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La Révolution de 1870 / par Émile Ollivier

De
47 pages
Calas (Montpellier). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-8 °. Pièce.
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LA
REVOLUTION
DE 1870
PAR EMILE OLLIVIER
PRIX : 50 CENTIMES.
DÉPÔT:
A MONTPBLLIER, CHEZ CALAS. LIBRAIRE
Place de la Préfecture,
ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.
1871
Montpellier, imp. L. Cristin et Ce, rue Vieille-Intendance, 5.
INTRODUCTION.
Mon but, lecteur, n'est point de tracer ici l'histoire de ces
faits que nous connaissons tous ; je veux simplement en étudier
le côté philosophique, pour faire naître, de ses véritables causes,
la Révolution de 1870.
Je serai forcé, à ce propos, de relever une erreur historique
commise; par l'opinion publique, au sujet d'un homme qui a
joué, dans nos derniers événements politiques, un rôle peu
connu encore et, qu'en raison de son importance, je m'effor-
cerai de faire connaître. Mon opinion sur ce point ne sera
certainement pas agréée de tous, elle sera même vivement
combattue, mais je ne désespère pas de la voir triompher un
jour.
J'ose demander à n'être jugé qu'après avoir été bien appro-
fondi, car j'ai médité longtemps avant d'écrire, et le résultat de
mes longues réflexions a été de m'attacher solidement à la force
et à la vérité des choses.
J'ai peut-être tort d'exiger un pareil jugement, car, il faut
l'avouer, notre malheur en France est toujours le fanatisme :
nous ne pouvons nous résoudre à considérer une affaire poli-
tique avec la simple raison; il nous faut voir avec les yeux du
sentiment et nous enthousiasmer pour des mots sonores, pour
de beaux discours.
D'ailleurs, ceux qui sortent d'une révolution sont rarement
en état de la juger, parce qu'ils n'ont pas la force de renoncer
aux souvenirs, aux vengeances, à toutes les passions, qui jamais
ne peuvent être des juges impartiaux et qui causent encore des
impressions dans l'esprit, lors même qu'elles ne troublent plus
l'âme.
Cependant je n'ai pas cru devoir, pour ces raisons, garder
pour moi seul le fruit de mes réflexions, en pensant que je
pourrais, peut-être, me rendre utile aux autres !
J'aurai pu, dans un pareil sujet, m'étendre longuement et
offrir, déduites naturellement des faits, de grandes et utiles
leçons à des lecteurs impartiaux, mais le moment où ces lignes
doivent paraître me laissant bien peu d'espoir de trouver
l'impartialité que je réclame ; j'ai dû me borner à résumer le
plus brièvement possible mes idées, laissant au lecteur le droit
de me compléter et de me commenter. Ceux qui m'entendront
bien, devineront ce que j'ai laissé de dire et me sauront peut-
être gré d'avoir su contenir ma plume, quand mon coeur et ma
tête étaient si remplis.
LA REVOLUTION DE 1870.
PAR EMILE OLLIVIER
CAUSES DE LA REVOLUTION.
Un des grands faits de notre histoire contempo-
raine, un fait-époque dans la vie d'un peuple, c'est
cette Révolution qui, commencée dans les premiers
jours de 1870 par un pacifique mouvement libéral,
devait, entre les mains d'un homme de coeur, con-
duire l'Empire au tombeau et la France au gou-
vernement républicain.
Cette révolution, pas plus que celle de 89, de 48
et toutes les autres, n'a été l'effet du hasard. On a
dit souvent que celle de 48 fut une surprise pour
tous les partis, un coup inexplicable ; mais il.n'en
est pas moins vrai que, si le terrain libéral n'avait
6
été préparé, la République n'aurait point été pro-
clamée et surtout conservée pendant quatre ans.
En politique, le mot hasard ne peut signifier qu'une
chose : la paresse de l'esprit, qui fait de ce mot la
cause des faits dont il ne veut point prendre la
peine de rechercher l'origine.
Quelles sont donc les causes de la Révolution de
4870?
L'odieuse naissance du second Empire pouvait
bien déjà faire présumer qu'un trône élevé sur le
meurtre, les violences, les coups d'État, n'aurait
pas longue durée. L'amour des principes de 89,
de 93, fortement enracinés dans l'homme, et plus
fort que l'homme, avait fait deux révolutions; n'en
pourrait-il point faire une troisième ?
Après le coup d'État, le parti libéral, réduit au
silence par les déportations et les vexations de
toute sorte, devenues nécessaires à l'établissement
de l'usurpateur, put bien un instant paraître dé-
truit, mais il ne le fut pas ; loin de là, leurré par
celui-là même qui s'était mis à sa tête, il ne devint
que plus acharné, quoique considérablement réduit.
Dans le silence auquel il est condamné, il prépare
sourdement la lutte en faisant des adeptes, qui ne
tardèrent pas à devenir nombreux, lorsqu'à l'en-
gouement que la guerre d'Italie avait fait témoi-
gner au nouveau Bonaparte, et qui lui.valut le
trône, succéda la défiance et la haine, engendrées
7
par les folies et le despotisme de la nouvelle cour.
Il va croissant et gagnant du terrain chaque jour; ;
à toutes les élections il remporte de nouvelles vic-
toires; il compte bientôt le nombre des députés
qu'il envoie à la Chambre; désormais, il pourra
élever la vois et montrer au Gouvernement qu'il
faut encore compter avec lui.
D'autre part, le caractère libéral de l'opinion
publique, dans les grands centres, commence à se
dessiner avec netteté, par l'indignation qu'elle ma-
nifeste à propos des attentats si nombreux commis
contre le faible reste de la liberté escamotée,
Dans cet état de choses, urne lutte est inévitable,
et le moment où elle éclatera sera celui où le parti
libéral se trouvera assez puissant pour forcer le
Gouvernement à satisfaire à ses légitimés exigences.
En 1869, on pouvait voir de grands change-
ments opérés depuis dix ans dans la situation des
divers états de l'Europe. Des puissances,s'étaient
formées, d'autres s'étaient accrues, toutes avaient
marché à grand pas dans la voie du progrès : la
France seule était restée stationnaire. Le Gouver-
nement , s'appuyant à l'intérieur sur la ruralité
qui forme la grande majorité de la nation, lui
prodigue toutes les faveurs, susceptibles; d'aug-
menter sa prospérité matérielle, pour lui faire ou-
blier dans un grossier bien-être qu'elle est tenue
par politique dans l'ignorance la plus complète.
8
Ce serait vraiment une étude intéressante que
d'examiner sur ce point la conduite du Gouver-
nement impérial. D'un côté, il ne pouvait, aux
yeux de ce qu'il y avait d'intelligent et d'éclairé
dans la nation, négliger complètement une branche
aussi importante que l'instruction, sans trahir ses
coupables desseins; de l'autre, il ne pouvait la
favoriser sans travailler à sa ruine; car il voyait
bien que, dès le moment où les masses seraient
instruites, elles se récrieraient contre une si ignoble
politique, et revendiqueraient leur liberté et leur
droit de marcher à la hauteur du jour. Que va-t-il
faire dans cette situation ? Rien en réalité ; mais il
va cependant, pour se justifier, se donner les appa-
rences de faire quelque chose. Dans l'instruction
primaire, sur laquelle doiveut se porter les yeux
et les égards d'un Gouvernement qui veut le pro-
grès d'un peuple, on fait construire des écoles, on
augmente leur mobilier, mais on ne fait rien pour
améliorer la condition du corps enseignant, qui,
dans l'état où il est réduit, ne pourra jamais re-
cruter des hommes capables de répondre aux be-
soins pour lesquels ils sont appelés; des écoles
mêmes restent fermées pour ne pas offrir un salaire
suffisant à l'instituteur ou à l'institutrice (1). On
(1) Je pourrais citer des communes où le traitement de
l'institutrice ne dépasse point 300 fr.
9
s'attache au superflu, on passe sur le nécessaire.
Dans l'instruction supérieure, c'est pis encore.
Tandis que l'Allemagne multipliait ses universités,
qu'elle créait de vastes laboratoires dotés des meil-
leurs instruments, la France ne donnait qu'une
attention bien distraite à ses établissements d'ins-
truction supérieure, et les laissait dans la plus
extrême indigence. Cependant, pour se donner
l'apparence de faire quelque chose, on envoie en
4865 un homme d'esprit et de bon sens, M. Jacoud,
étudier l'organisation des universités en Allemagne.
Celui-ci fait connaître, dans son rapport, les causes
de la supériorité de l'instruction en Allemagne, et
montre les remèdes à la faiblesse de la nôtre;
malheureusement on ne tient nul compte de ses
sages avis.
Un Gouvernement qui néglige ainsi le premier
élément de progrès d'un peuple, ne peut guère
faire pour sa puissance. Les autres étals de l'Eu-
rope accroissent leurs forces par des réformes mili-
taires ; la France seule s'en tient à son ancien sys-
tème. Ici encore, tout en ne rien faisant, on veut
paraître faire quelque chose. C'est, cette fois, le
colonel Stoffel qu'on envoie en Allemagne étudier
la nouvelle organisation militaire, la force de la
Prusse, sous prétexte d'en tirer profit pour la ré-
forme à opérer en France; d'excellentes choses sont
rapportées, mais on n'en tient nul compte; on ne
10
le peut, car réformer notre organisation militaire
à l'instar de la Prusse, ce serait abolir l'armée per-
manente et faire une nation armée; Or, Napoléon
ne peut consentir à l'abolissement de l'armée per-
manente, son appui et toujours son meilleur ar-
gument, pour donner des armes à ceux qui s'en
serviraient contre lui. Aussi, sacrifiant l'intérêt de
la France au sien, il s'en tient à l'ancien système,
entretient de brillantes troupes, toujours prêtes à
le soutenir et à faire un coup d'État, mais tout-à-
fait insuffisantes en cas d'une guerre sérieuse.
Extérieurement, on se soutient par la trompeuse
gloriole de quelques ridicules guerres, qui ne fu-
rent pour la plupart que des fautes politiques
bêtement commises. Il faut dire cependant;, pour
être juste, qu'elles avaient toutes un but, puis-
qu'elles étaient nécessaires a l'établissement d'une
dynastie encore mal assise sur un trône usurpé.
Tantôt c'est une guerre entreprise pour faire di-
version aux dangereuses discussions du Corps lé-
gislatif, tantôt c'en est une autre faite pour préparer
un,coup d'État, tantôt c'est une expédition entre-
prise pqur se concilier un parti (1).
(1) C'est ainsi, par exemple, que la guerre d'Italie fut,
en 1859, une nécessité pour Napoléon préparant un coup
d'État. Et c'est justement parce que cette guerre ne fut point
faite dans un intérêt italien, mais dans l'intérêt de la dynastie
napoléonienne, que les Italiens furent si peu reconnaissants à
11
Tel était le triste état de la France réduite, aux
yeux des autres nations pensant toutes au solide
et se livrant aux réformes les plus utiles, à n'être
que le jouet banal et servile d'un jongleur.
En 1869, l'opinion libérale, devenue puissante,
se récrie contre cette politique qui tend à abaisser
la nation, à la laisser en arrière des autres dans
la voie dm progrès, et qui, si elle est continuée,
la conduira et la précipitera infailliblement dans
un mortel abîme de.décadence. L'opposition éner-
gique de la gauche à la Chambre, les rares cris
que fait entendre la presse, quoique tyrannisée,
ouvrent enfin les yeux à l'Empereur. Celui-ci, en
face du progrès et de la force de l'opinion libérale,
devenue l'opinion publique, à laquelle il a rendu
le juste hommage de dire qu'elle doit toujours avoir
le dernier mot, n'ose pas soutenir la lutte à la-
quelle il est provoqué; il préfère plier sous' sa
la France et à l'Empereur. Plus tard, une autre guerre fut faite
encore en Italie, mais toujours dans un intérêt français ou du
moins napoléonien; car cette expédition à Rome donnait au
Gouvernement l'appui de tout le clergé. Ainsi, après avoir aidé
la formation de l'Italie, la politique impériale veut l'entraver,
en voulant maintenir Rome au pouvoir du Pape, comme si
Rome eût préféré le despotisme pontifical au régime constitu-
tionnel qui gouvernait tout le reste de l'Italie. C'est une grande
inconséquence ; mais une inconséquence coûte bien peu à un
chef d'État, quand il s'agit de son intérêt, personnel.
12
pression. Longtemps contre le parti libéral, il va se
mettre maintenant avec lui, non qu'il veuille le
suivre dans sa marche, mais pour le gagner par la
ruse, incapable de le gagner par la force. Il va
inaugurer une ère de liberté, se mettre lui-même
à la tête d'un prétendu mouvement libéral, en pro-
mettant ou en faisant des concessions qu'il n'ac-
cordera pas, ou qu'il retirera plus tard, agissant
toujours suivant son éternelle maxime : Accorder
et retirer ensuite, lâcher un instant les rênes pour
les retirer aussitôt et les tenir de plus court. Il ne
se propose rien moins, en définitive, que de trom-
per une seconde fois le parti qu'il a trompé le
2 Décembre.
Comment va-t-il le faire? Sa conduite était diffi-
cile; satisfaire, en effet, aux exigences menaçantes
d'un parti adversaire, sans engager d'autre part ses
intérêts, c'était sa pénible tâche. Son premier pas
ne fut cependant pas impolitique, bien qu'à vrai
dire il lui fut imposé par les circonstances. Il faut
avant tout, empêcher l'orage d'éclater; pour cela
que faut-il? se concilier ses ennemis, tout en con-
servant ses amis.
Il y a en ce moment un homme, et un seul en
France, qui puisse répondre aux desseins de l'Em-
pereur, qui puisse servir de trait-d'union entre les
deux partis en. lutte: c'est Emile Ollivier tenant
à la gauche par ses convictions et sa conduite
13
passée, attirant la droite par sa modération pré-
sente; c'est celui qui, dans une situation aussi déli-
cate, peut inspirer le plus de confiance et le plus
de calme, c'est l'homme du moment. L'Empereur
eut le bon sens de l'appeler auprès de lui sous
prétexte de le charger des réformes libérales que
demandait le pays, mais en se promettant bien de
le gagner et d'en faire un servile instrument de ses
intérêts et de ses volontés. On trouverait étrange
cependant, qu'il se fût remis inconsidérément à la
merci d'un homme, dont la conquête était encore
à faire. Aussi devons-nous dire pour la parfaite
intelligence des choses, qu'il n'agissait ainsi, que
parce qu'il était assuré d'avoir toujours pour lui,
quoi qu'il arrive, l'appui du Sénat, de la majorité
du Corps législatif et de l'Armée, corps de réserve
toujours prêts les uns et les autres à se lever comme
un seul homme quand il s'agirait de le soutenir
sur son trône, de l'aider à reconquérir sur le peu-
ple, ce vil jouet des souverains, ce qu'il a fallu lui
accorder un instant pour le calmer en l'amusant.
C'est ainsi que Napoléon écartait le danger qui le
menaçait, paraissant satisfaire aux exigences du
parti libéral, en appelant auprès de lui un ministre
de la gauche, mais ne compromettant en rien ses
intérêts.
Emile Ollivier, répondant à l'appel de l'Empe-
reur, monte au pouvoir et constitue un ministère.
14
Tel est le début de cette Révolution de 1870;
elle est préparée pour frapper l'Empereur; mais
celui-ci aie talent de s'en saisir, et c'est lui qui la
dirigera à son gré.
Il y a pour l'usurpateur qui veut se maintenir
au pouvoir deux voies susceptibles de le conduire
à son but : ou bien il doit régner par la crainte et
la force en faisant massacrer tout ce qui peut lui
porter ombrage, ou bien faire oublier son usur-
pation par un règne paternel et libéral. La seconde
voie qui aurait bien réussi, Napoléon ne l'a suivie
qu'en apparence; celle qu'il a réellement suivie,
la première, lui était conseillée par Machiavel (1);
malheureusement elle ne pouvait plus réussir à
notre époque, comme au temps où elle fut préco-
nisée, car le tyran n'a plus aujourd'hui à lutter
contre un tyran rival, qu'on puisse faire assassiner,
mais contre des principes que les cruautés, les
menaces, loin de les détruire, ne font que rendre
plus forts. Aussi pouvons-nous dire de cette Révo-
lution ce que M. de Moltke disait de la guerre de
(1 ) Tra tutti i principi, al principe nuovo e impossibile
fugire il nome di crudele, per essere gli stati nuovi pieni
di pericoli. (Machiavel, Il principe.) De même Virgile fait
dire à Didon, pour excuser la cruauté de son règne :
Res dura et regni novitas me talia cogunt
Moliri, et late fines custode tueri.
18
1866: « C'était une nécessité historique qui devait
nécessairement arriver tôt ou tard" ; C'était une
conséquence de la conduite erronée de l'Empereur.
RÉVOLUTION.
Après avoir fait naître la révolution de ses
véritables causes, nous devons l'étudier dans sa
marche, et voir comment ce mouvement libéral
inauguré par l'Empereur, en apparence si paci-
fique, fut suivi de ce grand coup qui lui mérite
véritablement le nom de Révolution. Pour nous
mettre en parfaite en harmonie avec les faits,
pour mieux voir la suite des événements, nous la
diviserons en deux périodes qui, ce me sembla,
sont parfaitement tranchées et ont chacune leur
caractère spécifique.
I.
REVOLUTION IMPERIALE.
La première période s'étend du 2 janvier au
plébiscite. Elle ne mérite guère le nom de Révo-
lution ; mais comme la seconde qui le mérité à
bon titre est une conséquence de la première;
nous le lui accorderons, et nous l'appellerons
16
Révolution impériale, parce qu'elle fut faite par
l'Empereur et pour l'Empereur.
L'avènement du ministère Ollivier fut un coup
d'étonnement général; il fut regardé comme le
commencement d'une politique nouvelle qui, au
fond, était cependant toujours la même, ce que
nous avons assez fait voir précédemment. Les uns
disaient que c'était « un mouvement de progrès
sans violence, de liberté sans révolution » ; d'autres
avec M. Jules Brame, que c'était une Révolution
pacifique et la plus admirable des temps modernes.
Mais quoi qu'il en soit, un premier résultat est
obtenu : l'orage dont le Gouvernement s'était vu
menacé est écarté. Monarchiste, libéral, tous pa-
raissent satisfaits : celui-ci croit avoir pris la voie
des réformes libérales ; celui-là croit être arrivé au
véritable régime constitutionnel, ou, s'il est par-
tisan du droit divin , son imagination lui fait en-
trevoir une anarchie ménagée dans les desseins
de la Providence pour le triomphe du droit ! C'est
un moment de contentement général et partant de
tranquillité. ...
Malheureusement il ne fut pas de longue durée,
car bientôt revenus de leur étonnement, l'impé-
rialiste et le constitutionnel croient tout perdu et
se croient être sur l'abîme d'une sanglante révolu-
tion, parce que la gauche a monté au pouvoir ; le
libéral qui a cru un instant avoir pris une voie
17
libérale, ne peut cependant allier dans son esprit
la liberté à l'Empire , et commence à se méfier
d'Emile Ollivier. C'est, après un court moment de
joie, le conflit de toutes les opinions, de toutes
les interprétations.
Il faut bien le reconnaître, ce ministère, qui a
plù à tout le monde le jour de sa formation, ne
satisfaisait et ne rassurait personne, lorsque, re-
venus de cette exaltation générale du moment, les
esprits se portèrent sur sa conduite. Ses premiers
pas sont sans décision, et tout semble livré aux
mains du hasard. À la Chambre, qui attire les
yeux de la nation inquiète, la gauche s'explique,
la droite s'explique ; le Gouvernement vient pour
s'expliquer à son tour, et au bout de tant d'ex-
plications, le pays, qui suit attentivement la marche
que vont prendre les choses, plus impatient que
jamais de démêler la vérité, se demande encore où
il est, ce qu'on veut faire et comment on va le
faire. L'entente même n'existe pas entre les élé-
ments si disparates de ce cabinet homogène ; con-
trairement à ses collègues, Emile Ollivier appuie
la voix de ceux qui demandent la dissolution de
la vieille Chambre, et prêche même la neutralité
du Gouvernement dans les élections. Cette conduite
d'hésitations, d'incertitudes, de demi-mesures du
ministère, l'inactivité de la Chambre, le défilé de
toute sorte de personnage dans les salons des mi-
2
18
nistères, le renvoi des projets d'un ministre au
Conseil d'État;du Conseil d'État à une commission,
sans jamais aboutir à un résultat quelconque, tout
cela était de nature à inquiéter le pays. Le minis-
tère se soutient cependant, grâce à « la considé-
ration et à la bonne renommée des hommes qui
le composent. »
Nous devons dès maintenant, puisque notre
étude est essentiellement philosophique, c'est-à-
dire ayant pour but de conduire à l'origine des
faits, rechercher les causes de cette conduite du
ministère dans ses premiers jours; nous donnerons
à ce propos la clef de notre étude en montrant
sous quel point de vue nous considérons et nous
expliquons les choses; nous pourrons après, un
fait étant donné, remonter à sa cause, et nous évi-
terons ainsi de revenir sur nos pas en expliquant
les événements à mesure qu'ils se présenteront à
nos yeux.
Lorsque plusieurs ouvriers travaillent à faire
fonctionner une machine, ou, ce qui revient au
même, à produire une résultante unique, la ma-
chine ne marche qu'autant que chaque ouvrier
travaille en vue de cette résultante. Telle est la
machine à gouverner; elle ne peut marcher qu'au-
tant que chaque ouvrier y travaille en vue du même
but Nous connaissons déjà les intentions de l'Em-