise tombée dans l'esclavage, demanda-
t-elle enfin?
Je le comprends jeune fille; tu rever-
ras la Morée.
Elle chancela el tomba sans connais-
sance.
(22 )
CHAPITRE IV.
L'EUNUQUE av ait étendu ses faibles mains
pour recevoir la jeune fille, qui chan-
celait : un bras de fer le repoussa et le
jeta en arrière , et ce fut sur le sein
du guerrier qu'elle trouva un appui. Plus
rapide que la pensée, Hassan s'était élancé
pour la soutenir. Mais quand cette tête
belle encore, quoique décolorée, fut re-
tombée sur sa large poitrine : quand ses
bras nerveux soutinrent ce corps d'al-
bâtre , il fléchit et un de ses genoux
vint loucher la terre. -Attends, seigneur
Bey, je vais te débarasser de ce fardeau,
murmura humblement Ogul. - Fuis, misé-
rable, répondit son maître avec un geste
de fureur; et après que le vil esclave
se fut éloigné, lui-même il déposa dou-
(a3)
cément sur le sopha la jeune Grecque
évanouie.
H voulut lui donner quelques secours :
il essaya de détacher Pagraffe de sa cein-
ture. Mais sa main tremblait. Grand Dieu!
ti'écria-t-il, effrayé de son trouble ; et se
réfugiant à l'autre extrémité de la salle,
il s'efforça, mais envahi, de commander
à son émotion. Il sentait son coeur battre
el son sang bouillonner, et ses yeux
qu'il détournait inutilement, revenaient
sans cesse vers elle.
Elle l'ignorera du moins , se dil-il, en.
frémissant : elle ne le saura jamais ! et
il fit quelques pas pour sortir : mais il
n'eut pas la force de s'éloigner d'elle en
ce moment.
Cependant la jeune Maïnotte reprenait
peu à peu ses esprits : revenue à la vie,
elle pleura : ce n'était plus cette superbe
Lacedémonienne à qui le malheur n'avait
laissé que son orgueil : une lueur d'espé-
rance avait brillé à ses yeux, et elle était
redevenue une femme.
Hassan ne put se défendre d'un mouve-
( 24)
ment de jalousie, en voyant sur sa figure
l'expression d'un joie pure et profonde.
Peut-être, pensa-t-il, peut-être elle songe
à un amant, à un époux; et ses sourcils
épais se froncèrent.
Adieu, dit-il, prenant pour la seconde
fois la résolution de la quitter : ma parole
est sacrée ; lu reverras ta famille.
J'espère que Dieu me fera cette grâce
un jour, répondit la Grecque en levant
les yeux vers le ciel : tous mes proches
sont morts martyrs du patriotisme et de
la foi chrétienne.
Ainsi reprit le Bey, d'un air presque
menaçant, c'est le souvenir de quelque
jeune Palicare qui fait couler tes larmes?
Elle rougit ; mais ce fut d'une voix
ferme qu'elle répondit : non.
D'où vient donc que l'espoir de revoir
celte rive malheureuse, où tu te trouveras
seule,, parmi les tombeaux de tes parents
et les ruines de leurs cités, t'inspire une
satisfaction si vive?
Elle le regarda d'un air étonné : n'est-
(a5)
ce pas ma patrie, dit-elle : n'est-ce pas le
Péloponnèse?
Le guerrier songea à la France et pâlit.
11 salua de la main celle qu'il ne regar-
dait déjà plus comme son esclave : il lui
jetta un dernier regard : puis, réunissant
toutes ses forces, il s'éloigna.
Les trois jours suivants, la jeune
Maïnotle ne revit point le Bey : mais
Ogul la conduisit au Caire , et lorsque
les trois cents Nubiens furent embarqués,
au moment où la flotte leva l'ancre et
déploya ses voiles , un léger canot porta
la fille de Lacédémone sur un des na-
vires de guerre Egyptiens. C'était celui
que montait Hassan.
3
(a6)
CHAPITRE V.
C'ÉTAIT le 4 septembre. La flotte Egyp-
tienne sortait par un temps favorable
du vaste port d'Alexandrie. Une frégate
française, vendue au Pacha , précédait
les autres vaisseaux. Légère et majes-
tueuse , rapide et imposante, elle avait
dépassé le môle et ses grandes voiles
étendues, comme les aîles d'un oiseau
marin, s'enflaient avec grâce au souffle
du vent du midi. Les matelots Africains,
Asiatiques et Francs, couvraient l'avant
du navire : la poupe était réservée au
pilote et à deux hommes, dont l'aigrette
flottante, le riche turban et la pelisse
fourrée, annonçaient le rang supérieur.
L'un des deux assis sur des carreaux de
pourpre, et muni d'une longue pipe
orientale, regardait avec une impassible
(«7 )
gravité s'éloigner les rochers du rivage
et les minarets d'Alexandrie. L'attitude
de l'autre était la même : mais quelle
différence dans l'expression de sa phy-
sionomie ! pas une voile n'apparaissait
au loin sur la mer immense , que l'oeil
perçant de Hassan-Bey ne l'eut décou-
verte le premier, et que des espérances
terribles ne brillassent dans ses regards.
Chiutaï, s'écria-t-il tout d'un coup ,
avec un tressaillement subit, ils sont là!
Chiutaï-Bey tourna lentement la tête
du coté qu'indiquait la main tremblante
du guerrier. Il vil plusieurs navires Eu-
ropéens , et les regarda sans perdre une
seule bouffée de la vapeur qu'il savourait.
Ce sont des vaisseaux de guerre, reprit
Hassan , et l'ivresse du combat se peignit
sur tous ses traits.
Je le crois, répliqua tranquillement
l'Egyptien.
Us nous attaqueront, Chiutaï! — Cela
peut être, Hassan. —
Mais ne l'espères-tu pas? — Ce qui doit
arriver est écrit en haut, répondit le
(a8)
Mahométan, et il se remit à fumer sa
pipe.
Ce que Hassan-Bey avait prévu, ne se
réalisa point encore. La flotte Européenne
ne disputa point le passage à celle des
barbares, et le canon des vaisseaux ne
gronda que pour le salut d'amitié.
Après quelques heures de navigation,
Chiutaï sembla sortir de sa léthargie.
Hassan, dit-il, pourquoi n'as-tu point
enfermé dans ta cabine celte femme qui
te suit. — Le guerrier répondit d'un air
hautain : parce que mon nom doit suf-
fire pour la proléger, même à ton bord,
Chiutaï-Bey. — Tu es un homme étrange!
j'ai vu tes regards s'arrêter sur elle avec
autant d'ardeur que si elle ne t'appartenait
pas, et cependant tu souffres que les
autres la voient aussi.
Hassan ne répondit pas. Si tu le vou-
lais , poursuivit l'Egyptien, nous la fe-
rions danser devant nous.
Misérable, murmura le guerrier, et sa
main se porta sur son poignard.
Ordonne lui du moins de nous chanter
(*9)
Une chanson de son pays, reprit l'E-
gyptien avec son calme ordinaire. Tu
ne réponds pas, continua-t-il. Est-ce que
tu aurais encore le coeur faible d'un
Giaour ? Toi qui portes le turban et
le cimeterre, serais-tu l'esclave d'une
femme ?
Hassan frémit. Elle chantera, dit-il
d'une voix altérée, et sur un geste de
sa main , deux de ses noirs allèrent
chercher la jeune Grecque.
Elle parut sur le tillac, vêtue d'un
costume dont la simplicité noble avait
quelque chose d'antique. Ce n'étaient
point les habillements de son pays; elle
les avait perdus en devenant esclave :
mais ses mains industrieuses avaient su
donner une nouvelle forme aux vêtements
orientaux que lui avait imposés l'eunu-
que. Des bandelettes de pourpre fixaient
sa chaussure, et se croisaient au-dessus,
comme le cothurne des anciennes Spar-
tiates. Une tunique moins courte, mais
drapée avec autant de grâce que celle
de la Diane chasseresse, semblait grandir
(3o)
encore sa taille élancée, et le bandeau
de mousseline qui pressait son front,
n'avait ni l'excessive ampleur du turban
Turc , ni l'afféterie de nos coëffures
Européennes.
Hassan-Bey, dit-elle, en s'approchant,
que voulez-vous de moi ?
Le guerrier hésita un moment : il lui
en coûtait de donner un ordre humiliant
à celle dont il connaissait l'âme élevée.
Cependant le sourire ironique de Chiu-
taï, qui le regardait du coin de l'oeil,
lui rendit sa première fermeté. Cléone,
dit-il, les chants des Grecs sont fameux
dans tout l'Orient; failes nous entendre
ceux que vous préférez.
La belle Maïuotte tressaillit et une
nuance vermeille vint colorer ses joues :
mais ce fut le seul indice de l'indignation
qu'elle éprouvait : trop fière pour ne
pas cacher son dépit, elle demanda sa
lyre, sans répondre un seul mot, et
s'asseyant à demi sur le couronnement
de la poupe, elle préluda en faisant
retentir les cordes harmonieuses.
(3i)
Ses premiers accords furent doux et
mélancoliques : mais s'animant bientôt par
dégrés, elle fil. entendre des sons plus vîfs
et des accents plus passionnés. Un feu
céleste animait ses beaux yeux fixés du
côte, où n'apparaissaient encore que les
flots, mais où déjà son coeur lui mon-
trait sa patrie. Une espérance qui avait
quelque chose de sublime, et une inspi-
ration qui n'était pas celle d'une mortelle,
semblaient se réfléchir sur son front
d'ivoire, et un poète l'eût prise pour la
muse des chants héroïques, lorsque rele-
vant la tête et mariant aux sons de sa
lyre une voix dont la douceur n'était
pas dépourvue de force, elle commença
l'hymne des Hellènes :
Dejj/é 2ja'des ton Hellenin....
A ces accents, le Bey frémit et baissa
la tête : quelque tems il voulut étouffer
son émotion et retenir ses larmes : mais
la première strophe n'était pas encore
terminée, que trop agité pour en écouter
davantage, il s'élança d'un air irrité, et
imposa silence à la belle chanteuse.
(3a)
Hassan, dit Chiutaï-Bey , sans se trou-
bler, je croyais que tu ne connaissais pas
la langue Grecque.
Le guerrier le regarda fièrement. Non
dit-il, je ne comprends pas ces paroles :
mais cetair, Chiutaï ! c'est celui de l'hymne
Français !
Pendant le reste du voyage, il traita
la jeune Grecque comme son égale, et
la laissa maîtresse de tous ses moments.
Rarement, il lui adressait la parole : mais
ses yeux étaient continuellement fixés
sur elle, et les Nubiens s'étonnaient de
trouver Hassan-Bey moins impérieux et
moins sévère.
(33)
CHAPITRE VI.
APRÈS quelques jours de navigation ,
l'on approcha des cotes de la Morée.
Déjà la flotte avait dépassé Candie et
l'on découvrait au loin les isles de
l'Archipel, et l'une de celles qui, sou-
mises au protectorat de l'Angleterre,
n'ont pas cessé d'être Grecques. De-
puis ce moment, la jeune Maïnotte ne
quitta plus le lillac du vaisseau. Pen-
chée sur le rebord de la poupe, elle
contemplait en silence le ciel, la mer
et les astres de son pays, et quand les
montagnes bleuâtres du Péloponèse s'of-
frirent de loin à ses regards, comme
des nuages aux formes incertaines, aucun
bruit, aucun spectacle, aucune voix ne
put délourner ses yeux constamment fixés
sur le même point.
(34)
Bientôt l'on aperçut i'islc de Sphaclerie,
et la passe de Pv los. Les rivages de l'isle
et les rochers du continent étaient hérissés
de batteries. Le croissant Turc était ar-
boré sur la plus haute tour du vieux
château Vénitien, qui commande l'entrée
du port. Au-delà s'élev aient les mats nom-
breux de la flotte d'Ibrahim : et au som-
met de ces mats se déployaient çà et là
des couleurs Européennes, et un aigle,
jusqu'alors inconnu aux marins, qui
prenait son premier essor sous la pro-
tection des barbares el essaiait contre
la croix ses jeunes serres et son bec
inaguerri.
La flotte entra dans le port aux ac-
clamations de dix mille soldats Turcs,
Égyptiens, Albanais ou Arabes, dont les
tentes étaient dressées sur le rivage. Le
petit nombre de Grecs, que renfermait
la ville, et c'étaient des captifs, soupi-
rèrent en voyant les nouveaux ennemis
qui menaçaient leur patrie : mais ils ne
tremblèrent point : ils avaient mis leur
confiance en Dieu, et ils avaient d'avance
(35)
fait le sacrifice de leur vie à la sainte
cause pour laquelle ils avaient combattu.
Ibrahim était absent : ce fut un Euro-
péen qui fit débarquer les troupes, qui
leur assigna des campements, qui ins-
pecta les différents corps. Le seul Hassan-
Bey ne reçut point d'ordres de lui : il
alla dresser ses tentes et celles de ses
Nubiens loin des vaisseaux cl des bat-
teries. Il n'avait pas besoin de secours,
et ne reconnaissait pour son maître que
le fils du Pacha.
Le lendemain , Ibrahim arriva. Les
nouvelles troupes, rangées en bataille au
fond du port, exécutèrent devant lui leurs
évolutions. Des officiers occidentaux leur
avaient appris à mai cher en ordre, à se
ranger régulièrement, à exécuter sans
confusion un simulacre de combat. Le
Pacha sourit à ce spectacle; mais lorsque
parvenu à l'extrémité de la ligne, il vit
trois cents Nubiens, moulés sur des che-
vaux aussi noirs que leurs maîtres,
s'avancer avec la rapidité des Arabes et
la précision des Européens; se diviser et
(36)
se rejoindre ; charger leurs armes sans
rallenlir leur course ; faire feu et attein-
dre en galoppant le but lointain, que le
chasseur le plus adroit eut craint de
manquer : alors la joie du fier Ibrahim
ne connut plus de bornes. Il poussa son
coursier vers le chef de cette troupe
d'élite, et lui jeltant sa propre pelisse,
magnifiquement brodée. Demande moi
ce que tu voudras, s'écria-t-il ! tout ce
que je possède esl à toi.
Pacha, répondit le guerrier, je ne forme
qu'un désir ; c'est de combattre pour toi
le jour qu'un ennemi plus puissant que
les Grecs, viendra te disputer ta proie.
Mais si tu veux suivre mon conseil, en at-
tendant ce jour qui ne saurait être éloi-
gné , tu n'exposeras point mes cavaliers
dans ces montagnes inacessibles, où un
vieillard, un enfant trop faible pour
soutenir un fusil, peuvent, embusqués
parmi leurs précipices, donner impuné-
ment la mort à un brave. Ne prodigue
pas le sang de mes Nubiens, noble Ibra-
him : car s'ils frappent comme la fou-
(37)
dre; ils s'évanouissent rapidement com-
me elle.
Tu as raison, répondit le jeune chef.
Le Grand Empereur réservait sa garde
pour, les coups décisifs. Je veux imiter
le Grand Empereur. Tu peux rester à
Navarin jusqu'au moment du danger.
Au lieu de répondre, de remercier
le fils d'Ali, Hassan garda le silence, et
sa figure prit une expression dédaigneuse :
le sang des faibles, se disait-il tout bas,
a quelquefois aussi souillé les serres de
l'aigle; mais quel homme que cet Egyp-
tien , pour se comparer à Napoléon !
(38)
CHAPITRE VI.
TANDIS qu'Ibrahim passait ses troupes
en revue, quelques chrétiens se bazar-
dèrent à parcourir le camp vide de sol-
dats. C'étaient de malheureux Grecs, mu-
tilés par le fer ennemi ou épuisés par
les années. Pâles, mourants de faim, ils
n'imploraient point de secours : mais
l'aspect de leur misère était si horrible,
que les Mahométans en avaient eux-
mêmes pitié, et leur offraient quelquefois
un peu de nourriture.
Un de ces infortunés avait dirigé ses
pas vers les tentes des Nubiens, soit
qu'il eut éprouvé que ces hommes plus
sauvages, fussent aussi moins impitoya-
bles, soit qu'il ressentit moins de répu-
gnance à solliciter des barbares grossiers,
qu'à mendier l'assistance des Européens
avilis.
(39)
Il s'approcha de la lente du Bey : il
osa soulever la tapisserie qui en fermait
l'entrée : il vit une femme, et murmura :
du pain !
La fille de Maïna retourna la tête :
ses regards rencontrèrent ceux du men-
diant hâve et décharné : tous deux pous-
sèrent un cri : tous deux pâlirent : mais
elle de fureur ; lui de remords.
Esl-ce donc toi, perfide, s'écria-t-elle!
lu as trahi la Grèce, tes frères et ton
Dieu , et tu vis encore !
Je vis, balbutia le misérable en cour-
bant son front ridé et sa tète blanchie.
Je vis ; c'est ma punition.
O mon père! ô mes frères! ô mes con-
citoyens égorgés ! la main d'une Lacédé-
monienne est-elle si faible? Et la jeune
fille s'élança sur le poignard, que Hassan-
Bey avait laissé sous sa tente.
Frappe, dit le mendiant. Il vaut mieux
mourir ainsi, que de faim.
Et Je prix du sang, reprit-t-elle avec
transport : le prix du sang Grec, où est-
il donc?
(4o)
Regarde, répondit le malheureux, en
découvrant ses épaules couvertes de meur-
trissures. Voilà le prix que les Turcs
m'ont payé.
Dieu, est juste, dit la jeune fille : et
elle déposa le poignard.
Le vieillard chancelait : fille de Léon-
tas, dit-il, il y a quatre jours que je
n'ai rien mangé.
Et mon père, dit-elle : et tous ceux
qui sont lombes avec lui, victimes de la
trahison! eux aussi sont privés de nour-
riture.... Mais je suis chrétienne, repri-
t-elle d'une voix moins douloureuse. Tiens,
voilà tout ce qui m'appartient ici. Et réu-
nissant les mets qui avaient été préparés
pour elle, elle les posa à terre et re-
cula : car elle craignait le contact de
ce traître.
Le mendiant se jella avidement sur la
nourriture, mais non pour s'en rassasier : il
cacha dans son sein, comme un trésor, les
aliments qu'il venait de recevoir, et ra-
nimé par la joie : noble Cléone, dit-il, j'ai
perdu ta famille et tu sauves la mienne !
(4i )
Ta famille, répéta la jeune Grecque
d'un air de doute et d'incrédulité. Tu
as une famille loi, et tu nous a vendus !
Ma femme et mes quatre enfants étaient
entre les mains des Turcs, murmura le
pauvre. Ah ! il fallait plus que moi-même
pour me faire trahir mon pays. Mais que
n'aurai-je pas tenté pour sauver ma femme
el mes enfants! De tout l'or qu'on m'avait
promis, je ne voulais retenir que le prix
de notre passage aux isles Ioniennes. Le
reste eut adouci les maux que j'avais
causés. Mais insensé que j'étais, de croire
aux promesses des Turcs. Us ne m'ont
rien donné, et l'avide Autrichien , qui
avait juré de nous prendre à son bord,
refuse de nous sauver, parceque nous
n'avons pas d'argent.
Quel âge ont tes filles, demanda la
Maïnotte ?
11 y a six ans que nous vîmes naître
l'ainée, répondit le mendiant.
Et un peu d'or vous sauverait ?
L'excès de l'émotion empêcha le vieil-
lard de répondre.
(4* )
Reviens demain , reprit-elle.
Demain, hélas! l'Autrichien sera parti.
Recev ez donc ce sacrifice, ô mon Dieu,
s'écria la jeune Grecque ; et toi, qui es
sans doute parmi les anges, sois content
de moi ! - Et s'approchant du turban que
son maître avait déposé le matin, elle
détacha de l'aigrette quelques pierres d'un
grand prix, et les jelta au mendiant.
Le malheureux se mit à genoux. En-
core un don, généreuse Cléone, dit-il,
en prosternant son front contre terre.
Pardonne-moi, pardonne-moi !
Elle ne répondit pas.
Le Christ mourant fit grâce à ses bour-
reaux , reprit le vieillard.
C'était l'effort d'un Dieu, dit-elle. Mais
une fille n'a pas le droit de pardonner
à l'assassin de son père.
Le misérable s'éloigna confus.
(43)
CHAPITRE VII.
LORSQUE Hassan rentra sous son pa-
villon, une vive émotion altérait encore
les traits de la captive. Il le remarqua
et devint rêveur.... D'un geste il renvoya
ses esclaves, et demeuré seul avec la
jeune Grecque : hé bien, jeune fille, lui
dit-il, d'un air un peu sombre et avec
un regard qui trahissait le trouble de
son ame, tu songes sans doute à me
quitter ?
Je ne puis plus le faire à présent,
répondit-elle. — Regarde Hassan; je t'ai
dérobé. — Et elle lui montra son aigrette
dépouillée.
Le Bey parut surpris; quel besoin avais-
tu, demanda-t-il ? Pourquoi ne me pré-
venais-tu pas? — Mais il ne témoigna
aucun mécontentement : son coeur était
(44)
trop grand pour s'asservir aux caprices
de la vanité humaine, et attacher plus
de prix à une pierre qu'à une action.
Ne m'interroge pas, dit Cléone : j'ai
agi en chrétienne.... Peut-être en aveu-
gle.... Mais je croyais faire bien.
Sais-tu, reprit le guerrier, que j'avais
acheté cette aigrette au prix de mon
sang ?
Et moi je l'ai payée plus cher, Hassan,
puis qu'elle me coule ma liberté. Ce n'est
plus maintenant une violence étrangère,
c'est ma propre conduite qui t'a donné
des droits sur la fille de Maïna. Je les
respecterai. —
Les traits du guerrier s'adoucirent :
une joie subite se répandit dans son ame
et donna à ses yeux une expression
nouvelle. Non qu'il put se méprendre
sur les sentiments de la belle captive ,
ou donner à ses paroles un sens trop
étendu. Mais elle resterait près de lui!
ce bonheur lui suffisait.
Cléone, dit-il, en la faisant asseoir sur
le même sopha, mon coeur a été trop pro-
( 45)
fondement blessé pour ressentir et pour
inspirer désormais de l'amour. Mais j'ai
trouvé en vous une ame qui comprend la
mienne : je ne suis plus seul au milieu
de ce troupeau d'esclaves. Il me serait
douloureux de vous perdre.
.le resterai, Hassan, répondit la jeune
Grecque , d'un air doux et majestueux.
Je n'exigerais pas ce sacrifice, reprit
le Bey , s'il vous restait une famille,
une patrie. Mais où seriez vous plus en
sûreté qu'auprès de moi? Je ne demandé'
de vous qu'une seule faveur : ne me fuyez
pas. A ce prix tout ce que je possède
est à vous, et plus d'un Grec captif
pourra encore vous bénir.
Non, Hassan, répondit-elle avec fierté,
ne n'imposez pas trop de réconnaissance.
Je suis chrétienne et le turban couvre
votre front.
Hassan-Bey sourit : mais il y avait
dans ce sourire quelque chose d'amer et
de pénible. Garde ta croyance et tes illu-
sions , dit-il ; peut-être voudrais-je qu'il
y en eut encore pour moi.