La Liberté crucifiée, ou le Martyr d

La Liberté crucifiée, ou le Martyr d'un citoyen de Paris, né breton, dénoncé au peuple français libre et souverain. [Signé : J.-B. Poupart-Beaubourg.]

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166 pages

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1795. In-8° , 165 p..
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Publié le 01 janvier 1795
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Langue Français
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LA LIBERTÉ
CRUCIFIÉE
ou
LE MARTYR
D'UN CITOYEN de PARIS n
BRETON DÉNONCÉ au PEU
PLE FRANÇAIS LIBR1
&. SOUVER AIN
A PARIS.
Février , l'an quatrième de la LISERT
conquise.
OBSERVATION IMPORTANTE.
CITOYENS ! ce n'est point ici un Aristocrate Î
c'est au contraire un RÉVOLUTIOBTITAIRE ; du
nombre des penseurs courageux qui, depuis
douze ans , ont préparé par leurs écrits la
révolution dans l'affreux système de l'oppres-
sion : il est aussi du petit nombre de ceux
qui l'ont brusqué par leur dévouement ; & il
commence par prendre l'engagement sacré de
n'avancer aucun fait qu'il ne paisse le prouver;
il en donne pour garant sa tê te f déjà déposée
"aux pieds des autels de la Justice. Il supplie
essentiellement ses Lecteurs de se transporter
aux notes alphabétiques en supplément à cette
ADRESSE , de n'en dédaigner aucune ; toutes
sont égalementi mportantes aux développemens
indispensables des faits , ainsi qu'à l'in-
telligence d'une cause qui peut & doit da-
ter dans les causes célèbres, autant par la
scélératesse des combinaisons , que par uno
foule de circonstances dont aucune ne se trouve
dans la nature. Ceux qui sont travaillés de
cet amour pour l'extraordinaire , pour tout ce
qui s'éloigne le plus de l'ordre des événemens
& des moeurs , y rencontreront à coup sûr do
quoi satisfaire leur appétit. Vingt personnes
d'ailleurs, la plus part bien connues, sont
désignées dans le procès. C'est d'une grande
fabrication de faux Assignats dont il s'agit ,
A
2
Neuf Citoyens & Citoyennes sont décrétés
d'accusation ; des personnages considérables,
des Membres même de l'Assemblée Nationale
Constituante s'y trouvent indignement com-
promis, & deux accusés décrétés, dont la
constitution morale seroit dumoins un phé-
nomène, s'ils n' éétoient fous décidément, ont
eu l'audace de compromettre, de profaner
jusqu'au nom sacré du Roi. Un de ces deux
hommes a fait plus encore ; retranché sur une
terre étrangère, il écrit en substance à l'As-
semblée Nationale le 27 juillet dernier « qu'il
est fier de pouvoir se dire l'auteur d'un projet
de contrefaire les Assignats & que si on ne
l'eût pas dérangé dans ses nobles travaux ,
il auroit fait un chef-d'oeuvre d'imitation qui
l'auroit immortalisé. » Fatigué d'attendre
pendant plusieurs mois des félicitations ou des
encouragemens, il revient à Paris au mois de
Novembre chercher une couronne civique.
Certes il ne rencontrera pas beaucoup, de; ri -
vaux dans cette nouvelle carrière. Les, noms
de tous les personnages désignés & compro-
mis dans cet odieux procès, se trouveront àla
suite des Notes, avec une analyse rapide de
lapremiere procédure, & une réplique pro-
visoire à la plainte rendue par l'Accusateur
public poursuivant au TRIBUNAL DU PRE-
MIER ARRONDISSEMENT, le tout en
attendant les Mémoires.
3
AU PEUPLE FRANÇAIS,
LIBRE ET SOUVERAIN.
Je pleure, ô ma PATRIE ! mes fers & tes injures ,
Des droits les plus sacrés le mépris douloureux ,
L'intrigue & la fureur déchirant mes blessures ,
Et la hache à la main le DESPOTISME affreux,
Dufoible qu'il égorge étouffant les murmures...!!!
P. B. Epitre à la Nation.
P EUPLE , dont le langage naif et simple est l'ex-
pression de la vérité : vous, que l'intrigue peut éga-
rer quelque fois , mais que rien ne sauroit corrompre
quand vous êtes éclairé. DISPENSATEUR ÉQUITABLE
de l'éloge et du blâme ! Vous qui imprimez en
caractères inéfaçables le sceau de la gloire ou de
l'opprobre: JUGE IMPARTIAL et REDOUTABLE de toutes
les actions, c'est vous sur-tout, PEUPLE PARI-
SIEN, que j'implore ! ne repoussez pas mon PRE-
MIER CRi.. . ( A) Prêtez à ma voix gémissante une
oreille attentive.
On vous a trompé indignement, PEUPLE AUGUSTE !
Je ne suis rien de tout ce qu'on s'efforce de me
faire à vos yeux. Non, je ne suis point un odieux
criminel, un Lâche conspirateur, ni un vil fabrica-
teur de faux Assignats. Jamais il n'en a passé un
seul dans mes mains : jamais je n'en ai vu l'ombre
et jamais je n'ai pu concevoir la pensée de miner
cette base sur laquelle repose la confiance publique.
Bien dans ma vie de Citoyen, rien au procès né
sauroit démentir cette assertions.
A, 2
4
Un grand crime ne se présume jamais ; une
sagacité rare et impassible doit toujours propor-
tionner la grandeur des preuves à l' énormité du
délit; et dès qu'un forfait n'est pas évidemment
prouvé, le devoir et tous les sentimens réclament
que l'on préjuge l'innocence. Un Juge , chargé de
constater un crime et de désigner un coupable, qui
a l'habitude de sentir le vrai, et non celle de voir
les hommes dans le jour odieux où la fortune les lui
a d'abord présentés, doit toujours rejetter comme
par un mouvement involontaire toutes les circons-
tances . qui ne sont pas dans la nature ; il doit s'atta-
cher sur tout a juger le témoin avant d'apprécier
sa déposition ; à distinguer dans le simple récit du
fait qu'il expose , l' intérêt qui se déguise, du pré-
jugé qui s'aveugle ; la haine qui veut nuire, de la
crédulité qui s'égare ; a vengeance qui cache Ses
fureurs, de la raison qui expose ses craintes ; la vé-
rité qui n'a qu'un langage, du mensonge qui les
imite tous. .Il doit plus faire encore; il doit vouloir
reconnoitre l'innocence jusques sous les apparences
du crime; sauver la vertu de ses propres pièges dans
les réponses d'un coupable; découvrir les erreurs
de l'homme juste que la présence de son Juge inti-
mide , que celle du Public humilie , que le spectacle
de ses fers indigne, que le souvenir de ses maux
déchire, que l'aspect de ses assassins révolte , et qui
las de lutter contre !a cruelle sagacité des Loix, pour]
roit s'abandonner de lui-même à toute leur sévérité
Des hommes altérés de sang et affamés de rapines
que l'enfer ne vomit que par longs intervalles , des
hommes qui n'ont rien à perdre, rien absolument,
qui ne digèrent que des vices et ne méditent que
des attentats, des hommes enfin mes débiteurs de
fortes sommes comme le pourroient être-du paisible
et confiant voyageur, les brigands qui l'espèrent
à son passage, pour le dévaliser, m'ont livré pour
victime à la vertu qu'ils ont souillée, à ce bon
5
Peuple qu'ils égarent, après l'avoir égorgé (B) ; à
la Nation, qu'ils méprisent et que j'ai toujours
chérie ; à la Patrie qu ils désolent et que j'ai bien
servie, servie avec un zèle aussi pur que désintéres-
sé. Stipendiés par un chef habile, blanchi dans l'im-
posture, et dont la politique est aussi artificieuse
que sa morale est corrompue, les misérables se sont
déchargés sur moi du trop plein de leurs âmes gor-
gées de forfaits ; ils m'ont accusé des crimes qu'ils
avoient calculés et que vraisemblablement ils n'ont
pu consommer. Ils ont fait fondre sur ma tête ,
déjà courbée sous le poids des tribulations,un déluge
de maux, le déshonneur et l'infamie plus cruels
que la mort. Depuis 9 à 10 mois je n'existe que par
la douleur. Non, je n'ai pas assez de soupirs pour
en donner un à chaque espèce de misère.
Le dirai-je, PEUPLE LIBRE? MA TÊTE ENCORE EST
MISE A PRIX. Mon ennemi implacable , dont le
fureur et la cupidité ne reposent jamais , ce Sphinx.
dont le soufle empoisonné devint en 1786 le prin-
cipe de mort, de la foi publique et universelle
(C) cet éternel HENRI LABARTE dont l'exis-
tance prolongée à la soixantieme année est un
phénomène civil, il a juré de m'anéantir d'une
manière ou de l'autre. Après avoir essayé, depuis
six ans, de tous les moyens pour m'arracher la
vie, après avoir tenté encore en Décembre 1790
et tenté en vain , de corrompre au prix de for-
deux soldats de la garde nationale du centre ( les
sieurs ARTHUS et BIZET ) après avoir fait déposer
par un de ses fils et un sieur fleuri Meynadier, le
PRIX BU SAXO dans l'espoir d'entrainer, comme
malgré eux , ces hommes , heureusement incorrup-
tibles , à M'ASSASINER au milieu des ténèbres de là
nuit, ma mort par la main d'un bourreau était la
seule vengeance qui fut en son pouvoir ; et comp-
tant , sans doute, sur les dispositions de l'ame.
d'un ami très ancien, son conseil et de plus son .
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débiteur, il lui fallait bien commencer par créer
des crimes à celui qu'il voulait faire périr du glaive
des loix. Mais que dis-je ! la seule vengeance ? Ah I
c'était la seule ressource qui lui restât pour jouir
en paix du fruit de ses brigandages , pour échapper
Surtout à sa condamnation inévitable en restitution
de plus de onze cent mille liv. qu'il a volées à MM.
TOURTON et RAVEL et GALLET de SANTERRE, Ban-
quiers , sur de fausses lettres de change et de som-
mes décuplées de complicité avec les sieurs Duffour
Rinquet et Larroche , ses deux associés bien recon-
nus par acte & traités ; pour se soustraire enfin à
mes poursuites vigoureuses , à mes réclamations
de plus de quinze cent mil liv. de de différentes
valeurs qu'il m'extorqua dans la même année , à
la faveur du pouvoir arbitraire, avec une familiarité
une série de calculs , une profondeur de combinai-
sons dont les seules circonstances feroient frémir.
Ah! n'en doutez pas, PEUPLE PARISIEN, je suis
encore la malheureuse victime de la trame la plus
odieuse qui ait jamais été ourdie et d'un nouveau
système d' oppression combinée qu'il m'appartiendra
de conserver aux observations de la philosophie
du jour... Oui certes, la plus utile leçon de morale à
donner aux hommes seroit de leur mettre sans cesse
sous les yeux l'histoire des grands sélérats. On seroit
étonné à chaque page , des combinaisons pénibles,
des travaux inouïs, des anxiétés perpétuelles , des
allarmes et des terreurs que leur coûte le moindre
de leurs attentats ; on y observerait surtout qu'une
tête saine est incompatible avec une ame atroce.
et perfide; que la corruption du coeur est pres-
que toujours la mesure de l'égarement de la raison
et qu'en partant d'un principe criminel, tous les
calculs de l'intelligence ne peuvent jamais arriver
qu'à des résultats aussi absurde qu'abominables.
L'assasin de Madame Lamo'tte qui enterre sa
victime dans la vue de la Mortellerie ; qui récite
( 7
à Versailles les prières des agonisans auprès du
jeune infortuné qu'il vient d'empoisonner, qui
va à Lyon déguisé en femme pour faire de faux
actes n'a pour témoins de ses forfaits, que la
multiplicité même de ses forfaits : de même HENRI
LABARTE ,et ses odieux agens épuisant tout ce que
le génie de la sélératesse peut produire de res-
sources, ne font pas un seul pas dans leur horrible
carrière qu'ils n'y laissent une lumière qui éclaire la
justice. Quelque soit leur triomphe , il ne faut pas*
croire qu'ils vivent sans allarmes ; toutes les ter-
reurs les environnent. Ils redoutent ma résurection
et toujours le supplice commence avec le crime..
Depuis six ans. ma vie n'est qu'un combat conti-
nuel : tous mes jours ne sont marqués que par
des pieges abominables, des délations infames & calom-
nieuses , des surprises d'autorité, des atteintes contre ma
personne , des vols des complots, des assasinats & tous
les maux de la vie la plus orageuse. Depuis six ans je.
languis, je gémis, je demande justice..'. Je la
demande à Dieu, je la demande aux hommes
dépositaires du glaive des loix , et c'est toujours,
en vain. Il semble que la justice n'habite plus
cette terre, et qu 'errante et fugitive , elle gé-
misse elle-même sur la profanation de ses sanc-
tuaires : eh ! le moyen de s'étonner de toutes les
horreurs vomies contre moi par cent bouches im-
pures et stipendiées? toujours l'on commence à
faire bien noire la victime que l'on veut immoler.
Quel homme fut jamais plus dénigré , pillé , assa-
siné; et quel homme compta jamais des ennemis
plus lâches et plus perfides , plus attroces et plus
flétris? Qu'il se présente un homme obscur, mais
honnête homme et connu pour tel, et qu'il m'ac-
cuse,je passe condamnation généralement sur tout.
Sans doute que, par mon caractère naturel-
lement confiant et sensible à l'excès, mais plus
que prononcé quand je suis abusé et plastron de
A4
8
quelqu'atrocilé , j'ai pu donner prétexte à la ca-
lomnie , et servir de parure à la médisance, mais
je le demande hautement, parceque ma conscience
m'en donne aujourd'hui le droit; quel homme
peut s'honorer de principes plus courageux et
d'un plus fier zèle de patriotisme ? oui , je pour-
rais soumettre ma vie toute entière à l'examen
du juge le plus sévère; et s'il y voyait quelques
tins de ces orages qui n'appartiennent qu'aux tems,
aux lieux et aux circonstances , il y trouverait aussi
je l'assure avec orgueil, quelques vertus qni ne
sont pas ternies par un seul crime. Qu'on n'en
doute pas ! les principes de l'honneur une fois
gravés dans notre ame ne s'effacent jamais tout à
l'ait. Le feu qui couve sous la cendre, au moindre
jour qu'on lui donne , produit les plus vives étein-
celles , et cause quelquefois un grand embrase-
ment. Malheur donc à qui pourrait me reprocher
quelques sotises plus que réparées et sufisamment
expiées pour me- refuser les égards que l'on doit
à tout Citoyen qui a bien servi son pays. Eh!
qu'importe au public les écarts d'une jeunesse
orageuse, quand l'âge mur lui paye un tribut noble
et généreux ? . . . moi conspirer , grand dieu ! avoir
pu attenter à votre bonheur, à votre repos. PEUPLE
LIBRE! Oh! jamais; non jamais un grand coeur
ne fut lache ni perfide. L'amour de la Patrie, ce no-
ble et fier élan des âmes , ce feu sacré qui vivifie
et double l'existence , il est le foyer des lumières
comme le type des vertus.
Ma PATRIE fut toujours l'héroïne de ma pensée
et aujourd'hui que je ne devrais plus lui être atta-
ché que. par mes fers, aujourd'hui que je ne la vois
plus qu'au travers d'un crêpe funèbre, je l'aime
encore, oui je l'aime avec cette énergie de sen-
timent qui seule inspire et exécute les grandes
choses. J'ai fait mes preuves dans un tems ou l'on
se doutait à peine qu'il en existât une. Je les ai
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faites PEUPLE MAGNANIME en m' immolant pour la
société, en procurant à la France à mes fraix et
au péril de ma vie la découverte la plus impor-
tante , et dont l'Angleterre était la plus jalouse
( D ) pour laquelle enfin votre Gouvernement
avait envain sacrifié des sommes depuis plus de
15 ans. Et loin d'en avoir été récompensé, je
ne suis pas encore seulement remboursé de mes
premières avances Il semble que l'éternelle
vérité prenne sous sa garde sacrée la deffense
du faible qu'on outrage. Tant la vérité est indé-
pendante des efforts de l'homme et tant est respec-
table ce bel ordre de choses qui rejette toujours
l'opprobre sur celui qui veut en couvrir l'innocent.
Je les ai renouvelle ces preuves,mais dois-je hélas!
m'en glorifier...? Je les ai renouvelle PEUPLE LIBRE
le 14 Juillet devant ce Palais des vengeances, sous
le canon de cette ancienne BASTILLE naguère
si redoutable, en scellant de mon sang votre LIBERTÉ
CONQUISE. ( E ) Liberté sainte ! d'abord traversée
ensuite avilie aujourd'hui CRUCIFIÉE Cette
Libertécéleste ! mon bien de conquête , le seul dont
je fusse jaloux et que l'on m'a ravi si indignement.
Mon crime fut énorme sans doute , puisqu'on m'en
a puni avec tant de cruauté. Jamais je ne pourrai
assez l'expier....
Je ne viens donc point, PEUPLE AUGUSTE, VOUS
rapeller mon dévouement, mes dangers, mes sacri-
fices : non, je ne vous rappellerai pas même la
mémoire immortelle d'un Citoyen généreux qui donna
du pain à vos PÈRES , qui sauva Paris de la famine
en 1709 et qui mérita par son bien rare désinté-
ressement, par quarante ans de travaux et de vertus
le TITRE GLORIEUX DE PÈRE DU PEUPLE , que son
Roi lui confirma, ( F ) de mon Ayeul enfin, mon
Ayeul vertueux à qui la France libre devrait aujour-
d'hui des millions et peut-être des autels.. . . .
Mais, s'il est encore sur cette terre quelque justic
pour le falble, si le bon droit toujours n'est pas
celui du plus fort, si véritablement je vous ai.
payé quelques, tributs nobles & géné eux, si enfin depuis.
que je cultive ma raison et ma pensée, jai sacri-
fié sans relâche à cette douce philosophie qui
respire l'amour des hommes et le bonheur de
tous les infortunés, vous me devez, sans doute,
un simulacte d'intérêt.. ? O ! PEUPLE PARISIEN? souf-
frez que Je le réclame en ce jour solemnel. Qu'il
VOUS soit, je le veux , un motif de plus, un nouveau
simulant pour demander ma tête irrémissiblement si
je puis ETRE RECONNU COUPABLE SEULEMENT PAR
M. PENSÉE, d'aucun des crimes odieux que des
délateurs assassins m'ont créés à leur gré dans une
caverne de serpens ! Que mon sacrifice alors de-
vienne épouvantable! Je vous bénirai même en
voyant cowîer mon sang... Mais juste ciel ! Si je
suis innocent , innocent et victime dans toute la
force du terme, victime depuis bientôt dix mois dans
une INFAME BASTILLE NATIONALE, MARTYR.
au regne de la Liberté , de plusieurs genres de
tyrannie, dont les proscriptions de Silla, les fureurs
de l'Inguisition, et toutes les persécutions de Dioctétien
offriraient à peine un seul exemple, au nom de
la raison, de la justice et de l'humanité, au nom
de vos Loix CONSTITUTIONNELLES gémissantes à
mes côtés, tant violées pour m opprimer, me torturer ,
an nom de votre propre gloire enfin PEUPLE
LIBRE ET SOUVERAIN, par une balance équita-
ble consacrez dumoins sur l'Autel de la Patrie
ma devise inavatiable : LA MORT OU VENGEANCE!
Vous l'avez entendu dans vos assemblées augustes,
Je lai souvent déclaré à justice : je n'entends pas
Survivre au moindre soupçon.
Bientôt il fera jour dans cette nuit de crimes :
je l'espère dumoins. Il fera jour, si après dix mois
d'une inquisition barbare on me laisse dans ma
BASTILLE au moins la liberté de poursuivre quel-
11
que trait de lumière, si l'on daigne lever enfin
mon odieux secret, le lever absolument. Machiavel
dit toujours : le secret d'un accusé, Justinien et
Montesquieu, ces oracles des loix disent : le FOR -
FAIT DE LA JUSTICE. . . Judicis flagitia. Ah !
s'il ne vous est pas indifférent de bien connoître
jusqu'où peut s'étendre , dans cet âge de lumières,
l'ingénieux système de la perversité,daignez cou-
vrir ce procès de votre ombre imposant et le sui-
vre dans son instruction. Il est digne de faire
époque dans l'histoire de vos moeurs, non par l'au-
dace de mes accusateurs ( Car semblable à ces rep-
tibles soutérains , à qui le jour est importun, les
lâches ne veulent jamais travailler que dans les
ténèbres et cette fois encore ils ont eu pour eux et
les Dieux & les Vents ; mais par l'atrocité de leurs
âmes féroces, mais par la profondeur et la scélé-
ratesse de leurs combinaisons.
Je ne m'élèverai pas ici, PEUPLE PARISIEN , contre
des frères que des hommes cannibales sont parvenus
à magnétiser d'une manière étrange, mais plusieurs
fois ils m'ont accablé d'outrages et d'ignominie;
le sept du mois dernier surtout, ils ont menacé la
vie d'un citoyen enchaîné au milieu de ses gardes ;
dans un des moments de leur crise officieuse, ils
vouloient le pendre provisoirement. Le présage n'est
pas heureux ; du moins qu'il soit JUSTIFIÉ. Ils ont
fait plus encore, ils ont pris à tâche de le vouer
à la proscription sous les titres adhirés de Comte
de Baron et de Marquis; la tactique est trois fois
perfide ; on voulait soulever tous les coeurs pour
égarer tous les bras. . . sans doute que l'on com-
mence à désespérer de faire tomber ma tête sous
la hache des bourreaux? certes si je dois en croira
mon courage, ma constance et toute la capacité
de mon ame le sacrifice ne s''accomplira pas. Mais il
est d'autres dangers , des dangers funestes. La vie
d'un homme dans un tems de révolution, est compté-
12
pour peu de chose, et j'ai affaire à des assasins si
impitoyables !. . Quoi ! dans le moment où les pas-
sions se taisent, où l'humanité s'éveille, où la
naine meurt, où l'ennemi pardonne, c'est alors
que leur fureur s'irrite d'avantage contre l'infor-
tuné qu'ils ont chargé de fers avec la ferme inten-
tion de le conduire à l'échafaud.
Non la nature ne voit pas dans son sein de monstre
plus étrange et plus affreux que ne l'est un homme
insensible au malheur d'un homme. Combien il est
terrible dans ses vengeances ! L'homme est pour
l'homme le fléau le plus cruel et le plus inévitable...
Soleil ! pâlis d'effroi ; fuis dans l'épaisseur des
ombres , épargnes toi l'horreur de m'entendre
Vous les eussies vus , PEUPLE LIBRE , ces délateurs
CANNIBALES , dans le délire de leur contemplation fa-
rouche se réjouir, se féliciter tour à tour de leurs
misérables succès. Une joie barbare se peignoit dans
leurs gestes , leurs fronts sans relache transpiraient
le CRIME ; comme ces tigres affamés , qui se tour-
mentent pour déchirer leur proie , vous auriés vu
leurs yeux étincelians rouler dans leur orbite la
flame et la mort, pomper le sang de leur victime
abatüe par leur seule présence , et s'irriter encore
de ne pouvoir se rassasier ; vous les eussiez vus
ensuite regagner le repaire de leur chef odieux ,
s'enivrer de sa substance impure , et la coupe à la
main lui dire , dans leur horrible langage , qu'ils le
délivreront de son ennemi redoutable, lui jurer sur
mille pognards, qu'il n'en rechapera pas ...
O PEUPLE PARISIEN ! vous avez vu ma misère ; ma-
lade et languissant,depuis plusieurs mois,mes forces
morales suppléent à peine à mes forces phisiques,et
s'il me fallait expirer, avant d'être Jugé, je mourrais
enragé. Qu'il me soit donc donné , dans ma douleur
profonde,de représenter à ces frères qu'on les abuse,
qu'on les égare horriblement; que je ne suis rien,
Bien absolument de tout ce qu'on me fait à leurs
13
yeux ; que je ne veux être à jamais qu'un homme
pénétré de sa propre misère et à la fois de sa dignité ';
que mes pieds peuvent être au sep, mais que ma tête
touche aux cieux : que du reste je connais la mort ;
que je l'ai vu de trop près pour devoir l'appréhender
que la mort n'est redoutable que pour le crime et
que c'est de lui seul qu'elle emprunte son masqué
effrayant. La mort est toujours ou passée ou future.*
qu'and elle est présente,elle n'est déjà plus. Qu'il me
soit donné encore de leur représenter à ces chers
frères ; que la peine et la honte ne sont dûs qu'au
crime jugé, et ne sont dûs qu'a lui seul; que toutes les
chances favorables doivent être pour un accuséj
qu'au surplus le malheureux estime chose sacré, res
sacra miser, et qu'en, tout état de cause la Loi veut et
l' Humanité commande, que le Criminel quelqu'il
Soit LE PLUS ODIEUX DES CRIMINELS QUI AYENT
DESOLE |LA TERRE , (c'est ainsi que me dépeignent
depuis dix mois mes Vertueux accusateurs ) SOIT RES-
ECTÈ jusque dans dans son supplice.
A Rome, PEUPLE LIBRE, l'accusation d'un citoyen
étoit un grand événement. La Patrie qui connoissait
toute l'étendue de ses droits, ne l'en dépouillait qu'a
regret , et si quelque fois elle était forcée de
l'immoler à sa vengeance , l'appareil du sacrifice
annonçait assez, qu'elle allait frapper une grande
victime. Il n'en est pas ainsi parmi vous, et c'est
une calamité publique. Dès que le citoyen est dénoncé,
il devient l'objet du soupçon ; les plus légères vrai-
semblances se changent en certitudes cruelles et
bientôt il passe pour Criminel; un bras de fer le saisit,
et précipité dans le silence des cachots Sans décret,
sans jugement , sans aucune conviction d'un délit quel-
conque, il va attendre désormais au milieu des
poignards, et pendant des neuf à dix mois entiers ,
qu'une justification solemnelle le rende à la vie, en
lui rendant l'honneur ; ou qu'une condamnation
plus tardive encore , fixe les derniers instans de la
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mort lente et funeste, dont à chaque heure il est la
victime.
Et tandis que des délateurs féroces trafiquent
impunément de sa vie au grand jour , après avoir
trafiqué de sa liberté dans les ténèbres; tandis que
les presses gémissent sous leurs monstrueux libelle,
et qu'ils font disséminer contre lui dans tous les
papiers nouvelles, consacrés à l'imposture et à la
stupidité, les inculpations les plus calomnieuses et
les plus Virrulentes ; tandis enfin , qu'il Travaillent à
leur gré ; avec une infatigable activité à accumuler
dans l'ombre, ou à corroborer les témoignages des
crimes qu'ils lui ont Ajustés , qu'ils se battent les
flancs pour en arranger quelques circonstances,
avec l'art le plus perfide, l'infortuné rassasié d'op-
probres, séquestré de tous les humains, dans les
tortures d'une inquisition farouche , n'éprouve pas
même après neuf à dix mois d'un suplice provisoir,
la triste consolation d'exercer librement au milieu
de ses fers, la faculté qu'il devait avoir au ternie de
la Loi, 24 heures après son incaicération ,de receuillir
quelques preuves de son innocence ; preuves, que
la seule durée du tems suffirait, de reste, pour affai-
blir au moins d'une manière cruelle , si le sort et
l'intrigue voulaient encore qu'elle ne les détruisit
pas tout à fait, ( G ) Providence éternelle, dont les
foudres reposent.... ! présentons seulement le prin-
cipe, il est digne d'être médité.
Et s'il se trouvait : o justice d'un peuple libre l
s'il se trouvait que ces preuves affaiblies ou détruites
par l'effet trop funeste d'une tyrannie de dix
mois fussent nécessaires , absolument indispen-
sables à ma justification, que je n'eusse point
d'autres moyens pour repousser la calomnie ,
confondre des enragés et me soustraire AU SUPPLICE
il pourrait donc arriver au règne admirable de la
LIBERTÉ , que le criminel qui marche à l'échafaud
ne fût plus que la victime déplorable d'un DESPO-
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TISME cent fois barbare, de la délation et des ven-
geances. .. Dépositaires de la puissance publique!
Eh ! ne sont-ce pas là des crimes? Eh ! ne-sont-ce pas
là des meurtres , des meurtres juridiques ? Eh ! quoi , est-ce
donc ainsi que la Constitution chez vous sait ennoblir
l'humanité ? . .. Et est-ce bien là cette philosophie
destinée à répandre partout le bonheur et la con-
solation? Au fond de la Californie on serait plus
humain. Oui certes , et la terre malheureuse qui
ferait germer, ou qui pourrait encourager de pa-
reils principes serait plus sauvage que celle habi-
tée par les Caraïbes.
Mais quel crime encore n'expierait pas seu-
lement neuf à' dix mois de tyrannie au regne
de la Liberté'? Et de quels sophismes oseroït-on
bien se. servir pour autoriser ces odieuses pré-
varications du pouvoir confié , sans s'esposer à
enseigne? et à faire croire que les loix sous les-
quelles nous vivons et les autorités qui nous gou-
vernent ne méritent déjà que du mépris? Sans
doute que des hommes que je distingue aisément,
qui ont sans cesse la Patrie à la bouche et le des-
potisme dans le coeur, iront se retrancher fiere-
ment sur la difficulté des circonstances ; .mais
leur évasion sera vaine. En vain ils invoqueront
cette maxime si sublime toutes les fois qu'on
l'applique dans son véritable sens, mais si: latale
quand on en abuse : LE SALUT PUBLIC : le salut public ,
hommes heureusement perfides ! le salut public dépend
dans tous les tems du respect de toutes les autorités
constituées, de tous les citoyens pour la justice & la li-
berté Apprenez que la protection qne l'on doit
à l'existance civile n'est pas moins sacrée que celle
qu'on accorde à la sureté publique. Apprenez
qu'au regne des lumières toute conduite obscure &
tortueuse , en contravention aux loix constitutionnelles
décele toujours le crime ou la complicité. . , et que
le crime enfin est de faire des malheureux... Appre-
\6
nez que la loi d'un Peuple libre ne s'arrange
point avec les circonstances, qu'elle ne. peut ni
ne doit reconnaître aucun intérêt , qu'elle ne
compose point avec le besoin , ni la nécessité ,
surtout quand le corps politique est constitué ,
quand l'organisation sociale est terminée , et que
toutes les forces sont disposées de manière à
contribuer à l'équilibre général , à produire et à
régulariser le mouvement.
Certes le principe le plus monstrueux en: adr
ministration , serait de sacrifier les loix positives
à l'ordre des circonstances, de faire taire le respect
des premiers principes devant des événements
temporains , ce serait ménager aux dépositaires
de la puisance publique le pouvoir le plus barbares
Assujétir la Liberté individuelle à des formes po-
litiques , aux chances des èvènemens, à celle de
l'incapacité , de l'intrigue , de la stupide inquiétude ,
ou de la corruption de quelques agens du pour-
voir, ce serait réduire la condition de résistance
civile à tout ce que le plus fort voudrait pronon-
cer, ce serait la rendre mobile et incertaine comme
les erreurs, et les passions de ceux qui gouver-
nent .
Prétendre prévenir les intentions & punirdiavance ? C est
le comble du Despotisme et peut-être le dernier
degré de la perversité, c'est rentrer dans la logique
des plus cruels tyrans, argumenter contre les prin-
cipes des inconvéniens qui peuvent en. résulter,
c'est une autre infamie , c'est du Machiavélisme
tout pur.. . Nul sur la terre n'a reçu de la société
le droit d'en punir arbitrairement un autre. Il
n'appartient qu'à la Loi d'être la distributrice;,
comme la dépositaire des peines, et dans les prin-
cipes du droit politique , n en déplaise à, M. Polveiel ,
le Magistrat, quelqu'il soit , ri est que le premier témoin
de la condamnation de î accusé . Si la liberté individuelle
peut, se trouver soumise aux instabilités des évé -
nemens ,
17
nemens, elle n'est plus qu'une chimère ; elle est
détruite de fait et il ne reste plus de Loi sociale
pour l'homme qui en est privé. La Liberté et la
Justice , ces compagnes fidèles créées pour le bon-
heur des hommes, sont constament inséparables.
Et ce ne serait pas impunément que l'on tenterait
de sacrifier l'une à l'autre, bientôt elles disparaî-
traient ensemble d'une terre indigne de les posséder.
( H ) Fonctionnaires publics! C'est ici LA LOI et
LES PROPHÈTES , c'est L'ÉVANGILE DE LA RAISON et
du CITOYEN FRANÇAIS , il faut donc y croire ou
bruler la CONSTITUTION.
Ainsi donc , notre législation toute régénérée
qu'elle est, en diminuant les ressources du crime,
pourrait devenir encore fatale à l'innocence, si
elle ne lui assurait des juges impassibles et des protec-
teurs vigilans dans ceux qu'elle choisit pour être les
dépositaires de son autorité ; et c'est bien aujour-
d'hui que le Magistrat qui aime les hommes peut
juger de l'importance et de toute la difficulté de
son ministère.
Je suis accusé, PEUPLE JUSTE ! Mais accusé
par qui, grand Dieu ? Par des misérables, qui n'ont
ni feu, ni lieu, et qui ont trouvé le secret encore
de se faire couvrir de l'ombre sacrilège d'un accu-
sateur public ; par des flibustiers de terre, des écumeurs
de villages, dont l'existence n'est qu'un cours suivi de
rapines et de scélératesse, avec des progressions
annuelles qui feraient préjuger un phénomène
infernal, si beaucoup de jours encore leur étaient
réservés ; par des brigands dont la vie entière
forme un Calepin en plusieurs volumes qu'il m'ap-
partiendra, je l'espère, de conserver aussi aux
observations des juges criminels à qui 40 ans d'exer-
cice pénible dans leurs charges et mille registres
de forfaits ne donneraient peut-être encore qu'une
foible idée de tout ce dont ils sont capables ; par
des enragés débiteurs qui seront confédérés pour
B
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obtenir, de leur créancier sur l'échafaud, une quit-
tance générale. Non, Jamais le jour n'éclaira des
individus plus vils plus corrompus et plus ingrats ,
plus atroces et plus perfides; aucune famille dû
inonde n'eut des parens plus dénaturés; la vertu
de plus cruels ennemis ; la Patrie d'habitans plus
dangereux ; la société de plus grand fléau ; le
sentiment de moqueurs plus effrontés ; le liberti-
nage de fauteurs plus ciniques ; les loix divines de
transgresseurs plus impies ; les loix humaines dé
violateurs plus déterminés et les gouvernemens de
plus hardis séditieux à proscrire. Attaquez leurs
âmes de toutes les manières, couvrez leur visage
de boue, reprochez leur tous les crimes faits ou
à faire ; tout sera pour eux matière à s'en faire un
mérite , si' les forfaits sont éclatàns et si pour les
commettre il leur a fallu une portion d'esprit ou
d'audace.
Tels sont les DULAC MONVERTPENHOUT, LIEUTAUD
et BRIERE DU COUDRAY, tout trois de la troupe.
d'Henri Labarte, l'élite de sa milice, que ce chef
fameux a lancé pour déposer que je les ai persé-
cuté l'un après l'autre de s'associer avec moi pour
fabriquer des faux assignats , que j'ai eu même l'audace
& l'insolence bien rare de vouloir tenter leur VERTU en
leur offrant des millions.. Ces nouveaux Morel & Tur-
quati qui ne trouveront pas en moi tout-à-fait le
dévouemeut, ni l'appathie imbécile de l'infortuné
Faveras, se sont renforcés de l'autorité , et des
témoignages ingénus d'un COMTE MIACZINKI Polonais
et de sonépouse; d'une femme d'Orbray et de deux
filles nommées des Champsy et de Loire; je n'ai pu
que requérir impérieusement au nom de la Loi
que l'illustre suppléant, les candides suppléantes & tout
ce qui voudra suppléer, soient admis à déposer; j'ai
conjuré même toute la bande D'HENRY LARARTE.
Je suis accusé MEUPLE LIBRE ; mais de cette
manière vos frères, vos femmes et vos enfans peuvent
être accusés demain ; le tems d'une révolution est
19
la saison des vengeances. Le crime aujourd'hui a
près qu'autant de cours que L'ASSIGNAT. La calomnie
s'attache à tout ce qu'il y a de plus Saint ; en est-il
parmi vous qui n'ayent jamais gouté l'amertume
de cette triste vérité ? et qui ne sait qu'un poison sub-
til circule de ville en ville , de famille en famille et
que le virus de la délation est déjà innoculé dans les
coeurs corrompus. Certes depuis qu'on a fait adopter
comme moyen moral de récompenser les délateurs.
il ne faudrait pas plus s'étonner sur le caractère des
victimes, que de l'audace des bourreaux.
Je suis accusé PEUPLE LIBRE ; mais Socratc et Caion
furent accusés aussi, et si au mépris des droits les
plus sacrés, et de tous les premiers principes , L'OR
et L'INTRIGUE eussent réussi à les ensevelir tout
vivant, loin des yeux et de la lumière du jour pen-
dant dix mois entiers, qu'on leur eût enlevé , comme
à moi, jusqu'à la faculté de repousser la calomnie,
de chatier les calomniateurs , et de recueillir quel-
ques preuves de leur innocence ; aisément leurs
Dénonciateurs, s'ils eussent été de la trempe des miens,
les auraient fait passer , ces deux sages célèbres
pour D'ODIEUX CRIMINELS, mais que dis-je? en pro-
cédant avec l'homme du siècle le plus vertueux,
comme on a procédé avec moi, ( qui ne suis encore
une fois, qu'un homme profondément pénétré de
sa propre misère , ) je soutiens qu'il serait facile de
le conduire lestement à réchaffaud. Il ne faut
que deux scélérats enfin, deux fourbes bien ■Orga-
nisés pour faire périr un inocent; et l'on m'en a dé-
taché trois ; chez lesquels très heureusement, je
dois l'observer encore, la corruption du coeur se
trouve précisément la juste mesure de L'égarement
de la raison.
Plus d'un sophisme adroit, je le sais, plus d'un
paradoxe grossier ont fait fortune depuis la révo-
lution, mais tous les sophismes, tous les paradoxes,
tous les raisonnemens doivent disparaître devant
B 2
20
ces faits aussi frapans Eh ! Quoi ! sévir contre
l'innocent quand il en est besoin ? mais il n'y a pas
d'honnête homme que ne doive faire trembler
cette maxime exécrable, qu'on ne manque jamais
décolorer de L'intérêt public; et comment d'ailleurs
ceux qui prétendent s'armer de certains paradoxes
destructeurs , ne voyent-ils pas qu'en accrédi-
tant des terreurs légitimes, ils portent l'épou-
vante chez tous les citoyens , et qu'ils tendent à
causer les catastrophes les plus funestes, parceque
le moyen le plus sur de troubler l'harmonie d'un
empire nouvellement régénéré, c'est de commencer
par faire mépriser et détestera des hommes libres les
loix et les autorités qui les gouvernent : il ne
reste plus alors aux peuples effrayés que des Tyrans
nouveaux-nés que la force encore peut soutenir ,
mais que les piques aussi peuvent détruire. Misé-
rables intrigans ! telles sont pourtant les consé-
quences de vos manoeuvres sacrilèges...et si vos
foudres sont impatiens , ne pouvez - vous donc
atteindre des coupables sans frapper des in-
nocens ?
Quoiqu'il en soit, je respire d'aujourd'hui 15 février
l'an quatrième de la liberté, et pour la première fois, j'ai
la permission d'écrire et de recevoir mes conseils.
il m'est entrouvert enfin ce champ de la justice
Tandem deniquè tandem ! Il m'est entrouvert,
PEUPLE LIBRE , après bientôt dix mois de souf-
frances et de tortures que toutes les expressions
les plus brûlantes de l'éloquence humaine ne sau-
raient rendre dans leur force , dans leur durée,
ni dans lenr continuité. Je me suis vu sans exa-
gérer comme un patient dont on calcule la durée
sous la pression progressive de ses bourreaux. Non
rien dans la nature ne saurait exprimer tout ce
qu'a souffert mon ame patriotique : c'est en carac-
tères de sang qu'il m'en faudrait tracer l'épouvan-
table histoire... mais-veux-tu t'en faire une pre-
miére idée HOMME LIBRE ? l'effort ne sera pas
pénible; oses t'élever seulement à ta HAUTEUR SU-
BLIME! Mourir est une peine sans doute; mais
passer pour infame , en est une aussi ; et quand
on sait bien entendre ces mots magiques PATRIE et
LIBERTÉ , certes on n'hésite pas à choisir entre la
mort & l'infamie.
Eh!qui ne les connoittous ces odieux libelles
en circulation depuis mon enlèvement! Qui se dou-
terait jamais que j' aye été calomnié, assassiné jus-
ques dans le sein de l'Assemblée nationale, dans
ce corps législatif si imposant et tant fait pour
l'être : dans ce TABERNACLE des loix où se
trouve un misérable écho qui retentit par toute
l'europe? Qui se persuadera qu'un ancien magis-
trat , surtout un ex-procureur du Roi, un législa-
teur enfin , ait osé me dénoncer , m'assertiorer le
23 Novembre dernier , et cela contre le témoi-
gnage même de sa propre conscience , « comme un
« fabricateur de faux assignats dont la cause était
« désespérée et qui avait été entraîné à se charger
« d'un nouveau crime pour sauver un autre grand
« criminel, M. Varnier, » Eh ! quoi ! REPRÉSEN-
TANT d'un PEUPLE LIBRE, ne sont- ce pas là des crimes
encore?.. des meurtres, DES MEURTRES LÉGISLATIFS?
cette opinion qui n'a point été combattue, cette
assertion diffamatoire généralement accueillie ,
n'équivaut-elle pas à l'arrêt le plus flétrissant.
Ainsi,donc ma sentence DE MORT circulait d'uni
pole à l'autre, où mon nom est aussi connu que res-
pecté depuis des siècles , à l'ombre majestueux des
décrets de l'Assemblée nationale législative Sa
vertu éclatante serait-elle donc comme celle de la
foudre qui ne brille qu'à l'instant où elle éclate, qui
noircit, tout ce quelle atteint et ne laisse jamais
après elle que la mort, le désespoir ou l'effroi ?. elle
circulait masentence de mort, lorsque je demandais
à grands cris, du gouffre où l'on m'avait abimé de-
B 3
22
puis sept mois, d'être au moins interrogé....
elle circulait, ma sentence de mort, quand mon ame
d'une trempe indestructible s'irritant sous le glaive
et dans les serres du Despotisme, s'armait contre
lui et s'exerçait à sa ruine ... Mais vous étiez
accusé me dira-t-on ? Juste ciel! et qui m'em-
pêcherait d'accuser tout à l'heure ce même légis-
lateur qui m'a tourné le poignard dans le sein, de
m'avoir proposé de faire de la fausse monnoye ou
de voler le Saint ciboire? Vous vous étiez chargé
du crime d'un autre, objectera-t-on encore , vous
vous étiez même dénoncé coupable de tous ceux
que vous prétendez qu'on vous a créés? Oui sans
doute, LÉGISLATEURS, je me suis accusé ; je me
serais accusé, et chargé de tous les crimes de la
ierre, pour vous faire entendre une fois le dernier
cri de l'innocence sous le couteau du crime: J'aurais
fais plus encore, M. CRETIN: j'en aurais commis
d'énormes si j'avais eu la liberté dans le choix des
forfaits . . . Eh ! le moyen que je ne me fusse pas
livré à tous les excès ? Exista-t-il jamais sur le
globe un homme plus calomnié, plus opprimé et
plus flétri ? . . . .Quel est le citoyen, CITOYEN ,
dans toute la force du terme , qui ne préfera la
mort à passer pour infame ? .. .
Certes je me suis armé , mais c'était contre tous
les abus , contre les ordres arbitraires , contre ce
foudre toujours tonnant que je sçus braver sous le
despotisme des ministres et qui m'aatteint au règne
de la liberté. Je me suis armé, mais je n'ai ja-
mais entendu m'armer que contre l'iniquité et la
tyrannie, contre des hommes perversqui trompant le
meilleur des Rois, changeaient son SCEPTRE D'OR.
en sceptre de fer. Ce que j'ai fais enfin, je vou-
drais le faire encore . . . hélas ! j'allais presqu'ou-
blier que je ne suis plus qu'un citoyen avili,
diffamé dans les quatres parties du monde, sur-
chargé de fers et d'ignominie, et que jusqu'à ce
23
que je sois vangé , je suis indigne d'être FRANÇAIS.
Il m'est en 'ouvert ce champ de la justice , PEUPLE
LIBRE, mais je ne la dois encore cette faveur insigne,
qu'à l'explosion terrible de mon désespoir concen-
tré, qu'à mon retranchement pendant. : 12 à 15
heures le jour de Noël, qu'à ma ferme résolution
de bruler votre BASTILLE NATIONALE, dont
j'aurais été fier de confondre quelque cendre avec
la mienne. ( J ) Déjà j'y touchais à ce moment,
PEUPLE LIBRE , moment sinistre où l'homme
affranchi pour toujours, gagne en paix cetazile
où l'on brave la Tyrannie ; où l'on dépouille la dou-
leur; où la superstition même perd ses craintes ;
où Dieu plus juste et plus indulgent que les hom-
mes pardonne aux foiblesses, mais punit les nié-
chants ; où plongés dans un éternel sommeil , les
malheureux cessent de se plaindre, les Scélérats, de
persécuter les innocens , de se consumer en d'inuti-
les voeux et de répandre des pleurs, pleurs cruel-
les. . . qui abattent le coeur et ne le soulagent pas.
Cessez donc , cessez philosophes publicistes , de
vouloir persuader que l'indigne projet de se détruire
soi-même, n'est qu'un défaut de capacité dans l'ama
et d'étendue dans la pensée; certes vous êtes dans
l'erreur. L'ame résiste mieux à la violence et aux
maux les plus extrêmes, qu'au tems et à la conti-
nuité de la persécution ; parceque dans le premier
cas elle peut se rassembler pour ainsi-dire en elle-
même , repousser la douleur qui l'assaillit, et dans
le second tout son ressort ne suffit pas pour résister
à des maux dont l'action est longue & continue. J'en ai
fait la triste et cruelle expérience Un Dieu seul
m' a sauvé. Oui j'y touchais à ce moment sinistre,
lorsque la Loi, que j'avais conjuré par un Drapeau
de sang, à la fin se fit annoncer par des Magistrats.
Aussitôt de nouvelles, menaces.. La force, repli-
quai-je, ne produit aucun droit, restent donc les
conventions pour bases de toute autorité, légitime.
B 4
24
Uu peuple n'est qu'une association d'hommes dont
le but est d'unir et de diriger leurs forces pour la
conservation de leurs personnes et de leurs biens ;
et la Puissance de la Loi n'est proprement que la
condition de l'association civile. Or je suis membre
de la société régénérée, et je n'ai pu lui donner le
droit de m'opprimer arbitraitement. Je connais votre
droit public, depuis 12 ans j'en suis l'apôtre ; je sais
entendre également ce que veut dire Liberté ; je l'ai
connue au prix de mon sang. Mes pareils enfin ont
brisé vos fers. LA LOI OU LA MORT telle est ma pre-
mière devise ; LA VENGEANCE OU LA MORT sera la der-
nière. Garantissez-moi que sous huitaine je serai
interrogé , à défaut je vous déclare que Cent mille
Bayonnettisne sauraient m'empécher d'exécuter mon
projet : il est tems que le drame de ma vie tire à sa
fin et que la toile tombe. Vous avez demandé la Loi, me
dit un Magistrat, elle est avec nous & si vous êtes un bon
Citoyen , comme nous nen doutons pas , vous ne pouvez la
méconnaître. Nous ne voulons point user de violence & nous
allons nous retirer. Nous ne peuvons que plaindre votre
malheur & votre aveuglement ; mais si rien ne peut vous
détourner de votre cruel dessein , n' oubliez pas au moins qui
l'opinion publique est contre vous, que vos ennemis triom-
pheront & que l'on croira que vous ne vous êtes détruit que
parceque vous étiez coupable ;si la vie ne vous est rien,
votre honneur doit vous être cher.
A ces derniers mots, frappé à l'ame , un nouveau
jour se fit pour moi, je me rendis. Ma situation était af-
freuse sans doute. Je versais des larmes de sang. Les
Magistrats et leur suite nombreuse se montrèrent en
Vainqueurs généreux. L'humanité se manifesta dans
tous les traits. L'orateur m'offrit de belles raisons, je
lui en donnai de bonnes. . . Je suis , leur dis-je, un
homme innocent, condamné sans être entendu,
enterré tout vivant depuis huit mois en vertu d'une
LETTRE DE CACHET prétendue législative, opprimé en
contravention à toutes les Loix constitutionnelles
25
de l'empire,un citoyen français, avili, chargé de fers,
couvert d'une triple couche d'infamie et de qui
on ne pouvait plus exiger aucune obligation ni
devoir envers la société. La loi naturelle me donne
le droit de deffendre mon honneur et de chercher à
justifier ma misère dans l'opinion publique par
toutes les voies possibles. C'est le seul but de toutes
mes tentatives , et de tous mes excès , depuis plu-
sieurs mois ; et je voulais en dépit de tout ou par-
venir à ce but honorable, ou périr avec éclat en
travaillant à y arriver. Depuis huit mois enfi n on ne
me laisse que l'alternative cruelle de la MORT OU du
SILENCE, j'ai du faire mon choix : la Loi ou la MORT.
On me promit avec bonté de ne rien négliger
pour me servir et de respecter ma douleur. Jetais
pénétré de reconnoissance, mais que cet atten-
drissement fut de courte durée ! bientôt sacrifié à
des formes politiques ou bien plutôt à des ordres
supérieurs, on me fit descendre dans la salle du con-
seil sous le prétexte de quelques renseigneinens
indispensables. Cétait pour un procès verbal qu oa
voulait dresser malgré que l'on m'eut bien pro-
mis qu'il n'en serait pas question. Je laissai faire et
les demandes et les réponses ; ensuite on me déclara,
bien fraternellement que «. les soldats dont j'avois
« osé braver les bayonnettes, reclamaient tous
« une espèce de satisfaction qu'on étoit désespéré
« de ne pouvoir leur refuser. » M. Maugis fut
toujours l'orateur; mais que le silence de MM.
Vigne , et de Genson me parut éloquent!
Magistrats , citoyens, j'aime encore à vous,
rendre un hommage sincère alors que j'ai souffert
par vous les maux les plus déchirans... Et vous,
Maire de Paris , O PÉTHION ! que votre éloge
est bien mieux dans mon coeur que sous ma pl ume!
Que puis-je vous rendre pour cette lettre aimable
que vous m'avez écrite de votre main le 15 décembre
Vous m'avez confirmé au reste ce que je savais :
26
quevous ne vous contentez pas d'être vertueux
pour vous même ; que les principes de l'équité ne
sont pas pour vous une froide et stérile spéculation ;
que vous joignez l'énergie aux grandes lumières ,
que vous savez connaître enfin l'importance de
l'état et de la réputation d'un Citoyen, ...
Tout ce que vous voudrez, Messieurs, répon-
dis-je aux Magistrats. Chargez même mon corps,
si vous le voulez, de cinquante livres de fers; tout
foible que je suis, je les porterai avec orgueil, ces
fers de la liberté, mais du moins que je sois interrogé
sous huitaine ; que je puisse écrire une seule fois à
ma mère, à tout ce qui m'est cher, savoir si mes en-
fans ne sont pas égorgés, sauver quelques débris de
leur fortune au pillage depuis huit mois, sans oublier
mes créanciers, plus d'un million de valeurs , de
titres, de reclamations , enlevés par un brigand de
la bande d'Henri Labarte et de la même manière
dont on procède à Alger. On me promit de tout
faire dans mon intérêt et véritablement , sans de
vives sollicitations auprès du tribunal , j'aurais
resté enseveli encore plus de six mois sans être
intérrogé, ni décrété conséquemment. A peine
les Magistrats furent-ils partis que l'on me des-
cendit d'un zèle, tout patriotique dans une fausse
demie glacière , sur un fumier infect, dont l'odeur
méphitique et cadavreuse émétisa mon corps déjà
extênué , pendant vingt-quatre heures ; et cette
durée est précisément celle qu'ont toutes les nuits
dans cette horrible repaire. La lumière du jour ni pé-
nétre jamais et les murs fondant en eau y gémissent
sans relâche sur le sort des victimes. Mon état de-
vint déplorable. Quelques heures encore la nature
succombait, c'en était fait de moi. On me fit donc
sortir de mon sépulchre le 26 Décembre de onze
heures à minuit. Il me fallut plus de deux heures
pour retrouver mes sens, rendre à mes membres leur
ressort, et sécher mes vêtemens. Depuis cette
27
époque misérable ma santé qui était très mau-
vaise , est toute délabrée : je ne puis plus rien
digérer. Je ne mange pas en 24 heures une
demie-livre de pain. Je suis accablé de maux,
et mes jours sont abrégés de 20 années. Et c'est
dans des fosses, dans des égouts , sur un fumier
infect, que des citoyens élevés par leurs conci-
toyens , précipitent aujourd'hui d'autres citoy-
ens ... et sur quelles autres têtes peut jamais tom-
ber cette responsabilité que sur celles d'un minis-
tre de la justice et de l'accusateur public, à la merci
desquels je suis depuis 9 mois ; qui ont surveillé
constamment mon secret et mis un boulon à ma
chaine. Par quelle fatalité, au lieu d'un deffen-
seur n'ai je rencontré qu'un oppresseur dans M.
Polverel devenu mon Juge. HENRY LABARTE seul a la
clés de cet énigme. Mais faut-il donc qu'à mesure
que les lumières augmentent, l'humanité diminue V
ce phénomène est aussi étrange en morale, que
le serait en phisique un soleil qui nous glacerait.
Enfin il m'est entr'ouvert ce champ de la justice
PEUPLE LIBRE, et grâces en soient rendues au
souveraiu moteur de toutes choses qui n'a point
voulu que je périsse misérablemeur. Je vis donc
pour me justifier et pour déjouer encore une fois
l'infatigable Henri Labarte dans ses projets meur-
triers. Oui je vis, hommes féroces, pour vous
braver encore et vous défier en quelque nombre
que vous soyiez. Protecteurs, protégés, je vous
défie tous à la fois : je défie tous les brigands et
délateurs de ce vaste empire .... arrivez HENRY
LABRTE, et VOUS aussi BEAUPOIL, ( Marquis} BRIERE
DU COUDRAY,( Chevalier) LA BORDE, DULAC-MONT-
VERT-PENHOUET, (Comte) LIEUTAND, MEYNADIER ET
MIACZINKI , descendez avec toute l'infernale mi-
lice, tous vos poignards et votre arcénal de crimes.
Je n'aurai d'autres armes que celles de mon inno-
cence. Mais avec elles et par elles il me sera
28
donné ; si je lie succombe pas dans un piège funeste,
d'élever on temple à l'auguste vérité où les noms
de mes oppresseurs, quelqu'ils soient, devenus
malheureusement célèbres et confondus avec ceux
de mes vils assassins se verront immolés à l'opinion
publique, et dévoués à l'exécration des races les
plus reculées : oui certes , et j'en ai la confiance,
toujours la sécurité fut le présage de la victoire..
l'Athlète courageux luttant avec le crime et la
tyrannie sous les yeux de la liberté, est un spec-
tacle qui rend les cieux et la terre attentifs ;
c'est alors qu'il remplit la tâche d'un HOMME; et
dans cette pénible arène, l'innocent combat et
triomphe.
Agréez PEUPLE AUGUSTE, mes voeux pour votre bon -
heur et pour la convalescence de votre LIBERTÉ ;
fasse le ciel que vous ne poursuiviez pas des ombres
et que cette terre que vos pères ont fertilisé de leurs
sueurs ne soit jamais arrosée de votre sang! fasse
le ciel que la france , qui n'est plus qu'un volcan de
lumières devienne bientôt un sanctuaire immense
de justice ! Fasse le ciel que les passions et les pré-
jugés du législateur ne percent plus à travers le sis-
téme de législation; que toute usurpation de pouvoir
cesse; que le corps législatif sur tout n'empiète plus
sur le pouvoir judiciaire ; qu'il ne se mette plus à la
place des autorités qu'il a constitués; qu'il daigne
rendre l'honneur à un citoyen français, qu'il a assas-
sine ; que l'on ne fasse plus des loix à si grands frais
pour les enfreindre impunément, et que l'on ne
forge plus des fers en criant liberté ! Fasse le ciel
que la force et la tyrannie ne se couvrent plus des
loix et qne la loi seule s'appuye de la force !,. .
que les dépositaires de la puissance publique ne
trouve plus d'évasion dans des sophismes et para-
doxes destructeurs de toute équité morale et poli-
tique , et que dans leur bouche les grands mots
Salut public, Patrie & liberté ne soient plus la para-
29
phrase du fin mot DESPOTISME. . . Fasse le ciel
enfin que le malheur de déplaire ne soit plus un
crime , un crime irrémissible ! que cette féro-
cité sous l'attitude de la liberté ne se reproduise
plus dans les traits ni dans les actions ; que ce
caractère sombre et ombrageux, cette humeur
farouche et sanguinaire disparaissent d'une terre
libre, pour faire place à cette confiance , à cet
enjouement, à cette urbanité qui naguère dis-,
tinguoient le français de tous les peuples du globe !.
Tels sont, PEUPLE MAGNANIME , les souhaits ardens
d'un homme qui fut fier d'être né parmi vous,
qui vous aime, vous révère et vous estime pro-
fondément. Soumis à des loix sages, comme vous, il
avait fait le serment sur les ruines d'une BASTILLE
élevée par le Despotisme , de VIVRE LIBRE ou DE
MOURIR et sa vie d'homme libre sur vos terres a
été un traité dont la mort fut la condition: devait
il donc s'attendre à devenir parjure dans une autre
BASTILLE élevée par la LIBERTÉ. ...
Oh! oui certes, j'avais juré PEUPLE FRANÇAIS! mais
dans mon délire, dans ma fièvre de patriotisme,
je n'avais pas réfléchi que L'INTRIGUE et le DESPO-
TISME ne meurent jamais ; que sous une forme ou
sous une autre il faut qu'il se reproduisent, que rien
ne leur est sacré , et que pourvu qu'ils satisfassent
leur misérables vues, ils se jouent de la gloire
des Rois qu'ils compromettent, et des tribula-
tions des Peuples qu'ils désolent : je n'avais pas
réfléchi qu'entre lés choses qui éblouissent le plus
les hommes et qui excitent violemment leur en-
vie il faut toujours compter l'autorité ou le désir
de commander. ... je n'avais pas réfléchi enfin
qu'il faut regarder comme ses ennemis nés tous
les ambitieux , tous ces PETITS CORRUPTEURS qui
s'élèvent les uns sur les autres et dont il est im-
possible de n'avoir pas tôt ou tard à gémir. Dans
le grand nombre des hommes turbulents, les uns
30
sont las ou dégoûtés de l'ordre actuel des choses,
et certes, si j'ai le droit d'en juger, on peut bien
l'être à moins; les autres sont mécontens du role
ou ils font. Les plus dangereux, PEUPLE LIBRE ! sont
toujours les faussaires en morale et en politique,
et surtout les hommes pauvres et obérés, qui ont tout
à gagner, et rien à perdre à une révolution.. Silla
n'avoit rien, et ce fut son indigence qui le rendit
audacieux.
Silla inops unde proecipua audacia. Tacite.
Signé J. B. POUPART-BEAUBOURG, né Breton
BASTILLE NATIONALE
Février , l'an quatrième de la Liberté.
NOTES ESSENTIELLES.
COTE (A) Enlevé en vertu d'une LETTRE DE
CACHET prétendue Législative le mois de Mai dernier
par un ancien misérable suppôt du despotisme et
agent de la police noire, l'un de mes plus cruels en-
nemis tout à la dévotion D'HENR LABARTE, BEAUPON,
FAULCONNIFR , BRIERE DUCOUDRAY , ses amis et asso-
ciés et incarcéré aussitôt dans la nouvelle BASTILLE
qu'on appelle Abbaye, après avoir été dépouillé
préalablement par le dit Laborde de tout ce que je
possédais, dépouillé encore une fois à la manière
d'Alger. Suivirent un procès-verbal et examen
scrupuleux de tous mes papiers par MM. POLVEREL.
et ARCHAMBEAUD le 6 Septembre ; levée des scellés
et recherches dans mon appartement par les dits
Magistrats le 28 du même mois. Intérogatoire
d'office et pour la première fois le mois d'Octobre
suivant; ordonnance du Tribunal fin d'Octobre sur
requisition du dit sieur Polverel Accusateur public ;
décrété enfin par ce dernier le 2 ou 5 de Janvier
1792 ; écroüé par l'huissier du Tribunal le 4 ;
conduit au Palais pour la lecture des pièces au
procès et de toute la procédure les 6 et 7 du dit
mois ; intérogé en public le 3 février dernier, clo-
ture de l'intérogatoire le 15 ; permission le 16
d'écrire à mes conseils et de les recevoir, mais
toujours et très scrupuleusement sous mes triples
verroux. M.Gérard commissaire raporteur à qui je
n'ai que des hommages a rendre. Ce Magistrat à
remplacé M. Archambeau , mon premier juge , que
sa délicatesse a comme obligé de se retirer parce-
qu'il ne m'avait connu que par M. Polverel et qu'il
m'avait mal connu. Fiat lux ! ! !
32
COTE ( B ) J'ai dit que des brigands cher-
chaient à égarer ce bon peuple après l'avoir égorgé.
ÉGORGÉ est le mot et la chose. Lisez et frémis-
Nous soussignés par ceux de nous qui ont
le bonheur de savoir écrire en signe d'une
croix par ceux de nous qui ne savent pas signer,
VINCENT , MONTMARCHÉ , FRANÇOIS-SANGLIER ,
JEAN-ROBERT , JANVIER , PIERRE-COUILLON , JEAN-
GRILLON ainé, Jean-DIVRAY, Simon COUSTÉ, Ger-
main GOUACHE, Jean GRILLON fils, Jean-LAFFRAY,
Nicolas-TAUVIN, Louis - WETOT , Louis-GAGNÉ.
etc. etc., tous vignerons et habitans des villages
circonvoisins de la ville de Beaugency, Départe-
ment du LOIRET.
Déclarons , affirmons et dénonçons par devant
les magistrats des chefs lieux de notre résidence
qu'en mil sept cent quatre vingt-huit au mois de
lévrier et suivant un nommé BRIERE.-DUCOUDRAY ,
que nous avons bien vérifié depuis s'appeller le
CHEVALIER DUCOUDRAY et se disant en outre
Capitaine d'artillerie, natif néanmoins de la ville
d'Argentan en la cy-devant province de Normandie,
où existent encore plusieurs de ses très proches
parents tenans l'Auberge Cabaret du Lyon d'argent
et que tenaient autrefois ses mère et grand-mère , le
dit BRIERE-DUCOUDRAY
(de la taille de cinq pieds quatre pouces &
quelque lignes, maigre & très-fluet, cheveux
barbe & sourcis de deux couleurs , chatains
clairs & chatains tirans sur le roux , le front
très-haut , le regard impudent , le visage
long & tout couturé de la petite vérole , la
figure basse, les yeux bleus, chassieux &
bordés dé rouge , parlant beaucoup & an-
nonçant ce qu'il débite. & c. ),
Nous
33
Nous disons que nous affirmons et dénonçons à qui
il appartiendra,que ledit Briere Ducoudray échappé
d'une caverne de l'enclos du temple en 1788 où il
était réfugié depuis plusieurs années est venu fondre
sur nous comme un Vautoui et qu'il a fait dans nos
cantons les plus horribles brigandages ; que sans
avoir jamais été établi en aucun endroit marchand ,
ni négociant, secondé par de misérables asso-
ciés , connus pour infester et désoler la Capi-
tale du Royaume depuis nombre d'années, il a
eu l'audace incroyable , au moyen de quelques
renseignemens , adresses et billets faux dont il
était porteur, de se présenter à nous, ainsi qu'à
nos frères et concitoyens comme un marchand de
vin en gros et en détail domicilié dans les faux-
bourgs de Paris, où il assurait avec la dernière
impudence avoir plusieurs caves, être riche en
crédit et en facultés, faisant en outre un autre
commerce considérable ; que copiant à s'y mépren-
dre et affectant avec la dernière astuce les tons et
manières des hommes de l'état honnête et modeste
que le brigand déshonorait, Costumé à l'avenant,
travesti des pieds jusqu'à la tête, il a trouvé le
secret de nous voler tous sans pitié , nous, PAUVRES
VIGNERONS, qui ne connoissons que la bonne foi et la
probité, nous enfin à qui la nature, dont nous sui-
vons les douces loix, n'a point appris à etre péné-
trans: que le dit Briere-Ducoudray nous a égorgé
avec une audace, un rafinement de scélératesse
dont CARTOUCHE dans sa vie ne donnerait peut-être
qu'une idée imparfaite, qu'il nous a enlevé tout ce
que nous possédions de nos récoltes,le fruit précieux
de nos sueurs, de nos travaux opiniâtres ; que les
rapines et brigandages de ce hardi brigand ont été si
étendus dans le Département qu'il a fourni à un seul
de nos frères de la ville d Orléans, nommé Gagné
pour une somme de QUINZE MILLE CINQ CENT SOI-
XANTE-DIX NEUF LIVRES DE BILLETS FAUX et reconnus
C
34
pour tels par le sieur Bezard , courtier de change de
adite ville, lequel s'engage à le certifier, quand il
en sera requis ; qu'enfin ledit Briere-Ducoudray en
à fait tout autant dans la cy-devant province de Tou-
raine, et que de son aveu , car le misérable s'en est
vanté, il a réussi à nous voler dans nos seuls cantons
en vins et avoines pour plus de Quatre-vingt mille
livies, tellement que la plupart de nous soussignés
sommes réduits par ce scélérat à la mendicité et
qu'un de nos infortunés frères , père de famille,
s étant livré au plus affreux désespoir, a terminé
misérablement sa vie. »
« Et comme sous le despotisme nous n'avons
jamais pû faire entendre nos cris , ni faire arrêter le
VOLEUR, le FAUSSAIRE INSIGNE BRIERE-DUCOU-
DRAY, et qu'au moment ou nous allions le faire
décréter de prise de corps , nous apprîmes que
chassé ignominieusement de sa caverne du tem-
ple, il venait encore d'être chassé de la ville de
Paris par une lettre d'exil, qui lui deffendait d'en
approcher à trente lieues à la ronde, sous peiné
dêtre mis à Bicêtre pour sa vie, nous regardâmes
comme en pure perte le dernier sacrifice que nous
nous étions décidés à faire, nous, nos femmes et
nos malheureux enfans , des seuls vétemens qu'il
nous avait laissés sur le corps pour provoquer la
sévérité des Loix contre ce nouveau CARTOUCHE.
Aujourd'hui que tous les malheureux sans distinc-
tion de rang ni d'état sont assurés de se faire enten-
dre auprès des MAGISTRATS élevés par le Peuple et
d'obtenir justice, l'espérance renaît dans nos âmes
abattues et nous profitons, avec empressement des
premiers momens ou les Tribunaux commencent
àretentir du nom de Briere-Ducoudray et de plu-
sieurs de ses associés et complices , pour le dénon-
cer à L'AUGUSTE ASSEMBLÉE NATIONALE, AU POUVOIR
EXÉCUTIF , et à tous LES TRIBUNAUX ; pour signaler
ce REDOUTABRE BRIGAND aux quatre vingt trois Dépar-
35
temens , à toutes lés Municipalités et à tous les Ci-
toyens de l'empire , comme un escroc , voleur et
faussaire abominable, qui véritablement ( ainsi que
Ta publié par la voie de la presse un Citoyen de
Paris sa malheureuse victime , M. Hébert de
la Section et rue Beaubourg , et à qui ledit
Briere du Coudray venoit de voler trente-trois
mille livres , ) nous a volés, égorgés impitoyable-
ment , nous a réduit nous, nos femmes et nos
pauvres enfans à la dernière misère , ne nous a
aissé enfin que des yeux pour pleurer. «
« Invoquant toutes les autorités constituées,
implorant le secours des loix, la pitié , l'appui
de tous nos frères et concitoyens de l'Empire,
particulièrement CEUX de la SOCIÉTÉ des amis
des DROITS DE L'HOMME et DU CITOYEN, et
l'effroi des brigands , nous les conjurons de
tendre à notre misère une main protectrice .,
prenant l'engagement avec nos femmes et nos
enfans de poursuivre au criminel et jusqu'à
notre dernier soupir, ledit BRIERE DUCOUDRAY ,
ses associés et complices dans quelque lieu de la
France qu'ils se réfugient et à ces fins nous en-
voyons à Paris avec nos titres à l'appui, nos pleins
pouvoirs, fait et lignés auxdits lieux de Vernon et
Messas, près Beaugency, le 4 Mai, 1791. »
Signés, VINCENT , MONTMARCHÉ , François SAN-
GLIER , Jean ROBERT , JANVIER , Pierre COUILLON ,
Jean LAPERA Y , Nicolas TAUVIN , Louis UVETOT ,
Jean COUILLON, Jean GRILLON aîné, Jean DYVRAI,
Simon COUSTE, GERMAIN, GOUACHES, Jean GRILLON
fils , Louis GAGNÉ, etc. etc.
Nous soussignés , MAIRES de la paroisse de MES-
SAS et du Hameau de VERNON , certifions avoir con-
noissance parfaite de grande partie des. faits énon-
cés dans la présente DÉNONCIATION, et chacun dans
notre pays. Ce 4 Mai 1791.
Signés, ROUZEAUX, Maite de Messas.
ELASTIER ; Maire de Vernon.
36
N. B. Cette Pièce peut se passer de commen-
taires. Après l'avoir lue, cette preuve de. sang, les
âmes honnêtes se diront : De combien de crimes
des hommes comme ce BRIERE DUCOUDRAY ne doi-
vent-ils pas s'être rendus coupables ? Citoyens,
voilà quels sont mes accusateurs . . . ! J'avais écrit
en Avril dernier à une de ces malheureuses familles
pour avoir des renseignemens sur les rapines dudit
BRIERE DUCOUDRAY, et sur quelques autres Brigands
de la Bande d'Henri LABARTE , la réponse fut une
députation de vieillards , qui vint de quarante lieues
implorer mon appui. Des cheveux blancs, des yeux
baignés de larmes me pénétrèrent de respect et d'at-
tendrissement. Je me déclarai l'ami et le vengeur
de quinze à vingt familles égorgées ; j'ouvris ma
bourse et me chargeai de tous les frais. Dulac Pen-
houet étoit précisément chez moi à la réception de
ces Vénérables ; j'ignorois que ce Sapajou Escroc eût
été le complice de Ducoudray dans ce brigandage :
Je l'appris dans des recherches scrupuleuses. Aussi
épuisa-t-il toute sa réthorique pour me détourner
de pousuivre cette affaire. Bientôt il porta l'allarme
dans la Milice Labarte. De retour chez eux, les Dépu-
tés Vignerons, m'adressèrent la pièce qu'on vient de
lire : Dulac la connoissoit. Il fit les cinq-sens de
nature pour que j e la lui confiasse; je le refusai tout
net : elle n'étoit pas heureusement en mon pou-
voir lors de l'enlèvement de mes papiers ; car, peut-
être, ne l'aurais-je jamais revue. J'ai, en outre, plus
de quarante lettres de la même force , et de divers
Départemens : je les publierai. J'allais enfin livrer à
l'impression un Mémoire à l'appui de cette dénon-
ciation lorsque j'ai été enlevé. Par ce Mémoire ,
les pièces et renseignemens qui l'accompagnent,
prouvé que l'Écumeur de village , Briere Ducou-
dray , a bûle sang du peuple, qu'il a égorgé , avec
le Marquis de Beaupoil (1e Comte), Dulac Penhouet,
37
deux fils d'Henri Labarte , le Mouchard Laborde
et son associé l'ex-Magistrat Fauconnier de la
Varenne. J'allais sauver cinquante familles peut-
être des horreurs du desespoir, en vengeant à-la-
fois l'humanité. Appréciez les titres patriotiques
des Bourreaux et de leurs victimes..
Cette dénonciation, que je garantis , se trouvera
déposée en ORIGINAL à la Société des Amis des Droits-
de /'HOMME et du CITOYEN , dont je conjure tout l'ap-
pui en faveur de.tant d'infortunés, que je gémis
de ne pouvoir servir dans mes fers. PEUPLE ÉGORGÉ,
recevez mon coeur et tous mes regrets.,. . !
(C) J'ai dit, en parlant D'HENRI LABARTE,
que son souffle empoisonné devint, en 1786, au. mois
de Décembre, le principe de mort de la foi publique
et universelle. Citoyens du monde commerçant,
réveillez votre indignation assoupie, et rappellez-
vous quelques circonstances de l'infernal projet
des Lettres de changes falsifiées , sur les malheureux
Banquiers Tourton et Ravel 3 et Gallet de Santerre;
rappeliez-vous comment ma proscription , ma
ruine, l'enlèvement de ma femme, et tant d'in-
fortunes si rares et si multipliées ne composent à
la fois qu'une seule et même intrigue , comme ma-
chine indispensable et destinée à préparer le dé-
nouement de l'action principale. Qui ne recon-
naîtra , dans la nouvelle trame dont je suis au-
jourd'hui victime , la même touche de séléra-
tesse.
Pour faire promptement une fortune immense,
rien n'était mieux vu que de voler tout le monde
commerçant. Pour voler tout le monde commerçant
il était indispensable de se procurer une maison de
commerce ou de finance sur un pied respectable
et de conduire à son gré un établissement qui pût
être universellement connu et accrédité. L'affaire
du doublage de la marine, dont j'étais le rêgénéra-
C 3
38
teur et le chef administrateur et inspecteur-général-,
offrait cette précieuse ressource;, et ce fut alors que
Labarte forma la résolution de m'amener d'une
manière ou de l'autre à la nécessité impérieuse
d'abandonner mes établissemens pour en faire bien-
tôt après le moyen principal et le repaire du plus
audacieux brigandage. On a vu dans mon compte
rendu au commerce de f Europe'y publié en fé-
vrier 1787, traduit en plusieurs langues , et de-
meuré sans réplique , avec quelle merveilleuse
fourberie on avoit supposé un John William, un
Chailiy, des actes notariés, des sommes touchées.
Comment on s'étoit servi de mon nom et de mon
crédit en Hollande et en Angleterre, pour se mé-
nager ensuite l'arme la plus puissante contre moi.
Avec quelle audace on compromit le nom du Roi,
en surprenant la religion de ses Ministres, pour me
forcer a fuir et me tenir renfermé au milieu de toutes,
les allarmes. On a vu comment je n'ai pas cessé d'ê-
tre investi par la milice d'Henri Labarte. Comment!
chaque sentinelle étoit apostée; pour quels motifs,,
sous quels prétextes, mes secrétaires , mes, porte-,
feuilles avaient été forcés et tous mes actes et
papiers enlevés ; avec quel art on graduait les dé-
monstrations d'amitié, les témoignages d'intérêt;
avec quelle candeur Laroche déchirait son neveu,
Rinquèt, lorsqu'il fallait m'inspirer des dégoûts,
et avec quelle indignation on me par but de la scé-
lératesse de Labarte, lorsqu'on avait besoin de ra.p-
peller ma confiance. Eh bien, cette tactique des
Laroche et Rinquet, devenus bientôt les associés,
d'Henri Labarte, est à-peu-près celle que les nou-
veaux agens Ducoudrai , Dulac, Lieutaud et
Mraczinski ont employé pour me précipiter dans,
l'abîme qu'ils m'ont creusé. Dulac , l'artisan, prin-
cipal de la nouvelle trame , est exactement le pen-
dant de Duffour Rinquet, exception toutes fois de la
39
fureur du jeu que Rinquet n'avait pas et dont est
tellement possédé Dulac Penhouet, ainsi que ses
associés susnommés, sans oublier le Beaupoil, que
pour satisfaire cette passion funeste, il- est peu
de crimes peut-être , qu'ils ne commissent de
sang-froid. J'en appelle à tout ce qui les connaît.
J'avance donc qu'Henri Labarte a eu le bonheur
de rencontrer encore dans Dulac-Monvert-Pén-
houet un de ces êtres que, la nature a abandonné
après lui avoir donné seulement une formé; sans
principes , sans caractères , d'une phisionomie ab-
solument mobile & flexible à volonté ; ayant une
de ces voix qui sont tout-à-coup en harmonie avec
le sentiment qu'on a intérêt d'exprimer; de l'adresse
dans l'esprit & précisément ce qu'il en faut pour
combiner quelques idées sans distraction,beaucoup
de douceur, un caractère souple, fourbe à l'excès,
du sang froid, rompu à toutes les ruses, briganda-
ges & un goût effrené pour la dépense. Tel est le
imon fangeux qu'il a fallu aux mains savantes de
Labarte : quelques louis ont fait le reste.
Il est donc bien vrai que l'amitié des scélérats ne
se forme jamais que dans les ténèbres & qu'elle
craint de montrer au jour sa source impure. Ainsi
les fleuves Dalphée & d'Aréthuse mêlent leurs eaux
sous la terre loin des yeux & de la lumière. . . .
Interrogez-les tous , ils vous soutiendront qu'ils ne
se voyent point. Ils vous protesteront même qu'ils
ne se connaissent pas du tout.
A peine Henri Labarte eût-il conjuré sur moi; lé
foudre arbitraire par ses protecteurs Breteuil, Ca-
lonne , de Crône & feu le Maréchal de Duras, que
secondé admirablement par ses associés, deux de ses
fils & un de ses frères , il trouva le secret de sur-
prendre la confiance de Madame Poupart-Beau-
bourg , d'étreindre en tous sens cette jeune femme
sans expérience, & le caducée en mains, de la faire
devenir criminelle envers son époux, errant & fu-
C 4
40
gitif, pour ensuite la subtiliser, la voler elle-même,
& les égorger tous deux. Après l'avoir entraînée,
Cette épouse trop malheureuse peut-être, à se faire
enlever par un brigand & à renoncer ainsi pour la
vie à son époux & a ses enfans, l'Escobar Labarte,
à la faveur d'un traité frauduleux, surpris, arraché
au milieu des tortures, s'empara de ma fortune
sans coup férir, de mon hôtel, caisse & porte-feuille
de tous mes meribles,linge à ma marque, argenterie
& vaisselle plate à mes armes, chevaux , voitures ,
de plus de dix-sept-cens actions qu'il réalisa en très-
grande partie sur la place, & de tous les privilèges
& établissemens du Doublage, le tout sans en avoir
jamais payé que deux mille livres à Madame Pou-
part-Beaubourg. O juges d'un Peuple libre ! Essayez
de démèler cette horrible & ancienne trame, &
bientôt vous verrez le jour à travers de la nouvelle.
Elle n'est pour vous encore, je le répète, qu'un
grimoire.. Ecoutez-la cette épouse retranchée à
Londres, y bravant son époux & lui écrivant le
21 décembre 1786 en ces termes : l'original est dé-
posé au greffe de la commission. :
« Je ne cherche point, Monsieur, à me retracter
» de tout ce que j'ai pu dire à MM. Vanvlaag,
» Moore , Capelle & autres , & pour vous le prou-
» ver, je vais vous décrire. J'ai dit que M. Duffour
» Rinquet m'a dit cent-fois , que M. Labarte étoit
» la cause de tous ses malheurs, & lorsqu'un mon-
» sieur, je ne me rappelle pas du nom, mais c'étoit
» le rédacteur du convier de l'Europe, vint avec
» la soeur de M. Grenier trouver M. Rinquet,celui-ci
» leur dit, moi présente, que si la lettre de change
» de huit mille livres, sur MM. Tourton & Ravel
» était fausse, c'était lui Labarte qui l'avait fabri-
» quée, qu'il en avait négocié à Paris pour plus de
» 400,000 liv. M. Rinquet me dit encore que ce
» M. Labarte était si scélérat, qu'il l'avait vingt-
» fois sollicité lui Rinquet de se réunir à lui pour
41
» vous faire assassiner, vous regardant comme
» l'homme le plus dangereux, &c. &c. Je suis
» prête, Monsieur, à certifier par devant notaire
» & par devant l'Ambassadeur tout ce que j'ai pu
» avancer.. » Signée Quesnay Poupart-Beaubourg:
Extrait de sa déclaration juridique légalisée par
l'Ambassadeur, le 27 décembre 1786. ( L'original
au procès. )
« Par devant moi, Jean-Paul Dubourg, notaire
» & tabellion royal & public à Londres & en pré-
» sence des témoins, &c. Dame Jeanne-Louise
» Quesnay , épouse de M. Poupart de Beaubourg,
» déclare & jure sur l'évangile que le sieur Duffouf
» de Rinquet lui a dit & confirmé hautement en.
» présence de témoins que s'il existait des faux sur
» les banquiers Tourton et Ravel, Labarte en était
» coupable ; que ledit Henri Labarte avait négocié
» ou fait négocier par sa femme et ses enfans pour
» plus de 400,000 liv. de lettres de change falsi-
» fiées, desquelles il a gardé le produit, & qu'au de
» là de cette somme, il se trouve lui devoir encore
» à lui Rinquet plus de 500,000 liv. Ajoute la com-
» parante que pour rendre hommage à la vérité ,
» elle se trouve forcée de confesser que le sieur
» Rinquet lui dit, il y a 7 à 8 mois qu'il était per-
» sécuté par ledit Henri Labarte pour exécuter un
» projet qui devait leur donner des millions, &
» qu'elle a tout fait pour dissuader ledit Rinquet de'
» se prêter aux vues dudit Labarte. Atteste la com-
» parante que Rinquet lui dit encore que Labarte
» lui avait promis de lui acheter une charge de
» receveur général des finances; que tant qu'elle
» a été avec ledit Rinquet, il ne s'est jamais rien
» permis de criminel & qu'il paraît qu'ils ont pro-
» fité d'un voyage qu'elle fit à Spa pour exécuter
» leurs projets infâmes. Atteste la comparante
» qu'elle ne voulût plus recevoir ledit Henri Labarte
» depuis qu'elle en fut escroquée & volée, c'est-à-
42
» dire, lorsqu'elle abandonna son hôtel rue de
» Richelieu. Affirme la comparante qu'elle n'a
» emportée avec elle linge , argenterie , ni aucun
» autres effets, qu'elle a tout laissé au pouvoir & à
» la merci dudit Labarte , qui avait pris avec elle
» rengagement sacré de lui tenir compte au moins
» de ce qui était dans l'appartement du premier
» qu'elle occupait seule , qu'enfin la comparante
» n'a jamais reçu de lui qu'une somme de deux
» mille liv. Que ledit Labarte en impose à outrance
» lorsqu'il a osé avancer qu'elle, comparante , lui
s» avait vendu tout le linge, l'argenterie , les pen-
sa dules, bronzes , tapis & porcelaines , qui étaient
» dans l'appartement d'elle comparante, pour une
» somme de trente mille livres qu'il lui avoitpayée.
» Atteste la comparante qu'outre cette friponnerie
» insigne, elle a eu un autre motif pour se défendre
» de recevoir ledit Labarte &de communiquer avec
» lui, malgré ses vives sollicitations, & que même
» elle l'a eu en horreur d'après les propositions
» abominables qu'il fit à Duffour de Rinquet, à 20
» reprises différentes de faire assassiner l'époux
» d'elle comparante , comme étant-un homme dan-
» gereux, ledit sieur Rinquet en ayant frémi lui-
» même & étant vertu toutes lès fois en faire part
» à la comparante pour lui faire voir combien ledit
» Labarte était scélérat; ajouta ledit sieur Rinquet
» à la comparante que ledit Labarte lui ava it même
» confié avoir cinq à six hommes tout prêts. Dé-
» claration & circonstances que la comparante
» affirme sur l'évangile. Proteste de son innocence
» la comparante,& que quelqu'affreux que soient
» ses torts envers un époux dont elle a encouru
» l'indignation, quelque funeste que soit devenue
» sa passion pour un homme qui l'a indigne-
» ment trompée & compromise , elle n'a eu au-
» cune part au projet concerté entre Labarte,
» Laroche & Rinquet de dépouiller son époux de
43
» sa fortune; qu'elle a continuellement été abusée
» sur son sort & qu'elle a toujours ignorée le»
» attrocités dont il a pu être la victime depuis
» qu'elle a été entraînée à abandonner sa mai-
» son , » &c. &c. &c. Et a signé en présence de
» M. Jean-Louis Capelle & de M. J. Pitt, témoins
» à ce requit, QUESNAY POUPART DE BEAUBOURG.
» Signés J. L. CAPELLE ; J. PITT ; J. P. DUBOURGJ
» à Londres le 27 décembre 1786 & légalisée le
» même jour par l'ambassadeur. Signé BARTHELEMY.
» ParM. Barthelemy LAMIRAUX. » —
Je n'en finirais pas, s'il me fallait reproduire ici
tout ce qui rentrerait le plus dans mon sujet. Je ne
puis que renvoyer mes lecteurs à tous mes écrits sur
les attentats multipliés de cet homme exécrable.
Il faut qu'il m'en ait coûté depuis six ans seulement
en frais d'impression plus de 20,000 liv. Je renvois
encore une fois à mon compte rendu au com-
merce de l'Europe & aux pièces à l'appui , 2 vol.
in 8°. publiés, en février 1787 ; à ma pétition au
peuple français assemblé par ses vrais représentans
suplément & pièces à l'appui, 2 vol. in 8°. publiés
en avril 1789 ; à deux autres brochures encore ; la
première intitulée — Appel au pouvoir législatif
d'un décret surpris à l'Assemblée Nationale Con-
stituante, décret en contradiction avec tous les
précédens décrets. La seconde : Suplément à mon
appel au pouvoir législatif, avec cette épigraphe :
Sois complice ou vengeur, autorise ou répare.
Pour leur parfaite intelligence, je dois dire qu'Henri
Labarte n'espérant de salut que dans les antres
mystérieux d'une justice ténébreuse, avait trouvé le
secret de faire revivre en 1790, par un décret surpris
à l' Assemblée Nationale, la fameuse commission qu'il
avait fait créer en décembre & janvier 1786 & 1787.
Commissionanéantie de fait par la révolution en 1780.
& combattue sans relâche, dès le mois de février
1787 , en bravant tous les foudres des protecteurs
d'Henri Labarte.
44
Je dis donc que l'or & l'intrigue avaient pré-
paré ce triomphe du crime sous les yeux de la
liberté. Je parvins à force de courage & de cons-
tance à les déjouer dans leurs projets perfides.
La sacrilège commission fut enfin adhirée, & ce
grand procès renvoyé par devant les Tribunaux
qui jugent & prononcent au grand jour. Que fit
Labarte alors ? Livré à toutes les allarmes, il se
décide de nouveau à me faire assassiner. Un de ses
fils & un sieur Meynadier furent chargés de cor-
rompre au prix de l'or deux soldats de la garde
Nationale du centre ( les sieurs ABTHUS ET
BIZET ) & la somme promise, le prix de ma tête
fut déposé par les deux corrupteurs dans un ca-
baret. Ce fut le 21 décembre 1790 de 9 à 10 heures
du soir, heure à laquelle je rentrais presque tou-
jours chez moi, que devait s'exécuter cet hor-
rible assassinat. Les soldats' depuis long-tems
avaient mon signalement, & l'on m'avait d'ail-
leurs fait remarquer ; on exigea qu'ils fissent
donner le fil à leurs sabres & dès qu'ils m'auraient
apperçu, ils devaient se mettre de la salive au visage
en criant que j'étais un scélérat d'aristocrate qui
leur avait craché à la figure & me sabrer tout aussi-
tôt. Ne vous embarrassez de rien, leur disaient
Labarte , Meynadier & Compagnie, si la tête du
misérable ne tombé pas sous vos coups redoublés ,
le peuple l'achèvera. C'était fort bien combiné dans
un tems de révolution! Mais un Dieu qui veille
sur moi a voulu , que les soldats fussent révoltés
d'indignation. Ils feignirent néanmoins d'acquiescer
à tout, parce qu'ils avaient vu ces lâches assas-
sins déterminés à ce meurtre & qu'en refusant de
se prêter à leurs propositions atroces , ils avaient
lieu de craindre' que ces enragés ne s'adressassent
à' d'autres, qui auraient pu avoir moins d'éloi-
gnement à commettre le crime. Ils demandèrent
conseil à un Citoyen éclairé qui leur fit faire
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leur déclaration à la Manicipalité ; les Ma-
gistrats , en applaudissant à leur conduite ,
commirent des hommes affidés pour les obser-
ver pendant plusieurs jours dans leur rendez-
vous avec les Labarte & Meynadier ; enfin le jour
& l'heure ci-dessus désignés, ces derniers condui-
sirent les sieurs Arthus & Bizet sous mes fenêtres,
une garde nombreuse était apostée,ils furent tous
les quatre enveloppés, interrogés & emprisonnés
au Châtelet. Ce procès fut jugé définitivement au
Tribunal des Petits-Peres , le 26 mai, précisément
le jour de mon enlèvement, & je fus arrêté par le
Mouchard La borde , agent à la dévotion d'Henri
Labarte , que j'ai dénoncé d'ailleurs dans mes
écrits ; que j'ai même châtié avec un bâton,
il y a quatre ans, sans qu'il l'ait pris en mau-
vaise part ; je fus enlevé par ce misérable à
l'instant où j'entras dans la cour du Tribunal.
A peine m'eut-il fait environner de sbires que j'ap-
perçus à quelque distance les autres conjurés
Briere du Coudray, Dulac Penhouet, Lieutaud j
Beaupoil & un des fils Labarte. L'exécuteur des
ordres arbitraires de la liberté me dit, en me con-
duisant chez le commissaire , qu'il avoit prévenu :
Vous ne vous attendiezpas, M. le Révolutionnaire,
que vous auriez encore affaire à moi ! Assuré-
ment vous m'avez assez maltraité. Aisément on
devine la réponse d'une ame fière & indépendante.
J'ignore quel a été le résultat du procès. Mais
Ou les soldats Arthus & Bizet & les témoins
observateurs sont de misérables, calomniateurs
dignes d'un châtiment exemplaire , ou les Labarte,
Meynadier & compagnie sont de lâches assas-
sins, pris en flagrant délit. Et certes, c'est bien.
dans cette circonstance ou jamais que la volonté
doit être réputée pour le fait. Je devais au reste
intervenir au procès suivant & d'après les conclu-
sions de l'Accusateur Public, & je l'avais dé-
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claré hautement. On a su habilement éviter cet
écueil, en me faisant engouffrer. Les moyens de
défense des Labarte & Meynadier furent de
dire que j'avais corrompu les deux soldats du
centre pour les faire accuser eus., Labarte & Mey-
nadier d'avoir voulu m'assassiner. Aumoins eut-il
fallu poser en fait que je les eusse jamais vus.
Et les sommes, le prix du sang déposé par La-
barte & Meynadier en présence d'Arthus & Bizet
& pour leur être délivré aussi-tôt l'expéditon. —
Mais leurs misérables petits moyens de défense
sont usés depuis long-tems.
Assassiné en 1788 le 7 septembre entre 11 heures
& minuit vers la Grille de Chaillot, où l'on m'avait
dressé une embuscade ; assassiné de trois coups de
pistolet dont une balle traversa mon habit, je
remis ce délit aux poursuites & diligences du
procureur du Roi, & d'après ma plainte portée chez
e Commissaire Alix , divers témoins, les commis
des barrières, la dame le Boeuf & son époux, tous
ceux enfin qui avaient entendu & mes cris & les
coups de pistolet furent assignés à déposer. ( J'ob-
serve que ce procès & trois autres sont en-
core en souffrance au greffe criminel de l'ex-Châ-
telet, & qu'Henri Labarte tant pour lui que pour ses
misérablesagens, avait le secret toujours de paraliser
tous les Tribunaux ) , Un ou deux mois après cet
assassinat, lorsque l'information se suivait, Henri
Labarte & sa bande firent publier par un libelle
infame signé Marquis de Beaupoil Saint-Aulaire,
misérable scribe & voleur, contre lequel je me suis
pourvu au criminel, que je m'étais asssassiné
moi-même pour leur faire piéce, pour persuader
que je l'avais été réellement.
Assassiné de nouveau quelque tems après , rue
Mêlé ; sur les onze heures du soir ; Assassiné par
Henri Labarte, un de ses fils, que je distinguai par-
faitement, & un autre pariculier que je ne pus re-
connaître, atéré après une vigoureuse défense d'un
coup de bâton sur la tête, assommé pour ainsi dire
j'allais expirer peut-être sous leurs coups meutriers
orsque quelques cochers de fiacre accoururent à
mes cris : les assassins prirent la fuite ; je deman-
dai les noms & numéros de mes trois libérateurs ,
& dès que mon état me permit de sortir, je portai
ma plainte chez le Commissaire Alix: Henri Labarte-
& ses agens s'empressèrent de publier, que je m'é-
tais battu avec deux cochers de fiacre qui avaient
failli m'assommer , parce que je voulais leur escro-
quer leur course, et qu'afin qu'ils n'en parlassent
pas , je leur avais donné quelques louis pour leur
faire déposer qu'ils m'avoient vu assassiné.
Il pourrait donc arriver que succombant sous
le poignard & ne laissant d'autres traces après
moi qu'un corps froid ensanglanté, Henri La-
barte & ses complices soient reçus à publier
& à faire croire que je me suis assassiné moi-
même bien réellement pour les faire accuser. . .
Justice d'un Peuple libre , lisez & méditez cette
lettre ! Elle me fut adressée deux mois environ
avant le dernier assassinat prémédité des Emanuel
Labarte, Meynadier, & compagnie. Elle me fut
écrite, cette lettre, de Paris, le 9 octobre 1790, parle
comte Th. de Weldereen , né Hollandais & Capi-
taine de Cavalerie au service de France. L'original
est déposé au Tribunal des Petits-Peres entre les
mains de M Minier , Commissaire-Rapporteur ,
procès jugé le 26 mai dernier.
« L'ESPOIR que j'avais, Monsieur, de faire aban-
donner au sieur Labarte ses projets odieux m'a fait
différer de vous informer de ce qu'il médite contre
vous. Le sieur Emanuel Labarte qui sait que j'ai
occasion de vous voir souvent, me persécute de-
puis plus de deux mois, pour que je vous entraîne
dans quelque partie de campagne & que seul avec
moi, je vous y retienne. Il n'y a pas d'offres qu'il n'ait
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eu l'audace de me faire pour m'engager à seconder
la vengeance de sa famille, INTÉRESSÉE, A CE QU'IL
M'A DIT , A se DÉFAIRE DE vous. J'ai répondu tout
ce que je devais en pareil cas. Rien n'a pu le dé-
concerter, plusieurs fois il est revenu à la charge.
Forcé jusques dans mes derniers retranchemens,
j'ai fini par lui demander s'il entendait faire de
moi le complice d'un assassinat. Il a eu l'infamie
de me répondre QU'IL ÉTAIT PERMIS DE TOUT METTRE
EN OEUVRE POUR SE DÉFAIRE D'UN ENNEMI DANGE-
REUX. Révolté à l'excès je l'ai chassé de chez moi.
Aujourd'hui vient de se présenter de sa part un
particulier insolent qui après des menaces m'a com-
me fait entendre, que si je ne me prêtais à ce que
l'on exigeait de moi , j'aurois à faire à lui & à toute
la famille. J'ai traité ce scélérat comme il le méri-
tait en lui signifiant que s'il ne se retirait bien vite,
j'allais le faire arrêter. Qu'au surplus j'en ferais ma
déclaratiou ; l'envoyé a disparu en me disant des
injures & en me menaçant que si je vous en disais
un seul mot, LE SORT QUI vous ATTENDAIT ME SERAIT
RÉSERVÉ. Vous voyez par ma démarche combien
peu je redoute les menaces & les assassins. Vous
pensez comme moi sans doute , mais néanmoins
tenez-vous bien sur vos gardes ; rendez-vous
difficile dans vos liaisons & vous ÉVITEREZ TOUS
LES PIÈGES QU'ON NE CESSERA DE VOUS TENDRE. Je
vous écris cette lettre pour que vous vous mettiez
en règle, & s'il en est besoin, je vous offre de faire
de son contenu une déclaration juridique.
Signé} le Comte TH. DE WELDEREEN, Capitaine
au Régiment des Cuirassiers.
Cette lettre est-elle donc assez claire ! Je la com-
muniquai en octobre & novembre à plus de 40
personnes qui peuvent en témoigner, & je l'ai dé-
posée dans les premiers jours de mai, ou vers la fin
d'avril. Je la garantis sur ma tête. Je suis connu
d'ailleurs pour ne combattre mes ennemis qu'au
grand
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grand jour. Ne prédit-elle pas cette lettre, (19 octobre)
l'assassinat du 21 décembre, les manoeuvres & l'a-
trocité de Briere Ducoudray, qui s'éloigna tout-à-
coup, en me volant une action de 18000 liv. dans
les mines d'alun & de vitriol , qui appartenaient
en partie au ci-devant Comte de Gamaches? Briere
Ducoudray comptoit si bien sur le succès du projet
meurtrier, que le jour même il partit pour Orléans,
afin d'y dénaturer le vol qu'il venoit de me faire,
& certes s'il eût pu appréhender que je fusse en
position de suivre ses pas, le brigand se seroit bien.
donné de garde d'approcher d'une ville où il avait
tout à craindre. L'événement l'a prouvé. Dulac &
Mïaczinski lancés sans doute par la famille Labarte
pour succéder auprès de moi à leur ami Briere du
Coudray, Dulac & Miaczinski, qui sûrement étaient
aussi dans la confidence de l'assassinat prémédité,
vinrent le soir très-tard me dire avec un air de
mystère que Briere du Coudray étoit allé faire ua
voyage en Normandie. Je sortis, j'appris par
d'autres qu'il était à Orléans. Aussi-tôt je montai
en voiture pour m'y rendre. Je partis à 11 heures,
& de 9 à 10 je devoisêtre massacré. Il est à obser-
ver encore qu'Henri Labarte, ce vertueux perè
de famille , y comptait si bien, sur ce meurtre abo-
minable, que se reposant sur le zèle infatigable
de ses fils & de ses braves agens ; il affecta de par-
tir pour Bordeaux quelque tems auparavant, non
pour y faire de faux actes, sous mon nom, comme
Desrues à Lyon sous celui de Madame de la Motte,
mais pour, en cas de poursuite, prouver par l'alibi,
qu'il n'avait aucune part à l'assassinat. Peu lui
importait au reste que ses fils & son frere fussent
compromis; eussent-ils' été sur l'échaffaud, il se fut
applaudi de la mort de son ennemi. Enfin depuis
Six ans, je n'évite un piège que pour tomber dans
un autre.. Quelle est donc ma destinée ! .. .
Ne prédit-elle pas, cette lettre, la nouvelle trame