//img.uscri.be/pth/6be11f1554958fff73fd5359b7f833ae8f941741
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

La plus grande action de Bonaparte ; suivie d'un discours sur l'émulation... Par un ancien professeur

144 pages
Laurens jeune (Paris). 1802. France (1799-1804, Consulat). 81 p. ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

L A
PLUS GRANDE ACTION
'- D E
BONAPARTE;
1
Alagnus ab ititegro saeclorum nascitur ordo.
SUIVIE
D'UN DISCOURS SUR L'ÉMULATION,
O U
Réponse à cette Question importante:
l'ÉMULATION EST-ELLE UN BON INSTRUMENT
de l'éducation ? �
PAR UN ANCIEN PROFESSEUR.
A PARIS,
AU DÉPÔT GÉNÉRAL DES BONS LIVRES NOUVEAUX.
Chez LAURENS .ThUNE, Imprimeur-Libraire ,
rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle des Mathurins.
, AN X- 1802.
L A
PLUS GRANDE ACTION
D U
GRAND HOMME.
D ANS un de ces Cercles, que la curiosité ;
le goût de la Société, le besoin de parler et-
d'entendre , ou le hazard, rassemblent au-
tour des coupes fumantes d'une liqueur ins-
piratrice , après les libations accoutumées
et parfumées aux Dieux du double mont et
du docte babil, lesquelles ne furent pas,
comme bien l'on pense , absolument silen-
cieuses, la conversation cOlnIhencée, rece-
vant de nouveaux et continuels alimens de
la lecture des innombrables et très-intéres-
santes Ephémérides des Muses-Gazetières ,
s'engagea tout naturellement, et bientôt
s'échauffa sur le sujet ordinaire des entre-
tiens d'alors. On conçoit bien qu'il donna
lieu à des narrations, discussions, et cita-
( 4 )
tions multipliéés, d'où résulta une question,
qu'on agita ( je ne dis pas, de part et
d'autre, mais de bouche en bouche , et
de la première à dix , 20, 5o, autant qu'il
en survint) avec une telle vivacité que je
vis le moment où le Sallon bachique alloit
devenir un champ de bataille. Il s'agissoit
de savoir quelle éloit la plus belle action
de cet homme, qui en a tant fait d'admira-
bles en différens genres. cc C'est disoit l'un,
>5 sans contredit, la victoire de Marengo.
» Cannes, Trebies, Trasimène, etc. n'é-
33 tolent rien en comparaison, ( à la bonne
j) heure ) : là croissoit à son avis le plus
» beau laurier du héros f
UN autre alloit, pour lui, moissonner sur
les bords du Nil ou du Jourdain les Palmes
iduméesl Il éxaltoit cette importante etra"
pide conquête de l'Egypte, conquête du
sçavant, du naturaliste, de rantiquaire,
etc., autant que du guerrier ! C'étoit plaisir
de voir tomber l'un après l'autre de leurs
trônes despotiques les tyrans de l'Asie
éperdus ! ( Eh messieursrestons à
Paris: il est assez grand-là !)
UN autre eépoumonoit à prouver que le
chef-d'œuvre du conquérant politique étoit,
(selon le langage et le génie du Panégyriste),
( 5 )
l'imbécile Colosse du fanatisme exterminé
dans ce beau Pays si indignement occupé
par les neveupc bigots ( mieux eût valu Ja.
cobins sans doute ) de ces illustres Romains
( qui n'ont jamais eu , comme l'on sait >
d'égaux que les patriotes du XVIIe. siè-
cle. )!!!. De deux ou trois gens, sensés,
qui se trouvoient là, aucun ne disoit mot,
aucun ne haussoit les épaules : de pareils
propos en effet ne méritoient pas même ce
signe d'attention trop marquée, qui d'ail-
leurs n'eàt corrigé personne.
IL ne manq-ioit pas d'orateurs habiles à
faire valoir les aveux du fier dominateur des
Mers reconnoissant, par l'abandon de ses
droits les plus chers, son infériorné.
UN poëte, en style d'ode , à ce qu'il
croyoit, peignoit l'Aigle germanique dé-
monté., ses ailes brisées , etc., le Jupiter dit
lieu presque saisi sur son trône par le&
Briarées gaulois! et toujours des hauts
faits de guerre : on eut dit qu'on ne pouvoir
rien trouver de beau, à- moins qu'il n'y eût
des canons tir-és des hommes égorgés , des
murs saccagés! - Quelqu'un, avec plus de
fondement, ne trouvoit rien de comparable
à l'apparition subite, à Paris du vainqueur
du Phare.
( 6 )
DANS ce groupe raisonneur, devenu bien-
tôt une cohue , se trou voit un homme, dont
la contenance indiquoit le plus profond sang-
froid , et plutôt la pitié que l'indignation,
quoique la vivacité de ses regards , jointe à
quelque chose de fier et très énergique dans
la figure, annonçassent la vigueur de l'ame
et du corps ; en même - tems que quelque
chose de doux et majestueux annonçoit la
dignité de l'âge et du caractère. Du reste,
son habit aux formes et couleurs militaires,
mais simple , n'avoit rien qui désignât son
grade. Plusieurs tournoient sur lui les yeux :
chacun des champions sembloit solliciter
son suffrage. Il prit une seule fois la parole :
« rien de tout ce que l'on vient de citer , ne
33 me semble, dit-il, être ce qu'a fait de
» plus grand le Héros que vous admirez
M tous, et moi aussi, vraiment" ! -cc Quoi ?
53 rien de tout cela » ? Or tous les exploits
guerriers avoient passé en revue : on s' éton-
noit qu'un militaire parût si froid sur de si
brillantes actions, et presque détracteur de
la gloire de son général. La chose n'en se-
roit pas restée là, s'il n'avoit sur-le-champ re-
pris avec une imposante fierté : « Oui, tout
» cela sans doute est grand , et très-grand ,
» de nature même à soutenir peu de compa-
( 7 )
» raisons en ce genre, et ces Grecs ambitieux,4
) qui de plusieurs Hercules en ont fait un,
» eussent dans le nôtre peut-être trouvé
» matière à plus d'un Hercule. Mais dire de
» Tune de ces choses , que c'est la plus
» grande qu'il ait faite, c'est trop borner
» votre admiration et la sphère du Héros ;
» c'est en marquer , pour ainsi dire , à cet
» endroit le dernier terme, et le non plus ul
33 trà; ce qui ne s'accorde, certes , pas avec
» ma manière de voir. Ne croyez point au
» reste que je sois ennemi de la gloire des
» armes : je l'ai poursuivie même, je ne dirai
33 pas avec quels succès. Mais il y a dans
33 les faits du grand homme dont vous par-
» lez , quelque chose de beaucoup plus hé-
» roiquc, de plus surprenant encore, inff-
» niinent plus et je sçais bien quoi 33.
Là-dessus, se penchant vers mon oreille ,
(il a voit remarqué sur mon visage, dans mes
regards, des signes d'assentiment). « Allons-
» nous-en , me dit-il : ils ne sont pas au ton
33 de ce que j'aurois à leur ajouter; ils ne
» pourroient m'entendre ». On murmura
derrière nous : mais le ton et l'air dont il
avoit prononcé ce peu de paroles, avoit
prévenu toutes les explications ultérieures,
et produit sur les plus mutins, comme il
( 8 )
arrive d'ordinaire-, l'effet à-peu-près de la
tête de Méduse.
« CES gens-là , lui dis-je, lorsque nous
» fûmes dans la rue , n'admirent que l'é-
» clat , ils ne voyent rien , à moins que la
» lumière ne leur blesse les yeux 5 ils ne
33 connoissent un grand homme , qu'au
35 bruit qu'il fait ; et comme ils aiment le tu-
>3 multe et le fracas, il,n'y arien de beau pour
» eux sans doute, que ce qui en cause : c'est-
» là que leur imagination triomphe , et que
s> leur cœur est à son aise l mais la raison,
» la vertu, la paix ramenées parmi les hom-
» mes, les luttes sanglantes des partis arrê-
33 tées, les plaies de l'Etat et des particuliers
M cicatrisées , le commerce encouragé, les
D> communications franches et la sécurité
» des relations au-dedans comme au dehors
y» rétablies, les finances régénérées, et non-
» seulement le gouffre où s'étoit engloutie
•>-> la fortune du plus riche empire, heureu-
» sement fermé, mais de nouvelles ressour-
» ces créées pour d'innombrablea entreprises
3> d'utilité publique et même d'embélisse-
ment ; en un mot tant de systèmes et de
3» prodiges d'atroce ineptie dissipés, anéan-
» tis comme d'un souffle : voilà ce qui sub-
» jugue l'imagination la plus hardie, ce qui
( 9 )
» doit soumettre les esprits et les cœurs les
» plus aliénés ; mais c'est ce qui touche le
M moins une certaine espèce d'homlues, qui
53 s'arrêtent aux apparences 33. — 31 Oui ,
33 c'est-là du vraiment sublime , et par con-
» séquent , trop au- dessus de la portée vul-
33 gaire ! mais tout cela , pour me servir de
» vos expressions , tout cela d'un soufJle,
a» par un seul acte, d'un mot, voilà sur-tout
33 ce qui me frappe, moi/ je ne puis
33 m'expliquer en ce moment : il faudroit
33 des détails. Me voici près d'une rue où
,
33 j'ai des affaires : adieu : vous aurez de
33 mes nouvelles : je vous le dirai, ce grand
33 mot; mais il mérite des commentaires ,.
- Nous nous quittâmes assez contents l'un
de l'autre, moi sur-tout fort curieux de
savoir sa pensée. Nous nous donnâmes res-
pectivement notre adresse.
Quelque temps après je reçus cet écrit,
un mois environ depuis la scène qui y donna
lieu ; il y a plus encore que je l'ai entre les
mains; mais toutes réflexions faites, il m'a
semblé qu'affecter en cette occasion trop de
délicatesse à garder le secret à l'auteur., se-
roit marquer trop peu de zèle pour le Pu-
blic, que ne peut manquer d'intéresser en
ce moment un pareil Ouvrage. S'il vient un
peu tard , c'est à moi qu'en est le tort.
LETTRE
DU MILITAIRE A L'EDITEUR.
J E vous tiens parole , Monsieur, et je veux
me la tenir à moi-même. Voici le mot, que
je vous ai promis ; ou plutôt celui du Con-
sul français aux philosophes , c'est-à dire, à
ces hommes à qui l'on doit en grande partie
ce qu'on a vu depuis douze ans. C'est à-
peu-près celui de Scipion, en présence du
peuple romain, aux factieux qui l'accu-
soient : ALLONS RENDRE GRACE AU DIEU THÉS
PUISSANT ET TRÈS-BON.
Oui, Monsieur, ce mot , est le grand
trait de BONAPARTE : ce mot a tout fait : il a
imposé silence à toutes les cabales 3 à tou-
tes les doctrines hétérodoxes, à toutes les
craintes et défiances, à toutes les haines et
les vengeances ; il a rendu le calme à la
terre.
Ce mot répond à tout. (*) - Pourquoi,
diront ces esprits toujours outrés, qui ne
veulent point d'autre droit des gens parmi
(*) Articles envoyés depuis les évèneJnens par l'Auteur.
( Il )
les nations que le code des monstres des
forêts, pourquoi ces précautions timides ,
ces concessions , ces condescendances de la
part du grand peuple avec des ennemis hu-
miliés ? Vainqueurs par-tout, nous n'avons
rien à ménager : plus de rois , plus de no-
bles, plus de prêtres. — ce Tout au con-
traire, répond le Héros: c'est pour cela qu'il
nous convient d'être grands et généreux, à
l'exemple du maître du monde. Relevons les
trônes, redressons les autels: et VENONS'
CHANTER UN HYMNE DE LOUANGE AU DIEU DÉS
COMBATS! La victoire l'annonce : qu'il daigne *
pour nous légitimer ses faveurs ! Par son or-
dre elle suivit nos drapeaux : que sa main
les bénisse c'est lui qui sema sous nos pas
les lauriers : venons les rapporter à ses pieds,
et dans les eaux lustrales de son temple y
laver le sang dont ils furent trempés ».
Pourquoi rappeler ces proscrits, ces re-
belles , armés contre la patrie? Ils sont ter-
rassés; toutes leurs folles espérances trom-
pées , toutes leurs tentatives déjouées ; ils ne
peuvent plus rien : voici les derniers jours
de vengeance ; elle est juste: qu'elle soit
« consommée ; notre sûreté l'exige. — « Et
1tJ c'est pour cela précisément que les jours
» de pardon doivent avoir aussi leur tour :
( 12 )
» notre gloire et l'humanité l'exigent.
» Rouvrons-leur notre sein, confondons nos
>5 embrasseraens ; et courons avec eux en
» rendre grace âu Dieu clément et juste ! »
- Mais par cet excès de clémence les nou-
velles propriétés sont menacées. — cc Non :
» conquises par la victoire , assurées par la
M paix, la religion même a senti le besoin.
» de les purifier par des salutaires expia-
» tions, et de les consacrer par son aveu :
» allons en faire hommage au maître absolu
M qui les donne et les ôte! »
Mais ouvrir des temples, parer des autels,
célébrer des fêtes pieuses, sont ce là les soins
d'un grand homme ? En paix enfin avec tout
l'univers, ce n'est plus que de la grandeur
et de la prospérité de l'Etat, qu'il faut s'oc-
cuper, dit la froide politique; c'est d'en
augmenter les richesses , dit l'avidité com-
merciale ; c'est d'en augmenter l'éclat et de
multiplier nos jouissances, disent la vanité
et la volupté. - cc Fort bien : mais la vertu ,
ne sert-elle plus de rien aux Empires? est-ce
par son respect pour les Dieux, ou par sa
pauvreté, que Rome devint la proie des bar-
bares? Est-ce l'opulence qui la rendirent
l'exemple et la maîtresse du monde ? Oui,
profitons de la paix , mais pour ressusciter
( 13 )
d'abord et féconder le germe des vertus.
Sur leur tige fleurit la fortune des Empires;
leurs fruits sont le bonheur. Allons les de-
mander au Dieu de paix et de sainteté ! >»
L'honneur suffit à des Français: disent ces
fastueux et vides créateurs d'abstractions,
qui croyent qu'avec des mots on fait tout.
Voilà le temple qu'il étoit important de re-
lever! Dans le sanctuaire de l'honneur,
nous retrouverons tontes les vertus qui nous
conviennent. — cc Oui, mais pour mériter
» «l'être initié à ses mystères sublimes, on
» apprendra de moi., que le premier hon-
» neur, et le premier rit de son culte , est
» de rendre honneur au Dieu de gloire :
» allons lui sacrifier la nôtre ! «
Mais avec les distinctions et les préroga-
tives, l'inégalité va donc renaitre? -» Non,
» l'inégalité de mérite ne peut renaître ; elle
» exista toujours. Les distinctions et privi-
» lèges ne seront que le droit et le devoir
i> de mieux faire : et comme leurs chefs, ils
« reconnoîtront encore, ils trouveront dans
» les principes de leur institution nlême,
v ces hommes honorés par la patrie , que
« respecter ses loix et les faire respecter ,
» par respect pour les loix éterne lles , est le
� seul véritable honneur. Allons aux pieds
( >4 )
a» du Législateur suprême, et sur le livre
» de sa Loi, jurer de leur être fidèles « !
Eh bien, soyez donc long-tems le pro-
tecteur de ces loix, que vous avez affer-
niies., le dépositaire de nos intérêts que vous
connoissez si bien /s'écrient d'une commune
voix tous les amis du bien public : soyez-le,
répètent aussi , pour se mettre à l'unisson,
quelques échos serviles, l'aveugle imitateur,
le flatteur intéressé, le lâche hypocrite , le
traître même, qui croit déjà peut-être or-
ner sa victime pour le sacrifice.. , CC Non,
» répond l'homme habile autant que mo-
« desie et vrai, non : je në serai que ce que
» voudra le peuple français. J'ai tâché de
33 le rendre supérieur à toutes les autres na-
33 tions : il m'a m is à la tête de, son gouver-
« nement ; moi, je suis à ses ordres : mais
33 au-dessus de lui et moi est l'Être seul in-
33 dépendant, qui nous a fait tous ce que
33 nous sommes: Allons peuple, et ma gis-
» trats , reconnaître en commun le Souve-
» rain de tous « — « jUJons : et vive Dieu !
33 vive le Consul » repond un cri général
d'admiration et d'amour.
Mais pour me renfermer dans mon sujet
et procéder avec plus d'ordre , revenons à
la question importante, qui a donné lieu à
( 15 )
cette discussion. Il s'agissoit de savoir quelle
étoit laplus belle action du Héros3 justement
révéré de l'Europe entière.
Je le connois, je l'ai suivi" cet homme
étonnant, assez long-tems, et de très-près;
et je sais l'apprécier : moi aussi, je suis
peintre. Je l'ai vu, ce nouvel Annibal, fran-
chir ces Alpes sourcilleuses avecune rapidité
, et une hardiesse, que l'autre eût à peine
conçues. J'ai vu ces épouvantables Colosses
étonnés d'entendre rouler sur leurs sommets,
supérieurs aux régions des orages, ces tubes
d'airain porteurs des foudres de la France !
J'ai -va, à travers ces rochers cachés dans les
nues et ces abymes voisins des enfers, ses
bataillons., comme des nuées d'aigles, pren-.
dre avec lui leur vol, le suivre d'enthou-
siasme avec un transport plus que naturel,
planer sur ces hauteurs, comme dans leur
propre élément, et tout-à-coup se rabattre
dans les plaines sur les ennemis, comme sur
d'imbécilles troupeaux qui étoient loin de
les attendre. Devant lui plient trois peuples
formidables ! devant lui l'Italie s'abaisse et
se confond: ses forces, sa politique, ses
divers états , sous les pas du vainqueur tout
disparoît : il se rend maître de Ronie. pour
en arracher la conquête aux Attilas de l'im-
piété.
( >6 )
Je l'ai vu j presque au meme-temps, for-
cer au repos cette Vendée inquiète : mais ici
un pouvoir plus absolu que celui des armes,
plus habile à triompher des résistances, la
religion, vient hâter ses succès , adoucit
en ses mains la victoire , et par elles verse
l'huile dans les longues et sanglantes blessu-
res de ce corps épuisé.
Enfin toutes les puissances sont altérées,
déconcertées, mises hors de combat : autour
de lui l'Univers se tait. Sous le règne
d'Auguste la paix universelle prépara la nais-
sance d'un plus sublime Empire : sous le
Consulat de l'auguste jeune homme, elle
en prépare la restauration.
Je pourrois pousser beaucoup plus loin ce
parallèle ; vous montrer la maîtresse du
monde, embrassant d'un même lien toutes
les nations, unissant tous les intérêts dans
un centre commun; toutes les diversités de
mœurs et de langages , toutes les distances
sont rapprochées, tous les peuples subor-
donnés au grand peuple : un jeune héros,
absorbant toutes les factions, contenant tout
par la force et l'adresse de son caractère ,
achève l'ouvrage : c'est le moment que prit
le Sauveur du monde, pour lui apporter une
lumière inconnue. Cette lumière, après dix
( 17 )
2.
huit siècles, tout-à-coup et totalement étein-
te, renait aujourd'hui : la comparaison est
trop frappante , les traits trop fortement
dessinés à l'une et l'autre époque, les rap"
ports trop sensibles , pour ne pas être apper-
çus des moins clairvoyans.
Les élémens presque dissous de la société
du genre humain, réjoints et refondus en-
semble j tous les nœuds brisés par l'effroya-
ble secousse, rattachés par un lien com-
mun ; et sur le fondement de la grande Ré-
publique, une République universelle, fon-
dée par la religion, commençant à s'élever ;
voilà le grand œuvre du jour/Quels en sont
les instrumens ?
Causes morales, physiques, surnatu- �
relles , etc..
Si la grandeur d'un évènement se mesure
sur son importance actuelle ou future, sur
l'énergie des forces motrices ou des résis-
tances , sur son influence plus ou moins
étendue dans les choses de ce monde, le-
quel, dans toute l'histoire , hors l'établisse-
ment du christianisme, est comparable à son
renouvellement ?
Les causes d'une action , ses motifs, son
objet, ses difJicultés, ses effets présens ,
prochains, éloignés, c'est d'ordinaire ce
que l'on examine pour en juger.
( 18) 1
Chercherons -nous à Y extérieur les causes
dugra nd événement qui vient d'en couron-
ner si dignement tant d'autres? Si nous por-
tons nos regards autour de nous , sur l'Eu-
rope entière, jusqu'aux extrémités du monde,
nous voyons d'un pôle à l'autre, un mou-
vement général , d'immenses préparatifs
à las çène à*aujourd'hui ; en un mot l'Uni-
vers en travail pour enfanter cet heureux
âénouement, ( tranchons le mot) pour en-
fanter de nouveau son Messie!
"Si notre vue se replie sur celui qui dans
tout cela paroît à nos yeux le principal ac-
teur, si nous osons pénétrer dans sa grande
ame, y chercher les causes intérieures et
les motifs secfets, qui l'ont déterminé) nous
ne voyons ici aucun de ces ressorts petits,
mesquins) de ces vues étroites, de ces bas
intérêts qui font d'ordinaire mouvoir le cœur
humain. N'eût-il voulu que des trésors? Il
n'avoit besoin que de les ramasser sous ses
pas. Des honneurs) du pouvoir? Les cou-
ronnes et les empires tomboient à ses pieds.
N'eût-il cherché que de la gloire ? Il s'en est
vu bientôt rassasié : toute carrière dans la-
quelle il eûl: voulu s'engager, lui en offroit
à discrétion; celle, des armes a touj ours été
la plus rapide et la plus brillante 5 et s'il no
( 19 )
les eût pas voulu quitter, où n'e.Ctt-ll pas
été ?. Mais l'ardent amour des humains,
l'intérêt de tous les peuples, le repos et les -
besoins de l'univers, tels étoient ses uniques
mobiles , le noble principe de ses détermi-
nations : on en peut juger par le terme,
qu'on n'entrevoyoit pas d'abord , et que
voiloit sa prudence profonde à des yeux
trop suspects ; mais du premier coup il visoit
au but : dès - lors il avoit choisi le moyen le
plus efficace, pour y parvenir, la seule chose
qui pttt rendre au monde ce bonheur tant
promis , et qu'on n'espéroit plus.
C'est lorsque du Nord il a pénétré; comme
d'un vol, sous l'équateur, lorsque marchant
sur les sceptres et les royaumes qui se fon- -
dent à son aspect, il s'avance à pas de géant
sur les traces des Sésostris, des Cyrus, des
Alexandre 9 vers la conquête du monde ;
c'est en ce moment que tout-à-coup il s'ar-
tête Ici je commence d'entrevoir d'au-
tres causes indépendantes de l'action des
causes morales que nous connoissons, et
des impuissantes volontés mortelles : ici
commence un plus grand ordre de choses :
les forces et les conseils humains ne suffi-
sent plus ; et je vois cette énorme chaîne
d"é-vênemi:ns entassés , effrgyans} iflconce-
( w )
-%,ables, se rattacher aux desseins du ciel, et
par eux s'expliquer, se développer avec une
ma j esté qui m'étonne c'est de-là, c'est d'un
bras invisible que part l'impulsion forte,
qui tout-à -coup produit tous ces grands
mouvemens, et change la face de l'Univers.
Le Héros, comme par une inspiration sou-
daine du génie supérieur qui le dirige, in-
terrompt ses triomphes, disparoît aux re-
gards de ses soldats étonnés : du fond des
régions brûlantes , où sur les aîles rapides
le porta la victoire , revole plus rapidement
encore vers ces climats orageux où sa gloire
va devenir son crime , où tant de lauriers
ne défendront point son front enyironné
d'un éclat suspect aux yeux des tyrans , et
qu'il ose exposer nud aux coups de la tem-
pête.
Le voilà seul sur cet élément couvert,
pour lui sur-tout, d'écueils et de dangers;
ce n'est point ici César et sa fortune; je
vois bien autre chose : c'est, à côté de celui
qui doit la couvrir de son bouclier, celle
pour qui suspendues à la voie de Moyse en
un double rempart, les eaux de la Mer rouge
protégèrent le passage du peuple fidèle ;
pour qui, sous les pas de l'Arche , le Jour-
dain fuit, et remonte vers sa source : c'est
( ai )
atec le CONSUL futur, la RELIGION redescen-
due du ciel sur la foi de son auteur
C'est-à-dire , véritablement la fortune de la
France, celle qui de tout tems en avoit fait
la puissance et la gloire, en avoit fondé
l'empire , en avoit tissu, et revient plus ar
dente que jamais en renouer les belles des
finées Devant le couple auguste les flots
respectueux se courbent : les vents agiles
s'empressent de soulever légèrement la bar-
que : elle sent le poids sacré remis à sa gar-
de, vogue avec sécurité, et court le remet-
tre avec discrétion au rivage qui l'attend.
Chargé du précieux dépôt, l'intrépide guer-
rier a passé , comme invisible , au milieu
des flottes ennemies frappées d'aveuglement
et de stupeur : le nuage mystérieux qui les
porte s'élànce du midi, traverse silencieu-
sement les campagnes de la France : le voilà
sur la coupable et malheureuse capitale : il
se brise et le ministre vengeur des or-
dres du très-haut tombe, comme la foudre,
au milieu des derniers oppresseurs du
monde expirant Disparoissez, dit-il.
Ils ne sont plus.
Veut-on remonter plus haut, et repor-
ter les yeux sur les années si terribles et si
pleines qui ont précédé ? Je vois des mit-
( 22 )
lers de causes préparatoires, accumulées
confuses, éloignées j mais toutes extraordi-
naires , surnaturelles , ne fut-ce par l'excès,
plus qu'humain de l'immoralité j toutes trop
puissantes , pour n'être que les subtils res-
sorts de la politique, trop fortementenchai.
nées ensemble et avec leur effet commun f
pour n'être que les combinaisons du hazard;
causes horribles , irrésistibles, tenant pour
le mal, de la toute puissance de l'éternel pour
le bien
Fatiguée des froideurs et de l'oubli des
ingrats humains, sur-tout des outrages d'un
peuple corrompu par les délices , enorgueilli
de ses lumières , la providence va punir la
terre : toutes les cataractes des enfers s'ou-
vrent : tous les torrens de l'iniquité se dé-
bordent : elle est engloutie sous un nouveau
çlé'luge, mais digne d'un monde plus crimi-
nel, un déluge de forfaits ï
Doués d'une énergie qu'on ne vit jamais,
les oppresseurs de la France menacent l'Eu,
rope , et veulent çomme dans un même fi-
, let, faire tomber tous les Rois d'abord , et
sur leurs chefs les nations nécessairement
enveloppées avec eux. Effrayés de leursi
dogmes plus que de leurs armées, P Europe,
l'hémisphère entier conjurent ; une ligue
-. - ( a3 - ) - -
immense se forme contre un seul point =
tous les peuples s'y joignent; et tous avec
le même but apparent, d'étouffer la double
anarchie sociale et religieuse.
I/habitant de cette île séparée par lee
x mers,, et par elles communiquant avec le
reste du monde, devient l'âme de ce vaste
corps et le lien universel. Par son astucieuse
politique, il séduit et soulève contre l'enne-
mi commun , non-seulement les puissances
environnantes, mais ses provinces intérieu-
res ; par-tout il le combat avec son or plus
puissamment encore qu'avec le fer ; tandis
que de ses flottes redôutables t il cerne ses
rivages, et s'efforce de Renfermer dans son
orageuse enceinte.
LfEspagne incertaine Franchit avec fierté
ses monts > revient tremblante sur ses pas,
tour-à-tour s'engage et se retire de la mêlée.
— Rome , qui n'a plus qu'un -nom , essaye-
contre un peuple incrédule ses armes spiri-
, tuelles, foible soutien de son empire tem-
porel. L'Italie use des ressources qui lui res-
tent : l'intrigue , par des conduits souter-
rains , vent rallumer ses volcans amortis ;-
ils murmurent et tonnent en iain.
Le Colosse germanique s'ébranle : il agite
avec fracas ses membres innombrables, et
( M )
va de tout son poids tomber sur le peuple
Titan. — Le Russe menace de fondre avec
ces nuées de Scythes, destructeurs autrefois
du plus grand des Empires. — Déjà l'héritier
de l'immortel Frédéric a pénétré d'une course
rapide jusqu'au centre du foyer, d'où part
l'embrasement : une force inconnue le re-
pousse plus rapidement encore avec les dé-
bris de son armée. Efforts manqués : pro-
jets avortés , désavoués de celui qu'ils pré-
tendent servir ! c'est pour la cause du ciel
cependant, c'est pour venger les autels aussi
bien que les trônes , qu'ils sont armés.
Ne cherchez point de vains prétextes : celui
qui dispose du succès , connoît aussi vos mo-
tifs : non , ce n'est point en ce moment,
lii de vos mains, (vous croiriez que la gloire
vous en est due ) ni de cette manière , qu'il
veut accomplir son œuvre; vous ne ferez
qu'accélérer la ruine de ce que vous voulez
défendre , et la vôtre. Il faut que l'iniquité
soit punie, et qu'elle le soit par la soustrac-
tion même de ce qu'el le a méprisé et per-
sécuté. Il faut que l'édifice soit renversé de
fond en comble malgré tous vos efforts., pour
qu'il soit relevé contre toute espérance; il
faut que vous puissiez tout pour détruire ,
rien pour réparer , afin qu'il soit bien évi-
( 25 )
dent, bien incontestable que Dieu seul a
tout fait, tout le mal par vos libres fureurs
en vous y livrant, tout le bien par ses gratui-
tes miséricordes en vous y forçant. Quand
son heure sera venue, il appellera son
Christ : ( dicam Christo meo ) il dira à son
envoyé : va" triomphe , châtie les peuples,
et les sauve ; réduits-les à souffrir enfin leur
bonheur.
Malgré tous les remparts qu'on lui oppose,
le fléau pénètre, gagne , pour accroître son
activité, il lui est donné de joindre, aux
machinations ténébreuses , le courage de la
fureur, et les constantes faveurs de la vic-
toire. — Le flux et réflux des armées por-
tant et reportant la terreur, le meurtre et les -
ravages; les souverains, ici précipités au
tombeau, là fuyant de leurs Etats , ailleurs
renversés de leur trône j la sçène et les ac-
teurs changeant sans cesse ; les intérêts unis
et détachés, les traitéS" signés et rogipus, les
alliances et mésintelligences., cette confusion
totale, où il n'y a rien de régulier et de du-
rable que les vicissitudes et les bouleverse-
mens; le tumulte des peuples émus , le fra-
tas des empires disloqués , les sourds gémis-
semens des tombeaux couvrant la terre , par-
tout le désespoir de la vertu sans refuge, les
( 26 )
cris de la douleur, de la rage et de l'impiété';
temple, culte, ministres, et jusqu'au nom
de Dieu disparus ; un nouveau cahos enfin
appellent une nouvelle création. Les ex-
trêmes vont se rapprocher : le désordre arrive
au comble, pour ramener l'ordre parfait
avec plus d'évidence et d'éclat; les énormes
folies de la raison humaine réclament le re-
tour de la raison éternelle ; la philosophie
dévoilée par ses œuvres , pâlit et se con-
fond !. Il ne falloit rien moins, ô Dieu
terrible , pour détromper ses aveugles ado-
rateurs ! c'est alors que sur la face de l'a-
byme se fait entendre la voix douce et pro-
pice de Fange de la victoire et de la paix :
qzi,e des ténèhres sorte la lumière : et sou-
dain renaît l'aurore la plus pure : lesélémens
se remettent en équilibre j le govffre est re-
fermé.
Ainsi ce tumultueux écroulement d'Em-
pires , Assyrien , Persan ? Grec et Romain,
que l'on voit sous l'énergique pinceau de
Bossuet se renverser les uns sur les autres r
pour venir tomber aux pieds du Christ, et
servir de base à sa religion naissante, vient
de se renouveller et plus rapidement dans
l'espace de quelques années, pour servir
de fondement à la reconstruction de son
( 27 )
église abbatue. Sainte religion, dont un.
monde trop décidément impie n'étoit plus
digne} ah! si ce n'est que par de si rudes
expiations qu'on pouvoit obtenir ton retour,
peu s'en faut qu'on ne s'écrie : ce n-'étoit
pas l'acheter trop cher!
Et toi, l'exécuteur involontaire des dé-
crets du Directeur suprême contre la Jéru-
salem nouvelle , jeune Titus , aujourd'hui
l'alnour du monde, après en avoir été le
prodige , nous sommes à présent tranquilles
sur ta gloire : ce dernier trait consacre tous
les autres : à ce but sublime se rattachent
tous tes autres exploits ; tous par-là devien-
nent solides, vastes, grands, immortels j
comme Yobjet auquel ils se rapportent.
Achève : affermis seulement ton ouvrage ;
mets le comble à l'édifice. Les arcs de triom-
phe , les monumens des arts périssent :
les fastes même de l'histoire, sous la main
du temps un jour s'effacent ou se déchirent;
mille conquérans sont oubliés : mais le nom
des héros bienfaiteurs de la religion , d'un
Joseph sauveur de l'Egypte, d'un législa-
teur tel que Moyse y d'un conquérant tel que
les Josué y les Gédéon, etc. , d'un Cyrus ,
d'un Constantin, d'un Charlemagne, vivront
à jamais dans les archives impérissables du
( 28 )
peuple de Dieu ils sont inscrits sur le mo-
nument éternel !
GRANDEUR DE L'OBJET.
Poun nous conduire au faite du bonheur, un
absurde et barbare charlatanisme nous avoit
arraché tous les biens : tu nous les rends
tous en un seul. Plus profond que tous ces
aveugles raisonneurs, oh ! que tu connois-
sois bien mieux l'homme ! et que ton œil bien
autrement philosophique avoit mieux péné-
tré ce besoin essentiel à sa nature ! Que de
vains et cruels essais n'avoient-ils pas faits sur
lui, ces dignes élèves de la moderne Mé-
dée ! ils en ont eu sans doute assez le temps
et les moyens : on en voit les résultats ! ils
n'ont servi qu'à prouver, (et c'est le fruit
qu'en a tiré du moins la triste humanité , à
qui toujours le Dieu bon et juste sçait ren-
dre utiles même les plus grands maux ) à
prouver l'insuffisance et le danger de tous
leurs spécifiques. La religion seule pouvoit
donner aux institutions politiques cette rai-
son toujours suffisante, cette sanction tou-
jours inviolable , cette efficacité pour le bon.
heur de l'espèce humaine, cette stabilité si
nécessaire à notre repos. C'est ce qu'a bien
( -9 )
senti d'abord ta sage politique. Aussi fAt-ce
le premier objet , où dès le premier instant
se dirigèrent tes vues secrettes , long-tems
avant qu'il fût à - propos de les manifester ;
objet vraiment digne et seul digne d'un gé-
nie vaste et sublime; objet immense , infini,
comme l etre auque l il se rapporte; né avant
les temps, fait pour leur survivre; celui qui
présente le plus majestueux spectacle dans
le passé, le plus touchant et le plus instruc-
tif pour le présent, le plus consolant dans
l'avenir ; celui qui dans son éternité solitaire
occupoit la pensée du créateur avant son ou-
vrage ; pour lequel même il a créé ; et qui
lui fait pour ainsi dire trouver dans le bon-
heur de ses créatures, le prix de la création ;
l'objet et la fin de tous les mouvemens de
l'univers , l'instrument de l'éternelle desti-
née des êtres pensans; en un mot, la chose
de ce monde la plus belle, la plus excellente
et la plus sainte ; la plus grande affaire et le
plus haut intérêt de l'homme, l'affection la
plus nécessaire à son cœur !
Sages du siècle, ou plutôt restes malheu-
reux du 18e, que sans doute éclairera le
19e trop bien commencé pour ne pas voir
bientôt éclorre une moins folle et plus salu-
taire sagesse, vous qui souriez de pitié à cet
( 3o )
objet céleste, qui nous paroit à nous si grand,
et que vous ne voyez, comme à travers le
télescore renversé, que du côté qui recule ,
obscurcit, rappetisse; égoïstes concentrés
en vous-mêmes , penchés vers la terre, bor-
nés à l'étroite sphère où se meut votre atôme
• sensuel, vos vues sont-elles donc plus éle-
vées, plus vastes ? Tout avec vous et se-.
Ion vous , rentre dans la matière et se perd
dans lafange : ce génie même (le génie d'un
philosophe ! ) dont vous ne prononcez le
nom qu'avec emphase, y doit rentrer à son
tour, &'y venir éteindre et confondre avec
toutes les autres immondices du globe : et
-ce qui l'étend, l'agrandit ce génie , ce qui
l'élève à un degré si supérieur à toutes vos
conceptions, ce qui prouve et la no blesse
de son origine et sa haute destination, ce
qui lui procure, non ce rêve d'immortalité
qui vous occupe si fort, mais une éternité
téellc , quoi ! cela n'est digne que de votre
risée ? Permettez-nous donc de vous rendre
au moins la pareille, et de rire <un peu de
TOtre génie-matière à si minces idées; tant
qu'il ne séra pas clair comme le jour que le
génie qui a produit de si belles choses n'est
qu'un certain arrangement de fluides et de
fibres dans un cerveau disposé de manière à
- ( 3i )
devenir celui du restaurateur de la France !
Mais c'est trop sortir de la majesté de notre
sujet :j'ai honte de cespuérilités du bel-esprit
philosophique : revenons à l'esprit évangéli-
que, ou du moins au sens commun.
Le croyez-vous bien sincèrement, que ce
qui dût être Y objet des desseins éternels de
l'Être- suprême ( car il fut un temps où vous
voulûtes bien en souffrir un ) ne sauroit-
êtrele projet d'un Grand'homme ? et l'ins-
trument dont voulut -se servir pour le bon-
heur des humains, celui qui les forma, de-
viendra-t-il ignoble et puéril dans la main
de celui qui les gouverne ?
Vous convenez que la pacification générale,
ses étopnans préludes, ses accessoires de si
haute importance, et ses promesses plus
vastes encore pouvoient occuper une ame
telle que la sienne : et ce qui lui sert à opé-
rer tout cela sans violence, sans efforts ,
sans secousses , par le moyen le plus doux,
le plus insinuant, le plus persuasif, par le'
plus eiffcace et le plus prompt, ce qui lui
sert à l'affermir et à le perfectionner, di-
minueroit le prix du bienfait ?
Vous admirerez, après de si violentes com-
motions , le rétablissement de l'équilibre,
du Commerce, et de la concorde entre tous
( 3a )
les Peu ples : et rendre le calme aux con.
sciences, remettre l'homme en paix avec
lui-même, ressusciter Pordre moral, la su-
bordination de la Créature envers son
Créateur 3 la correspondance et l'harmonie
du Ciel avec la Terre, ne sera qu'ineptie et
petitesse ?
Il lui a été donné de transférer, d'abat-
trc, d'ôter et distribuer les Royaumes : sera-
ca h votre avis, déroger, de montrer à l'in-
digent oublié , vivant dans l'abjection et
l'infortune, parce qu'il vit dans la droiture
et la crainte de Dieu , de lui montrer dans
un consolant avenir des honneurs , des
Royaumes ; de tendre à la vertu dépouillée ,
torturée , baffouée , à la vertu sur la Croix ,
des palmes , des couronnes ; et rouvrir les
cé!estcs demeures à qui n'a plus d'azyle sur
la Terre ?
Il étoit digne de lui d'affermir, ou plutôt
retirer du néant cette République si souvent
proclamée, et si nulle au fond avant lui;
d'agrandir la Patrie des Français , et lui as-
surer cette prépondérance respectée des au-
tres Nations : et il ne le seroit pas de favo-
riser l'établissement de cette République si
parfaite, dont n'approchèrent jamais les
beaux rêves de Platon et de ses copistes, ce
( 33 )
3.
vrai centre d'unité, modèle d'égalité si tou-
chante , lien commun et si fraternel de tous
peuples de la Terre et il ne pourra pro-
mettre au malheureux sans biens , sans
foyers , sans espoir , une Patrie qu'on ne
lui puisse ôter , où les factions et discordes
civiles ne puissent désormais troubler son
repos ! et devant celui, aux pieds de qui
tomba cet Alexandre qui se crut Dieu lui-
même, devant ce Dieu des batailles , il ne
pourra permettre que l'on vienne courber
les genoux , le remercier des succès qu'il lui
donne, le prier pour sa conservation !
Oui, prier, ( que votre humanité le to-
lère , sublimes Philosophes) et pour sa con-
servation: nous y sommes si intéressés tous !
Que de voix secrettes s'élevent au Ciel en
ce moment ? Laissez-les éclater , laissez-les
percer les voûtes de ces Temples rouverts,
et de ce nom si cher aller frapper les voûtes
des Tabernacles éternels ; vous devez sen-
tir que la destinée de cette République si
florissante, mais si récente encore , tient à
la sienne. Que de métaphysiques orateurs se
contentent, s'ils le veulent, de leur stérile
admiration et de leur froide emphase : vous,
Ministres des Autels qu'il a relevés , oh!
1. ( 34 )
substituez aux brillantes périodes du bel es*
prit, les ferventes prières de la Piété. *
GRANDS OBSTACLES VAINCUS.
QU'IL a de droits en effet à nos vœux,
ce mortel idolâtré depuis qu'à son exemple
on a le droit d'adorer l'Eternel ! Qu'il doit
nous être précieux , non-seulement en rai-
son du bien qu'il nous rend, mais encore
en raison des sacrifices , des efforts qu'il lui
, en coûte, de ses travaux pour le soutenir, et
nous en assurer la possession ! Car il semble,
que plus l'objet en étoit grande juste y salu-
taire, plus le Ciel ait voulu, pour irriter
nos désirs et nos regrets, nous le mettre à
haut prix et l'environner - d'obstacles. Les
monts et les mers furent les moins insur-
montables ; la nature secondoit en vain là
malice des hommes. Je ne remettrai pas
sous vos yeux les élémens conjurés et vain-
cus , ainsi que les armées et les manèges de
la politique; nous en avons déja dit un mot.
Les saisons , les, glaces , les marais, les tor-
rens, les rochers, les abîmes y non plus que
les canons , les bataillons, ou les remparts
n'ont pu retarder des Français, ni les des-
seins du Ciel sur eux : je n'en suis pas (
étonné.
( 35 )
Les sites , les formes , les climats ne chan-
gent pas : les causes physiques agissent par
des voies à-peu-près uniformes, et selon cer-
taines règles, dont on peut aisément prévoir
et calculer les effets : mais plus variables
que les tempêtes plus impétueuses que les
feux et les flots, plus inabordables que les
Alpes, les passions des hommes3 les secrets
mouveinens des cœurs , les principes qui
les font agir, sont aussi plus obscurs, plus
inconnus cent fois , plus difficiles à suivre et
à manier ; ils ont une marche bien plus ir-
régulière , des bizarreries plus inconcpva-
hIes, des écarts plus fougueux, des explo-
sions plus imprévues et plus terribles.
Quel orage de passions, entraînant dans
son tourbillon toutes les forces et les puissan-
ces de l'Europe j vient des quatre points du
globe envelopper la France, et la tient blo-
quée ! Tandis qu'elles feignent d'être révol-
tées de l'immoralité de son fanatisme irré-
ligieux , elles en sont au fond ravies : elles
se félicitent de là dégradation et de l'avilisse-
ment d'une Nation rivale , qu'elles redou-
tent ; elles espèrent, non sans quelque fon-
dement, que cette nullité morale, produi-
roit bientôt la dissolution de l'Empire et
l'anéantissement de la société ; et quoique
( 36 )
forcées elles - mêmes à la compassion par
l'excès de nos maux et de nos erreurs, elles
se proposent néanmoins d'en profiter bien-
tôt ; elles attendent leur proie, et se partagent
d'avance nos dépouilles : comment les ré-
soudre à lâcher prise ?
Mais ces milliers de Volcans intérieurs,
où toutes les passions déchaînées s'ébattent
et déployent en sens contraires toute leur
énergie, c'est bien pis encore ! Quel brasier!
quelle immense fournaise ! et qui pourra
l'éteindre ? Toutes s'entre-décliirent mutuel-
lement : mais toutes se réunissent et font
ligue commune contre les deux ennemies
dont elles craignent le retour, la Morale
et la Religion. L'esprit de parti comprimé
rugit ; la discorde se débat contre les nou-
velles entraves, et ronge le mors qu'on lui
présente. Mille intérêts s'agitent , combat-
tent et repoussent les deux illustres exilées :
intérêt de l'avarice, qui murmure et s'a-
larme pour le cher butin, qu'elle s'est hâtée
d'amasser; de l'ambition tremblante pour
ses nouveaux honneurs ; de la molesse et
de la volupté qui s'effrayent de ce qui peut
inquiéter leurs jouissances.
Intérêt de la licence, qui craint de voir
rétrécir la carrière sans bornes qu'elle s'est
( 37 )
ouverte j la vue seule de ces portails augus-
tes , de ces murs sacrés l'offusque et la tour-
mente : on diroit qu'elle y voit cette main
qui fit plier d'effroi les genoux de Pimpie
Baltazar; c'est pour cela qu'elle s'étoit hâ-
tée d'abbattre les uns, de réduire en cendres
les autres, de les défigurer au moins de ma-
nière, qu'ils ne fussent plus reconnoissa-
bles. Le front de ces prêtres vieillis dans
l'exil, espèce de spectres sortis des antres
et des tombeaux, pâles de jeûnes et de souf-
frances , muets accusateurs dont le silence
même est trop éloquent , déconcerte et fa-
tigue les regards de tous les Crésus et Sar-
danapales nouveaux. Du haut de ces chaires
aux pieds desquelles on ne les voit jamais ,
le cri de la Religion va tonner sur eux jus- �
que dans leurs salions pompeux, jusque
dans ces réduits sombres que se ménage le
vice au fond de leurs Palais.
Intérêt des arts, de luxe et de plaisir,
dont cette Religion austère et mortifiée gêna
l'essor. Je ne parle pas de mille impudens
chefs-d'œuvres de peinture, sculture , gra-
vure , si petits, si ridicules , si difformes à
côté des majestueuses images de la Religion.
Mais ce déluge de productions romanesques
et plus que cyniques, qui ne respecte plus
� { 38 )
rien au Ciel ni sur la Terre, quel rempart
en pourroit désormais arrêter le déborde-
ment PUn seul , et bien foible en apparence
contre ce torrent immonde : c'est le grain
de sable, où fù.t gravé l'ordre du Tout-puis-
sant à la Mer : tu n'iras que jusque-là
La seu le apparition dans les mains des nou-
veaux Moysés de ces tables de la Loi écrites
du doigt de Dieu même, trouble l'audace.
fait pâlir le blasphémateur, rougir l'impu-
dique, et trembler dans leurs mains leur
plume insolenté. Ils craignent, tous ces com-
pilateurs de jolis crimes et d'élégantes or-
dures , tous ces monstres d'athéisme et d'obs-
cénité , tous ces impurs avortons de la li-
berté de la Presse 9 elle-même épouvantée
de ses propres excès, ils craignent, plus que
les sifflets du Public , plus que les fers ou
les flétrissures de la police , ils redoutent,
comme les ténèbres, la lumière, l'invisible
influence de ces livres sacrés 3 discrets dépo-
sitaires des oracles qui les condamnent, celle
de ces livres au moins sérieux et solides,
pleins de trop fortes vérités , qui combat-
tent l'effet de leurs prestiges dangereux,
l'effet de tant de pièges et d'amorces dont
ils environnent l'innocence! et c'est pour-
quoi sans cesse ils se sont efforcés et s'ef-
( 39 )
forcent de renvoyer à ces sages écrits aussi
modestes qu'utiles , les mépris dûs à leurs
infâmes et sacrilèges inepties.
Il est tin autre intérêt non moins actif et
remuant., mais sur lequel l'intérêt plus cher
de la concorde et de l'unité doit imposer si-
lence, et qui d'ailleurs fatigué d'une lutte
opiniâtre et si longue, paroit lui-même aussi
saisir avec empressement l'occasion de se
rendre aux mesures conciliatrices du bien-
faiteur de- l'humanité.
Mais il en est un plus insinuant, plus dé-
licat , plus fort; séduction plus noble, plus
héroïque, pour ainsi dire; ennemi cher-,
intime , qui de plus près attaque le Héros :
c'est dans son propre cœur qu'il doit trouver
la plus pénible résistance , parcequ'elle est'
la plus douce ; dans cet amour de la célé-
rité si naturel à l'ardeur bouillante d'un jeune-
Achille; dans ce respect humain d'autant
plus impérieux, qu'on a plus de droit aux
suffrages des hommes. Cette amante si chère
à son âge, cette gloire envers lui si prodi-
gue, quoi déjà l'abandonner? renoncer à
celle qui lui est propre 3 pour ne chercher
qu'une gloire sans éclat aux yeux du mon-
de? Mais pour le servir mieux, il consent
à l'étonner moins.} il résiste à l'instinct dit
1 t
( 40 ]
génie ; TI se résout à désaprendre cet art de
vaincre pour lequel il sent qu'il est né. Ou
plutôt on diroit qu'il ne l'ait sçu que pour
appren d re à se dompter soi-même, pour ap-
prendre à l'Univers l'art de pardonner, de
s'aimer , de tout sacrifier à l'humanité de
la Religion. Casques, épées , lauriers, con-
quêtes , espérances, il vient tout déposer à
leurs pieds ; et ce fier Romulus veut bien
n'être plus que le pacifique Numa.
Auroit-on cru qu'un jeune Guerrier, élevé
dès l'enfance dans les exercices militaires ,
presque nourri dans les camps, par qui l'in-
crédulité croyoit avoir porté le dernier coup
à Rome chrétienne, auroit-on cru que, dans
le moment même , où tout retentissoit du
bruit de ses exploits, où partout sur ses pas
l'admiration dressoit des trophées, lorsque
pour lui, s'il l'eût voulu, la victoire eût
exigé vingt trônes, on le verroit descen-
dant tout-à-coup de son char de triomphe
y placer la Religion; et que se réduisant au
rang de simple citoyen, grand uniquement
par sa renommée, il pourroit seulement
avoir la pensée de n'user de ce vaste pou-
voir, que pour relever le trône spirituel
du successeur des Apôtres, ou l'humble
Croix de leur maître j et qu'il viendroit lui-
( 41 )
même aussi devant elle, comme ce fier Si-
cambre , fondateur de l'Empire des Francs,
y rabaisser l'orgueil de ce front terrible aux
Germains , au Sarmate ?
Mais déja , dès le temps de ces premiers
Conquérans des Gaules, et bien avant eux,
elle avoit, cette Croix, conquis l'U nivers ;
elle brilloit sur le front des Souverains ;
elle ajoutoit un nouveau rayon de gloire à
leurs couronnes. Alors ils croyoient s'hono-
rer en l'honorant ; sous cette enseigne , ils
combattoient pour le Roi des Rois ; elle en
étoit la marque d'honneur: elle devint bien-
tôt celle de leurs Ordres de chevalerie : cette
Croix alors relevoit l'éclat des Lys. Clovis
en l'adorant, ne fit que reconnoître les vic-
toires qu'il avoit obtenues par elle. Lorsque
sur ses étendards Constantin l'étaloit ; déja
l'U ni vers chrétien, repétri tout entier du
sang de ses martyrs , arboroit partout, jus-
que sur les bûchers et sur les échaffauds ,
jusqu'au milieu du Cirque, ce signe triom-
phant. Elle étoit dominante 3 cette Religion ,
lorsque Charlemagne s'en déclara le protec-
teur. Mais ici, persécutée, comprimée de
toutes les manières, que dis-je, éteinte ,
ensevelie dans l'exil, dans la misère et les
ténèbres, sous les cendres des Temples ,
( 42 )
dans les Catacombes , elle ne respire plus;
elle n'est plus : il lui faut rendre la vie ; il
faut, dans celui qui se déclare pour elle ,
plus que du courage et de la force d'ame j
il faut qu'il s'associe pour ainsi dire à ses
opprobres, très-glorieux sans doute, mais
à d'autres yeux que ceux des hommes du
jour. Oui, il faut qu'il paroisse un moment,
ce jeune Héros, échanger la splendeur qui
l'environne, contre les humiliations appa-
rentes de celle qu'il semble retirer de la
poussière. En un mot , il failoit pour cette
bonne œuvre (on sait ce que signifie ce terme
dans le langage du monde) braver les opi-
nions, dérisions, réclamations et contra-
dictions de toute espèce. Non , jamais il n'y
eut pour établir la Religion plus d'obstacles,
qu'aujourd'hui pour la relever.
Elle n'eut au berceau que des erreurs aussi
ridicules que monstrueuses , une déprava-
tion brutale et grossière à com battre : mais
adulte au jour d h ui , c'est l'excès de lumières,
c'est un système de perversité raisonnée ,
plus perfide cent fois et plus barbare. Le
Paganisme à sa naissance l'attaquoit avec
toutes les forces, il est vrai , des passions ,
tous les artifices de la politique, toutes les
armes de la fureur : mais alors même sous
1 ( 43 )
les fouets, sous les ongles de fer, sur les
grils, dans les flots d'huile bouillante , rayon-
nant de gloire et de majesté, elle faisoit
pâlir ses juges , et pleurer ses bourreaux;
tandis que naguères, et depuis dix ans,
proscrite , honnie , vilipendée , elle étoit
balayée dans la boue; c'est tout un peu-
ple 3 qu'on avoit instruit, exercé, accou-
tumé à la baffouer : et c'est un peuple
aveugle , c'est lui-même, que le premier il
falloit désarmer, combattre , et réduire au
respect qu'il lui doit ! Ce peuple si long-
tem ps affranchi de toute espèce de frein,
devoit-il être bien aisé de lui faire reprendre
le plus gênant, le plus étroit de tous , ce-
lui qui le contraint dans tous ses goûts, qui
nous froisse de toutes parts, et nous blesse
jusqu'au fond du cœur ?
Mais que dis-je ? ah ! je lui. dois plus de j us-
tice à ce peuple égaré : trop bien instruit
enfin par sa longue et dure expérience, il
gémit aujourd'hui , ce peuple trop crédule, il
s'indigne des excès qu'on lui fit commettre :
il revient à sa nature; et ce qu'il rejetta,
brisa, sur la foi de ses barbares guides, il
Je recherche aujourd'hui par instinct, il le
réclame avec instance ; il court avec trans- 1
r 44 )
port au-devant de ce joug plus consolant en-
core, qu'il n'est rude et sévère.
Mais les précepteurs de ce malheureux
peuple, oh ! voilà de tous les obstacles le
plus opiniâtre, le plus vaste , le plus fécond
en machines. Furieux de leur honte, de
leurs projets avortés , de leur proie échap-
pée , de quel œil verront-ils reparoître avec
un nouvel éclat cette odieuse rivale , que
depuis plus d'un demi siècle ils s'étudioient
à diffamer, ils s'excitaient à perdre, ils se
juroient mutuellement d'écraser ? (1)
Cette Secte accréditée, il n'y a qu'un mo-
ment, toute-puissante encore sur la Terre,
qu'elle embrasse d'une infinité de ramifica-
tions, disposant, et jusqu'aux extrémités du
monde, de tous les ressorts qui font mou-
voir les corps et les esprits qui gouvernent
les cours, les armées, les peuples; elle n'est
qu'étourdie mais non pas à beaucoup près
éteinte. Sousun sommeil trompeur, elle agit,
elle règne encore avec un empire plus ab-
solu , plus étendu peut-être, que lorsqu'elle
commença ses terribles expéditions. Si de ses
(1) On connoît le mot trop fameux , la devise infer-
nale de Voltaire , qui terminoit toutes ses lettres à ses
amis, du moins les initiés, par ces mots : écrasez
l'infâme.
( 45 )
bras deBriarée on ne lui voit plus secouer
ces leviers terribles, sous lesq uelles elle parut
prête à briser l'Univers, ne tient-elle pas en-
core sous sa main presque tous les fils direc-
teurs des opinions et des passions humaines?
Par eux ne remue-t-elle pas sourdement et
sans cesse les funestes levains dont s'aigrit
et s'ennamma naguéres la masse entière de
la Société ? Journaux, livres, paru phlets,
graves traités, romans frivoles, prose et
vers , toutes les branches de l'Imprimerie,
toutes les influences et places littéraires,
toutes les voix de la renommée , tous les
conduits de la lumière, elle s'étoit emparée
de tout, elle avoit corrompu toutes les sour-
ces de l'instruction publique : a-t-elle beau-
coup relâché de ces dangereux instriii-nens ? �
Mais heureusement un œil aussi pénétrant
que sûr, un pouvoir aussi vigoureux qu'a-
droit la surveillent. Continuez innombrables
et féconds Auteurs : usez bien de cette li-
herté, non-seulement de penser, que vous
affectiez hypocritement de réclamer autre-
fois, et qui ne fut jamais disputée, mais de
penser tout haut, de tout dire et tout écrire.
f »
Prenez garde cependant : elle est un piège :
ne criez pas trop fort dans le vaisseau , de
peur que la foudre ne vous entende. Celui
( 46' )
qui, malgré les, poignards et les decrets du
terrorisme, sçut conserver la Religion et ses
maximes, saura bien la maintenir malgré
les brocards et les blasphèmes de l'athéisme * -
malgré l'impudence et les obscénités du
cynisme.
GRANDS EFFETS PRODUITS.
LAISSONS donc à la Providence et à son
cligne ministre le soin d'écarter les obsta-
cles : admirons et savourons les fruits. Pas-
sons rapidement en revue quelques-uns des
incalculables effets de cette heureuse opéra-
tion. Oh ! c'est ici le triomphe de la Reli-
gion y ou plutôt le plus beau des tiens , ô
BONAPARTE Î ces hommes insensés et barba-
res Directeurs avant toi de nos destinées ,
regardoient comme leur plus importante
victoire celle remportée sur la Religion : ce
n'est pas ainsi qu'en juge celui que dirige
le Dieu des armées, le vrai favori de la Vic-
toire. Le titre à tes yeux le plus brillant ,
est cette Couronne civique à si bon droit
méritée, non pas seu l ement pour une classe
de Citoyens délivrée , pour la République
sauvée , mais pour le genre humain pré-
servé des attentats d'une philosophie dé-
sastreuse.
( 47 )
Bienfait immense, infini en durée comme
en étendue, il embrasse tout le présent,
tout l'avenir, s'étend aux pa ys, aux peu-
ples , aux âges les plus reculés; il se lie au
système de bienfaisance universelle du con-
servateur de tous les êtres. — L'Uni vers dé-
livré d'un fléau plus terrible qu'une peste
générale ; le crime précipité de son trône
anarchique et remis à la chaîne ; toutes les
révoltes des villes., des armées, des esprits
et des cœurs comprimées ; les torts respec-
tifs oubliés, les malheureux de tous les par-
tis plaints et soulagés; un sûr garant et le
gage d'une confiance mutuelle offert aux
Nations justement alarmées ; l'ordre et la
lumière reportés sur toutes les parties; les
Loix rétablies dans leur empire , les vertus -
et les talens dans leurs prérogatives , les
Rois sur leurs trôneset le Dieu de tous
sur ses autels y enfin le grand œuvre de la
félicité publique avancant de jour en jour
avec les plus douces perspectives pour l'a-
venir; et tout cela , par une action, pour
ainsi dire , aussi prompte , aussi efficace ,
que celle du moteur souverain de l'Univers ;
et le monde entier, des ombres de la mort
passant tout-à-coup à la santé la plus par-
faite , lorsqu'il sembloit que des siècles de
( 48 ) -
convalescence lui suffiroient à peine; tel
est le consolant tableau qu'à son retour , et
par la main du Consul français , la Religion
place à l'entrée du XIXe. Siècle, pour cou-
vrir et voiler celui qui ferme le déplorable
cours du précédent !
Encore quelques années, et la terre étoit
livrée peut-être à d'irrémédiables désor d res ;
les générations naissant et se succédant dans
l'oubli de tous les principes , auroient pas-
sé comme des torrens d'iniquité, se balayant
4es uns les autres sur la face du globe dé-
solé; la jeunesse qui dans quelques années
ailoit remplacer le peuple français, assise
dans les ténèbres d'une anarchie totalehu-
maine et divine , eût forcé le vieillard , ef-
frayé de sa trop longue vie , d'invoquer les
horreurs du néant.
Mais enfin cette nuit éternelle que rUni.
vers commençoit à craindre,, s eclaircit de-
vant le céleste flambeau : ces effrayantes
atrocités , restes de la fureur des guerres ci-
viles - qui infestoient les routes et les cam-
pagnes, que les archers ni les bourreaux ne
pouvoient supprimer entièrement, achève-
ront de céder aux douces et discrettes vio-
lences de la Religion. Oui, pour suppléer
aux rigueurs trop méritées de la justice hu-
( 49 )
4.
maine, el le-même va se saisir des coupa-
bles; et contre le crime armant son ven-
geur terrible, mais salutaire , le remords ,
qu'elle sçait irriter et calmer, arrachera le
criminel tout - à - la-fois aux supplices du
temps de l'Eternité, comme à ses affreux
penchans. A côté du dangereux chapitre
des droits assez connus de l'homme, elle
replace un code de devoirs, sanctionné par
des prix inestimables et des peines inévita-
bles. Toutes les vapeurs qui restent du long
et terrible orage , vont se dissiper insensi-
blement aux rayons brillans et purs de l'as-
tre propice qui reparoît sur notre horison.
Voyez à ses regards sourire nos campagnes
refleuries , et sous la main du cultivateur -
satisfait ienaître les moissons, celles des
vertus sur-tout, qui pourroient nous dédom-
mager de toutes les autres. Heureux prin-
temps de la grande année, quelle douce
image, quel avant goût délicieux tu nous
donnes de ce printemps inaltérable que nous
montre la foi dans l'éternelle patrie !
Et celle à qui l'Etat doit confier le soin
de le défricher et féconder, ce champ des
vertus, l'instruction , ne sera plus forcée de
faire divorce avec son inséparable compa-
gne. Sanctifiée par cette alliance, et pure
( 50 )
désormais, elley fera descendre les bénédic-
tions et les rosées du ciel. Avec tout l'art et
l'appareil de la culture la plus savante, elle
n'avoit produit depuis quelques années que
des poisons et des épines., séparée, par un
déchirementcontre nature, de cette religion,
qui seule a sur la terre apporté toutes les vé-
rités utiles , les aimables et douces, les hau-
tes et sublimes , toutes les vérités pures ,
, parfaites , incontestables j toutes celles qui
peuvent rendre l'homme heureux et meil-
leur 5 toutes celles que la philosophie s'est
appropriées , comme par droit de conquête ,
pour les avoir dénaturées , pour en avoir
altéré la simplicité noble et touchante, par
le faste ambitieux de son langage obscur et
vide. Enfin elles vont ces deux généreuses
amies se charger en commun des intérêts
de l'homme et de la société : enfin l'on peut
croire au bonheur et à la vertu !
Invitées à semer quelques fleurs sur le
terrein , les Muses rappelées à leur antique
oriaine , reviendront ce qu'elles étoient au-
trefois du temps des Orphées , des Linus ,
( pourquoi ne pas dire des Moyses , de Da-
vid ? ) les prêtresses de la morale.
Les vertus les plus essentielles aux Répu-
bliques sont celles que le christianisme en-
( Si )
seigne avec le plus d'avantage. L'amour de
la Patrie , ce mot si superbement froid dans
l'emphase philosophique, oh! combien,
réchauffé par la charité évangélique , il va
reprendre de douceur et d'énergie, de mo-
lesse et de vigueur ! comme il va devenir
plus moelleux, plus liant, plus souple par
cet heureux amalgame , plus ingénieux,
plus inventif, plus entreprenant, et surtout
plus affectueux comme les sources obs-
truées de l'abondance publique vont se rou-
vrir et réfluer plus librement vers les réser-
voirs de la patrie ! comme le citoyen vrai-
ment chrétien va porter gaiement, avec
abandon et sans murmure , avec transport,
son tribut à la patrie ! C'est alors que sur
son autel il fera sans remords des sacrifices
agréables à Dieu même ! Ce qu'il lui doit
l'avertit de ce qu'il doit à César : la première
de ces obligations fait la force de l'autre.
Cette bienfaisance si stérile et si sèche des
Comités, si insuffisante aux malheureux ,
dont ses prôneurs avoient grossi le nombre ,
ne l'a-t-on pas vu se reféconder au seul nom
de la Religion ? L'on n'enverra plus, par
une amère dérision, le riche glaner sur le
champ même du pauvre quelques épis fou- �
lés dans la poussière : mais la récolte dans