La vie de Sacha

La vie de Sacha

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57 pages

Description

Sacha est un petit garçon passionné par les couleurs et les formes.
Plus tard, il sera un jeune artiste à la sensibilité à fleur de peau, amoureux de son art et conquis par la Femme. Puis, un homme éperdu d’amour et égaré entre les bonheurs intenses et les désespoirs immenses.
Dans son premier roman, Emma Recher nous embarque à bord d’une tranche de vie haute en couleur.
Entre naufrage et passion, La vie de Sacha est une promenade sur la rivière tourmentée de la Vie.

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Publié le 03 janvier 2017
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EAN13 9782373030129
Langue Français
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Prologue

Vous êtes allongé le nez au plafond, immobile, comme attaché. Du ciel poussent des arbres et des fleurs. Vous marchez dans les airs. Vous priez pour que la nuit ne tombe plus jamais, vous refusez de baigner dans les étoiles, y sentez un danger, elles ne rient pas, non en fait, elles ne rient jamais. Vous préférez le jour éclatant, le jour qui éclabousse de vie. Alors, vous cheminez sans hâte dans ces paysages improbables où chaque langueur prend un relief inespéré, chaque fadeur, une saveur désespérée.

Vous suivez des chemins ombragés bordés de fleurs odorantes, du jasmin peut-être, vous en reconnaissez l’odeur subtile et sucrée. Les branches des arbres bruissent dans la brise, un ronron continu, comme électrique. Elles parlent un langage particulier, le langage de la vie. Vous longez de clairs sentiers et plongez dans de sombres forêts. Jusqu’à arriver dans la clairière. Et enfin, vous y êtes, la clairière est là, devant vous. Elle n’est pas plus grande qu’un mouchoir de poche, entourée d’arbres menaçants. Pourtant rien n’est plus agréable que cette clairière, objectif de vos errances. Le temps s’y arrête, vous le sentez. Il s’y éternise, se fige. Vous vous allongez près de la fontaine, tout contre la fontaine. Le ciel est blanc, brûlant. Les arbres semblent se rapprocher. C’est un peu comme si vous étiez enfermé dans une cheminée enchantée. Le son de l’eau qui goutte résonne dans vos oreilles engourdies. Ce doit être la fontaine. Un chant régulier et lancinant qui endort, qui alourdit. D’ailleurs, tout votre corps est lourd, très lourd. Depuis la pointe de vos cheveux jusqu’au bout de vos orteils. Vous ressentez chacun de vos os, du plus petit au plus grand, vous avez conscience de chacun d’eux. Chaque parcelle de votre peau vous devient connue, chacun de vos organes vitaux. Vous vous ressentez de manière précise et lourde et pourtant votre esprit semble absent, comme s’il s’élevait au-dessus de votre corps, comme s’il planait au-dessus de votre enveloppe charnelle et la regardait avec dédain. Votre esprit supérieur à la chair ricane de la faiblesse de cette carcasse de viande imparfaite et fragile.

La clairière est toujours là, tel un tombeau, elle vous entoure, les arbres menaçants prennent parfois des visages connus, reconnus, apaisants. Il ne reste autour de vous qu’un carré d’herbe et quelques pâquerettes, ou peut-être des roses, vous n’êtes pas très sûr. Et la fontaine toujours, chante son goutte-à-goutte traînant. La fontaine et son chant murmurent. Parfois des colombes blanches viennent et se penchent sur vous, vous survolent légèrement, vous frôlent, vous piquent avec douceur, puis repartent. Votre cœur bat au rythme des gouttes qui tombent, lentement. Vos poumons se gonflent et se dégonflent, régulièrement, dans un bruit étrange de soufflet mécanique. Les impulsions de votre cerveau se sont calmées, elles sont faibles, très faibles, presque inexistantes, peut-être parce que vous ne pensez plus, vous êtes vide de toute pensée consciente ou inconsciente. Votre esprit ne vous appartient plus, il est sorti de vous, un nuage flottant, doux et bleu regarde votre corps mort.

Parce que oui, vous êtes mort, enfermé dans cette clairière cercueil et les arbres qui vous observent ne sont rien d’autre que les personnes venues vous rendre un dernier hommage. Ou plutôt non, vous n’êtes pas encore mort, vous êtes un mort en sursis. Mais votre corps ne vous appartient déjà plus, vous l’avez comme chassé de votre esprit. Encore relié à une certaine vie par quelques tuyaux et un goutte-à-goutte qui la distille. Vous sentez votre vie vous échapper et pourtant, il en reste toujours suffisamment pour que votre mort vous échappe. Vous voudriez ouvrir la bouche, leur demander d’arrêter leurs sanglots. C’est votre décision, c’est vous qui avez voulu rendre votre vie, la jeter, vous n’en vouliez plus, elle n’était même plus une vie. Juste une prison sans Hannah. Mais rien à faire, elle s’accroche, elle est encore là, vous colle à cette peau inanimée qui recouvre votre corps presque mort.

Elle aussi est là, près de vous et vous regarde. Vous lisez tout l’amour qu’elle vous porte dans ses yeux pleins d’eau. Vous vous en voulez de la faire pleurer, vous ne voulez plus entendre ces larmes qui coulent au même rythme lent et continu que ce goutte-à-goutte nécessaire qui vous relie à la vie, qui vous retient près d’elle.

Votre père vient aussi, souvent, il vient et vous dit qu’il vous aime, qu’il ne veut pas vous voir partir, qu’il vous veut à ses côtés. Il la prend dans ses bras, la console, vous l’entendez lui dire que tout ira bien. Et puis il repart. Mais elle, ne part pas. Vous la sentez à vos côtés. Toujours. Et vous prenez conscience à un certain moment, que le parfum de la clairière, subtil et sucré, c’est son parfum à elle, pâle et droite, assise près de vous.

Vous vous rendez compte de son état d’épuisement, elle n’a pas dormi depuis longtemps c’est sûr, les cernes noirs et épais sous ses yeux gonflés par les larmes. Alors vous vous en voulez un peu. Beaucoup même, la faire souffrir comme ça, vous n’aviez pas le droit. Ses larmes coulent sans interruption, comme le goutte-à — goutte. Ces larmes vous voudriez les boire, en tout cas ne plus les voir sourdre de ses yeux.

Vous sentez que c’est elle votre élixir de vie, votre résurrection. Ou plutôt vous pensez qu’elle pourrait vous faire renaître, une nouvelle naissance, refaire le trajet depuis son utérus vers la vie, vous voudriez pouvoir lui demander d’accoucher une nouvelle fois de vous, de vous redonner la vie qu’elle vous a déjà offerte une fois et que vous avez voulu lui prendre. Vous voyez les gouttes tomber de ses yeux, les larmes de l’amour, de son amour pour vous, de l’amour d’une mère pour son fils aimé. C’est votre antidote, votre panacée.

Vous voudriez lui dire que vous regrettez, que vous l’aimez, que vous n’auriez pas dû, pour elle, vous n’auriez même jamais dû y songer. Vous voudriez lui dire que ce n’est rien, qu’il reste encore un peu de vie dans votre corps, que vous allez le ranimer, vous battre pour survivre, pour vivre à ses côtés, vous battre pour elle. Vous voudriez lui dire que depuis que votre conscience est revenue par bribes incertaines, vous luttez pour rattraper votre âme qui s’envole, là au-dessus de votre corps, flottant et ricanant. Vous voudriez lui expliquer comment vous l’apostrophez, comment vous la voulez de nouveau au creux de vous, cette âme baladeuse. Comment vous gueulez, l’engueulez pour qu’elle cesse enfin de voleter mutine, qu’elle redescende dans vous.

Vous voulez l’emprisonner de nouveau, l’enterrer au fond des replis graisseux de votre cervelle qui s’endort, pour la raviver, que votre cerveau soit de nouveau le poste de commandement conscient de votre motricité, de vos émotions. Vous luttez pour rattraper le ballon de baudruche dégonflé qui ne demande qu’à monter plus haut, toujours plus haut de votre corps. La ficelle est ténue, mais vous la sentez toujours. Vous vous accrochez à elle, ne la laisserez pas filer.

Votre mère est toujours là, vous voyez dans ses yeux qu’elle sent que quelque chose se passe en vous. Peut-être a-t-elle vu votre âme flottant ? Vous voudriez la prendre dans vos bras, l’embrasser, la rassurer, l’entourer comme la clairière vous entoure, boire ses larmes, les laisser vous pénétrer jusque dans vos veines, les laisser distiller la vie dans votre intérieur, boire ses larmes jusqu’à les sécher à jamais. Les tarir pour toujours.

Elle est là et vous attend, elle attend un regard, un mot. Alors vous serrez légèrement sa main de vos doigts raides, entrouvrez un peu les yeux, puis la bouche et murmurez pour elle, rien que pour elle, la vie, votre vie :

— Pardon, ma Maman…

L’aurore

« Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. »

Jean Racine, Les plaideurs (1668).

C’était un bébé lisse et blond, doux aussi. Le premier bébé de maman. Et quand Maman lui raconte, elle lui explique toujours ses grands yeux de bébé tout ronds, presque noirs qui vont et viennent sur le monde.

Sa maman, c’est Louise. La joie qui l’inonde à ce moment-là est indescriptible. Et ces deux petites billes rondes et sombres comme voraces du monde dans les bras de la sage-femme qui le lave dans le petit lavabo. Elle se laisse aller sur le dossier du lit. Voilà une bonne chose de faite. Neuf mois pile qu’elle porte ce petit ange en elle. Un fruit d’amour. Elle se dit « un » parce qu’elle sait qu’il ne restera pas unique. Gabriel est si heureux. Il a un fils. Il leur faut maintenant décider du prénom de leur petit ange. Pour le moment, Louise est heureuse, juste heureuse. Une sorte d’état de grâce qui s’accroche à elle et accepte de lui tenir encore compagnie. Elle se laisse baigner. La sage-femme lui tend le bébé. Son bébé. Elle le serre contre son corps un peu flasque et vide à présent. Ils se regardent fixement, quelques secondes particulières à eux deux ; lui de ses billes rondes et sombres, elle de son regard doux empli d’amour. La main de Gabriel est posée sur celle de Louise, comme attachées ensemble, une chaîne d’amour dont ils forment les maillons.

La chambre est claire, les murs pastel sont parsemés d’autocollants colorés. Près du lit de Louise, le berceau en plastique transparent attend le poupon. Sur une chaise, près de la table à manger, Elie, le frère de Louise, est assis, il attend. Il attend depuis longtemps, il a eu très peur que quelque chose se passe mal. Le grain de sable inattendu dans un engrenage bien huilé. Il ne l’a dit à personne, mais Louise le sait. Elle le rassure. Il regarde enfin ce petit être qu’il a vu grossir en même temps que le ventre de sa sœur.

Toutes ses craintes, ses mystérieuses et angoissantes craintes disparaissent en une seconde. Il sait que sa grande sœur ne l’aimera pas moins. Et il sait aussi que ce petit bout de chair vivante qui le fixe de son regard foncé vient de prendre une place énorme dans son cœur d’adolescent. Demain il retournera au collège et annoncera avec fierté qu’il était absent aujourd’hui parce que son neveu, le fils de sa grande sœur, est né. Ça va leur en boucher un coin à tous ces glandeurs prétentieux. Lui, Elie est tonton. Ouais, dans quelques mois, il s’entendra appeler tonton Elie par cette petite bouche avide qui vient d’engloutir le sein de sa sœur.

— Alors, c’est quoi son prénom à la Terrine finalement ?

— À la quoi ?

— Ben la Terrine, un bébé qui naît, c’est pas beaucoup plus gros qu’un gros pâté non ?

Louise sourit et ajuste rapidement son chignon lâche : « Elie ! Tu aurais pu trouver une autre comparaison tout de même !

— Ben moi j’aime bien. Alors même si vous ne vous décidez pas pour le prénom, je m’en fous, je l’appellerai ma Terrine.

— Dis, tu n’as pas cours aujourd’hui ? Tu vas y aller cet après — midi ? »

Elie fait une moue et lance timidement : « Non, il est trop tard. Tu me feras un petit mot, hein, ma Louisette ? Parce que je sais déjà que la mère ne le fera pas. Elle m’a dit ce matin qu’elle ne voyait pas pourquoi j’allais te voir. Qu’un bébé qui naît, c’est toujours rouge et fripé. D’ailleurs, elle a dit qu’elle ne viendrait sans doute pas avant ton retour à la maison parce qu’ils doivent partir sur l’île pour je ne sais quelle raison. Même que Papa faisait salement la gueule parce que lui serait bien venu la voir, la Terrine… D’ici à ce qu’il passe en cachette cet aprèm »… Je lui dirai quand même à la mère que ma Terrine n’est ni rouge, ni fripée. Bon, vous vous décidez pour le prénom. J’ai apporté une saloperie de livre que j’ai piqué dans la bibliothèque maternelle, ça va peut-être aider… »

Louise regarde son mari en riant, « Tu veux regarder la saloperie de livre de ton beau-frère mon chéri ? » et puis doucement, chuchote à l’oreille du nourrisson « Que penses — tu de Sacha, mon bébé ? »

Gab se penche vers Louise et murmure « Je crois que Sacha irait à merveille à cette petite Terrine ni rouge ni fripée… ». Il se redresse et lance moqueur « … et qu’est-ce qu’ils disent dans ta saloperie de livre pour Sacha, Elie ? »

Elie compulse fébrilement le livre, s’arrête à une page, lit rapidement et dit :

— Déjà ça commence bien, c’est pas un prénom, c’est un diminutif que vous lui donnez direct à ma Terrine. Pauvre môme ! Ben, Sacha c’est Alexandre. Et sa devise : « Toujours plus ! » Ça dit « l’ambition et l’énergie dévorantes, la fureur de vivre du plus grand conquérant de l’histoire semble marquer dès l’enfance beaucoup de ceux qui portent ce prénom ». Vous voulez en faire un président ou quoi ? Je continue « Bouillonnant d’idées, écartelé en cent désirs, rêvant de gloire ou assoiffé d’absolu, orgueilleux, mais pas égoïste… », bon j’arrête. Sa fête c’est le 22 avril, donc bientôt. C’est décidé hein ? Vous ne changez pas d’avis ? Un futur conquérant ?

— Oui Elie, c’est décidé : la Terrine s’appelle Sacha…

Il aime bien quand Maman lui raconte l’histoire de sa naissance et de son prénom. Il adore quand Tonton l’appelle « ma Terrine ». Il est vrai que maintenant il le fait de moins en moins souvent. Sacha est rentré à la grande école cette année, en CP, dans une très jolie classe toute tapissée de lettres et de chiffres aux murs. Une belle classe et une belle maîtresse aussi. Il l’aime bien sa maîtresse, elle s’appelle Sonia. Elle veut bien que les enfants l’appellent maîtresse aussi. C’est ce que fait Sacha, il préfère.

Cette année, la maîtresse a expliqué qu’on apprendrait à lire les livres tout seuls. Sacha est d’accord, mais pas trop tout de même, parce qu’il aime bien quand c’est Maman qui raconte l’histoire le soir. Il adore quand c’est Tonton aussi, sauf que Tonton ne raconte jamais la même histoire que le livre. Il a dit un jour en secret à Sacha qu’il avait fermé ses yeux et ses oreilles en CP pour que la maîtresse ne puisse jamais lui apprendre à lire des livres tout seul, mais Sacha ne doit pas le faire, parce que ce n’est pas très bien.

Les histoires que raconte Tonton ne ressemblent jamais aux livres, pourtant elles sont toujours extraordinaires et Sacha les adore toutes. Voilà comment fait Tonton : il ouvre le livre que Sacha a choisi, regarde toutes les images à la suite, mais surtout pas les lettres, referme le livre d’un coup et là, le voyage commence. Il emmène Sacha dans des pays que l’on ne reconnaît nulle part. Tonton les appelle les pays imaginaires. Parce que Tonton, s’il savait voler, Sacha en est sûr, il serait Peter Pan. D’ailleurs, depuis l’autre jour, Sacha croit de plus en plus fort que Tonton est Peter Pan…

Ce jour-là, il fait très beau, chaud même et les maîtresses ont dit que les enfants peuvent aller jouer dans la cour sans les gilets. Sacha a une chemise à manches courtes. Il sent, aussitôt sorti, la caresse du soleil sur sa peau, alors il s’assoit dans la cour, étale ses jambes pour que le soleil les caresse aussi. Il regarde très fort le ciel et dans un rayon qui aveugle, il voit Tonton qui s’en va très haut. Il regarde mieux pour en être sûr, plisse un peu plus les yeux, c’est bien Tonton. Peut-être que Tonton est Peter Pan en fin de compte. Il y a beaucoup pensé pendant la classe de l’après-midi. Même que la maîtresse a demandé plusieurs fois « Alors Sacha tu rêves aujourd’hui ? ». Non il ne rêve pas, il se demande juste pourquoi, aujourd’hui, il a réussi à voir Tonton s’envoler dans le ciel et pas les autres jours. Il faudra qu’il en parle à Maman tout à l’heure quand elle l’attendra au portail à l’heure des Mamans. Bizarrement, ce jour-là, ce n’est pas Maman au portail, c’est Papa qui l’attend, avec Lola à la main. Lola, c’est la petite sœur de Sacha, elle est encore en maternelle alors on passe la chercher en premier. C’est bizarre, mais Sacha est bien heureux. C’est tellement rare quand Papa est là à l’heure des Mamans ! Et Sacha, il aime ça, il est si beau Papa avec son costume et sa cravate. D’ailleurs, Sacha voit bien que Olivia et Lauren, ses deux copines de classe regardent son Papa et sa cravate et le trouvent très beau. Il leur a déjà dit qu’en plus d’être très beau, Papa est aussi très important à la société dans laquelle il travaille. Même que parfois, on entend la voix de Papa dans la radio. Les filles de sa classe n’écoutent pas la radio. Lui si. Il écoute la radio chaque fois que Maman dit « Écoutez les enfants, c’est intéressant. »

Maman sait toujours ce qui est intéressant et ce qui ne l’est pas. En fait, elle sait tout ; la couleur des nuages et du ciel, le chant des oiseaux, l’odeur de la pluie, les crottes de renard sur le chemin de la forêt. Elle sait le nom des fleurs et leur parfum. Elle sait les feuilles des arbres aussi et le goût des champignons. Tiens, au fait, Maman a dit qu’avant la fin de la semaine, il y aurait une omelette aux morilles dans leurs assiettes. Et ça, c’est une bonne nouvelle. Tonton qui est vraiment Peter Pan, l’omelette aux morilles et maintenant Papa à l’heure des Mamans, c’est une sacrée semaine !

Sacha s’élance et court pour rejoindre Papa et Lola. Son cartable de grand lui tape le dos. Il se jette contre Papa et se hisse sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Papa n’est pas comme d’habitude aujourd’hui, mais ça n’a pas d’importance, Sacha a vu Tonton voler pour la première fois.

« Dis Papa, tu sais, dans la cour de l’après-midi tout à l’heure, j’ai vu Tonton qui faisait Peter Pan dans le ciel… tout à côté d’un rayon de soleil… comme dessus même… »

Papa s’arrête brusquement, baisse les yeux vers lui et chuchote très bas : « Tu as vu quoi Sacha ?

— Ben Tonton, il volait, j’en suis sûr. Pas étonnant, je me dis toujours qu’il est Peter Pan… mais c’est la première fois que je le vois voler pour de vrai… il est vraiment trop fort Tonton !

— Je ne sais pas quoi te dire Sacha, tu sais bien que les humains ne volent pas… », bredouille Gab très embarrassé.

— Oui, ça je le sais Papa, mais Tonton c’est pas pareil, il est Peter Pan…

Papa n’a plus rien dit. Sans doute qu’il sait que Sacha a raison pour Tonton et Peter Pan. Pour rentrer à la maison, il faut traverser le parc et tout au long, Sacha pense que Papa n’est pas comme d’habitude. Il ne parle pas, ne demande même pas comment s’est passée leur journée. Sûrement qu’il est un peu jaloux parce que lui n’a encore jamais vu Tonton voler comme Peter Pan.

Quand ils sont arrivés à la maison, Maman n’a pas ouvert la porte. Peut-être qu’elle n’est pas là, et c’est pour ça que Papa était venu à l’heure des Mamans. Pourtant, Sacha a entendu du bruit dans le salon. Il est allé voir en courant, il voulait être le premier à raconter à Maman pour Tonton. Il n’a pas pu. À peine entrée dans le salon, Maman a dit « Tonton est parti dans le ciel… » Elle sait toujours tout avant tout le monde Maman. Parfois tout de même c’est un peu agaçant. Pas pour les morilles évidemment, mais pour Tonton. Sacha a répondu « Je sais, je l’ai aperçu dans le ciel pendant la cour de l’après-midi. Je l’ai dit à Papa que Tonton est bien Peter Pan, mais il ne m’a pas cru. Alors toi aussi tu l’as vu, Maman ? »

Et Maman a commencé à pleurer. C’est drôle de voir sa Maman pleurer. Ça ne paraît pas naturel. Parce que normalement, ce sont les enfants qui pleurent à tout bout de champ. Comme Lola par exemple. Sacha ne peut pas lui prendre un jouet sans qu’elle se mette à pleurer de vraies larmes ! Alors Sacha a eu un peu peur quand il a vu Maman pleurer. Il a essayé de la rassurer, de lui expliquer que Tonton savait bien ce qu’il faisait, qu’il trouverait bien son chemin pour rentrer parce qu’il avait sans aucun doute l’habitude puisqu’il était Peter Pan. Mais Maman a dit des mots comme « mort », « toujours », « plus jamais », « impossible », « injustice »…

Du coup, Sacha a très peur que Tonton ne soit allé un peu trop loin et qu’il ne puisse pas revenir.

Ensuite, Papa les a conduits, Lola et lui, chez Tante, la tante de Maman. Il a expliqué que ce soir-là, ils dormiraient chez elle. Tante aussi a pleuré, ses yeux sont tout rouges quand elle embrasse Sacha et Lola. Même que Sacha trouve qu’elle les serre dans ses bras drôlement plus fort que d’habitude. Alors elle devait savoir pour Tonton Peter Pan. Sacha attend que Papa ait refermé la barrière, il va voir Tante dans la cuisine qui sent si bon et demande si aujourd’hui ils auront un goûter. Tante sort la boîte de biscuits en fer. Ces biscuits-là, ils sont aux amandes et Sacha les adore !

Elle propose un chocolat chaud avec la cannelle. Tante met toujours de la cannelle dans le chocolat chaud. Sacha appelle Lola et ils s’installent à la table de la cuisine. Machinalement, Sacha suit du doigt les fleurs de la nappe. Parfois, il faut inventer parce que la nappe est tellement vieille que par endroits, les fleurs sont un peu effacées. En continuant à regarder son doigt dessiner les fleurs de la vieille nappe, Sacha raconte à Tante pour Tonton. Et Tante a dit que c’est possible de voir Tonton partir dans le ciel comme ça. Tante explique aussi que Tonton ne reviendra plus. Il est parti trop loin pour pouvoir revenir, dans un pays si lointain que le chemin de retour s’efface au fur et à mesure qu’on avance, gommé par les nuages.

Sacha sourit parce qu’il pense aux fleurs de la vieille nappe, il y a en des morceaux dont le chemin s’est effacé aussi et pourtant il retrouve le chemin lui, le devine. Mais pour Tonton, Sacha a peur cette fois. Et s’il ne pouvait plus inventer le chemin de retour du Pays d’où l’on ne revient pas… et si cette fois-ci, il était allé trop loin… Il se souvient des mots que maman a dit.

Lola dit qu’elle aimerait bien que ce soit Tonton qui raconte l’histoire ce soir, parce qu’avec tout ce qu’il aura vu dans la journée, ce serait une sacrée histoire d’imaginaire ! Elle n’a pas compris que Tonton est parti pour toujours, forcément, elle est encore petite ; Lola n’est qu’en maternelle.

Tante sert le chocolat chaud avec la cannelle, il sent tellement bon. Et Sacha explique à Lola que Tonton est vraiment mort et qu’il n’y aura pas d’histoire ce soir. Ensuite, Sacha demande à Tante ce que c’est d’être « vraiment mort ».

Et Tante raconte le ciel qui emprisonne et ne laisse plus jamais revenir sur terre, enfermé pour toujours dans les nuages. Une étoile toute neuve qui brille plus fort que les autres. Et puis, ceux qui restent en bas, Maman, Papa, Sacha, Lola et Tante aussi, qui pleurent beaucoup parce que cela fait très mal de ne plus voir celui qu’on aime, parce qu’il nous manque beaucoup, que l’on a encore tant de choses à lui dire. Parce qu’on voudrait encore le serrer fort dans ses bras, comme quand il était un petit garçon, petit comme Sacha.

Sacha a tout bien écouté, il a bien pleuré aussi, avec Tante, avec Lola aussi qui, pour une fois, n’a pas pleuré pour rien. Sacha ne dit rien et écoute tout. Il sait que rien n’est assez fort contre son Tonton et que ce n’est pas un pauvre ciel et quelques nuages qui l’empêcheront de revenir, s’il en a envie. Personne ne peut emprisonner son Tonton, pas même le ciel !

Ce soir-là, ils dorment ensemble tous les deux dans la grande chambre de Papou et Mamou, les grands-parents de Maman. Tante leur lit un long passage du Petit Prince, celui où il se fait mordre par le serpent pour pouvoir retourner sur son étoile. Le Petit Prince lui, n’a pas vraiment d’étoile comme Tonton, il a un astéroïde. Tante dit que c’est bien aussi. Sacha demande à Tante de lui répéter la phrase des étoiles qui rient. Alors, Tante lit gravement de cette voix si douce que Sacha aime tant, c’est comme le miel sur une tartine, la voix de Tante :

— Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire !

Tante dit que Papou et Mamou doivent être contents d’avoir retrouvé leur petit-fils, même si, ici, il manque déjà beaucoup. Elle dit aussi que Maman est très mal et qu’il faudra peut-être que Lola et Sacha restent quelques jours avec elle, pendant que Papa s’occupe un peu de Maman. Elle dit aussi que ses réserves de chocolat sont toutes pleines et qu’elle refera des biscuits aux amandes demain avec eux. Et puis, Tante explique que ce sera sans doute elle qui viendra les chercher à l’école, la semaine prochaine.

Quand Tante éteint la lumière et quitte la chambre à reculons, Sacha se resserre contre Lola et chuchote à son oreille, pour lui dire les choses en grand frère. Il lui raconte Tonton en Peter Pan pendant la cour de l’après-midi, le soleil sur ses bras et ses jambes et puis, l’éclair ; Tonton qui s’envole très haut dans le ciel juste dans la trajectoire des rayons du soleil. Sacha explique à Lola qu’il voit bien que les grands ne le croient pas, qu’au fond ce n’est pas très grave.

Ensuite, Sacha se lève doucement, il allume la petite lampe de chevet, ouvre le livre que Tante a posé sur la table. À la page 11, il y a un dessin. Le dessin d’un éléphant qui vient de se faire avaler tout cru par un boa. Sacha explique à Lola que tous les grands croient que le dessin représente un chapeau. Pourtant là dans le coin, à droite, on voit bien l’œil du boa. Un chapeau, ça n’a pas d’œil.

— Eh ben, tu vois ma Loli, Tonton, lui, il a toujours su que le dessin de la page 11, c’est un boa qui vient de gober un éléphant, tu entends Lola ? Toujours. Même quand je l’ai vu s’envoler tout à l’heure dans le ciel et ça, c’est important. Il est très fort Tonton, trop fort même, ma Loli. Alors si quelqu’un doit trouver un chemin effacé dans le ciel pour pouvoir revenir nous raconter l’imaginaire, c’est notre Tonton. Ne l’oublie jamais Lola, d’accord ? Jamais !

La couleur des notes

« L’amour de la musique mène toujours à la musique de l’amour. »

Jacques Prévert

« Il y a des gens qui laissent tomber un pot de fleurs. Maman, elle, laisse tomber des notes. Et quand Maman laisse tomber ses notes, au bout de peu, elles deviennent de la musique. J’aime bien la musique de Maman. Alors, je vais m’allonger sous son grand piano avec mes choses à colorier et mes crayons de couleur. Et suivant les notes qui tombent, je change de couleurs. Oui, je change de couleurs parce que chaque note a une couleur. Au début, je demandais à Maman “Dis, c’est quoi cette note ?” Et Maman me répondait, “Laquelle ?… Celle-là, c’est un mi bémol ; celle-ci est un fa dièse.”

Le fa dièse, je l’aime bien. Le fa dièse c’est le rouge, un rouge foncé. Le rouge foncé du châle de Mamine. Le fa dièse, il sent bon le châle de Mamine.

Le si je l’aime moins, c’est le vert clair, celui des pommes acides. Alors forcément, le si c’est un peu acide. J’aime bien le mi aussi. Le mi c’est le rouge clair, un peu rose même, comme la couleur du steak haché. Ouais, le mi c’est mou comme du steak haché. Moi le steak haché, je l’aime cru et quand je mange du steak haché cru, c’est comme si je mangeais tous les mi de Maman…

En plus des notes toutes seules, Maman fait des accords aussi. Les accords, c’est quand on joue deux notes en même temps. Par exemple, si Maman fait un accord mi-sol, c’est orange. Parce que le sol c’est jaune, jaune comme le soleil. C’est jaune chaud comme les crêpes de Maman. Le sol, ça sent les crêpes de Maman.

Parfois, il y a des accords qui font des couleurs moches. Comme un do et un fa dièse par exemple. C’est pas très beau. Ça mélange le rouge foncé du fa dièse, celui du châle de Mamine et le vert foncé du do, et la couleur est un peu caca. Bah oui, je vous ai pas dit, le do c’est vert foncé, émeraude un peu. Je sais ce que c’est le do comme couleur depuis l’anniversaire de mes six ans. J’ai eu une boîte de crayons de couleur géante. Il y a trente-six couleurs dans ma boîte. Vous vous rendez compte, trente-six couleurs différentes ! Et même la couleur de la peau, ni rose ni orange. Quand Maman joue la couleur de la peau, c’est l’accord mi-la.

Le la, c’est celui-ci dans ma boîte, vous le voyez, on dirait le sable… ou la coquille d’un œuf… ça dépend de ce que vous voulez colorier…

J’aime bien les ré aussi. Le ré, c’est le bleu. Parfois il est très clair comme le ciel, alors Maman dit qu’il est aigu. Sinon, il peut devenir aussi foncé que le bleu de la nuit. Maman dit alors qu’il est grave. C’est vrai que c’est sérieux le bleu de la nuit. Surtout quand la lune toute ronde et un peu grise regarde le ciel — la couleur de la lune toute ronde, c’est un do dièse très aigu parce que si le do dièse est grave, alors là il est plutôt de la couleur du charbon ! — et une lune c’est jamais de la couleur du charbon ! Sauf si je suis très en colère… ou triste aussi…

Le ré dièse lui, il est plutôt violet. Mais c’est un peu compliqué parce que Maman m’a expliqué que le ré dièse c’est aussi le mi bémol. Sauf que le mi bémol, il n’est pas violet ! Il serait plutôt rose, lui, parce qu’évidemment, ça dépend aussi s’il est sérieux ou pas… et puis aussi de la musique… Il y a des musiques où les ré dièse sont toujours roses, comme cette musique que Maman joue, ça s’appelle les Quatre saisons de Vivaldi. Je ne sais pas bien quel pays ça peut être Vivaldi, en tout cas, ils ont de très jolies saisons là-bas et au printemps, à Vivaldi, tous les ré dièse sont roses… ça s’entend très bien. C’est vrai que je n’aime pas le si, en revanche, le si bémol me plaît bien. C’est le jaune le plus clair de ma super boîte de crayons de couleur, celui-là. Mais ce n’est pas le blanc. Parce que le blanc, c’est le la dièse. Évidemment, Maman m’a dit que si bémol et la dièse c’est pareil. Pourtant ça n’a pas la même couleur dans ma boîte… elles se touchent bien sûr… mais elles ne sont pas tout à fait identiques… Maman me dit que ce n’est pas forcément possible, mais moi je l’entends bien qu’elles n’ont pas la même couleur !

L’autre jour, Maman m’a dit qu’elle voudrait bien m’apprendre à jouer du piano comme elle. Maintenant que je connais la couleur des notes, elle pense que ce sera plus facile pour moi. Parce qu’évidemment, jamais je ne pourrais faire un ré dièse/fa en même temps ! Vous imaginez mélanger l’orange et le violet ? Quelle horreur !

Maman voudrait bien que j’apprenne la musique, mais je ne préfère pas… Je préfère faire ma musique avec ma grande boîte de crayons de couleur. En fait ce que je préfère, c’est quand Maman joue. Elle aime bien un monsieur qui s’appelle Frédéric Chopin. Il a vécu il y a longtemps et il devait avoir une belle boîte de crayons de couleur lui aussi, parce qu’il connaît drôlement bien les couleurs de notes ! Jamais il ne se trompe dans les accords… toujours de belles couleurs ! Pas comme mon meilleur copain Robin à l’école ! Il mélange les couleurs n’importe comment ! C’est souvent pour ça que ses dessins sont assez moches… D’ailleurs à l’école, il n’y en a pas beaucoup, des enfants qui connaissent la couleur des notes ! Sans ça, ils ne mélangeraient pas les couleurs comme ils le font… Peut-être que leurs mamans ne savent pas lancer les notes comme ma Maman sait le faire…

Maintenant, j’ai presque huit ans et même, je sais reconnaître des morceaux entiers que Maman joue. Je suis grand, mais bon, je continue quand même à m’allonger par terre en dessous du grand piano de Maman. Sauf que je fais mes dessins tout seul dans ma chambre maintenant, je n’ai plus besoin de coloriages. Je fais mes dessins sans couleurs et je viens poser les couleurs quand Maman laisse tomber ses notes.

Parfois, Lola vient s’allonger avec moi par terre. C’est un piano quart de queue, un crapaud, comme elle dit Maman, alors on la place de s’y mettre tous les deux sous le piano, ça nous fait comme une cabane avec un toit. Je croyais pas qu’un crapaud pouvait chanter aussi bien que celui de Maman… Lola vient avec ses coloriages, elle est encore petite. De temps en temps, je lui dessine des fleurs ou des fées, des trucs de filles quoi… et c’est elle qui pose les couleurs.

Elle a une boîte de crayons de couleurs aussi, mais beaucoup plus petite que la mienne, évidemment puisqu’elle est plus petite. Ma sœur, elle a seulement cinq ans et demi… C’est sûrement pour cela qu’elle fait souvent n’importe quoi avec les couleurs ! Elle est trop petite pour connaître encore la couleur des notes… ».

La tarte aux cèpes

« Il faut s’endurcir, sans jamais se départir de sa tendresse. »

Che Guevara

« Elle te connaît par cœur. Tu le sais bien, elle te connaît par cœur comme si elle t’avait fait ! D’ailleurs, elle t’a fait… Alors, les pauvres excuses que tu es en train de péniblement préparer mon gars, tu peux te les garder ! Elles ne te serviront à rien du tout ! Tu t’es bagarré mon pote, point barre ! Tu t’es bagarré comme un chiffonnier avec ces trois gars de l’autre classe sans aucune raison. En tout cas, pas une raison que tu pourras lui donner… Tu pourras toujours lui raconter que tu n’as pas commencé… D’ailleurs même si c’est pas vrai, tu vas bien essayer de le lui faire croire ! N’empêche que tu vois déjà sa mine attristée, ses yeux tout remplis de peine, ceux que tu n’aimes pas du tout parce qu’ils te rappellent ses yeux remplis de larmes du jour où Tonton a décidé de faire Peter Pan… D’ailleurs, ce serait pas mal que tu décides à rentrer maintenant Tonton !

Bon ça suffit, je vais pas passer mon chemin de retour à me tordre les boyaux de tête. J’ai déchiré mon blouson en cuir et j’ai l’œil poché. À cause de trois petits cons qui m’ont provoqué, on va pas en faire un fromage !

N’empêche qu’elle va vouloir que je lui explique pourquoi je me suis battu. Et c’est pour ça que je cherche comme un crétin un vieux mensonge à lui raconter, une pauvre excuse à deux balles pour ne pas lui dire la vraie raison. Remarque, je peux aussi rester vague… ou faire comme ma sœur quand elle se fait piquer à un mauvais coup… Elle se met à brailler bien fort, joue les outragées et hop, elle se met à pleurer… Elle verse quelques larmes de crocodile, bien grosses et file dans sa piaule… Sauf que moi, je sais pas faire ça ! »