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La paix sociale après le désastre, selon la pratique des peuples prospères : réponse du 1er juin 1871 aux questions reçues par l'auteur, entre le 4 septembre 1870 et le 31 mai 1871 (Seconde édition, complétée par un épilogue de 1875) / par M. F. Le Play,...

De
167 pages
A. Mame et fils (Tours). 1876. 1 vol. (167 p.) ; in-18.
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LA
PAIX SOCIALE
APRÈS LE DÉSASTRE
SELON LA PRATIQUE DES PEUPLES PROSPÈRES
RÉPONSE DU 1er JUIN 1871
AUX QUESTIONS RECUES PAR L'AUTEUR
ENTRE LE 4 SEPTEMBRE 1870 ET LE 31 MAI 1871
PAR
M. F. LE PLAY
Ancien Sénateur, ancien Conseiller d'État, Inspecteur général des mines
Commissaire général aux Expositions universelles de Paris et de Londres
Auteur des Ouvriers européens et de la Réforme sociale
SECONDE ÉDITION
COMPLÉTÉE PAR UN ÉPILOGUE DE 1875
Je vous mets devant les yeux : la bénédiction, si
vous obéissez aux commandements du Seigneur ; la
malédiction, si vous n'obéissez point.
Le Deutêronome, XI, 26-28.
TOURS
ALFRED MAME ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS
PARIS, DENTU, LIBRAIRE
PALAIS-ROYAL, 19, GALERIE D'ORLÉANS
1re édit., 1er juin 1871, — 2e édit. 1er janvier 1876.
SOMMAIRE
AVERTISSEMENT. ............ 5
LA PAIX SOCIALE APRÈS LE DÉSASTRE, au
1er juin 1871 . . . ... . . . .... . . ... 9
L'ÉPILOGUE, au 1er novembre 1875. .... 99
PIÈCES ANNEXÉES 117
TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES . . ... . 166
AVERTISSEMENT
Au milieu des déplorables événements accom-
plis du 4 septembre 1870 au 31 mai 1871, j'ai
reçu de toutes parts des lettres où se peignait
l'anxiété de mes concitoyens. On me demandait
surtout si, dans mon opinion, il restait à la
France des moyens de salut. Les personnes qui
m'étaient unies par les liens de l'amitié, se rap-
pelaient que, depuis 1864, j'avais signalé en
toute occasion l'imminence des catastrophes et
l'urgence des réformes. Elles se reprochaient
de ne m'avoir pas assez lu 1; et elles expliquaient
leur inattention par la nature trop compacte de
mes livres.
Il fut convenu que, pour éviter cet écueil,
j'essaierais de recourir à trois moyens princi-
paux, savoir : transmettre au public, par de
très-petits livres, les enseignements que j'avais
moi-même reçus, soit de l'expérience 2, soit des
Autorités sociales de l'Europe et de l'Asie 3; pu-
1 Correspondance n°1. L'Urgence de l'union, par M. le
comte de Butenval; 2e édition, page 11. =2 La Réforme
sociale, 5° édition, 7, III. == 3 Ibidem, 64, VI.
6 LA PAIX SOCIALE
blier, sans retard, un de ces livres pour ré-
pondre aux questions qui m'étaient adressées
sous l'empire des préoccupations du moment;
enfin, employer dans ce livre la forme populaire
des catéchismes, c'est-à-dire la division du sujet
par demandes et réponses, afin de diminuer, au-
tant que possible, la dose d'attention réclamée
du lecteur.
Il fut résolu, en même temps, que si le public
accueillait ce plan, pour un ouvrage appliqué
aux besoins du présent, j'en ferais usage pour
exposer, dans une série d'autres opuscules, les
idées, les moeurs et les institutions qui pou-
vaient assurer à la France et à l'Occident un
meilleur avenir.
Le premier opuscule, qui devait être une in-
troduction aux autres, s'est vendu à un grand
nombre d'exemplaires. Il manque depuis long-
temps aux demandes du public; et j'en offre
aujourd'hui une seconde édition. Je profite de
cette circonstance pour y annexer quatre pièces
répondant aux demandes d'explication qui ont
été souvent motivées par. un texte trop som-
maire. J'y joins surtout, sous le titre d'Épilogue,
les réponses que je fais chaque jour à certaines
questions qui se reproduisent depuis cinq ans,
avec un invariable caractère d'actualité.
Les amis, dont je suis souvent avec profit les
AVERTISSEMENT 7
conseils, s'accordent maintenant à penser que
le succès du premier opuscule ne justifierait
point l'exécution complète du plan entrevu en
mai 1871. Des considérations décisives ont dé-
terminé cet accord. Un exposé par demandes
et réponses s'applique bien au présent livre,
qui se rapporte surtout à des questions réelle-
ment posées au milieu de l'anxiété générale, à
la vue de catastrophes inouïes. Il est inappli-
cable, ou du moins peu séant, dans les oeuvres
de réforme sociale. Celles-ci, en effet, ont géné-
ralement pour but de réfuter des erreurs chères
au public : dès lors, le lecteur résiste à l'évi-
dence , souvent même il se révolte, quand il
voit l'auteur usurper le droit de faire à la fois,
pour chaque difficulté, la demande et la ré-
ponse. Il est moins blessé si les réfutations se
produisent selon l'ordre et dans les termes
amenés par la filiation naturelle des idées. Le
livre de la Paix sociale ne sera donc point suivi
de livres rédigés sur le même plan. Il figurera
dorénavant, dans la Bibliothèque, comme un
sujet distinct et un ensemble complet. Cepen-
dant, il est plus que jamais opportun d'exposer
la science des sociétés, sans la compliquer par les
preuves et les développements donnés dans la
Bibliothèque de l'Union. Ainsi simplifiée, la
science resterait complète pour le lecteur atten-
8 LA PAIX SOCIALE
tif qui peut recourir aux faits décrits dans
cette Bibliothèque ; mais elle conviendrait spé-
cialement à cette nombreuse classe de lecteurs
qui, en une matière si sérieuse, recherche les
affirmations sommaires plutôt que les conclu-
sions longuement déduites de l'expérience par
le raisonnement. Le but est de coordonner syn-
thétiquement les idées, les moeurs et les insti-
tutions qui ont toujours assuré et donnent
encore la paix sociale à certains temps, à cer-
tains lieux et à certaines races. Ce but est d'au-
tant mieux atteint, mais il exige un effort
d'autant plus soutenu, que la synthèse est plus
brève. Puissent donc les devoirs que m'impose
l'Union de la paix sociale4, dans son état actuel
de formation, ne pas retarder trop longtemps
le commencement de ce travail, et par suite la
publication du livre qui sera, à la fois, le com-
plément et le résumé de la Bibliothèque !
F. LE PLAY.
Paris, 1er novembre 1875.
4 Voir l'Annuaire de l'Union pour l'an 1875, et spécia-
lement l'Introduction.
LA PAIX SOCIALE
APRÈS LE DÉSASTRE
AU 1er JUIN 1871
SOMMAIRE
DE LA PAIX SOCIALE
CHAPITRE I.— Le désastre actuel, comparé à ceux
du passé 11
CHAPITRE II. — Les causes du désastre 14
CHAPITRE III. — Les moyens de salut 28
CHAPITRE IV. — L'enquête auprès des Autorités
sociales 32
CHAPITRE V. — La fécondité de la méthode de res-
tauration et d'imitation 37
CHAPITRE VI. — La stérilité de la méthode d'inven-
tion 43
CHAPITRE VII — La méthode d'invention funeste
surtout à la classe inférieure 49
CHAPITRE VIII. — La réforme par l'avénement
spontané d'une vraie classe supérieure 54
CHAPITRE IX. — Les caractères et la mission de la
classe supérieure 59
CHAPITRE X. — La constitution de la société et le
défrichement du territoire 65
CHAPITRE XI — La réforme de l'opinion égarée
plus urgente que la création du gouvernement défi-
nitif 70
CHAPITRE XII. — Le devoir des gouvernants sous
le régime provisoire 75
CHAPITRE XIII. — Le devoir actuel des particu-
liers 81
CHAPITRE XIV. — L'initiative privée et l'avenir du
pays 87
LA PAIX SOCIALE APRES LE DESASTRE
AU 1er JUIN 1871
CHAPITRE 1er
LE DÉSASTRE ACTUEL COMPARÉ A CEUX DU PASSÉ
D. 1re. — Croyez-vous que la France puisse
sortir de l'abîme creusé, en 1871, par la guerre
étrangère, puis par la guerre civile?
R. Oui. En 1864, à une époque d'apparente
prospérité, j'ai signalé les désordres sociaux
qui présageaient de grandes catastrophes 1. Au-
1 La Réforme sociale, 5 éditions de 1864 à 1874.—
Voir le chapitre 1er, § III, et notamment le passage sui-
vant : « Tandis que la France trouvait autrefois, dans le
« jeu régulier de ses institutions, le moyen de se relever
« des plus grands désastres, elle ne réussit point aujour-
« d'hui, même au milieu de la prospérité, à se garantir
« des révolutions... Les Français ne savent plus ni re-
« pousser les abus par la force de la tradition, ni s'y
12 LA PAIX SOCIALE
jourd'hui que les catastrophes sont venues, j'ai
quelque droit de dire que nous pourrions aisé-
ment nous créer, en peu de temps, un avenir
plus prospère que le passé. Ma confiance ne
repose pas seulement sur les prévisions qu'au-
torise la situation actuelle de la France, et sur
les talents qui sont prêts à se dévouer au bien
public (VIII, 4) : elle se fonde, en outre, sur les
faits fournis par l'histoire de notre race et par
celle de tous les peuples.
D. 2. — Qu'enseigne l'histoire à ce sujet?
R. Beaucoup de peuples, momentanément
plongés dans la décadence, ont retrouvé plus
tard la prospérité. Ainsi, les Prussiens, réduits
« soustraire par d'intelligentes réformes... C'est en vain
« qu'ils cherchent à fonder, sur les ruines du passé, un
« régime qui rallie tous les hommes de bien... et ces ef-
« forts ont abouti à changer violemment, dix fois depuis
« 1789, le principe de la constitution et le personnel du
« gouvernement. » — Voir aussi ce passage dans le cha-
" pitre 15, § VI : « Que les hommes dévoués à la gran-
" deur de notre pays et à la cause de la religion renoncent
« à leurs fatales dissensions et s'efforcent de conjurer un
« mal qui bientôt serait sans remède. Après les solennels
« avertissements que nous a donnés la Providence, pro-
" fitons du moment de répit qui nous est accordé. Repre-
« nons la tradition que recommandent l'ancienne prépon-
« dérance de notre race et le succès actuel de nos rivaux. »
CHAP. 1er. LE DÉSASTRE 13
en 1806, après leur agression contre la France
et par le désastre d'Iéna, au dernier degré d'é-
puisement, dominent maintenant leurs anciens
vainqueurs. La France elle.-même s'est deux
fois relevée après des désastres aussi grands.
Au XVe siècle, après la bataille d'Azincourt, elle
avait perdu Paris, Rouen, Reims et ses plus
riches provinces ; mais, dans le cours des deux
générations suivantes, elle délivra son territoire ;
et elle reprit assez de force pour envahir, injuste-
ment à son tour, les États de l'Italie. Corrompue
par les Italiens 2, elle retomba plus bas encore,
pendant les guerres de religion qui ravagèrent le
territoire entier et pervertirent les populations ;
puis, sous le règne des deux premiers Bour-
bons, elle se releva au point d'être acclamée,
par tous les peuples, comme le modèle du ca-
ractère européen 3.
D. 3. — Concluez-vous de ces précédents que
notre salut est certain?
R. Non ; mais il dépend de nous de l'assurer
en suivant l'exemple de nos ancêtres et en réa-
gissant comme eux contre le mal qui ronge de
nouveau le corps social.
2 L'Organisation du travail, § 15. = 3 Ibidem, § 16.
14 LA PAIX SOCIALE
CHAPITRE II
LES CAUSES DU DESASTRE
D. 1re. — Tous nos concitoyens sont obligés
maintenant de reconnaître l'existence du mal;
mais ils persistent à en apprécier diversement
les causes. Quelle est votre opinion sur ce point
de départ de toute réforme?
R. Ces causes sont nombreuses. Comme à
toutes les époques de corruption, elles dérivent
de l'égoïsme et des appétits sensuels. A cette
catégorie se rattachent surtout le luxe et la dé-
bauche, la soif des richesses, le besoin de do-
mination, les convoitises ayant pour objet le
bien d'autrui et le trésor de l'État. Mais, de
notre temps, le danger vient surtout de l'or-
gueil sans bornes qui inspire deux sentiments
incompatibles avec la conservation de la paix
sociale : le mépris de l'ordre moral et de la cou-
tume des ancêtres ; le désir de soumettre par la
violence la société à des nouveautés qui ne sont
pour la plupart que des chimères. Le vice et
l'erreur ne dégradent plus seulement, comme
au XVIIIe siècle, les oisifs et les lettrés : ils
exercent maintenant leurs ravages parmi les
CHAP. II. LES CAUSES DU DÉSASTRE 15
familles laborieuses de tout rang qui, sous les
régimes antérieurs, conservaient le mieux la
tradition du bien, grâce aux simples lumières
fournies par le Décalogue 1 et la coutume 2.
D. 2. — Veuillez citer un exemple à l'appui de
cette assertion.
R. La plus dangereuse des erreurs con-
temporaines, la cause principale de nos maux
est la doctrine qui fut propagée au milieu du
XVIIIe siècle par le Contrat social de J.-J. Rous-
seau, celle qui, contrairement à l'évidence, nie
dans l'humanité l'existence du vice originel 3.
1 L'Organisation du travail, § 4. = 2 Ibidem.= 3 « Le
« principe fondamental de toute morale, sur lequel j'ai
« raisonné dans tous mes écrits..., est que l'homme est
« un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre ;
« qu'il n'y a point de perversité originelle dans le coeur
« humain, et que les premiers mouvements de la nature
« sont toujours droits. » (J.-J. Rousseau, Lettre à Chris-
tophe de Beaumont, archevêque de Paris.)
M. Sainte-Beuve, lorsqu'il assimila mon oeuvre à celle
de M. de Bonald (Nouveaux Lundis, t. IX, 1867), me fit
remarquer que cet auteur était arrivé avant moi à cette
conclusion sur la cause principale de nos maux. M. de
Bonald a écrit, en effet : « A commencer par l'Évangile, et
« à finir par le Contrat social, toutes les révolutions qui
« ont changé en bien ou en mal l'état de la société géné-
« rale, n'ont eu d'autres causes que la manifestation
16 LA PAIX SOCIALE
D. 3. — Cette conception appartient à l'ordre
des idées purement spéculatives : a-t-elle donc
pu réellement engendrer nos discordes civiles,
nos révolutions incessantes et les désordres ma-
tériels dont nous souffrons?
R. Oui, par une filiation directe et logique.
D. 4. — Pourriez-vous donner le précis de
cette filiation?
R. Les erreurs du Contrat social surgirent
à une déplorable époque de corruption 4. Les
hommes généreux qui furent les premiers dis-
ciples de Rousseau voyaient le vice envahir la
société, tandis que, selon la doctrine, le règne
de la vertu aurait dû surgir des inclinations na-
turelles du coeur humain. Dans cette situation,
ils prirent le change sur l'origine des désordres
de leur temps. Ils n'aperçurent pas la funeste
influence des scandales donnés par les hommes
publics qui avaient alors le devoir de garder la
« de grandes vérités, ou la propagation de grandes er-
« reurs. » (De Bonald, Théorie du pouvoir; Paris, t. 1er,
p. VII. )
4 Le règne de Louis XV, succédant aux gouvernements
non moins corrompus du Régent et de Louis XIV. (L'Or-
ganisation du travail, § 17.) — La corruption s'étendit
alors, peu à peu, de la cour à Paris, et à la province.
CHAP. II. LES CAUSES DU DÉSASTRE 17
loi de Dieu et les coutumes qui en dérivent.
Partageant la méprise d'un maître éloquent,
ignorant comme lui la pratique des vraies Auto-
rités sociales (IV, 1), ils attribuèrent le mal à
l'existence même de ces institutions tutélaires.
Ils signalèrent comme cause de la décadence ce
qui, dans tous les temps, chez toutes les races,
avait été le vrai moyen de prospérité. Dès lors,
les gens de bien égarés 5, ces véritables fléaux
de toute société, s'appliquèrent à ruiner, dans
l'opinion publique, les traditions qui avaient
fait précédemment la grandeur de la France, et
qui sont conservées avec sollicitude par les
peuples prospères de notre temps. Les nou-
veaux apôtres eurent d'abord pour auxiliaires
les individualités les plus notables et les moins
morales de la classe dirigeante : des lettrés et
des rois; Voltaire et Frédéric de Prusse 6. Puis
5 « Il n'y a rien de plus dangereux que les bons mau-
« vais livres, c'est-à-dire les mauvais livres faits par
" d'excellents hommes aveuglés. » ( Joseph de Maistre,
OEuvres et Opuscules; Paris, 1833, t. 1er, p. 302.) La même
remarque s'étend également aux erreurs qui ont leur
source dans les discours et la conduite des gens de bien.
= 6 Ce souverain, en raison de l'influence qu'il dut à sa
situation et à ses talents, fut le grand corrupteur du
XVIIIe siècle. Il ne se borna pas, comme Louis XIV et
Louis XV, à pratiquer le vice : il l'érigea en doctrine, et
il contribua beaucoup par ses ouvrages, écrits en langue
18 LA PAIX SOCIALE
vinrent les méchants, non pas plus dangereux,
mais plus corrompus ou plus perspicaces, que
française, à pervertir notre race. Il continua, en violant
les commandements VII et X du Décalogue, les traditions
envahissantes de ses ancêtres. Il fut le précurseur des
hommes qui, depuis lors, ont obtenu le genre de succès
que procure parfois au génie la perte du sens moral. Ce
roi étala avec cynisme son immoralité dans mille passages
qu'un livre honnête ne doit pas reproduire. Je crois pou-
voir citer le trait suivant qui, en faisant l'éloge d'un ou-
vrage de Voltaire, trace le plan de conduite qui fut dès
lors adopté, en France, par les gouvernants de la monar-
chie, puis par ceux de la république : « Le Mondain, ai-
« mable pièce qui ne respire que la joie, est, si j'ose
" m'exprimer ainsi, un vrai cours de morale. La jouis-
« sance d'une volupté pure est ce qu'il y a de plus réel
« pour nous en ce monde. J'entends cette volupté dont
" parle Montaigne, et qui ne donne pas dans l'excès d'une
" débauche outrée. » (Lettre à Voltaire, du 23 décembre
1736.) Voltaire, qui n'était guère scrupuleux eh celte ma-
tière, a suffisamment indiqué, dans ses Mémoires, que le
principe de la modération dans la débauche n'était guère
pratiqué à la cour de Frédéric II. « Ce gouvernement sin-
" gulier, ces moeurs encore plus étranges, ce contraste de
« stoïcisme et d'épicuréisme, de sévérité dans la discipline
« militaire et de mollesse dans l'intérieur du palais, des
« pages avec lesquels on s'amusait dans son cabinet, et
" des soldats qu'on faisait passer trente-six fois par les
« baguettes sous les fenêtres du monarque qui les regar-
« dait, des discours de morale et une licence effrénée, tout
« cela composait un tableau bizarre, que peu de personnes
« connaissaient alors, et qui depuis a percé dans l'Eu-
CHAP. II. LES CAUSES DU DÉSASTRE 19
gênaient les institutions traditionnelles. Ceux-ci
dépassèrent vite les auteurs du mouvement. Ils
substituèrent les procédés de la violence à la
discussion des idées ; et, à cet effet, ils rempla-
cèrent peu à peu, comme moyen de propa-
gande, la politesse des salons par la grossièreté
des clubs. Débarrassés des institutions qui leur
faisaient obstacle, ils s'assurèrent momentané-
ment le concours des classes ignorantes et dé-
gradées, en lâchant la bride aux plus mauvais
instincts de l'humanité. Enfin, débordés à leur
tour par les passions qu'ils avaient déchaînées,
ils aboutirent fatalement à l'abominable régime
de la Terreur. Ce drame se renouvelle périodi-
quement dans notre ère de révolution : d'abord
les gens de bien égarés proclament par igno-
rance l'erreur sous quelque forme spécieuse;
puis les méchants en poussent les conséquences
jusqu'à l'absurde et l'odieux. Le même spec-
tacle vient de se reproduire sous nos yeux, du
4 septembre 1870 jusqu'à ce terrible mois de
mai, avec des exagérations sans exemple d'im-
prudence et de cruauté.
Au surplus, la croyance en la perfection ori-
ginelle n'engendre pas seulement les révolu-
« rope. » [Mémoires de Voltaire, publiés à la suite de la
Vie de Voltaire, par Condorcot.)
20 LA PAIX SOCIALE
tions qui causent notre souffrance : elle conduit
à nier les principes et les pratiques qui sont le
fondement de toute prospérité.
D. 5. — Pouvez-vous signaler en peu de mots
quelques unes de ces conséquences?
R. Ceux qui se flattent d'avoir en eux-mêmes
la source du bien ne la cherchent point en Dieu
et ne se soumettent point à sa loi. Dans leur
orgueil, ils ne peuvent sans doute méconnaître
l'existence du mal; mais ils prétendent, comme
je l'ai dit, le combattre au moyen des révolutions ;
et ils annoncent que, sous leur direction, on
en triomphera quelque jour par des moyens
plus doux. Ainsi les lettrés qui entendent parler
du merveilleux progrès des sciences fondent
volontiers sur ce progrès 7 des espérances ba-
7 « Rentrez dans la vérité des principes démocratiques,
« qui est... de faire du travail et de la science les deux
« éléments constitutifs de toute société libre... Faisons
« appel aux savants; qu'ils prennent l'initiative : c'est
« eux qui peuvent hâter le plus puissamment notre restau-
ce ration morale et nationale... Nous aurons résolu par là
« le plus vital de tous les problèmes, que je résume
« ainsi... : par la diffusion de la science pour tous, rendre
" au pays sa vigueur morale et politique. » (M. Gambetta,
discours prononcé à Bordeaux le 26 juin 1871.) — L'hono-
rable orateur pourrait aisément constater que son système
CHAP. II. LES CAUSES DU DÉSASTRE 21
nales que ne partage aucun vrai savant. Au
milieu de l'instabilité universelle qui naît de
leurs doctrines, ils ne méconnaissent pas non
plus l'utilité de certains points fixes : ils se pas-
sionnent pour quelque préjugé populaire, et ils
lui accordent le culte 8 qu'ils refusent à Dieu.
Ces manifestations s'adressent habituellement à
des populations dégradées par le vice et l'im-
prévoyance ou par des souffrances qui sont le
fruit d'imprudentes nouveautés. Elles font en-
repose sur deux erreurs de fait. S'il veut bien chercher la
vérité, il ne trouvera pas une seule constitution libre qui
n'ait pour premier élément la croyance en Dieu et la pra-
tique de sa loi. S'il fait son appel, non aux savants de fan-
taisie que son discours signale, mais à l'élite des savants
des deux mondes, il les entendra déclarer leur incompé-
tence en matière de régénération morale et politique.
8 " Il ( le paysan français ) attribue à Napoléon le Code
« civil, qui est le bouclier, l'arche sainte où il a trouvé la
« garantie de son domaine. » (M. Gambetta, même dis-
cours.) — « J'ai une sorte de culte pour le Code civil...
« Cette législation est la traduction en textes de loi de
« toutes les idées saines, vraies, justes, nées de la révo-
« lution. » (Discours de M. Marcel Barthe à l'Assemblée
nationale, séance du 23 juin 1871.)— Voir sur les avan-
tages à retirer de la suppression de ce culte onéreux, le
discours de M. Paul Bethmont (même séance). Quant aux
idées «vraiment saines » attribuées à la révolution, il n'en
est pas une seule qui n'ait été antérieurement pratiquée
par les peuples prospères.