La Corbeille de fleurs... par Mme la Ctesse de Bassanville,...

La Corbeille de fleurs... par Mme la Ctesse de Bassanville,...

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Français
358 pages

Description

A. Desesserts (Paris). 1847. In-8° , XXXII-324 p., fig..
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Publié le 01 janvier 1847
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LA
CORBEILLE DE FLEURS
DÉDIÉE AUX JEUNES FILLES
PAR
MmeLA COMTESSE DE BASANVILLE
.ÉLÈVE DE Mme CAMPAN
DIRECTRICE DU JOURNAL DES J EUNES FILLES
PARIS
CHEZ ALPHONSE DESESSERTS
ÉDITEUR DE LA .LIBRAIRIE A ILLUSTRATIONS POUR LA JEUNESSE
passage des Panor amas, 38, et galerie Feydeau, 12
LA
CORBEILLE DE FLEURS
IMPRIMERIE DE Mme Ve DONDEY-DUPRÉ,
rue Saint-Louis, 46, au Marais
Impr J Rigo Lebref C.
del et lifh
Les jeunes filles s'assirent sur le gazon pour faire un bouquet , et
bientôt l'intimité la plus douce fu établie entre elles.
LA
CORBEILLE DE FLEURS
DEDIEE AUX JEUNES FILLES
PAR
Mme LA COMTESSE DE BASANVILLE
ÉLÈVE DE Mme CAMPAIN
PARIS
CHEZ ALPHONSE DESESSERTS
ÉDITEUR DE LA LIBRAIRIE A ILLUSTRATIONS POUR LA JEUNESSE
passage des Panoramas, 38, et galerie Feydeau, 12.
A Mme CAROLINE JAUBERT
NÉE D'ALTON SHÉE
En acceptant l'hommage que je te fais de ma Corbeille de Fleurs, tu
donnes par ton nom du prix à mon modeste ouvrage. L'esprit, les grâces,
l'amabilité, les talents, ne son-t-ils pas les fleurs de la vie? A ces titres
plus qu'à tous autres, tu lui devais la protection dont je suis si reconnais-
sante.
COMTESSE DE BASANVILLE.
TABLE.
Dédicace V
La Fête des Fleurs IX
Les Roses de Mai 1
Le Bouquet de Bal 43
Les deux Marguerites . 91
L'OEillet blanc 167
La Couronne de Bluets.....: 211
Les Fleurs enchantées 265
Le Feuillage d'or. 289
Apologue.
LA FETE DES FLEURS.
I
LE VERGER D'HONNEUR
ar une pure et
suave matinée
du mois de mai
1495, deux vieil-
li
lards appuyés
sur le bras l'un
de l' autre, che-
minaient péni-
blement à tra-
vers les ruines
déjà anciennes
de Saint-Satur-
nin, un des fau-
bourgs de Toulouse. La route était montueuse et
X LA CORBEILLE DE FLEURS.
difficile ; à chaque instant des poutres noircies par
l'incendie, des blocs de pierres, des pans entiers de
murailles couchés sur le sol, embarrassaient le pas-
sage. Tout dans ce lieu sinistre présentait l'aspect de
la désolation. Les pariétaires mêmes, et les giroflées
sauvages qui secouaient au vent leurs grappes do-
rées , tapissaient, sans les égayer, ces sombres dé-
bris. Les fleurs n'ont ni éclat ni parfum quand elles
ont été arrosées par des larmes. Les deux vieillards
traversaient tout ce deuil dans un morne silence.
Ils parvinrent ainsi jusqu'à l'extrémité du bourg, et
s'engagèrent dans un sentier, bordé d'un côté par
une haie de troènes, et de l'autre par un mur délabré
dont la base disparaissait au milieu d'une forêt d'or-
ties et de broussailles. Ils longèrent ce mur pendant
quelques minutes, et arrivèrent enfin à une ouver-
ture de forme ogivale, devant laquelle gisaient, arra-
chées de leurs gonds, quelques planches vermoulues
et couvertes d'une mousse verdâtre.
— C'est ici, dit l'un des vieillards en indiquant
de sa main tremblante cette porte béante qui ouvrait,
accès au regard sur une lande inculte, parsemée çà
et là de touffes d'ajoncs et de bruyères.
A la vue de ce champ abandonné, le second vieil-
LA FETE DES FLEURS. XI
lard se laissa tomber sur un des blocs de pierre qui
jonchaient le sentier, et deux larmes coulèrent sur
ses joues vénérables.
— Eh quoi ! dit-il après un moment de silence,
est-ce donc là ce merveilleux jardin, ce Verger d'hon-
neur qui faisait de Toulouse l'ornement et la gloire
de l'Aquitaine? Où sont ces verdoyants bosquets, ces
bois sacrés de la poésie où siégeait le consistoire des
troubadours? Qu'est devenu cet olivier fleuri, dont
les rameaux descendaient en couronne sur le front
des lauréats de la gaie science"! Quel est le barbare qui
a arraché ces chèvrefeuilles, foulé aux pieds ces ro-
siers, brisé, dispersé ces moissons de violettes et de
jacinthes dont les parfums se mariaient si bien aux ac-
cords des violes et des té orbes ? Hélas ! est-ce dans
ce funèbre abandon qu'après trente ans d'absence je
devais retrouver l'Asile des fleurs, ce moderne Par-
nasse des Gaules? Qui m'eût dit, lorsque, tout fier
de mes triomphes, je partis la harpe au dos et le
bourdon à la main, qu'au retour de mon long pèle-
rinage mes yeux ne pourraient reconnaître le poéti-
que champ clos où j'avais conquis tant de gloire? Et.
vous, Bertrand de Roaix, vous, mon ami, qui avez
vieilli dans notre chère Toulouse, vous avez pu as-
XII LA CORBEILLE DE FLEURS.
sister sans mourir de douleur à cette honte publi-
que, à ce désastre national ?
— J'ai versé des larmes bien amères, répondit
Bertrand, et maintenant encore, le souvenir de cette
funeste journée remplit mon âme de tristesse. C'était
la veille de Pâques : il y a vingt ans de cela ; Jean
d'Armagnac, battu devant Lectoure et poursuivi par
les troupes du feu roi Louis onzième, vint demander
secours et asile à la bourgeoisie de Toulouse. C'était
cas de trahison, Odet, et nos capitouls, fidèles à la foi
jurée, firent lever les ponts-levis à l'approche du vas-
sal rebelle. Humilié de cet affront, Jean voulut tirer de
Toulouse une vengeance éclatante, et dans sa fureur
il livra à la dévastation le bourg de Saint-Saturnin,
dont nous avons traversé les ruines, et ce Verger
d'honneur si longtemps cultivé par les Muses.
— Et pourquoi, demanda Odet, vos capitouls
n'ont-ils pas relevé ces ruines et fait refleurir ce jar-
din?
— Ils ont voulu, s'écria Bertrand de Roaix, que
pendant vingt ans l'aspect de ces débris réveillât, le
souvenir de l'attentat, et que le nom de Jean V,
comme celui d'Érostrate, l'incendiaire d'Ephèse, fût
voué à l'exécration publique.
LA FÊTE DES FLEURS. XIII
— Et leur voeu a été exaucé ! reprit le vieux trou-
badour. Voilà donc pourquoi dans mes longues cour-
ses à travers la chrétienté j'ai si souvent entendu
retentir comme une malédiction le nom de ce prince
barbare. Ce sont nos poètes voyageurs, sans doute,'
qui ont ainsi répandu dans toute l'Europe sa funeste
renommée.
— Hélas ! hélas ! soupira Bertrand de Roaix, Tou-
louse a été bien triste et bien affligée pendant vingt
ans. Plus de chansons dans la cité de la poésie ! plus
de joie dans la cité des fêtes ! Dieu soit loué ! ce
deuil expire aujourd'hui. J'aurai pu encore avant de
mourir assister à la Fête des fleurs.
— Nous irons ensemble au Capitole, s'écria Odet,
puisque c'est dans ce glorieux palais que se tient au-
jourd'hui la cour d'Apollon. Sait-on les noms des
poursuivants du gai savoir qui se sont fait inscrire
sur le livre des Muses?
—Ils sont nombreux, répondit Bertrand de Roaix.
Il en est venu de Nîmes, de Narbonne, d'Agen, de
Barcelone et de Tortose. On parle même d'un Fran-
çais, natif de Paris, qui a composé plusieurs leys dans
la langue des troubadours.
— Noble pays d'Aquitaine ! s'écria Odet d'une voix
XIV LA CORBEILLE DE FLEURS.
émue, où s'arrêtera ton renom, si déjà les barbares
du Nord rendent hommage à ton génie et à ta
gloire !
Comme Odet achevait ces paroles, le son d'une
harpe vint frapper les oreilles des deux vieillards. Ils
se regardèrent avec étonnement, et écoutèrent dans
un religieux silence. C'était une musique douce et
mélancolique qui empruntait à la désolation de ces
lieux solitaires une tristesse plus grande encore.
Bientôt une voix jeune et suave s'unit aux accords
de l'instrument et soupira lentement cette plainte
harmonieuse :
Dans les guérets, la gentille alouette
Célèbre en paix le retour du printemps
Au fond des bois, la joyeuse fauvette
Fait éclater ses doux gazouillements.
Hélas ! et moi, plaintive , solitaire ,
Moi qui ne sais que pleurer et souffrir,
Je dois, au monde, au bonheur étrangère,
Chanter mes maux , ou me taire et mourir !
Lorsque le chant eut cessé, Odet prit Bertrand de
Roaix par la main, et entra avec lui dans l'enceinte
du Verger d'honneur. Ils aperçurent alors une jeune
LA FÊTE DES FLEURS. XV
fille, assise sur un tertre de gazon, à l'ombre d'un
chêne séculaire. Une tristesse inexprimable se reflé-
tait sur son doux et pâle visage. Son regard élevé
vers le ciel était voilé de larmes. Une de ses mains
appuyée sur son coeur, semblait en comprimer les
palpitations; l'autre retombait mollement le long de
sa harpe encore vibrante, comme si l'effort qu'elle
avait fait pour communiquer sa douleur au mélo-
dieux instrument eût épuisé ses forces et son cou-
rage.
Odet contempla longtemps en silence cette triste
et gracieuse créature. Il se retourna enfin vers son
ami et lui demanda d'une voix émue :
— Quelle est donc cette jeune fille, qui, comme le
rossignol, charme la solitude de ses plaintes et de ses
chants?
— Elle n'était point née quand vous avez quitté
ce pays, répondit Bertrand de Roaix ; mais le bruit
de ses triomphes a dû retentir jusqu'à vous. Elle se
nomme Clémence Isaure ; elle appartient par le sang
à l'antique race des comtes de Toulouse; par le gé-
nie elle est de la famille d'Apollon et des Muses. De-
puis Vidal de Castelnaudary, de glorieuse mémoire,
cette jeune fille est le plus grand poêle qu'ait enfanté
XVI LA CORBEILLE DE FLEURS.
cette noble terre d'Aquitaine. Du Tage'à la Loire,
dans les châteaux comme dans les chaumières, on
ne chante plus que les canzonelles de la gentille Sa-
pho de Toulouse.
— Clémence Isaure ! s'écria le vieux troubadour
en caressant la jeune fille d'un regard d'admiration
et de paternelle tendresse. Oui, je connais ce nom !
Que de fois, sur la terre étrangère, j'ai senti couler
mes larmes aux accents de cette muse éloquente,
répétés sur la harpe de quelque barde errant ! Que
de fois au bruit des applaudissements qui accueil-
laient partout ces admirables poèmes, je me suis rap-
pelé avec orgueil que moi aussi je devais le jour à
cette vieille cité des Tectosages, dont les enfants sa-
vent manier la lyre de Pindare comme l'épée de
Brennus ! Conduisez-moi près d'elle, mon ami ; peut-
être que touchée de nos prières, elle voudra bien
chanter encore.
— Nous l'entendrons ce soir, répondit Bertrand
de Roaix. C'est elle qui doit présider la Fête des
fleurs, où vous siégerez comme juge. Elle a com-
posé pour cette solennité une paslorelle, un chef-
d'oeuvre dont on dit des merveilles. Croyez-moi,
mon cher Odet, ne l'arrachons point, par d'indis-
LA FÊTE DES FLEURS. XVII
crets hommages, à sa douloureuse rêverie. Les
épànchements d'une grande amené veulent que Dieu
pour confident et la nature seule pour témoin.
— Quel est donc le malheur qui a pu frapper une
existence si radieuse et si pure? demanda Odet.
— Le jour même de sa naissance, répondit Ber-
trand de Roaix, Clémence Isaure avait été fiancée
au jeune Phoebusde Castelnau, son cousin. Les deux
enfants avaient grandi ensemble et s'aimaient de
cette affection profonde que les âmes vertueuses peu-
vent seules inspirer et ressentir. Il y a trois ans, leur
mariage allait être célébré, à la grande joie de toute
la ville, lorsque le bruit se répandit que le roi d'A-
ragon, Ferdinand le Catholique, jaloux d'effacer du
sol de l'Espagne le dernier vestige de la domination
des Maures, avait juré de mourir ou de s'emparer de
Grenade. A cette nouvelle, Phoebus résolut de pas-
ser les monts et de gagner ses éperons de chevalier
en combattant comme les anciens preux pour la
gloire de la religion. Aussi héroïque que, son fiancé,
Clémence, l'affermit dans son généreux dessein, et
broda elle-même son écharpe de bataille. Phoebus
partit Hélas ! l'Espagne ne l'a point rendu à la
France.
XVIII LA CORBEILLE DE FLEURS,
— Pauvre enfant! murmura le vieux troubadour,
dont les traits exprimaient la compassion la plus vive.
Vous avez raison, mon ami, il faut respecter le re-
cueillement de semblables douleurs. Heureuses en-
core les âmes affligées quand elles peuvent trouver
quelque adoucissement à leurs peines dans le com-
merce des Muses!
Et le bon vieillard, après avoir promené un long
et dernier regard sur les lieux désolés qu'il avait
voulu revoir avant de mourir, s'appuya sur le bras
de son compagnon, et tous deux reprirent en silence
le chemin de Toulouse.
II
L'EGLANTINE
Jamais le soleil d'Aquitaine n'avait prodigué avec
plus de largesse à Toulouse, sa ville aimée, les ger-
bes dorées de ses rayons. Les toits aigus de la vieille
pité, les tours massives de la citadelle, les flèches
élancées de Saint-Etienne et de Saint-Sernin, ruisse-
laient de lumières et croisaient leurs éclairs avec les
reflets éblouissants qui jaillissaient, comme des jets
de flammes, des flots moirés de la Garonne. Une
brise printanière, humide encore des baisers de la
mer de Toscane, et embaumée de tous les parfums
de la Provence, tempérait la chaleur du jour et se
XX LA CORBEILLE DE FLEURS.
couait dans l'air les enivrantes senteurs des oran-
gers et des lauriers-roses. On eût dit que la nature
voulait associer l' eclat de ses éternelles splendeurs au
luxe éphémère des pompes humaines. Toulouse, en
effet, s'était parée ce jour-là de toutes ses magnifi-
cences. On ne voyait dans les rues, sur les places pu-
bliques, que des groupes de jeunes garçons et de
jeunes filles vêtus de leurs habits de fête, et dansant
des sarabandes au- son des violes des ménestrels.
Une multitude de gondoles, pavoisées aux couleurs
de la ville, sillonnaient en tous sens le fleuve natio-
nal, et laissaient échapper, à travers le frêle tissu de
leurs courtines de soie, tantôt un harmonieux con-
cert de sérénades, tantôt un sonore cliquetis de ver-
res entre-choqués au bruit des quolibet set des éclats
de rire. Puis c'étaient les cavalcades des gentils-
hommes des environs qui se rendaient au Capitole, et
qui s'annonçaient de loin par les rappels de leurs cor-
nets d'ivoire ; c'étaient les lourds chariots des pay-
sans, tapissés de feuillages et de guirlandes, que ca-
hotaient par les rues de rustiques attelages, aiguil-
lonnés par le tintement des grelots et par les chants
cadencés de leurs conducteurs. Au-dessus de toutes
ces joyeuses rumeurs, dominaient les fanfares de la
LA FETE DES FLEURS. . XXI
milice urbaine, qui paradait dans les carrefours, et les
gammes étincelantes des cinq carillons de la Dau-
rade, miraculeuse sonnerie que les curieux venaient
entendre de Figuières et de Pampelune. Depuis bien
des années on n'avait vu tant de mouvement à Tou-
louse ; c'est qu'une solennité longtemps interrompue
par les discordes civiles allait être célébrée avec un
éclat renouvelé des anciens jours; c'est que la poé-
sie, cette seconde religion des vieilles provinces ro-
manes, évoquée par la voix d'une jeune fille, allait
sortir du tombeau où elle s'était réfugiée avec épou-
vante aux premiers cris de guerre des Bourguignons
et des Armagnacs.
La Fête des fleurs ! n'était-ce pas là une charmante
institution, bien digne d eclore sur cette généreuse
terre du Languedoc, aux rayons de cet ardent soleil qui
fécondait en même temps les moissons des campagnes
et l'imagination des troubadours? N était-ce pas une ra-
vissante idée que de confondre dans une seule ado-
ration le culte de la nature et celui de la poésie, et
de tresser dans une même guirlande des roses avec
des vers? Nobles poètes, aussi, qui insoucieux de la
richesse, ne demandaient, pour prix de leurs veilles,
que les applaudissements de leurs juges, et qui
XXII LA CORBEILLE DE FLEURS.
échangeaient avec orgueil leurs travaux contre un
peu de gloire, leurs poèmes contre une fleurette des
champs ! Oui, une violette, un souci, une églantine,
tels étaient les frêles trésors qu'au retour du prin-
temps venaient se disputer, à Toulouse, tous les mé-
nestrels de la France et de l'Espagne ; tels étaient les
modestes trophées dont l'espoir attirait de si nom-
breux combattants à ces jeux olympiques de la
Gaule!
Le concours devait avoir lieu au Capitule, dans la
Chambre des illustres. Cette majestueuse salle, toute
peuplée des statues des anciens comtes, des guer-
riers fameux et des grands magistrats de Toulouse,
avait été décorée des gracieux attributs de la fête qui
se préparait. Le marbre des murailles disparaissait
sous un verdoyant rideau de feuillage. Un lit de ro-
ses et de violettes recouvrait la nudité du plancher,
et une triple avenue de lauriers, de grenadiers et de
myrtes conduisait de la porte d'entrée à un vaste am-
phithéâtre, orné de guirlandes et de somptueuses
draperies. Autour de la salle couraient six rangées
de gradins tapissés, comme des bancs rustiques, de
gazons et de primevères, et interrompus de distance
en distance par des allées d'arbustes précieux. Avec
LA FÊTE DES FLEURS. XXIII
toutes ces statues, toute cette verdure et toutes ces
fleurs, la Chambre des illustres ressemblait à ces jar-
dins des villas romaines, où les maîtres du monde
se plaisaient à réunir les merveilles de la nature et
les merveilles des arts.
A un signal donné par la grosse cloche de la ca-
thédrale, la porte du vestibule s'ouvrit, et les douze
capitouls, précédés des hérauts de la ville, entrèrent
dans la salle. Derrière eux, au milieu d'un choeur de
jeunes filles, s'avançait la reine de la fête. Clémence
Isaure était radieuse de beauté et de jeunesse. La
tristesse qui le matin encore assombrissait son vi-
sage s'était dissipée, et ses traits, éclairés par un
gracieux sourire, n'exprimaient plus qu'une douce
et touchante mélancolie. Un long voile blanc, retenu
sur sa tête par un diadème de marguerites, l'enve-
loppait tout entière et flottait autour de sa taille élé-
gante, comme ces nuages diaphanes dont les peintres
encadrent la suave majesté de leurs Madones. Ve-
naient ensuite les juges du concours. C'étaient six
vieillards, tous anciens lauréats et célèbres par le
nombre et l'éclat de leurs triomphes. Leurs longues
barbes blanches, leurs toges bleues à larges plis flot-
tants, les palmes qu'ils tenaient à la main et les lyres
XXIV LA. CORBEILLE DE FLEURS.
d'argent brodées sur. leur poitrine, leur donnaient
l'aspect d'un collège de prêtres d'Apollon. Odet était
parmi eux. Courbé sous le poids de ses souvenirs
autant que sous celui des ans, le vieux troubadour
portait encore sur ses traits l'empreinte des émotions
qui avaient agité son âme pendant son pieux pèleri-
nage au Verger d'honneur. A quelques pas de ces vé-
nérables doyens de la gaie science, marchaient, sur
deux lignes parallèles, les poètes de toute nation, qui
devaient prendre part à la lutte. Ils étaient unifor-
mément vêtus d'une tunique de soie orange. Leur
front était ceint d'une couronne de verveine, et ils
portaient sur l'épaule gauche une petite harpe d'or,
soutenue par un baudrier écarlate. Ils précédaient
immédiatement les représentants de la noblesse tou-
lousaine, guerriers aussi lettrés que vaillants, qui,
dans cette journée consacrée aux Muses, ne rougis-
saient point de céder le pas aux poètes. Le cortège
était fermé par les syndics des corporations de- la
ville et par la foule des bourgeois notables que les
magistrats avaient conviés à la fête.
Lorsque tous ces personnages eurent occupé les
places qui leur étaient destinées, Clémence Isaure se
leva et chanta, en s'accompagnant sur la lyre, une
LA FETE DES FLEURS. .XXV
pastorelle imitée d'une des plus touchantes églogues
de Virgile. Elle retraça d'abord les malheurs de la.
patrie, les discordes civiles, les guerres sanglantes
qui avaient dépeuplé les villes, ravagé les campagnes
et forcé les poètes de s'exiler d'un pays où le tumulte
des armes étouffait la mélodie de leurs chants. Elle
célébra ensuite le retour de la paix et la renaissance
de la poésie et des arts. Puis,'montrant une branche
d'églantine qu'un héraut venait de déposer devant
elle sur un trépied d'albâtre, et nommant en même
temps les candidats "déjà célèbres qui allaient se dis-
puter cette récompense du génie, elle glorifia Tou-
louse, l'académie et le jardin de la France, Toulouse
qui pouvait se faire une couronne de ses poètes
comme de ses fleurs.
Lorsqu'elle eut fini de chanter, un murmure ap-
probateur s'éleva dans toute l'assemblée, puis éclata
presque aussitôt en une longue et bruyante acclama-
tion. Jamais la Sapho toulousaine,, comme ses con-
temporains l'appelaient déjà, n'avait été mieux ins-
pirée, jamais elle n'avait uni à de plus fortes ou de plus
suaves pensées d'aussi mélodieux accents. Odet sur-
tout, qui, depuis longtemps exilé de sa patrie, enten-
dait pour la première fois cette voix enchanteresse,
XXVI LA CORBEILLE DE FLEURS.
Odet ne pouvait réprimer les transports de son en-
thousiasme. Debout et les yeux fixés sur Clémence
Isaure, il lui prodiguait tous les noms qu'invente
pour un enfant chéri la tendresse ingénieuse d'un
père. Il eût voulu la presser sur'son coeur et reposer
un moment ses lèvres sur ce front qui lui paraissait
tout illuminé de gloire et de poésie.
Le silence s étant rétabli, le premier magistrat de
la cité déclara le concours ouvert, et jeta dans une
urne autant de bulletins qu'il s'était présenté de con-
currents ; puis il la présenta à Clémence Isaure, qui
tira un nom au hasard. Le poète désigné monta dans
. une chaire placée en face de l'estrade réservée aux
juges, et récita son poëme. Tous les candidats se suc-
cédèrent ainsi dans l'ordre indiqué par le sort.
Quand la liste fut épuisée, les juges se disposèrent à
se rendre dans une pièce voisine, où ils devaient se
concerter avant de prononcer leur arrêt. Comme ils
se levaient de leurs sièges, la grande.porte de la salle
s'ouvrit, et un nouveau concurrent parut sur le seuil.
C'était un jeune homme de haute taille, et dont la
tournure martiale semblait plutôt convenir à un che-
valier qu'à un troubadour. Sauf le costume, en effet,
et les attributs de la profession, rien chez cet étran-
LA FÊTE DES FLEURS. XXVII
ger n'accusait le poète. Sa barbe longue et épaisse
cachait le bas de son visage ; une profonde cicatrice
traçait sur son front un sillon livide, et ses traits
amaigris portaient l'empreinte de la souffrance et du
malheur. Il resta un moment immobile ; puis, au mi-
lieu du silence et de rétonnement de l'assemblée, il
traversa la salle d'un pas rapide, et s'adressant aux
capitouls:
— Messires, dit-il, j'arrive des terres barbares-
ques, où j'étais esclave des infidèles. De Marseille à
Toulouse, j'ai marché nuit et jour pour pouvoir dis-
puter le prix de la poésie. Si.les juges ne l'ont pas
encore décerné, je demande, comme c'est mon droit;
que vous vouliez bien les inviter à m'entendre.
Pendant que l'étranger parlait, Clémence Isaure,
les yeux ardemment fixés sur son visage, semblait
en proie à l'émotion la plus profonde. Evidemment
le son de sa voix, la configuration de ses traits lui
rappelaient de chers et cruels souvenirs. Elle parvint
cependant à dominer son trouble, et elle dit d'une
voix faible mais assurée :
— Comme reine de la fêle, c'est à moi qu'il ap-
partient de décider. Qui que vous soyez, je fais droit
à votre requête. Nous vous écoutons.
XXVIII LA CORBEILLE DE FLEURS.
L'étranger s'inclina profondément, ramena par ua
mouvement plein de grâce sa viole, sur sa poitrine, et
préluda par des accords pleins et sévères. Il com-
mença enfin, et dès les premiers vers l'assemblée
tout entière parut suspendue à ses lèvres. Le poème
qu'il chantait était une romance sur un rhythme par-
ticulier à l'Espagne. Le sujet lui-même était, un épi-
sode emprunté à la guerre des Maures. Un jeune
chevalier, brûlant de mériter par ses exploits la main
de sa fiancée, s'était présenté au roi d'Aragon et avait
imploré la faveur de monter le premier, à l'assaut de
Grenade. Sa bonne mine, l'ardeur qui brillait dans
ses regards, le motif qui le poussait à une entreprise
si périlleuse avaient charmé le roi, qui, malgré les
réclamations de ses compagnons d'armes, jaloux
aussi de se signaler dans cette guerre sainte, lui avait
accordé sa demande. La nuit suivante, le jeune
homme sort du camp royal à la tête de toute l'armée,
applique lui-même une échelle contre les remparts
de la citadelle, et s'élance à l'escalade. Déjà il avait
atteint le sommet de la muraille ; déjà quelques-uns
de ses soldats couvraient la plate-forme sans avoir
éveillé l'attention des sentinelles, distraites ou en-
dormies. Un accident faillit tout perdre. Une échelle
LA FÊTE DES FLEURS. XXIX
s'étant rompue, les cris que poussèrent quelques
soldats en roulant dans les fossés jetèrent l'a-
larme dans la place. Les Maures accourent ; un
combat terrible s'engage, et après des prodiges
de valeur, le jeune chevalier, entouré d'ennemis,
tombe, la tête fracassée d'un coup de hache. Quand
il revint à lui, il était couché au fond d'une galère
sarrasine qui faisait voile vers l'Afrique. Grâce à sa
témérité, les Maures avaient été chassés de Grenade;
mais ils entraînaient leur ennemi dans leur fuite,
comme le lion emporte, attaché à son flanc, le trait
qui l'a blessé.
Tandis que le poète chantait, Odet, surpris de
retrouver dans le sujet de sa romance le récit que
lui avait fait, quelques heures auparavant, son ami
Bertrand de Roaix, tourna involontairement les
yeux vers Clémence Isaure. Il la vit pâlir et s'affaisser
peu à peu sur elle-même comme si la vie allait l'aban-
« donner. Frappé de stupeur, n'osant croire aux pres-
sentiments qui troublaient son âme, il se leva quand
le chant eut cessé, et s'adressant au troubadour :
— Votre nom, mon fils ? lui dit-il d'une voix trem-
blante. Vous ne nous avez pas dit votre nom.
A cette question, Clémence Isaure se redressa
XXX LA CORBEILLE DE FLEURS.
comme une fleur un moment brisée par l'orage. Une
joie ineffable illuminait son gracieux visage, et ses
yeux rayonnaient de bonheur à travers le voile trans-
parent de ses larmes,
— Son nom! s'écria-t-elle. Ne le savez-vous
pas? Ah ! je l'ai reconnu, moi. C'est lui ! c'est Phoe-
bus, mon parent, mon fiancé! Phoebus, que je croyais
mort, et que j'ai tant pleuré !
Les acclamations de toute l'assemblée répondirent
à ce cri du coeur échappé à Clémence Isaure. La
ville entière avait pris part au deuil de la jeune fille ;
chacun aujourd'hui partageait sa joie et voulait con-
templer de plus près ce vaillant soldat et ce grand
poète, dont on admirait à la fois les exploits et les
chants.
Phoebus s'était approché de Clémence Isaure, et
a)rant plié le genou devant elle :
— Oui, je suis Phoebus, dit-il, Phoebus, qui depuis
trois ans n'a cessé d'implorer de la miséricorde di-
vine le bonheur de vous revoir avant de mourir.
Béni soit Dieu, Clémence, puisqu'il a bien voulu
m'accorder cette joie.
— Vous n'abandonnerez plus votre patrie, main-
tenant, dit Clémence, en adressant; au jeune homme
LA FÊTE DES FLEURS. XXXI
un regard où se peignaient en même temps l'espé-
rance et la crainte.
— Le caïd de Tétuan, dont les lois de la guerre
m'ont fait l'esclave, répondit Phoebus, m'a fait jurer
de lui rapporter moi-même le prix de ma rançon.
— La parole d'un chevalier est sacrée, reprit la
jeune fille avec fermeté. Allez donc, ami, et que Dieu
vous accorde un prompt et heureux retour.
Au même instant Odet, ayant réclamé d'un geste le
silence, prononça ces paroles d'une voix solennelle :
— L'avis des juges du concours est que le prix de
l'églantine a été mérité par Phoebus de Câstelnau.
Les applaudissements de toute l'assemblée confir-
mèrent la justice de cet arrêt. Clémence, alors, pre-
nant la fleur placée devant elle sur le trépied d'albâ-
tre, l'attacha d'une main tremblante à la harpe de
son fiancé.
Le soir même Phoebus reprenait la route de Mar-
seille.
On lit sur le tombeau de Clémence Isaure :
« Clémence Isaure, fille de Louis, de l'illustre fa-
XXXII LA CORBEILLE DE FLEURS.
» mille des Isaure, s'étant consacrée à la Vierge Ma-
» rie, est morte à Toulouse la deuxième année du
» règne du bon roi Louis XII, après avoir légué
» tous ses biens à sa patrie, à condition que les capi-
» touls continueraient de célébrer les jeux floraux,
» et viendraient chaque année jeter des roses sur sa
» tombe. ».
Phoebus de Castelnau n'était point-revenu de l'A-
frique.
LES ROSES DE MAL
C'était par une de ces
charmantes journées de
mai, alors qu'un beau ciel bleu réjouit l'âme et porte
le coeur à une douce rêverie, que les oiseaux gazouil-
lent leur gracieux ramage dans la feuillée, et que
tout enfin salue d'un sourire joyeux le retour du prin-
temps. Devant la porte d'une maisonnette de modeste
i
2 LA CORBEILLE DE FLEURS.
apparence comme richesse, mais flattant l'oeil du
plus charmant aspect, et l'odorat des plus suaves par-
fums par la variété de plantes grimpantes dont elle
se trouvait couverte, deux femmes étaient assises et
paraissaient livrées à la conversation la plus sérieuse ;
car l'une tenait entre ses doigts son fuseau resté oisif, et
l'autre, tant sa préoccupation était grande, ne s'aper-
cevait pas que la délicate broderie, qu'elle avaitaban-
donnée pour discourir plus à l'aise, venait de glisser
de ses genoux à terre.
La fileuse inactive était la vieille Catherjne, nour-
rice de la jeune fille, qu'elle écoutait avec tant d'in-
térêt, et gouvernante du bon curé, Jérôme Pariset,
desservant du joli village de Saint-Claude. Ce digne
homme, le père des malheureux, était adoré par ses
ouailles, et remplissait avec joie et dévouement les
austères devoirs qui lui étaient échus au fond de ces
pauvres campagnes. A plusieurs reprises, l'évêque,
qui savait apprécier le mérite du vertueux Jérôme
Pariset, lui avait fait offrir une cure plus importante ;
mais il avait toujours refusé, disant qu'il ne pourrait
jamais se séparer de ses paroissiens, qui lui sem-
blaient tous ses enfants, et suppliait monseigneur de
le laisser vivre et mourir dans son obscurité.
LES ROSES DE MAT. 3
La charmante parleuse cause des distractions de
la vieille Catherine, c'était Marguerite, belle, bonne
et pieuse jeune fille, âgée de seize ans à peine, l'ange
familier du champêtre presbytère, l'orgueil de son
oncle le bon curé, l'amour de tous les habitants du
village, agréable à Dieu, aidant son oncle à faire le
bien, en un mot, répandant la vie, le bonheur et la
joie autour d'elle. Le digne curé l'appelait Pâquerette,
parce qu'elle était née dans le moment de ces fleurs,
pour lesquelles elle avait une grande prédilection et
on l'avait surnommée, dans le village, les uns la petite
Fée, pour son adresse merveilleuse à faire tous les tra-
vaux de l'aiguille; les autres, la petite Madone, à cause
de sa ressemblance avec un tableau représentant la
sainte Vierge Marie, qui ornait le maître-autel de l'é-
glise de Saint-Claude. Et tous avaient raison, car le
dimanche à la messe, avec ses traits fins et réguliers,
ses grands yeux bleus modestement baissés, sa phy-
sionomie pure et chaste, on eût dit en effet une image
de la sainte Vierge. Puis, lorsqu'elle traversait le ha-
meau, les joues rouges et brillantes de santé, le re-
gard animé de joie, portant au bras son petit panier,
rempli des provisions qu'elle distribuait aux malades
ou aux infirmes, elle semblait une fée bienfaisante
4 LA CORBEILLE DE FLEURS.
venant consoler les affligés. Maintenant, si l'on veut
connaître la cause de l'inquiétude de Catherine et
de Marguerite, il faut suivre leur conversation.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! Catherine, comment al-
lons-nous faire pour fêter dignement la Saint-Bernar-
din, fête patronale de notre chère église? disait la
jeune fille. Mon pauvre oncle a été ruiné cet hiver par
la maladie et la mort de la mère Math urine. Il lui fallait
bien des médicaments à cette bonne chère femme !
Puis ses six pauvres petits enfants étaient, si miséra-
bles, que c'était une pitié. Aussi avons-nous dû les
nourrir, les vêtir pendant ces grands froids. Tout
l'argent de mon ouvrage y a passé avec celui de la
cure. Comment allons-nous donc faire pour parer
l'église, et pour acheter une belle aube et une soutane
neuve à mon oncle? Les siennes sont tellement cou-
vertes de reprises, qu'elles ressemblent aux toiles des
araignées, et ne sont pas plus solides. J'aurais tant
désiré qu'il fût bien beau pour célébrer dignement
la fête de notre saint patron !
— A la grâce de Dieu, ma fille? répondit la vieille
nourrice avec un doux sourire. Si M. le curé ne te.
semble pas beau comme cela, il le paraît aux yeux
du bon Dieu, je t'assure! Sois tranquille, Margue-
LES ROSES DE MAI. 5
rite, nous parerons- l'autel des plus belles fleurs que
nous pourrons trouver ; notre saint curé chantera
l'office de sa plus belle voix, et il faudra bien que saint
Bernardin soit content; d'ailleurs, nous le fêterons
mieux l'an prochain.
Comme Catherine achevait ces paroles, qui avaient
semblé relever le courage abattu de Marguerite, elles
virent venir à elles le digne Jérôme Pariset, pâle,
défait, tenant à la main une lettre dont l'enveloppe
portait un large cachet aux armes de l'évêché.
— Qu'y a-t-il, mon oncle, mon bon oncle, pour
que vous soyez ainsi bouleversé?
— Rien, ma fille, en vérité ; rien, je t'assure, qui
puisse me faire de la peine, répondit le vénérable ec-
clésiastique. Bien au contraire, je suis heureux, puis-
que cette lettre m'annonce la visite de notre évêque
pour le jour de la fête de la paroisse ; et il ne con-
vient pas que la présence de monseigneur soit ici un
sujet de trouble et de désolation, bien au contraire.
A cette nouvelle inattendue, les deux femmes se
regardèrent, plus pâles et plus consternées que ne l'é-
tait l'honnête curé.
—Bonté divine !. s'écria Catherine, recevoir mon-
seigneur, et pas une bouteille de vin dans le cellier ,
6 LA CORBEILLE DE FLEURS.
pas une volaille dans la basse-cour, pas une pièce
d'argent dans notre bourse ! Mon doux Jésus, qu'al-
lons-nous devenir?
Marguerite, qui était restée sur sa chaise, muette
et pensive, bondit tout à coup comme une jolie che-
vrette sur les vertes pelouses.
— La sainte Vierge nous prendra en pitié, vous
verrez, mon oncle, tu verras, Catherine, s'écria
t-elle. Hier, en revenant de la ville, j'ai passé de-
vant le château d'Aulnay, j'ai vu des fenêtres ou-
vertes, et une petite gardeuse de moutons m'a dit que
Mme la comtesse était de retour. Je partirai demain
matin sur Manette, notre bonne ânesse, j'irai présen-
ter ma bourse de quêteuse à la noble dame, et j'au-
rai bien du malheur s'il n'y tombe pas quelques
pièces blanches.
— Oh ! ne va pas à Aulnay, Marguerite ; n'y va
pas, s'exclama la vieille Catherine en faisant le signe
de la croix.
— Pourquoi veux-tu m'empêcher d'aller chez la
comtesse ? Elle est bien bonne, pourtant, m'a-
t-on dit.
— Et on a eu raison, ma petite Pâquerette;
mais avant d'arriver jusqu'à elle, il faut parler à
LES ROSES DE MAI. 7
son intendant, et c'est le plus cruel et le plus méchant
des hommes!
— Voyons, Catherine, ne me fais donc pas peur, et
laisse-moi essayer de nous sortir d'embarras. D'ail-
leurs, que veux-tu qu'il m'arrive? Le pire n'est-ce
pas d'être renvoyée les mains vides et la bourse lé-
gère? Eh bien! au moins j'aurai fait mon devoir.
Ainsi, tu peux être tranquille, je ne serai pas man-
gée ; car le vieil intendant n'est certainement ni un
ogre ni la Barbe-Bleue.
— Pour ne pas être Barbe-Bléue, il n'en est pas
moins terrible !
— Ah ça, tu vas me persuader que cet intendant
mange les jeunes filles? Pense donc, Catherine, à la
Saint-Bernardin, à la visite de monseigneur, à l'aube
déchirée de mon oncle ; et laisse-moi suivre mon bon
pressentiment!
— Bah ! bah ! s'écria la vieille nourrice, je ferai
de belles crêpes de blé noir, que tu serviras toi-
même, avec un bon verre de cidre, et du beurre
frais, et monseigneur ne se montrera pas plus exi-
geant que le bon saint Bernardin.
— Allons, dit enfin Marguerite en se disposant à
suivre son oncle, qui venait de rentrer dans le près-
8 LA CORBEILLE DE FLEURS.
bytère, je ne veux pas qu'il soit dit qu'un sentiment
personnel m'ait fait reculer dans une démarche qui
peut sauver l'honneur du village, et demain j'irai à
Aulnay. Tu le verras, ma Catherine, Dieu sourira à
mes efforts,, et nous serons tous heureux et contents.
Le lendemain, au point du jour, Marguerite se para
de ses plus beaux habits; elle natta ses blonds che-
veux, les couvrit d'un frais chapeau de paille, dont
elle, ne se servait que dans les grandes occasions, puis
après avoir sellé et bridé Manette, elle se mit
en selle, vive et légère comme un oiseau, et dispa-
rut au détour du chemin, non sans avoir retourné
plusieurs fois la tête pour envoyer un baiser à sa
vieille nourrice, qui, debout sur le seuil de la porte,
ressemblait à la statue de la résignation et du déses-
poir.
Il faisait une matinée magnifique; Marguerite chan-
tait des hymnes pieuses ou de gais refrains pour
éloigner de sa pensée les tristes idées que lui avait
données Catherine sur sa visite au château. Manette
allongeait le pas, tout en broutant quelquefois le long
des haies. Cependant, à mesure que la petite Madone
approchait de l'aristocratique demeure, elle sentait
faiblir son courage, d'autant que beaucoup de gens
LES ROSES DE MAI. 9
qu'elle avait consultés sur sa route lui avaient assuré
que la comtesse n'était pas de retour de Paris, et
qu'elle ne rencontrerait à Aulnay que le méchant in-
tendant ; elle éprouvait donc un vague sentiment de
terreur; mais trop avancée pour reculer, d'autant
qu'elle voyait déjà le château se dérouler devant elle,
elle se recommanda à son bon ange, et donna un coup
de houssine à sa monture, qui ne s'arrêta plus que
devant la grille.
Une petite porte était entr'ouverte ; Marguerite se
glissa dans le parc; tout s'y ressentait de l'absence des
maîtres : les ronces obstruaient les allées disparues
sous de grandes herbes ; l'eau verdâtre et croupie
remplissait les bassins jadis si brillants et si limpides ;
aussi, ce fut l'âme glacée qu'elle hâta son pas et
arriva toute essoufflée devant un corps de logis où pen-
dait une chaîne de fer correspondant à une cloche.
La pauvre enfant sonna en tremblant et tressaillit
d'épouvante à la vibration de l'airain dans cette so-
litude. Tout à coup la porte s'ouvrit, et un petit vieil-
lard chauve, à l'oeil brillant du chat sauvage, sortit
comme un ours de son antre et parut devant elle.
— Qu'est-ce que vous voulez, petite drôlesse? dit
le méchant homme d'une voix sèche et dure ; pour-
10 LA CORBEILLE DE FLEURS.
quoi venez-vous ainsi déranger les gens? Passez vite
votre chemin, ou je lâche mes chiens après vous et
je vous fais mettre en pièces.
— Hélas ! mon cher monsieur, excusez-moi,
répondit la petite Madone, pâle et tremblante ;
je suis la nièce du bon curé de Saint-Claude, et
je viens quêter pour les pauvres et la visite de mon-
seigneur.
— Vous faites là un joli métier, la belle ! Ah ! vous
êtes une mendiante ! eh bien ! déguerpissez tôt, ma
mignonne, ou je vous arrange à ma façon, que je ne
pense pas que vous trouverez bonne !
A ces mots, l'abominable homme rentra dans le
pavillon qu'il occupait auprès du château, et ferma
violemment, la porte au nez de Marguerite, qui de-
meura pâle, interdite, le coeur gros à l'étouffer et le
front tout couvert du rouge de la honte. Au bout de
quelques instants, elle revint à elle et s'enfuit préci-
pitamment de cette demeure inhospitalière ; mais une
fois hors de la grille, elle n'eut pas la force d'aller
plus loin, et tomba au pied d'une baie en éclatant en
sanglots; elle pleurait son insulte, la pauvre petite,
mais elle pleurait aussi son dernier espoir envolé,
car elle pensait à la pénurie du presbytère, et com-
LES ROSES DE MAI. 11
ment pourrait-on faire pour bien recevoir le digne
évêque qui venait les visiter.
Marguerite était ainsi depuis plus d'une heure livrée
à ses tourments et à son désespoir, lorsqu'elle fut
tirée de ses tristes rêveries par de frais éclats de rire
qu'elle entendit auprès d'elle ; elle se leva toute émue,
et vit derrière la charmille deux jeunes et belles filles
qui la regardaient avec surprise.
— Vous pleurez, lui demanda avec intérêt celle
qui était le plus près d'elle, qu'avez-vous donc? Vos
yeux sont baignés de larmes ; dites-moi quelle est la
cause d'un aussi grand chagrin?
— Hélas ! mes belles demoiselles, répondi t la pauvre
affligée en redoublant ses sanglots et essuyant ses yeux
avec le coin de son tablier, c'est dans une semaine
la fête de notre patron le bon saint Bernardin, et
monseigneur nous annonce sa visite pour ce jour-là !
— Eh bien! mais c'est, il nous semble, un grand
honneur, dirent les deux jeunes filles en éclatant de
rire, et nous ne voyons pas ce qui peut vous désoler
ainsi.
--- C'est que vous ne savez pas, mes belles demoi-
selles, que je suis la nièce du curé de Saint-Claude,
qui ne pense qu'à Dieu et aux pauvres, aussi dans
12 LA CORBEILLE DE FLEURS.
tout le village personne n'est plus pauvre que lui,
et que nous ne savons pas comment recevoir notre
saint évêque.
— Mais en cherchant bien, il me semble que l'on
pourrait trouver, reprit une des deux demoiselles.
Si vous vous adressiez au château ?
— J'en viens, mademoiselle, et je n'y ai trouvé
qu'un méchant homme qui m'a appelée mendiante et
qui m'a menacée de lâcher ses chiens après moi.
— Ah I M. Dubois se permet de maltraiter ainsi
les gens qui viennent à Aulnay ! il s'en' repentira,
je vous assure ! Venez avec moi, mon enfant. En disant
ces paroles, la noble jeune fille prit avec bonté la
main de Marguerite, qui se laissait faire toute con-
fuse, lorsque l'autre jeune fille s'écria :
— Oh ! ne rentrons pas encore, Clémentine ; vois
comme mon bouquet est petit, et tu sais que je me
fais une fête d'orner la chambre de notre mère des
roses de mai, qu'elle aime tant.
— Mais cette pauvre enfant souffre, Herminie ;
nous reviendrons quand nous lui aurons fait rendre
justice et que nous l'aurons aidée à recevoir la visite
qui la rend si malheureuse.
Merci, mademoiselle, merci ! s'écria Marguerite,
LES ROSES DE MAI. 13
dont les yeux brillèrent tout à coup sous les larmes;
l'espérance seule de votre protection me console, et
si vous voulez me le permettre, avant de vous suivre
au château, j'aiderai votre charmante soeur à cueillir
les fleurs qui sont destinées à être offertes à Mme la
comtesse?
En achevant ces paroles, sur un signe d'Herminie,
la nièce du curé entrait résolument dans les haies,
sans en redouter les ronces, et au bout de quelques
instants elle revint chargée de grosses touffes de roses
de mai, moins fraîches et moins charmantes que sa
jolie figure. Les jeunes filles s'assirent sur le gazon
pour les arranger en bouquet, et promptement l'inti-
mité la plus douce fut établie entre elles. Marguerite
apprit que la comtesse de Saulny ne devait arriver
que le soir même, ces demoiselles l'ayant précédée
de quelques jours avec leur gouvernante ; puis, à son
tour, elle conta toute sa modeste histoire.
— Mon Dieu, que vous avez donc de noms ! s'écria
la joyeuse Herminie : Marguerite, Pâquerette, la
Madone, la petite Fée ! Eh bien, moi aussi, je veux
ajouter à votre vocabulaire, et je vous appellerai
Rosette, puisque c'est grâce aux roses de mai que
notre connaissance s'est faite ; sans cela nous aurions
14 LA CORBEILLE DE FLEURS.
été enfermées dans notre vieux château, et le mé-
chant père Dubois nous aurait privées de vous voir,
ce dont nous serions certainement fâchées, car vous
m'avez l'air d'être bien bonne et bien gentille. Tout
en devisant ainsi, l'heure s'écoulait, Clémentine le fil
apercevoir ; alors, chargées de leurs magnifiques bou-
quets , les trois jeunes filles reprirent le chemin du
château. Malgré ses protectrices,'Marguerite tres-
saillit en franchissant la grille, et ce fut le coeur
joyeux qu'elle doubla le pas lorsqu'elle s'aperçut
qu'il ne fallait pas passer devant le repaire de son
ennemi. Herminie, après avoir présenté sa nouvelle
connaissance à la gouvernante, qui lui fit un aimable
accueil, l'obligea à entrer dans la salle à manger, où
elle lui avait fait servir une collation. Clémentine vint
bientôt les y rejoindre; et offrant une bourse à la
pieuse fille :
— Voilà, lui dit-elle, toutes nos économies ; elles
suffiront, je l'espère, à faire une aube pour votre
oncle et un bon dîner pour monseigneur.
La pauvre enfant, toute attendrie, ne sachant
comment exprimer sa joie, prit les mains de ses deux
nouvelles amies et les couvrit de ses baisers et de
ses larmes ; mais ces larmes, cette joie étaient de
Page XV
Imp.Decan et Lebref.
Louis Lasalle del et Lith
Ils aperçurent alors une jeune fille,assise sur un tertre
de gazon,à l'ombre d'un chêne séculaire.
LES ROSES DE MAI. 1S
reconnaissance et de bonheur. Les deux soeurs recon-
duisirent la jolie quêteuse jusqu'à l'endroit où elle
avait attaché Manette, et en se séparant il fut convenu
que; le lendemain elles viendraient à Saint-Claude
pour présenter leur respect au curé, et pour emmener
l'heureuse Marguerite à la ville voisine, afin de choisir
avec elle tout ce qui était nécessaire pour le grand
jour de la Saint-Bernardin.
Manette, qui avait brouté tout à son aise et qui était
parfaitement reposée, reprit avec joie le chemin .du.
presbytère; malgré cet empressement, la journée
était fort avancée quand elle y arriva. Marguerite
trouva son oncle et la vieille Catherine tous deux de-
vant la porte et mourant d'inquiétude.
— Eh bien ! s'écrièrent-ils en même temps.
— Eh bien ! répondit Marguerite en partant d'un
frais éclat de rire, j'ai vu l'ogre. Il ne m'a pas
mangée, et voilà ce que m'ont donné de bons anges.
Et elle faisait sauter dans le creux de sa main cinq
belles pièces d'or qui brillaient aux derniers reflets
du soleil comme les ajoncs en fleurs dans les- bruyè-
res. Puis elle conta toutes les mésaventures et lès
joies qui avaient si fort accidenté la journée. Cathe-
rine la pressa tendrement dans ses bras; Jérôme Pa-
16 LA CORBEILLE DE FLEURS.
riset appela sur sa tête les bénédictions du ciel ; puis
après un frugal souper et la prière faite en commun,
chacun, l'âme tranquille, s'en alla gagner sa cham-
bre, espérant y passer une bonne nuit. Mais le ciel
en avait ordonné autrement.
Vers minuit, des coups violents et précipités se fi-
rent entendre à là porte du presbytère. Le bon curé,
pensant que c'étaient des secours de son saint minis-
tère que l'on venait implorer, fut promptement hors
de son lit ; et ouvrant sa fenêtre :
— Qu'y a-t-il, mes enfants? s ecria-t-il en voyant
deux ou trois garçons du village.
— Il y a le feu, monsieur le curé, à la ferme à
Lucas, et je venons vous demander de nous laisser
sonner les cloches pour appeler les villages voisins.
— Sonnez, mes amis. Tenez, voici la clef, et en
disant ces paroles il leur jetait un paquet par la fe-
nêtre. Pour moi,je vais à la ferme !
— Et moi aussi, mon oncle, dit une petite voix
derrière lui. C'était Marguerite, qui, réveillée par le
bruit, avait entendu le malheur du fermier, et pen-
sait que là-où il y avait des larmes et des peines, là
elle pourrait apporter des consolations et rendre d'u-
tiles services.
LES ROSES DE MAI. 17
Le digne curé et sa nièce furent bientôt habillés,
et tous deux prirent rapidement le chemin de la
ferme.
Le spectacle qui s'offrit à leurs yeux était terrible.
Les bâtiments livrés aux flammes couvraient le ciel
d'une teinte rouge et lugubre. Les meubles brisés
jonchaient çà et là le sol; car, espérant en sauver
quelques débris, on les jetait par les fenêtres. La fer-
mière, demi-nue, avec ses enfants dans ses bras, était
assise, glacée de terreur et de désespoir, sur un ter-
tre voisin, et ne pouvait détourner ses regards
de ces terribles flammes qui la réduisaient, elle et sa
famille, à la plus affreuse misère. Le fermier, les gar-
çons, les voisins, travaillaient avec acharnement à se
rendre maîtres de l'incendie. Le curé, malgré son
grand âge et les représentations de tous, s'arma d'une
pioche et monta à une longue échelle afin de dé-
truire un bout de toit d'où sortaient des gerbes de
feu. La petite Madone était déjà auprès de la fermière
et voulait l'entraîner au presbytère avec ses enfants;
mais peine inutile, la malheureuse, presque folle de
douleur, se cramponnait au sol desséché et semblait
repaître ses regards du spectacle de son malheur !
Plusieurs heures s'écoulèrent d'abord sans espoir.
2
18 LA CORBEILLE DE FLEURS.
Les fermiers voisins étaient cependant accourus en
entendant le signal de détresse, Enfin, à force de
travail on parvint à sauver quelques débris des bâti-
ments et presque tout le bétail.
—- Remercions Dieu, mes enfants, qui a daigné bé-
nir nos efforts, s'écria Jérôme Pariset. Et le vénéra-
ble curé, les cheveux brûlés, la soutane toute en
lambeaux, les mains couvertes de plaies, se précipita
à genoux dans les cendres encore fumantes. Son
pieux exemple fut suivi par tous, et une hymne
pieuse, une hymne sacrée s'éleva vers le Créateur.
— Du courage, Lucas, dit-il au fermier, tu travail-
leras pour réparer tes pertes, et tu seras encore
heureux.
- C'est ben aisé à dire, monsieur le curé, répon-
dit le fermier en secouant la tête. Mais nous n'avons
pas d'argent pour faire réparer nos bâtiments. Nous
n'avons plus de ménage, d'outils, de lits pour nous
coucher, moi, ma femme et nos pauvres enfants,
plus de vêtements, plus de chemises. Comment pour-
rons-nous travailler et être heureux? Nous n'avons,
au contraire, qu'à demander l'aumône ou à mourir
de misère et de faim.
— Tiens, voilà de quoi réparer tes bâtiments et