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La république : symphonie exécutée par des orléanistes, des légitimistes, des cléricaux, des libres-penseurs et même par des républicains : chef d'orchestre, M. Thiers, souffleur, le duc d'Aumale

30 pages
Évrard (Lyon). 1871. France (1870-1940, 3e République). 32 p. ; in-8.
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IMPRIMERIE P. MOUGIN-RUSAND
RUE STELLA, 3.
LA RÉPUBLIQUE
SYMPHONIE
EXÉCUTÉE PAR
DES ORLÉANISTES, DES LÉGITIMISTES
DES CLÉRICAUX, DES LIBRES-PENSEURS
et
MÊME PAR DES RÉPUBLICAINS
Chef d'Orchestre, M. THIERS
Souffleur . . . . le duc d'AUMALE
PRIX : 50 CENTIMES
LYON
ÉVRARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Rue de Lyon, 32
1871
Quoique effrayé de la tâche difficile,
périlleuse, et surtout douloureuse, qui m'est
imposée, je n'ai éprouvé qu'un sentiment, un
seul, celui de l'obéissance immédiate, absolue,
à la volonté du pays qui doit être d'autant plus
obéi, d'autant mieux servi, d'autant plus aimé
qu'il est plus malheureux.
( Discours de M. Thiers à l'Assemblée
nationale, séance du 19 février 1871.)
I.
Dans ses agréables Souvenirs d'un Musicien,
Adolphe Adam raconte une histoire que je veux
redire en quelques mots, et que le lecteur peut
considérer comme une épigraphe, à moins qu'il ne
préfère y voir un apologue.
Chollet, avant de s'être fait sa grande réputation
de ténor, avait une piteuse apparence. Maigre,
hâve, mince, long, il ne payait pas de mine, ce
qui ne lui enlevait aucune de ses qualités ni de ses
notes.
Il devait débuter au Havre.
Aux répétitions, les musiciens se moquaient de
ce ténor, qui avait l'aspect d'un comique ou d'un
homme-squelette.
Lui, cependant, l'artiste sûr de sa voix, atten-
dait le moment de chanter et de faire taire les mau-
vais plaisants.
— 6 —
Mais les musiciens, certains de perdre leur
temps, jouaient avec un laisser-aller déplorable.
L'ouverture de l'opéra était toute discordante.
Sur l'observation du directeur, on recommence le
morceau, et il va tout aussi mal. En vain le chef
d'orchestre essaie d'y remédier. Rien.
Chollet hasarde timidement une observation. Le
chef d'orchestre, croyant l'embarrasser, lui dit :
— Voulez-vous prendre ma place ?
— Je veux bien, dit Chollet, qui monte au pu-
pitre, et, malgré les chuchottements et les rires
mal étouffés des musiciens, bat la mesure et fait
commencer l'ouverture.
Dès la seconde mesure, il connaissait la cause
du mal.
Les parties étaient mal réglées. Les cors jouaient
en fa, tandis que le morceau était en sol; les pre-
miers violons partaient un temps trop tôt, etc.. etc.
En quelques minutes, tout cela fut rectifié ; les ins-
trumentistes , sentant qu'ils avaient affaire à un
homme du métier, ne riaient plus ; ils enlevèrent
parfaitement l'ouverture.
Et quand Chollet remonta sur le théâtre pour
chanter son rôle, ils attendirent avec sympathie
l'épreuve de sa voix, tremblant qu'elle ne dé-
tonnât.
Dès qu'il eut dit trois paroles, ils l'applau-
dirent.
Chollet triomphait. Orchestre, artistes, public,
tout le monde fut bientôt, à l'unisson, enchantés
les uns des autres,
7 —
II.
Voilà mon historiette.
Nous en ferons tout à l'heure l'application, s'il y
a lieu.
En attendant, soyons sérieux.
Le 4 septembre 1870, à la suite de l'effroyable
désastre de Sedan, de la capitulation, sans exem-
ple dans l'histoire, d'une armée de 120,000 hom-
mes, de 120,000 Français, nous avons jeté bas
l'empire, qui ne se relèvera jamais.
La France oublie et pardonne tout, excepté la
lâcheté.
Si Napoléon III s'était fait tuer à Sedan, l'impé-
ratrice serait encore régente et occuperait par inté-
rim le trône de son fils.
Il a préféré livrer l'armée et continuer à fumer
des cigarettes ; son cas est irrémédiable ; la France
ne connaît plus cet homme, ni ses descendants, ni
ses complices.
Ils doivent tous s'estimer, très-heureux d'en
être quittes à si bon compte.
Mais passons.
Donc, le 4 septembre, l'empire est balayé ;
c'est bien quelque chose, mais ce n'est qu'une
négation.
N'avoir plus ni empire, ni empereur, c'est une
chance; cela ne constitue pas un gouvernement,
— 8 —
ne donne pas une armée, ne remplace pas le maté-
riel de guerre.
Il faut un gouvernement à un pays, de même
qu'il faut un berger, ou tout au moins un chien, à
un troupeau, un président à une assemblée, un
chef d'orchestre à un orchestre.
La nécessité d'un gouvernement étant démon-
trée par l'affirmation même, les hommes du 4 sep-
tembre ont-ils bien fait de proclamer la Répu-
blique?
Hum ! j'en doute, pour ma part. La République
serait venue toute seule, par la force des choses, et
nous aurions épargné à la France bien des mal-
heurs, et aux Français bien des victimes.
Beaucoup de bons esprits pensaient qu'il eût
mieux valu laisser le Corps législatif proclamer la
déchéance de l'Empire, nommer un gouvernement
provisoire composé de trois ou cinq membres.
Ce gouvernement aurait dissous la Chambre, fait
appel immédiatement au suffrage universel, qui
eût élu une Assemblée constituante.
Les élections eussent été toutes républicaines ;
la République sortait vierge et immaculée du sein
de la nation.
Nous aurions eu alors un gouvernement régulier
que l'Europe se fût empressée de reconnaître; nous
nous serions épargné les dédaigneuses fins de non
recevoir de M. de Bismark, et la lâche indifférence
des puissances neutres.
— Nous ne vous connaissons pas
— 9 —
Tel a été, pendant cinq mois , le refrain qu'on
nous chantait de Londres à Saint-Pétersbourg, de
Vienne à Madrid.
M. Jules Favre a perdu ses larmes à Ferrières ,
quand il est allé adjurer M. de Bismark d'acquitter
la lettre de change tirée par le roi Guillaume sur
l'Empire.
Cette lettre portait : « Nous ne faisons pas la
guerre à la France, mais à l'Empereur, »
M. Jules Favre disait :
« L'Empire est tombé dans la honte de Sedan.
Faites la paix avec la France »
M. de Bismark répondait :
« L'Empire existe encore. Tant que la France
ne se sera pas prononcée , nous continuerons la
guerre. »
— La France a acclamé la République , répli-
quait M. Jules Favre.
— Je n'en ai pas été informé di-plo-ma-ti-que-
ment, concluait le chancelier de la Confédération
du Nord, en tournant le dos à son interlocuteur.
Et les obus continuaient à pleuvoir sur les villes
ouvertes et les uhlans poursuivaient le cours de
leurs réquisitions.
Ailleurs, des scènes semblables se produisaient.
M. Thiers, avec une abnégation et un cou-
rage dont la France ne saurait trop lui être recon-
naissante, entreprit à travers l'Europe un long
voyage au profit de la République.
L'illustre homme d'Etat, qui a ses grandes et
— 10 -
petites entrées dans toutes les chancelleries , se
faisait annoncer au Foreign-Office de Londres, ou
au ministère des affaires étrangères de Vienne ou
de Saint-Pétersbourg.
— Entrez donc, cher Monsieur Thiers, quel bon
vent vous amène, s'écriait lord Granville, ou M. de
Beust, ou le prince Gortschakoff... Et ils ser-
raient affectueusement la main de l'ancien mi-
nistre.
— Je viens au nom de la République française,
répondait M. Thiers.
Et le ministre anglais , autrichien ou russe se
rengorgeant et prenant son attitude la plus di-plo-
ma-ti-que-ment réservée faisait entendre un petit :
Ah ! de très-mauvais augure.
Que voulez-vous , le mariage de la France avec
la République n'avait pas été reconnu, et la pauvre
fille en était partout pour sa courte honte.
Bridoison aura éternellement raison : La
fo-o-orme.
Nous avons vécu pendant cinq mois en concu-
binage avec la République.
La situation a été régularisée par les élections.
L'Europe n'a plus d'objections à faire et... elle
reçoit en visite Mme la République française.
— 11 —
III
Mais les plus éloquentes protestations, les plus
fines épigrammes , n'effaceraient pas l'histoire de
France, cette période de cinq mois et même, de cinq
mois, et demi, qui va du 4 septembre 1870 au
19 février 1871, de la chute de l'Empire à l'avène-
ment de M. Thiers.
Il en faut tracer un rapide aperçu :
Si, aux yeux de l'Europe, la France n'avait pas
de gouvernement, il m'est avis, à moi qui ai été
gouverné, que nous en avions trop.
Nous avions le gouvernement de Paris et celui
de Tours d'abord, de Bordeaux ensuite, sans comp-
ter les gouvernements particuliers des préfets pro-
consulaires qui agissaient à leur guise.
Je n'ai pas l'habitude de frapper sur les vaincus,
et je m'abstiens de piquer sur ces pages , trop lé-
gères pour servir de pilori, les noms des préfets
qui ont fait danser à la plupart de nos départe-
ments la sarabande révolutionnaire.
Il est un homme devant qui je dois m'arrêter.
Il a été le maître incontesté de la France pen-
dant cinq mois ; il a fait de grandes choses et com-
mis de lourdes fautes ; mais c'est un homme.
J'ai nommé M. Léon Gambetta.
M. Gambetta est tombé comme une bombe au
milieu de la délégation de Tours, où popotaient en
— 12 —
famille le petit père Glais-Bizoin, le bon et doux
Crémieux, le paisible Fourichon.
Jeune, ardent, énergique, résolu, M. Gambetta
a pris en mains tous les pouvoirs et assumé toutes
les responsabilités.
Il a accumulé décrets sur arrêtés, circulaires sur
dépêches ; il a donné le branle à la résistance, et,
s'il n'a pas su organiser la victoire, il a créé des
armées et improvisé des généraux.
Ah ! dame ! tous les uniformes n'étaient pas ré-
glementaires, et il manquait souvent des boutons
aux guêtres... quand, toutefois, les hommes
avaient des guêtres.
Les habiles et les favorisés se taillaient assez faci-
lement des galons pour de bonnes sinécures éloi-
gnées des champs de bataille.
Mais, tant mobiles que mobilisés, tant légions
que régiments de marche, la République a mis
sous les armes près d'un million de soldats.
Toujours battues, les jeunes recrues ont tenu
bon sous la terrible mitraillade des Prussiens.
Sans vivres, sans munitions, sans vêtements,
sans chaussures, nos armées étaient compactes et
tenaient tête aux troupes disciplinées, aguerries,
solides de Frédéric-Charles, du duc de Mecklem-
bourg, de Manteuffel et de Werder.
Nous avons arrêté les Prussiens dans leur mar-
che triomphante, et nous pouvons compter une
victoire sérieuse, celle de Coulmiers.
Il est vrai que le général d'Aurelles de Paladine,
— 13 —
auquel nous la devons, était destitué huit jours
plus tard.
Pourquoi? On ne l'a jamais su au juste.
Pas plus qu'on n'a su pourquoi Bourbaki était
retiré de l'armée du Nord pour être placé sur la
Loire, et de là envoyé dans l'Est
Ces abattages de généraux, cette désorganisation
des services, ce gâchis militaire est le côté triste
du rôle de M. Gambetta.
S'inspirant des précédents — mal étudiés et
mal compris — de 1792, M. Gambetta crut pou-
voir remplacer Carnot, qui décrétait la victoire et
mettait l'armée sous la surveillance de commissai-
res civils.
Il s'est donné un mal énorme pour jouer ce
rôle.
Aujourd'hui sur la Loire, demain à Lyon, après-
demain au Mans, puis à Laval, puis à Lille.
Il voulait tout voir, tout savoir, tout diriger,
avec le concours de ses amis et de ses créatures,
transformées du jour au lendemain en intendants
ou en inspecteurs généraux.
Sa bonne volonté a été merveilleuse, son acti-
vité prodigieuse, son ardeur vertigineuse.
Mais le moindre M. de Moltke eût bien mieux
fait notre affaire.
A défaut de Moltke, M. Gambetta eût dû s'en-
tourer d'hommes compétents, s'inspirer des con-
seils d'un comité de généraux.
Il aurait dû aussi choisir un peu mieux ses
préfets.