La France et le septennat (Nouvelle édition augmentée d

La France et le septennat (Nouvelle édition augmentée d'une préface) / par M. Latour Du Moulin,...

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Français
79 pages

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E. Dentu (Paris). 1875. 1 vol. (80 p.) ; in-8.
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Publié le 01 janvier 1875
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M. LATOUR DU MOULIN
ANCIEN DÉPUTE
,: NOUVELLE ÉDITION
AUGMENTÉE D'UNE PR.ÉFAGE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAI., 17 ET 19, GAIJËBIE D'ORLÉANS
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Tous droits réservés-.
LA FRANCE
ET
LE SEPTENNAT
PARIS
IMPRIMERIE BALITOUT, QCESTROY ET C°
7, 'IITJE BÂILLIF, ET BUE Dï: VALOIS, 18
LA FRANCE
ET
LE SEPTENNAT
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ANCIEN DEPUTE
NOUVELLE ÉDITION
AUGMENTÉE D'UNE PRÉFACE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, il ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
1873
Tous droits réservés.
PRÉFACE
i
Deux motifs m'ont décidé à publier une nouvelle
édition de cette brochure, dont la plupart des jour-
naux ont reproduit de longs extraits, lors de son
apparition, et qu'ils ont, presque tous d'ailleurs,
accueillie avec une grande bienveillance : C'est d'a-
bord l'incertitude persistante de notre situation po-
litique, malgré le vote de la Constitution révisable du
25 février, et les tendances manifestes de la gauche à
ne plus se contenter déjà des premières conséquences
de sa récente victoire, qui, laissant intact tout ce que
j'écrivais il y a six mois, rend peut-être utile, à la
veille d'une session sans doute décisive, la reproduc-
tion de certaines vérités exposées avec modération ;
c'est aussi la publication d'un document officiel, que
l'on n'a pas encore oublié et qui, à ma vive surprise,
mentionnait la France et le Septennat parmi les bro-
i
— VI —
chures de la propagande bonapartiste. — Ce qui, par
parenthèse, prouve tout à la fois que M. le Préfet de
police, qui a beaucoup d'esprit, qui a montré même
un peu trop d'imagination dans cette circonstance,
ne m'a pas lu, ou qu'il a singulièrement méconnu
l'histoire des dernières années dé l'Empire et des
luttes que j'ai soutenues pour amener — malgré l'op-
position de quelques-uns de ceux qui l'acclament
aujourd'hui — l'établissement de ce gouvernement
représentatif devenu, depuis plus de deux siècles, le.
régime définitif de la paisible Angleterre, et dont nous
n'avons eu, depuis cinq années, que la plus dange-
reuse parodie.
Combattu par le Gouvernement impérial, de 1864
à 1870, plus vivement que ne l'a certainement été
aucun de ceux qui se montrent maintenant ses adver-
saires implacables, j'ai cru devoir, dans la France et
le Septennat, m'élever au-dessus de mes ressentiments
personnels; et sans plus dissimuler aujourd'hui que
je ne l'ai fait pendant le règne de Napoléon III, les
fautes qui ont été commises en son nom, sans insulter
personne, ayant la satisfaction patriotique, non-seu-
lement de n'être pas de ceux qui ont déclaré la fatale
guerre de 1870, mais d'avoir parlé et voté contre
elle (1), je me suis borné à constater la désolante
impuissance des conservateurs, leurs divisions, et
()) Je n'avais môme pas hésité à prévoir, à la tribune, dès le 4 8
juillet, l'éventualité d'une invasion de la France. Et, dans ma préface
d'Autorité et Liberté, page xiv, j'ai rappelé qu'à ce mot d'invasion^
hélas trop prophétique, une immense explosion de : « Allons donc !
Allons donc ! » constatée au Journal officiel, m'interrompit; Ce fut au
milieu des murmures de la majorité que j'achevai mon discours;
— VII —
l'impasse dans laquelle nous nous trouvions bien
récemment encore, impasse d'où je désire — plus que
je ne l'espère — que la nouvelle Constitution puisse
nous tirer.
Ma brochure était et reste un appel à la concilia-
tion; certaines défaillances qui, le 25 février, ont
péniblement surpris le sentiment public, ne m'en
feront rien retrancher. Cet appel est selon moi d'au-
tant plus nécessaire, qu'avec le Septennat, aucune
modification ne pouvant être apportée à notre Cons-
titution provisoire avant 1880, une stabilité rela-
tive nous était jusque-là assurée, tandis qu'avec le
Wallonnat, la clause de révision, qui réserve le droit
permanent et absolu de la nation, permet de redouter,
à chaque heure, la modification complète de nos ins-
titutions politiques.
Si tenir exactement le langage de M. le Maréchal
Président de la République qui, dans sa note officielle,
a proclamé qu'en chargeant M. Buffet de composer
un ministère, il entendait « faire appel aux hommes
modérés de tous les partis J>; si ne pas se déclarer
orléaniste quand même, c'est-à-dire malgré la dé-
marche imprévoyante de M. le comte de Paris à
Froshdorf, et son abdication, selon moi regrettable;
si reconnaître que la République eût été non-seule-
ment acceptable, mais désirable, pourvu qu'elle fût
devenue résolument conservatrice, et même — la
forme étant en politique de médiocre importance —
qu'on aurait pu, il y a dix-huit mois, se résigner, par
patriotisme, au gouvernement constitutionnel de M. le
comte de Chambord ; si demander que, dans l'intérêt
— VIII —
conservateur, on aborde nettement l'examen de toutes
les questions sociales, bien plus importantes pour le
peuple que les questions purement politiques, et n'ad-
mettre enfin l'éventualité du retour de l'Empire que
dans certaines conditions essentiellement libérales ;
si c'est là commettre une sorte de délit, je dois m'in-
cliner devant l'interprétation de M. Léon Renault
car telle est la fidèle analyse de ce que j'ai écrit.
J'ignore absolument les gages que les chefs ac-
tuels du parti orléaniste, aux sentiments desquels je
rends néanmoins volontiers hommage, ont pu don-
ner à cette vraie liberté, dont ils paraissent se croire
les seuls apôtres, et dont mes amis et moi — dès
que la pyramide a été assez solidement remise sur
sa base pour qu'elle nous parût inébranlable — nous
avons aussi cherché à doter notre pays, sans nous
préoccuper, il est vrai, exclusivement et avant tout,
comme le font, depuis quatre ans, tous les partis,
de la forme du gouvernement. — Mais puisque j'ai
été mis en cause, il me sera permis, je pense, de
, rappeler incidemment, ici, que non - seulement
M. Thiers (1) considérait autrefois comme suffisantes
les garanties de sérieux contrôle et de sage liberté que
je réclamais, dès 1864, dans l'intérêt de l'Empire et
dans celui de la France, — que personne ne songeait
alors à séparer, — mais que, deux ans après, l'un de
(1)M. Thiers en m'interrompant pendant mon discours du 12 janvier
1864 s'écriait : « Très bien ! c'est ce que nous demandons », et plus
loin : « Dennez-nous tout cela ; » enfin s'adressant à quelques députés
qui lui disaient : N'interrompez pas ; il répliquait : « Je ne contredis
-pas; j'approuve! » (Moniteur du 13 janvier 1864.)
— IX —
ceux dans le sillon desquels la nouvelle majorité ne
tardera pas à marcher, M. Charles Floquet, consta-
tait lui-même mes efforts et ceux de mes amis dans
les termes suivants :
« La chose à laquelle le grand public s'intéressait surtout,
c'était la création même d'un tiers parti, depuis si long-
temps annoncée, qui avait si longtemps hésité à s'affirmer
et qui apparaissait • enfin dans l'amendement. des 46. Le
manifeste de ce tiers parti avait déjà été produit et par
M. Latour du Moulin, dans la discussion de l'adresse, et
par M. Buffet dans l'exposition même de l'amendement
dont il était un des principaux signataires. Toutes les récla-
mations essentielles, dont l'ensemble forme désormais le
programme du tiers parti, avaient été énumérées par ;ces
honorables députés.
» Par l'énergie de son discours, M. Latour du Moulin
avait justifié cet intérêt ; par la fermeté calme de son argu-
mentation, M. Buffet avait conquis son autorité dans la
Chambre ; et les deux chefs du tiers parti étaient ainsi dési-
gnés à l'opinion (1). »
Et, l'année suivante, à l'occasion de mon discours
sur la politique intérieure, et contre ce système des
grandes agglomérations qui, après avoir amené l'uni-
fication de l'Italie et Sadowa, devait fatalement nous
conduire à Sedan (2), l'organe le plus accrédité de no-
tre troisième République, le Journal des Débats ne di-
sait-il pas en commençant le long article qu'il me
consacrait :
« Le fait capital de la séance d'hier au Corps législatif,
c'est.le discours prononcé par M. Latour du Moulin à l'ou-
(1) Le Siècle du 28 mars 186G.
(2) Discours du 29 juin 1867 sur la polilique de l'équivoque.
— X —
verture de la discussion générale du budget. — Ce discours
est une sorte de manifeste du tiers parti et une charge à
fond contre lès ministres. ... Ainsi le tiers parti que l'on di-
sait en pleine dissolution, s'affirme de nouveau comme pour
faire équilibre aux ultras de la majorité; il paraît même
convaincu que l'heure de son avènement a sonné. La majo-
rité ne s'y est pas trompée ; elle a compris tout de suite de
quoi il s'agissait, et M. Latour du Moulin en a eu la preuve
dans les interruptions qui l'ont assailli. On aurait pu croire,
par moments, que la tribune était occupée par un de ces
orateurs de la gauche qui ont le pouvoir de soulever des
tempêtes. —Il reste à connaître maintenant, ajoutait le
Journal des Débats,la réponse que le gouvernement ne peut
manquer de faire à l'orateur du tiers parti (1). »
Il était plus facile encore de me répondre par des
actes que par des paroles. Aussi, pendant que cer-
tains néophytes de la République et de l'Orléanisme,
désormais confondus, qui insultent sans pudeur,
dans la presse, tout ce qu'ils encensaient autre-
fois, peuplaient les antichambres des Tuileries, de
Fontainebleau ou de Çompiègne, le ministère enga-
geait-il immédiatement contre moi une guerre à
outrance. Et tandis qu'on réservait toutes les faveurs
pour les députés qui, après avoir applaudi à toutes les
fautes de l'Empire, n'hésitèrent pas, le 4 septembre (2),
à proclamer sa déchéance en face de l'ennemi ; tandis
qu'aux élections de 1869, on appuyait ouvertement,
dans le Var, la candidature de M. Emile Ollivier, j'é-
tais, violemment et par tous les moyens, combattu
dans le Doubs (3).
(1) Journal des Débats Au lor juillet 4867.
(2) Voir page 48.
(3) Je fus forcé de faire plaider MM. Ernest Picard et Albert Grévy
— XI —
Mais qu'importe tout cela aujourd'hui?
Sans doute ce sera toujours une politique déplora^
ble et bien imprévoyante que celle qui consiste à
ériger en dogme l'infaillibilité ministérielle, à mécon-
naître cet aphorisme élémentaire qu' c on'ne s'appuie
que sur ce qui résiste », et à se montrer implacable
contre tout ce qui n'est pas servile ou aveuglé. Mais,
je le répète, en présence du gouffre sans fond vers
lequel nous conduisent Tégoïsme et Timpéritie des
divers partis qui se disent conservateurs/et sur le
bord duquel nous nous trouvons tous réunis, qu'im-
porte ce qui a été fait sous l'Empire, pour ou contre
moi; que signifie le plus ou le moins de légiti-
mité de mes griefs Ou les rancunes des personnages
qui ne peuvent lui pardonner leur oisiveté de vingt
années? N'avons-nous pas tous le devoir d'oublier
nos ressentiments, d'effacer nos vieilles divisions et
d'apprécier les événements dont nous sommes les
contemporains, comme les apprécieront, un jour, nos
successeurs, comme les jugent déjà peut-être nos
voisins?
C'est à ce sentiment seul que j'ai obéi en écrivant
la France et le Septennat.
contre l'administration et ses journaux, et j'ai cité à la tribune (séance
du 24 décembre i 869) une lettre que vingt des grands industriels du
Doubs, parmi lesquels se trouvaient cinq conseillers généraux, adres-
saient au ministre de l'intérieur pour accuser le préfet d'avoir laissé
l'un de ses organes promettre le subside des grèves aux ouvriers qui
voteraient contre moi. Ce préfet, à la suite de mon élection, fut récom-
pensé par une importante recette générale, qu'il occupe encore; et le
procureur général, qui m'avait également été hostile et qui, après la
lutte électorale, ne pouvait plus rester à Besançon, fut nommé com-
mandeur de la Légion d'honneur.
— XII —
Certes, je comprends qu'on soit orléaniste, légiti-
miste, républicain; et il serait puéril de reprocher à
un légitimiste, à un orléaniste ou à un républicain
ses efforts pour amener le triomphe de la cause à la-
quelle il s'est dévoué. Mais ce que je ne puis com-
prendre, c'est que de prétendus conservateurs ré-
éditent aujourd'hui, la doctrine impie de l'abbé
Grégoire et que, sous le manteau de l'intérêt public,
ils n'hésitent pas à risquer le salut de la France
pour satisfaire d'égoïstes et de mesquines ambi-
tions.
Je persiste à penser, quant à moi, que le Sénat,
rêvé par M. le duc de Broglie, dont le sérieux dan-
ger est, maintenant, de transformer en clubs tous
nos conseils municipaux, et derrière lequel s'abri-
tent les espérances du Wallonnat, ' ne deviendra
qu'une digue impuissante opposée au torrent ré-
volutionnaire qui doit envahir inévitablement la
future Assemblée. Si même, en effet, — ce qui n'est
nullement certain, — le Sénat se trouve, en majorité
conservateur, ses membres élus soit par une assem-
blée expirante, et par cela seul frappée de discrédit,
soit par des délégués représentant les populations de
la façon la plus inégale, je pourrais dire la plus ini-
que (1), n'auront aucune action politique efficace, et,
en cas de conflit avec les élus du suffrage universel
direct, n'apporteront pas au gouvernement la force
(i) Dans les Bouches-du-Rhônë, la ville de Marseille, qui compte
320,000 habitants, ne sera représentée que par un seul délégué, comme
la commune de Sainte-Marie, du même département, qui n'a que
trente et un habitants.
— XIII —
morale sur laquelle ont sans doute compté les auteurs
de la nouvelle Constitution.
Que M. Buffet réussisse cependant là où a échoué
M. Thiers, qu'il parvienne à faire de la République un
gouvernement d'ordre, de justice, de conciliation et
d'apaisement, offrant aux vrais intérêts conservateurs
des garanties sérieuses de stabilité, de durée ; et le
devoir des bons citoyens sera, selon moi, tout tracé :
ils devront se rallier franchement à la République,
comme ils auraient dû accepter le gouvernement de
M. le comte de Paris, ou même celui de M. le Comte
de Chambord. Mais si les exigences croissantes du
parti radical rendent impossible l'établissement défi-
nitif d'une république résolument conservatrice, si
nous sommes menacés de descendre rapidement la
pente ordinaire des' révolutions, je me bornerai à
répéter ce que j'ai'dit, un jour, à M. le duc de Broglie,
lorsqu'il me fit l'honneur de venir me voir pour
concerter — antérieurement il est vrai au 24 mai —
l'organisation, alors projetée,, d'un grand comité exclu-
sivement conservateur, et ce qui résume exactement
ma pensée, qui est celle de l'immense majorité du
pays : <r Mieux vaut l'Empire que la Commune ! »
II
Quelques lignes me paraissent encore nécessaires
pour justifier les conclusions éclectiques et absolu-
ment impartiales de cette brochure.
— XIY —
. Dans l'état de trouble profond où ne se trouve pas
seulement la France, mais la société entière, il con-
vient en effet de s'expliquer sur ce mot : Gouverne-
ment conservateur/ mon unique objectif, qui est dans
toutes les bouches, plus encore assurément que dans
toutes les convictions, et que chacun se réserve de
traduire suivant ses passions ou ses intérêts. — Veut-
il dire que le gouvernement de notre pays, quelle que
soit sa dénomination, puisse jamais devenir la néga-
tion de toute réforme, de tout progrès," le retour pur
et simple aux errements; du passé, que ce passé s'ap-
pelle 1814,1830 ou 1852? — L'esprit de parti peut
seul soutenir une pareille thèse.
Qui donc eut accepté que la restauration de M. le
comte de Chambord — un instant possible il y a dix-
huis mois —• impliquât, je ne dirai pas les abus qui
ont légitimé la Révolution de 1789, mais le succès des
tendances réactionnaires qui ont amené celle de
1830? — Qui donc, parmi les orléanistes les plus fer-
vents et les plus intraitables, admettrait que l'intro-
nisation de M..le comte de Paris pût s'accomplir dé-
sormais au seul profit de cette classe bourgeoise qui,
pendant dix-huit années, a repoussé toutes les réformes
utiles et qui, en refusant obstinément l'adjonction des
capacités sur les listes électorales, nous a brusque-
ment imposé le suffrage universel? Enfin le retour du
Prince Impérial pourrait-il, maintenant, devenir le
triomphe exclusif de cette politique imprévoyante qui
nous a conduits du Mexique à Sedan, et qui confond
encore dans son anathème le contrôle le plus légitime
et le plus nécessaire avec une liberté sans limite et
— XV —
sans frein? Napoléon. IV ne devrait-il pas, de l'aveu
de tous, inaugurer une politique toute nouvelle avec
de nouveaux conseillers? L'acceptation du verdict de
Bordeaux par le représentant officiel du parti bona-
partiste à l'Assemblée, rompant tout lien avec les
traditions du passé, n'implique-t-elle pas d'ailleurs
elle-même cette nécessité (1)?
Ne serait-ce pas, par exemple, en matière de finan-
ces, se montrer véritablement conservateur que d'en-
trer largement dans la voie tracée par M. Bineau, aux
débuts de l'Empire, et trop vite abandonnée, plutôt
que de suivre les idées étroites de ses successeurs (2) ;
et, pour équilibrer des budgets toujours en déficit, de
ne pas s'en tenir uniquement à cette dangereuse rou-
tine de l'augmentation constante des charges des
anciens contribuables, ou bien à la création des res-
sources puériles que nous trouvons énumérées dans
le dernier rapport de M. Mathieu Bodet? Serait-ce
faire acte révolutionnaire que de remanier l'assiette
même des impôts, de rendre l'assurance obligatoire
et d'examiner s'il ne conviendrait pas d'établir, en
France, cet impôt sur le revenu dont le nom seul nous
effraie, tandis qu'il est, depuis près d'un siècle, passé
dans les traditions économiques de l'Angleterre ?
Mais ce n'est pas seulement en politique ou en
finance que ceux qui aspirent au gouvernement défi-
nitif de notre pays seront obligés de se montrer des
novateurs. S'ils veulent fermer l'ère des révolutions
(1) Discours de M. Rouher à propos de l'élection de M. de Bour-
going.
(2) Voir page 73.
— XYI —
et conserver longtemps le pouvoir que la France leur
aura confié ou qu'ils lui auront imposé, ils devront,
comme je le demandais au Corps législatif (1), comme
je l'ai indiqué dans cette brochure, ils devront abor-
der l'examen des questions sociales. L'erreur profonde
de la plupart des hommes d'État de ce temps, quelle
que soit leur nuance, c'est de ne pas admettre que la
révolution purement politique est faite depuis 1789 ;
qu'elle est complète, surtout depuis l'établissement
du suffrage universel; que l'égalité des droits poli-
tiques est absolue pour tous les citoyens ;* et qu'il n'y
a plus qu'à tenter, pacifiquement, mais résolument,
une nouvelle organisation économique de notre vieille
société. • ' -
Et si, par un nouveau coup de l'aveugle fortune,
M. Gambetta s'emparait, pour la seconde fois, du pou-
voir, il commettrait un bien grave anachronisme s'il
s'imaginait donner aux vrais besoins du peuple, à ses
(1) Le 4 juillet 1870, je prononçai, à la tribune du Corps législatif,
un discours à l'occasion delà discussion du budget de 1871. Voici un
passage de ce discours, d'après le Journal officiel :
« Il ne suffit pas, — disais-je, — vous le voyez, messieurs, de res-
treindre en fait les crédits supplémentaires ou extraordinaires; il faut
une loi, une décision absolue de la Chambre, établissant un système
différent, il faut la spécialité... »
M. Ernest Picard et plusieurs autres membres : — « Très bien ! très
bien! »
« Ce qu'il faut encore, c'est entrer largement et non pas timidement,
comme l'indique M. Chesnelong, dans la voie des réformes financières.
L'Empereur, dans son discours d'ouverture, nous l'a dit : 11 convient
d'étudier une nouvelle assiette de l'impôt. ( Très bien à gauche I ) Il
convient aussi, selon moi, d'examiner très sérieusement les queslions
relatives à l'impôt sur le revenu ; et, enfin, je n'hésite pas à le dire,
il convient d'entrer résolument dans la voie des réformes sociales et
économiques. (Très bien à gauche !) »
— XYII —
exigences actuelles une suffisante satisfaction en se
bornant à revenir aux errements politiques et anti-
religieux de 92, ou même de 93, — ainsi que l'indique
pourtant son récent manifeste (1), — en remplaçant
des avocats bleus par des avocats plus ou moins
rouges, en appelant, avant tout, à la curée des places
«les nouvelles couches sociales !» Comme si M.Thiers,
M. Jules Simon et lui-même, et tant d'autres,
ne fournissaient pas la preuve la plus éclatante
que ces nouvelles couches peuvent déjà, et depuis
plus de quatre-vingts ans, arriver à tout, par l'in-
telligence, le travail et cette heureuse chance qui
favorise et favorisera toujours les uns au détriment
de tant d'autres, souvent plus méritants. A, moins
qu'il n'entende par là la substitution du règne des
incapables à celui des hommes de valeur ! Mais quelle
satisfaction pourraient donc éprouver les masses, dans
les campagnes et dans les ateliers, si elles voyaient des
clercs d'huissiers devenir procureurs généraux, le
ministère de l'instruction publique confié à un simple
instituteur, de nouveaux sergents Boichot s'emparer
du portefeuille de la guerre (2) ? Quel intérêt auraient-
elles à la suppression des consolations suprêmes
qu'apportent les principes religieux à ceux qui souf-
frent et qui seront toujours les plus nombreux en ce
monde, et plus encore peut-être sous la république
que sous la monarchie ? En quoi leur bien-être ma-
tériel et moral s'en trouverait-il amélioré? Et d'autre
(1) Discours prononcé à Belleville, le 23 avril 1875.
(2) Voir pages 65, 66, 73 et 74.
— XVIII —
part, cependant, quels nouveaux droits politiques
pourrait-on leur conférer, dont elles ne soient déjà
en possession incontestée, pour justifier, à leurs yeux,
un changement de régime dont, au fond, elles ne sau-
raient bénéficier en rien ? — Aucun. —
M. Louis Blanc et M. Billault l'avaient compris
tous deux, en 1848. Mais l'un, en rétrécissant la
grande question sociale, s'absorbait dans des dé-
tails théoriques d'une application difficile, et l'autre
s'est borné à prononcer un éloquent discours qui,
bientôt dénaturé, lui attira les hostilités les plus ar-
dentes de la part même des plus zélés fanatiques du
système politique et économique de l'Angleterre, où
les pauvres ont cependant un ministère spécial et où
le droit au travail peut être considéré, dans certaines
limites, comme une institution. Tous deux d'ailleurs
eurent alors le tort d'oublier que des réformes tou-
chant aux fondements mêmes de la société ne peu- ■
vent s'opérer, sans de graves périls, tant que la stabilité
politique du gouvernement qui les accomplit peut
être, chaque jour, mise en question. — Sous l'Em-
pire, la loi déplorable dont M. Emile Ollivier fut le
rapporteur et qui autorisait les coalitions, loin d'être
une amélioration sociale, devint un danger public ;
contrairement à tous les principes, elle constitua
uniquement en réalité, pour des minorités souvent
factieuses) le droit d'opprimer la majorité (1).
Ces tâtonnements dangereux, mal conçus, en dehors
de tout plan, de toute idée générale, ne pouvaient
(1) C'est cette conviction qui m'a décidé à voter contre cette loi;
— XIX —
aboutir qu'à la surexcitation des mauvaises passions,
des idées subversives, et au désir absurde de nivel-
lement social, de communisme, qui forment tout le
bagage économique et politique des prétendus réfor-
mateurs de l'Internationale.
Pour asseoir la société sur des bases nouvelles et
indestructibles, ce qu'il faut absolument, ce n'est ni
la création de commissions parlementaires qui, au
bout de trois années ne sont guère plus avancées que
le jour même de leur constitution, ni la publication de
livres, quelque bien faits qu'ils soient, comme celui-
qu'a écrit M. le comte de Paris, sur des questions
spéciales et très controversables ; mais il faut la ferme
volonté d'étudier, pour les résoudre dans leur en-
semble, tous les problèmes sociaux-
Ce qu'il faudrait surtout, ce serait l'installation, en
France, d'un gouvernement dont les institutions poli-
tiques garantissent assez sérieusement la durée pour
qu'il pût, sans danger, mener à bien cette pacifique
révolution. — Sera-ce l'Empire, grâce à la clause de
révision contenue dans la Constitution du 25 février
et malgré les efforts de la nouvelle majorité, déjà
divisée ?
Les maladresses persistantes de ses adversaires, les
craintes qu'ils manifestent publiquement, la lassitude
générale, les crises enfin qui seront l'inévitable con-
séquence d'une dissolution prématurée, mais désor-
mais certaine, rendent, chaque jour, plus vraisem-
blable cette supposition.
Or, si ce nouvel Empire accomplissait les réformes
sociales et financières qui s'imposent à tout esprit
— XX —
clairvoyant et prévoyant, et qui, loin de détruire
l'organisation politique que nous devons à la Révo-
lution de 1789 et au génie de Napoléon Ier, n'en
seraient que le complément nécessaire et logique, il
effacerait bientôt des souvenirs de l'oublieuse France
toutes les fautes du passé.
Mais ce qu'il faut surtout prévoir, en politique,
c'est l'imprévu !
LATOUR DU MOULIN.
lor mai 1875.
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Il est très difficile d'écrire l'histoire contemporaine,
car l'on se heurte nécessairement à des difficultés, je
dirais presque à des impossibilités sans nombre. Com-
ment, en effet, porter un jugement sur ceux que l'on
rencontre chaque jour, avec lesquels on se trouve en
relations constantes et souvent amicales, sans s'ex-
poser à se créer de violentes inimitiés, si l'on reste
dans la vérité absolue, ou sans mentir à sa conscience
si l'on ménage les susceptibilités et les amour-pro-
pres?
C'est cependant ce travail que je vais essayer. Mon
but étant uniquement le bien de mon pays, je n'hésite
pas à risquer les inconvénients personnels qui peu-
vent résulter de cette étude. D'ailleurs je n'exprimerai
mon sentiment sur les personnages dont j'ai à parler
ici qu'avec une courtoisie de formes qui est dans mes
habitudes et qui, de l'aveu de-tous, n'a jamais rien
enlevé à la netteté des opinions.
Les institutions d'un pays ont assurément une im-
portance incontestée, mais, à mon sens, elle n'est
2
— XXII —
cependant que secondaire; et, comme je le disais il y
a quinze ans 1 : « Quelque parfaite que soit, en théorie,
une Constitution, sa valeur réelle varie suivant l'ap-
plication des principes qu'elle consacre (1). »
Il faut donc s'occuper des hommes qui nous gou-
vernent et de ceux qui peuvent être appelés par les
circonstances à diriger nos destinées, si l'on veut
apprécier avec justesse non-seulement notre situation
politique actuelle, mais l'avenir qu'elle nous prépare.
Si l'on espère fonder quelque chose de stable avec les
éléments dont nous disposons, il convient d'étudier la
nature de ces éléments, de se rendre compte de. leurs
avantages et de leurs imperfections, et de descendre
des nuages de la théorie, dans le, terre, à terre d'une
saine pratique.
(1) Introduction historique à mes Lettres sur la Constitution de 1852,
la France comparée à l'Angleterre, page 88.
LA FRANCE
ET
LE SEPTENNAT
Il y a dans la situation actuelle de la France et dans celle
où nous nous trouvions en 18S0, de telles analogies (1) qu'il
n'est pas sans utilité peut-être d'envisager, froidement et
surtout avec une complète impartialité, ce que nous réserve
l'avenir, c'est-à-dire où nous conduisent fatalement les divi-
sions des partis conservateurs, et d'examiner si, cette fois,
l'impasse dans laquelle nous sommes n'est pas définitive-
ment privée de toute issue, n'interdit même pas, comme
ressource suprême, l'arrière-pensée, toujours déplorable
d'ailleurs, d'un coup d'État.
Quelque déterminé partisan que l'on soit de la présidence
de M. le Maréchal de Mac-Mahon, et — je l'ai déjà écrit il
y a quelques mois — je suis de ceux qui désirent vivement
qu'il puisse garder, jusqu'au 20 novembre 1880, les hautes
fonctions qu'il remplit avec tant de patriotisme et de dignité j
oii iie saurait se faire illusion sur les difficultés croissantes
(1) Voir dans Autorité et Liberté, le chapitre intitulé : Une Solution
en 1830. Tome I, page 73;
— 24 —
de sa tâche, ni considérer ce qu'on est convenu d'appeler le
Septennat, et qui n'est déjà plus que le Sexennat, autrement
que comme un gouvernement essentiellement provisoire,
devant disparaître à une échéance fixe, dont chaque instant
nous rapproche, en dehors même de l'inévitable et périlleux
renouvellement de l'Assemblée nationale, renouvellement
qui peut rendre impossible l'exercice régulier des pouvoirs
confiés au glorieux vaincu de Reischoffen.
Je n'ai pas, au surplus, l'intention, je le répète, de me
livrer dans cette étude à des dissertations philosophiques, à
des théories gouvernementales plus ou moins ingénieuses,
plus ou moins abstraites, dont la réfutation n'est jamais
difficile; je veux simplement exposer les faits et me borner
à être le porte-voix de cette politique, nettement conserva-
trice quoique résolument libérale, qui est celle du plus grand
nombre : la politique du bon sens.
I
Mais d'abord il est nécessaire de rappeler ce que sont au-
jourd'hui les partis opposés qui, tous, dans l'Assemblée
nationale ont, individuellement, la prétention d'être les in-
terprètes exclusifs sinon des aspirations du pays, du moins
de ses vrais besoins ; il convient de compter leurs forces
respectives, de voir de quels éléments ils se composent,
d'apprécier leurs divers mobiles et leur but.
— 25 —
Commençons par les républicains.
Certes, à n'envisager que la théorie, l'idée républicaine
est, non-seulement très défendable, mais indiscutable; et il
n'est aucun esprit indépendant, aucune nature douée de
quelqu'élévation qui ne doive regretter profondément l'im-
possibilité — désormais constatée —. de l'établissement, en
France, d'un régime ayant pour première et principale basé"
l'égalité, où le mérite personnel et les services rendus à la
patrie devraient seuls, sans tenir compte des distinctions
créées par les hasards de la naissance et de la fortune, con-
duire les plus dignes aux places et aux honneurs.
Aussi beaucoup de conservateurs, tout en restant les par-
tisans d'une monarchie tempérée qui, plus que le régime
républicain, leur offrait des garanties de durée et de stabi-
lité, ne virent-ils longtemps, dans les drames sanglants de
notre première révolution, que les conséquences désolantes,
mais alors inévitables, et dont le retour était, à leurs yeux
impossible, de la- violente secousse qui, rompant avec les
abus d'un passé, sur tant de points détestable, a, pour
toujours, établi les principes de notre société moderne, •
Ils n'étaient pas arrivés, aussitôt que M. Thiers, à com-
prendre qu'avec notre tempérament mobile, passionné,
sans mesure, passant si facilement d'un extrême à l'autre,
« la République ne pouvait finir que dans le sang bu l'im-
bécillité. »
De là le peu d'obstacles que rencontrèrent les auteurs de
la révolution du 24 Février, lorsqu'à la suite de la résis-
tance de M. Guizot à des revendications légitimes, et des
fautes de l'opposition constitutionnelle, le flot populaire
ayant emporté la dynastie des d'Orléans, M. de Lamartine
se crut obligé de proclamer la République, du haut de la
tribune envahie. Et malgré les souvenirs instructifs qu'a-
vaient laissés le i S Mai et les néfastes journées de Juin 1848,
telle fut également l'une des causes de la résignation avec
— 26 —
laquelle la France surprise, accepta, sans protestations, le
gouvernement que, sans la consulter, on proclamait en face
de l'ennemi, le 4 Septembre 1870.
Enfin, les qualifications sévères dont MM. Thiers et Jules
Grévy n'hésitèrent pas à stigmatiser la dictature de M. Gam-
betta (1) n'auraient pas empêché M. Thiers de fonder la
République, et de donner ainsi lui-même un éclatant dé-
menti à l'aphorisme qu'on lui a bien souvent rappelé déjà,
si moins oublieux des-leçons de l'histoire, il avait mieux
profité de l'antagonisme des anciens partis monarchiques
et de la lassitude de la France pour nous habituer, insensi-
blement, au nouveau régime dont il a été, un instant, le chef
incontesté.
Mais après avoir courageusement dompté la Commune,
et s'être montré impitoyable pour les simples soldats de
cette abominable insurrection, loin de continuer une poli-
tique énergiquement conservatrice, qui lui eût indéfiniment
assuré tous les concours, M. Thiers, en refusant de pour-
suivre M, Ranc et de déporter M. Rochefort,. en obtenant
pour le crime de M. Courbet une pénalité dérisoire, en per-
sistant à suivre un périlleux système de bascule, malgré les
prières de ceux qui ne l'avaient choisi que comme le porte-
drapeau le plus autorisé de l'ordre et de la conserva-
tion sociale, M. Thiers a rappelé au souvenir des plus in-
crédules le jugement qu'il avait porté sur la République,
avant d'en être le président, et a fini par les convaincre
qu'elle ne pouvait être, en effet, que le synonyme de l'a-
narchie et de la Commune. ■— Et cette conviction a produit
le 24 Mai.
Cependant, dira-t-on, si M. Thiers a tué la République,
telle que la comprenaient les conservateurs, il .n'a assuré-
(1) Personne n'a oublié que M. Grévy a qualifié le gouvernement de
M. Gambetta de dictature de l'incapacité, et que M. Thiers a dit, du haut
de la tribune, que c'était « une politique de fous furieux. »
— 27 —
nient pas tué le parti républicain ; il lui à plutôt donné une
consistance qui lui manquait, èh ralliant lès éléments bario-
lés du centre gauche qui, s'il ne leur avaitpas Servi dé tMt-
d'union, n'auraient jamais consenti à mêler leur bannière
à celle de MM. Ledfu^-Rollin èi Ganibéttâ? — On ne saurait
évidemment prétendre que là République désirée par ces
deux chefs dé notre nouvelle montagne ait ëti à souffrir du
changement dé front de celui qUè vingt-sept départements,
se souvenant de Son attitude décidée contré les révolution-
naires de 1848, tt'âfaient élu que pour protester contre les
révolutionnaires de 1870, contre les hottitheê qui, à Bor-
deaux, le'mettaient en tètë d'une liste dé proscriptibn (1).
Personne, malheureusement, né saurait contester que
cette République lànè trouvé aujourd'hui, — dans M. Yhiers
et dans ceux qu'Une ambition désordonnée, et généra-
lement peu justifiée, réunit autour de lui, — des auxi-
liaires inattendus, améûéë involontairement à doubler lès
rôles que jouait la plaine, soUs la Convention, lorsqu'àprès
avoir acclamé Vei'gniaud, elie le livrait à Danton, en at-
tendant qu'elle proscrivît, à son tour, celui-ci, pour de-
venir bientôt l'instrument servile dé Robespierre. — Telle
serait, aujourd'hui comme alors, la pente inévitable. —L'o-
ligarchie, sans contrepoids des doctrinaires de i'Assemblée '
qui suivent le mot d'ordre du journal habile et relativement
modéré de M. Challemel-Lacour, serait prortiptement rem-
placée par là Convention que rêvent lés rédacteurs du Ëup-
pel; et cette Convention elle-même né tarderait pas à être
balayée par l'anarchie révolutionnaire dèë échappés dô la
Commune.
La République qu'a tuée M. Thiei'S, par Ses compromis et
ses défaillances, c'est celle que voulait fonder Lafayette,
(1) Il convient d'être juste pour tous ses adversaires ; aussi doit-on
reconnaître que l'attitude de MM. Jules Simon et Emmanuel Arago fut,
pendant cette crise, très nette et très courageuse.
— 28 — '
c'est celle dont, sauf quelques modifications résultant des
origines et des moeurs différentes, les Etats-Unis nous four-
nissent le parfait modèle. Celle-là, après la chute de la
Commune, nous l'avons tous espérée, et tous, bonapartistes,
orléanistes' et légitimistes, nous nous y serions franchement
ralliés, chacun de nous préférant ce régime neutre au triom-
phe d'un principe monarchique qui n'eût pas été le sien.
Mais une fois encore, c'estM. Thiers qui ne l'a pas voulue.
Je dis qu'il ne l'a pas voulue ; car. qui donc pourrait soup-
çonner d'erreur involontaire cette merveilleuse intelligence,
cet esprit si net, si prompt, si délié, si tenace dans ses mo-
bilités calculées, cette imagination féconde enressources et
trop souvent en subtilités, ce savoir incontesté qui ne né- '
glige aucun détail, cette éloquence lumineuse qui, — si elle
n'a jamais trouvé, à la tribune, d'autres accents que ceux
d'une causerie attrayante et facile, — captive touj ours par une
incomparable abondance et sa limpidité, cette nature prime-
sautière et expansive, où le moi tient une si grande place,
aimant à consulter, mais n'admettant pas la moindre con-
tradiction, trouvant à ses adversaires tous les défauts, et
prêtant toutes les qualités à ses amis, à laquelle enfin ne
manquent cependant ni la sagacité ni l'expérience?
A quel secret mobile obéit M. Thiers, je laisse à l'histoire
le soin facile de l'expliquer. — Je ne saurais devancer la
sévérité de son jugement, ni oublier que cette très heureuse
personnalité, qui presqu'octogénaire, n'a perdu ni une des
qualités, ni un des défauts de son impétueuse jeunesse, est
et restera l'une des gloires de notre pays.
Mais son but avoué, celui de ses adeptes du centre gauche,
quel peut-il être, sérieusement? Je vois bien celui de la
gauche extrême, — et cependant, je me propose de démon-
trer plus loin que, quelqu'avancés qu'ils se montrent en po-
litique, les radicaux ne sauraient désormais répondre aux
véritables aspirations des leurs électeurs ; —elle veut se sor-
— 29 —
vir de M. Thiers comme « d'un cheval de renfort, » pour
employer l'expression pittoresque de M. Pelletan, et arriver
par lui au triomphe de la révolution. Mais lui, qu'espère-
t-il maintenant qu'il est tombé du pouvoir? Lorsqu'il s'y
trouvait, il est évident que, comptant sur l'inépuisable pa-
tience de la droite, il ne dictait de compromettantes lettres
à M. Barthélémy Saint-Hilaire et ne donnait des gages de
toutes sortes à ceux qu'il avait, le 8 février 1871, reçu
mission de combattre, que dans l'espoir d'atténuer leur
hostilité et de se maintenir indéfiniment aux affaires, sans
assez se préoccuper des difficultés de sa succession. —au-
jourd'hui, il ne peut plus prétendre à une autre tâche qu'à
' celle' de dissolvant aux mains de la révolution. — Le pays
commence à le comprendre. Il n'oublie pas d'ailleurs son
âge avancé aussi facilement quelui-même, et il se demande
ce que serait le centre gauche sans M. Thiers.
Les élections partielles démontrent déjà que, malgré sa
force numérique, considérable dans l'Assemblée actuelle,
le centre gauche ne pèse d'aucun poids dans l'opinion pu-
blique. Il est destiné à disparaître- de la future Assemblée
J'en dirai autant du parti orléaniste.
II
Depuis le 24 mai, et surtout depuis la dernière modifica-
tion ministérielle, qui a été l'épilogue du renversement de
M. le duc de Broglie par la plus imprévue et la plus mons-
trueuse des coalitions,—où l'on a vu figurer côte à côte les
— 30 —
élus du club de la rue Groléè et les chévàu-légers, M. Thiers
et M. Gambetta, M. de Rémusat et M. Barodet, M. de la
Rochejaquelein et M. Challemel-LacôUr, M. Nàquet et M. de
Francliëu, M. Ordinaire et M. de Belcastel, — l'orléanisme
est non-seulement au pouvoir, mais il eu occupe toutes les
issues; ses adeptes peuplent les préfectures et les ambas-
sades. M. le maréchal de Mac-Mahon se place incontesta-
blement en dehors et au-dessus dès compétitions opposées
des partis conservateurs ; néanmoins, en fait, son gouver-
nement est, aujourd'hui, pureriieïit orléaniste. Les deux
ministres qui semblent y représenter la droite ïnodérée, ne
sauraient, parleur action personnelle, modifier les tendances
générales du cabinet dont ils font partie et dont lé duc Dé-
cazes est le véritable chef.—Or, le duc Decazes c'est là per-
sonnification de l'orléanisme et de l'orléanisme militant, ne
se laissant décourager par aucun obstacle, et, on peut le
dire, depuis l'échec définitif, irrémédiable de la fusion —
son rêve plus encore peut-être que celui de M. le duc de
Broglie —* par aucune impossibilité.
Pourtant, qu'est-ce donc maintenant qUé le parti orléa-
niste? Un brillant état-major qui, pour toute ârniée, compte,
quelques colonels sans un seul régiment, et qui ne sait plus
lui-même si son drapeau, qu'il lui est désormais interdit de
déployer, est blanc ou tricolore. Quels sont ses adhérents en
dehors du ministère et des principales personnalités du
centre droit? — Car la masse du centre droit se compose
plutôt de conservateurs libéraux, décidés à accueillir tout
régime qui conciliera les idées d'ordre avec les garanties
d'une sage liberté, que d'orléanistes proprement dits.— Et,
dans la nation, où sont ses racines? — Quoiqu'on ait pu
prétendre, avant la fusion, c'était certainement un principe,
discutable soit, mais un principe ayant une force considérable
et un prestige personnel. De même que les bonapartistes
représentent le droit populaire, et les légitimistes le droit
— 31 —
divin, l'orléanisme était — au même titre qu'autrefois la
maison de Hanovre, lorsqu'en Angleterre elle se substituait
violemment aux Stuarts^-d'une'part : l'antagonisme avoué
des idées absolues qui dominaient à une autre époque, et,
par le régime représentatif s'appuyant sur l'hérédité monar-
chique, le trait-d'union du droit public moderne avec cer-
taines traditions nécessaires du passé; d'autre part, il était
devenu l'oriflamme de cette classe moyenne, de ces parvenus
de l'intelligence, du travail et de la richesse qui, depuis
1789, forment l'élite de la France.
Les princes d'Orléans avaient tout pour eux, jusqu'au
nombre, garantie contre lés tentatives dé bouleversement,
par l'assassinat. —< Ils sont braves, instruits, affables, sym-
pathiques, unis entre eux; élevés dans nos lycées et dans
des pays où les droits, de la liberté né sauraient être sujets
à aucune contestation, ils y ont contracté des habitudes en
harmonie avec les progrès de notre temps ; leurs idées poli-
tiques semblaient devenues les nôtres. Enfin, leur fortune
colossale, qu'ils ont eu lé tort grave de revendiquer inop-
portunément —• quoique leurs droits ne fussent pàâ réfu-
tableS — aurait pu devenir, dans d'autres mains, le plus
utile des leviers.
Mais, malgré ces mérites et-ces avantages incontestés,
ils n'ont plus en France, depuis la fusion, qu'une situation
semblable à celle qu'ils avaient en Angleterre, .lorsqu'ils
l'habitaient, la situation dé gentilshommes dé haute lignée,
riches et respectés pour leurs vertus privées. — M. lé duc
d'Aumalé, prince et académicien, possesseur d'un revenu
royal, en présidant le procès du maréchal Bazaine, a fait
preuve d'une intelligence exceptionnelle, qui â forcé les
hommages même de ses ennemis ; eh bien, à Besançon, où
il remplit d'ailleurs, très scrupuleusement, ses devoirs mili-
taires, il n'a pas une importance de beaucoup supérieure à
celle qu'on accorde, à Tours, à M. le général du Barrail, ou