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La Véritable politique comme il en faut pour sauver la France et mettre fin à la Révolution, par F.-D. Munier...

De
89 pages
Grimblot (Nancy). 1849. In-8° , 90 p..
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LA
VÉRITABLE POLITIQUE
COMME IL EN FAUT
POUR SAUVER LA FRANCE
ET METTRE FIN A LA RÉVOLUTION.
LA
VÉRITABLE POLITIQUE
COMME IL EN FAUT
POUR SAUVER LA FRANCE
ET METTRE FIN A LA RÉVOLUTION.
LA VERITABLE
COMME IL EN FAUT
POUR SAUVER LA FRANCE
ET METTRE FIN A LA RÉVOLUTION,
PAR F.-D. MUNIER.
Prix : 75 centimes.
NANCY,
CHEZ GRIMBLOT, LIBRAIRE, PLACE DU PEUPLE, 7,
ET CHEZ Mlle GONET, RUE J.-J. ROUSSEAU, 14.
1849.
Nancy. Imprimerie de DARD (cousins), rue des Carmes, 22.
TABLE ANALYTIQUE
DES MATIÈRES.
Une nouvelle, révolution vient de se produire ; elle a un sens, elle
a un but. Ce sens, il faut le comprendre; ce but, il faut le remplir :
tel est l'objet de cet ouvrage.... pages 9-10
Ainsi, 1° Considérations générales pour bien comprendre le
sens des événements de février.
Comment, la révolution française, éclose en 89, a successive-
ment passé par la terreur, l'empire, la restauration, la conserva-
tion , pour en arriver à sa dernière phase, et quel est le but du
dernier mouvement national? .. ..... 10—13
Ce qu'on a fait depuis février pour atteindre ce but, qui est
d'améliorer le sort des masses? 15-16
Les stationnaires sont restés en-deçà du but. Les niveleurs ont
tenté d'aller au-delà ..... 16
Réfutation des deux systèmes. Dangers du statuquo. Absurdité
du nivellement 16—21
Donc nécessité de trouver le moyen terme, qui consiste à res-
pecter en principe le droit de propriété, et néanmoins à régler ce
droit équitablement et fraternellement 21-22
2° Moyens pratiques pour réaliser le but suprême de la
révolution de février.
Préliminaires. Avant tout, il faut vivre; c'est le premier besoin
et le premier droit de l'homme. —Mais ce droit à la vie est su-
bordonné au devoir du travail. —Donc, ce qu'il s'agit avant tout
de donner à l'homme, c'est le travail, et, pour conséquence, le
salaire. — Ainsi, manque de travail, insuffisance de salaire, voilà
les deux grands maux auxquels on peut ainsi remédier....... 22-23
§ Ier. - LE. MANQUE DE TRAVAIL PROVIENT :
1° De ce que certains ouvriers travaillent trop, ce qui ôte Le travail
et affaiblit le salaire. Remède. Observation du dimanche.—
Instruction des enfants, - Conseil et exemple de l'état... 24-28
VI TABLE ANALYTIQUE
2° De ce que l'industrie a produit outre mesure, sans se préoc-
cuper de l'écoulement de ses produits. Remède. Ne produire
pour l'étranger que ce qu'il ne peut produire lui-même.. 28-50
3° De ce que les ouvriers surabondent dans certains états (travaux
industriels), tandis qu'ils font défaut dans d'autres (travaux
des champs). Remède. Oter à l'industrie ses bras de trop pour
les donner à la culture, qui n'en a pas assez 30-32
4° De ce que les individus, les communes, les départements et
l'état ne s'enquièrent pas avec assez de sollicitude des tra-
vaux qu'ils pourraient faire exécuter. Remède. Règle de
conduite pour les individus et les communautés............. 33—35
5° De ce que les machines ont remplacé le bras de l'homme.
Funestes conséquences de la multiplication des machines. —
Mécanique à battre le blé. Remède. Abolition, au besoin, de
toutes les machines qui ne servent à aucun progrès, sinon à
enlever le travail ..... 35-58
§ II. — L'INSUFFISANCE DU SALAIRE PROVIENT :
1° Des mêmes causes que le manque de travail, et a déjà les mêmes
remèdes ............... 38
2° De l'égoïsme de certains maîtres qui voudraient tout pour eux
et rien pour leurs ouvriers. Remède. Du côté des spécula-
teurs, de l'état, des particuliers et des travailleurs..... .38-41
3° De l'enchérissement des premiers objets nécessaires à la vie,
tels que pain, vin, viande, légumes, lait, oeufs, huile, bois.
Remède. Maintenir à un prix modique tous ces objets, et
moyens d'y parvenir 41-45
4° De l'inique répartition de l'impôt. Remède. Que l'impôt soit
sagement employé et équitablement réparti...... 45-46
Modération de l'impôt. Ses conditions 46-47
Juste répartition de l'impôt- L'impôt doit être propor-
tionnel. — Problème à résoudre pour, établir cette propor-
tionnalité. —Evaluation du revenu individuel, seule difficulté
du problème. 47-50
Le principe de la proportionnalité exclut certains impôts.
— Lesquels ?. 50-51
Dans quelle mesure l'impôt proportionnel doit frapper 1°
l'ouvrier, 2° le bourgeois, 3° le rentier. — Réponse à une
objection. —Enorme différence entre le revenu du travail et
le revenu du capital 50-56
Solution de quelques difficultés sur l'imposition des biens
DES MATIÈRES. VII
fonciers, les capitaux à fonds perdu, les pensions viagères, les
biens hypothéqués.. 56-58
Trois correctifs à l'impôt proportionnel, qui sont :
1° L'impôt sur les successions, pour mettre une différence
entre le capital acquis par le travail et le capital acquis
par héritage ..... 58-59
2° L'impôt somptuaire. Sa légitimité. — Son application
1° sur le luxe en consommation : tabac, — café,—
eaux-de-vie et liqueurs, —bière, vins ; 2° sur le luxe
en meubles : chiens, — chevaux, — équipages, — la-
quais, — argenterie, — orfèvrerie, — logements su-
perflus , — meubles de jeu. 59-63
Réfutation complète d'une grande objection contre l'impôt
somptuaire 63-67
Amendes sur le vice destinées à honorer la vertu. — Un
mot sur les octrois 67-68
3° Impôt progressif. Pourquoi et comment il doit l'être. 68-71
L'INSUFFISANCE DU SALAIRE PROVIENT :
5° De l'incurie et de l'inconduite de tant d'ouvriers.
La vérité aux peuples comme aux rois 71
Le mauvais ouvrier rend son salaire insuffisant 1° par manque
d'économie. —Nécessité de l'épargne et moyens d'en faire 72-74
2° Par intempérance 74-77
3° Par paresse 77-78
4° Par ambition. Comment l'ambition perd l'homme.
Perdition de l'ouvrier imbu des doctrines proudhon-
niennes. — Jusqu'où la logique l'entraîne. 78-82
A tous ces vices moraux, nécessité d'un remède moral 82-83
Avant et afin de déterminer ce remède, quelle est la source du
mal. — Ce que c'est qu'un peuple sans religion 83-85
Quels sont ceux qui doivent faire aujourd'hui leur meâ culpâ 85-87
Comment le sentiment religieux guérira les plaies des uns et
des autres 87-90
Invocation suprême.
FIN DE LA TABLE.
DE LA
VÉRITABLE POLITIQUE
COMME IL EN FAUT
POUR SAUVER LA FRANCE
ET METTRE FIN A LA RÉVOLUTION.
Une révolution, comme je la comprends, est l'effort d'un
peuple qui, long-temps froissé dans ses instincts par son gou-
vernement, finit par renverser l'obstacle pour arriver au but.
Je dis l'effort d'un périple et non pas d'une fraction de peuplé,
parce que si le mouvement n'était que partiel, ce serait une
révolté et non pas une révolution.
Je dis l'effort d'un peuple long-temps froissé dans ses ins-
tincts par un gouvernement qu'il renverse, parce que, pour
en venir à une telle extrémité, il faut qu'une nation se sente
blessée vivement au fond dé l'âme, et non pas seulement légè-
rement et à la surface.
Je dis enfin l'effort d'un peuple qui renverse l'obstacle pour
arriver aubut, parce qu'il serait absurde de faire une révolution
uniquement pour changer de noms et de figures, les choses
restant absolument les mêmes au fond. Une révolution ne con-
siste pas dans une substitution de personnes, mais dans un
changement dé direction. Je sais bien qu'il est des escamoteurs
de révolutions qui ont donné naissance au fameux : Ote-toi de là
que je m'y mette; mais leur conduite même prouve ce que je dis,
qu'une nation n'en vient à un changement dans les personnes
— 10—
que pour arriver à un changement dans les choses. En effet,
pour parvenir au terme de leur ambition, ils ont commencé par
s'inspirer de l'esprit public ; ils ont dit au peuple : Je comprends
tes besoins, je reconnais tes griefs, et c'est pour te donner
pleine satisfaction que je te demande de me mettre à la place
du gouvernement sourd à tes plaintes. Et le peuplé les a crus
sur parole, et, une fois assis au pouvoir, ils ont peu à peu renié
leur origine et leurs promesses, et ils en sont evenus à l'an-
cienne routine. Mais la nation trompée les a brises aussi dans
un jour de colère, au même titre qu'elle avait abattu leurs de-
vanciers, et si leurs remplaçants suivent les mêmes traces, elle
les balaiera aussi à leur tour. Que conclure de là ? C'est qu'un
peuple ne sortira jamais des révolutions matérielles, tant qu'un
gouvernement ne se sera pas rencontré dévoué et sincère, qui
réalisera franchement la révolution morale, en reflétant, dans
ses lois et sa conduite, les idées, les moeurs, les intérêts nouveaux.
Pour appliquer ces principes à la révolution de, février, je
dis : Cette révolution avait un but. Tant que ce but ne sera pas
atteint, le voeu national ne sera pas satisfait, et par conséquent
il n'existera qu'un ordre factice. Or, quel est ce but auquel le
peuple aspire? qu'est-ce qu'il veut par-dessus tout? quelle est
aujourd'hui la grande question? Je n'hésite pas à le dire: c'est
une question d'intérêt. Arriver à une distribution moins inégale
de la richesse, guérir autant que possible la plaie , du paupé-
risme, assurer l'existence des classes, ouvrières, leur ouvrir un
accès plus facile au bien-être, à la fortune, voilà ce que demande
le peuple, voilà ce que désirent pour lui tous ceux qui l'aiment,
voilà le but de la révolution de février. Quels sont maintenant
les moyens de réaliser ce but ? tel est le sujet que je vais traiter.
... .Avant d'entrer dans les détails: de la pratique, afin de jeter
un plus grand jour sur la matière, je dois présenter quelques
considérations générales.
Avoir ces révolutions qui éclatent ou qui fermentent aujour-
d'hui au sein de tous les peuples, bien des personnes sont ten-
tées de, croire que le monde est changé et que les nations
ressemblent ; à un homme ivre qui ne sait plus ce qu'il fait et
— 11 —
qui trébuche tantôt à droite, tantôt à gauche. Cependant, ce
qui semble opposé à toutes les lois n'est que la conséquence
d'une loi supérieure qui régit l'humanité. Cette loi nous a été
révélée par saint Paul, qui nous dit que, lorsqu'il était enfant,
il pensait et agissait comme un enfant, mais que, quand il est
devenu homme, il a pensé et agi comme un homme. Ailleurs,
le même apôtre nous fait entendre que l'humanité : a une vie
progressive comme l'individu, et ce qu'il dit de l'humanité en
général, on peut l'appliquer à chaque peuple en particulier.
Oui, chaque peuple traverse dans son existence sociale les
mêmes phases que l'individu dans son existence privée ; comme
celui-ci, il est successivement enfant, adolescent, majeur, viril,
et il subit nécessairement les modifications que ces différents
âges apportent. Jusqu'à 89, je compare le peuple français à un
enfant mineur, dont la religion, les idées, la fortune et la con-
duite sont sous la puissance paternelle, seule et suprême arbitre ;
puis vient l'heure de l'émancipation : alors l'enfant, en devenant
homme, prend en quelque sorte possession de lui-même. Dé-
sormais il adorera le Dieu de sa conviction, il admettra les idées
de sa raison, il fera ses affaires, il réglera sa conduite comme il
l'entendra. Mais dans un ; changèment si subit, comme l'oiseau
qui pour la première fois quitte son nid et prend son essor, il
est d'abord ébloui de ce nouveau soleil qui l'éclairé, il raffole
de sa liberté, il en use, il en abuse, et ce n'est qu'après bien
des essais et souvent bien des écarts et des folies de jeune homme
qu'il devient enfin homme raisonnable et parvient à circons-
crire sa liberté dans de justes limites. Telle est. l'histoire des
soixante années que nous venons de parcourir. En 89, le peuple
français proclame sa majorité et son émancipation. De là, liberté
de conscience, des cultes, de la pensée, de la presse; de là,
suppression à tout jamais de tous les droits, ou plutôt de toutes
les servitudes féodales, seigneuriales et autres ; de là, pour tous
les citoyens indistinctement, égalité devant la loi, admission et
concours aux charges et aux affaires publiques, contrôle de
l'emploi et de la répartition de l'impôt. Heureuse nation, si
elle avait su jouir paisiblement et modérément de tant de libertés !
— 12 —
Mais elle passa bientôt à la licence. Pouvant tout, elle crut que
tout lui était permis, où plutôt elle permit tout à des tyrans
sanguinaires dont elle supportait le joug monstrueux parce
qu'ils le couvraient de son nom. Lasse enfin de ses propres excès,
elle fut trop heureuse un jour de trouver une vaillante épée
pour en finir avec les démagogues qui la livraient à l'anarchie.
Elle adopta un souverain et oublia son despotisme, parce qu'elle
voyait en lui un de ses enfants qui combattait pour elle et con-
fondait sa gloire avec la gloire de la patrie. Mais elle succomba
avec lui dans les champs de Waterloo; les rois, ligués, contre
l'empereur parce qu'il était l'élu d'un peuple libre, ramenèrent
à ce peuple ses anciens maîtres, et lui firent payer les frais de
réinstallation d'une tutelle forcée. On conçoit très-bien que la
restauration se trouvait dans la plus fausse de toutes les posi-
tions. Reconnaître le fait de l'émancipation du peuple lui était
impossible, à cause de ses traditions qu'elle ne pouvait abjurer,
à cause de l'étranger qui l'aurait maudite; d'un autre côté,
regarder comme non avenu ce qui s'était fait sans elle et rétro-
grader de trente ans, c'était soulever contre elle la nation.
Louis XVIII prit un moyen terme en octroyant la charte; mais
cette charte, par cela seul qu'elle était octroyée, blessait le
sentiment de la souveraineté nationale, qui, moins ménagé de
jour en jour, finit par éclater aux journées de juillet, et brisa
le trône qui l'enrayait.
Alors le peuple français recouvra sa pleine indépendance; il
le crut du moins, quand il eut choisi son roi-citoyen. Mais l'illu-
sion ne dura pas long-temps; il s'aperçut bientôt que le nom
seul était changé, mais que les allures étaient les mêmes. A la
vérité, le nouveau roi ne se lançait pas dans lés coups d'état ; il
gardait judaïquement la lettre de la constitution, mais il en
outrageait l'esprit, non pas lui seul, mais la chambre avec lui,
et pour cela il était parvenu, Dieu sait par quelles Corruptions,
a se créer une chambre de députés satisfaits, qui identifiaient
leur cause avec la sienne; et cette cause commune, c'était la
cause des chevaliers du lucre, qui formaient entré eux cette
caste de rentiers, gros bourgeois, hauts fonctionnaires, exploi-
—13 —
teurs de toute sorte, si bien unis dans 1 leurs intérêts, prodigues
de liberté quand elle ne leur coûtait pas un centime et qu'elle
ne menaçait aucun de leurs monopoles; Ce sont eux qui vêtaient
l'impôt et le distribuaient tourjours à leur plus grand: profit ; ce
sont eux qui s'appelaient Conservateurs y Ce qui Veut dire : Si
nous sommes bien, tenons-nous-y ; nous avons maintenant la
poule aux oeufs d'or faut la conserver ; nouss avons du bien,
il faut l'aumenter ; c'est nous qui sommes la France légale, li.
ne faut pas là déplacer. Le moyen était bien facile : il y avait
une barrière invincible qui refoulait le commun du peuplé ;
c'étaient les 200 fr. de contribution qui seuls vous 1 rendaient
capables d'élire, et les 500 fr. qui seuls vous faisaient mériter
d'être élus. Et, pour renforcer cette barrière, les lois et l'admi-
nistration avaient merveilleusement réussi à établir les choses
de telle sorte que, plus on était pauvre, plus facilement on
s'appauvrissait, tandis que plus on était riche, plus facilement
on s'enrichissait.
Enfin, an jour marqué dans les desseins de Dieu ; quand les
hommes s'y attendaient le moins, l'orage éclata tout d'un coup
et balaya entièrement la place,en renversant à la fois la cou-
ronne, la pairie et la représentation. En juillet, la chambre des
députés était restée debout; en février, elle est frappée du même
coup qui pulvérisé le trône. La raison de cette différence nous.
fera connaître la pensée et le but de la révolution dernière.En
1830, la lutté existait entre les députés et le foi, à propos de la-
charte que Charles XC prétendait pouvoir déchirer, malgré l'op-
position parlementaire.En 1848, la couronne et les chambres Sont
d'accord, la charte est respectée, au moins quant à la lettre ;
mais il n'y a que les fort imposés qui participent au pouvoir
législatif; mais Cette aristocratie finacière affecté le monopole
de la confection des lois ; mais elle prétend murer le cerclé'
électif dans le quel elle n'admettra même pas les capacités ; mais,
et voilà son grand tort, elle agit toujours dans ses intérêts
exclusifs et n'a pour le bien du peuple que des paroles stériles :
le sentiment de l'honneur s'affaisse, les contributions augmen-
tent, le trésor s'obère, le travail manque, les ouvriers végètent
- 14 -
la société est rongée de plus en plus parla: plaie du paupérisme.
Eux seuls sont contents, car chez eux tout est pour le mieux.
C'est alors que le peuple indigné se lève dans sa colère et
chasse tous les vendeurs du temple; vainement ils veulent s'y
cramponner en proclamant une régence. On leur répond : Il est
trop, tard ; vous n'êtes pas, vous n'avez jamais été nos manda-
taires de droit, cependant nous vous supportions patiemment.
Long-temps nous avons attendu vos. oeuvres, qui seules pou-
vaient nous faire publier votre titre usurpé, mais nous ; avons
attendu en vain. Retirez-vous. Et ils sont partis, et la France
n'a pas-tourné la tête.
On peut déjà entrevoir le but de cette révolution. 1° Démo-
cratiser le pouvoir, c'èst-à-dire le ramener à son principe, et
faire que non plus la charte, mais la souveraineté de la nation
soit une vérité. 2° Au règne des classes fortunées qui y en gou-
vernant pour elles, n'ont favorisé qu'un intérêt particulier,
substituer, par la prépondérance du nombre, le règne des.
classés communes qui, en gouvernant pour elles, serviront l'in-
térêt général . 3° Elever insensiblement le pauvre ouvrier
de l'état d'abjection et de misère à un état où l'existence lui
devienne honorable et assurée ; en un mot, rapprocher les deux
extrémités sociales en établissant entre les fortunés un; sage
équilibre. Voilà, voilà, qu'on y songe, le dernier mot de la
révolution, de février. On l'a dit avec raison : c'est une révolu-
tion plus sociale que politique. De même qu'en 89, on dépouilla
les nobles de ces privilèges qui immobilisaient la propriété
concentrée dans leurs familles, de même 48 doit faire dispa-
raître cet état de choses si adroitement combiné par; l'électoral
financier, afin de faire aller la richesse toujours de bas en haut.
En février, on s'est battu, il est vrai, au nom de la réforme
électorale, mais cette réforme n'était qu'un moyen; la forma-
tion d'une législature populaire, conséquence de la réforme,
n'était encore qu'un moyen. Le but final, la pensée dernière,
c'était d'améliorer le sort des ; masses ; c'était d'affranchir
l'ouvrier de la plus dure des servitudes, qui est celle de la mi-
sère. Ainsi, vive la réforme politique, mais pour arriver à la
— 15 -
réforme sociale, tel fut et tel est encore le voeu du peuplé, et je
dis que la révolution ne serai point close faut que ce voeu ne
sera pas rempli.
Or, depuis février , qu'a-t-on fait pour remplir Ce voeu? Rien »
D'une part, On s'est obstiné à rester en-deçà du but ; d'autre
part, on a Voulu se lancer au-delà et le dépasser. Les uns ne
veulent pas entendre parler de réforme sociale, les autres
l'exagèrent tellement que, comme ils l'entendent, ce devien-
drait une destruction sociale. Ainsi, jusqu'à Ce jour, la question
n'a pas fait un pas. Les neuf cents ont perdu leur temps à éla-
borer une constitution qui était toute faite, sauf l'article dû
suffrage universel et ses corollaires ; et puis, cette Constitution
une fois promulguée, ils ont cru que le grand oeuvre était fini.
Pauvres législateurs ! mais il n'est pas encore commencé. Entre
leprésent et le passée je rne vois qu'une différence, c'est que
chaque citoyen aura de temps en temps le plaisir, ou plutôt la
peine, d'écrire quelques noms sur un bulletin qu'il ira jeter dans
une urne souvent fort éloignée de sa résidence. Voilà tout. Le
reste est comme à l'ordinaire : les impôts seront les mêmes : et
pour la quotité et pour la répartition ; le premier fonction-
naire, au lieu de s'appeler roi, s'appellera président ; il né sera
point perpétuel, pas plus que Charles X et Louis-Philippe. Les
libertés sont garanties comme précédemment, sauf une des plus
précieuses, celle de l'enseignement; en revanche, làa liberté dé
mourir de faim est maintenue : Les fichés ne s'iniposeront aucun
sacrifice et les pauvres n'auront à attendre aucun allégements
Et vous croyez en bonne foi que le peuple aurait pour si péri
versé son sang ! Ah! l'inattention que la France à prêtée à vos
discussions déforme , l'indifférence avec laquelle elle a accueilli
Votre constitution, l'inquiétude qui travaille tous les esprits
aujourd'hui comme hier, tout cela doit vous prouver que vous
n'avez pas abordé la question vitale ; le dégoût que vous ap-
portez à l'examen du budget prouve que vous ne l'avez pas
même comprise. Vous sommeilliez, grand Dieu! en discutant le
budget, et c'est là que vous deviez apporter toute votre atten-
tion, c'est là que vous deviezsonder le mal et trouver le remède/
— 16 -
Si je vous dis des paroles dures, si je vous adresse desz repro-
ches amers, hommes riches et puissants, ne. me regardez pas
comme un de vos ennemis; ne croyez pas que je vous veuille
aucun mal, je veux au contraire vous tirer d'une position pleine
de, dangers, et je viens vous en proposer les moyens. Mettez-vous
donc à l'oeuvre, étudiez la question sociale et résolvez-la au plus
vite. Il n'y a pas une minute à perdre, car les affaires vont mal,
la crise est imminente, et l'ennemi n'attend que ce qu'elle éclate
pour se ruer sur la société; cet ennemi, c'est le communisme,
Si vous voulez que le torrent vous entraine, vousi n'avez qu'à
rester opiniâtrement dans votre statu quo ; en voulant tout
garder, vous perdrez tout.
Ne vous imaginez pas qu'en vouus prêchant des réformes so-
ciales , je vous mène au counmunisme, à la négation du droit de
propriété? Non, vous ne porterez pas atteinte au droit de pro-
priété. Par ces réformes, vous rendez au contraire ce droit plus
sacré et plus inviolable, en réformant cette législation odieuse
qui en corompt l'usage et qui fait de ; ce droit supême une
suprême injustice. Quand vous aurez réglé l'usage de ce droit
de manière à satisfaire tout esprit juste et raisonnable, vous
aurez vaincu le communisme en lui ôtant tous les, prétextes qui
sont aujourd'hui sa seule raison d'être. Car le communisme,
considéré en lui-même, à part ces abus qu'il exploite pour faire
de la propagande, le çommunisme est une, folie, un délire,
Il est contraire 1° à l'histoire qui nous, montre que, dans tous
les temps et chez tous les peuples tant soit peu civilisés, la pro-
priété a toujours été reconnue comme le droit le plus sacré.
Nier ce droit sanctionné par la raison générale du genre humain,
c'est donc se mettre en dehors du sens, commun ; c'est quitter la
civilisation pour se ranger, avec la barbarie, puisque l'histoire
n'offre que quelques, hordes sauvages où, la raison ne faisant
plus entendre sa voix, le droit du plus fort étant seul le meilleur,
Je droit de propriété a pu être méconnu.
II est contraire 3° à notre législation, qui, malgré tant de mo-
difications successives, a toujours maintenu le droit de pro-
priété ; d'où il suit qu'en cherchant à ruuiner ce droit, on est
en rébellion contre une des lois constitutives de son pays.
- 17 —
Il est contraire 3° à la nature de l'homme dont la propriété
est un des besoins impérieux, une des satisfactions les plus vives.
Tant que l'homme restera tel, il voudra toujours dire : Ce jar-
din, cette vigne, ou ce raisin, ce fruit est à moi. Viens, ami,
t'esseoir à ma table, viens partager ma coucher. Il n'y a de petit
chez soi, parole proverbiale.
Il est contraire 4° au sentiment de la justice, qui veut que le
travail et les efforts de l'homme soient récompensés, et qui
condamne comme une infamie d'arracher au propriétaire le
fruit de ses sueurs.
Il est contraire 5° à la production, dont il tarit la source. Et-
quel goût aurais-je ; cultivateur, dé conduire des engrais, creuser
des conduits, faire des nivellements, amener des sources, cou-
vrir de plantations un terrain qui, demain peut-être, me sera
ravi pour passer entre des mains oisives qui profiteront dus
fruit de mon travail ? Et ce langage, tous les autres états peuvent
le tenir de même. A quoi bon tant ; d'efforts, puisque je né lais-,
serai rien, même à mes enfants, et que le nécessaire de la vie
m'est toujours assuré?
Il est contraire 6° aux plus beaux, aux plus généreux senti,
ments de l'humanité , tels que la paternité, l'amitié, la bien-
faisance. Grâce au droit de propriété, je conçois qu'un père se
livre aux plus rudes travaux quand il peut dire à sa famille :
Tout cela pour vous mes enfants; tout cela est à vous. Mais
aussi que de respect, que d'amour ne reçoit-il pas? d'enfants bien
nés ! avec quel attachement ils se portent vers d'aussi bons pa-
rents ! quel ascendant un tel père n'a-t-il pas sur de tels fils!
C'est ainsi que la nature du sol et la nature ducoeur s'améliorent
l'une par l'autre et à l'envi l'une de l'autre. La terre est d'au-
tant mieux cultivée que le père et l'enfant se chérissent davan-
tage, et les liens de parenté sont d'autant plus étroits qu'ils sont
cimentés par plus de sueufs et de labeurs. Mais avec le com-
munisme, ces liens dé la, famille se relâchent, et toutes les vertus-
dont ils sont le mobile, et toutes les jouissances dont ils sont lai
source disparaissent. Et l'amitié, ce parfum du coeur, cette perle
de la vie, le communisme lui ravit son plus précieux aliment.
— 18 —
Je vous aime, et je ne pourrai rien vous donner, pas même, à
mon lit de mort, un souvenir. Et la bienfaisance, et la charité,
il faudra rayer du vocabulaire ces mots divins. Je n'aurai plus
le noble plaisir de faire du bien, de secourir un malheureux et
de recevoir ses bénédictions. On ne racontera plus les; bienfaits
de l'homme charitable, les veuves et les orphelins ne; verseront
plus de larmes sur son tombeau.
Il est destructif de la liberté et même dé l'individualité hu-
mairie. Sous le niveau du communisme, avec; cet unitarisme
social qui en est la conséquence, on ne distinguera plus l'indi-
vidu ni l'espèce, il n'y aura plus que le genre y c'est-à-dire que
nous serons tous coulés dans le même moule. L'homme ne sera
qu'un être passif, une sorte de machine dont on fera jouer tous
les ressorts. Ainsi, on vous fixera le poste que vous devez oc-
cuper, la femme que vous devez voir, la tâche que vous devez
faire y la ration que vous devez prendre, l'habit qui doit Vous
couvrir, le toit qui doit vous abriter, le journal que vous devez
recevoir, la philosophie que vous devez embrasser, la religion
que vous devez suivre, et bien entendu que cette religion, cette
philosophie, ce journal, cet habit, cette nourriture seront les
mêmes pour tous. Oh ! Dieu! si vous avez encore le sentiment
du moi, est-ce que vous ne frémissez pas d'horreur à l'idée d'un
pareil esclavage ? est-ce que vous ne suffoquez pas sous cette ma-
chine foulante? est-ce que vous ne périssez pas d'ennui dans cette
société uniforme ; comme le voyageur qui, serait condamné à
promener tous ses jours dans une forêt qui lui offrirait partout
les mêmes arbres, et toujours les mêmes ? supplice aussi cruel,
ma parole, que celui de Tantale ; Est-il possible que ce soient des
Français, des hommes dont le nom veut dire franc, libre, qui
aient rêvé un système d'oppression qui est inqualifiable? Pour
mon Compte, je le déclare, j'aime beaucoup la France ; mais du
jour où ces tyrans de la pire espèce domineraient ma patrie, je
me sauverais à toutes jambes, sans m'arrêter que je n'aie passé
la frontière. Voilà cependant, soit dit en passant, où nous mène
ce fameux système de centralisation tarit prôné, ce système d'u-
nité en tout et partout, ce systèrne où toute me, toute direction
-19 —
doit nécessairement partir du centre pour arriver aux extré-
mités. Ce système aboutit au communisme, qui en est la plus
haute expression. Quand donc arrivera-t-on à comprendre cette
vérité élémentaire, que la centralisation, dans ce qu'elle n'a pas
de rigoureusement nécessaire, n'est que de l'oppression ; que
dès lors que l'état s'arroge dans une cas le droit dé faire de l'unité
forcée, il peut se l'arroger dans tous? Et pourquoi donc voulez-'
vous faire pour moi ce que je ferai ; très-bien moi-même? Qui
m'a permis de m'ôter ainsi une partie de de libre arbitre que je
tiens de Dieu et de. la nature ? De grâce, j'étais avant vous y
laissez-moi donc ma petite liberté, ne me dérobez pas la pro-
priété de moi-même. Je suis un père de famille, ne m'imposez
pas le maître et le mode d'instruction que doit recevoir mon
sang ; je suis une commune, et pourquoi donc ne pourrais je ;
pas m'administrer moi-même ? Vous me répondrez qu'il naîtra
de là trop de variété ; mais qu'importe la variété dans les formes
quand le fond reste le même ? Et puis la variété, n'est-ce donc
pas la beauté? la variété n'existe-t-elle pas dans la nature dont
elle fait le charme? Et quand même dé l'usage de toutes ces
libertés il résulterait quelques inconvénients, c'est un bien petit
mal, en Comparaison de l'immense plaisir qu'elles procureraient ;
car il n'y a rien de plus cher à l'homme que d'agir et d'être lui
dans ses oeuvres. Ainsi, à mon avis, le meilleur gouvernement
est celui où la liberté et l'ordre sont ; tellement ; combinés, que
de la concession du plus dé libertés possibles ; il résulte le moins
possible de graves désordres. Le rôle du gouvernerhent n'est pas
d'empêcher,mais de réprimer ; il doit prendre les hommes
comme il les trouve, les laisser agir en tout comme ils l'entend
dent, et ne lés arrêter après coup que quand leur acte est con-
traire à laliberté des autres.
Enfin le communisme est irréalisable en pratique :1° Parce
qu'il ne sera jamais consenti par la majorité d'aucun peuple.
2° Et quand même, cette majorité ne pourrait rien contre le droit
de la minorité, droit naturel qui est antérieur, et supérieur à;
toutes les conventions humaines. 3° Et la minorité consentît-
elle à abdiquer son droit pour l'avenir, qu'elle le conserverait
— 20 —
encore pour le passé, de sorte que le communisme ne pourrait
s'appliquer qu'après l'extinction de toute la génération pré-
sente. 4° Et quand même le communisme voudrait tout d'abord
faire table rase, oserait-il bien arracher de mains honnêtes et
laborieuses un bien qu'il partagerait entre les paresseux et les
débauchés? 5° Et quand aucune considération ne l'arrêterait,
comment, donc faire entre 34 millions d'individus un partagé
égal de biens qu'on rie connaît pas? et, le partage fait, comment
les parts seront-elles distribuées? Chacun choisira ; mais alors ce
sera une guerre entre tous. Le sort en décidera ; mais alors vous
verrez la bibliothèque d'un savant échoir à un cordonnier, et
réciproquement. Une commission assignera à chacun son lot ;
mais alors, pour contenter tout le monde, il lui faudrait-une
prudence, un discernement, une justice surnaturelle. 6° Je veux
bien encore que le partage soit fait et accepté à la satisfaction
des parties prenantes; ce n'est pas tout, il faut travailler main-
tenant, et comme tous voudront naturellement prendre les états
faciles, qui exercera les conditions pénibles? et puis le salaire
étant le même pour tous, qui ne cherchera à travailler le moins
possible? Il y aura des inspecteurs d'ateliers ; niais il en faudra
autant que d'ouvriers. Quant à la nourriture, elle sera la même
pour tous; et les infirmes? ceux-ci auront un régime à part ;
mais tous voudront être infirmes. Chacun recevra la même
ration; niais les gros mangeurs n'auront pas assez, les buveurs
surtout. Les aliments seront à discrétion; mais alors les vigne-
rons, les bouchers, etc., n'y suffiront plus....... Je m'arrête, car
je m'aperçois qu'une fois lancé dans l'absurde, on ne trouve plus
ni fin ni terme 1.
Le jour même où je transcris ces lignes (29 décembre 1848), je lis dans mon journal
ces paroles qu'un Icarien écrit à son père de la Nouvelle-Orléans. Après avoir dépeint sa
position, il ajoute : " Maintenant cette chimère qu'il (Cabet) nous avait mise dans la tête,
est l'état social le plus infame possible ; c'est l'esclavage complet, c'est l'enfer. Si vous
êtes cent, ce sont cent maîtres que vous avez. Vous ne pouvez rien faire ni manger qui
ne soit à retoucher et à censurer ; vous n'avez aucune liberté, et toute la journée dispute
pour le manger. Toi, tu manges trop ; moi, je mange moins ; tu es un fainéant, etc.
Toute là patience du mande ne suffirait pas pour une heure... 0 communisme ! jamais
tu ne régneras en France ni en Europe, non plus que les autres bêtises. "
— 21 —
Il m'est bien permis, je crois, de demander s'il est possible qu'il
existe un seul communiste de bonne foi; en tous cas, si celui-là
existe, son cerveau assurément doit être dérangé : d'où je con-
clus que ce parti ne se compose que d'homines vicieux et per-
vers. Si donc de tels êtres venaient, chose possible, à triompher
dans Paris et à arborer leur drapeau sanglant, aux aimes! habi-
tants de la province; que tous ceux qui veulent la religion, la
famille et la propriété', ce trépied social, que tous les partisans
de l'ordre se comptent et se rallient; que dans chaque com-
munee ils commencent par déblayer le terrain, en réduisant à
l'impuissance les partisans du désordre, s'il s'en trouvait. Cette
première épuration faite, que les plus braves marchent au centré
cantonal où s'opérera le même triage; de là au centre départe-
mental, et enfin au centre général, sur Paris, que la France for-
cera sous son étreinte à vomir sa bile impure.
Ainsi, pour faire en quelques mots l'exposé dé la situation,
il est certain que notre système social est défectueux, en Ce qui
concerne le matériel de la vie, dans les dures conditions où il
placé l'ouvrier pour entretenir et assurer Son existence; il faut
donc le corriger, ce système injuste et inhumain.
Non, disent les stationtiaires, il faut rester comme nous
sommes.
Oui, disent les ultra-progressistes, il faut non-seulement sup-
primer l'abus, mais détruire la chose; au lieu de réparer peni-
blement l'édifice de la propriété, c'est plus court de l'abattre.
Eh bien ! les premiers n'ont pas raison, et les seconds ont
mille fois tort; et si nous étions réduits à choisir entre les deux,
mille fois mieux vaudrait-il encore rester comme nous sommés
avec les stationnaires, que de tout mettre sens dessus dessous
avec les communistes.
Mais entre ces deux extrêmes il y a un milieu où doivent se
placer tous ceux qui aiment leur pays et veulent son salut. C'est
ce milieu dont la recherche me préoccupe depuis un an. A
peine jetée sur le tapis par la révolution dernière, cette redou-
table question du travail, qui résume tout, s'empara vivement
de mon esprit, que depuis lors elle a entièrement absorbé. J'ai
— 22 —
lu dans maints journaux les fragments qui y étaient relatifs, je'
l'ai entendu discuter dans maintes réunions, j'ai moi-même
soumis le résultat de mes réflexions à des esprits cultivés et rion
cultivés, et c'est de toutes ces lectures, ces entretiens, ces médi-
tations, que s'est formée en moi une conviction maintenant iné-
branlable. Je n'ai pas sans doute la prétention d'avoir, toujours
rencontré l'exacte vérité dans toutes les réformes que je pro-
pose, et surtout; dans les chiffres que j'indique. J'avoue même ;
l'embarras extrême où je me suis trouvé pour exploiter une
matière, neuve pour moi et d'ailleurs si complexe, si entortillée.
Uniquement préoccupé de rendre ma pensée claire et incisive,
je l'ai revêtue d'un genre de style qui ne plaira pas à tout le
monde ; aussi n'est-ce pas aux littérateurs que je m'adresse, mais
à tous les hommes sérieux et pratiques, qui, au lieu de s'en-
dormir, veulent méditer le grand, problème, et par tout ce que
leur esprit a de force, par tout ce que, leur coeur a de générosité,
en découvrir la solution. Je n'ai fait qu'ouvrir la voie, à eux de
la parcourir ; j'ai semé quelques germes, d'idées, à eux de s'en
emparer, pour les élaborer, les mûrir et leur faire porter des
fruits salutaires pour notre commune patrie.
Tout homme a le droit de vivre, il a; droit par conséquent à
tout ce qui est nécessaire à son existence.
Mais tout homme doit gagner sa vie : c'est dans son travail
qu'il doit puiser ses moyens d'existence ; il n'a droit de vivre aux
dépens d'autrui qu'autant qu'il lui est impossible, de se suffire
à lui-même.
Ainsi, quand malgré tout son vouloir, faute de travail, faute
de salaire, il ne fait que vivoter, je dis que son triste sort accuse
l'injustice de la société et crie réparation.
Il1 faut que la société répare enfin un tort si criant. Elle doit,
comme; une, seconde Providence, par sa prévoyante bonté,
pourvoir aux besoins de tous et dispenser à chacun le travail et
le salaire; c'est là le but qu'il lui faut atteindre avec force, en
disposant toutes, choses avec douceur. Cela est-il possible ?
Si la France n'était pas assez riche de son propre fonds pour
nourrir, ses 34 millons d'habitants, ah ! sans doute, tous les
- 23 —
efforts de l'homme échoueraient devant l'obstacle de la nature.
Mais si la France peut abondamment et surabondamment fournir
au banquet où elle invite tous ses enfants sans exception, il s'en-
suit que si quelques-uns, si beaucoup sont menacés d'être privés
de leur part du festin, ce n'est pas la faute de Dieu, la faute de
la nature y la faute de la France, c'est la faute des horrimes.
Donc, puisque le mal ne tient pas à la force des choses, mais
aux vices des hommes et de leurs institutions, on peut y porter
remède.
Le mal consiste dans le manque de travail et dans l'insuffi-
sance du salaire.
Avant de l'indiquer, vrious signalerons ses causes.
Eclairons d'abord notre marche par une. distinction néces-
saire à établir entre les nécessiteux' coupables et les nécessiteux
innocents.
J'appelle nécessiteux coupable, celui qui est réduit à la mi-
sère par sa faute. Ainsi le paresseux qui se croisé les bras devant
l'ouvrage, le dissipé. qui se livre à un luxe et à une débauche
ruineux pour lui et sa famille.
J'appelle nécessiteux innocent, l'homme qui ne manque pas
à l'ouvrage, mais auquel l'ouvrage manque en tout ou en partie,
ou bien n'est pas suffisamment rétribué.
Les causes qui amènent la misère dans la classe des nécessi-
teux coupables ne sont que trop connues ; nous en parlerons
plus tard. Quant à la misère des nécessiteux innocents, les seuls
dont je m'occupe mamtenant, il faut quelque réflexion pour en
découvrir les causes. -
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§ I.
Pourquoi le travail manque-t-il totalement on par
tiellement à certains membres de la société ?
lre. CAUSE. — Parce qu'il est des ouvriers gui travaillent trop ou qu'on fait trop
travailler.
2e CAUSE. — Parce qu'on doit bien plus se préoccuper de l'écoulement des pro-
duits que de leur entassement, et jusqu'ici on a fait précisément
le contraire.
3e CAUSE. — Parce que les ouvriers surabondent dans certaines industries,
tandis qu'ils Manquent dans d'autres.
4e CAUSE. — Parce que les particuliers, les communes, les départements et l'état
ne s'enquièrent pas avec assez d'exactitude et de sollicitude des
travaux qu'ils pourraient faire exécuter.
5e CAUSE. — Parce que les machines ont remplacé le bras de l'homme.
Nous allons reprendre chacun de ces chefs, et, après avoir
expliqué chaque cause particulière du mal, nous; indiquerons
son remède.
ler CAUSE DU MANQUE TOTAL OU PARTIEL DE TRAVAIL.
Parce qu'il est des ouvriers qui travaillent trop ou qu'on fait trop travailler.
Il est des travaux qui ont leur emploi immédiat ; il en est
d'autres dont l'objet entré dans les magasins et les boutiques
pour être vendus dans un temps plus ou moins éloignée. On peut
appeler les premiers travaux d'usage, et les seconds travaux de
fabrication.
S'il est deux sortes de travaux, on peut distinguer aussi deux
sortes d'ouvriers : ceux qui travaillent à la journée et ceux qui
travaillent à leurs pièces ou à la tâche.
Les travaux d'usage sont, à quelques variations près , les
mêmes d'année en année ; telle est la culture des terres, la cons-
truction ou la réparation des bâtiments, le soin des vêtements,
l'entretien des ménages, etc. Les travaux de fabrication varient
— 25 —
suivant le cours des marchandises et l'écoulement des pro-
duits.
Avant de constater le fait, arrivons aux conséquences qu'en-
traîne le trop de travail.
Les travaux d'usage, ai-je dit, sont à peu près les mêmes
d'année en année ; ils occupent un nombre d'ouvriers dont on
pourrait déterminer le chiffre à telle différence près. Eh bien!
je suppose que ces ouvriers, forçant le travail ou le prolorigent
dans la nuit, fassent à chacun, cette année, un tiers ou seule-
ment un sixième d'ouvrage en sus de l'an dernier, qu'en résul-
ter a-t-il? S'ils sont employés et payés à la journéé, comme ils
pouvaient l'être précédemment, les voilà condamnés à l'oisiveté
pendant deux ou quatre mois de l'année ; ils ne recevront pas
plus pour le temps où ils se sont épuisés de fatigues, et ils per-
dront le salaire de deux ou quatre mois. S'ils travaillent à leurs
pièces, ils auront l'avantage de gagner autant en moins de
temps; mais ils ne gagneront pas plus, se fatigueront davan-
tage, et se condamneront pour un temps à une oisiveté rui-
neuse et démoralisante. Et encore remarquez bien que si le gain,
est égal pour les forts et les industrieux, il y aura perte sensible
pour les faibles et les malhabiles, qui, ne pouvant guère aug-
menter leur travail, perdront ce qu'ils auraient pu récupérer
par le temps. Mais suis-je bien dans le vrai, quand je suppose
le prix de la journée ou de l'oeuvreau même taux ? Non. Comme
les ouvriers surabondent, il s'en trouve une fraction Considé-
rable sans ouvrage; que feront ceux-ci pour en Obtenir? Ils
s'offriront au rabais : c'est le seul moyen d'enlever l'ouvrage à
ceux qui le possèdent. Ceux-ci, pour se venger, auront soin de
recourir au même expédient. De là, une concurrence fatale où
un parti ne triomphe qu'en se ruinant avec l'autre. Enfin, ne
pouvant continuer ce jeu mortel, vous verrez une émigration
d'ouvriers qui quitteront les travaux d'usage pour s'offrir aux
travaux de fabrication : nouvelles complications, nouvelles mi—
sères. Les fabricants, les manufacturiers n'accepteront Ces nou-
veaux venus que parce qu'ils se contenteront d'un prix réduit :
souffrance pour les anciens ouvriers; avantage apparent y lucre
2
— 26 —
trompeur pour les maîtres, dont les produits vont s'encombrer,
la consommation n'étant pas assez forte. Ils croiront se récupérer
sur les ouvriers , en réduisant leur salaire. Que feront les ou-
vriers ? Appauvris, ils consommeront encore moins, et travaille-
ront plus afin de retrouver sur la quantité ce qu'ils perdent sur
le prix , de sorte que maîtres et serviteurs s'entraînent par la
main dans le même gouffre. C'est ce qui arrive aujourd'hui, où
l'on n'entend plus parler que d'ouvriers qui meurent de faim et
de maisons de commerce qui font faillite.
Un travailleur croit son raisonnement sans réplique, quand
il dit : Si je fais deux fois autant, je gagnerai le double.
Un entrepreneur, industriel, négociant ne s'imagine pas qu'on
puisse contester ce calcul qui lui paraît évident : Si je paie
moitié moins l'ouvrier, je gagnerai l'autre moitié.
Eh bien! je vous le dis en vérité à tous deux, vous marchez
à reculons, vous faites deux pas en arrière pour un en. avant.
Industriels, vous perdez, et au-delà, ce que vous faites perdre
à votre ouvrier. Et comment cela ? Parce que vous le forcez,
pour vivre, à doubler son travail, dont l'exubérante production
va encombrer vos magasins. Et comment cela? Parce qu'en
appauvrissant l'ouvrier, vous tarissez la plus féconde source de
l'écoulement de vos marchandises ; vous en seriez déjà sur-
chargés quand l'ouvrier n'en ferait pas davantage, maintenant
qu'il en fait le double, vous en êtes écrasés.
Travailleurs., vous vous faites autant de tort en doublant
votre travail, que vous pensez vous procurer de bien. Et com-
ment cela? Parce que vous enlevez l'ouvrage à un frère qui, pour
en trouver, va mettre le prix au rabais. Comment cela? Parce
que vous forcez vos maîtres à abaisser votre salaire pour trouver
un débouché y en vendant à meilleur marché.
Jusqu'ici j'ai supposé que l'on travaillait trop. Hélas! je ne
l'ai pas supposé gratuitement. Oui, on travaille trop, puisqu'on
travaille le dimanche, soi-disant pour gagner plus, et dans le
fait pour gagner moins, comme il est clair par ce qui précède.
Et celui qui a dit : On nous ruine en fêtes, a fait un contre-sens
que je ne suis pas le premier à relever. Ah! en profanant par
— 27 —
le travail un jour que Dieu a consacré au repos, quand ce ne
serait que la moitié, le tiers de ce saint jour, cruels! est-ce que
vous ne privez pas de travail autant de frères que vous êtes,
quatorze ou vingt, qui agissez ainsi, et cela, dans un moment
où l'on se plaint tant du manque d'ouvrage? Oui, on travaille
trop, puisque, dans les usines et les ateliers, on condamne à la
fatigue de pauvres petits enfants qu'on incarcère et qu'on mar-
tyrise. Oui, on travaille trop, puisqu'il est des travailleurs qui
s'épuisent et se tuent : on travaille trop quand on excède tant
d'heures de travail, selon l'ouvrage ; on travaille même trop
quand on fait plus qu'il ne faut pour vivre honorablement, et,
dans les circonstances actuelles, celui-là n'est pas un bon ci-
toyen, qui cumule les charges pour tripler les bénéfices ; celui-là
n'est pas un ouvrier généreux, qui, après avoir raisonnable-
ment fait et suffisamment gagné, travaille encore : s'il a quelque
humanité, il doit s'arrêter, afin de laisser le surplus aux bras
inoccupés; sans quoi c'est le pain qu'il leur enlève avec le
travail.
Remède. — Que le gouvernement fasse donc observer le repos
du septième jour, non pas sans doute au point de vue spirituel,
parce qu'il dépasserait sa mission,mais au point de vue maté-
riel , comme mesure d'intérêt public.
Que le gouvernement établisse enfin un règlement paternel,
pour interdire aux enfants un travail qui est au-dessus de leur
âge et de leurs forces, et un moyen bien simple pour atteindre
ce but, ce serait de rendre l'instruction gratuite, au moins poul-
ies pauvres, et obligatoire, pour tous.
Quant aux grandes personnes, je n'admettrai jamais que le
gouvernement leur intime les heures de travail comme un pro-
fesseur à ses élèves. L'expérience, en faisant justice des; folles
tentatives du Luxembourg, a montré que ce n'est pas à l'aide
d'un cadran qu'on organise le travail. Et puis ces mots: Organiser
le travail, me sont odieux, parce qu'ils ne signifient rien s'ils ne
veulent pas dire : L'état sera le seul chef d'atelier, pour être
seul distributeur du travail. Ainsi, organisation du travail et
communisme sont synonymes. Je repousse donc l'un avec autant
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d'horreur que l'autre Cependant, sans recourir jamais y oh !
non, jamais, à la moindre coaction , le gouvernement peut et
doit employer la persuasion; qu'il use de l'influence morale pour
éclairer les ouvriers et leurs; patrons ; qu'il les engage y dans leur
intérêt réciproque, à mettre dans le travail une certaine modé-
ration nécessaire là comme partout ailleurs, et, dans les travaux
qu'il lui appartient de faire exécuter, qu'il donne le premier un
exemple qu'on se fera un honneur et un devoir d'imiter.
2e CAUSE DU MANQUE DE TRAVAIL.
Parce que l'industrie a produit outre mesure, sans songer à l'écoulement de
ses produits.
On s'est pris, dans ces derniers temps, d'un engouement fatal
dont on commence à peine à revenir, La France ne peut pros-
pérér que par l'industrie, il n'y a que le commerce qui peut
conduire à une fortune rapide. C'était le refrain de tous les jour-
naux, c'était le dicton de tous les particuliers. Voyez, disait-on,
l'Angleterre, où les fortunes se comptent, non pas par millions,
mais par milliards; voyez tels et tels qui ont commencé par
vendre du fil et des aiguilles, et qui sont maintenant les plus
riches de leur endroit. J'avoue que c'était une séduisante amorce
pour l'homme des champs, qui, après une vie de continuels
labeurs, n'avait pour espoir que d'ajouter quelques sillons de
plus à l'héritage paternel. Vite, vite, on abandonne le travail de
la terre pour s'aventurer dans les speculations de l'industrie :
partout les ateliers, les usines se multiplient, les machines fonc-
tionnent, les magasins se remplissent. Quelle vie! quelle ri-
chesse ! quelle prospérité toujours croissante ! Bientôt on n'aura
plus rien à envier à la fière Albion, la France marchera l'égale
de l'Angleterre. Eh bien! oui, vos désirs seront satisfaits; oui,
vous suivrez l'Angleterre, mais dans une voie qui commence à
se dessiner à tous les yeux.
L'Angleterre, à l'heure qu'il est, regorge de richesses, les
produits pullulent dans son sein; et voilà que cette surabon-
dance lui fait peur, elle en est alarmée; elle ne sait comment
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se purger de ce trop-plein qui l'étouffe elle s'en va guerroyer
en Chine, aux Indes et plus loin, afin de se décharger de ce far-
deau qui l'accable; elle combat, elle verse son sang pour ste
dépouiller des richesses qui l'affament; toute sa politique inter-
nationale, ses traités, ses: alliances n'ont pour motif et pour but
qu'un intérêt mercantile. O misère sans exemple! et C'est ma
patrie qui voudrait éprouver le même sort, oui, et qui l'éprou-
vera immanquablement si, sans plus tarder, elle ne revient sur
ses pas.
Que voulez-vous? l'Angleterre sans la France, la France sans
l'Angleterre suffirait peut-être, par ses produits industriels, à
fournir toute l'Europe; ni l'une ni l'autre rie tarissant leurs
sources, il doit en sortir un déluge. Et puis ce n'est pas tout :
la civilisation progresse ; tel peuple que vous fournissez aujour-
d'hui se fournira demain; et pourquoi n'en ferait-il pas autant
que vous? pourquoi auriez-vous le monopole de. l'industrie ?
Quand donc arrivera le moment où chaque peuple fabriquera
lui-même ce qu'il vous achette aujourd'hui, que deviendrez-vous,
France et Angleterre? qui peut prévoir la catastrophe qui vous
attend et l'abîme où vous serez englouties? Songez: bien que
chaque nation est indéperidanté et que quand elle pourra se
passer de vous, vous n'aurez aucune contrainte à exercer sur
elle.
Le plus simple bon sens avertit le marchand de n'acheter
qu'à proportion de la vente; de même, le manufacturier ne
devrait jamais produire qu'à proportion des débouchés. Il doit
s'assurer tout d'abord des chances de consommation qui se; pré-
sentent, et partir de là. Sans ce calcul préliminaire, sans cette
boussole pour le diriger, il se lance dans une mer inconnue, livré
aux caprices des vents qui peuvent à chaque instant; le sub-
mergér. La marchandise est bonne quand elle trouve des ache-
teurs; mais quand elle les attend vainement, elle ressemble à
la fille qui ne trouve pas de mari : sa condition est des plus
triviales.
Remède. — Parmi les produits, les uns sont ou peuvent être
communs à tous les pays; les autres sont particuliers à un
— 30 —
peuple, parce qu'ils proviennent d'objets qui ne se trouvent
que dans tel climat, dans telle contrée, ou parce que le secret
de leur fabrication n'appartient qu'à telle nation. Il s'agirait
d'abord de ; déterminer 1° ceux de nos produits qui sont où
peuvent être communs, et 2° ceux qui sont particuliers.
Dans le premier cas, produisons uniquement pour nous, et
puisons uniquement à notre production. Produisons uniquement
pour nous, car à quoi bon faire pour les autres ce qu'ils peuvent
faire eux-mêmes? Puisons uniquement à notre production, car
pourquoi acheter à des étrangers ce que nos compatriotes peu-
vent nous vendre ? Donc, défense absolue de l'importation en
France de tous les produits où nous pouvons nous suffire à
nous-mêmes. Quand même nos produits nationaux seraient un
peu plus coûteux ou auraient un degré de perfection en moins,
n'importe, ils doivent avoir la préférence, parce qu'il y aurait
égoïsme , pour un léger avantage, d'enlever à des frères , qui
comptent là-dessus pour vivre, un argent qu'on irait verser dans
des mains étrangères.
Dans le second cas, examinons bien les produits sur lesquels
nous avons une supériorité marquée. Est-ce dans les soieries,
dans les glaces, dans les draps? Eh bien! cultivons ces spécia-
lités, efforçons—nous d'y maintenir notre renommée; mais
encore n'en exagérons pas l'importance, et ayons toujours soin
de calculer et de ménager nos débouchés de telle sorte que nous
ne produisions, pour ainsi dire, qu'au fur et à mesure que nous
vendons;
En résumé, j'appelle heureuse et florissante une nation qui
trouve en elle-même, dans ses entrailles, les sources de sa pros-
périté, produisant assez pour sa consommation, consommant
assez pour sa production, n'ayant rien à demander à ses soeurs
qu'elle ne puisse leur rendre par un échange aussi utile à l'une
qu'à l'autre.
Quand les produits sont excessifs, la consommation s'arrête,
et avec elle le mouvement de l'industrie; voilà pourquoi j'ai
signalé l'excès de: la production comme une des causes du
manque de travail.
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3e CAUSE DU MANQUE DE TRAVAIL.
Parce que les ouvriers surabondent dans certains états, tandis qu'ils font
défaut dans d'autres.
Qùoiqu'en général il y ait, pour toutes les carrières y plutôt
excès que disette d'amateurs, cependant il est encore certaines
professions peu courues où les ouvrier manquent. Et,chose
incroyable ! c'est le travail de la terre y le plus utile sans con-
tredit, qui est le plus délaissé; ce sont les produits les plus im-
portants qui sont les plus négligés. L'état de cultivateur,
vigneron et tous ceux qui s'y rattachent sont les derniers qu'on
embrasse. Si, comme les Athéniens, nous avions encore des es-
claves, je ne doute pas que tous les travaux des champs né leur
soient dévolus. J'ai entendu un fils de cultivateur qui aurait
eu honte, me disait-il, de conduire la charrue et qui se glorifiait
d'apprendre le confiseur. Quel renversement d'idées ! préférer
la confiserie à l'agriculture, n'est-ce pas mettre la prémière des
conditions au-dessous de la dernière ? Qu'est-ce que la société à
donc tant à faire de vos sucreries qui ne font qu'énerver les
tempéraments? mais le blé, le vin, le lait, la viande, les légumes,
n'est-ce pas à ces aliments indispensables que nous devons la
santé et la force? Et c'est pour produire ces seules vraies ri-
chesses que les bras manquent! On dirait que l'air de là cam-
pagne est contagieux, à voir l'empressement avec lequel on la
quitte pour aller s'entasser dans les ateliers des grandes villes.
Aussi bien, vivre au sein de la nature avec des paysans, livré à
leurs travaux grossiers, fi donc ! mais battre le pavé des villes,
compter au nombre des citadins, à la bonne heure! Habiter une
chaumière rustique., revêtir une blouse de manoeuvre, manier
la pioche, métier d'esclave; mais prendre placé dansun bureau
ou un comptoir, griffonner du papier, voilà ce qui s'appelle
occuper un posté y être quelque chose dans la société.Qu'est-il
résulté de ce préjugé funeste? Deux effets désastreux. Le pre-
mier, ça été d'enlever à la culture des bras nécessaires, pour les
donner à l'industrie où ils sont superflus. Le second, ça été d'en-
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combrer toutes les carrières qu'on nomme civiles, administra-
tives ou libérales. C'est ce qui a amené l'ancien gouvernement
à créer une foule d'emplois nouveaux, rouages inutiles de l'ad-
ministration ; il croyait guérir un mal, il en a produit un pire;
il pensait augmenter ses forces en multipliant ses fonctionnaires,
il n'a fait qu'entraver son action, grossir; son budget et obérer
le trésor. Pour dix nouvelles places qu'il, s'ingéniait à créer, il
se présentait cent compétiteurs avides. C'est ainsi que le travail
des champs était délaissé et devenait le pis-aller des conditions
sociales. Voilà ce qui explique comment l'état qu'on avait le
plus intérêt à, faire progresser est resté le plus en arrière, com-
ment, tandis que les ouvriers de l'industrie se plaignent du
chômage et de la misère, les ouvriers des champs ne se plai-
gnent que d'une seule chose, c'est qu'ils sont accablés d'ou-
vrage.
Remède.— Il faudrait d'abord remettre en honneur l'agri-
culture, cet art du labourage et du pâturage qui, comme le
disait le bpn Sully, sont les deux vraies mamelles de la
France.
Ensuite faire l'a statistique de toutes les professions, avec le
nombre d'ouvriers qu'elles emploient, dans chaque localité ,
ayant à indiquer là où il y en a trop, et là où il n'y en a pas
assez.
Enfin, rechercher les améliorations à introduire dans l'agri-
culture , les travaux à exécuter, et certes il n'en manque pas.
Je puis, citer pour exemple le petit village que j'habite. C'est un
vignoble, dont les vignes sont mal entretenues, faute d'un
nombre suffisant de vignerons. De plus, la commune possède
sur, une côte plus de cinquante hectares de tenrain qui jamais
n'ont été mis en culture, et qui cependant produiraient beau-
coup avec du travail et des soins; on y ferait venir, par exemple,,
d'excellentes pommes de terre. Tout ce qui manque, c'est
le bras de l'homme. Combien d'autres localités sont dans le
même cas!
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4e CAUSE DU MANQUE DE TRAVAIL.
Parce que les individus, les communes ; les départements et l'état ne montrent
point assez de souci pour trouver et procurer du travail.
1° Que tout particulier se persuade bien d'abord qu'en pro-
curant du travail à l'ouvrier, il fait l'oeuvre la plus belle, une
oeuvre plus méritoire que s'il lui faisait la charité, pour rem-,
placer le salaire d'un travail qui lui manque Refuser l'aumône
à l'indigent, C'est cruel ; priver de travail l'ouvrier, c'est de plus
immoral; parce qu'en le réduisant, homme de coeur, à la misère,
on l'avilit ; en le condamnant à l'oisiveté, où le déprave. Le riche
qui donné de l'argent pour procurer du travail aux ouvriers, fait
donc une aumône doublement méritoire ; que s'il procure lui-
même du travail, son oeuvre vaut encore mieux. A mes yeux, le
vampire de la société, c'est ce rentier avare qui n'emploie per-
sonne , qui n'use rien, qui ne consomme rien, qui ne rend pas
une obole à la classe ouvrière dont il abhorre les services; à la
classe marchande, à laquelle il n'achette que l'indispensable ; au
gouvernement, qui n'en retire pas un centime di'impôt, tandis
que, par ses fonds placés sur l'état, dans le commerce ou chez
les particuliers, il suce notre sang le plus pur. - Convaincu
de cette vérité, que la meilleure oeuvre c'est de faire travailler
l'ouvrier, chaque individu devrait donc, autant qu'il est en lui,
s'étudier à donner de l'ouvrage et surtout à le donner en temps
et lieu. Il n'est pas; de particulier, quelque peu d'aisance qu'on
lui suppose, qui ne trouve plusieurs journées de travail à offrir à
l'ouvrier. S'il a un bon coeur, il se fera un plaisir de l'employer;
il le visitera dans son travail; non pas certes pour le courber
incessamment sous sa tâche, mais pour lui témoigner de l'in—
térêt et de la bienveillance; il lui paiera exactement et toujours
noblement son salaire ; il s'efforcera de choisir toujours le mo-
ment qui lui est le plus favorable. Ainsi, il ne demandera pas
ses services quand il le sait très-occupé ailleurs;; autant qu'il lui
sera possible, il l'emploiera dans ce qu'on appelle le temps perdu:
il sait, par exemple, qu'à telle époque il est ordinairement
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inoccupé; c'est pour ce moment qu'il réservera l'ouvrage qu'il
lui destine. Ainsi en àgirà-t-il à l'égard de son tailleur, de son
cordonnier, etc. Jamais il n'aura la vanité ridicule de vouloir en
être servi le premier; il leur accordera, au contraire, tout le
temps nécessaire, n'oubliant pas que c'est leur laisser le pain
sur la planche. Oh ! si tous les particuliers, mais principalement
les riches, agissaient de la sorte, qu'ils se rendraient heureux et
avec eux tout le monde ! Mais aujourd'hui que voyons-nous, sur-
tout depuis les événements de février? La plupart des riches qui
serrent leurs écus, arrêtent le travail, paralysent le commerce.
A les entendre, ils n'ont pas un centime chez eux ; ils se plain-
dront avec vous de la disette d'argent, et ce sont eux qui le
retiennent captif; car enfin l'argent ne s'est pas enfoui sous terre,
et ce ne sont certes pas les pauvres qui le recèlent. Eh bien! je
le déclare, c'est là un indigne manége, et si ce jeu devait encore
durer long-temps, il pourrait coûter cher à ceux qui font la
partie. Que craignent-ils ? Le communisme ; mais en croyant le
fuir, aveugles qu'ils sont, ils lui tendent les bras. Ah ! s'ils le
voulaient, le commerce, le travail, la confiance, le crédit re-
naîtraient bien vite, et l'idée même du communisme disparaîtrait
plus vite encore. Qu'ils prennent donc enfin une généreuse ini-
tiative, au nom de leurs intérêts, au nom de la patrie souffrante,
je les en conjure.
2° La tâche des communes, des départements et de l'état, est
la même que celle des particuliers. Un travail devrait être fait,
pour chaque commune, qui indiquerait tous les travaux d'utilité
locale. Avant que tous les terrains: improductifs soient cultivés,
que tous les chemins vicinaux et ruraux soient terminés, que
les rues des villages soient au moins dans un état convenable de
propreté et de salubrité, bien des bras s'useront, bien des vies
s'éteindront. Et puis quand tous ces travaux seront exécutés, ne
faudra-t-il pas les entretenir ? Pour remplacer ces trois jours de
corvées, impôt inique puisqu'il est le même pour tous, ne
pouvait-on pas, dans chaque commune, s'imposer des centimes
additionnels, jusqu'à concurrence de la somme nécessaire, pour
le service de la commune? Alors un maire intelligent saurait
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occuper bien des journées qui fussent restées stériles. Enfin, aux
départements et à l'état, il appartiendrait de déterminer les
grands travaux d'utilité publique , tels que le reboisement des
côtes, le défrichement des landes, le dessèchement des marais,
etc. Par là, il y aurait toujours du travail en réservé y pour en
offrir, en cas de besoin, non pas certes à des étrangers, mais aux
ouvriers français , enfants de la patrie, et à ceux-là seuls qui ne
pourraient absolument pas en trouver ailleurs. Ceci est pré-
voyance et sagesse. Mais ouvrir des ateliers nationaux où l'on
admettrait indistinctement tout ouvrier venu, en faire une ins-
titution permanente, s'imposer l'obligation d'y fournir du tra-
vail à tout le monde, c'est aveuglement et folié. Si je ne me
trompe, ces mots d'ateliers nationaux sont encore synonymes de
communisme. Il y a des ateliers dans l'état, mais l'état n'est pas
un atelier. En fait de travail, comme dans tout le reste, il n'à
droit d'agir que quarid l'action individuelle est insuffisante ; et
même alors ce peut être pour lui de la prudence de préparer de
l'ouvrage à ceux-là qui lui auront prouvé en avoir cherché
inutilement ailleurs ; mais ce n'est pas un devoir. Vous viendrez
m'accuser de votre manque de travail; mais est-ce ma fauté, à
moi gouvernement, si vous en manquez? Me prenez-vous donc
pour un maître d'atelier ?
En adoptant toutes les mesures que j'ai indiquées jusqu'ici, on
procurera, je crois, du travail en abondance à tous les ouvriers.
Toutefois, si tous ces moyens ne suffisaient pas encore, il ne
resterait plus qu'à recourir à un moyen extrême, mais infaillible,
que j'indiquerai en dernier lieu, parce que c'est le remède vio-
lent qu'on ne doit employer que quand tous les autres sont
impuissants.
5e CAUSE DU MANQUE DE TRAVAIL.
Parce que les machines ont remplacé le bras de l'homme.
Je désirerais qu'un homme de la partie traçât un tableau qui,
énumérant toutes les nouvelles machines appliquées à l'industie,
comparerait le nombre d'ouvriers qu'il fallait auparavant pour
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les mêmes produits, avec le nombre qui suffit maintenant. Vous
verriez par là que l'introduction des machines a privé d'ouvrage
peut-être le quart des ouvriers, c'est-à-dire que, pour une pro-
duction égale, il faut aujourd'hui un quart d'ouvriers en moins
qu'il en fallait il y a trente ou soixante ans. C'est donc le quart
de ouvriers qui est de trop: embarrassés d'eux-mêmes, ils de-
viennent pour la société un hors-d'oeuvre et une surcharge.
Quelle triste position! Mais, pour en faire encore mieux ressortir
les inconvénients, je vais entrer dans quelques détails, et je
me borne à un exemple que je choisis parce qu'il m'est plus
familier.
Jadis, dans nos campagnes, quand la mécanique à battre le
blé n'était pas encore connue, combien de manoeuvres trou-
vaient dans la saison morte d'utiles journées de travail ! Chaque
cultivateur avait ses batteurs attitrés, qui, en échange de leurs
services, recevaient non pas de l'argent, mais plusieurs mesures
de blé dont ils se nourrissaient, eux et leurs familles. Aujourd'hui,
l'usage de fléau est inconnu, et si, dans un sujet sérieux, il m'é-
tait permis de faire un jeu de mots, je dirais qu'il a été remplacé
par un autre fléau, celui du désoeuvrement. Le battage à la mé-
canique est maintenant universel, et il n'est pas jusqu'au
moindre paysan qui ne conduise à la mécanique les quelques
gerbes de blé qu'il a recueillies dans son champ. C'est une dîme
qui a passé des mains du pauvre dans celles du riche proprié-
taire. Tant mieux, dira quelque esprit superficiel, c'est un en-
couragement pour l'agriculture, et le cultivateur diminuera
d'autant le prix de son. blé. Voilà ce qui semblerait devoir être
au premier aperçu; cependant le fait proteste contre cette con-
séquence ; le prix du blé, au lieu de diminuer, a plutôt augmenté
avec l'usage de la mécanique. Et pourquoi ? Parce que les canons
des fermes ont augmenté de même. Et pourquoi cette augmen-
tation dans le canon des fermes? Parce que les maîtres veulent
pour eux, et non pour leurs fermiers, le bénéfice de la méca-
nique. Ils ont calculé l'avantage que la mécanique pouvait
apporter à leurs fermiers, et ils ont augmenté en conséquence
le prix de leurs fermes. Le canon augmentant, les terres enché-