La Part de l
238 pages
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La Part de l'Église et de la fausse démocratie dans les principes de 89 et le droit nouveau. Preuves historiques, par Gilbert Stard

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C. Douniol (Paris). 1863. In-8° , 242 p..
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Publié le 01 janvier 1863
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Langue Français
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LA PART DE L'ÉGLISE
ET DE
LA FAUSSE DÉMOCRATIE
DANS LES
PRINCIPES DE 89 ET LE DROIT NOUVEAU
PARIS. — IMP. W. REMQUERT, GOUPY ET Ce, RUE GARANCIERE, 5.
LA PART
DE L'ÉGLISE
ET DE
LA FAUSSE DÉMOCRATIE
DANS
LES PRINCIPES DE 89 ET LE DROIT NOUVEAU
PREUVES HISTORIQUES
Par Gilbert STARD
Qu'on mette donc enfin, à la suite de la Décla-
ration des droits de l'homme et du citoyen, la
Déclaration des droits de Dieu et de l'Eglise; et
les catholiques, plus que tout autres, aimeront les
principes de 89, puisque leurs théologiens ont
déjà fourni tout ce que ces principes renferment
de bon et de beau I
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
29, rue de Tournon.
1863
AYANT-PROPOS
Le plus grave reproche que l'on ait adressé à
l'Église et aux catholiques, c'est d'avoir fait une
alliance étroite et indissoluble avec les doctrines
de servitude, c'est de repousser les bienfaits du
droit nouveau ainsi que les conquêtes politiques
modernes, formulées dans les principes de 89.
Je viens, après bien d'autres, protester non pas
contre cette médisance, mais contre cette calomnie
pure, dont l'effet est si désastreux auprès des es-
prits frivoles et ignorants. Je viens prouver que
tout ce qu'il y a de bon dans les principes de 89 et
le droit nouveau a été, pour ainsi dire, dérobé à
l'Église par des hommes orgueilleux et ingrats, et
que les hésitations ou les dégoûts de certains ca-
tholiques à l'endroit de ces nobles choses tiennent
— 8 —
à l'alliage impur qu'y ont ajouté les faux démo-
crates, ainsi qu'aux déplorables abus qu'ils en ont
fait.
Mes preuves ne seront pas suspectes, car elles
sont toutes empruntées à l'histoire et à des auteurs
anciens, dont la réputation est restée la plus pure,
dont la doctrine est considérée comme la plus haute
et la plus saine interprétation des maximes confiées
à l'Église, dont enfin le désintéressement est com-
plet, vu que de pareilles questions n'étaient point
agitées de leur temps. J'ai rapporté les textes avec
un soin scrupuleux, ayant sans cesse devant les
yeux cette recommandation des Livres saints ;
Dieu a-t-il besoin de ton mensonge?
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
AVANT-PROPOS 7
CHAPITRE I.
A quoi s'applique le droit divin ? 17
Doctrine des matérialistes sur l'origine de la société et du pou-
voir. — Doctrine de Rousseau ; le Contrat social. — Doctrine
de saint Thomas d'Aquin, de Suarez, de Bellarmin. — D'a-
près eux le droit divin se réduit à affirmer deux choses
parfaitement conformes aux besoins de la société. — Les
sages du paganisme avaient deviné cette doctrine. — A qui
est empruntée la maxime de l'inviolabilité dans les monar-
chies constitutionnelles? Ce que signifie le sacre. — Les
faux démocrates ont-ils raison de dire que l'intervention de
Dieu détruit la liberté de l'homme? — Une leçon du
P. Gratry.
— 10 —
CHAPITRE II.
Pages.
Ce que l'Église enseigne sur la transmission du pou-
voir 34
Dieu n'a désigné ni la forme des gouvernements ni les per-
sonnes qui doivent exercer l'autorité. — Exemple tiré du
Livre des rois. — Saint Jean Chrysostome fait une distinc-
tion importante. — Saint Augustin permet aux peuples de
changer de gouvernement. — Enseignement de saint Thomas
d'Aquin et du cardinal Bellarmin sur la participation du
peuple. — Controverse de Suarez contre le roi d'Angleterre.
— Le pouvoir civil ne peut avoir la même origine que le pou-
voir paternel. — Opinion conforme de saint Alphonse de
Liguori, du cardinal Gothi, du P. Concina, de Billuart, du
Cornpendium theologicum, des auteurs contemporains. —
Les faux démocrates ont-ils raison d'accuser l'Église d'avoir
sacrifié la dignité de l'homme?
CHAPITRE III.
Ce que l'Église enseigne sur les attributions du pouvoir,
et sur la résistance qu'il est permis de lui opposer. . 55
Les théologiens catholiques ont enseigné les premiers que
c'est la loi qui doit gouverner. — Définition de la loi par
saint Thomas. — Ce qui rend les lois injustes. — Les lois de
cette sorte n'obligent pas. — Ce qu'on peut faire après avoir
épuisé les moyens de protestation. — Le régicide sévèrement
— 11 —
condamné. — Ce que Bossuet enseignait au fils de Louis XIV.
— Ce que Massillon prêchait devant lui. — Mémoires et
plans politiques de Fénelon. — L'Église ennemie du despo-
tisme par caractère et besoin. — Saintes libertés de évêques.
— Courage des premiers apôtres.
CHAPITRE IV.
Pages,
Des choses que l'on dit nouvelles et qui sont très-
anciennes. 72
Le suffrage universel défini par saint Thomas. — Comment il
doit s'exercer par le même. — Le vrai 89 proclamé par les
apôtres. — État moral, social et politique des Grecs et
des Romains ; enseignement des philosophes anciens sur les
esclaves. — L'égalité et la liberté découlant de commande-
ments véritablement nouveaux. — Les épîtres de saint
Paul, — Les affranchissements et le rachat des captifs. —
Opinion de Mgr Cruice. — Le Christ enseignant la défense
des droits de l'homme et du citoyen. — Les confesseurs
vengeant les ignominies de l'esclavage et révélant le secret
d'une force nouvelle. — La liberté de l'âme soutien de la
liberté du corps. — La propriété du travail garantie aux
nouveaux affranchis. — Impuissance des philosophes sans
les arguments du christianisme. — La femme réhabilitée. —
La civilisation chrétienne. — D'où vient l'idée des gouver-
nements représentatifs. — La législation copiée sur l'Évan-
gile. — L'Église professant les vrais principes démocrati-
ques. — Ce qu'était la démocratie sous le paganisme. —
Saint Thomas enseignant en quoi consiste la vraie noblesse.
— L'Église ouvrant indistinctement ses rangs à la science
— 12 —
et à la vertu. — Les progrès de la démocratie chrétienne
interrompus par les barbares. — Ce que l'Église en fit.—
Comment elle recommença son oeuvre d'émancipation. —
Aveux de Voltaire à cet égard. — La bulle In coena Domini.
— Alexandre 111. — Les constitutions cegidiennes. — La
trève de Dieu. — Heureux résultats des croisades. — Léon X
et la renaissance des lettres. — Les moines ont conservé les
monuments de l'antiquité et de la première civilisation ; ils
ont préparé les matériaux de la lumière moderne. — Ins-
truction donnée par l'Église comparativement à celle des
plus illustres philosophes. — Nombreuses institutions que
l'Église a fait naître pour le soulagement du peuple. —
L'amour du peuple né du Christ et de l'Église.
CHAPITRE V.
Pages.
La fausse Démocratie ou la Révolution. — Est-il vrai
que le protestantisme ait. fait avancer l'humanité ? . 122
La fausse démocratie ennemie inconciliable de la démocratie
chrétienne. — Ceux qui la composent. — Les sociétés se-
crètes et leur serment. — Comment les révolutionnaires
cherchent à donner le change. — Ils tiennent pour 93 et non
pour 89. — Leur pratique en contradiction avec leurs pro-
clamations. — Leur premier, soin est d'imposer la dictature.
— Comment M. le comte de Montalembert les a démasqués.
— Le fonds de leur pensée. — Les quatre dernières fins de
l'illuminisme formulées par Veishaupt. — Satan père de
la révolution. — Jugement des papes à cet égard. — Aveux
des révolutionnaires sur le paganisme. — Principales héré-
— 13 —
sies depuis le christianisme. — La révolution a hérité de
leurs principes. — Comment les hérésies théologiques amè-
nent les hérésies politiques. — Le naturalisme et le com-
munisme professés par les premières sectes. — Les Mani-
chéens ancêtres des sociétés secrètes. — L'armée perma-
nente et régulière du désordre. — Comment elle opère les
révolutions. — Ses exploits depuis soixante et dix ans. —
Le 24 février et la République des trois mensonges. — Les
révolutionnaires de la gauche. — Sont-ils autant à redouter
que les autres ? — Est-il vrai que les révolutions amènent le
progrès des libertés publiques? — Ce que nous avons gagné
à passer par les bouleversements sanglants.—Tendance
commune des hérésies et des révolutions. — En quoi con-
siste l'émancipation des faux libéraux. — Avant le protes-
tantisme l'Europe possédait tous les éléments du progrès.
— Ce que firent les rois pour se préserver des pertubateurs
hérétiques. — Le protestantisme n'a pas fait naître la li-
berté dans les pays qu'il a conquis. — Étude historique de
Chateaubriand sur cette question.
CHAPITRE VI.
Pages.
La part des deux démocraties dans les principes de 89
et les conquêtes politiques les plus récentes. . . . 464
Le choix dès députés à la Constituante se ressentit de l'hostilité
propagée contre la doctrine catholique.
Le préambule de la déclaration des droits de l'homme et du
citoyen commet une première erreur grave. — Comment elle
est révélée par Mgr Nardi. — Une grande présomption en
sa propre sagesse. — Dieu presque oublié.
— 14 —
L'article I proclame la liberté et l'égalité d'une façon fâ-
cheuse.
L'article II élève à la hauteur d'un principe le cas extrême de
de la résistance. — Comment les faux démocrates en ont
abusé.
L'article III fait une erreur d'une vérité générale. — Le prin-
cipe de la souveraineté du peuple ne peut en aucun cas
s'étendre jusqu'à l'Église. — Autres abus qu'ont commis les
faux démocrates.
Les articles IV et V parfaits dans un sens et incomplets dans un
autre.
L'article VI est trop élastique. — Les faux démocrates en ont
également abusé.
Les articles VII, VIII et IX irréprochables. — Mgr Dupanloup in-
diquant d'où ils viennent.
L'article X donne la liberté religieuse et la rétrécit contre la
seule Église catholique. — En quoi les catholiques sont in-
tolérants, et en quoi ils sont tolérants. — Les plus illustres
docteurs ont recommandé et pratiqué la tolérance. — Les
faux démocrates font rejaillir sur l'Église tout l'odieux des
persécutions et des mesures prises par les rois pour préser-
ver la société. — Une terrible machine de guerre et qui n'a
point d'appui historique ni logique. — Comment saint
Thomas a justifié la tolérance civile. — Les constituants
n'ont pas combattu l'intolérance là où elle existait.
L'article XI donne la liberté de la presse. — Elle est très-bonne
dans les affaires temporelles et gouvernementales : quelles
restrictions? — Dans les questions de conscience et de
religion : quelle limite?— Ce qu'il serait utile de faire
pour se garantir des utopies socialistes. — Exemple donné
par les États-Unis.
— 15 —
Les articles XII, XIII, XIV et XV sont justes et beaux. — Les
faux démocrates n'y ont rien fourni.
L'article XVI contient une flatterie. — Il y avait une constitu-
tion avant 89.
L'article XVII est emprunté tout entier à la doctrine catholique.
— Les constituants en ont horriblement dévié. — Ils ont
donné raison aux maximes païennes sur les maximes chré-
tiennes. — Il serait temps d'ajouter à la Déclaration des
droits de l'homme la déclaration des droits de Dieu.
CHAPITRE VII.
Pages.
les catholiques refusent-ils la liberté ? 234
C'est une calomnie. — L'Église a plus à gagner aux garanties
constitutionnelles qu'au régime de protection. — Ce que
valait pour elle la monarchie dite chrétienne. — Comment
les catholiques se servent des libertés civiles et politiques
dans tous les pays.— Ce que Grégoire XVI a véritablement
condamné dans l'Encyclique du 15 août 4832. — Qu'on
donne enfin aux catholiques une liberté sans entraves. —
L'État n'a rien à craindre de la démocratie chrétienne. —
École catholique libérale.
DÉCLARATION DE L'AUTEUR. 244
CHAPITRE I
A quoi s'appliqrue le droit divin ?
S'il faut en, croire certains savants, ayant pour
principaux patrons Hobbes, Puffendorf, Lamettrie,
d'Olbach, Condorcet et Cabanis, le pouvoir dans la
société serait né de l'empire de la force.
Rejetant les traditions, l'histoire, la logique, le
bon sens, et tout l'enseignement chrétien imprimé
dans les faits depuis dix-huit cents ans, ces savants
nous reportent à un état de nature, où le plus fort
impose la loi au plus faible, jusqu'à ce que les fai-
bles se ravisant et prenant connaissance de leur
valeur, se mettent en équilibre avec leurs anciens
maîtres ; ce qui a commencé le progrès social.
Il faut avouer que celte doctrine est bien lourde;
mais elle n'a pas même le mérite de l'invention.
— 18 —
Elle est empruntée jusque dans ses termes aux
philosophes païens, qui la rapportaient sans trop
dire la foi qu'ils lui accordaient.
« Il fut un temps, dit Cicéron, où les hommes
erraient dans les campagnes à la manière des ani-
maux, se nourrissant de proies comme les bêtes
féroces, ne décidant rien par la raison, mais tout par
la force. On ne professait alors aucune religion ; on
n'observait aucune morale ; il n'y avait point de lois
pour le mariage; le père ne savait quels étaient ses
enfants, et l'on ignorait la possession des biens en
vertu des principes d'équité. Aussi les passions
aveugles et téméraires régnaient-elles tyranniquement
au milieu de l'erreur et de l'ignorance, employant
pour se satisfaire, leurs abominables satellites, les
forces du corps (1).
(4) Nam fuit quoddam tempus cum in agris hommes passim
bestiarum more vagabantur, et sibi victus ferino vitam propa-
gabant; nec ratione animi quidquam, sed pleraque viribus cor-
poris admiaistrabant. Nondum divinae religionis, non humani
officii ratio colebatur : nemo nuptias viderat legitimas, non cer-
tes quisquam inspexerat liberos; non jus aequale quid utilitatis
haberet, acceperat. Ita propter errorem atque inscitiam, caeca
ac temeraria dominatrix animi cupiditas ad se explendam vi-
ribus corporis abutebatur, perniciosissimis satellitibus. (De
Inv., I.)
— 19 —
Horace présente la même doctrine :
« Quand les hommes commencèrent à ramper
sur la terre, ce n'était qu'un troupeau d'animaux
bruts et muets, qui se disputaient avec les ongles
et le poing un peu de glands ou une tanière. Ils se
battirent ensuite avec des bâtons ou des armes
que l'expérience leur fit inventer. Enfin, ils trou-
vèrent des sons et des paroles pour exprimer leurs
pensées ; peu à peu, ils se lassèrent des combats et
songèrent à bâtir des villes, à faire des lois pour
empêcher le vol, le brigandage, l'adultère : car,
avant Hélène, plus d'une femme avait déjà été un
affreux sujet de guerre. Le plus fort, abusant de sa
force, à la manière de la brute, frappait le faible,
comme fait le taureau dans le servile troupeau :
Viribus editior caedebat, ut in grege taurus (4 ).
En sorte que nos matérialistes, pour avoir rejeté
les lumières de la foi, se trouvent plongés dans les
mêmes ténèbres que ceux qui en étaient privés,
sur l'origine des choses sociales. Ils nous donnent
un progrès à rebours.
Un peu au-dessus des matérialistes, il y a l'école
(1) Satyroe, lib. I, sat. III,
— 20 —
de Rousseau, qui a composé tout un livre (le Con-
trat social) pour établir que le pouvoir civil venait
d'un pacte conclu à l'origine des sociétés.
Mais quel autre que le fortuné Jean-Jacques a
jamais entendu parler d'un pacte de ce genre? où
en est-il fait mention dans l'histoire, dans les tradi-
tions, dans les fables qui nous ont conservé, confu-
sément il est vrai, mais distinctement pourtant, le
souvenir de tous les grands faits primitifs, surtout
de ceux qui étaient d'un intérêt général? Un pacte
semblable est bien facile à supposer; mais il faut
le prouver, pour qu'il ait de la valeur.
Oui, qu'on nous montre les traces quelconques
d'un pacte signé par les chefs de famille, par leurs
femmes, par leurs enfants, par leurs serviteurs.
Mais, disent les partisans de Rousseau, le con-
sentement des serviteurs, des femmes, des enfants,
était implicitement contenu dans le consentement
des chefs de famille.
Les chefs de famille stipulant par représentation
de milliers d'individus!... Encore une fois, où
avez-vous vu cela? et comment un fait si important
a-t-il pu échapper à l'attention des hommes, en
supposant qu'il eût été légal ?
Combien est plus conforme aux notions de l'his-
— 21 —
toire et aux principes de la raison celte argumenta-
tion du plus illustre des docteurs catholiques.
« Si l'homme devait vivre seul ainsi que beau-
coup, d'animaux, il n'aurait besoin de personne pour
le conduire à sa fin; chacun serait à lui-même son
propre roi, sous la royauté suprême de Dieu en
tant qu'il se dirigerait lui-même par la lumière de
la raison que lui a donnée le Créateur. Mais il est
dans la nature de l'homme d'être un animal social
et politique, vivant en communauté, à la différence
de tous les autres animaux : chose que le besoin
même de la nature montre clairement. La na-
ture a préparé aux autres animaux la nourriture,
le poil pour vêtement, les moyens de défense,
comme les dents, les cornes, les griffes, ou du
Quod necesse est homines simul vivantes ab aliquo
diligenter régi.
Et siquidem homini conveniret singulariter vivere, sicut mul-
tis animalium, nullo alio dirigente indigeret ad finem ; sed ipse
sibi unusquisque esset rex sub Deo summo. rege, in quantum
per lumen rationis divinitus datum sibi, in suis actibus seipsum
dirigeret. Naturale est autem homini ut sit animal sociale et
politicum, in multitudine vivens, magis etiam quam omnia alia
animalia, quod quidem naturalis necessitas declarat. Aliis enim
animalibus natura prseparavit cibum, tegumenta pilorum, de-
fensionem, ut dentes, cornua, ungues, vel saltem velocitatem ad
— 22 —
moins la rapidité de la fuite; elle n'a doté l'homme
d'aucune de ces qualités, mais en échange elle lui
a donné la raison, par laquelle, avec le secours des
mains, il peut se procurer ce dont il a besoin...
Mais, pour l'oblenir, un seul homme ne suffit pas,
car il ne suffirait pas à lui-même pour conserver sa
propre vie : donc il est dans la nature de l'homme
de vivre en société. De plus, la nature a établi aux
autres animaux le discernement de ce qui leur est
utile ou nuisible : ainsi, la brebis a naturellement
horreur de son ennemi le loup. Il est aussi des ani-
maux qui connaissent naturellement les herbes qui
peuvent leur servir de remède, et autres choses
nécessaires à leur conservation ; mais l'homme n'a
pas naturellement la connaissance de ce qui est né-
fugam. Homo autem institutus est nullo horum sibi a natura
praeparato, sed loco omnium data est ei ratio, per quam sibi
haec omnia officio manuum posset preeparare, ad quae omnia prse-
paranda unus homo non sufficit. Nam unus homo per se suffi-
cienter vitam transigere non posset. Est igitur homini naturale,
quod in multorum societate vivat. Amplius, aliis animalibus in-
sita est naturalis industria ad omnia ea quae sunt eis utilia, vel
nociva, sicut ovis naturaliter extimet lupum inimicum. Quoedam
etiam animalia ex naturali industria cognoscunt aliquas herbas
medicinales, et alia eorum vitaenecessaria. Homo autem horum,
quae sunt suas vitae necessaria, naturalem cognitionem habet so-
— 23 —
cessaire à sa vie, si ce n'est dans la communauté,
en tant que le secours de la raison peut conduire
des principes universels à la connaissance des
choses particulières à la vie humaine. Ainsi donc,
puisqu'il est impossible qu'un homme seul obtienne
par lui-même toutes ces connaissances, il est né-
cessaire qu'il vive en société, l'un aidant l'autre,
chacun appliqué à sa tâche respective, par exem-
ple : l'un à la médecine, celui-ci de telle manière,
celui-là de telle autre. Cela nous est démontré avec
une grande évidence par cette propriété propre à
d'homme, le langage, au moyen duquel il peut com-
muniquer aux autres toute sa pensée. A la vérité,
les animaux grossiers se traduisent mutuellement
leurs passions, Comme le chien exprime sa colère
lum in communi; quasi eo per ralionem volente ex universalibus
principes ad cognitionem singulorum, quae necessaria sunt hu-
manae vilae, pervenire. Non est autem possibile, quod unus
homo ad omnia hujusmodi per suam rationem peftingat. Est
igitur homini necessarium, quod in multitudine vivat, et unus
ab alio adjuvetur, et diversi diversis inverniendis per rationem
occuparentur, puta, unus in medicina, alius in hoc, alius in alio.
Hoc etiam evidentissime declaratur per hoc, quod est proprium
hominis locutione uti, per quam unus homo aliis suum concep-
tum totaliter potest exprimere. Alia quidem animalia exprimunt
mutuo passiones suas, in communi, ut canis latratu iram, et
— 24 —
par ses aboiements, et les autres animaux leurs
passions en différentes manières. L'homme cepen-
dant, à l'égard de son semblable, est plus commu-
nicatif que tout autre animal, même ceux qui sont
le plus enclins à vivre réunis, comme les grues,
les fourmis, les abeilles. C'est pourquoi Salomon,
dans l'Ecclésiaste dit : « Mieux vaut être deux qu'un
« seul, car on a l'avantage de la société mutuelle. »
Donc, s'il est naturel à l'homme de vivre en société,
il est nécessaire qu'il y ait parmi les hommes quel-
qu'un qui dirige la multitude ; car beaucoup d'hom-
mes étant réunis, et chacun d'eux faisant ce qui
lui semblerait bon, la multitude se dissoudrait, si
quelqu'un n'avait soin du bien commun, comme il
arriverait au corps humain et à celui de tout autre
alia animalia passiones suas diversis modis. Magis igitur homo
est communicativus alteri, quam quodcumque aliud animal,
quod gregale videtur, ut grus, formica et apis. Hoc ergo con-
siderons Salomon in Ecclesiaste ait : « Melius est esse duos
« quam unum. Habent enim emolumentum mutuae societatis. »
Si ergo naturale est homini quod in societate multorum vivat,
necesse est in hominibus esse per quod multitudo regatur. Mul-
tis enim hominibus existentibus et unoquoque id quod est sibi
congruum providente, multitudo in diversa dispargeretur, nisi
etiam esset aliquis de eo quod ad bonum multitudinis pertinet,
curam habens, sicut et corporis humani, et cujuslibet animalis
— 25 —
animal, s'il n'existait point une force qui le dirigeât,
veillant au bien de tous. Sur quoi Salomon dit :
« Là où il n'y a point quelqu'un qui gouverne, le peuple
« sera dispersé... » Dans l'homme lui-même, l'âme
dirige le corps; et, dans l'âme, les facultés irascible
et concupiscible sont gouvernées par la raison.
Parmi les membres du corps, il en est également
un qui les meut tous, comme le coeur ou la tête :
Il doit donc y avoir dans toute multitude quelque chose
qui gouverne.
Pour arriver à cette déduction aussi simple que
vraie, saint Thomas n'a pas besoin des systèmes
païens, des hypothèses extravagantes, des théories
mensongères : il lui suffit d'observer la nature des
choses.
L'homme est de telle nature qu'il ne peut vivre
deflueret, nisi esset aliqua vis regitiva communis in corpore,
quae ad bonum commune omnium membrorum intenderet. Quod
considerans Salomon dixit : « Ubi non est gubernator, dissipa-
it bitur populus. »
In imo etiam homine anima régit corpus, atque
inter parles animae irascibilis et concupiscibilis ratione regun-
tur. Item inter membra corporis unum est principale, quod om-
nia movet, ut cor, aut caput oportet igitur esse in omni multi-
tudine aliquod regitivum. (Divus Thoma, opusculum de Regimine
principum, lib. I, cap. 1.)
— 26 —
seul; donc il a besoin de se réunir à ses semblables:
voilà l'origine de la société.
L'expérience et la raison montrent que, dans
toute réunion d'hommes, il doit y avoir un direc-
teur, parce que sans cela le désordre et la disper-
sion de la multitude seraient inévitables; donc,
dans toute société, il faut un chef: voilà l'origine
du pouvoir civil.
« Tout ce qui est de droit naturel vient de Dieu qui
« est l'auteur de la nature et de l'homme (1)... Il est
« certain que la puissance politique vient de Dieu, de
« qui émanent toutes les choses bonnes et légi-
« times (2).
Ainsi se trouvent expliquées ces paroles des
Livres saints : « Per me reges regnunt, et le-
« gum conditores justa decernunt, c'est par moi
« que les rois régnent, et, que les législateurs décrètent
« les choses justes (3).
(1) Omni quae sunt de jure naturae sunt a Deo ut auctore na-
tures. (Suarez, Defensio fidei, lib. III, cap. I.)
(2) Certum est politicam potestatem a Deo esse, a quo non
nisi res bonae et licitae procedunt. (Cardinal Bellarmin, de, Laicis,
lib. III, cap. VI.)
(3) Proverbes de Salomon, chap. VIII.
— 27 —
« Soyez soumis au roi comme au plus élevé en
« dignité, aux chefs comme envoyés par ses or-
« dres et dépositaires de son autorité (1).
« Que toute personne soit soumise aux puis-
« sances supérieures, car il n'y en a point qui ne
« viennent de Dieu... Celui qui résiste aux puis-
« sances s'oppose aux ordres de Dieu, et ceux qui
« s'y opposent attirent sur eux la damnation.....
« Soyez donc soumis non-seulement par crainte,
« mais par motif de conscience (2). »
Hé bien ! voilà à quoi se réduit ce fameux droit
divin, autour duquel on fait tant de bruit, dont on
fait un épouvantail si puissant sur l'imagination des
sols.
Il se réduit à ceci: Dieu ayant créé l'homme et
voulant la conservation du genre humain, et cette
conservation ne pouvant s'obtenir que par la so-
ciété, et la société ne pouvant vivre sans un pou-
voir qui la régisse, Dieu a donné une sanction di-
vine à ce pouvoir pour qu'il obtînt le respect et'
l'obéissance dont il avait besoin pour ses impor-
tantes fonctions.
(4) S. Pierre, Ire épître.
(2) S. Paul, Epître aux Romains.
— 28 —
Entendez le raisonnement de saint Thomas sur
ce dernier point.
« Toute domination vient de Dieu, comme pre-
mier maître, ce qui peut se démontrer de trois
manières : en tant que c'est un être; en tant
que c'est un moteur ; en tant que c'est une fin....
" Le pouvoir est un être ; or, Dieu est la source
de tout être.
« Le pouvoir est une domination ; or, Dieu est
le Seigneur, le premier maître de toute chose.
« Le pouvoir est un droit; or, en Dieu se trouve
l'origine de tous les droits.
« Le pouvoir est un moteur moral ; or, en Dieu
est la cause universelle de toutes les espèces de
mouvement.
« Le pouvoir est une fin; or Dieu est la fin de toute
créature : sa providence ordonne et dirige toute
chose avec douceur et efficace (1). »
Entendez cet autre commentaire de l'illustre
théologien qui vient de nous dire : « Qu'il est cer-
tain que toute puissance politique vient de Dieu,
de qui émanent toutes les choses bonnes et légi-
times.
(4) De Regimine principum, lib. III, cap. 1.
— 29 —
« La puissance politique étant nécessairement
annexée à la nature de l'homme, procède de Celui
qui a fait la nature même de l'homme. En outre,
cette puissance est de droit naturel, puisqu'elle ne
dépend pas du consentement des hommes ; car ils
doivent avoir un gouvernement, qu'ils le veuillent
ou ne le veuillent pas, à moins de désirer que le
genre humain périsse : ce qui est contraire aux
inclinations de la nature. C'est ainsi que le droit de
la nature est de droit divin; donc le gouvernement
est introduit de droit divin; et c'est précisément ce
que l'Apôtre a en vue, quand il dit aux Romains :
« Celui qui résiste aux puissances résiste à l'ordre
« de Dieu (1). »
Maintenant je vous le demande : Le droit divin
n'est-il pas quelque chose de vraiment bien cho-
quant et bien étrange?
Mais Cicéron l'avait deviné, quand il s'écrie :
(1) Potestas politica consequitur necessario naturam hominis,
proinde esse ab illo qui fecit naturam hominis. Preeterea hoec
potestas est de jure natures, non enim pendet ex consensu ho-
minum, nam velint, nolint, debent regi ab aliquo, nisi velint
perire humanum genus, quod est contra natures inclinationem.
At jus naturae est jus divinum, jure igitur divino introducta est
gubernatio, et hoc videtur proprie velle Apostolus, cum dixit, etc.
(Bellarmin, Joco citato.)
— 30 -
« Combien est sainte la société des citoyens, Dieu im-
« mortel étant interposé entre eux, en qualité de juge
" et de témoin!.... La force de la loi ne vient pas de
« l'édit du préteur, mais des entrailles de la philoso-
« phie (1). »
Mais les sages de la Grèce et les législateurs de
tous les temps, qu'ils s'appellent Lycurgue, Selon,
Numa, Zoroastre ou Confucius, avaient compris si-
non la nécessité, du moins l'utilité du droit divin,
quand tous donnaient à leurs lois et constitutions
la sanction divine. « Vous bâtiriez plutôt une ville
en l'air, dit Plutarque, que de l'établir sans dieux
ni religion (2). »
Dans les constitutions modernes les plus avan-
cées, on reconnaît la nécessité de rendre la per-
sonne du roi inviolable et sacrée ; on reconnaît la né-
cessité de la placer sous une sauvegarde impéné-
trable.
Mais il est visible que ce but est atteint, dans les
limites du possible, par l'enseignement catho-
(1) Quam sancta sit civium inter ipsos societas, Deo immor-
tali interposito, tum judice, tum teste... Non e praetoris edicto
sed penitus ex intima philosophia hauriendam juris disciplinam.
(De Legibus, lib. r.)
(2) Vie des grands hommes : Solon.
— 31 —
lique... C'est évidemment l'antique sacre des rois
qui a inspiré cette sage mesure politique.
Ceux qui ne veulent pas qu'il apparaisse la moin-
dre trace de l'éternelle vérité dans l'institution des
rois, ceux, dont nous dévoilerons bientôt l'origine
et les tendances, éloignent systématiquement les
rois de cette auguste cérémonie : tout doit paraître
fait par la main des hommes, par la sagesse hu-
maine, dans l'installation du premier des fonction-
naires. — Fonctionnaire ! ils ne veulent que cela.
Ils donnent à entendre que le sacre confère une
autorité de droit-divin; qu'il rend les rois propriétaires
des peuples, lesquels deviennent un troupeau cor-
véable et taillable à merci.
Le prochain chapitre fera justice de cette sotte
calomnie que rien dans l'enseignement catholique
ne justifie.
Pour terminer sur ce sujet, je dis que le saere
n'ajoute rien à l'autorité des rois, qu'il n'en change
pas la nature, qu'il n'en supprime pas la source im-
médiate, qui est la volonté nationale avant comme
après ; mais qu'il confère au pouvoir déjà civile-
ment constitué une particulière majesté par le
sceau de la religion et la reconnaissance solennelle
de l'Église, majesté qui ne peut nuire à la maxime
— 32 —
politique de l'inviolabilité... En outre, le sacre est
pour le monarque une source de bénédictions et de
dons spirituels qui ne seront pas superflus dans la
tâche si difficile de gouverner les hommes et de
discerner leur mérite.
Maintenant, je le demande encore, en quoi la
doctrine qui nous dit: Dieu ne veut pas que vous
viviez comme des bêles féroces; il vous commande
de vivre en société, et à cet effet il vous enjoint
de vous soumettre à une puissance légitimement
établie pour le bien public; en quoi cette théorie ou
ce droit divin est-il l'ennemi de la liberté humaine ?
Y aurait-il pour l'homme quelque ignominie à s'a-
vouer créature du Dieu qui a créé toute chose et à
confesser qu'il a reçu des secours et des lumières
de Celui qui est le Père de toutes les lumières et le
conservateur de tout ce qui existe.
En vérité, il faut que nos adversaires soient bien
aveuglés par la haine, pour prétendre que l'inter-
vention de Dieu dans l'installation des gouver-
nants paralyse la liberté de l'homme, et que celui-
ci ne puisse être libre qu'en se faisant athée !
Cette liberté-là nous n'en voulons point : elle
nous ramène aux brutes des forêts, puisqu'elle ef-
face en nous le plus noble des attributs de notre
— 33 —
nature, celui d'agir conformément à la raison. Que
les faux démocrates des écoles nommées en com-
mençant la gardent pour eux, si bon leur semble !
Ils serviront à confirmer ce que le P. Gratry a si
bien prouvé, dans son beau livre de la Connaissance
de l'âme : Celui qui veut être libre en se retirant de
la servitude légitime de Dieu devient esclave, ex
au contraire celui qui se fait esclave de la volonté
de Dieu progresse indéfiniment dans" la liberté.
Heureux commentaire de cette maxime du Sau-
veur : Celui qui veut sauver son âme la perdra, et
celui qui l'aura perdue la sauvera.
CHAPITEE II
Ce que l'Église professe sur la transmission
du pouvoir civil.
En ce qui concerne le pouvoir ecclésiastique,
Dieu en a déterminé la forme et désigné la per-
sonne : Tu es Petrus, et super hanc petram oedificabo
Ecclesiam meam, et portoe inferi non proevalebunt ad-
versus eam ; «tu es Pierre, et sur cette pierre je bâ-
tirai mon Église, et les portes de l'enfer ne pré-
vaudront point contre elle (1). » En sorte que le
successeur de Pierre exerce et exercera jusqu'à la
fin des temps une suprématie d'honneur et de juri-
diction sur l'Église universelle.
Mais, en ce qui touche au pouvoir civil, Dieu
n'a rien déterminé : monarchie ou république, dé-
mocratie ou aristocratie, il en a laissé l'appréciation
(4) S. Mallhieu, chap. XVI.
— 35 —
à l'esprit des hommes. Ce sont de ces choses qu'il
a abandonnées à leur dispute : tradidit disputationi
eorum (1).
Il en est de même quant à la personne qui doit
gouverner : Dieu n'a recommandé aucune famille
plutôt qu'une autre.
Or, l'Église, livrée à ses propres inspirations sur
ce point, a généralement professé que Dieu dépo-
sait le principe de la souveraineté dans le sein de
la nation, laquelle usant légitimement de cette
souveraineté, transmettait le pouvoir civil aux
hommes de son choix.
Ainsi le pouvoir, d'après l'Église, est institué
immédiatement par le peuple, et médiatement de Dieu;
en d'autres termes, le souverain reçoit de Dieu la
puissance de gouverner la société par l'intermé-
diaire du peuple.
C'est ce que nous allons démontrer par le témoi-
gnage des plus illustres docteurs.
Mais avant, un exemple de. la souveraineté du
peuple dans la théocratie juive, malgré qu'elle ne
fût point destinée à nous fournir un modèle de
gouvernement.
(4) Ecclésiaste, chap. III.
— 36 —
Les enfants d'Israël se présentent au prophète
Samuel, et lui disent : « Voici que vous avez vieilli,
« et que vos enfants ne suivent point vos traces :
« instituez-nous donc un roi, qui nous juge, comme
« en ont toutes les autres nations (1). »
Remarquez que c'est le peuple qui demande une
royauté pour forme de gouvernement à la place de
celui des juges ; et, quoique le voeu des Juifs fut une
injure envers Dieu qui leur avait donné directe-
ment le gouvernement qu'ils voulaient changer, il
défendit à Samuel de s'opposer à leurs voeux : Dixit
autem Dominus ad Samuelem : Audi vocem populi in
omnibus quoe loquuntur tibi.
Et que fit Samuel? Il fit tirer au sort toutes les
tribus, et le sort tomba sur la tribu de Benjamin.
Et l'on appliqua le sort sur les familles de la tribu
de Benjamin, et il désigna la parenté de Metri, et le
sort désigna finalement Saül, fils de Cissé (2).
(1) Dixerunt Samueli : Ecce tu senuisti, et filii tui non ambu
lant in viis tuis : constitue nobis regem, ut judicet nos, sicut et
universae habent nationes. (Lib. Regum, I, VIII, 5.)
(2) Et applicuit Samuel omnes tribus Israël, et cecidit sors
tribui Benjamin. Et applicuit tribum Benjamin et cognationes
ejus, et cecidit cognatio Metri, et pervenit usque ad Saül, filium
Cis. (Ibidem, cap. X, 20, 24.)
— 37 —
D'où il résulte que le peuple n'a point été étran-
ger aux institutions politiques même sous la théo-
cratie juive, qui vivait pourtant en dehors du droit
commun.
D'où il résulte que Dieu ne voulut point imposer
directement telle tribu, ni telle famille dans la tribu,
ni tel individu dans la famille.
Ce fait a toujours eu pour moi une haute signi-
fication ; c'est pour cela que je l'ai placé au début
de mes citations.
Maintenant, voyez avec quelle précaution saint
Jean Chrysostome distingue entre la puissance et
l'homme qui en est revêtu :
« II n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu. »
Que dites-vous? Tout prince est donc institué de
Dieu? Je ne dis point cela, parce que je ne parle
d'aucun prince en particulier, mais de la chose en
elle-même, c'est-à-dire de la puissance elle-même ;
j'affirme que l'existence des principautés est l'oeu-
vre de la divine sagesse, qui fait que toutes les
choses ne sont point livrées à un téméraire ha-
sard. C'est pourquoi l'Apôtre ne dit pas : « Qu'il
n'y a point de prince qui ne vienne de Dieu ; mais il
dit en parlant de la chose en elle-même : « Il n'y a
— 38 —
point de puissance qui ne vienne de Dieu (1). »
Si le droit divin s'étendait à autre chose qu'à
l'origine de la société et de la puissance civile, si
le droit divin inféodait les peuples à un individu et à
sa famille, comme on le dit méchamment pour
discréditer la religion auprès des hommes du siècle,
l'Église enseignerait qu'une forme politique et une
famille étant définitivement acceptées, nul change-
ment ne serait plus possible ni dans l'un ni dans
l'autre, sans offenser Dieu.
Or, entendez saint Augustin vous déclarer que
les peuples sont parfaitement libres de passer de
la démocratie à l'autocratie, et de l'autocratie à une
oligarchie, sans consulter autre chose que leurs
besoins moraux et les situations graves où ils
peuvent se trouver placés. C'est un dialogue fort
intéressant:
« AUGUSTIN. Les hommes ou les peuples sont-ils,
(4) « Non est potestas nisi a Deo. » Quid dicis? Ergo omnis
princeps a Deo constitutus est ? Istud non dico. Non enim de
quovis principe mihi sermo est, sed de re ipsa, id est de ipsa
potestate. Quod enim principatus sint, quodque non simpliciter
et temere cuncta ferantur, divinae sapientiae opus esse dico.
Propterea non dicit Apostolus : « Non est princeps nisi a Deo ; »
sed de re ipsa dissent dicens : « Non est potestas nisi a Deo.
(Hom. 33, in Epist. ad Romanos.)
— 39 —
par hasard, éternels et d'une nature telle qu'ils ne
peuvent ni périr ni changer?
— EVODE. Indubitablement, ils sontmuables et
sujets à l'action du temps.
— AUGUSTIN. Si le peuple est grave, modéré, si
d'ailleurs il a un tel souci du bien commun, que
chacun préfère la convenance publique à son utilité
propre, n'est-il pas vrai qu'il sera bon d'établir dans
la loi que le peuple choisira lui-même les magistrats
pour l'administration de la république ?
— EVODE. Assurément.
— AUGUSTIN. Mais si le peuple vientà se per-
vertir de telle façon que les citoyens placent le
bien public après le leur propre ; s'il vend ses votes,
si, corrompu par des ambitieux, il livre la Républi-
que à des hommes pervers, criminels comme lui,
n'est-il pas vrai que, s'il se trouve un homme droit et
d'ailleurs puissant, cet homme fera bien d'ôter à Ce
peuple la puissance de distribuer les honneurs, pour
concentrer ce droit entre les mains d'un petit nombre
de gens de bien, ou même d'un seul ?
— Evode. Cela est indubitable.
— AUGUSTIN. Cependant, comme ces lois parais-
sent très-opposées, l'une accordant au peuple le
— 40 —
droit de conférer les honneurs, l'autre le lui ôtant ;
comme, d'ailleurs, elles ne peuvent être en vigueur
en même temps, devrons-nous dire, par hasard, que
l'une de ces lois est injuste, ou qu'il n'a pas été conve-
nable de l'établir ?
— EVODE. En aucune façon (1). »
Voilà comment l'échafaudage des calomniateurs
(4) Aug. Quid ipsi homines et populi, ejusne generis sunt,
ut interire mutarive non possint aeternique omnino sint? —
Evod. Mutabile plane atque tempori obnoxium hoc genus esse
quis dubilet? — Aug. Ergo si populus sit bene moderatus et
gravis, communisque utilitatis diligentissimus custos, in quo
unusquisque minoris rem privatam quam publicam prendat,
nonne recte lex fertur, qua huic ipsi populo liceat creare sibi
magistratus, per quos sua res, id est publica, administretur? —
Evod. Recte prorsus. — Aug. Porro si paulatim depravatus
idem populus rem privatam reipublicae praeferat, atque habeat
venale suffragium, corruptusque ab eis qui honores amant, re-
gimen in se flagitiosis consceleratisque committat, nonne item
recte, si quis tum exstiterit vir bonus, qui plurimum possit,
adimat huic populo potestatem dandi honores, et in paucorum
bonorum, vel etiam unius redigeat arbitrium? — Evod. Et id
recte. — Aug. Cum ergo duae istae leges ita sibi videantur esse
necessariae, ut una earum honorum dandorum populo tribuat
potestatem, auferat altera, et cum ista secunda ita lata sit, ut
nullo modo ambae in una civitate simul esse possint, nunc dice-
mus aliquam earum injustam esse et ferre minime debuisse. (De
libero Arbitrio, cap. VI.)
— 41 -
de l'Église s'écroule par la base. Mais poursuivons.
Je passe sur l'opinion conforme de saint Thomas
d'Aquin, parce que j'aurai d'autres occasions de la
faire connaître, et j'arrive à l'opinion d'un théolo-
gien éminent, le cardinal Bellarmin, qui, étant très-
attaché à la cour de Rome par laquelle il fut com-
blé de distinctions et d'honneurs, n'aurait pas man-
qué d'être imbu des doctrines de despotisme, si
l'Église eût réellement professé le despotisme ou
même l'absolutisme.
Après avoir démontré, à la manière de ses illus-
tres prédécesseurs, que la puissance civile est d'ori-
gine divine, il examine de quelle manière Dieu la
communique à ceux qui en sont revêtus.
« En second lieu, remarquez, dit-il, que cette
puissance réside, immédiatement comme dans son
sujet, dans toute la multitude, car cette puissance
est de droit divin. Le droit divin n'a donné cette
puissance en particulier à aucun homme ; donc il
l'a donnée à la multitude. D'ailleurs, le droit positif
étant ôté, il n'y a pas de raison, entre un grand
nombre d'hommes égaux, pour que l'un domine plutôt
que l'autre; donc la puissance est dans la multitude.
Enfin, la société doit être une république parfaite,
elle doit avoir la puissance de se conserver, et par
— 42 -
conséquent de châtier les perturbateurs de la
paix (1).
« En troisième lieu, remarquez, continue le car-
dinal, que la multitude transfère cette puissance à
une personne ou à plusieurs par le droit même de
la nature; car la république ne pouvant l'exercer
par elle-même, est obligée de la communiquer à
un seul ou à quelques-uns en petit nombre; et
c'est ainsi que la puissance des princes, Considérée
en général, est de droit naturel et divin. Le genre
humain lui-même, dût-il se réunir tout entier, ne
pourrait établir le contraire, savoir : qu'il n'existât
point de princes ou de gouvernants (2).
(4) Secundo, nota hanc potestatem immédiate esse tanquam
in subjecto in tota multitudine, nam hase potestas est de jure
divino. At jus divinum nulli homini particulari dedit hanc po-
testatem; ergo dedit multitudini. Praeterea sublato jure positivo,
non est major ratio cur ex multis hominibus aequalibus unus po-
tius quam alius dominetur : igitur potestas totius est multitu-
dinis. Denique humana societas debet esse perfecta respublica ;
ergo debet habere seipsam conservandi, et proinde puniendi
perturbatores pacis. (Bell., de Laids, lib. III, cap. VI.)
(2) Tertio, nota hanc potestatem transferri a multitudine in
unum vel plures eodem jure natures : nam respublica non potest
per seipsam exercere hanc potestatem, ergo tenetur transferre
in aliquem unum vel aliquos paucos; et hoc modo potestas
principum, in genere considerata, est etiam de jure natures et
- 43 —
Remarquez en quatrième lieu, dit-il encore, que
les formes de gouvernement, en particulier, sont du
droit des gens, non de droit naturel, puisqu'il dépend
évidemment du consentement de la multitude de cons-
tituer au-dessus d'elle-même un roi, des consuls,
ou d'autres magistrats ; et moyennant une cause
légitime, la multitude peut changer une royauté en
aristocratie, ou en démocratie, etviceversa, comme
nous lisons que cela eut lieu à Rome (1).
« Remarquez, en cinquième lieu, qu'il suit de ce
que nous avons dit, que cette puissance en particu-
lier vient de Dieu, mais moyennant le conseil et l'élec-
tion de la part de l'homme, comme toutes choses qui
appartiennent au droit des gens ; car le droit des
gens est une conclusion déduite du droit naturel
par le raisonnement (2). »
divino, nec posset genus humanum, etiamsi tolum simul conve-
niret, contrarium staluere, nimirum, ut nulli essent principes
vel rectores. (Ibidem.)
(4) Quarto, nota in particulari singulas species regiminis esse
de jure gentium, non de jure naturae; nam pendet a consensu
multitudinis, constituere super se vel regem, vel consules, vel
alios magistratus, ut patet : et si causa legitima adsit, potest
multitudo mutare regnum in aristocratiam, aut democratiam, et
e contrario, ut Romae factum legimus. (Ibidem.)
(2) Quinto, nota ex dictis sequi, hanc potestatem in particu-
— 44 —
C'est ainsi que sont conciliés le droit de Dieu au-
teur de la nature et le droit des gens ou des créa-
tures qu'il a faites libres; c'est ainsi que le droit
divin et le droit humain se prêtent un mutuel appui.
Ensuite, le théologien confirme ce que nous
avons dit sur la nature différentielle du pouvoir
ecclésiastique et du pouvoir civil :
« Il y a une double différence entre la puissance
politique et la puissance ecclésiastique : 1° diffé-
rence du côté du sujet, puisque la puissance politique
se trouve dans la multitude, et la puissance ecclésias-
tique dans un homme, immédiatement, comme dans
son sujet; 2° différence du côté de la cause, puis-
que la puissance politique, considérée générale-
ment, est de droit divin, et en particulier du droit
des gens, tandis que la puissance ecclésiastique
est de toute manière de droit divin et émane immé-
diatement de Dieu (1).
lari esse quidem a Deo, sed mediante consilio, et electione hu-
mana, ut alia humana quae ad jus gentium pertinent : jus enim
gentium est quasi conclusio deducta ex jure natures per huma-
num discursum. (Ibidem.)
(1) Ex quo colliguntur duo differences inter potestatem poli-
ticam, et ecclesiasticam : una ex parte subjecti, nam politica est
in multitudine, ecclesiastica in uno homine tanquam in subjecto
immédiate; altera ex parte efficientis, quod politica universe
- 45 —
Quelques-uns avaient supposé que le pouvoir
civil appartenait dans l'origine à la paternité, et
qu'il se transmit ensuite par un droit naturel d'hé-
ritage selon l'ordre de primogéniture. Adam l'au-
rait eu ainsi dès le commencement, et les aînés des
familles l'auraient reçu ensuite. Mais un autre
théologien des plus distingués réfute victorieuse-
ment cette idée :
« De la création et de l'origine naturelle de
l'homme, dit Suarez, on ne peut rien conclure si ce
n'est qu'Adam a eu la puissance économique, non
pas la puissance politique ; il a eu puissance sur
son épouse, puissance paternelle sur ses enfants,
tant qu'ils n'ont pas été émancipés. Dans le cours
du temps, il aura pu avoir des serviteurs, une fa-
mille complète, et posséder la seule puissance que
l'on appelle économique. Ensuite, quand les famil-
les ont commencé à se multiplier et à se séparer,
chacun des hommes qui étaient chefs de famille
conservaient cette même puissance économique sur
sa propre famille. Mais la puissance politique n'a
commencé que lorsque plusieurs familles se sont rassem-
considerata est de jure divino, in particulari considerata est de
jure gentium ; ecclesiastica omnibus modis est de jure divino, et
immédiate a Deo. (Ibidem.)
— 46 —
blées pour former une communauté. Or, cette commu-
nauté ne date pas de la création d'Adam ni de sa
volonté, mais de la volonté de ceux qui y sont entrés.
Nous ne serions donc pas fondés à dire qu'Adam,
par la nature des choses, ex natura rei, a eu la su-
prématie politique sur cette communauté. On ne
peut, en effet, le conclure d'aucun des principes de
droit naturel; car on ne voit pas qu'en vertu du
seul droit de la nature, le père doive être aussi le roi
de sa postérité. Mais, si cela ne découle point des
principes de la nature, nous ne sommes pas plus
fondés à dire que Dieu, par un don spécial ou par
sa providence, a donné au père cette puissance;
car nous n'avons aucune révélation sur ce fait, ni
aucun témoignage de l'Écriture. A cela revient
cette observation de saint Augustin que Dieu n'a
pas dit : Faisons l'homme pour qu'il commande aux
autres hommes ; mais il a dit : Pour qu'il commande
aux autres animaux (1).
(4 ) Ex vi solius creationis et originis naturalis, solum colligi po-
test habuisse Adamum potestatem oeconomicam, non politicam;
habuit enim potestatem in uxorem et postea patriam potestatem in
filios, quamdiu émancipati non fuerunt ; potuit etiam discursu
temporis habere famuloset completam familiam et in ea pleham
potestatem, ques oeconomica appellatur. Postquam autem coepe-
— 47 —
Donc, Suarez ne reconnaît de droit divin que
cela seul qui vient de la suite nécessaire de la créa-
tion : Vi creationis, ou bien en vertu d'une institu-
tion divine spéciale : Vi institutionis divinoe.
Avec de tels principes, il faut s'attendre à ce que
Suarez soit de l'avis commun et qu'il le confirme.
En effet, après s'être expliqué fort catégoriquement
sur l'origine du pouvoir, après avoir dit : « Qu'en
ceci l'opinion commune est que Dieu, en tant qu'au-
teur de la nature, donne le pouvoir; de sorte que,
pour ainsi dire, les hommes fournissent la matière
runt familias multiplicari et separari, singuli homines qui erant
capita singularum familiarum, habebant eumdem potestatem
circa suam familiam. Potestas autem politica non coepit, donec
plures families in unam communitatem perfectam congregari
coeperunt. Unde sicut illa communitas non coepit per creationem
Ades nec per solam volontatem ejus, sed omnium qui in illa con-
venerunt ; ita non possumus cum fundamento dicere Adamum
ex natura rei habuisse primatum politicum in illa communitate,
quia ex vi solius natures non est debitum primogenitori, ut etiam
sit rex suas posteritatis. Quod si ex principiis naturae hoc non col-
ligitur, non possumus cum fundamonto dicere Deum, spéciali
dono aut providentia, dédisse illi hanc potestatem, quia nullam de
hoc habemus revelationem nec scriptures sacras testimonium. Ad
quod etiam facit quod capite prescedenti ex Augustino notavimtis,
Deum non dixisse : « Faciamus hominem ut proesit hominibus,
sed coeteris animalibus. » (De Legibus, liv. III, cap. II.)
— 48 —
et forment le sujet capable de ce pouvoir, tandis
que Dieu en donne en quelque manière la forme
en conférant ce pouvoir (1). » Après avoir cité à l'ap-
pui de son opinion Cajetan, Soto, Molina, il con-
clut : « Que la puissance civile, toutes les fois qu'on
la trouve en un homme ou en un prince, est émanée,
de droit légitime et ordinaire, du peuple et de la commu-
nauté, soit prochainement,- soit d'une façon éloi-
gnée, et que, pour qu'elle soit juste, on ne peut l'avoir
autrement » (2).
Mais Suarez a mieux fait. Tout Jésuite qu'il fut,
il a soutenu contre le roi d'Angleterre en personne :
« Que les princes reçoivent médiatement de Dieu, et
immédiatement du peuple, la puissance politique.
Son livre a pour titre : Défense de la foi catholique
et apostolique contre les erreurs de la secte anglicane,
par P. D. François Suarez, professeur à l'Univer-
(1 ) In hac re communis sententia est, hanc potestatem dari
immédiate a Deo ut auctore natures, ita ut homines quasi dispo-
nant materiam et efficiant subjectum capacem hujus polestatis,
Deusaulem quasi tribuat normam, dando hanc potestatem. (De
Legibus, liv. III, cap. m.)
(2) Sequitur potestatem politicam, quoties in uno homine vel
principe reperitur, legitime ac ordinario jure, a populo et com-
munitale émanasse, vel proxime, vel remote, nec possit aliter
haberi, ut justa sit. (Ibidem, cap. IV.)
— 49 —
sité de Coïmbre; et chose qui pourra surprendre
bien des hommes de notre temps, ce livre est
adressé aux sérénissimes rois et princes de tout le
monde chrétien.
Possédé de la manie de discuter et de trancher
du théologien, ce roi Jacques avait porté sur le
terrain politique ses élucubrations théologiques. Il
disait à son parlement : « Que Dieu l'avait fait maî-
treabsolu, et que tous les priviléges dont jouissaient
les corps colégislateurs étaient de pures concessions
de la bonté des rois. »
Voilà bien le droit divin avec les monstrueuses
conséquences dont nous gratifient nos adversaires.
Heureusement que, dans cette circonstance, l'exem-
ple est donné par, un roi hérétique et schisma-
tique.
De telles sottises méritaient d'être bafouées ; mais
les courtisans ne laissèrent pas d'applaudir et de
décerner au roi Jacques le surnom de moderne Sa-
lomon: Cette sorte de gens est capable de tout.
Mais que répond Suarez ?
« Aucun roi, aucun monarque ne tient ou n'a tenu
immédiatement le pouvoir, ou ne l'a reçu par institu-
tion divine, mais tous l'ont reçu par l'intermédiaire
de la volonté des hommes ou par institution hu-
4
— 50 —
maine. Tel est le magnifique axiome de la théologie:
je le dis, non par dérision comme l'a fait le roi
d'Angleterre, mais sérieusement, parce que, bien
compris, il est de la plus parfaite vérité (1). »
Au chapitre VIII, invoquant l'opinion de Bellar-
min, Suarez avait dit : « Qu'elle est ancienne, reçue,
véritable, nécessaire; sententiam illustrissimi Bellar-
mini antiquam, receptam, veram ac necessariam
esse censemus. »
Puisque cette opinion avait un tel caractère,
puisqu'elle était passée en axiome théologique, il
faut éloigner de nous l'idée qu'elle aurait été pro-
duite par les circonstances, et que Suarez, notam-
ment, l'aurait amplifiée pour les besoins de sa
cause.
Longtemps après, dans le premier tiers du der-
nier siècle, le cardinal Gotti énonce l'opinion ci-
dessus comme préalablement admise, sans s'arrêter
à la confirmer.
(4 ) Ex quibus concluditur nullum regem vel monarchum ha-
bere vel habuisse, immediate a Deo vel ex divina institutione
politicum principatum, sed mediante humana voluntate et ins-
titutione. Hoc est egregium theologioe axioma : non per irrisio-
nem, ut rex protulit, sed vere, quia recte intellectum verissimum
est. (Defensio fidei, lib. III, cap. 1.)
— 51 —
La théologie morale de Hermann Busembaum,
augmentée par saint Alphonse de Liguori, porte
expressément:
« Il est certain que le pouvoir de faire des lois
existe chez les hommes ; mais, en ce qui est des
lois civiles, ce pouvoir n'appartient naturellement
à aucun homme ; il appartient à la communauté des
hommes, laquelle le transfère à un ou à plusieurs,
afin que ceux-ci gouvernent la communauté elle-
même (1).
Le P. Daniel Concina, qui écrivait à Rome
vers le milieu du dernier siècle, soutient la mênie
doctrine comme généralement admise, dans sa
Théologie chrétienne dogmalico-morale.
« Que si, en effet, toute puissance vient réelle-
ment de Dieu, cependant elle ne se communique à
aucun homme en particulier, immédiatement, mais
au moyen du consentement de la société Civile. Que
cette puissance réside immédiatement, non dans un
particulier quelconque, mais dans l'entière collec-
(4) Certum est dari hominibus potestatem ferendi loges; sed
potestas haec quoad leges civiles a natura nemini competit, nisi
communitati hominum, et ab hac transfertur in unum vel plu-
res, a quibus communitas regatur. (Lib. 1, dap. 1, De natura et
obligatione legis.)
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tion des hommes, c'est ce qu'enseigne expressé-
ment saint Thomas, suivi par Dominique Soto, par
Ledesma, par Covarruvias (1). »
Billuart, dont la Théologie morale circule dans
toutes les mains, consacre une longue dissertation
à prouver l'accord qui existe entre le droit divin
et le droit humain, en ce qui concerne l'origine de
la puissance civile :
« Cette puissance de Dieu, (il vient de citer les
paroles de saint Paul ), cette puissance de Dieu
réside dans la communauté immédiatement et de
droit naturel ; mais elle ne réside clans les rois et
les autres gouvernants que médiatement et de droit
humain, à moins que Dieu lui-même ne confère
immédiatement cette puissance à quelques-uns,
comme il la conféra à Moïse sur le peuple d'Israël,
et comme Jésus-Christ l'a conférée au Souverain-
Pontife sur toute l'Église (2).
(4 ) Addunt (auctores) potestatem hanc non transferri in par-
ticulares homines immédiate, sed mediante societatis civilis
consensu. Quod hase potestas sit immédiate, non aliquo singu-
lari, sed in tota hominum collectione, docet conceptis verbis
D. Thoma., 4 2, quaest. xc, art. 2 ad 3, et quaest. XCVII, art. 3;
quem sequitur Dominicus Soto, lib. I, art. 3; Ledesma, II part.,
quasst. XVIII, art. 3; Covarruvias, in punct. I, cap. I.
(2) Haec potestas immediate quidem et jure naturas in com-
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Enfin, le savant et regrettable Balmès remarque
que de telles doctrines n'effarouchaient point les
gouvernements de l'époque; qu'en Espagne, no-
tamment, où les traditions et les tendances étaient
tout absolutistes, le Compendium salmaticense (Com-
pendium de Salamanque) a servi de texte pour
toutes les chaires de morale des universités et des
collèges, et que tous les jeunes gens qui se des-
tinaient à la carrière ecclésiastique venaient y
puiser.
Or, on lit dans le Compendium ces paroles parmi
cent autres analogues :
« Tous les hommes sont égaux en nature, et
par la nature, il n'y a ni supérieur ni inférieur.
Puisque la nature n'a donné à personne de puis-
sance sur une autre, Dieu a donné cette puissance
à la communauté, etc. (1). »
Inutile d'ajouter que les auteurs théologiques
munitate, mediate autem tantum et jure humano in regibus et
aliis rectoribus : nisi Deus ipse immediate aliquibus hanc potes-
tatem conferat, ut contulit Moysi in populum Israël, et Christus
SS. Pontifici in totam Ecclesiam. (De Legibus, art. 4.)
(4) Nam omnes homines sunt in natura aequales, nec unus est
superior vel inferior ex natura, nulli enim dedit natura supra al-
terum potestatem, sed haec a Deo data est hominum communi-
tati. (Punct. I, Depotestate legitiva.)
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contemporains, parmi lesquels le cardinal Gousset
est, je crois, le plus répandu, ne se sont point
séparés d'un si magnifique enseignement. Com-
ment auraient-ils pu le faire, aujourd'hui que les
idées libérales et constitutionnelles sont autant à la
mode que l'étaient, du vivant des auteurs que nous
venons de citer, les doctrines de pouvoir absolu?
Si je ne craignais de fatiguer le lecteur, je rem-
plirais encore dix pages de citations d'auteurs con-
temporains. Mais à quoi bon ? Cela doit suffire à
celui qui n'est pas réfractaire à la lumière.
Il est donc manifestement faux que l'Église, par
ses doctrines de droit divin, ait sacrifié la dignité
de l'homme : elle ne l'a pas plus sacrifiée qu'elle
n'avait sacrifié sa liberté dans l'enseignement du
chapitre précédent.
Mais, pour accabler nos adversaires, il faut leur
montrer l'enseignement des théologiens catholiques
sur les attributions du pouvoir civil et la résistance
qu'il est permis de lui opposer. On va voir ce
qu'il faut penser de ce despotisme et de cette op-
pression dont on accuse l'Église d'être le soutien
dans le monde.