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Le Bourreau du roi, par Roland (Bauchery)

De
334 pages
Roux (Paris). 1834. In-8°.
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IMPRIMERIE DE A. BARBIER,
A. SÈVRES, RUE DE VAUGIRARD, N. 14.
PUBL.IC PAR ROUX , EDITEUR.
I834.
Roux, éditeur,
RUE DES GRAVILLIERS, N. 34.
1834.
PREFACE DEL'AUTEUR
Comment! encore un roman nouveau?
Et de qui?,.. Voilà la question la plus
effrayante pour celui qui fait paraître
pour la première fois n'importe quel ou-
6 PRÉFACE
yrage... Question de. vie ou de mort
dont la, réponse est tout entière, dans le
nom de l'auteur!,.. Le mien ne vous est
pas connu, lecteurs habitués aux noms
fameux de nos romanciers en vogue; ce-
pendant ils ont eu leur premier ouvrage;
et, pour percer le chaos qui enveloppe
le mot inconu, que d'efforts ils ont dû
faire ! que de veilles ! que de médita-
tions ! et que de misères souvent ils ont
eu à braver ! et tout cela pour cette ques-
tion.
Tous les écrivains, n'importe dans quel-
que genre que ce soit, se sont appliqués
à chercher dans leur génie le moyen le
plus prompt, le plus original, de se faire
connaître en peu de temps... D'abord,
tous ont sollicité l'appui de l'éditeur le
plus en réputation... Car, cher lecteur,
un éditeur renommé est une valeur in-
trinsèque qui rie se lie pas facilement
DE L'AUTEUR. 7
sans connaître la valeur qu'on lui pré-,
sente, et qui la juge d'après le cours et
le mérite que lui donne la place. Oï
donc, un éditeur est chose difficile à trou-
ver. Plusieurs ont édité à leur propre
compte, ce qui annonce des moyens pé-
cuniaires rares chez ceux qui débutent
dans cette carrière, ressource d'ailleurs
peu lucrative, en raison de la difficulté
de la circulation et du colportage.
D'autres, assurés de leur éditeur, ont
imaginé de faire une préface, dans la-
quelle ils se jugeaient eux-mêmes-et an-
nonçaient au public qu'ils se souciaient
fort peu de la critique, moyen neuf, à la
vérité, mais hardi., et dont ces mêmes
auteurs ont dû parfois se repentir.
D'autres ont surchargé leurs noms de
titres scientifiques et de noblesse : prisme
qui éblouit souvent les yeux, mais qui
influe fort peu sur la lecture.... D'autres
8 PRÉFACE
se sont décrits tout au long, ont fait leur
portrait avec des traits saillans et origi-
naux, ont peint leur dégoût pour la vie,
dont le fardeau semblait les écraser. Il y
en a même qui se sont suicidés au com-
mencement d'une carrière qui s'annon-
çait si belle,
De tant de moyens qui s'offrirent à
mon esprit, les derniers surtout ne me
convinrent nullement. Je résolus de m'a-
dresser tout simplement au public, et de
m'abandonner à son indulgence, m'en
remettant pour le reste à la persévérance,
seule ressource véritable pour réussir
aujourd'hui, vertu dont toujours j'ai
manqué dans toutes les circonstances de
ma vie, et dont le besoin aujourd'hui se
fait sentir impérieusement pour moi.
Fou du théâtre, mes premiers essais
furent dirigés vers ce but. Que de nuits
j'ai passées à couvrir le papier de mes
DE L'AUTEUR. g
idées dramatiques ! Avec quel désir j'at-
tendais le jour où le rideau se lèverait
pour laisser voir au spectateur les per-
sonnages que j'avais rêvés, pour les en-
tendre répéter les paroles que j'avais
prononcées tant de fois! Enfin un mo-
ment je crus avoir atteint ce but; je
fus reçu, mais avec corrections et subs-
titution d'un nom connu au mien. De
Daubigny, je courus à Caigniez, de Cei-
gniez à Pixérécourt; toutes les portes
me furent fermées; alors l'illusion s'é-
vanouit, le feu de la persévérance s'é-
teignit.
La' soif d'écrire n'était pas apaisée;
la poésie, avec ses chants si gracieux,
avec ses mélodies pénétrantes, vint em-
braser mon ame pendant quelques an-
nées. Au milieu de ces jeunes poètes que
Béranger avait fait éclore, je cherchai
une place; j'y trouvai des amis, des
10 PRÉFACE
émules , des conseils enfin : j'y rencontrai
une de nos célébrités actuelles, mais-qui,
en ce temps-là, n'en était comme inoi
qu'au succès de société... dont, disait-il,
il était las... Mais il la possédait, lui,
cette persévérance si précieuse. Indus-
triel par besoin, il fallait qu'il travaillât
le jour pour fournir aux exigences de
la vie, et qu'il dérobât au sommeil les
instans du repos pour poursuivre ce qui
ne fut pas pour lui une chimère. Com-
bien de fois près de lui, sans l'interrom-
pre, je suivais la course rapide que sa
plume traçait sur le papier ! Combien de
fois, dans sa petite chambre du passage
Molière, j'admirai Sa femme laborieuse,
brodant et veillant près de son époux
pour remplacer le temps que le vulgaire
disait qu'il perdait en études inutiles ! J'ai
vu cela; et celui qui ouvre parfois le
premier livre, ouvrage d'un de ces hom-
DE L'AUTEUR.
mes laborieux, le rejette parce qu'il ne
connaîtras le nom de l'auteur. Ah! quel
mal ce dédain fait souvent! que d'espé-
rances il détruit, en arrêtant l'essor d'un
poète que l'avenir appellerait peut-être
à de grandes choses ! Et s'il en était au-
trement, que de mauvais livres de moins
de nos grands faiseurs du jour !... Je sa-
vais tout cela, et n'osai entreprendre un
ouvrage sérieux. L'esprit occupé par les
arts, que je cultivais aussi, j'abandonnai
les muses pour, me livrer entièrement à
des études que m'imposait l'impérieuse
nécessité; la poésie passa dans mes bu-
rins, l'inspiration me fit graveur. Trois
fois les balanciers de la Monnaie pressè-
rent différentes médailles sur lesquelles
j'avais fondé un avenir plus certain : eh
bien ! là ou l'on dit les arts libres, là, ma
persévérance reçut encore un ' échec-
Libre î... non, ne vous y trompez pas,
12 PRÉFACE
esclave comme en poésie; le nom, tou-
jours le nom!
Le mérite, il est vrai, est visible; il
est forcé de paraître : oui, mais la faveur,
les grandes Connaissances , non pas
scientifiques, mais celles du pouvoir;
oh! l'on ne les acquiert que par cour-
bettes et persévérance !
A mon troisième ouvrage en ce genre,
j'eus le malheur de représenter la France
trop guerrière, trop menaçante; je bles-
sai les convenances, les susceptibilités
ministérielles; je fus repoussé de leurs
salons, près desquels les artistes sont
long-temps forcés de faire antichambre.
Enfin, lecteur (si parfois vous Usez
cette préface), voilà les obstacles que
l'homme se crée en sortant de l'existence
routinière qu'un cerveau exalté, une
ame ambitieuse, font trouver souvent
insipide. Je sais que quelques-uns ont
DE L'AUTEUR. 13
rencontré le bonheur, la fortune, en se
jetant à travers ce gouffre brûlant où la
vie se consume si vite; mais que d'au-
tres aussi sont arrivés au fond, et n'ont
rencontré que cette vapeur épaisse qu'on
appelle l'oubli! Enfin, pour revenir à
moi, ne m'en voulez pas, s'il y a heu :
ce livre commencé par délassement, je
l'ai terminé presqu'à regret, comme l'on
dit, par hasard... Le libraire qui me
fournit des livres dans les longues soi-
rées d'hiver, me surprit à griffonner :
soit amour-propre ou machinalement,
je lui communiquai ce que j'en avais de
fait; il m'encouragea, me fit des offres;
je travaillai; et me voilà au grand jour,
précisément comme beaucoup de ces en-
fans qui viennent au monde par une ren-
contre, par un hasard. C'est au. public
maintenant que nous confions le soin de
nous faire savoir si la rencontre est heu-
14 PRÉFACE DE L'AUTEUR.
reuse; mais tout ce que je puis vous dire,
c'est que l'éditeur et l'auteur, chacun à sa
manière, s'essaient dans une carrière
ouverte- à tant d'autres.
LE
BOURREAU. DU ROI.
I.
Le Forestier.
Le tonnerre grondait depuis long-temps;
ses éclats trouvaient des échos dans les pro-
fondeurs de la forêt ; un torrent d'eau s'é-
chappait des nuages amoncelés sur la con-
18. LE BOURREAU;DU ROI,
trée, des éclairs à sillons lumineux sem-
blaient couvrir d'un vernis phosphorique
les hautes cîmes des arbres qui s'entrecho-
quaient, forcés de ployer sous les bourras-
ques d'un ve impétueux; son souffle sac-
cadé, en passant à travers des groupes épais
de branchages, hurlait ou sifflait horrible-
ment: l'obscurité la plus profonde régnait
dans cette nuit orageuse. Mais à la clarté
des éclairs, on pouvait apercevoir une ca-
bane, dont la toiture était par place dé-
pourvue de son chaume; sa construction
rechignée et tombant en ruine semblait
frissonner à la lueur des éclairs dont le ciel
était embrasé par moment ; ses contours rui-
nés se dessinaient en saillies sur la lisière
du bois où beaucoup d'années auparavant
elle avait été construite. Nul être vivant
ne semblait habiter cette masure, qui me-
naçait de s'écrouler sous les coups des élé-
mens déchaînés, et pourtant il n'en était
pas ainsi; elle était occupée par des person-
nages qu'il nous est nécessaire deconnaître.
LE BOURREAUT DU ROI. 19
Écoutons-les un instant...
« Adrien, Adrien, réveille-toi donc, mau-
dit dormeur!... .
— Eh bien , quoi ?
—N'entends-tu pasle bruit du tonnerre?
tes.yeux peuvent-ils rester fermés quand
les miens sont éblouis par les éclairs? Le
craquement des arbres de la forêt menace
notre pauvre cabane d'une destruction pro-
chaine.... Et tu dors , toi!...
— Non, je ne dors pas... mère.
— Penses-tu à ton père qui est dehors
par le temps qu'il fait?.
—Si j'y pense! certainement; mais c'est une
imprudence de s'exposer par une nuit sem-
blable..,.
—Imprudence... cela t'est facile à dire;
cette nuit, au contraire, est favorable pour
le braconnier. Ah ! si demain tu n'avais pas
de quoi mettre sous ta dent, que dirais-tu?»
Un instant de silence suivit ces paroles;
l'orage semblait redoubler, la pluie fouettait
20 LE BOURREAU DU ROI.
sur les vitres... Le vent faisait trembler la
cabane... La vieille reprit :
« Nuit horrible ! être forcé de braver la
tempête, et peut-être la mort, pour saisir
au piège un misérable daim! fatale destinée!...
et quel avenir, grand Dieu!...»
Le fracas de la foudre qui tombait non
loin de là, interrompit ces paroles, auxquelles
succéda une prière dite d'une voix basse et
tremblante. Un chien, habitant aussi de la
cabane, se mit à hurler ; la frayeur s'était
fait sentir sur les sens de l'animal.
« Paix, César, dit la vieille, le concert est
assez sinistre sans que tu y mêles ta voix.
Adrien, lève-toi, allume la lampe ; il est im-
possible de rester ainsi. Quelle effroyable
nuit !»
Le jeune homme sauta légèrement de son
lit, et une lumière pâle et vacillante vint
éclairer la pièce. Les lambeaux de la misère
en tapissaient l'intérieur ; les objets qui la
garnissaient faiblement ne dérangeaient rien
à l'ensemble de ce misérable réduit.,.. La
LE BOURREAU DU ROI. 21
seule chose qui pouvait y faire contraste,
c'étaient la fraîcheur et la beauté déjà mâle
du jeune garçon, qui paraissait avoir dix-
sept ans. La vieille femme qu'il appelait sa
mère avait de beaucoup dépassé la soixan-
taine ; ses cheveux gris s'échappaient de
dessous sa coiffe, sa figure ridée et de teinte
jaune paraissait identifiée avec le fond de
ce tableau.
L'orage avait paru s éloigner ; le jeune
homme- se disposait à se remettre sur la
paille qui lui servait de couche,. quand le
chien gronda sourdement, et vint flairer à
travers les planches mal jointes de là porte...
La vieille le rappela; il vint se recoucher
près du lit ; mais une seconde après il re-
tourna à l'endroit d'où la voix de sa maî-
tresse l'avait tiré ; et fit entendre de nou-
veau son grondement inquiet.
«Oh! sans doute Gésar a senti quelqu'un,
ma mère. .
. — Eli bien, quand cela serait, que
crains-tu?
22 LE BOURREAU DU.ROI.
. — Bien ; mais si c'étaitun voyageur égaré ?
— Laisse-le passer; Qu'ont-ils à faire à
nous: les v.oyageurs ? »
Un coup violent frappé à-la porte inter-'
rompit ces mots... Et le chien s'élança en
aboyant... Le jeune homme indécis dit en
regardant sa mère :
« Je ne m'étais pas trompé.
—- Qui frappe ? » s'écria la vieille.
Une voix rauque répondit en dehors :
« Avez-vous besoin de voir les gens et de
«avoir ce qu'ils sont pour leur ouvrir du
temps qu'il fait?
—-Belle raison! ouvrez donc votre porte
au milieu de la nuit sans savoir à qui on va
avoir affaire !
— Ouvrez sans crainte; je demande un
abri pour quelques instans, et un peu de
feu pour sécher mes vêtemens. »
L'a vieille descendit de son grabat, se re-
vêtit de ses haillons, et fit signe à Adrien
d'ouvrir; celui-ci obéit. Le chien grondait
LE BOURREAU DU ROI. 23
toujours et semblait guetter l'entrée de l'é-
tranger,
Enfin la porte fut ouverte, et un fores-
tier parut sur le seuil, son arquebuse à la
main; il entra sans se faire prier.
La vieille, en reconnaissant le costume
de l'individu à qui elle donnait l'hospitalité,
frémit involontairement, et grommela entre
ses dents :
« Si j'eusse pensé ouvrir à un tel homme,
la foudre aurait plutôt brûlé ma cabane...
—Que dites-vous donc ?
— Chauffez-vous, sans vous inquiéter des
paroles qui passent entre mes lèvres. »
Le garde posa son arquebuse près de la
cheminée dans laquelle Adrien avait jeté
une brassée de bois sec, puis il s'assit devant
le feu.
« Vous n'êtes pas charitable.
—Je suis payée pour ne pas l'être.
—Dieu vous le rendra.
— Là haut.... Notre part à chacun est
déjà faite. »
2.
24 LE BOURREAU DU ROI.
Adrien, par une curiosité facile à conce-
voir à son âge et dans sa position, s'était
emparé de l'arme du forestier et l'examinait
avec attention , ce que voyant la vieille, elle
la lui arracha des mains avec frayeur, en
disant :
«lmprudent! laisse là cette arquebuse.,. Ne
sais-tu pas que la mort est renfermée dans
ce tuyau de métal, et qu'il ne faut qu'un
mouvement pour qu'elle s'en échappe.})
Le garde se mit à rire.
« Oh ! n'ayez pas peur ma bonne femme-,
la mort s'en est envolée; cette arme n'est pas
chargée.
— C'est cela, vous usez du privilège que
vous vous êtes donné en frappant quelques
pièces de gibier dont vous-faites toujours
votre profit sans craindre les lois forestières.
— Oh! pas tout à fait.... J'ai tiré sur un
de ces furets qui rôdent la nuit dans les bois.»
La vieille frissonna et lança Un regard
sombre sur le forestier; ses petits yeux res-
LE BOURREAU. DU ROI. 25
térent fixés, sur lui assez long-temps. Elle
reprit ;
« Vous avez rencontré un braconnier?
— Que j'espère ne plus rencontrer que
dans l'autre monde.
— Vous l'avez tué?
— Peut-être bien. Je le guettais depuis as?
sez long-temps. Oh!, c'est que je sens, un
braconnier de loin J'avais bien de la
peine par cette maudite pluie à conserver
du feu à la mèche de mon arquebuse , et si
-elle s'était éteinte, c'eût été dommage; à la
clarté d'un éclair, j'aperçus mon homme qui
se glissait dans un ravin.... Paf! le coup
partit puis un gémissement; puis plus
rien que le roulement de là foudre.... »
La vieille se dit à elle-mênie :
« Il l'a tué !.... Si c'était lui !....
— Quand c'eût été Robin des Bois lui-
même, il ne serait pas échappé à ma balle ;
j'ai le çoup-d'oeil sûr et la main habile.
.— Tuer son semblable!...
26 LE BOURREAU DU ROI.
— Eh parbleu! un braconnier C'est
vraiment dommage!
— Un braconnier nourrit sa famille avec
le gibier qu'il dérobe au plaisir des nobles.
— Et moi je nourris la mienne en faisant
mon devoir-: chacun sa mission sur la terre.
— Belle récompense qu'elle te rapporte ;
le prix du sang des victimes que ta main a
frappées. Tes enfans seront dignes de te rem-
placer un jour.
— Vieille sorcière!
— Semblable au chien du boucher, c'est
souillé de sang que tu vas aux pieds du maî-
tre qui te nourrit solliciter un regard une
caresse en reconnaissance de ta fé-
rocité.
—Te tairas-tu , langue infernale !
—Si tune veux pas m'entendre, va-t-en....»
Le garde se leva avec colère et ajouta :
«Depuis long-temps je soupçonne du
mystère dans ce terrier, et tes,paroles me
prouvent que je ne m'étais pas trompé. C'est
sans doute ici le repaire où se nichent dans
LE BOURREAU DU ROI. 27
le jour les nombreux trapeurs qui fouillent
la nuit cette forêt.. Nous nous en assurerons,
la vieille.
—? S'il en était ainsi, tu n'aurais pas osé
y frapper seul Et si ton audace avait été
jusque là, tu aurais.bien pu t'en repentir. »
Le forestier avait repris son arquebuse,
dont il avait rallumé la mèche avant de se le-
ver Il se disposait à sortir ; mais le chien,
qui n'avait cessé de tourner à l'entour de
lui, en le voyant reprendre son arme, se re-
mit à gronder d'une façon menaçante. Le
garde s'arrêta sur le seuil de la porte, se re-
tourna vers le chien, et voulut le frapper de
la crosse, mais en voyant la double rangée
de dents que l'animal sur la défensive oppo-
sait à ses coups , il jugea prudent de se reti-
rer. La vieille poussa violemment la porte
sur lui, en tira les verroux, et revint s'as-
seoir près du feu ; elle posa sa tête entre ses
mains en disant :
«Si c'était lui!.... ».
IL
Le Braconnier.
, C'était dans une des nuits d'été (1483),
près du village du Plessis, que la scène que
l'on vient de lire se passait : la cabane habitée
par la vieille et son petit-fils était située SUE
3o LE BOURREAU DU ROI.
la lisière d'une forêt dont maintenant il ne
reste que quelques bouquets d'arbres, succes-
sifs rejetons des vieilles végétations des siècles
reculés. Ils indiquent au voyageur que là où
se développent les riches productions de la
Touraine, croissaient sans culture les chênes
druidiques qui entrelaçaient leurs rameaux
sans nombre, et couvraient le sol fécondé de-
nos jours par la main du cultivateur. Ils in-
diquent aussi que là où jadis l'habitant des,
campagnes n'osait faire un pas sous ces voû-
tes de verdure, aujourd'hui les successeurs
des mêmes hommes, débarrassés d'un joug
avilissant, se promènent en contemplant les
sillons que le soc a creusés sur la terre qu'ils
possèdent sans redevances, et que Je noble
insolent n'a plus le droit de fouler sous les
pieds de son coursier. La cabane, petite et
tombant en ruines, offrait l'aspect de la mi-
sère la plus affreuse. Une boîte remplie de
paille recevait le jeune homme réveillé si
brusquement, comme on Fa vu dans l'autre
chapitre. Un grabat recouvert de vieilles
LE BOURREAU DU ROI. 31
étoffes de laine en lambeaux servait à la
vieille. Quelques escabelles de bois , des
vaisseaux de fonte, des vases de terre, et
quelques,instrumens d'agriculture, compo-
saient l'ameublement de cette triste .. ha-
bitation.
Après le départ du garde, le chien avait
sauté légèrement près du jeune homme,
qui, assis sur son séant, caressait l'animal
et jouait machinalement avec lui.
La vieille Marguerite achevait de se cou-
vrir de ses vêtemens grossiers ; tout annon-
çait que le sommeil, pour cette nuit, avait
quitté les paupières dès personnages de cette
scène nocturne. La maîtresse de la chau-
mière rompit le silence qui régnait depuis la
sortie du garde.
« Que saint Martin de Tours nous pro-
tège, grand Dieu! Que ce ne soit pas mon
pauvre mari que ce damné a frappé!
— Et pourquoi vous livrer à cette idée,
mère!.... Est-ce qu'il n'y a que mon grand-
père qui court les bois la nuit et chasse les
32 LE BOURREAU DU ROI.
daims du vieux roi Louis, que Notre-Dame
conserve !......
— N'invoque pas Notre-Dame, Adrien;
invoque plutôt Belzébuth pour qu'il nous
délivre de ce vieux dogue qui, caché dans
sa niche du Plessis-les-Tours, semble tou-
jours prêt à s'élancer sur nous. Sans la chaîne
des maladies que- l'enfer lui envoie pour le
tenir en laisse, et nous donner les moyens
de nous garantir de ses morsures
— Oh! ma mère, n'en parlez pas ainsi ;il
est plus misérable que nous, à ce que m'a
dit Poil, le palefrenier: il est roi, et il souffre ;
il est riche, et il ne peut acheter ce que
nous possédons malgré notre pauvreté.
— La santé dépend de l'ame; la sienne est
brûlée, et bientôt sa cendre sera froide. »„
Le tintement d'une cloche éloignée sonna
trois heures ; la vieille, les yeux levés, au
ciel, dit :
« Trois heures, et pas revenu! Si c'était
lui!....»
Adrien bientôt a passé son vêtement de
LE BOURREAU DU ROI. 33
toile, et a mis sur sa tête sa toque de des-
sous laquelle s'échappe une forêt de blonds
cheveux, puis il s'approche de sa grand'-
mère, et lui dit :
« Eh bien , je vais aller à sa rencontre ; je
sais où il avait découvert-la trace du gibier
qu'il guette peut-êtrte encore , et avant que
le soleil ne soit entièrement levé; je vous
apporterai des nouvelles.
— Que Dieu te les donne heureuses, ou
je n'y survivrai pas Mais si tu allais ren-
contrer aussi cet homme.
— Oh! il n'y a plus de danger, le jour
paraît. »
De grosses larmes roulaient en tombant
des joues jaunes et caves de la vieille femme,
qui baisa le jeune homme au front. Celui-ci
s'élança hors la cabane ; le chien le suivit, et
tous deux disparurent.
La vieille seule tomba à genoux, pronon-
çant des paroles confuses; elle resta long-
temps dans la,posture d'un être absorbé
dans la douleur, et qui prie le ciel d'inspi-
34 LE BOURREAU DU ROI.
ration plutôt que de mémoire. Le jour com-
mençait déjà à colorer l'horizon de ses feux
pourprés; l'air, rafraîchi par l'orage de la
nuit, agitait les cheveux longs et bouclés
d'Adrien, qui s'enfonçait dans les chemins
encore obscurs de la forêt. De grosses gouttes
d'eau suspendues aux branches, aux feuilles
des arbres, tombaient perpendiculairement
sur le voyageur et son fidèle compagnon.
La brise du matin, en passant à travers le
feuillage, l'agitait légèrement et produisait
ce frémissement, ce bruit magique, que
l'habitant des villes enseveli sous l'édredon
ne peut connaître, et que l'homme des
champs éprouve tant de plaisir à entendre
à son oreille. Le chardonneret, la fauvette,
essayaient déjà la mélodie de leurs voix, et
saluaient de leurs chants harmonieux les
premiers rayons du soleil. Mais rien de
ce qui charmait ordinairement Adrien ne
parut attirer son attention; une seule idée
l'agitait, le guidait à travers les détours qu'il
parcourait : le chien, qui paraissait le com-
LE BOURREAU DU ROI. 35
prendre, les naseaux ouverts, cherchait la
trace de celui que son jeune maître désirait
tant de retrouver.
Après une heure d'une, course souvent
embarrassée à travers des chemins sansissue;
des routes croisées, des labyrhintes formés
par la nature, ils s'arrêtèrent dans un endroit
sauvage où le sol, couvert de taillis et d'herbes
hautes, ne paraissait jamais avoir porté l'em-
preinte des pas humains. Adrien s'arrêta, et
se dit : « Ce doit être là » Le chien l'imita,
et ses deux yeux brillans se fixèrent sur ceux
du jeune homme comme pour lui demander
des ordres; Adrien tira de sa poche un petit
sifflet d'os, en fit sortir un léger son, auquel
les échos seuls répondirent.... Le chien in-
quiet décrivit en flairant un cercle autour
de son maître, qui fit entendre un second
coup de sifflet plus aigu, mais non moins
inutile. Le chien s'élança dans lés taillis, re-
parut et disparut de nouveau, cherchant
continuellement et décrivant des zig-zags;
enfin il s'enfonça dans l'épaisseur du bois,
36 LE BOURREAU DU ROI.
et ne reparut plus;..... Adrien prêtait l'oreille
au moindre bruit et attendait une réponse
à;la demande de l'instrument; dont le bruit
emporté par l'air devait être entendu à l'autre
extrémité de la. forêt.;.; Mais rien ne vint,
satisfaire à l'impatience du jeune homme.....
Désespéré, et rappelant son compagnon, il
se disposait à diriger sa marche d'un côté op-
posé, lorsque les happemens de César attirè-
rent son attention; ils étaient sourds et insj-
tantanés. Il se dirigea en toute hâte vers l'en-
droit d'où il entendait partir cette espèce d'a-
vertissement....
Surmontant des difficultés sans nombre
pour marcher en ligne directe vers l'animal ,
il arriva bientôt au bord d'un ravin couvert
de buissons épais, de dessous lesquels le
bruit qui l'y avait conduit se faisait entendre
par intervalles. Le chien reparut, regarda son
jeune maître, et rentra de nouveau sous les
taillis. Une remarque. qu'Adrien fit en voyant
son chien lui causa un effroi dont il ne put
se défendre i la gueule de l'animal était en*
LE BOURREAU DU ROI. 37
sanglantée ; mais surmontant son appréhen-
sion, il se glissa dans le ravin. De quelle hor-
reur ne fut-il pas saisi en voyant le vieux
Bruce sans mouvement : le chien le caressait
et léchait une blessure que le braconnier
avait près de l'épaule. Adrien , en reconnais-
sant son vieux père, poussa un gémissement
et posa sa main sur le coeur du malheureux;
il battait encore : une lueur d'espérance ra-
nima son courage ; il arracha ses vêtemens,
étancha le sang qui coulait de la blessure,
souleva la tête de Bruce, dont les yeux fer-
més et le teint livide présentaient l'image de
la mort. Les larmes du jeune homme tom-
baient sur le front du vieillard, qui ne pou-
vait entendre les mots entrecoupés de san-
glots que dans sa douleur il lui adressait
« Mon père! mon vieux père! les misérables!
ils l'ont assassiné! Ah! répondez-moi, mon
père! c'est moi, c'est Adrien Son coeur
bat pourtant Mais, hélas! sa main est
froide, son visage glacé. O mon Dieu,
s'il allait mourir!...» Sa bouche, en se po-
3
38 LE BOURREAU DU ROI:
sant sur le front de Bruce, murmura une
parole de tendresse ; ses baisers cherchèrent
à le réchauffer. César suivait tous ses mou-
vemens et semblait le seconder : un léger
soupir du blessé fit pousser un cri de joie au
jeune homme, et les sauts réitérés du chien
répondirent à son espérance... Redoublant
ses caresses, Adrien souleva Bruce, et, Jes
genoux à terre, il le retint entre ses bras en
l'appelant doucement; de nouveaux soupirs,
quelques mouvemens des paupières, le ré-
compensèrent de sa peine.... ce II revient!......
Mon père! m'entendez-vous maintenant....
Adrien est près de vous; il vous sauvera : ou-
vrez vos yeux, regardez-moi.... Grand Dieu!
il m'entend, il presse ma main, ses yeux se
rouvrent.... Mon bon père....» Et il l'em-
brassa de nouveau.
Bruce avait, à la vérité, rouvert les yeux,
mais ils étaient comme Voilés par la mort; il
fixait et ne voyait rien; une sueur froide
commençait à mouiller son front. Adrien
l'essuya, guettant un regard de son père,
LE BOURREAU DU ROI. 39
mais celui-ci ne pouvait point encore en
porter sur lui, ni répondre à l'impatience de
son petit-fils.
«Souffrez-vous beaucoup, pourrez-vous,
aurez-vous la force de marcher? Oh! n'ayez
pas peur, je vous soutiendrai, je vous porte-
rai s'il est possible. Ah! je suis fort assez!
mais répondez-moi donc!.... »
Et le jeune homme pleurait en voyant
l'immobilité de Bruce.... Il souleva de nou-
veau le vieillard, le traîna avec effort, l'ap-
puya au pied d'un arbre, sortit du taillis,
chercha quelques filets d'eau. L'orage en
avait amassé à plusieurs places ; il y trempa
son mouchoir, revint près du blessé, rafraî-
chit ses lèvres, mouilla son front, ses tem
pes Ses soins furent récompensés; l'objet
de ses instances releva doucement la tête, le
regarda; ses lèvres remuèrent, mais encore
inutilement; le sentiment de la pensée se fit
sentir dans ses mouvemens; il porta la main,
à sa blessure, regarda son sang, et fit enfin.
3.
4ô LE BOURREAU DU ROI.
entendre ce peu de mots d'une voix sourde :
« Oh! que je souffre!
— Voulez-vous que je coure jusqu'au vil-
lage?
— Non, ne me quitte pas....»
Le vieillard essaya de se lever, mais ses
bras engourdis par la souffrance ne purent
s'appuyer sur la terre, il retomba dans les
bras d'Adrien
Comment faire?... Redoublant d'efforts il
traîna le vieillard hors du ravin, le souleva
de nouveau, réussit enfin à le mettre sur
ses jambes faibles et tremblantes, le soutint
long-temps en invoquant le ciel pour qu'il
doublât ses forces.
« Oh ! nous sommes sauvés; ce sifflet peut
attirer quelqu'un par ici : n'importe, ennemi
ou ami, garde-chasse ou villageois, l'aspect
de la mort les rendra humains, j'en suis
sûr. »
Il siffla avec violence; le chien s'élança
dans les chemins de traverse en aboyantv
Adrien siffla de nouveau, après avoir reposé
LE BOURREAU DU ROI. 41
son père sur l'herbe. Il suivit un instant Cé-
sar, en faisant toujours entendre le bruit
aigu de l'instrument, et revint à la place
qu'il avait quittée; enfin, après quelques ins-
tans d'attente, un bruit semblable se fit en-
tendre au loin. Adrien bondissant de joie y
répondit. Le son éloigné se rapprocha, peu
à peu, puis un villageois robuste parut au
bout d'une route couverte. Adrien courut à
sa rencontre et se précipita à son cou :
« O mon pauvre Pierre, c'est le ciel qui
t'envoie; viens, ils ont tué mon père....
— Quoi, Bruce! il est mort!
— Non, mais peut-être dans quelques
instans.
— Et qui l'a frappé?
— Un garde forestier.
— Un garde forestier ! mille morts ! »
Le villageois suivit le jeune homme en
blasphémant; mais , à l'aspect du vieillard
étendu sur la terre, il s'agenouilla, ôta son
chapeau, se signa, et dit quelques paroles
à voix basse : c'était une prière
III.
Tristan.
Pendant l'action du dernier chapitre, le
soleil avait gagné de la hauteur et chassé les
dernières vapeurs de la nuit.... Le ciel le
plus beau développait son azur au-dessus
44 LE BOURREAU DU ROI.
de la cîme des arbres de la forêt, et promet-
tait une de ces journées d'été si précieuses à
l'épi, qui n'attend plus. pour tomber qu'un
soleil brûlant vienne dorer les grains ren-
fermés sous leurs enveloppes légères.
Le villageois ayant secondé Adrien dans
les secours dont le vieux Bruce avait tant be-
soin, après avoir posé sur ses lèvres une
gourde où était renfermée une liqueur spi-
ritueuse qui fit remonter le sang et la cha-
leur vers le cerveau du vieillard, il le sou-
leva , l'enleva légèrement dans ses bras, et
régla sa marche, non d'après sa force, mais
d'après celle de celui qu'il portait. Adrien
précédait le villageois, et le chien suivait son
vieux maître, qui, la tête appuyée sur l'é-
paule de son robuste bienfaiteur, faisait en-
tendre de temps en temps de sourds gémis-
semens qui suspendaient par fois la course
de celui qui le portait.
Depuis une demi-heure ils parcouraient
les chemins qui conduisaient à la cabane,
lorsqu'au détour d'un sentier ils furent arrê-
LE BOURREAU DU ROL 45
tés par l'apparition subite d'hommes armés
et commandés par un cavalier assez riche-
ment vêtu, mais d'aspect repoussant....Cet
homme hâta le pas de son coursier et s'avança
près de nos voyageurs....
« Oh ! qu'est-ce que cela! halte-là s'il vous
plaît! Par le diable, voilà un singulier cor-
tège.... Qui vous a permis de rôder si matin
sur les terres royales ? Parlez, drôles.... »
Adrien et le villageois, embarrassés , gar-
dèrent le. silence; ils avaient reconnu le fa-
rouche Tristan, à qui la surveillance des fo-
rêts était confiée.
Tristan ne recevant pas de réponse, s'a-
vança tout près d'eux et ajouta :
«Et toi, que portes-tu là? Est-ce un
pendu que tu vas accrocher à quelque arbre
de la forêt pour attester de la justice du
roi?
— Cet office vous regarde, seigneur Tris-
tan, et Louis XI n'a pas d'exécuteur plus
zélé de ses royales volontés.... Quant â celui
46 LE BOURREAU I>U ROI.
que je porte, c'est un vieillard qui fut atta-
qué il y a quelques instans par une bête
sauvage dont la dent a blessé ce malheu-
reux
— Quel diable de conte me fais-tu là?
Est-ce pour lui donner la chasse que vous
vous êtes réunis sans ma permission ? Vous
êtes des braconniers bien effrontés pour
vous promener le soleil levé. »
Un garde s'avança vers le conducteur
de la troupe, et désignant le malheureux
Bruce ;
a C'est sans doute mon gibier de cette
nuit, seigneur Tristan, et ce qu'il y a de
plus singulier, c'est qu'après l'avoir corrigé
du défaut de courir les bois au milieu de la
nuit, le feu de son foyer a séché les habits
que j'avais mouillés en le guettant. »
Un rire féroce accompagna cette re-
marque
« Vous voyez bien que je ne m'étais pas
abusé, s'écria le villageois , en disant qu'un
animal malfaisant a blessé ce vieillard.
LE -BOURREAU DU ROI. 47
— Silence, vilain ! Ah ! vous courez les
daims du roi ; vous vous nourrissez des
mêmes'alimens que nous, gens de cour;
vous dépeuplez les forêts du gibier qu'elle
renferme pour notre plaisir.... C'est bien.
Faites main basse sur tout cela , et qu'au le-
ver du roi j'obtienne le droit de les corriger
de ce caprice, et leur affaire sera bientôt
faite. »
Déjà les soldats s'apprêtaient à mettre à
exécution l'ordre qu'ils avaient reçu ; le vil-
lageois avait déposé le vieillard sur la terre ,
quand Adrien s'élança vers le commandant
de la troupe, en disant :
« Révoquez cet ordre, c'est mon père, il
va mourir.
— Eh! tant mieux, ça lui épargnera la
peine de souffrir pour en finir un instant
plus tard.
— Seigneur, retenez-moi, moi seul.
—Vraiment, jeune drôle ; tu es donc bien
amateur d'apprendre par toi-même l'effet que
48 LE BOURREAU DU ROI.
produisent mes noeuds coulans... Eh! bien,
je te procurerai ce plaisir, mais finissons-en.
Tristan poussa sa monture vers le vil-
lageois; Adrien en saisit la bride et l'ar-
rêta : le chien vit ce mouvement, sauta
au cou du cheval; l'animal se cabra et ren-
versa le cavalier , qui roula sur l'herbe en
faisant entendre des juremens effroyables ;
César se précipita sur lui et allait le saisir à
la gorge, lorsqu'Adrien l'arrêta en le rappe-
lant avec frayeur. Tristan revenu à lui-même,
mais furieux de sa chute, ordonna de s'em-
parer des trois paysans. Les soldats obéirent.
Le villageois voulut se défendre, mais acca-
blé par le nombre, il céda. Adrien, à genoux
près de son père couché sur l'herbe, pleurait
et invoquaitle ciel. César, revenu près de son
maître, grondait sourdement.
Plusieurs soldats s'emparèrent du blessé ,
et Adrien les suivit sans résistance.... Quant
à Pierre, serré de près par quatre hommes,
il ne marchait qu'à regret, et s'abandonnait
à là colère.
LE BOURREAU DU ROI. 49
« Quatre loups affamés sur un lévrier de
pur sang!... Belle victoire!.... Si l'un après
l'autre vous étiez venus m'attaquer, vous ne
redresseriez pas tant la tête.... De tels soldats
sont dignes d'un tel chef....»
Tristan , qui prêtait l'oreille, répliqua :
« Que chante donc là ce vieux coq ?
Est-ce sa dernière oraison? Il n'a pas tort,
qu'il prie , car je crois que son jugement ne
sera pas long, et l'arrêt peu difficile à de-
viner.
—. Quant à ton jugement, seigneur bour-
reau, il y a long-temps qu'il est prononcé
par toutes les bouches. Fasse le ciel que
l'exécution s'en fasse sans appel !
— Je ferai la tienne ayant que tu n'aies le
plaisir de voir ta prédiction se réaliser, et
tu finiras en bonne compagnie; trois bohé-
miens , six braconniers et une sorcière.... La
-société te convient-elle pour commencer le
voyage de l'éternité dans laquelle, on entre
par un pas de deux que j'aurai l'honneur-de
i'enseigner sous quelque arbre qui borde la
50 LE BOURREAU DU ROI.
grande route du Plessis..... Tudieu! quel joli
coup-d'oeil dans l'avenue aujourd'hui! Une
douzaine de figures grotesques suspendues
comme des anges infernaux dans les vapeurs
de l'enfer.... et tout cela s'agitant, se tour-
nant comme des girouettes au gré du vent...
Quel joli coup-d'ceil!...
— Oui, surtout pour le roi de France,
que nous ne savons près de nous que par
les guirlandes de morts qui décorent l'ap-
proche de sa demeure....
— Silence, misérable! si tu tiens encore à
la vie quelques instans, respecte le maître
auquel tu appartiens.... ou ma dague te frap-,
pera aussi promptement que la foudre....»
Le villageois allait répliquer quand Adrien
le supplia de se taire et de ne pas augmenter
l'horreur de leur situation. On était arrivé sur
la lisière du bois, les tours et les remparts cré-
nelés du Plessis s'apercevaient sur la gauche;
on était à peu de distance de la chaumière
de Bruce, on se disposait à tourner du côté
du château fort, lorsque la vieille Marguerite,
LE BOURREAU DU ROI. 51
inquiète du sort de son époux,, s'était déter-
minée à aller au-devant de son petit-fils. Elle
aperçut le cortège , mais sa vue déjà affaiblie
ne lui permit pas de distinguer les person-
nages qui le composaient ; elle s'arrêta
au loin, mais César l'apercevant courut à
elle, fit des démonstrations qu'elle ne pou-
vait comprendre, et revint à grande course
vers la troupe qui enveloppait les prison-
niers. L'appréhension s'emparànt de l'esprit
de la pauvre femme, elle dirigea sa marche,
le coeur serré, vers le groupe qui suivait
lentement le chemin de traverse; en arri-
vant auprès, elle s'arrêta tremblante, et son
regard cherchait à percer à travers la ligne
des archers qui lui cachait encore les objets.
Enfin , elle vit Adrien , reconnut son époux,
et fit un cri en se jetant au milieu de l'es-
corte qui, surprise, s'arrêta.
En se précipitant sur lé corps du vieil-
lard, elle faisait, entendre .des gémissemens
effrayans : en vain on voulut l'arracher
d'auprès de lui ; elle repoussait avec violence
52 LE BOURREAU DU ROI.
les plus hardis , serrait l'infortuné entre ses
bras, et balbutiait des phrases sans suite :
ce C'était donc toi qu'il venait de frap-
per , lui à qui j'ai ouvert la demeure hospi-
talière du pauvre? Laissez-moi, monstres,
percez-moi de vos épées si c'est votre indi-
gne plaisir. Vous reste-t-il encore une balle
pour la pauvre femme?.... S'il était bracon-
nier, c'était pour me nourrir, pour nourrir
cet enfant que vous retenez lâchement. »
Tristan , impassible , regardait de dessus
son coursier et souriait à cette scène ; sou-
dain les regards de la vieille se portèrent
sur lui, elle s'en approcha, le fixa avec des
yeux d'où partaient des éclairs de fureur,
en disant :
« C'est toi, Tristan , toi, toujours toi
Me reconnais-tu, misérable ? »
Tristan étonné se pencha sur son cheval,
et regarda la vieille avec attention; il resta
un instant comme pétrifié.... puis tout d'un
coup, sautant à terre, il s'approcha de Mar-
LE BOURRAU DU, ROI. 53
guérite en laissant échapper un long éclat de
rire.
« Ah! par le diable! quelle singulière ren-
contre! Non, je ne me trompe pas, par-
bleu , c'est bien la vieille cousine que j'ai
déjà manqué de pendre à Rouen. Quel heu-
reux hasardr me procure l'avantage, celte
fois, de prendre ma revanche?
— Tristan, ce n'est point un hasard qui
m'a conduite si près de la demeure de celui
qui déjà fut le bourreau de ma famill....
C'était ma volonté.... C'était ma destinée
Il ne te restait plus qu'à me frapper ainsi que
mon époux Ton ouvrage est presque
achevé.... Mais pour cet enfant, écoute-moi,
lui seul est au-dessus de ta puissance; ton
bras ne sera jamais assez fort pour l'écraser.
Un jour viendra, et il n'est peut-être pas
éloigné, où tu seras forcé de te rapetisser
à ses yeux, et de lui demander grâce pour
les souvenirs qu'il te rappellera.
— Que dit donc cette folle ? et où va-t-elle
chercher les phrases qu'elle me débite ?
4
54 LE BOURREAU DU ROI.
— Je vais les chercher à Rouen, sous la
Cendre de la maison du tisserand.... sous les
voû]tes du cachot où ma voix a fait frémir
ton maître ; sur l'échafaud où la tête de
Gauvain Manniel a roulé ; sous les flots où
Julien et tant d'autres victimes ont poussé
leur dernier soupir.... enfin , dans la cham-
bre secrète où le viol s'est commis. M'en-
tends-tu , Tristan ?
— Il faudrait que je fusse sourd comme
un mort pour ne pas entendre tes gentil-
lesses Oui, je me rappelle tous les faits
que ta langue de sorcière me retrace ; mais
quel rapport ont-ils avec ton jeune invulné-
rable ?
— L'instant n'est pas venu de te le dire ;
tu le sauras assez tôt : c'est avec mon dernier
souffle que je jetterai ce secret à travers ton
existence.
— Vraiment ! et si le caprice me prend
d'accrocher ton jeune protégé après une des
branches de ce chêne, auras-tu la patience
d'attendre tes derniers momens pour me ré-