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La Russie, la Turquie et l'Europe [Janvier 1868]

31 pages
librairie du Luxembourg (Paris). 1868. [32] p. ; in-8.
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LA RUSSIE
LA TURQUIE
ET '
L'EUROPE
PARIS
LIBRAIRIE DU LUXEMBOURG
16, RUE DE, TOURNON, llf
1808
' ; -■ M RUSSIE
LA TURQUIE
ET
L'EUROPE
LA RUSSIE
LA TURQUIE
ET
L'EUROPE
PARIS
LIBRAIRIE DU LUXEMBOURG
1.6, RUE DE TOURNON, ld
1868
M RUSSIE
LA TURQUIE
ET
L'EUROPE
Quand on se reporte par la pensée à quatorze ans en ar-
rière et que l'on se rappelle le magnifique élan avec lequel
l'opinion française et européenne se prononçait contre la
Russie, l'habileté consommée que déploya l'empereur Na-
poléon pour amener l'Angleterre à le seconder, et la loyauté
qu'apporta le cabinet britannique en repoussant avec dé-
dain les propositions de l'empereur Nicolas ; puis le dé-
part des flottes pour la Baltique et la mer Noire, la victoire *
couronnant les efforts des Puissances alliées, la Russie re-
foulée, obligée de s'avouer vaincue et souscrivant à un
traité qui limitait son autorité en Orient et lui interdisait à
jamais toute immixtion particulière dans les. affaires de
l'empire Ottoman; —et quand on voit aujourd'hui l'ar-
rogance avec laquelle la Russie se redresse, reprend le ton
provocateur qui avait, en ce temps-là, irrité l'Europe et
réuni dans un même faisceau toutes les forces de l'Occi-
dent, et à côté de cela l'indifférence au milieu de laquelle
se sont développés sans obstacle les audacieux desseins
du cabinet de Saint-Pétersbourg, on ne saurait se défendre
— 6 — ■■•..,.
de quelque crainte sur la destinée qu'une semblable insou-
ciance a préparée à l'Europe. , ' ','
A qui revient la responsabilité d'un tel état de choses?
La France et l'Angleterre qui, selon la prévision du
captif de Sainte-Hélène, s'étaient enfin franchement donné
la main pour un but d'utilité générale, celui de sauve-
garder Constantinople, et qui, durant toute la lutte,
surent opérer avec une admirable concorde, se sépa-
rèrent soudain dès .que la victoire fut assurée : au lieu de
compléter leur oeuvre par une campagne nouvelle et par
un traité qui donnât des garanties efficaces, chacune se
laissa aller à son ancien esprit; les susceptibilités pri-
rent la place de la raison politique. La Russie profita de
ces désaccords pour obtenir des conditions moins dures,
pour se retirer à,l'écart et se'recueillir, en d'autres termes
pour réparer ses désastres en vue d'une revanche éclatante.
Tandis que la Russie se réorganisait, écrasait derechef
la Pologne insurgée et déniait aux Puissances le droit de se
mêler des affaires polonaises, la France s'engageait dans
des aventures transatlantiques dont le premier effet fut.
dé lui lier pendant plusieurs années les mains en Europe.
•La Russie saisit l'occasion propice de rejeter ses filets sur
l'Orient, de renouer ses intrigues au travers des pays qui
-forment l'empire Ottoman, ce qui a rendu manifeste l'insuf-
fisance des mesures prises contre les débordements pério-
diques du Nord.
-■•• Ajoutons qu'une grande part de responsabilité incombe
aux ministres qui, depuis le traité de 1856, ont dirigé les
affaires eh Turquie. Lorsque S. M. le Sultan prit la noble
initiative de confirmer et d'étendre par un nouvel hatti-
^umayoum les grands principes de liberté et d'égalité ac-
i cordés à tous les habitants de l'empire, sans distinction de
race ni de culte, et que les grandes Puissances, en rece-
vant la Turquie dans leur concert et dans leur fraternités
prirent acte de ces engagements régénérateurs, on dùjfc
croire qu'une nouvelle ère allait voir les vainqueurs et lés
vaincus des anciens jours, oubliant et leurs.griefs séculaires
et leurs rapports de subordination, se rencontrer sous les
mêmes drapeaux, dans les mêmes tribunaux et dans les
'mêmes administrations, et y rivaliser démêlé dans un com-
mun intérêt; on dut croirecjue les populations, désormais
appelées à une vie conforme à leurs moeurs et à leurs ten-
dances, allaient pouvoir prendre leur essor et contribuer
par un épanouissement de liberté à renouveler la splen-
deur de l'Orient. Malheureusement, les conseillers du sultan
ne surent ni vouloir ni se hâter. Sans plan déterminé, sans
boussole politique, ils ont navigué au jour le jour, essayant
d'éviter les écueils, allant tantôt à droite, tantôt h gauche,
tantôt en avant, tantôt en arrière, sans jamais dire : Voilà
le but où nous tendons. Avant la guerre d'Orient, le su-
prême mérite d'un ministre turc consistait à trouver le moyen
de plaire à la Russie protectrice sans blesser son propre
souverain: depuis, la dextérité a dû être plus grande, puisqu'il,
s'agissait d'être également agréable dans le môme moment
à chacune des Puissances qui le plus souvent exigeaient
des choses contradictoires. Que de peines, que d'efforts,
-que de talents dépensés en pure perte! Un long temps
s'est écoulé et, comme il n'y a jamais eu de. suite dans au-
cun dessein, que jamais un ministre turc n'a osé ni résister
ouvertement aux ambassades, ni se refuser aux dépenses
même les moins justifiées du palais, se complaisant dans un
doctrinarisme gouvernemental qui peut illusionner un ins-
tant, mais dont l'inévitable résultat est de laisser empire! le
mal, il est arrivé un grand épuisement intérieur, une véri-
table prostration devant l'étranger.
Assurément, l'Occident a fait des fautes, et il n'a pas
assez persévéramment continué à l'Orient sa prévoyante
et quotidienne sollicitude ; cependant il a quelque droit
de dire aux ministres de Sa Hautesse : « Qu'avez-vous fait
de l'empire Ottoman? 11 y aura bientôt quinze ans,
l'empire, travaillé d'un grand malaise interne j s'est
trouvé aux prises avec un ennemi formidable, astucieux
et pressant, qui le menaçait d'une subversion totale. Sans
nous, vous n'existeriez plus. L'Occident vous a sauvés. Vous
avez promis des réformes, mais elles sont restées presque
à l'état de lettre morte. Le même malaise tourmente au-
jourd'hui les populations, et l'ennemi d'il y à quinze ans
se retrouve à vos portes. »
Lorsque dernièrement on sut qu'un ministre du sultan
était allé en Crimée rechercher les sourires de l'empereur
Alexandre et solliciter un accord plus intime entre la Tur-
quie et la Russie, on se crut revenu au temps où Khosrew-
Pacha acceptait le traité néfaste d'Unkiar-Skélessi, pré-
paré par le comte Orlof. La perspective de voir la Porte
retomber sous la dépendance à laquelle l'avait arrachée
la guerre d'Orient, émut l'Europe.
C'est alors que le cabinet russe, qui possède au suprême
degré l'art des phrases humanitaires et modérées à l'effet
de masquer des projets oppressifs et violents, fit insérer
dans le Journal de Saint-Pétersbourg la note suivante :
« Il n'y a pas bien longtemps que la Nouvelle Presse libre et
ses confrères de Vienne accusaient la Russie de fomenter les
insurrections en Orient, en Tue d'amener la chute de l'empire
Ottoman ; aujourd'hui, ils accusent le gouvernement russe do
rechercher l'amitié et l'alliance exclusive de la Porte. 11 est
clair que ces deux assertions s'excluent, et nous prions la presse
autrichienne de vouloir choisir entre ces deux mensonges.
« Nous n'avons pas songé à affirmer que le gouvernement russe
n'eût jamais fait alliance avec la Porte.
- 9 —
» La Russie se trouve placée à côté d'un Etat peuplé, en ma-
jorité, de chrétiens slaves et orthodoxes sous un pouvoir mu-
sulman.
« Comme puissance slave et orthodoxe, il est impossible qu'elle
n'ait pas de vives sympathies pour des populations qui ont la
même origine ou la même foi.
a Comme puissance limitrophe, elle doit désirer vivre en bons
rapports avec son voisin, sachant bien que, de nos jours, les Etats
ne peuvent être supprimés d'un trait de plume ou d'un coup
d'épée, et que tant qu'ils existent, ils ont plus d'intérêt à rester
en bonne intelligence qu'à s'épuiser en des luttes sans fin.
a La politique de la Russie tourne autour de ces deux pivots.
Depuis cinquante ans, elle a poursuivi ce double but, d'asseoir
ses relations pacifiques avec la Turquie sur le bien-être et la
prospérité des sujets chrétiens du sultan. Mais les moyens dont
elle s'est servie ont varié selon les époques. Le traité d'Unkiar-
Skélessi a été un moyen. Il se rattachait au système conserva-
teur que la guerre de 1854 a fait crouler. La chute de ce système
s'est fait sentir en Europe, aussi bien qu'en Orient. L'Autriche
elle-même en a éprouvé les effets en Italie et en Allemagne. La
Porte, en subit aujourd'hui le contre-coup.
« Le but de la Russie est resté le même, mais les circonstances
ont changé. Aussi, la situation de l'Orient est dominée par deux
faits : 1° le traité de 1856, qui a fait entrer la Turquie dans le
concert européen, et y consacre l'action collective des grandes
Puissances ; 2° le droit reconnu aux peuples et sanctionné par
la politique moderne, de manifester leurs voeux <et leurs aspi-
rations légitimes. Le gouvernement russe a,dû tenir compte de
ces deux faits.
« En présence dés aspirations des chrétiens d'Orient à là vie
civile et politique, aspirations qui s'affirment avec une énergie
qu'il est impossible de méconnaître, il a constamment fait appel
à l'entente des grandes Puissances, non pour élever une digue,
mais pour creuser un lit à ce torrent qui menaçait d'inonder'de
sang de magnifiques contrées. - ; ' -
aToutes les dépêches publiées depuis l'année 1860, c'est-à-dire
depuis que les faits ont démontré l'illusion de ceux qui croyaient
avoir terminé la question d'Orient par le traité de, Paris, attés-
— 10 —
tent les efforts d'entente et de conciliation du gouvernement
russe.
« Sa voix n'a pas été écoutée, lorsqu'il en était encore temps.
Il n'en poursuit pas moins sa tâche, dans la conviction :
« Que nulle solution pacifique et durable de la question d'Orient
n'est possible que par une entente de l'Europe ;
« Que ce qui constitue la question d'Orient, ce sont les riva-
lités des Puissances, et que le jour où elles seront d'accord, le
problème sera résolu ; '
« Que cet accord est possible, si on se place sur le terrain de
la paix, de la civilisation et de l'humanité, qûïsont des intérêts
communs à toute l'Europe, et en écartant toute vue d'ambition
ou'd'infiuence exclusive ; .
« QuLune entente des grandes Puissances sur ces bases ne peut
avoir en vue d'autre solution que celle fondée sur la satisfaction
des voeux et des besoins légitimes des populations chrétiennes
vivant sous le sceptre du sultan.
« Rien, sans doute, ne serait plus désirable que de voir la
Porte elle-même entrer dans cet ordre d'idées,' conformément à
son propre intérêt.
« Il n'est pas besoin d'être ni le confident des chancelleries, ni
prophète politique pour présumer que tel a dû être le but des
Conférences de Livadia. ' ' '
« Nous déclarons fausse et mensongère toute autre interpréta-
tion, de quelque part qu'elle vienne. » *
Il est naturel que .la Russie regrette cette période d'in-
fluence sans contrôle, consacrée parle traité d'Unkiar-
Skélessi, qui établissait publiquement son protectorat sur
la Turquie, qui par là même dégradait le sultan aux yeux
de ses peuples et acheminait le tzar au gouvernement
direct de toutes les contrées de l'empire Ottoman.
Voici quelle était, en effet, la teneur de l'article 1er de
ce traité du 26 juin (8 juillet) 1833,: « 11 y aura à jamais
paix, amitié et alliance entre S. M. l'empereur de toutes
les Russies et S. M. l'empereur des Ottomans, leurs em-
pires et leurs sujets tant sur terre que sur mer. Cette al-
— 11 _
liance ayant uniquement pour objet la défense commune
de leurs États contre tout empiétement, Leurs Majestés
promettent de s'entendre sans réserve et sur tous les objets
qui concernent leurs tranquillité et sûreté respectives et de
se prêter à cet effet, mutuellement, des secours matériels
-et l'assistance la plus efficace. » — Ce qui, sous cou-
'leur de veiller à la tranquillité et à la sûreté-de son voisin,
- rendait l'empereur de Russie arbitre de toutes les questions
intérieures et extérieures de l'empire Ottoman et de fait
constituait l'ambassadeur russe à Constantinople, surin-
tendant de tous les fonctionnaires turcs.
L'article 3 disposait : « Que, dans le cas où les circons-
tances qui pourraient déterminer de nouveau la Su-
blime-Porte à réclamer l'assistance navale et militaire
de la Russie viendraient à se présenter, S. M. l'em-
pereur de toutes les Russies promettait de fournir par terre
et par mer autant de troupes et de forces que les. deux
hautes parties contractantes le jugeraient nécessaire. » ^~
Ce qui mettait la Turquie à la discrétion de l'appui lé plus
écrasant.
Et par un article séparé et secret, il était dit : « Comme
S. M. l'empereur de toutes les Russies, voulant épar-
gner à la Porte-Ottomane la charge et les embarras qui
résulteraient pour elle dé la prestation d'un secours maté-
riel, ne demandera pas ce secours si les circonstances
mettaient la Sublime-Porte dans l'obligation de le fournir,
la Sublime-Porte Ottomane, à la place des secours qu'elle
doit prêter au besoin, d'après le principe de réciprocité
du traité patent, devra borner son action en faveur de la
cour impériale de Russie à fermer le détroit des Dar-
danelles, c'est-à-dire à ne permettre à aucun bâtiment de
guerre étranger d'y entrer sous un prétexte quelconque. »
— Ce qui excluait tout appel de là Turquie à l'Occident
.i— 12 — .
et la livrait à la Russie, pieds, et poings liés, sans secours
possibles.
Dès 1834, un publiciste éminent appréciait r.iiisi à
Londres ces stipulations exorbitantes : « C'est l'instru-
ment le plus complet que l'esprit ait pu inventer pour
assurer à un État là domination suprême sur les destinées
d'un autre. Il donne à la Russie le pouvoir de fomenter
des troubles intérieurs en Turquie par les moyens de tous le
plus odieux, c'est-à-dire par l'intervention étrangère, et
de plonger ces pays dans la guerre civile, l'anarchie et la
mésintelligence avec les autres Puissances, dès qu'il plaira
à l'autocrate de se faire appeler au secours du sultan,
comme ami, protecteur et allié, et de lui prouver cette amitié
et cette confiance avec laquelle Cortez soutenait jadis la
dignité et Xindépendance de l'infortuné Montézuma. »
Quant à cette perpétuelle affectation d'équité, à cette
interposition soigneusement ménagée entre les gouver-
nants et les gouvernés, à ce rôle de juge que la Russie se
donne dans les affaires d'autrui, il faudrait une singulière
dose d'ingénuité politique pour se laisser illusionner un seul
instant par l'appareil généreux et libéral d'une méthode
que depuis plusieurs siècles elle emploie à attirer les gou-
vernements et les peuples dans son engrenage, les broyant,
les uns avec les autres, et qui lui a toujours réussi.
L'empereur Nicolas, que les succès inespérés de sa poli-
tique avaient rempli de mépris pour les: déclamations so-
nores de l'Occident et pour ses vaines protestations, et qui
dans son orgueil satanique se croyait dispensé de toute
précaution, avait, en 1853, à peine cherché un motif de
faire la guerre au sultan. Il se contenta de réclamer la
clef de l'église de Bethléem et la réparation de la cou-
pole du saint-sépulcre ; il déclarait d'ailleurs ne vouloir
aucune concession politique et n'avoir .en vue que l'invio-
— 13 —
labilité du culte orthodoxe professé par lui-même. Il
supposait la France trop énervée par le régime d'une lon-
gue paix, trop affaiblie par ses discordes intestines pour
oser lui faire la guerre ; et il pensait qu'après tout elle était
trop voltairienne pour troubler la paix du monde à propos
d'une question de préséance religieuse.,
Le ton dominateur de l'empereur Nicolas, vis-à-vis non-
seulement du sultan et de ses ministres, mais encore
de l'Europe entière, ne pouvait être supporté. Le gouverne-
ment ottoman, qu'il s'était cru maître d'humilier impu-
nément, résista; le gant fut relevé; l'Occident prit fait
et cause contre d'inqualifiables prétentions, et la Russie
fut abaissée.
L'empereur Alexandre II a trouvé plus habile, en même
temps que plus conforme à la situation actuelle, de repren-
dre les errements de son oncle Alexandre I". Il s'est dit
que, puisque le libéralisme était à la mode et le principe
des,, nationalités à l'ordre du jour, c'était alors le cas
d'arborer avec avantage, au milieu des populations
de l'empire Ottoman, un drapeau patriotique et libéral ;
d'une part, d'appuyer les demandes de réformes des habi-
tants, et de l'autre d'encourager tout projet d'indépendance.
Comme, par suite du culte qu'on a gardé pour les lettres
et les arts de l'antiquité, il y a toujours en Occident un
vieux fonds de sympathie philhellène, il a pensé qu'il serait
profitable à ses projets de se poser en protecteur des Grecs,
et qu'en se couvrant ainsi du manteau hellénique il met-
trait l'Occident dans l'embarras. Il a calculé que, si les in-
surgés grecs en Crète arrivaient à produire une certaine
émotion chez les nations civilisées et que des voeux fussent
généralement faits pour leur délivrance, il serait parvenu à
retourner contre la Turquie l'intérêt qu'elle-même excitait
il y a quinze ans, et que l'empire Ottoman se retrouverait