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La Crise, par H. Bosselet

De
205 pages
Garnier frères (Paris). 1852. In-18, XIX-190 p..
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LA CRISE.
Paris. — Imprimerie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56,
LA CRISE
PAR
H. BOSSELET.
Notre époque est celle du mérite. Il faut
laisser les fils des paysans monter, par des
talents et des services, au premier rang.
(NAPOLÉON.)
Tous les bons citoyens doivent déposer
leurs ressentiments personnels, faire taire
leurs passions particulières et tout sacri-
fier à l'intérêt commun. Nous ne devons
avoir qu'un cri : Alliance de la bourgeoi-
sie et du peuple.
(JÉRÔME PÉTION.)
PARIS,
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES,
PALAIS-ROYAL, 215.
1852.
A
MONSIEUR NAPOLÉON BONAPARTE,
ANCIEN REPRESENTANT DU PEUPLE.
MONSIEUR ET CHER CONCITOYEN,
Veuillez me permettre de vous offrir l'hommage de
cet opuscule. Il renferme quelques méditations sur la
crise de notre époque et sur le développement des im-
mortels principes de 1789.
Vous y verrez avec plaisir la glorification de ces prin-
cipes , car vous êtes convaincu qu'ils sont le nouveau
centre autour duquel doit graviter, en s'élargissant, le
monde moderne, et que s'en écarter par un effort vio-
lent, c'est tomber dans l'anarchie ou dans le despotisme,
ces deux sources de calamités publiques.
H. BOSSELET.
TABLE.
Pages
PRÉFACE IX
LIVRE 1er — DES CAUSES ACCESSOIRES DE LA CRISE.
CHAP. Ier Quelles sont les causes de la crise? 3
CHAP. II. Que notre éducation politique est vicieuse 5
CHAP. III. Que l'éducation exclusivement littéraire a créé 10
chez nous de graves abus politiques
CHAP. IV. Que la profession politique n'existe pas chez nous. 15
CHAP. V. Quel est un homme politique, et comment la pro-
fession politique pourrait exister 20
CHAP. VI. Que l'esprit et le caractère français ne sont pas
en équilibre 27
CHAP. VII. Que les vices des constitutions ne sont qu'une
des causes incidentes des crises 33
CHAP. VIII. Qu'on ne fonde pas une république avec une
constitution 35
CHAP. IX. Des pouvoirs publics 39
LIVRE II. — DES CAUSES ORGANIQUES DE LA CRISE.
CHAP. X. Les moeurs et les lois 45
CHAP. XI. Comment il faut aider les moeurs à se former 48
CHAP. XII. De l'organisme du peuple français 53
CHAP. XIII. État de la bourgeoisie et du peuple 57
CHAP. XIV. Suite de l'état de la bourgeoisie et du peuple.. 61
CHAP. XV. Du principe des nouvelles moeurs 67
CHAP. XVI. Des moeurs de la famille 73
CHAP. XVII. Des tribunaux de famille 78
VIII TABLE.
Pages.
CHAP. XVIII. De nos institutions civiles 82
CHAP. XIX. De l'influence des moeurs nouvelles sur le droit
de propriété 86
CHAP. XX. Des successions et des testaments 93
CHAP. XXI. Des moeurs de la société 98
CHAP. XXII. De l'organisation des professions sociales 104
CHAP. XXIII. Des classes ouvrières 110
CHAP. XXIV. Suite des classes ouvrières 118
CHAP. XXV. Des professions industrielles et de celles de pro-
priétaires 125
CHAP. XXVI. Des professions libérales et gouvernementales. 133
CHAP. XXVII. Des moeurs publiques 140
CHAP. XXVIII. De l'opinion publique 148
CHAP. XXIX. Qu'est-ce que la révolution et qu'est-ce que la
république ? 153
CHAP. XXX. De nos institutions politiques. 158
CHAP. XXXI. Suite de nos institutions, politiques 165
CHAP. XXXII. De l'influence des monnaies sur les moeurs. 17 1
CHAP. XXXIII. De l'influence des lettres et des beaux-arts sur
les moeurs 179
CHAP. XXXIV. De l'influence des idées religieuses sur les
moeurs 185
PRÉFACE.
Il y a des événements faits pour tromper
aisément des hommes qui n'ont pas une
expérience consommée : ces événements
se présentent sous plusieurs faces si res-
semblantes à la véritable, qu'elles rendent
l'erreur très-naturelle et très-facile.
(MACHIAVEL, Traité de la République.)
J'expliquerai d'abord, tel que je le conçois, le
titre de cet opuscule.
J'entends par ce titre, La Crise, la phase de la
révolution que nous traversons actuellement.
Cette crise se compose d'une suite d'événements
majeurs, tels que le 24 février qui en est la pre-
mière date, les journées de juin, la crise de 1852,
le 2 décembre.
Le but de cet ouvrage est d'observer les causes
X PRÉFACE.
morales qui ont engendré ces grands événements
et non les événements eux-mêmes, dont je dirai
de suite un mot. Je crois que ceux-ci ne s'expli-
quent bien que par l'explication de leurs causes :
car tout est simple et naturel, dès qu'on remonte
aux causes ; tout est bizarre et obscur, dès qu'on
les perd de vue.
Nous sommes arrivés au 24 février par une
pente insensible, sur laquelle glissait depuis huit
ans la bourgeoisie mal conseillée et mal gouver-
née. Comme cette date, si inattendue de tous, est
la source d'une situation nouvelle, d'où décou-
leront les événements de notre siècle, il me semble
nécessaire d'en expliquer la venue en remontant
aux causes.
Chacun sait que depuis 1789 nous sommes en
révolution. Or ce mot Révolution, employé cha-
que jour, exprime un duel social, une lutte d'élé-
ments inorganisés. Ces éléments se désignent
généralement sous le double titre de Bourgeoisie
et de Peuple. D'où il suit que la Révolution aura
sa fin naturelle dans l'organisation de ces deux
parties de notre nouvelle société.
PRÉFACE. XI
La restauration, le gouvernement de Juillet
ont organisé la bourgeoisie.
Si maintenant celle-ci avait mieux compris le
sens intime de la Révolution, si, sous le règne de
Louis-Philippe, de savantes institutions avaient
été jetées comme un pont entre elle et les classes
ouvrières, le 24 février, n'ayant pas eu de raison
d'être, n'aurait pas éclaté. Il s'en serait suivi que
les réformes s'accomplissaient tranquillement ; et
nous arrivions pas à pas, progressivement, à
l'achèvement de l'oeuvre de la Révolution.
L'aveuglement des chefs de la bourgeoisie, sous
le règne dernier, n'a pas permis malheureusement
qu'il en fût ainsi, et a substitué l'emploi des
moyens extrêmes à celui des moyens pacifiques.
Le 24 février, les moins clairvoyants compri-
rent que le peuple entrait en scène pour donner
la réplique à la bourgeoisie. Mais ni le peuple,
ni la bourgeoisie n'avaient été préparés à un pa-
reil dialogue. Or, ces deux personnages parlaient
un langage différent.
La tâche du gouvernement provisoire était,
à mon avis, si difficile, qu'il n'est pas étonnant
XII PRÉFACE,
qu'il y ait échoué; et s'il y avait réussi, il évitait
à la France les orages que prépare à toute nation
l'inimitié de deux classes.
Le peuple, abandonné à lui-même, se livra
bientôt à tous les rêves de sa jeûne imagination.
Un funeste esprit d'égalité extrême se développa
dans son cerveau. La bourgeoisie, de son côté,
frappée de stupeur, s'effraya maladroitement de
ces rêves et se tint à l'écart, tandis qu'un funeste
esprit d'autorité extrême germait dans ses nou-
velles conceptions politiques.
Telle fut la cause naturelle des terribles jour-
nées de juin.
La bourgeoisie avait gagné la revanche de fé-
vrier. Du général Cavaignac elle alla à Louis-
Napoléon, et de l'Assemblée constituante à l'As-
semblée législative, qui arbora le drapeau de la
royauté. Les grands événements de février et de
juin ne lui avaient rien appris, car elle caressait
toujours son rêve d'une royauté.
C'est alors que se dessina la crise de 1852, qui
absorba pendant plusieurs mois l'attention géné-
rale. La bourgeoisie, qui n'est forte qu'alliée au
PRÉFACE. XIII
peuple, comme celui-ci n'est fort qu'allié à celle-
là, avait une magnifique occasion de relever l'état
de nos affaires publiques, en se groupant avec
lui autour de la constitution de 1848. Toujours
aveuglée par son égoïsme, elle s'écarta au con-
traire du peuple encore une fois, donna l'exemple
du mépris de la constitution, et applaudit à cette
loi du 31 mai qui allait devenir la cause de sa
défaite. Je n'ignore pas que le peuple n'ait aussi
maintes fois montré son dédain de la constitu-
tion ; et je crois assez connaître les hommes et
les mobiles qui les font agir pour attribuer
à l'intérêt de parti le respect soudain dont il
entoura, dès le 13 juin, la loi fondamentale.
Mais l'opinion de tout honnête homme sera cer-
tainement que les plus coupables en ces occa-
sions sont ceux à qui le rang , la fortune, l'édu-
cation imposent le devoir de donner l'exemple
aux autres.
Cependant une force nouvelle surgissait : l'ar-
mée. C'était l'armée qui avait sauvé la bour-
geoisie aux journées de juin. Le président la
caressait ; et comme chacun s'efforçait de l'atti-
XIV PRÉFACE.
rer à soi, il était évident qu'elle allait jouer un
grand rôle.
La crise, vue de près par des regards exercés,
était un fantôme ; car, lorsque dans un État on
voit s'élever peu à peu et grandir les germes
d'une maladie, lorsqu'on prévoit de loin l'heure
de la crise, la violence de l'attaque, la durée du
mal, il n'y a pas de danger, ou du moins le dan-
ger est minime.
Les crises violentes sont toujours soudaines.
Les crises prévues perdent en violence le temps
qu'elles passent à se faire attendre.
La nature des choses humaines le veut ainsi.
L'homme temporise avec le mal qu'il prévoit;
il ne va pas à lui, il le laisse venir. Le mal en
s'étendant s'affaiblit. C'est alors un grand signe
de sagesse de ne pas chercher à l'extirper de
suite, d'en observer avec soin les phases diverses,
d'en suivre les modifications, de ne l'attaquer
que quand il n'a plus la force de résister.
Il arriva en effet que la journée imprévue du
2 décembren où l'armée joua le principal rôle,
fut la véritable crise qui se dégagea de la situa-
PRÉFACE. XV
tion, et que la crise prévue de tous n'eut pas de
dénoûment.
Cette journée a mis en relief une grande vérité
de notre temps: c'est que le salut de l'Etat est
dans l'alliance de la bourgeoisie et du peuple.
Lorsque ces deux membres sont séparés, il y a
anarchie, ou dictature.
Quelle que soit la tournure que prendront les
événements, il est certain que la crise actuelle
aura pour caractéristique l'organisation du
peuple, d'où sortira l'achèvement de la révolu-
tion, qui est le temps de gestation de la Répu-
blique.
Il est certain aussi que d'autant la bourgeoisie
se rapprochera du peuple dans les circonstances
qui se préparent, d'autant la crise perdra de son
intensité.
Ce qui me tourmente, je l'avoue, quand je ré-
fléchis aux affaires de notre patrie, c'est moins la
gravité des événements qui se sont accomplis de-
puis quatre ans sous nos yeux et de ceux qui se
préparent, que cette absence totale de moeurs pu-
bliques, qui nous rend presque indifférents de
XVI PRÉFACE,
uns aux autres, étrangers au sein de la même fa-
mille, ennemis au sein de la même armée.
Ce qui me tourmente, c'est de voir cet enva-
hissement du moi, cet amour de notre personna-
lité, qui est le tombeau des choses véritablement
grandes, des résolutions généreuses, des actes
glorieux.
Ce qui me tourmente, c'est de voir les plus
nobles principes du gouvernement républicain
parodiés par l'esprit de parti, cet ulcère du temps
où nous vivons; la liberté que chacun réclame
pour soi seul étouffant la liberté de tous, et créant
la licence dans l'État ; l'égalité confondant les
inégalités de la nature avec celles des sociétés,
et empoisonnant les sources mêmes de la vie ;
la hiérarchie naturelle de la vertu et de la ca-
pacité déconsidérée, comme s'il y avait quelques
rapports entre elle et la hiérarchie de convention
de la naissance ou de la fortune, et l'autorité
de la loi méconnue, comme si la moindre as-
similation était possible entre elle et l'autorité
d'un homme !
Je me propose donc d'observer avec le plus de
PRÉFACE. XVII
soin que je pourrai les causes de tous ces événe-
ments, de mettre en relief les principales, de
chercher la guérison dans la nature même du
mal, et de contempler avec calme et sang-froid,
sans aucune passion, les choses de mon
temps.
Je ne prononcerai pas le nom d'un seul homme
de notre époque orageuse ; car les hommes pas-
sent vite dans les temps de révolution, et les
principes seuls restent.
Les hommes sont d'ailleurs si peu de chose,
que ce n'est pas la peine d'en parler. Il y a des
lois qui mènent le monde. Tout ce qui existe obéit
nécessairement à ces lois ; et comme les hommes
ne les ont pas faites, ils en sont esclaves, ainsi
que toutes les autres créatures. Ils ont beau prier,
se lamenter, prier ou parler en maîtres, les choses
arrivent comme s'ils n'avaient ni pleuré ni prié.
Les événements se déroulent dans l'histoire,
comme l'eau des fleuves dans leur lit.
L'homme règle si peu le cours des événements,
qu'il est tout ébahi quand il les voit éclore. Le
24 février il a été ébahi ; le 2 décembre, ébahi. Il
XVIII PRÉFACE.
n'en est pas moins persuadé, dans son fol orgueil,
qu'il mène le monde.
Le monde est mené par des lois supérieures,
que nulle volonté humaine ne peut suspendre.
Toute la sagesse consiste à connaître ces lois et à
s'y conformer. Si on les ignore, on tombe dans
les plus étranges aberrations; on s'étonne de la
fréquence de révolutions dont les causes sont
simples et naturelles ; on se décourage, on se dé-
moralise, on se demande : « Où allons-nous (1)? »
Si au contraire chacun savait que la France, de-
puis soixante ans, est entraînée, comme un pen-
dule, par un mouvement oscillatoire ; que chaque
oscillation anarchique amène nécessairement une
oscillation dictatoriale, puis une oscillation cons-
titutionnelle ; que celles-ci vont en s'amoindris-
sant et en se rapprochant sans cesse d'un centre
de gravité, qui est la République, les esprits re-
prendraient confiance.
Il ne faut pas beaucoup de coup d'oeil pour voir
(I) Voici une observation très-juste du cardinal de Retz :
«Ce qui cause l'assoupissement dans les États qui souffrent,
« est la durée du mal qui saisit l'imagination des hommes et
« qui leur fait croire qu'il ne finira jamais. »
PRÉFACE. XIX
aujourd'hui où nous allons. Nous subissons les
conséquences des journées de juin. Nous éprou-
verons ensuite une autre oscillation en sens con-
traire , qui nous ramènera à la République. C'est
un calcul d'heures (1). Si l'anarchie nous écarte
encore de ce centre de gravité, il faudra parcourir
encore les mêmes oscillations.
Telle est la loi.
C'est pourquoi j'ai écrit cet opuscule, convaincu
que la République n'est ni derrière nous, ni avec
nous, mais devant nous, et que le rôle des hom-
mes intelligents de notre époque est de préparer
les moeurs à l'exercice de ce fort gouvernement,
qu'elles sont incapables de manier aujourd'hui.
(I) Machiavel a écrit : « Il est facile, par un examen réfléchi du
« passé, de prévoir dans une République ce qui doit arriver, et
« alors il faut ou se servir des moyens mis en usage par les an-
« ciens, ou, n'en trouvant pas d'usités, en imaginer de nouveaux
<• d'après la ressemblance des événements. Mais, faute de cet exa-
« men, on voit ramener en tous temps les mêmes maux et les
« mêmes révolutions. »
LIVRE PREMIER.
DES CAUSES ACCESSOIRES DE LA CRISE.
LA CRISE.
CHAPITRE 1er.
QUELLES SONT LES CAUSES DE LA CRISE.
Rien ne se fait sans causes.
(Géomètre Archimède.)
La crise de notre époque a des causes générales
et des causes particulières.
Ceux qui l'attribuent aux vices des constitutions
ne mettent le doigt que sur la moindre de ces
causes. Une constitution n'est qu'un assemblage de
lettres. La tracer, la discuter, la voter, c'est peu de
chose; l'important est d'apprendre à la nation à la
lire et a la respecter.
Il est plus aisé de manier des articles de loi que
des hommes. Le grand art de la politique est de
créer des moeurs , et non des lois : car, qu'est-ce
qu'une loi, si excellente qu'elle soit, des qu'elle
n'est pas respectée?
Or, la constitution de 1848, eût-elle été par-
faite , n'aurait pas été plus respectée qu'elle ne
l'a été étant imparfaite, et la crise serait la
même.
4 LA CRISE.
Ce ne sont pas les vices des constitutions qui font
les dangers de notre situation ; ce sont nos propres
vices. Nous ne crions tant après elles que pour
nous étourdir et pour étouffer la voix de notre
conscience.
C'est dans l'absence de moeurs que sont ca-
chées les causes générales, les véritables causes de
la crise de notre temps.
Il est des causes incidentes, particulières, acces-
soires, relatives aux circonstances, aux hommes,
aux facultés de l'intelligence nationale, aux vices
de l'éducation politique. Ces causes sont nom-
breuses; mais elles ne sont ni générales ni orga-
niques comme les premières. Je m'occuperai d'elles
d'abord.
CHAPITRE II.
QUE NOTRE ÉDUCATION POLITIQUE EST VICIEUSE.
Aujourd'hui nous recevons trois édu-
cations différentes ou contraires.: celle
de nos pères, celle de nos maîtres, celle
du monde. Ce qu'on nous dit dans la
dernière renverse toutes les idées des
premières.
[Montesquieu.)
Je commencerai par observer les vices de notre
éducation politique. Ces vices nombreux sont l'une
des causes incidentes de la crise. Je les observerai
d'abord chez le paysan, chez l'ouvrier des villes ,
chez le nouvel électeur de 1848, chez le bourgeois,
chez l'ancien électeur de 1850 ; je les observerai
ensuite chez l'homme politique , où ils prennent
une proportion désastreuse.
Un fait qui frappe les regards de l'observateur
attentif est que, depuis soixante-deux ans, les évé-
nements ont marché dix fois, vingt fois plus vite
que les idées, cent fois plus vite que les moeurs.
6 LA CRISE.
Il y a soixante-deux ans une seule classe s'oc-
cupait du maniement des affaires publiques. Au-
jourd'hui chacun doit s'en occuper, étant électeur,
juré, garde national. Il y a aujourd'hui un lien di-
rect entre les intérêts privés et les intérêts publics,
entre les affaires de chaque particulier et les affaires
de l'État. Or, c'est toute une éducation à faire.
Elle n'est pas faite;' elle l'est si peu, que dans les
campagnes on dit d'un homme qui s'occupe de
politique qu'il n'est pas à son affaire.
Il suit de là une oscillation fâcheuse imprimée
au balancier de l'ordre social. Chacun croit qu'il
ne doit se mêler que de ce qui le concerne, et que
la politique ne le concerne pas. Il faut de nos
jours que le négociant se mette en tête que les in-
térêts de sa maison sont liés aux intérêts publics,
que le paysan conçoive nettement que le bien-être de
sa chaumière dépend du bien-être général , que
l'ouvrier soit convaincu que le taux de son salaire
et le taux de la rente, c'est un. En effet, l'intérêt de
l'État démocratique n'est pas autre chose que le
résultat de tous les intérêts privés. Or, qui manie
les affaires de l'État sous un gouvernement répu-
blicain ? Une assemblée nationale. Qui nomme
l'assemblée? Le paysan , l'ouvrier, le négociant, le
fermier, le fabricant. Donc, si les citoyens nomment
de mauvais représentants, non-seulement les af-
faires publiques en souffriront, mais aussi les af-
faires de chacun d'eux.
LA CRISE. 7
Cela est net comme deux et deux font quatre.
On ne veut pas se mettre cela en tête. L'éducation
du paysan est tout agricole , celle de l'ouvrier
tout industrielle , celle du bourgeois, commerciale
ou littéraire ; ce sont des éducations purement
monarchiques ou spéciales. Nulle éducation mu-
nicipale, économique, administrative, électorale,
politique. En temps de calme plat, ce vice est peu
nuisible ; dès que l'éclair brille et que la foudre
gronde, l'absence d'une éducation politique nous
entraîne vers les plus grands périls. Car, claque-
murés dans un comptoir ou dans une ferme , nous
ne savons ni nous compter, ni nous diviser en
compagnies , en bataillons , en corps d'armée , ni
organiser des comités, des correspondances , des
réunions. Nous ne savons pas nous agiter pacifi-
quement , de peur d'être agités révolutionnaire-
ment.
Notre éducation même augmente donc les périls
de la crise. Nullement habitués à embrasser d'un
coup d'oeil rapide les intérêts généraux, nous nous
croisons les bras, nous attendons , nous nous de-
mandons : « Que va-t-il arriver? " Nous ne son-
geons même pas que ce qui va arriver dépend de
nous, et que quand il faudrait agir à tout prix,
n'agissant pas, nous donnons la main au danger.
Nous répétons à qui veut l'entendre que le blé est
tombé à un prix désastreux , que les produits
agricoles sont dépréciés, que le cultivateur se
8 LA CRISE.
ruine , que les transactions commerciales sont in-
terrompues, que les spéculations s'arrêtent sur tous
les points, que l'argent va s'enfouir dans la rente
et dans les caves de la Banque de France ; et si
quelqu'un nous demande la cause de ce trouble ,
nous répondons : La crise.
Nous n'allons pas plus loin. Il n'entre pas dans
notre pensée, tant l'influence de l'éducation pre-
mière est puissante ! qu'il faut circonvenir une
crise, l'assiéger, la battre en brèche et l'emporter
d'assaut. Nous restons chacun chez nous ; nous
fermons nos crédits, nous écoulons nos marchan-
dises, et nous attendons. C'est triste.
Passons des professions commerciales et indus-
trielles aux professions libérales, occupées par la
tète de colonne de la bourgeoisie. Mêmes vices d'é-
ducation. Éducation purement littéraire au milieu
d'un siècle tout politique 1 Le xvne siècle instruisant
des hommes du xixe ! cela n'a réellement pas le sens
commun. Aussi notre société fourmille d'hommes
de lettres oisifs. Il ne s'agit plus, comme au temps
de Louis XIV, de produire des Racine et des
Boileau ; il s'agit surtout de produire des Colbert
et des Sully. La bourgeoisie a oublié que , depuis
4 789, elle gouvernait l'État; elle a oublié d'ap-
proprier son système d'éducation aux nouvelles
fonctions qui lui étaient dévolues; elle a continué
de produire uniquement des littérateurs. Elle s'est
découronnée le 2A février.
LA CRISE. 9
« Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et
nous sommes les gens de maintenant, » dit Mo-
lière. Quand comprendrons-nous cette maxime si
pleine de bon sens? Quand l'appliquerons-nous?
Les fonctions varient de siècle en siècle : varions
donc l'éducation des fonctionnaires ; harmonisons
ceux-ci à celles-là.
Newton, Kepler , Galilée , seraient aujourd'hui
ingénieurs; Voltaire, Rousseau seraient journa-
listes et hommes politiques ; Montesquieu serait
ministre.
CHAPITRE III.
QUE L'ÉDUCATION EXCLUSIVEMENT LITTÉRAIRE A CRÉÉ
CHEZ NOUS DE GRAVES ABUS POLITIQUES.
En fait de politique, les hommes de
lettres ne sont que des enfants.
(Catherine II à Diderot.)
La Monarchie ne veut que des éducations spé-
ciales : telle est la nature de ce gouvernement. La
République adjoint à celles-ci une éducation géné-
rale qui s'appelle usuellement politique : telle est
la nature d'un gouvernement où chacun est apte
aux fonctions publiques. Or, on conçoit aisément
que l'absence de cette éducation générale, sous un
gouvernement républicain, doit être la source vive
de troubles et de révolutions.
Il y a plus : elle est la source de l'une de nos
plus graves maladies sociales, qui est l'incompé-
tence des hommes politiques de notre temps. En
effet, d'un côté nous spécialisons tout, et la science
LA CRISE: 11
politique est la science des généralisations par ex-
cellence; d'un autre côté, la classe de la société qui
fournit à l'État les ministres, les représentants du
peuple, les hauts fonctionnaires, est imbue dès
l'enfance d'une éducation essentiellement et pure-
ment littéraire.
Il résulte de cette double contradiction de gra-
ves désordres, ainsi que nous allons le voir, qui
contribuent à accumuler les nuages orageux sur
l'avenir. Cet ancien qui disait: « que mieux valait
une armée de cerfs commandée par un lion qu'une
armée de lions commandée par un cerf, » avait
raison. Si notre nation avait à sa tête des hommes
vertueux et capables, la traversée que nous redou-
tons ne serait nullement redoutable. Il est donc
juste de considérer l'incompétence actuelle de la
classe gouvernementale comme une des causes de
la crise. C'est à ce titre que j'émets les observations
suivantes :
L'éducation toute littéraire des hommes qui exer-
cent les fonctions publiques entraîne la spécialisa-
tion de leur éducation professionnelle. Ils se font
poètes, hommes de lettres, avocats, officiers. Les
hommes politiques ne se forment pas ainsi : comme
leur esprit doit toujours généraliser les observa-
tions particulières, toute éducation professionnelle
nuit à l'éducation générale, qui est la leur.
Aussi que résulte-t-il des vices de notre faux
système ?
VI LA CRISE.
Beaucoup d'esprit; pas de vues supérieures.
Beaucoup d'écrits, des discours et des journaux ;
des mots, des mots, et toujours des mots ; pas d'ac-
tes. Un idéal à perte de vue dans les cerveaux; pas
une réalité dans la vie.
Nous sommes des têtes à impressions, et non à
opinions.
Nous sommes une société de poètes, et non
d'hommes politiques.
Nous avons des désirs, des élans de trois jours,
de l'entêtement parfois; nous poussons des cris,
nous jetons nos bras en l'air : simagrées et
enfantillages ! Mais nous n'avons rien de cette éner-
gique volonté qui conçoit un dessein et l'exécute
au jour le jour, dédaigneuse des obstacles et ambi-
tieuse du but; nous n'avons ni esprit de suite, ni
ténacité, ni empire sur nous-mêmes.
Tantale est un personnage ridicule dont nous
jouons le rôle à ravir.
Cette éducation littéraire a créé chez nous de
graves abus politiques. Elle a endormi le caractère
national et éteint en nous le sentiment de l'action
qui mène au but; car tout écrit qui ne converge
pas à un acte, si bien agencées qu'en soient les
phrases, n'est pas un écrit politique. C'est un écrit
philosophique, métaphysique, historique, poéti-
que , soit, qui a son mérite, son utilité , sans con-
tredit; mais ce que je nie fermement, positive-
ment , c'est qu'un semblable écrit ait prise directe
LA CRISE. 15
sur la vie. Il en est de même de tout discours qui
ne va pas droit à un acte.
J'admire profondément les magnificences de la
parole et du style, les splendeurs du génie litté-
raire. C'est un si noble monde que celui des lettres,
où s'entretiennent les plus grands esprits, les coeurs
les plus généreux qui aient battu sur la terre! Lors-
que l'âme, flétrie par les événements contempo-
rains , cherche à reprendre la conscience de son
immortalité, elle ouvre Homère, Tacite , Platon ;
elle lit une page de Montesquieu ou une scène de
Corneille ; et elle croit encore au désintéressement
de la vertu, à la sublimité de la foi, à l'énergie des
convictions, à la grandeur du dévouement II n'en-
tre donc pas dans ma pensée de rabaisser ici les
lettres françaises; je veux dire seulement qu'il est
nécessaire qu'elles se plient aux exigences d'une si-
tuation nouvelle.
II y a ici-bas deux vastes domaines : le domaine
de la pensée et celui de la vie. Or, savons-nous si
celui-ci n'est pas aussi grand que celui-là?.C'est
pourquoi il né faut pas dire : « Ceci est impossible, »
par la seule raison qu'on ne l'a pas encore fait. La
vie humaine porte en soi de mystérieux secrets; et
le travail que nous accomplissons ici-bas n'est qu'un
travail de soudure entre le domaine de la pensée et
celui de la vie, entre l'idéal et le fait.
La politique vue de 1 haut, c'est ce travail lui-
même.
14 LA CRISE.
Or, l'éducation littéraire n'embrasse que le côté
idéal des choses d'ici-bas, qu'une des faces de la
médaille humaine. D'où il suit que, quand une
crise se prépare , nous nous mettons à l'idéaliser,
à l'exagérer, à voir les événements à travers le
prisme de notre vive imagination nationale ; nous
perdons tout sang-froid, nous ne voyons pas juste,
nous calculons mal, nous employons les journées
à nous adresser ces questions banales : «Eh bien I
qu'arrivera-t-il? Cela se passera-t-il bien? Cela se
passera-t-il mal?» Nous ressemblons à ces Athé-
niens qui demandaient au premier venu : «Eh bien !
Philippe est-il mort?» Nous nous disputons sur
des mots, sur des phrases, quand la marée monte,
monte toujours!
Il y a bien d'autres observations à faire sur les
vices d'une éducation trop exclusivement littéraire
au sein d'un siècle politique. Je laisse au lecteur le
soin de les faire lui-même ; il me suffit de l'avoir
mis sur le chemin.
CHAPITRE IV.
QUE LA PROFESSION POLITIQUE N'EXISTE PAS CHEZ
NOUS.
La division du travail, si favorable aux
opérations industrielles, est contraire av
travail politique.
(Napoléon.)
J'arrive à ma seconde observation. Imbus, dès
l'enfance, d'idées littéraires, nous divisons et spé-
cialisons le travail intellectuel. Cette opération est
fatale à l'éducation politique , qui synthétise et gé-
néralise tout. Nous devenons avocats, poètes, écri-
vains , officiers, banquiers, notaires ; nous nous
créons une profession spéciale, et, les circonstances
aidant, nous devenons hommes politiques parhasard.
Voilà une des plaies vives de la situation.
La profession d'homme d'État n'existe pas en-
core en France comme elle existe en Angleterre.
Il s'ensuit que nous n'avons pas chez nous un
noyau d'hommes voués, dès l'enfance, à l'étude
16 LA CRISE.
des questions sociales, économiques, politiques, se
destinant aux professions de représentant, de mi-
nistre, d'ambassadeur, de consul, de préfet, de
sous-secrétaire d'État, de chef de division. C'est un
vide à combler. La Monarchie avait sa noblesse;
il faut que la République ait la sienne , dont le bla-
son doit être la capacité politique.
Je considère cette observation comme impor-
tante aux intérêts publics , et je demande au lecteur
la permission de la développer. Ce sera développer
en même temps l'une des causes majeures, parmi
les causes incidentes, de la crise où nous sommes.
Les hommes sérieux qui jugent les événements
avec sang-froid, sans colère ni passion, n'ont jamais
partagé les préjugés vulgaires. La Monarchie , à
leurs yeux , a eu sa raison d'être autrefois , comme
la révolution a sa raison d'être aujourd'hui, comme
la République aura sa raison d'être demain. Mais
au-dessus de la Monarchie, au-dessus de la Répu-
blique, il y a l'ordre social, qui a sa raison d'être
toujours. Or, le bon sens dit qu'une société sans
chefs, sans hiérarchie, sans autorité, quand elle se
décore du litre de républicaine, se prend pour ce
qu'elle n'est pas.
Observons. La noblesse, a été détruite , dit-on.
Distinguons : car il y a dans l'idée même que ré-
veille ce mot un principe indestructible. La source
pure de la noblesse est la capacité gouvernemen-
tale , bientôt viciée par le système de l'hérédité des
LA CRISE. M
fonctions. Or, le système électif a précisément
pour but de tirer de tous les rangs les hommes ca-
pables, de substituer la capacité gouvernementale
individuelle à la capacité gouvernementale hérédi-
taire, mais non de tuer cette capacité. Donc, une
République doit avoir une noblesse, c'est-à-dire
des hommes capables de la gouverner, noblesse
élective, sans cesse renouvelée par le jeu de l'élec-
tion.
En est-il ainsi? Voyons ce qui se passe sous nos
yeux.
Quatre professions fournissent aujourd'hui nos
hommes politiques: la presse, le barreau, l'armée,
la banque ou le haut commerce. On vieillit dans
chacune de Ces spécialités, on y devient fort, on y
gagne sa fortune, et entre 45 et 50 ans on arrive à
l'assemblée. Voilà comment se forment, en France,
les hommes politiques. On ne recueille que ce
qu'on sème.
La spécialité est le poison de la haute politique.
Une assemblée composée de spécialités est l'image
du désordre le plus complet; ses membres n'ont
aucun point de contact, ses lois aucunes vues su-
périeures, ses discussions aucun ensemble. Rien
d'organique, rien de précis, rien d'harmonieux.
N'oublions jamais qu'on ne gouverne qu'avec des
idées générales (t).
(i) Sully dit dans ses Mémoires : «L'homme appelé à la
« conduite des affaires publiques ne doit jamais perdre de vue
18 LA CRISE.
Le journaliste, qui ne remue que des mots et
pétrit chaque soir la société sous le bec de sa plume,
à force d'aligner des phrases entre les six pieds car-
rés de son cabinet, s'imagine que la société est une
feuille blanche sur laquelle on imprime aussi aisé-
ment que sur la feuille d'un journal. Il n'aperçoit
ni digues, ni obstacles; ses pieds ne saignent pas
sur les pierres de la route; ses mains ne se déchi-
rent pas aux broussailles. Il ne s'attaque qu'aux er-
reurs; il ne s'attaque pas aux intérêls. Aussi voyez-
le le soir après la séance, le poing crispé , l'oeil en
feu , la plume écrasée entré les doigts ; écoutez-le.
Comme il s'emporte contre ces impuissants minis-
tres! Que de grandes choses il ferait s'il avait le
pouvoir en main! Quel malheur que la République
ne lui confie pas le gouvernail et ne lui laisse qu'une
rame! Au bout de dix à quinze ans d'une pareille
vie, il arrive à l'assemblée. Il a tant écrit qu'il ne
sait plus parler, tant remué de mois qu'il ne sait
pas remuer les affaires, tant vu de choses qu'une
assemblée d'hommes le désoriente. Spécialité.
L'avocat, caserne dix ou quinze ans au palais,
prend les articles du Code pour des articles de foi,
les mots pour des pensées, les jugements pour des
sentences. A force de parler, il désapprend à pen-
ser; à force d'argumenter, il désapprend à sentir; à
celte maxime qui tient un des premiers rangs dans les détails
« du gouvernement : qu'un royaume doit être conduit par des
« règles générales. »
LA CRISE. 19
force de manier des affaires privées, il analyse tout,
dissèque tout, voit tout en petit. Arrivé à l'as-
semblée , il parle trois heures sur le premier sujet
venu, il chicane sur des riens, il donne de grands
coups d'épée dans l'eau ; et, convaincu qu'on ne
gouverne qu'avec des lois et des tribunaux, il ne
songe à renédier au mal que quand il est fait,
comme si le suprême but de la politique n'était pas
de le prévenir. Encore une spécialité.
Le généra!, dans notre société politique actuelle,
n'a aucuns points de contact avec l'avocat et le
journaliste. La fonction supérieure dont il est
chargé est spécialisée par notre système d'éducation,
de telle sorte que quand il arrive à l'assemblée il
a déjà le dos voûté , les cheveux gris et les yeux cli-
gnotants. Encore une spécialité.
Le banquier ne voit partout que chiffres, bud-
gets, recettes et dépenses. Encore une spécialité.
Or, ces hommes spéciaux sont-ils capables de
gouverner? Non. Chacune de leurs- idées est juste
en soi, elles sont fausses quand on les compare.
CHAPITRE V.
QUEL EST UN HOMME POLITIQUE, ET COMMENT LA
PROFESSION POLITIQUE POURRAIT EXISTER.
La science qui fait la destinée des Etats
est une seconde religion et par son im-
portance et par sa profondeur.
(Mirabeau.)
Il est si vrai que l'absence d'une éducation po-
litique est une des causes réelles de la situation
précaire où se trouve la France depuis soixante-
deux ans, que cette même éducation, fort déve-
loppée dans les hautes classes de l'Angleterre, la
préserve depuis long-temps de sanglantes révolu-
tions. Les moeurs jouent ici un grand rôle; mais la
part qu'il faut attribuer à l'éducation est grande
aussi.
Il nous reste maintenant deux points à éclaircir :
1° Qu'est-ce qu'un homme politique? 2° Que
faut-il entendre par la profession d'homme po-
litique ?
LA CRISE. 21
Un homme politique est l'opposé de celui que
nous avons vu de nos jours, spécial, bavard, avide
de personnalités, grand ami de la polémique dans
les journaux et à la tribune; aussi bien qu'il est
l'opposé de celui que nous avons sous les yeux ,
adulateur du pouvoir, encenseur de tous ses actes ,
muet.
Un homme politique , à quelque opinion qu'il
appartienne , est un homme capable de gouverner,
c'est-à-dire généralisateur, actif, idolâtre des
principes, organisateur, et non polémiste. S'il est
membre de l'opposition, quand il combat les plans
du gouvernement, il substitue immédiatement
d'autres plans à ceux qu'il désorganise , car il sait
qu'on ne détruit que ce qu'on remplace.
La polémique a été la politique de nos jours.
Nous ressemblions à une compagnie d'ouvriers
maçons , qui, au lieu d'élever leurs échafauds, de
prendre en main leur truelle et de construire , s'a-
museraient à se lancer du plâtre et des pierres à la
tête. Voilà le beau spectacle que nous offrions au
monde depuis la Restauration ! Voilà la parodie
que nous jouions. Voilà le jeu ridicule que nous
osions décorer du nom de cette science sublime
que Mirabeau appelait « une seconde religion. »
Allons-nous maintenant ressembler à une compa-
gnie de muets, et ne saurons-nous jamais garder
en rien un milieu ?
Un homme politique ou capable de gouverner,
22 LA CRISE.
s'il est une spécialité, fera un bon préfet, un bon
sous-secrétaire d'État, un bon chef de division,
mais un très-mauvais représentant, et un plus mau-
vais ministre encore. En effet, le législateur doit
embrasser d'un seul et même coup d'oeil tous les
aspects de la société , toutes les professions , tous
les intérêts : c'est d'un Sinaï intellectuel que partent
les lois des empires. Veut-il organiser la marine?
S'il n'est que marin, il ne s'inquiétera ni des co-
lonies, ni des intérêts commerciaux, ni des intérêts
étrangers. Veut-il organiser le recrutement? S'il
n'est que soldat, il ne s'inquiétera ni de l'état des
villes et des campagnes ni de l'état des moeurs. Le
bien qu'il fera à droite sera un mal fait à gauche,
s'il est un homme spécial : à chaque instant l'har-
monie qui naît d'un heureux accord de toutes
les pièces de la machine sociale sera brisée.
Un homme politique ou capable de gouverner
n'est spécialement ni journaliste, ni avocat, ni
général, ni banquier, ni négociant, ni agriculteur,
ni fabricant, ni rentier, ni propriétaire, ni ouvrier,
ni poëte, ni artiste : il est tout cela à la fois, ou il
n'est rien du tout. Sa profession est de planer sur
toutes les professions, d'observer leurs points de
contact, leurs généralités, leurs ressorts principaux.
S'il n'est apte à discuter à la fois un article du
Code, une pièce de Corneille, un plan de cam-
pagne, un premier-Paris, un exercice du budget,
une question de douanes ou de crédit foncier, s'il ne
LA CRISE. 25
manie la plume, la parole et les hommes à la fois,
si une ligne de soldats ou de chiffres ne le pas-
sionne autant qu'un vers de Corneille, un ta-
bleau de Raphaël, un discours de Mirabeau, il
n'est pas apte aux fonctions législatives ou minis-
térielles.
Notez que son rôle n'est pas le moins du monde
de commenter le Code comme doit le faire un
avocat, un drame comme doit le faire un auteur
dramatique, un compte comme doit le faire un
banquier. Un législateur qui lit Corneille s'attache
à l'influence des pièces de ce grand homme sur les
moeurs nationales, et s'écrie avec Napoléon : « La
« France doit à Corneille une partie de ses belles
« actions. » Quand il lit le Code, il cherche si
l'ensemble des titres s'accorde avec l'état des
moeurs, avec l'état de la propriété et de la famille.
Quand il entre au Musée , il médite les rapports
qui existent entre l'influence de la peinture et les
moeurs, entre l'accroissement de l'amour des
beaux-arts chez une nation et la décroissance des
crimes. Quand il assiste, dans une stalle de l'O-
péra, à l'audition d'un chef-d'oeuvre de Meyerbeer
ou de Rossini, il se dit que si le peuple tout entier
écoutait , les tribunaux auraient moins à faire.
Quand il étudie un plan de campagne, il se dégage
de la technicité du rôle de général, et ne voit dans
la stratégie que la science suprême de l'action avec
ses lignes d'opérations, ses points stratégiques, ses
24 LA CRISE.
champs de bataille parfaitement applicables au
terrain politique.
C'est ainsi que les hommes d'Etat supérieurs
des temps anciens ou modernes ( ce qui est tout
un : car, au point de vue moral, il n'y a pas d'his-
toire ancienne, l'histoire d'aujourd'hui étant celle
d'hier ) ont compris le rôle de l'homme public.
Xénophon n'était-il pas général, écrivain , philo-
sophe ; Périclès, aussi éminent par son talent ora-
toire que par ses connaissances financières, admi-
nistratives et militaires? César combattait, plaidait,
écrivait, régnait. Sully présidait le matin les tra-
vaux de l'Arsenal ; à midi, au Louvre, ceux du
conseil d'État ; à deux heures, ceux du conseil
des comptes. Colbert organisait la marine, le com-
merce, l'industrie, l'Académie, les beaux-arts à la
fois, le matin à Sèvres ou à l'Observatoire , et le
soir à Versailles, causant avec des chefs d'escadre,
avec Lebrun, Mignard, Girardon, Racine, Boileau,
ou avec des négociants de Reims et de Louviers.
Arrivons au second point.
Avant 1848 on n'entrait à la chambre qu'à
trente ans, payant cinq cents francs d'impôts di-
rects : l'âge et l'impôt nécessitaient l'occupation
d'un emploi spécial d'avocat, d'officier, de notaire,
de négociant, de professeur. Aujourd'hui qu'on
entre à l'assemblée à vingt-cinq ans, sans condi-
tion de cens, la profession politique devient abor-
dable. Il est vrai que la gratuité du mandat lé-
LA CRISE. 25
gislatif, rétablie par la constitution de 1852, tend à
reconstituer une aristocratie d'argent, seule apte à
exercer les fonctions publiques ; mais j'élague les
détails, et ne m'attache qu'à l'ensemble de la ques-
lion. Je crois donc que la profession politique
pourrait être organisée par les mesures suivantes
prises entre plusieurs autres : 1° L'éligibilité à
21 ans, comme en Angleterre. Cette mesure me
paraît digne des plus graves considérations (I).
2° La liberté du barreau , car il est souveraine-
ment ridicule quedans une République, où le talent
delà parole joue un si grand rôle, l'exercice n'en
soit permis qu'à une corporation de licenciés.
3° La rétribution de toutes les fonctions publiques,
qui sera naturellement amenée par l'extension suc-
cessive du principe électif. Je ne développe pas
toutes les conséquences de ces mesures ; le lecteur
le fera.
Il résulte de tout ceci que la République man-
que d'hommes capables de la gouverner, parce
que son système d'éducation publique est faux; il
vicie à la fois la nature du citoyen et celle de son
(I) W. Pitt, Fox, Burke, Canning, Robert Peel, tous les hom-
mes d'État célèbres de l'Angleterre étaient membres des com-
munes avant vingt-cinq ans. C'est pourquoi ils s'élevèrent aune
haute capacité gouvernementale. Chez nous on arrive au parle-
ment à un âge où l'homme est fait. Le maniement des affaires
publiques n'apprend plus rien. On ne dresse pas un vieux che-
val.
26 LA CRISE.
représentant. J'ai essayé de dire le remède au
mal. Toujours est-il que nous sommes un corps
sans tête, un vaisseau sans pilote, un phare sans
fanal, une armée sans chefs, et que c'est là une
des causes aggravantes de la crise.
CHAPITRE VI
QUE L'ESPRIT ET LE CARACTÈRE FRANÇAIS NE SONT
PAS EN ÉQUILIBRE.
Ce qui tire aussitôt quelqu'un hors de
ligne, c'est que chez lui l'esprit soit en
équilibre avec le caractère ; c'est ce que
j'appelle être carré autant de base que de
hauteur.
(Napoléon.)
J'observerai, en second lieu, les vices des facul-
tés de l'intelligence nationale, qui sont, à l'heure
présente, en complet désaccord avec les événe-
ments. On sait l'influence de l'éducation sur les
moeurs et l'esprit d'un peuple; on ne doit pas
ignorer non plus l'influence de ceux-ci sur celle-
là. Il y a réciprocité.
Voici, autant que je me l'imagine, un des as-
pects de la situation actuelle de la France. Un
immense événement, qu'on appelle ordinairement
la révolution, éclate. Les nobles ou chefs de la na-
tion sont chassés. Le lest est porté de l'avant à
28 LA CRISE.
l'arrière : oscillations nombreuses que l'histoire
enregistre sous ces dates : 3-1 mai, 9 thermidor,
-18 brumaire, 2 décembre 1804, 1815, 1830,
24 février -1848, 2 décembre 1851, etc.... La
France oscille sans cesse autour d'un point central
dont elle se rapproche incessamment. Ce nouveau
centre de gravité, c'est la République. Telle est la
raison d'être des révolutions du siècle.
Or, notez qu'il en a été de la révolution fran-
çaise comme d'un hiver subit : les habitants ont été
surpris par le froid avec leurs vêtements d'été. De
même nous avons été surpris par l'idée nouvelle
du monde qui se forme sous nos yeux, étant im-
prégnés jusqu'à la moelle des os d'idées et de
moeurs monarchiques. Hâtons-nous donc de nous
dépouiller de nos vêlements d'été, de notre vieux
système d'éducation, de nos vieilles facultés intel-
lectuelles et de nos vieilles moeurs monarchiques,
qui ne sont plus de saison, de peur que le froid de
l'hiver ne gagne bientôt le coeur de la France.
Les facultés intellectuelles des citoyens français
sont organisées monarchiquement, c'est-à-dire spé-
cialisées, divisées, hachées. Quand nous étions les
sujets d'un maître, une pareille organisation était
logique : on ne gouverne aisément que les hom-
mes spéciaux, poètes, artistes ou négociants, agri-
culteurs. C'est pourquoi Louis XIV aimait tant à
encourager les spécialités, et les mettait au ban de
l'État dès qu'elles osaient généraliser leurs observa-
LA CRISE. 29
tions, ou, en d'autres termes, s'occuper des affaires
publiques. Exemples: Racine, Fénelon, Vauban.
Aujourd'hui que nous sommes citoyens libres,
notre organisation intellectuelle est vicieuse. En ef-
fet, les affaires publiques sont devenues notre oc-
cupation la plus importante : or, jusqu'en -1789,
les affaires privées étaient notre seule occupation.
Nous n'étions ni électeurs, ni jurés, ni juges con-
sulaires, ni députés; nous étions uniquement pères
de famille, époux, et négociants, ou fermiers, ou
savants, ou poètes. D'où il suit que nous n'avions
besoin que de certaines facultés, puisque nous n'é-
tions alors que la moitié d'un homme moderne;
d'où il suit aussi que, valant le double, nous de-
vons doubler nos facultés (-1).
Ce qui nous manque essentiellement, c'est cet
équilibre de l'esprit et du caractère, qui est la
base de l'organisation d'un peuple libre et maître
de ses destinées. Pour peu qu'on y réfléchisse mû-
rement, on verra que ce défaut d'équilibre est une
des sources de l'anarchie morale qui règne au mi-
lieu de nous.
L'esprit conçoit, le caractère exécute: c'est toute
l'intelligence humaine. Sous les gouvernements
républicains, ces deux facultés doivent s'équilibrer
(i).Il est bien entendu que je ne parle pas des hommes supé-
rieurs, qui, dans tous les siècles et dans tous les pays, pèsent le
même poids et valent la même valeur ; je ne parle que des masses,
dont la perfectibilité est l'oeuvre de ces hommes supérieurs.
50 LA CRISE.
dans le même homme. Or, nous n'en sommes
pas là. Ou notre esprit national dépasse notre ca-
ractère : alors nous battons la campagne, nous
bâtissons des sociétés sur le papier, nous transpor-
tons le théâtre dans la vie, le roman dans le jour-
nal, la poésie clans la politique; nous avons l'école
saint-simonienne , l'école fouriériste , l'école com-
muniste, etc.... Des rêves dorés, des châteaux en
Espagne, des paradis terrestres! Ou bien notre ca-
ractère dépasse notre esprit: alors nous avons le
24 février, un élan de quelques jours, une course
à travers les champs, une navigation sans boussole.
Nous n'avons ni le caractère de notre esprit ni
l'esprit de notre caractère ; c'est pourquoi nous os-
cillons sans cesse. Ou nous allons au delà du but,
ou nous restons en deçà : l'un et l'autre , c'est tout
un, c'est signe de faiblesse. La violence n'est que
la fièvre de la faiblesse. Le propre de la véritable
force est de.frapper le but, non de le dépasser.
Si nous avions l'esprit de notre caractère, nous
conduirions de front idées et faits, buts et moyens ;
nous n'imaginerions que des conceptions réalisa-
bles, encadrées aujourd'hui dans un livre et de-
main dans une institution. Si nous avions le carac-
tère de notre esprit, nous aurions de la tenue, une
ligne de conduite, nous n'entreprendrions jamais
au delà de notre conception, et n'irions pas folle-
ment prendre un beau jour un tel élan que nous ne
puissions plus ensuite nous diriger.
LA CRISE. 31
Observons ce qui se passait hier et ce qui se
passe en ce moment sous nos yeux. La France at-
tendant 1852 était tout esprit. Sou imagination
fermentait, ses idées bouillonnaient; elle allait sans
but, sans parti pris, droit devant elle; et comme
le propre des facultés de l'esprit non équilibrées
par celles du caractère est de développer l'imagi-
nation et d'étouffer le sens de l'action, elle inven-
tait, elle supposait, elle combinait à plaisir les cir-
constances futures, et n'agissait pas. Son jugement
se faussait, sa raison s'égarait, elle croyait voir le
péril où il n'était pas, de telle sorte que quand les
véritables événements éclatèrent, elle fut stupé-
faite.
Tel est l'un des vices principaux de notre orga-
nisation. Nous passons toujours d'un extrême à
l'autre, ne sachant garder en rien une mesure
exacte. Les nations ainsi organisées font des révo-
lutions, mais ne fondent pas de République.
Si l'équilibre de l'esprit et du caractère existait
en nous, les crises que nous réserve l'avenir se-
raient peu redoutables, parce que, mesurant à leur
juste valeur les hypothèses et les probabilités, nous
n'arrêterions notre vue que sur deux ou trois cer-
titudes; et dédaigneux des bavards, nous nous
mettrions dès aujourd'hui en état de recevoir le
choc.
Si cet équilibre existait en nous, l'élan vérita-
blement magique de notre organisation se réglerait
32 LA CRISE.
de soi, et je ne sais ce que nous ne pourrions ac-
complir.
Notez que l'union de l'esprit et du caractère est
l'organe de la virilité d'un peuple libre.
Nous parlons d'abolir la misère, d'universaliser
le bien-être, de donner toutes les fonctions publi-
ques à l'élection, d'élever la capacité sur le pavois
d'où nous avons précipité la naissance ; mais nous
sommes auprès de ces grands problèmes comme un
eunuque auprès d'une belle femme. Le désir nous
dévore, et l'organe de la virilité nous manque !
CHAPITRE VII.
QUE LES VICES DES CONSTITUTIONS NE SONT QU'UNE
DES CAUSES INCIDENTES DES CRISES.
Tracer une constitution, c'est peu de
chose ; le grand art est d'approprier les
hommes à la loi qu'ils doivent chérir.
(Mirabeau.)
J'observerai, en troisième lieu, les vices des
constitutions, qui, à mes yeux, ne sont qu'une des
causes incidentes des crises.
Une constitution n'est qu'un prétexte, non une
cause.
La constitution la mieux charpentée ne vaut rien,
dès qu'elle n'est pas respectée : la plus mauvaise
est bonne, dès qu'elle a l'hommage du peuple.
Ce ne sont pas les constitutions, ce ne sont pas
les lois, ce ne sont pas les codes, ce ne sont pas
même les votes qui constituent un gouvernement :
c'est le caractère des citoyens, ce sont leurs
moeurs.
Quand une nation comme la nôtre n'a pas de
54 LA CRISE.
moeurs, la République n'est qu'un mot, la souve-
raineté du peuple un mot, le suffrage universel un
mot, la majesté des assemblées un mot, l'autorité
un mot.
Ce sont les moeurs seules qui attachent une âme
à ces mots et les font respectables et respectés. Ce
sont les moeurs seules qui constituent la famille,
la société, la cité, la pairie.
Lorsqu'il arrive dans une nation qu'une fraction
du peuple, de dessein prémédité ou non, commet
un crime tel que celui du 15 mai 1848, l'anarchie
est complète, la tache ineffaçable.
Quand une nation ne se gouverne qu'avec une
armée et des tribunaux , c'est un signe infaillible
qu'elle n'a pas de moeurs. En effet, observez le
spectacle que nous venons d'avoir sous les yeux.
Le noeud gordien de la situation de -1852 n'au-
rait-il pas été tranché immédiatement, si la cons-
titution de 1848 avait eu l'hommage de tous les
citoyens, c'est-à-dire si nous avions eu des moeurs
publiques?
Ce n'est donc pas la révision des constitutions
qui importe , mais la révision de nous-mêmes.
C'est donc une étrange erreur qui court les rues
que de chercher les causes organiques des crises
dans les vices des constitutions : ceux-ci n'en sont
qu'une des causes incidentes , ce que je vais es-
sayer de démontrer.