La parodie et le pastiche dans Aucassin et Nicolette - article ; n°1 ; vol.12, pg 53-65
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Description

Cahiers de l'Association internationale des études francaises - Année 1960 - Volume 12 - Numéro 1 - Pages 53-65
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 1960
Nombre de lectures 28
Langue Français

Exrait

Professeur Omer Jodogne
La parodie et le pastiche dans "Aucassin et Nicolette"
In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1960, N°12. pp. 53-65.
Citer ce document / Cite this document :
Jodogne Omer. La parodie et le pastiche dans "Aucassin et Nicolette". In: Cahiers de l'Association internationale des études
francaises, 1960, N°12. pp. 53-65.
doi : 10.3406/caief.1960.2164
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_1960_num_12_1_2164LA PARODIE ET LE PASTICHE
DANS "AUCASSIN ET NICOLETTE"
Communication de M. Orner JODOGNE
(Louvairi)
au ХГ Congrès de l'Association, le 22 juillet 1959
L'exégèse de cette œuvre a mérité, en 1950, ce juge
ment amer d'Albert Pauphilet : « II y a des textes qui n'ont
pas de chance avec l'infaillible postérité. Ils ont pris cla
irement parti, disent bien ce qu'ils veulent dire, ils semblent
avoir la transparence et la pure résonance du cristal. Et
pourtant il arrive que savants et artistes, dans cette postér
ité, se refusent à voir ce qu'ils voient, à entendre ce qu'ils
entendent, et pendant des générations, surchargent, compli
quent et finalement dénaturent la claire œuvre de jadis
par d'obscures suites de contresens dont ils sont seuls re
sponsables » (1). Albert Pauphilet a démontré que l'auteur
d'Aucassin et Nicolette « voyait bien le ridicule même des
modes littéraires qui lui semblaient assez jolies, et qu'il les
suivait, mais avec une pointe d'exagération parodique :
c'était là toute sa moquerie » (2). Sa conclusion, à mon avis,
est vraie mais insuffisante, parce qu'il n'a pas étudié le
texte d'assez près. J'irais plus loin que lui, en multipliant
les observations de détail et en désignant mieux les genres
littéraires imités ou parodiés.
(1) Le legs du Moyen Age. Chap. VIII : Aucassin et Nicolette, p. 239.
(2) Ibidem, p. 248. 54 OMER JODOGNE
Œuvre singulière, Aucassin et Nicolette l'est par sa
forme. L'auteur l'appelle une cantefable, mais c'est pour
nous un genre à exemplaire unique. Après de longues dis
cussions, on admet aujourd'hui que ce composé de vers et
de prose alternés, de morceaux chantés et de longues tran
ches parlées est un mime. Dans sa Chrestomathie, Albert
Henry (3) le range dans la littérature dramatique, avant le
Dit de l'herberie, Courtois d'Arras et Le garçon et l'aveu
gle. Un mime débité par deux jongleurs et non par un
seul, comme le croit Pauphilet, car on ne peut expliquer que
par un sujet pluriel cette formule-substitut de l'impersonnel
on : « or dient et content et parlent (fablent ou fabloient) »,
formule qui annonce les parties en prose. Les deux jon
gleurs ont pu chanter le texte en vers, car telle tirade (la
XXVIIe) contient à la fois un récitatif, une question de
Nicolette et la réponse d'Aucassin, ce qui suppose trois
tons qui se distinguent plus facilement si collaborent les
jongleurs qui, à deux, on le sait, « dient et content et
fablent » les parties en prose.
Mais, mise à part l'exécution de cette sorte de dit qu'est
la cantefable, incontestablement, la matière à' Aucassin et
Nicolette est celle d'un roman, d'un roman d'amour où
celui-ci est fréquemment contrarié par les hommes et les
événements et où, enfin, il s'épanouit dans le mariage.
Lisons le prologue :
Qui vauroit bons vers oïr
del deport du viel antif...
On s'est interrogé sur ce que voulait dire « deport »,
sur la personne que désignait « viel antif ». On a traduit :
« Si l'on veut entendre de bons vers où s'est complu le vieux
de la vieille... » Mais, cette année même, Miss M. Pelan (4)
a proposé de lire depart dans ce texte où о et a sont paléo-
graphiquement confondus et, selon elle, on devrait com-
(3) Chrestomathie de la littérature en ancien français, I, p. 272-278.
(4) Le départ du viel antif, dans Neuphilologische Mitteilungen, LX,
1959, p. 180-185. OMER JODOGNE 55
prendre : « Si on aime entendre de bons vers sur la sépa
ration de deux beaux jeunes gens, Aucassin et Nicolette
dont est coupable le très vieil homme (le comte Garin, le
père d'Aucassin)... » Je m'écarterais de mon propos en dis
cutant ici cette proposition ingénieuse ; du moins, je dois
renoncer à m' appuyer sur ces deux premiers vers pour ma
démonstration.
Mais, même si dans les deux premiers vers, il n'est pas
question de deport, d'amusement, dans les six derniers vers
du prologue, il s'agit bien du plaisir qu'on procurera aux
lecteurs :
Nus hom n'est si esbahis,
tant dolans ni entrepris,
de grant mal amaladis,
se il l'oit, ne soit garis
et de joie resbaudis...
Il est incontestable que l'auteur pense aux souffrants,
aux tristes, aux malades au sens commun du mot, et non
aux malades d'amour. Or, il n'existe pas une seule œuvre
des XIIe et xine siècles où l'auteur prétende avoir écrit
pour le plaisir de ses auditeurs. Mais, par hasard, Rabelais
nous dit à peu près la même chose, dans le prologue de
Gargantua :
Pour tant, interprétez tous mes faictz et mes dictz en la
perfectissime partie ; ayez en reverence le cerveau caseiforme
qui vous paist de ces belles billes vezées, et, à vostre povoir,
tenez moy tousjours joyeulx.
Or esbaudissez vous, mes amours, et guayement lisez le reste,
tout à l'aise du corps et au profit des reins ! (Prologue, p. 17
de l'éd. A. Lefranc).
Au XIIe et au XIIIe siècle, les auteurs de romans et les
auteurs épiques revendiquent d'autres intentions. Ils veulent
instruire ou édifier par un exemple, user utilement leur
sens plutôt que d'être oisif... Sincères ou non, ils recourent
au topos de l'exorde, comme le définit E.-R. Curtius. Et 66 OMER JODOGNE
voici que l'auteur d'Aucassin et Nicolette se révèle réac
tionnaire en le bannissant. Dès lors, comme il annonce une
œuvre divertissante, notre attention est éveillée et nous
devons saisir, dans le récit, du comique.
Et, de fait, des traits plaisants apparaissent bientôt,
sans qu'ils soient soulignés. Nicolette était sarrasine ; elle
porte un nom chrétien, peut-être depuis son baptême. Mais
Aucassin est un chrétien français, né de parents chrétiens :
m' attachant au procédé cocasse il porte un nom arabe ! Et,
qui a inspiré cette attribution de nom, je le conçois comme
un premier signalement du personnage. Son caractère sera
inattendu, lui aussi.
Il pleure de douleur (VII 9) et de désespoir (VII 19)
lorsqu'il apprend que Nicolette lui a été soustraite par le
vicomte sur l'ordre de ses parents. Il pleure (XII 35, XIII 9)
et croit mourir (XI 40-41) lorsqu'il est prisonnier à son
tour. Il pleure dans la forêt parce qu'il n'y trouve pas Nicol
ette (XXIV 10-11) et le bouvier le voit en larmes (XXIV
30, 43, 61). Il pleure lorsque, revenu à Beaucaire, il songe
à son amie (XXXIX 9). Il pleure enfin parce qu'après
l'annonce de son arrivée, elle tarde huit jours à le rejoindre
(XL 39).
Des héros épiques et des amants pleurent au moyen
âge et on pourrait ne pas relever cette expression de la
douleur plus extériorisée qu'à notre époque. « Ce qui frappe
le lecteur moderne, vient d'écrire Paul Rousset, c'est d'abord
la propension aux larmes chez des guerriers dont la volonté
de violence éclate partout » (5). Mais, il semble surprenant
que Nicolette ne pleure jamais ni dans sa geôle, ni dans
l'escalade du fossé, ni dans la forêt où elle craint les
« bestes sauvages » et la « serpentine » (XVI 25-27).
Nicolette a du courage et elle est ingénieuse : elle a
trouvé le moyen de s'échapper de la chambre où le vicomte
la retenait ; elle réussit à désigner son nouveau refuge à
Aucassin, en payant des bergers rétifs, en dressant la loge
(5) Recherches sur l'émotivité à l'époque romane, dans les Cahiers de
Civilisation médiévale, XIe-XIP siècles, II, 1959, p. 58. OMER JODOGNE 57
de feuillage ; elle s'échappe enfin de Carthage et regagne
Beaucaire après avoir conçu un bel « engien », apprenant
à jouer de la vielle et s'habillant en homme. Pauphilet a
dit d'elle : « En somme, une héroïne qui conduit

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