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La métamorphose d'une poupée / par Marie Guerrier de Haupt,... ; illustrations par Jules Désandré

De
30 pages
B. Béchet (Paris). 1870. 32 p. : pl. ; in-4.
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LA MÉTAMORPHOSE
D'UNE POUPÉE
LA MÉTAMORPHOSE
D'UNE POUPÉE
— ; l'Ail
MARIE GUERRIER DE I1AUPT
ALTIXII DK PETITE HASIAN HT C.llAXDE rOVl'f.E, CRAKb PAPA POUCI1IXEI.LE, LES KOVSTACIIES DU CHAT, ETC..
OUVRAGES COl'RONXKS PAR LA SOCIK1É IOIR L'IXSTRUCTiOX ÊLÉMEVIA:iiE
ILLUSTRATIONS PAR JULES DESANDRÉ
PAR 1 S
BERNARDIN BÉCI1ET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
51, QUAI DES AUGUSTINS, 51
1870
LA MÉTAMORPHOSE
D'UNE POUPÉE
I
Ibertine Gérard avait huit ans; elle élait excessivement
gâtée, par conséquent, passablement volontaire, et ca-
pricieuse au suprême degré.
Elle aimait ses joujoux et ses poupées avec passion, le
jour où on les lui donnait; mais, un mois plus lard, ils étaient brisés
ou relégués dans une armoire toujours en désordre.
Ses poupées surtout, avec lesquelles elle jouait plus souvent
qu'avec le reste de ses joujoux, étaient pour elle de vrais souffre-
douleur.
Bien loin de les soigner, de les caresser, de les habiller, comme je l'ai
- 6 —
vu faire à des petites filles qui sont pour leurs poupées des mamans pres-
que aussi bonnes que le sont pour elles, petites filles, leurs vraies
mamans, Albertine n'avait de plaisir qu'à gronder ses poupées } à les
surprendre en faute, à les mettre en pénitence, à les battre même. 11
n'était pas rare de voir les pauvres petites en bonnet de nuit à 1rois
heures de l'après-midi, enveloppées d'un méchant chiffon en guise de
robe, et le visage tourné vers la muraille, pour avoir commis quelque
innocent méfait, tel que de ne pas baisser les yeux ou savoir se mettre à
genoux; cependant, il est connu que la nature de certaines poupées ne
peut se plier à ces sortes de choses, et toutes ne sont pas également
bien douées à leur naissance. Il en est d'elles comme des enfants, qui
n'ont pas tous la même intelligence, et c'est un acte tout à fait dérai-
sonnable que de leur faire un crime de défauts auxquels il nJest pas en
leur pouvoir de remédier.
Albertine aimait aussi beaucoup la lecture ; cette occupation lui plai-
sait encore mieux que de tourmenter ses poupées (ce qui n'est pas peu
dire), mais les livres instructifs l'ennuyaient; les récits même où il était
question d'enfants bons et aimables, remplissant leurs devoirs avec zèle
pour être agréables à leurs parents, n'avaient pas le don de l'intéresser.
Ce qu'elle aimait par-dessus tout, c'étaient les contes de fées. Pour l'inté-
resser, il fallait absolument qu'elle trouvât dans ses livres des aventures
merveilleuses, de bons ou de mauvais génies, des lutins, des sorcières, et
tous ces personnages inventés pour amuser les enfants, et qui n'arrivent
en réalité qu'à leur fausser le jugement, à leur faire perdre le goût
de l'étude ou des amusements raisonnables, et à leur donner de
mauvais rêves, car leur esprit, tout rempli de tableaux étranges et.
surnaturels, repasse pendant la nuit tout ce dont il s'est occupé dans la
journée.
. Madame Gérard, tout en gâtant extrêmement Albertine, s'était pourtant
aperçue du mauvais effet produit par ces lectures continuelles; elle avait
souvent fait reproche à sa fille de son goût pour le merveilleux, et ses re-
montrances roulaient d'ordinaire sur ce sujet et sur les mauvais traite-
ments subis par les pauvres poupées.
Depuis une huitaine de jours, Albertine avait été plus sévère que jamais
envers sa poupée Coelina ; de plus, ayant reçu, cinq jours auparavant,
quatre volumes de contes merveilleux, elles les avait déjà lus en entier.
On comprendra donc sans peine comment il se fit qu'au bout des huit
jours, elle reçut de sa mère une sérieuse réprimande, d'autant mieux mé-
ritée que, tenant à finir le dernier des contes où il était question d'une
reine des fées qui punissait une petite fille, trop sévèrement au gré d'Al-
bertine, elle avait fait attendre un grand quart d'heure sa mère qui l'ap-
pelait pour lui faire faire sa prière, ainsi qu'elle en avait l'habitude chaque
soir avant de la coucher.
11 se passa sans doute quelque temps entre cette réprimande et le mo-
ment où nous retrouvons Albertine jouant avec Coelina dans la chambre
de sa mère, car la petite fille ne paraissait nullement s'en souvenir. Ma-
dame Gérard, qui travaillait à sa tapisserie, se mêlait au jeu de l'en-
fant en répondant à ses discours à la place de Coelina, et en faisant
une petite voix claire, comme l'usage veut que soit la voix des pou-
pées.
Albertine habillait sa fille, pour la cinquième fois au moins depuis
une heure et, comme d'ordinaire, elle grondait la pauvre Coelina, une
— S —
jolie blonde à l'air mutin, aux yeux noirs, au nez légèrement retroussé,
et qui paraissait tellement accoutumée aux injustes remontrances de
sa petite mère, que ces remontrances ne lui produisaient plus que peu
d'effet.
— Qu'est-ce que c'est que ça*? s'écriait Albertine, voilà cinq fois que
je vous habille aujourd'hui, et vous ne me remerciez même pas? il faut
convenir que vous êtes bien ingrate !
— Mais, maman, répondait la poupée par la voix de madame Gérard,
j'attendais, pour vous remercier, que vous eussiez tout à fait fini de
m'habiller.
— Taisez-vous, mademoiselle ! ne savez-vous pas que rien n'est plus
impertinent que de répondre à sa mère quand elle vous gronde?
— Dame! moi, je ne savais pas que vous me grondiez; je n'ai rien
fait de mal.
— Encore! Apprenez, mademoiselle, que je vous ordonne de vous
taire (Albertine affectionnait d'une façon toute particulière le verbe or-
donner) ; si vous ajoutez encore une seule parole, je vous enfermerai dans
le cabinet noir pour toute la journée.
Ainsi rebutée, la pauvre poupée se tint pour avertie, et ne dit plus
mot.
11 se fit dans le salon un silence qui dura quelques minutes.
Albertine le rompit en disant :
— Où est votre mouchoir brodé? Je suis sûre que vous l'avez perdu,
car vous perdez tout. Eh bien, voilà maintenant que vous ne répondez
plus quand je vous questionne? Je crois, en vérité, ma fille, que vous vous
— 9 -
moquez de moi, ajouta-t-elle en voyant un sourire sur les lèvres de
madame Gérard.
— Maman, vous m'aviez défendu de parler, je n'osais pas vous déso-
béir; mais, si vous m'aviez regardée, vous auriez vu que j'avais la main
dans la poche de ma robe, pour vous faire comprendre que vous y avez
oublié mon mouchoir hier en me déshabillant.
— L'impertinente! elle veut maintenant me dire que c'est moi qui ai
tort! Allez, mademoiselle, je ne vous aime plus.
(Et lui donnant un grand coup sur la tête, Albertine envoya rouler la
pauvre Coelina à trois pas d'elle, sur le tapis.)
Heureusement que ce tapis était épais, il amortit la chute, et l'on n'eut
pas de malheur à déplorer. Cependant, la petite fille était assez confuse
et n'osait trop regarder sa mère, qui, elle le savait, blâmait toujours ses
violences envers ses poupées. Elle se hasarda à lever les yeux, mais
madame Gérard, évidemment mécontente, avait pris un livre et ne pa-
raissait plus s'occuper d'Albertine.
Envoyant sa mère fâchée, l'enfant, au lieu de reconnaître ses torts et
de s'en accuser, sentit redoubler sa mauvaise humeur contre l'innocente
Coelina et la reprit brusquement, fort peu disposée à la consoler de sa
chute, pourtant assez rude.
— Voyez-vous, mademoiselle, lui dit-elle à voix basse, de quoi'vous
êtes cause: voilà maintenant votre grand'maman qui se fâche contre moi;
c'est ça que vous vouliez, n'est-ce pas? Vous ne pouviez pas vous retenir
à ma robe? ce n'était pourtant pas bien difficile. Voulez-vous me répondre
et me dire pourquoi vous êtes allée comme une petite sotte vous jeter le
nez sur le lapis?
— 10 —
La poupée, naturellement, restait muelle, car madame Gérard pa-
raissait tout occupée de sa lecture et ne répondait plus pour elle.
— Vous allez me répondre tout de suite, dit Albertine, ou, si vous
ne me répondez pas, je vous assure que vous aurez... oui, vraiment,
vous aurez... le fouet!...
A cette terrible menace, la pauvre poupée sentit se serrer son coeur
de son, mais sa petite langue rose était retenue par des attaches de
porcelaine si peu souples qu'elle ne pouvait, sans aide, proférer une
seule parole. Elle appelait sans doute intérieurement à son aide toutes
les fées qui avaient présidé à sa naissance, mais cependant elle res-
tait muette.
— Une fois, deux fois, trois fois, tu ne veux pas me répondre?
s'écria Albertine rouge de colère.
Silence complet.
— Ah! c'est comme cela! eh bien, attends...
Et la main d'Albertine, celte petite main si douce, si blanche, si
potelée, si jolie, d'une petite fille de huit ans, cette petite main bar-
bare se leva pour accomplir le plus cruel méfait...
Mais elle s'arrêta soudain. L'enfant avait cru entendre une voix,
une voix de poupée, qui lui disait :
■— Prends garde, Albertine !
La petite fille regarda sa maman.
Madame Gérard lisait au coin de son feu et ne paraissait pas en-
tendre ce qui se passail.
Doutant encore de ce qu'elle venait d'entendre, mais voulant pour-
tant s'assurer qu'elle s'était trompée, l'enfant retourna sa poupée, qu'elle
avait déjà placée pour recevoir l'épouvantable châtiment qu'elle voulait
lui infliger, et, d'une voix tremblante d'émotion, elle lui demanda :
— Qu'est-ce que tu dis?
Alors, ô prodige ! les lèvres de la poupée ne s'agitèrent pas, mais de la
bouche enlr'ouverte qui laissait voir quatre jolies dénis blanches, Alber-
tine entendit sortir une petite voix bien faible, mais harmonieuse comme
la dernière vibration des cordes d'une harpe, et la petite voix répondit :
— Je te dis de prendre garde à ce que tu fais, et de penser que,
si un jour lu devenais poupée, tu serais bien aise qu'on te traitât
avec douceur et qu'on n'abusât pas de toutes les facultés qui le man-
queraient alors, et que possèdent les petites filles, pour te martyriser.
Albertine, à son tour, restait muette ; elle ne savait que penser de
ce qu'elle entendait. Enfin, quoiqu'elle eût positivement entendu la
voix sortir du corps de la poupée, elle ne put y croire, et, se tour-
nant toute rougissante vers sa mère :
— O maman, dit la petite, pourquoi vous moquez-vous de moi?
— En quoi, ma fille, est-ce que je puis me moquer de loi? dit ma-
dame Gérard d'un ton sérieux, lorsque je suis, tu le vois, occupée de
ma lecture beaucoup plus que de tes jeux.
Albertine savait sa mère incapable de la tromper. Elle reporta presque
timidement sesyeux sur la poupée, et lui dit tout bas, la voix tremblante,
le coeur palpitant d'émotion :
— Est-ce toi qui as parlé, Coelina?
— Oui, répondit la poupée.
Ce qu'il y avait de plus étrange dans cette scène, c'est que madame
Gérard, la maman d'Albertine, quoique assise clans la même chambre,
- 12 —
paraissait ne rien entendre, ne rien voir de ce qui se passait, et ne
se douter de rien.
—Est-ce qu3 les poupées pensent? demanda la petite fille.
— Non, je ne veux pas te tromper, aussi je vais t'expl iquer par quel phé-
nomène tu entends aujourd'hui la poupée répondre à les questions. Toi
qui as lu avec tant de plaisir les contes du bon Perrault et ceux de
madame d'Aulnoy, tu me croiras parfaitement quand je te dirai que
parmi les fées, tes marraines, qui te douèrent au jour de Ion baptême,
il s'en trouvait une, nommée la fée Simplette. Celte bonne fée a l'ha-
bitude de faire le bien partout où elle en trouve l'occasion; elle ne s'in-
quiète même pas de savoir si ceux qu'elle comble de bienfaits en sont
dignes, tellement elle est heureuse du bonheur qu'elle donne. Grâce à
sa bonté, il lui est même arrivé souvent de rendre nulles des punitions
infligées par d'autres fées à des ingrats, ce qui lui a valu bon nombre
d'ennemies. Bien souvent déjà, des plaintes ont été portées contre elle
au pied du trône de la reine des fées, qui, appréciant l'excellent coeur
de Simplette, hésitait à la punir. Cependant, à ta naissance, la fée Euria,
une de ses plus cruelles ennemies, vint avertir la reine que Simplette,
après l'avoir douée d'une jolie figure et d'une assez grande intelli-
gence, ayant été appelée en toute hâte auprès dJune pauvre mère dont
l'enfant allait mourir de froid, t'avait quittée sans joindre à ses dons
ceux d'un bon caractère et d'un jugement droit, sans lesquels les autres
dons sont plus dangereux qu'utiles.
Quelquefois la nature supplée à ce que la marraine a oublié, et il
aurait pu se faire que lu eusses de toi-même un excellent caractère,
mais il en est arrivé autrement, et la reine des fées a résolu de te
— 13 —
punir pour ta violence envers des objets que lu devrais au contraire
soigner et même aimer, car ils t'ont été donnés par tes parents pour
le procurer de charmantes récréations. La reine veut en même temps
donner une salutaire leçon à ta marraine, la fée Simplette, lui ap-
prendre que faire le bien sans discernement est souvent pire que faire
le mal, et qu'on ne doit pas se laisser entraîner par son bon coeur,
pour courir semer ses bienfaits d'un endroit à un autre, en les lais-
sant partout incomplets. Ta marraine l'aime beaucoup, et son coeur
est tellement sensible, qu'elle souffrira autant que toi de la punition
que tu vas subir.
Albertine croyait rêver. En même temps elle avait peur, car elle en-
tendait sa poupée lui parler d'une punition qu'elle, Albertine, devait
subir. Pourtant, elle n'osait plus s'adresser à sa mère pour la prier de
dissiper sa terreur, car madame Gérard lui avait parlé tout à l'heure
d'une voix si sévère, que la petite fille comprenait bien qu'elle l'avait
gravement mécontentée par sa brusquerie.
Presque sans s'en apercevoir, l'enfant murmura :
— Mais qui êles-vous donc, madame?
— Qui je suis? répondit Coelina : je suis la reine des fées; depuis
deux jours, quoique invisible, je ne t'ai pas quittée; j'ai voulu l'observer
moi-même afin de m'assurer si tout ce qu'on m'avait dit de ton caractère
peu doux et peu patient était vrai. Tu n'as qu'à te rappeler tout ce que
tu as fait pendant ces deux jours avec la pauvre Coelina et tu pourras
juger combien je dois être satisfaite de la conduite. Maintenant, je vais
le dire quelle sera la punition que tu subiras jusqu'à ce que je sois
bien certaine que lu es tout à fait corrigée.