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Le braconnier / par Elie Berthet

De
79 pages
Degorce-Cabot (Paris). 1877. 1 vol. (79 p.) ; gr. in-8.
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LE
B II V C 0 N NIE R
V
V A U
ÉLIE BERTHET
11 rerul liiuLo la charge d;ius les tibias. (Page 3.)
PARIS
D E G O R O F, - G A D O T, L T B R A I R E - E IJ L ï E U II
70 m», RUE BONAPARTE, 70 m»
LE BRACONNIER
i
lHlÉLlMlNAIUliS
Dans un coin du département du Loiret, quelque
part du côté de Pithiviers, s'élèvent, à peu de dis-
tance l'un de l'autre, le village de Laborde et le
château de Richef'ort. Le pays est en général plat
et uni à l'entour, mais, comme il est bien boisé et
bien vert, grâce à plusieurs petites rivières ou ruis-
seaux qui l'arrosent, comme surtout il est presque
aussi fertile .que la Beauce, sa voisine, on peut dire
de lui que c'est à la fois un beau et bon pays. Pour
les pays comme pour autre chose, le bon n'est pas
toujours camarade du beau.
Au commencement de la Restauration, époque où
se passèrent les événements que nous allons racon-
ter, Laborde ressemblait, ou peu s'en faut, à tous
les villages de l'Orléanais. Les maisons de pierre,
formées d'un seul rez-de-chaussée, couvertes d'un
toit de chaume, aux portes basses, aux fenêtres
étroites, se groupaient autour du clocher paroissial
comme le troupeau autour du pasteur. L'aspect en
eut été assez misérable, si deux ou trois habitations
bien blanchies, proprettes, qui semblaient se tenir
dédaigneusementà l'écart, n'eussent réjoui les yeux
par leur apparence confortable et bourgeoise.
L'une d'elles, surtout, placée à l'entrée du village,
du côté de Richefort, avait un air d'élégance qui
eût rappelé une villa des environs de Paris. Plus
tard, nous saurons par quelles notables personnes
elle était occupée.
Le château de Richefort s'élevait à un quart de
lieue environ de Laborde. Peut-être autrefois cet
édifice encore imposant avait-il été orné de tours,
de créneaux, de mâchicoulis, mais 93 et la bande
noire lui avaient laissé bien peu de chose de sa
grandeur passée. Ses maîtres, en revenant de l'é-
migration, n'avaient guère trouvé que les quatre
murailles de leur demeure héréditaire ; encore ces
murailles étaient-elles si délabrées qu'il avait fallu
les jeter bas ; mais on avait soigneusement employé
les anciens matériaux dans la construction mo-
derne, et le bon chevalier de Richefort, le proprié-
taire, était convaincu qu'il n'avait fait que ?-éparcr
le château de ses pères. Or, cette réparation était
comme celle du couteau de Petit-Pierre, dont on
avait changé plusieurs fois la lame et le manche, et
qui se trouvait toujours être le même. Quoi qu'il en
soit, l'habitation était vaste, commode; son toit
d'ardoises portait fièrement les girouettes dorées
qui surmontaient les pignons. Un beau jardin po-
tager, un grand parc entouré d'une haie vive et
d'un fossé profond, la flanquaient par derrière. Les
derniers arbres du parc rejoignaient les hautes fu-
taies d'une magnifique forêt, qui, suivant toutes les
ondulations du terrain, s'étendait jusqu'aux limites
de l'horizon.
A l'époque dont nous parlons, cette belle pro-
priété appartenait encore à la famille de ses pre-
LE BRACONNIER
miers maîtres, établie dans le pays depuis son re- d<
tour de l'émigration. Cette famille avait alors pour n
chef le vieux chevalier de Richefort, celui-là même SJ
qui avait fait réparer le château; mais le digne D
gentilhomme était depuis plusieurs années perclus ei
de la goutte, et la dame de Richefort, sa vénérable g
moitié, était infirme elle-même quoique d'une in- n
firmité différente. La haute main dans la maison d
semblait donc devoir appartenir à Paul de Riche- p
fort, leur fils unique. En effet, Paul (à qui l'on don-
nait aussi le titre de chevalier, par anticipation) n
était chargé d'administrer les propriétés et de re- s;
présenter dignementau dehors l'antique importance g
de la famille ; mais, on le savait, son pouvoir était 1
plus apparent que réel. Le vieux goutteux, bien v
qu'il fût incapable de se mouvoir, n'avait pas abdi- r
que sa volonté ; le bruit courait que son fils, malgré u
ses airs hautains avec les fermiers, n'eût osé faire t
planter un arbre ou arracher un buisson sans c
avoir obtenu préalablement l'assentiment pa- \
terncl. 1
Paul, au moment où commence cette histoire> ]
était pourtant d'un âge auquel on peut d'ordinaire ]
émanciper sans danger les jeunes gens; il avait
vingt-huit ans. Il était grand, bien fait, de traits i
agréables, et toute sa personne ne manquait pas ]
d'une certaine distinction de race. Malheureuse-
ment, sous cette enveloppe d'un homme fait, il n'y
avait qu'un enfant. Soit éducation incomplète, soit
inexpérience résultant de la solitude où il vivait, le
jeune Richefort n'avait pas cette maturité do raison
qui succède aux premières illusions de la jeunesse;
son caractère ne présentait rien de ferme, rien
d'arrêté; aucun de ses penchants n'avait pris de dé-
veloppement. Habitué à substituer partout et tou-
jours la volonté de ses parents à la sienne propre,
son libre arbitre semblait ne plus exister ; ses opi-
nions, ses goûts n'étaient jamais que le reflet de
goûts étrangers, d'opinions étrangères. Le seul
sentiment encore bien saillant chez lui était un
orgueil tout à fait insupportable ; il se croyait sé-
rieusement d'une autre espèce que les roturiers
avec qui il se trouvait chaque jour en contact, et il
ne perdait aucune occasion de le leur faire sentir.
Né pendant l'émigration, il avait reçu, comme nous
l'avons dit, une éducation négligée; l'ignorance
était au moins pour moitié dans la profonde atonie
morale où il vivait. Cependant il y avait tout lieu
de penser que cet état de torpeur ne serait pas du-
rable ; pour être retardée dans son développement,
sa personnalité devait tôt ou tard se faire jour.
Déjà, en plusieurs circonstances, Paul avait laissé
entrevoir, comme de rapides éclairs, des instincts
généreux, des velléités d'énergie ; l'occasion seule
manquait peut-être pour que ce caractère faible et
docile de l'adolescent s'élevât tout à coup aux pro-
portions de la virilité.
En attendant, le jeune chevalier vivait textuelle-
ment sous la férule paternelle; ses jours se pas-
saient à Richefort dans cette indolence des jeunes
gens qui n'ont jamais eu à s'occuper de leur avenir.
Trop ignorant pour désirer d'apprendre, et ne pou-
vant trouver dans des connaissances acquises des
ressources contre l'ennui, Paul avait dû se créer
une distraction. La forêt, qui était la plus belle par-
tie de ses domaines, abondait en gibier; il se fit
chasseur. Il eut des chiens, des chevaux, un équi-
page aussi complet que le permettaient les revenus
bornés de son patrimoine; le plaisir do courir les
lièvres et les sangliers fut le seul pour lequel il
montra longtemps un goût bien décidé.
Malheureusement (ou peut-être heureusement) le
nouvel Hippolyte eut la prétention de conserver le
monopole du gibier sur ses terres ; cette prétention
fut pour lui une source d'inquiétudes continuelles,
de colères sans fin, qui rompirent la monotonie de
sa vie campagnarde. Depuis la Révolution, le bra-
connage s'était multiplié dans toute la France. En
l'absence do lois suffisamment répressives, il était
devenu un véritable fléau pour les propriétaires.
Cette partie de la province qu'habitait Paul était
particulièrement en proie aux incursions des bra-
conniers; aussi, malgré sa surveillance, malgré
celle de son garde, les délits de chasse étaient-ils
fréquents dans la forêt. Mais il se montrait inexo-
rable sur ce chapitre, et il poursuivait avec la der-
nière rigueur les insolents voisins qui se permet-
taient, par ruse et par forfaiture, d'empiéter sur
ses plaisirs.
L'un d'eux surtout faisait le désespoir du jeune
Richefort, et véritablement jamais braconnier n'a-
vait aussi bien su son métier ; il s'appelait Lalu-
zerne, et il détruisait à lui seul autant de gibier
que dix chasseurs ordinaires. C'était un ancien va-
let de ferme qui, trouvant plus d'agrément et de
profit à faire la guerre aux faisans et aux lièvres
LE BRACONNIER
qu'à labourer la terre, vivait depuis longtemps déjà
des produits de son adresse illicite. Il fournissait,
disait-on, de gibier et de venaison plusieurs mar-
chands de comestibles de Pithiviers, et ses dépré-
dations s'exerçaient particulièrement sur les do-
maines de Richefort. On comprend combien cette
concurrence devait déplaire à l'orgueilleux cheva-
lier; il avait recommandé à son garde la plus grande
rigueur envers l'audacieux voleur de perdrix. Aussi
les procès-verbaux et les condamnations pleu-
vaient-ils sur l'incorrigible Laluzerne; mais à quoi
cela servait-il? On avait beau le condamner à l'a-
mende et à la confiscation de son fusil, le bracon-
nier n'en allait pas moins son train. On avait tenté
de saisir ses meubles pour exécuter la sentence pro-
noncée contre lui, mais Laluzerne avait prouvé
qu'il ne possédait rien en propre : il recevait l'hos-
pitalité d'une soeur, chargée de famille, qui habi-
tait une méchante cabane sur la lisière du bois, à
quelques cents pas du village. On avait cherché du
moins à s'emparer do son fusil ; mais ce fusil, qui
no valait pas cinq francs et qu'un honnête homme
n'eût pas voulu tirer pour un million, n'entrait ja-
mais dans la demeure de Laluzerne ; il le cachait
soit dans un hallier, soit dans un tronc d'arbre, où
il le retrouvait au besoin. Quand l'agent de la force
publique lui demandait impérieusement son arme,
il répondait, comme le Spartiate, en ricanant :
« Allez la prendre ! »
Cependant le ehevalier'et son garde firent si bien
que le rusé braconnier eut le dessous. A force de
condamnations et de récidives, on obtint contre lui
des prises de corps ; le pauvre diable fut obligé de
déserter le logis pour vivre dans les bois; mais
Paul n'y gagna rien. Au lieu de chasser seulement
quelques heures chaque joui-, le braconnier chas-
sait le jour et la nuit, et il envoyait le gibier à sa
soeur, qui en trouvait facilement le débit. On fit des
battues dans la forêt ; Paul, son garde, ses piqueurs,
ses valets de chiens exerçaient une surveillance
continuelle; le braconnier était insaisissable, il
échappait avec un bonheur inconcevable à toutes
les poursuites. Il est vrai que les gens du pays
étaient pour lui, soit par suite de l'intérêt qui s'at-
tache à un malheureux persécuté, soit par haine
contre les Richefort dont l'orgueil avait indisposé
beaucoup de personnes. Le fugitif était toujours
prévenu à temps des pièges qu'on lui préparait ; on
l'informait toujours à l'avance du lieu où il pouvait
rencontrer l'ennemi. D'ailleurs, sa famille, qui, nous
devons le dire, n'avait d'autre ressource que le pro-
duit de sa chasse, faisait continuellement le guet; à
la moindre alerte, la soeur du braconnier ou l'un
des enfants se jetait dans la forêt, et certains si-
gnaux convenus à l'avance avertissaient le proscrit
du danger qui le menaçait.
Malgré toutes ces précautions, Laluzerne, une
fois, avait été serré de bien près. Au moment où il
s'y attendait le moins, ii s'était trouvé dans la cam-
pagne en face de Brossette, le garde de Richefort,
ancien soldat de la République, aussi vigoureux que
résolu. Brossette s'élança sur lui en prononçant la
formule terrible : Au nom du roi! mais ses bras ne
saisirent que le vide ; rapide comme la pensée, le
braconnier avait fait un bond de côté et fuyait déjà
à toutes jambes. Le garde suivit avec agilité et de
si près que Laluzerne pensa être pris. Dans ce mo-
ment critique, le fusil du braconnier partit, et le
pauvre forestier reçut toute une charge de gros
plomb dans les tibias... Laluzerne avait-il tiré vo-
lontairement, ou bien une branche d'arbre avait-elle
heurté la détente, c'était ce que l'on ne pouvait dire,
mais Brossette fut obligé de s'arrêter et le bracon-
nier s'échappa encore une fois.
Les blessures n'avaient aucune espèce de gra-
vité ; le blessé devait en être quitte pour quelques
jours de repos dans sa logo. Cependant l'affaire fit
grand bruit; Paul de Richefort était exaspéré, et il
jura que, partout où il rencontrerait Laluzerne, il
tirerait sur lui comme sur une bête enragée. Ce fut
vainement que le garde, beaucoup plus calme et
plus prudent, essaya de prouver au fougueux jeune
homme le danger d'une pareille résolution ; le che-
valier ne voulut rien entendre, et il exigea que sur
l'heure un rapport fût fait à l'autorité. Brossette
s'y résigna à regret; car (devons-nous l'avouer?) la
constance, l'énergie, le courage du braconnier,
avaient produit une vive impression sur l'ancien
soldat. « Son fusil est peut-être parti par mégarde,
disait-il d'un air d'indulgence ; et s'il a tiré vo-
lontairement, il faut lui savoir gré de n'avoir pas
ajusté à la tête, car il m'eût tué... Laluzerne n'a
jamais manqué son coup. »
Malgré cette bonne composition, il lui fallut
dresser son procès-verbal en soupirant; ainsi le
chasseur, outre ses condamnations précédentes, se
LE BRACONNIER
trouva sous le coup d'une grave accusation qui de-
vait l'amener devant la cour d'assises... si toutefois
Ton parvenait à le prendi'e.
II
LE DINER, DU BRACONNIER
Depuis un mois environ, Laluzerne avait quitté
le logis pour vivre en vagabond dans la forêt, et
douze jours s'étaient écoulés depuis celui où il avait
eu le malheur de blesser le garde de Richefort,
Par une journée sombre et brumeuse de septem-
bre, Jeanne Ficherotte, la propre soeur de Lalu-
zerne, sortait de sa maison en jetant autour d'elle
des regards de défiance. Cette maison, véritable
demeure de braconnier, était basse, délabrée, misé-
rable, mais elle était munie de deux issues, l'une
sur la forêt, l'autre sur le chemin qui reliait le vil-
lage au château. Jeanne, qu'on appelait plus fré-
quemment la Ficherotte, était une grande femme,
maigre, efflanquée, osseuso, dont la figure froide
et rechign.ee n'exprimait guère quo l'abrutissement
de la misère et l'âproté au gain. Elle était vêtue
très-légèrement pour la saison; un jupon court lais-
sait voir ses jambes et ses pieds nus, noirs de crasse
et de hâle ; un casaquin de droguet bleu, un mou-
choir de Cholet, complétaient, avec une coiffe de
toile fort sale, son costume de pauvro paysanne.
Elle portait sous son bras un énorme panier d'osier,
d'où s'échappait une légère vapeur comme celle
qu'exhale un potage encore chaud.
La Ficherotte pressait le pas, sans s'inquiéter si
ses pieds nus rencontraient des cailloux et des épi-
nes ; après avoir traversé un champ qui séparait la
maison de la forêt, elle s'arrêta brusquement pour
s'assurer que personne n'était à portée d'épier ses
actions. Aucune créature humaine ne se montrait,
aussi loin que sa vue pouvait s'étendre ; une couche
de brouillard enveloppait la campagne, le plus pro-
fond silence régnait autour d'elle; la mésange elle-
même et la fauvette babillarde se taisaient dans le
feuillage.
Cependant ces signes évidents d'une profonde
solitude ne parurent pas encore rassurer entière-
ment la paysanne; avant de s'enfoncer dans le bois,
elle en suivit un moment la lisière, en regardant à
ses pieds avec attention. Tout à coup elle aperçut à
terre une branche de houx fraîchement coupée et
garnie encore de ses fruits rouges. Elle sourit.
— Tout va bien! murmura-t-elle.
Et aussitôt elle entra dans le fourré, en prenant
grand soin que les baliveaux et les buissons ne pus- ,
sent heurter son bienheureux panier,
Après un quart d'heure de marche, elle arriva
dans une partie solitaire et touffue de la forêt, où
le sol se creusant légèrement formait une sorte de
petite vallée entourée d'arbres et d'arbrisseaux. Là
elle fit halte; déposant son panier à terre, elle
parut sonder du regard la pi'ofondeur du fourré;
enfin elle arracha une feuille de lierre au tronc
d'un vieux chêne, et, la portant à ses lèvres, elle
imita le cri de terreur commun aux petits oiseaux
des bois, ce que les chasseurs à la pipéo appellent
(rouer. Après avoir donc (roué pendant une minute,
elle se tut tout à coup.
Le cri d'un geai, puis aussitôt celui d'une pie se
firent entendre clans le lointain.
Alors la Ficherotte parut bannir toute inquié-
tude; s'asseyant sur un chicot do racine oublié par
les bûcherons, elle se mit à étaler tranquillement
sur l'herbe les divers objets que renfermait son vo-
lumineux panier. C'était d'abord uno gamelle de
fer-blanc dont le couvercle laissait échapper un fu-
met odorant de viandes bouillies, un pain énorme,
une gourde d'eau-de-vie; puis des sacs qui sem-
blaient contenir de la poudre, du plomb et des
balles; puis enfin quelques effets grossiers, mais
neufs et solides, destinés sans doute à garantir les
membres du braconnier contre la fraîcheur des
nuits. Elle achevait à peine ses prépai'atifs, qu'un
homme se dressa tout à coup devant elle sans qu'il
fût possible do savoir de quel côté il était venu,
sans que le plus léger frôlement dans le feuillage
eût trahi son approche. Cet homme était Laluzerne
lui-même.
Ce redoutable braconnier ne répondait guère à
l'idée que devait donner de lui le récit de ses
exploits. Il était court; et ses membres grêles ne
pouvaient faire soupçonner la vigueur remarquable
dont ils étaient doués. Sa figure petite, et dont la
partie inférieure était proéminente, ressemblait au
museau d'une fouine ; elle était couverte de rous-
seurs qui s'harmonisaient avec les teintes fauves de
LE BRACONNIER
son épaisse chevelure et de sa barbe mal peignée, a
Ses yeux glauques ne se fixaient jamais longtemps, d
mais sautillaient pour ainsi dire d'objet en objet,
exprimant plus de malice que de véritable méchan- r
ceté. Toute sa personne annonçait la versatilité, le d
besoin de mouvement qui caractérisent le singe ; il «
ne restait jamais dix secondes parfaitement en
repos, et cette étrange mobilité devait résulter, s
non de sa position actuelle, mais de son tempéra- j
ment, attendu qu'il semblait encore gai et content, <
au milieu de ses misères.
Ses habits étaient simples, mais nullement delà- ;
brés, car ou lui fournissait fréquemment des vête- ;
ments de rechange. Il avait un bonnet de laine
bleue, une blouse de même couleur, par-dessous
laquelle on apercevait une peau de bique semblable
à celle des postillons. Son pantalon était de gros
drap, mais il n'avait pour chaussure que des guê-
tres de toile, afin de monter plus facilement aux
arbres, où il trouvait un gîte pendant la nuit. La
vieille et crasseuse carnassière suspendue sur ses
reins par un baudrier de cuir avait une capacité fa-
buleuse ; le bruit courait qu'un sanglier de deux ans
pouvait trouver facilement place dans les profon-
deurs de cette mère besace. Enfin Laluzerne tenait
à la main ce miraculeux fusil qui avait fait tant de
prouesses; le bois do la crosse en était pourri et
vermoulu; le canon était rouillé, raccommodé çà et
là par quelque chaudronnier ambulant, comme on
pouvait en juger à la délicatesse de l'ouvrage; un
fil de fer rattachait la batterie au tonnerre, car les
vis étaient usées depuis longtemps. Bref, en voyant
Laluzerne et son fusil, il était impossible de croire
aux apparences lorsqu'on savait ce que valaient l'un
et l'autre.
Ficherotte ne fut nullement surprise de la singu-
lière et brusque apparition du braconnier; elle con-
tinua de disposer sur l'herbe les objets qu'elle avait
apportés. Laluzerne resta un moment debout en
face d'elle. ^
— Bonjour, Jean, =- dit-elle' tranquillement', —
je suis venue tard, mais ton dîner n'aura pas perdu
pour attendre.
Le frère jeta un regard de convoitise sur la ga-
melle de fer-blanc dont la paysanne venait d'enle-
ver le couvercle, et fit entendre un ricanement qui
chez lui était comme xin tie habituel : cependant,
avant de s'asseoir au festin qui lui était préparé, il
dit d'une voix aigre et féminine :
— Hé! hé! hé! ah! ah! ah! à pas peur! (Ces pa-
roles, ou à peu près étaient les préliminaires obligés
des discours de Laluzerne.) Ficherotte, où est allé
monsieur le garde aujourd'hui?
— Il ne peut aller au bois, tu le sais bien... Hier
seulement, il a commencé à se promener dans le
jardin, en s'appuyant sur un bâton. Ses jambes ne
sont pas encore guéries.
— Pauvre diable ! — dit le braconnier avec un
accent de pitié comique, mais sincère ; — et le Fa-
raud, où est-il?
Dans le vocabulaire de Laluzerne, le Faraud signi-
fiait Paul de Richefort.
— Il est au village, chez M. Simonnaud, le maire
de Laborde.
— C'est bon... Hé ! hé ! hé !... a pas peur !
Alors il s'assit sur l'herbe, déposa son fusil en tra-
vers de ses genoux, et se mit à puiser dans la gamelle
avec appétit. Il y eut un moment de silence ; Fiche-
rotte n'était pas causeuse, et Laluzerne avait autre
chose à faire en ce moment qu'à jaser. Pendant qu'il
avalait les morceaux quatre à quatre, sa soeur inspec-
tait la volumineuse carnassière que nous connais-
sons. Elle en tira une douzaine de perdreaux, deux
faisans et un lièvre, qu'elle s'empressa d'enfermer
I dans son panier ; elle remplaça cette énorme quan-
tité de gibier, dont la vue eût certainement déchiré
le coeur de Paul, par les diverses provisions et mu-
nitions étalées sur l'herbe; ensuite elle plaça elle-
même sur le dos du chasseur le carnier, tout aplati
malgré l'addition de ces objets. Laluzerne la lais-
sait faire; il continuait de s'escrimer avec la ga-
melle, qui, au train dont il allait, ne devait pas
tarder à se trouver vide. Il demanda cependant en-=
tre deux bouchées :
— Soeur Ficherotte, qu'y a-t-il dé nouveau?
— Mon petit dernier a la rougeole, — répondit la
mère avec indifférence; je ne le trouve pas bien.
— Hum ! — répliqua le braconnier tout aussi peu
1 ému; — et mon chien, le pauvre Courtaud?
— Il ne va pas mal ; mais ça l'ennuie d'être tou-
- jours à la chaîné, et il y a des moments où il Crie
que c'est une pitié !
i — Pauvre ami! — soupira Laluzerne, — il est
., vrai que ça doit être bien dur pour lui d'être atta-
LE BRACONNIER
clié... Cependant je suis content de savoir qu'il se
porte bien.
Et le sensible braconnier acheva son repas sans
souffler mot. Dès qu'il eut fini, Ficherotte s'em-
pressa d'enlever la gamelle et la cuiller de bois qui
avaient servi au régal.
— Jean. — reprit-elle avec son flegme ordinaire,
— il y a le maître de poste là-bas sur la grand'route
qui marie sa fille demain; on m'a demandé si je
n'aurais pas de la chasse pour la noce.
— Eh! eh! eh! hum! est-ce donc du poisson que
tu as là dans ton panier?
■— Aussi je vais leur envoyer ces A'olaillcs ; mais
ils disent comme ça qu'il leur faudrait quelque
belle pièce pour mettre au milieu de la fable.
— Les friands! Eh bien! oui, c'est cela... ce soir
je leur tuerai à l'affût un ragot que je connais dans
le bois de la Grosse-Tèle. A pas pour!... ils m'en
diront des nouvelles.
— Du sanglier? C'est bien commun ça!... Ces
bourgeois, vois-tu, ça a le bec fin, c'est délicat, et
un jour de noces encore! Le petit Mirot, le frère
du marié, qu'est, donc le lils de Mirot le Riche, m'a
dit comme ça que si je pouvais lui fournil' un che-
vreuil pour demain, il me le payerait bien cin-
quante Francs.
— Cré nom d'un petit, bonhomme! faut-il avoir
du malheur?... j'ai tué il y a huit jours le dernier
chevreuil de la forêt. Mais attends donc, j'en sais
encore deux superbes, le màlc et la femelle... ça
serait une jolie farce, diable!
Il s'arrêta et parut réfléchir.
— Cinquante francs, mon frère, cinquante francs !
— répéta la paysanne, comme si cet argument eût
dû compenser tous les autres auprès du braconnier;
— je te garderai cet argent pour le temps où tu
seras on prison à la ville... car il faudra bien tou-
jours finir par là.
— Je ne dis pas, mais, vois-tu bien, ces deux che-
vreuils sont dans le parc du Faraud, qui les a mis
là pour la graine, et s'il venait à m'attraper... Ah
bah! a pas peur! — continua-t-il en faisant un mou-
vement d'épaules insouciant, — tu auras ton che-
vreuil, Ficherotte. Demain matin, avant le jour,
envoie ton petit Baptiste avec l'âne au chemin de la
Bruyère; il trouvera la hèle dans le fossé sous un
tas do feuilles... Ah! par exemple, faudra qu'il
mette à la place une bonne bouteille d'eau-de-vie,
que je reprendrai on rôdant par là. Le brouillard,
vois-tu, et puis le grand air, et puis le froid... enfin
faut de l'eau-dc-vic, il en faut beaucoup.
— Tu en auras, Jean, et de la forte, je te le pro-
mets. Tu es un bon parent tout de même, tu fais du
bien à ta famille.
— Ne parle pas de ça, — dit Laluzerne d'un air
de modestie; —mais à propos, Ficherotte, que de-
vient donc le Faraud? Il ne chasse plus du tout-
Voilà plus de trois jours que je n'ai entendu ni ses
chiens ni sa trompe dans la forêt.
— Tu ne sais pas, Jean? on croit que le Faraud
est amoureux.
— Amoureux, lui! — répéta le braconnier, dont
les pupilles se dilatèrent prodigieusement, pro-
priété particulière à ses yeux gris comme aux yeux
des chats; et de qui diable pcut-il être amoureux
dans le pays? Est-ce de toi?
— }\un, répondit la laide paysanne avec naïveté,
— c'est de la fille à M. Simonnaud, le maire de
Laborde, un brave homme qui n'est jamais dur
avec les pauvres gens, quoiqu'on dise qu'il a été
sur mer pendant vingt ans... Comment! tu ne
connais pas la fille à M. Simonnaud? Une belle
brune... la faille pas plus grosse que le poing, cl:
des yeux comme deux chandelles... joli brin de lille,
ma foi! et qui sait toutes sortes de choses, à cou-
dre, à broder, à l'aire des crèmes... On dit que le
Faraud no quitte plus chez les Simonnaud, et que
les Simonnaud sont toujours fourrés à Richefort.
Laluzerne eut l'air de réiléehir.
— Tu m'y fais penser! — reprit-il : — c'est donc
ça que deux ou trois fois je les ai rencontrés près
du pavillon de chasse, et qu'on aurait juré... eh! eh!
eh! Ça va bien, ça va bien, — continua-t-il gaie-
ment en se frottant les mains; — voilà déjà ce
pauvre M. Brossette qui ne peut plus bouger parce
qu'il m'a obligé de fairc^un malheur, le digne
homme! et maintenant le Faraud tombe amoureux
de la fille à Simonnaud... Si ce n'est pas une vraie
bénédiction du bon Dieu! Je vais tuer à mon aise
fout le gibier de la forêt, et j'irai coucher dans mon
lit toutes les nuits.
— >\e t'y fie pas, .lean, — dit Ficherotte en bais-
sant la voix, — les gendarmes sont encore venus
i. r.
BRACONNIE R
lir-ii'z, monsiinir, roprit la vicillunl avec autorité, (l'ago lii.)
pour te prendre il y a deux jours... Vois-tu, on rôde
autour de la maison, c'est sûr...
— A pas peur! fit résolument Laluzerne en rica-
nant; — eh bien! va-t'en, Ficherotte, et si la
chance tourne contre moi ces temps-ci, mets ton
mouchoir rouge sur le toit de la maison comme
pour sécher; je le verrai do loin et je saurai ce que
cela veut dire.
— Je n'y manquerai pas, Jean; tu n'as besoin de
rien ?
— Merci... Je vais serrer dans ma grande armoire
les habits que tu viens de m'apporter.
— Ta grande armoire?
— Es-tu bête? eh! eh! eh! tu ne comprends pas :
c'est une farce; tu sais bien que je suis farceur!...
Mon armoire, c'est un trou dans un vieux chêne, à
soixante pieds en l'air. . .le mots là mes affaires à
cause des gardes.
— Allons, allons, •—dit Ficherotte d'un ton maus-
sade en prenant son panier, — tu ris toujours... Eh
bien! songe à notre chevreuil.
— ("est dit... tu auras ton affaire demain matin.
— Et où l'audra-t-il t'apporter ton dîner?
— A la Croix-Verte... Ça donnerait des idées si
c'était toujours au même endroit... Allons, bon-
soir... prends bien soin de Courtaud, et... a pas peur!
Ces dernières paroles furent prononcées à voix
basse lorsque la paysanne s'éloignait déjà. Lalu-
zerne la suivit un moment du regard, puis, rame-
nant son vieux fusil sous son bras, il se glissa d'un
pas léger et furtif dans les broussailles, comme un
chat sauvage qui guette un petit oiseau.
10
LE BRACONNIER
III
LES VOISINS DE CAMPAGNE
Le même soir, plusieurs personnes se trouvaient
réunies au château de Richefort, dans un grand
salon du rez-de-chaussée. Ce salon, entièrement
lambrissé en chêne, était, décor,é>d& portraits de fa-
mille qu'on pouvait raisonnablement accuser d'être
apocryphes, les véritables ayant,.éte, détruits pen-
dant l'émigration des maîtres du: logis. La soirée
était froide et humide; un- gros feu brillait dans la
cheminée et éclairait la piècej conjointement avec
deux candélabres d'argent chargés .de lipugies. Une
grande pendule, de l'espèce dite à armoire, se dres-
sait jusqu'au plafond dans un coin de là pièce. Par-
dessus le bruit ..de laconversation, en entendait le
choc régulier du balancier, les pétillements du bois
dansTlâtre, le murmure sourd du vent qui s'engouf-
frait, dans la. cheminée, et-les ronflements d'un
vieux carlin endormi sur un coussin auprès du feu,
harmonies obligées d'un salon campagnard par une
soirée de septembre.
Lepère et^la mère do Paul de Richefort occu-
pai eut chacun--un-angle de la cheminée. Tristement
ensevelis dans de vastes bergères, également im-
puissants à se lever et à marcher sans aide, jamais
deux vieux époux n'avaient été si différents l'un
de l'autre. Le chevalier était une espèce de don
Quichotte, grand, sec, jaune, aux mains diaphanes,
au crâne chauve sous son bonnet de soie noire. Sa
longue et osseuse personne semblait perdue dans
une ample robe de chambre remontant jusqu'au-
menton; ses jambes disparaissaient :entierenieiit
dans les plis, nombreux de la flanelle qui les enve-
loppait. Aijiasiempaqueté* il ne .ressemblait pas mal
à ,ujie; moinie, égyptienne encore, couverte, de ses
bandelettes; mais,,en-,,revanche une voix sourde,
profonde, caverneuse, sortant par monieuts du. mi-=
lieu de tout cela, indiquait qu'il ne fallait pas pous-
ser trppi loin la.comparaison,, car la momie était
encore de force à lutter de, poumons avec le plus
robuste paysan du canton. Le vieux propriétaire de,
Richefoi't ne semblait plus, exister-que par la voix.
Sa femme, au contraire, était.courte, ramassée,
et d'un embonpoint si monstrueux qu'elle n'avait
presque plus forme humaine. Chacun de sesmembres
reposait pesamment sur les coussins de sa bergère ;
tout mouvement paraissait lui causer une sensation
douloureuse. A travers les plis de son peignoir flot-
tant, on pouvait apprécier les effrayantes dimen-
sions de sa personne ; la moindre secousse lui im-
primait une sorte d'oscillation semblable à celle
d'une gelée tremblante. Ses pieds, qui ne pouvaient
atteindre le plancher, étaient soutenus par un ta-
boui'et en tapisserie ; sa tète, petite eu égard à l'é-
norme masse de son corps, semblait s'enfoncer dans
ses épaules; son menton se répandait en nappe sur
les dentelles de sa robe de chambre. Cependant les
traits de cette pauvre femme,, victime d'une; si fu-
neste obésité, témoignaientx.encore qu'elle avait été
belle ; son visage, encadré, -dans; uir,bpnnet de gaze,
avait conservé une finesse de linéaments; extraordi-
naire-et même uiie.sortedè fraîcheur,, Mais ce qui
étonnait le plus, lorsque lé regard^était an$téun
moment '.sur la noble dame-j. c'était ,d'finf;eiidi?e sortir
de cette.ppity-ine au volumineux développement une
voix,ar§pntine,,flûtée, mignarde; on:eûi,dit;.d'une
petite filléde douze ans. On'Iovoit, sil'açcprdnaît
i des contrastps,,M:.et madame de Richefort avaient
dû être los plus heureux époux de d'univers..
Madame, languissamment. couchée, fermait les
yeux et semblait assoupie, ce qui me l'empêchait
pas de jeter par intervalles, dans la conversation,
quelques paroles de sa voix enfantine. Monsieur,
un bras appuyé sur une petite table posée devant
lui, jouait aux échecs avec M. Simonnaud, le maire
.du'village voisin; sa physionomie exprimait un lé-
ger dédain, causé sans doute par l'inexpérience de
son hôte, qu'il faisait échec-et mat régulièrement
tous-les-soirs. C'était du reste à cette circonstance
que lé vieux chevalier, passablement glorieux, de-
vait de trouver tant de plaisir à la société d'un
homme qu'il considérait comme étant fort au-des-
sous de lui. Si son adversaire eût été victorieux
une seule fois, il l'eût cordialement détesté. Petit-
être M. le maire avait-il un vague soupçon de
cette vérité,-car il jouait avec tant de dégoût et
d'inattention qu'on eût pu avec raison l'accuser de
complaisance. Il semblait accomplir mie tache en-
■ ntiyeuse à laquelle cependant il n'osait se ' sous-
traire; il poussait ses pions au hasard, sans y met-
tre cette réflexion qui caractérisait "le j m de sou
LE BRACONNIER
U
adversaire; de temps en temps il étouffait un bail- r:
lement de résignation. si
Cette patiente victime des échecs était un homme h
de quarante-cinq ans, de haute taille, de complcxion h
robuste ; il portait le costume d'un paisible bour- p
geois campagnard sans vanité et sans prétention, b
Son visage brun et hàlé, encadré de gros favoris 1'
noirs, n'offrait rien de particulier au premier coup r
d'oeil, surtout eii ce moment que ses traits expri- ç
maient malgré ses efforts fine violente envie de s
dormir. Cependant, en l'examinant avec attention, i
' on découvrait à certains signes que sous cette en- (
veloppe pacifique pouvait se trouver Une âme for- <
tement trempée. Les muscles de son front étaient (
susceptibles de prendre à la moindre impatience '
cette redoutable disposition qu'on appelle le fer à '■
cheval, indice certain d'un caractère violent, iras-
cible. Son oeil parfois brillait fier et hardi ; sa voix
à peine contenue avait, quand il s'oubliait par ha-
sard, des inflexions dures contrastant avec son ton
bienveillant et froid d'ordinaire. On eût dit un ani-
mal naturellement féroce, apprivoisé par quelque
art magique ; et si bien apprivoisé qu'on pouvait
l'irriter, le frapper, le fouler aux pieds sans que
l'instinct primitif se réveillât, mais dont l'aspect
avait pourtant gardé le caractère ineffaçable d'une
sauvage nature. ;
Deux mots sur la vie do ce personnage antérieu- !
renient aux faits qui nous occupent. j
Simonnaud avait été marin ; parti comme mousse, I
à l'âge de seize ans, sur un vaisseau marchand, il
était devenu, à force de travail, de persévérance et
de courage, capitaine au long cours, armateur, et
peut-être autre chose, car Simonnaud ne s'expliquait
jamais sur ce chapitre. On savait seulement qu'il
avait assisté à toutes sortes de combats, d'abordages,
d'explosions de navires, dont il racontait l'histoire
à la veillée ; mais comme il ne parlait jamais de son
rôle personnel dans ces terribles scènes, on suppo-
sait charitablement qu'il s'était contenté d'en être
spectateur. Quoi qu'il en fut précisément de son
véritable métier, il y avait gagné une grande for-
tune, et personne n'avait le droit de dire cette for-
tune mal acquise.
Vers la fin de l'Empire, Simonnaud, soit que sa
profession ne lui présentât plus les mêmes avan-
tages qu'autrefois, soit qu'il se trouvât suffisamment
riche, soit enfin qu'il éprouvât le besoin de se repo-
ser, quitta la mer pour toujours. H avait épousé à
la Martinique une créole dont il avait eu une fille ;
la mère était morte, mais l'enfant avait été mise en
pension au Havre, où on lui avait donné une excel-
lente éducation. Le marin, après avoir battu si
longtemps les cinq parties du monde, trouva, à son
retour en France, une grande et belle personne
qu'il se -mit à aimer avec ardeur. Résolu à ne plus
se séparer de cette enfant chérie, il voulut employer
une partie de sa fortune à acheter une propriété,
où il comptait se fixer désormais. Afin que la vue
de la mer ne pût le tenter et lui donner des regrets
de son ancien métier, il avait acquis la belle maison
dont nous avons parlé, au village de Laborde, au
milieu du (xàtinais et à cinquante lieues de l'Océan.
Le lecteur peut déjà entrevoir par quel charme
puissant Simonnaud, malgré les signes de violence
que nous avons constatés, s'était soumis aux devoirs
puérils d'un bon voisin de campagne ; Simonnaud
obéissait à sa fille, il eût résisté de toute son éner-
gie à la domination d'un père, d'un parent, d'un
supérieur; il était sans force contre la tyrannie
de la belle et gracieuse Céline, dont il subissait le
joug presque sans s'en douter. Dans le premier
temps, il avait refusé les fonctions de maire de
j Laborde. qu'on lui offrait ; mais Céline aimait la
| domination, les honneurs, et il avait fini par accep-
! ter l'écharpe municipale. Habitué au sans-gêne et
j à l'indépendance despotique d'un capitaine de la
marine marchande, il savait difficilement se ployer
aux exigences de la politesse, aux manières aristo-
cratiques; mais Céline voulait qu'il fit des visites
aux habitants du château, qu'il entretînt avec eux
des relations amicales ; l'excellent père se résigna
encore, et nous savons jusqu'où il poussait l'abné-
gation de l'homme du monde. Enfin, en toutes cir-
constances, il se montrait prêt à obéir aux caprices
de sa fille.
Parfois cependant il devenait fout à coup sombre,
atrabilaire ; il ne parlait à personne, et il restait
enfermé dans sa chambre trois jours entiers. Dans
do pareils moments, Céline se gardait bien dé le
contrarier ou de gêner sa solitude. Quand on lui
demandait la cause de cette retraite absolue de son
père, elle répondait mystérieusement : « Il pense
; à la mer. » C'était en effet une espèce de nostalgie
12
LE BRACONNIER
qui s'emparait de Simonnaud, lorsqu'une circon- v
stance particulière venait éveiller les souvenirs de d
sa vie passée ; mais l'accès ne durait jamais long-
temps ; bientôt il reparaissait plus faible, plus pré- ^
venant, plus docile que jamais avec l'enfant gâtée, c
objet de toutes ses affections. j
Tel était donc le personnage qui se laissait battre
aux échecs avec tant d'indifférence par le chevalier
de Richefort. A l'autre extrémité de la salle se c
trouvait un petit groupe tout aussi peu bruyant c
mais plus animé que le premier. Il se composait de
Céline et de Paul de Richefort. Céline était une
jolie brune, fraîche, piquante, bien serrée dans son i
corset, proprette et même élégante dans sa simpli- !
cité bourgeoise. Ses beaux cheveux noirs, partagés
sur le front suivant une mode du temps, retombaient
en boucles sur son cou d'albâtre. Son oeil vif, plein
de feu, en rappelant son origine créole, annonçait
l'orgueil, l'amour de la domination ; mais cette
expression était corrigée par la malice et la gaieté
de sa bouche toujours ouverte pour sourire, ce qui
donnait à la jeune fille l'occasion de montrer des
dents blanches, bien rangées. Assise près d'une table
à ouvrage où brûlait une bougie, elle brodait une
cravate de batiste qu'elle avait tirée d'un de ces
petits sacs alors nommés ridicules. A côté d'elle était
Paul, vêtu d'un habit de chasse élégant qui faisait
valoir les nobles proportions de sa personne; c'était
réellement un beau cavalier, aux manières distin-
guées, et le petit air impertinent que le gentil-
homme avait hérité de l'ancien régime ne lui mes-
seyait pas. Il tenait un livre à la main, sans doute
pour se donner une contenance, car il ne lisait
pas. Penché vers Céline, dans une attitude gra-
cieuse, il lui parlait à voix basse avec chaleur. Que
lui disait-il? peu importe ; ;mais la petite avait les
yeux baissés, et le chevalier lui-même jetait des
regards inquiets vers ses parents, dont il craignait
toujours le contrôle sévère.
Cette scène simple et paisible fut interrompue
par un coup de fusil qui retentit brusquement à
quelque distance du château. Paul tressaillit et cessa
de parler ; les joueurs firent un bond sur leur siège ;
la grosse dame de Richefort s'éveilla en sursaut :
—. Doux Jésus, mon Sauveur ! — s'écria-t-elle
languissamment;— qu'est-ce que cela? La Terreur
va-t-elle recommencer?... J'ai cru entendre un coup
de canon !
— Ça, madame, — dit le marin en avançant un
pion que son antagoniste lui enleva aussitôt, —
c'est tout simplement un coup de fusil, et de fusil
de chasse encore... ou je ne sais plus la différence
qu'il y a entre une cartouche et une gargousse.
— Oui, c'est un coup de fusil, — ajouta Paul
d'un air pensif ; — mais ne vous a-t-il pas semblé,
comme à moi, qu'il avait été tiré dans le parc ?
■— Dans le parc, allons donc ! — dit à son tour le
vieux chevalier de sa voix de rogomme ; — y son-
gez -vous, monsieur mon fils ? le parc est entouré de
fossés profonds et d'une haie passablement touffue.
— 11 est vrai, monsieur ; mais, avec tout le res-
pect que je vous dois, les fossés manquent d'eau,
et la haie n'est pas partout en très-bon état. Il ne
serait pas impossible que ce misérable braconnier,
toujours prêt à me braver...
— Encore cet homme ! — dit Céline d'un ton
moqueur; — en vérité, monsieur Paul, je suis sûr
que vous rêvez de lui toutes les nuits ?
— Pas toutes ! — murmura le jeune homme en
souriant.
Cependant il était distrait, inquiet : comme les
fenêtres de la salle donnaient sur le parc, son re-
gardse portait fréquemment dece côté. Simonnaud,
que son jeu n'occupait pas exclusivement, reprit
d'un ton d'indifférence :
— Ah çà ! mon voisin, savez-vous que ce pauvre
diable de braconnier est décidément un drôle coura-
geux et plein de constance ? Depuis plus de quinze
jours il se moque de nous, malgré nos perquisitions
et nos mandats ; il couche on ne sait où, vit on ne
saiteomment, etfaitun massacre de lapins qui serait
fort estimable s'il s'agissait d'Anglais... Par ma
foi ! il y a eu un temps où j'aurais pris volontiers à
mon bord un gaillard de cette trempe; je suis sûr
qu'il aurait bien gagné sa ration d'eau-de-vie après
un abordage.
Céline toussa d'une manière significative; Paul
rougit.
— Je suis surpris, — dit-il avec réserve, — d'en-
tendre monsieur le maire de Laborde parler ainsi
d'un voleur de gibier, d'un meurtrier qui a osé
tirer sur un garde.
LE BRACONNIER
13
Simonnaud regarda sa fille et comprit enfin qu'il t
venait de faire une gaucherie. i
— C'est vrai, c'est vrai» — reprit-il de l'air le plus Ï
contrit du monde,—j'oublie toujours... Oui, vous (
avez raison, monsieur Paul; cet homme-là est un 1
coquin, un vrai bandit... mais nous en viendrons à
bout, allez ! nous vous en délivrerons, soyez-en sûr ! i
C'est un scélérat, un... <
Pour réparer sa faute, le bonhomme allait accu- ;
muler toutes sortes de malédictions sur la tête du
braconnier, lorsqu'un domestique entra dans la salle
et remit au vieux chevalier une lettre scellée d'un
large cachet.
— Donnez à mon fils, — dit le noble joueur.
Il méditait en ce moment un coup superbe, et il
ne leva même pas les yeux.
— Une lettre à pareille heure ! — demanda Paul
avec étonnement; — et d'où peut-elle venir?
— Elle vient de la sous-préfecture de Pithiviers;
elle a été apportée par un exprès.
— Je sais d'où elle vient, moi, — s'écria la châ-
telaine, dont la voix flûtée était tremblante d'émo-
tion. — C'est la réponse de notre chère parente la
comtesse de Grivellière, dame du palais... Lisez...
lisez bien vite, Paul ; que va-t-elle nous apprendre ?
Paul manifesta le plus vif embarras.
— Madame, — dit-il en retournant la lettre sans
oser la décacheter, — le moment est peut-être mal
choisi ; nous ne pouvons, devant nos hôtes...
— Pierre, donnez-moi cette lettre ! — s'écria la
mère, qui fit un effort surhumain pour se lever sur
son séant, — nos voisins nous excuseront, car il y
va du bonheur de notre fils.
— De monsieur Paul? — demanda Céline en tres-
saillant et en dardant sur lui un regard de feu. —
Madame, — continua-t-elle avec vivacité, — mon
père et moi nous serions désolés de retarder d'une
minute la lecture d'un lettre si importante.
— Oui, oui, ne vous gênez pas, — dit le marin
d'un air empressé ; — aussi bien voilà la partie
finie, et il est temps de retourner chez nous...
Allons, Céline, — ajouta-t-il en se tournant vers
sa fille, — cargue les petits huniers, mon enfant.
Céline connaissait trop bien toutes les métapho-
res dont se servait habituellement son père pour ne
pas comprendre qu'il l'invitait à mettre son chapeau
et à faire ses préparatifs de départ. Elle obéit len-
tement, les yeux tournés sans affectation vers la
mère de Paul. Celle-ci avait pris la lettre des mains .
du domestique, qui était sorti aussitôt, et elle la
parcourait avec avidité.
— Que Dieu soit béni ! — s'écria-t-elle avec exal-
tation, en agitant ses bras et sa tête, seules parties
de sa personne qu'elle pût à la rigueur mouvoir
sans aide ; — tout marche au gré de nos désirs : no-
tre famille va devenir puissante comme elle l'était
avant cette fatale Révolution.
— Que dites-vous, madame? — demanda le che-
valier, qui dans son saisissement renversa l'échi-
quier, — la comtesse accueillerait-elle nos ouver-
tures au sujet de sa pupille, mademoiselle de La
Rochemartin?
— Elle les approuve, monsieur, elle les approuve,
cette chère comtesse!... C'est à en devenir folle, à
en mourir de joie! Elle m'annonce qu'elle attend
Paul de suite àParispourle présenter àsa pupille...
et, s'il lui agrée (il lui agréera, j'en suis sûre), on
obtiendra pour lui une place dans la vénerie du roi ;
Son Altesse Royale madame la duchesse signera
au contrat... Comprenez-vous, monsieur? notre fils
ira à la cour... il appartiendra à la maison de Sa
Maj esté !
— En ceci, — dit le vieux chevalier avec émo-
tion,, — Sa Majesté rendra seulement justice à
notre famille, envers laquelle elle a contracté plus
d'une obligation... Eh bien! eh bien ! madame, tout
est pour le mieux, et il faut que monsieur mon fils
se prépare à partir au plus tôt.
— Paul, mon enfant, — dit la bonne dame les
yeux baignés de larmes, — tu ne nous remercies
pas de ce que nous avons fait pour toi?... Mais
viens, viens donc embrasser ta mère !
Les deux vieux époux, transportés du brillant
mariage que leur fils allait contracter, avaient entiè-
rement oublié les étrangers, et laissaient échapper
ce secret de famille en leur présence. Paul ne ré-
pondit pas à l'appel de sa mère ; il ne sembla même
pas l'avoir entendu. Il regardait Céline; elle n'avait
pas perdu un mot de la conversation, et son front
pur s'était couvert comme d'un nuage.
— Monsieur, et vous, ma mère, — dit-il avec
timidité, — permettez-moi de vous faire une obser-
vation... Les projets dont vous parlez peuvent ren-
14
LE BRACONNIER
contrer encore desobstacles... insurmontables;par vo
conséquent il est imprudent de les ébruiter à l'a- ur.
vance. cli
— Des obstacles ! — répéta la bonne dame k;
effrayée, — mais il n'y en a pas, il ne peut y en m
avoir! 11(
— Des obstacles ! — s'écriale châtelain de sa Aroix m
formidable, — et dé qui viendraient-ils maintenant,
sinon de vous?'Prétendriez-Arous, monsieur, résister
à nos A'olontés? sc
la
Le jeune gentilhomme eut une velléité de rébel-
lion. Il ouvrit la bouche comme potir protester aArec
force contre toute violence faite à ses sentiments
secrets; il était trop habitué à céder devant l'auto-
rité paternelle pour se raidir si brusquement contre P
elle. Presque aussitôt il baissa la tête et balbutia p
d'un ton embarrassé : s
— Monsieur, avez-vous pu penser?... le respect ll
que je vous dois...
Céline, qui l'écoutait aArec anxiété, fît un geste j r
de mépris et se détourna vivement. |
— Partons, mon père, — dit-elle en saisissant le (
bras de Simonnaud, qui, sa casquette à une main et <
sa canne à l'autre, semblait attendre ses ordres, ]
— nous finirions par être importuns... Cependant,
— poursuivit-elle d'un ton léger en apparence,
mais où perçait une amère ironie, — il est conve-
nable peut-être que vous félicitiez M. Paul de ce
brillant mariage, dont il nous avait fait mystère ! j
Une demoiselle de haute naissance, une place à la i
courl... en vérité c'est une surprise... une grande
surprise pour tous ses amis.
Quoique le châtelain et la châtelaine de Richefort
ne brillassent nullement par la perspicacité, ils fu-
rent frappés l'un et l'autre de l'animation de Céline
en prononçant ces paroles.
Paul était comme foudroyé devant elle.
— Mademoiselle, — murmura-t-il sans la regar-
der, — c'est à mon insu que mon père... j'ignorais...
rien n'est terminé encore.
Simonnaud, homme tout simple et tout rond, n'a-
vait rien vu d'extraordinaire dans ce qui se passait;
il coupa court à la conversation.
— Allons, petite, — dit-il gaiement, — il ne faut
pas comme ça se mêler des affaires de famille ; on
complimentera quand il sera temps... Excusez-la,
voisin Richefort ; si Ton parle de mariage devant
une jeune fille, il faut toujours qu'elle dise quelque
chose... mais il est tard ; nous devrions déjà être à
Laborde. Allons, bonsoir, A^oisin... mes respects,
madame... A propos, monsieur Paul, ne pourrions-
nous traA^erser le-parc pour rentrer au village? ça
nous accourcirait de moitié, et le chemin est bien
meilleur..
— Oui, oui, — dit le jeune homme aA'ec empres-
sement, — j'irai A^OUS conduire afin de vous ouvrir
la petite grille du parc, et si mademoiselle Céline
veut bien accepter mon bras...
Céline fit un mouvement en arrière.
— Je ne souffrirai pas que personne se dérange
pour nous, — interrompit Simonnaud ; — restez
prèsdeA'os parents, monsieur Paul ;'remettez-moi
seulement la clef de la grille. ..je vous la renverrai
demain par le curé.
— La Aroici, mon bon monsieur Simonnaud ;
j mais...
i
! — Puissent les espérances de l'aimable famille
de Richefort. se réaliser toutes ! — dit, la jeune fille
on faisant une profonde révérence; —je souhaite...
Partons! partons, mon père!
Et elle entraîna brusquement, le marin, comme si
elle eût craint de ne pouvoir contenir plus long-
temps son émotion.
| Dès qu'ils furent partis, Paul se laissa tomber sur
| un siège d'un air accablé ; tous ses traits expri-
I niaient une grande consternation. Son père et sa
mère le regardaient avec étonnement ; certes, s'il
eût été en leur pouvoir de se rapprocher l'un de
l'autre ot de se communiquer à Aroix basse leurs
observations, ils n'y eussent pas manqué dans un
moment où la conduite de leur fils leur semblait si
étrange. Enfin le vieux chevalier, donnant à sa voix
caverneuse un accent solennel, commanda à Paul
d'approcher.
Paul se leva et fit quelques pas d'un air distrait.
— Plus près, plus près encore, — reprit avec
- majesté le goutteux; — placez-vous là devant
! nous, que votre mère et moi nous puissions bien
vous voir et vous entendre,
t —Qu'y a-t-il donc, monsieur? — demanda le
i jeune homme avec un peu d'impatience, en défé-
, rant toutefois à l'invitation de son père.
LE BRACONNIER
15
Madame de Richefort, bouche béante, attendait d<
que son mari fit connaître sa pensée. s(
— Dites-moi, monsieur mon fils, — reprit le che-
valier, — aurions-nous par hasard conté fleurette r<
à cette petite bourgeoise qui était là tout à l'heure? d
Vous seriez-vous avisé déjà d'avoir des amou- c
vettes? "
Paul devint cramoisi. Bien qu'il fût d'un âge où 1
les jeunes gens sont ce que Ton appelle déniaisés, I
sa vie solitaire à la campagne lui avait conservé, \
comme nous l'avons dit, la candeur et la simplicité J
de l'adolescent,
— Mon père, — répondit-il tout tremblant, •—
je ne sais... je ne puis comprendre...
— Allons! ne vous on défendez pas, — dit le châ-
telain en ricanant; — elle est fort bien, cette petite,
et l'on peut l'avouer sans honte... Ah! ah! ah!
monsieur mon fils, vous faites donc des fredaines...
comme moi dans mon bon temps... le sang ne peut
mentir !
—-Monsieur de Richefort, — s'écria la dame en
minaudant, — vous donnez bien mauvais exemple
à Arotre fils!... vous devriez au moins m'épargner
le souvenir de A'os déportements.
Le chevalier cessa de rire tout à coup.
— Mille pardons, madame, —reprit-il avec poli-
tesse, — je ne pensais pas blesser vos chastes
oreilles en rappelant quelques folies de jeunesse
antérieures à notre heureux mariage. Revenons à
A'ous, monsieur Paul; A7OUS le voyez, je no suis pas
trop sévère pour vos escapades; mais celle-là, je
pense, ne peut pas être sérieuse. Il s'agit pour vrous
d'un magnifique parti, vous Aroudroz bien en finir
avec tous ces enfantillages. La fille d'un bourgeois
grossier et mal élevé ne doit pas occuper plus
longtemps un jeune gentilhomme tel que vous. J'en
conviens, la petite est assez piquante ; elle a des
yeux qui, dans le bon temps, eussent fait courir
tout Paris ; mais, vous ne devez pas l'oublier,
c'est la fille d'un matelot ou peut-être pis...
— Monsieur, je n'ai pas songé à sa famille, je
n'ai A'u qu'elle, si gaie, si bonne et si belle...
— Allez-vous continuer son panégyrique ? — in-
terrompit sèchement le goutteux ; — eh bien ! mon-
sieur, je vous défends de songer plus longtemps à
cette fille. Vous ferez dès demain vos préparatifs
de départ pour Paris. Vous épouserez mademoi-
selle de La Rochemartin et...
— Voilà le résultat de votre condescendance à
recevoir de pareilles gens! — interrompit madame
de Richefort avec une explosion de douleur et de
colère ; — je savais bien, moi, le danger de s'enca-
nailler ainsi. Un homme qui a des manières de
paysan, et qui a toutes les peines du monde à s'em-
pêcher de jurer dans un salon! Mais votre passion
pour ce vilain jeu d'échecs Arous aAreugle ; vous y
joueriez avec le premier venu... Et puis cette pe-
tite péronnelle, toujours occupée à rire et à chu-
choter, qu'en avions-nous besoin ici? Je ne vois pas
ce que vous trouvez en elle de si beau ! Elle est
sans grâces, fagotée, elle n'a pas d'usage. Depuis
cette affreuse Révolution, il n'y a plus, en vérité,
de jolies femmes...
Pendant que la A'olumineuse maîtresse du châ-
teau se livrait à ses aigres récriminations, le che-
valier de Richefort fronçait le sourcil ; un léger
coloris causé par l'indignation venait empourprer
son visage maigre et jaune.
L'orgueil de Paul commençait aussi à s'éveiller;
Dieu sait comment eût fini cette scène de famille
si un incident ne fût venu l'interrompre.
Un coup de fusil se fit entendre de nouveau dans
l'enceinte du parc: mais cette fois il fut accompa-
> gné de cris perçants et d'aboiements qui semblaient
! partis du même côté.
1 — Il se passe chez nous quelque chose d'extraor-
3 dinaire ! — s'écria Paul enchanté d'échapper à la
3 torture morale qu'il subissait; —je vais savoir...
s —Ne sors pas, ne nous quitte pas! — dit la
1 mère avec effroi; —• mon Dieu! serait-il arrivé
s quelque malheur ?
s 1
— Je ATais m'en assurer.
Et le jeune Richefort se dirigea vers la porte.
— Restez, monsieur, — reprit le vieillard avec
autorité; — j'ai' encore beaucoup de choses à vous
dire.
Paul était déjà sur le "seuil, prêt à sortir, il s'ar-
rêta indécis-; puis il revint-lentement s'asseoir à
sa place.
Cependant, contre son attente, son père ne lui
parla plus de Céline; en revanche, les deux époux
s'unirent pour lui énumérer les hautes qualités de
16
LE BRACONNIER
mademoiselle de La Rochemartin et les avantages j
du mariage projeté. Il écoutait d'un air distrait, 1
impatient. c
Tout à coup la porte s'ouvrit; le garde Brossette, 1
revêtu de son uniforme, entra vivement ; il était '
appuyé sur une canne en forme de béquille, afin l
de soulager ses jambes blessées.
— Qu'y a-t-il, Brossette? que se passe-t-il
donc? — demanda le jeune Richefort.
— U y a, maître, — répondit le garde en étant
respectueusement son tricorne, — que ce coquin
de Laluzerne a pénétré dans le parc... il a tué un
chevreuil !
— Le braconnier! — s'écrièrent trois voix dis-
cordantes.
— Mais c'est donc Satan lui-même que ce misé-
rable paysan! — continua le jeune homme avec
rage. — Eh bien ! où est-il ! De par le ciel,.on ne l'a
pas laissé échapper ?
— Non, non. monsieur Paul, il est encore dans j
le parc; cette l'ois, je le parierais, nous ne ferons
pas buisson creux.
— Comment cela ?
— Ce soir, j'ai entendu tirer un coup de fusil
vers la pièce d'eau, et je me suis douté de l'affaire.
Cet imbécile de Pierre a oublié d'opiner la haie du
côté du bois, et je craignais toujours que Laluzerne
ne vînt par là quelque belle nuit... Aussi, au bruit
du coup, j'ai ou un pressentiment de la chose. J'ai
appelé votre piqueur Labranche, et nous sommes
allés nous poster à la trouée: j'avais mon chien, et
Labranche aA'aitun fusil. A peine nous étions-nous
cachés en silence derrière une cépée, que nous
avons aperçu un homme portant sur ses épaules
quelque chose d'assez lourd ; il se dirigeait ATcrs
l'Ouverture de la haie ; nous l'avions bien vite re-
connu : c'était le braconnier qui se sauvait avec un
de Aros chevreuils. Alors nous avons tous perdu la
tète : je me suis mis à crier, mon chien à hurler,
Labranche a tiré...
— Et vous avez blessé Laluzerne?
— Non, non, monsieur, et cependant ce n'eût été
que lui rendre la monnaie de sa pièce... Quand la
fumée du coup a été dissipée, le drôle avait disparu,
et nous l'avons entendu courir dans le fourré. Ma
foi ! nous nous sommes trouvés fort embarrassés ;
je ne puis servir à grand'choseàcause de mes jam-
bes qui ne font pas bien ieur service; d'un autre
côté, si mon compagnon aArait quitté la trouée pour
poursuivre le braconnier à travers le parc, le gail-
lard, leste et madré, eût pris un détour et se fût
glissé dans le fossé avant qu'on eût pu le joindre.
Afin d'être bien sûr qu'il ne nous échapperait pas,
j'ai laissé Labranche à FouA-erturo de la haie aArec
mon chien Médor, qui flaire les braconniers d'une
lieue,ctjcsuisArcnu chercher du-renfort. S'il essaye
de forcer le passage, Labranche et son chien ne le
manqueront pas ; mais il ne s'en avisera pas, sans
doute; les clôtures sont excellentes sur tous les au-
tres points, nous allons donc le prendre comme un
lapin dans un sac.
— Brossette, tu es un brave homme,— dit Paul,
dont les yeux brillèrent de plaisir, — et tu seras
récompensé de ton zèle; eh bien ! courons ; appelez
tous les domestiques, les piqueurs, les valets de
chiens, nous allons enfin saisir ce drôle... Mais, dis-
I moi, —continua-t-il, frappé d'une idée subite, —
en traversant le parc n'as-tu pas rencontré d'autres
personnes?
— Qui donc, je vous prie?
— Monsieur Simonnaud et sa fille qui retour-
naient au village. Si Labranche, trompé par l'ob-
scurité. ..
I — Ne craignez rien, maître; Labranche est posté
du côté opposé ; il n'y a aucun danger.
— N'importe? — répliqua le jeune Richefort avec
agitation, — nous devons prendre des précautions...
D'ailleurs, il le faut, ce braconnier tombera mort ou
vif en notre pouvoir.
Tous les domestiques du château, accourus au
bruit des sonnettes qu'il venait d'agiter, attendaient
à la porte les ordres de leur jeune maître.
— Il y a un voleur dans le parc, — leur dit-il
d'une voix brève;— suivez-moi, et amenez une
couple de limiers.
— Des voleurs! — répéta- t-on avec étonnemeat.
— Paul, Paul, — s'écria le vieux chevalier avec
effroi, — tu n'as pas besoin d'y aller toi-mèn e!...
Nos gens sont assez nombreux pour arrêter cet
homme... D'ailleurs il est armé, il est dangereux,
ne va pas t'exposer...
Mais le jeune homme, occupé à donner ses or-
Il
BRACONNIER
Vous iHcs liicu tard iliius lo [nue, monsieur l'uni, (l'nfço -J.)
dres aux domestiques qui s'agitaient bruyamment,
n'enteiulail pas les recommandations do son père.
— Mon fils, — dit la châtelaine en se démenant
dans sa bergère, — ne te mêle pas do cette bagarre !
C'est bon pour les valets! ne risque pas ta précieuse
vie contre ce misérable braconnier; tu es notre seul
espoir! Paul, m'entends-tu?C'est moi, la mère,qui
te supplie de rester.
Personne ne répondit; Paul était déjà sorti avec
les gens du château pour commencer la chasse hu-
maine qu'il méditait ; on entendait de grands aboie-
ments et des cris confus au dehors.
— U s'en va; il nous désobéit! — dit le vieux
chevalier.
— Maître Brossette, — s'écria la dame de Uiche-
fort, — empêchez mon fils de sortir je vous l'or-
donne !
Mais Brossette lui-même avait, suivi les au-
tres; les deux vieillards étaient absolument seuls
dans le, salon.
IV
LE CHEVREUIL.
Cependant Simonnaud et sa fille, après avoir
quitté le château, avaient traversé le jardin pota-
ger et pénétré dans le parc. Ce chemin, beaucoup
plus court que tout autre pour aller du château au
village de Laborde, était sablé et soigneusement
entretenu; aussi lo père et la fille le prenaient-ils
18 'LE BRACONNIER
souvent, surtout lorsqu'ils s'étaient attardés le lo
soir chez leurs nobles voisins. '" tu
Le ciel était couvert ; quoique la lune fût sur
l'horizon, de grands nuages noirs, glissant par la
intervalles sur son disque d'argent, plongeaient la ce
campagne dans une profonde obscurité. Un vent ce
frais, assez violent, ^.engouffrant dans les arbres c<
de haute futaie,Jp^nieiiiait leurs franches et leur r;
feuillage avec un mugissement assourdissant.
Les deux projneneurs suivaient le milieu d'une y\
grande allée bm^d^ée ^e vieux hêtres qui traversait a
le parc tout eiy^r. ie ciel au-dessus de leur tête =".
laissait voir \me.4troi,te jbaride,,_pàle et phosphores- -A
cente. A droite ,e£ .à Cliché, le Regard se perdait f
dans la profondeur ..d^hpis où réig)\aientèd'épaisses ,c
ténèbres. Céline, ^visnendue .au. Jn^is de son père, j £
enveloppée dans son* C$$i$, £0 paissait conduire j ('
machinalement, sans anpn,trer ,ni inquiétude ni \
frayeur. Toute|^es pensées étaient encore absor- : ,<
bées par la scène oui vouait d'aAr.oir lieu à Riche- *
fort, et qui avai,t Éçur elle nu injtérèjfc mystérieux.;
ces ténèbres, ce désordre de la nature étaient peut- ; j
être en harmonie aArec ses réflexipns. Quant à j (
Simonnaud, il s'était, contenté t^e dir^ç nonchalant- -| '
ment, en voyant le vent tourm{en^er les plis de sa j ,
grosse redingote : i
— Bonne brise, nia foi 1 pour un navire qui ferait
route vei's l'est ; il filerait six lieues à l'heure, seu-
lement avec sa voile de perroquet.
Comme Céline n'avait rien à objecter à cette j
observation nautique, plie ne répondit pas, et son j
père ne lui parla plus que pour l'avertir de prendre
garde aux branches sèches dont le sol était jonché
çà et là. Us avaient fait environ un tiers du chemin,
et ils allaient s'engager dans une allée transver-
sale conduisant à la grille, lorsque retentit tout à
coup sur leur gauche le coup de fusil dont nous
connaissons l'histoire. Simonnaud et sa fille s'ar-
rêtèrent brusquement; les cris et les aboiements
qu'ils entendirent aussitôt après, dans la même
direction, leur donnèrent à penser.
. — Tout ce Aracarme, — dit Simonnaud aArec in-
quiétude, — ne signifie rien de bon... Pourvu que
dans l'obscurité ces gens-là ne nous envoient pas
quelque balle... Non que je craigne pour moi ces
pruneaux de fer ou de plomb, came connaît depuis
longtemps ; mais toi, ma Céline, tu n'es pas habi-
tuée à la chose...
— Il n'y a rien à craindre, mon père, —répondit
la jeune fille en s'arraçhant à ses méditations ; •—
ce bruit vient de la forêt, où les gardes et les bra-
conniers se .seront rencontrés. Le Arent souffle de
ce côté, de sorte que l'explosion nous paraît très-
ranprochée.
— C'est juste, cela,.r-r dit Simonnaud avec admi-
ration, — quelle excellente femme de marin tu
aurais fait, ma chère enfant ! Le vent vient de
Mbord, comme ,tu d'as dit... Eh bien 1 marchons
donc... Je t'avouerai .qu'en entendant un coup de
fusil, je pensais à ce pauvre diable dont on a parlé
ce soir et à qui nos A'pisins en veulent tant... Je
ii'ai pu m'empècher de leur laisser .voir ma pensée
à propos de ce malheureux Laluzerne; niais, je
.l'espère, ils ne m'en voudront pas... J'ai joliment
arrangé l'affaire, n'est-ce pas, ma fille? Quels yeux
tu nie faisais-!... j'en étais saisi.
Tout en parlant, ils s'étaient remis en marche, et
ilsavaieiit gagné laseconde avenue, qui se dirigeait
I en dr.pj.te ligne yers le village. Un nuage couvrait
' la lune en ce moment, et le feuillage était si épais
; que les ;pro.m,e«.eurs avaient besoin de toute leur
! connaissance des [localités pour ne pas se tromper
de route.
— Au diable cette navigation à l'aveuglette, où
l'on n'a pour se diriger ni la sonde ni la boussole ! —
ropritlo maire de Laborde aAroc impatience ; — sais-
I tu, Céline, que nos A7oisins ne sont pas très-gracieux
i de nous aAroir laissés partir par cette nuit noire sans
nous offrir leur cabriolet? Tu veux que je voie ces
gens-là, et tu ne remarques pas qu'ils font un peu
les fiers aArec nous... Il y a des moments où il me
prend des envies...
— Mon père, — murmura Céline d'une voix
étouffée, —■ excusez-les; ils avaient tons la tête
perdue ce soir, à cause de cotte lettre... de ce ma-
riage...
Simonnaud sentit le bras de sa fille agité comme
par un tremblement convulsif. L'honnête marin
allait peut-être lui demander la cause de son émo-
, tion, lorsqu'un nouvel incident vint occuper son
. attention.
s Us étaient alors à cinquante, pas environ de la
LE BRACONNIER 19
grille. Un pas rapide et précipité se fit entendre nou
derrière eux. On eût dit d'un homme courant de nou
toute sa vitesse sur le sable de l'allée ; comme le j?
vent se taisait alors, le bruit était clair et distinct ; ! ie
le père et la fille firent une halte. j rec
— Qui Ara là? — demanda Simonnaud à haute
voix; — n'approchez pas, je vous défends d'appro- j m0
cher... de
Le veut ébranla de nouveau les grands arbres et
couvrit sa A'oix. Quand la rafale eut cessé, le bruit en
de pas ne se faisait plus entendre. de
— Je ne me suis pourtant pas trompé, —- dit l'an- | vo
cien marin avec étonnement; — quelqu'un venait i
à nous tout à l'heure... Regarde, Céline, ne vois-tu | gi
rien là-bas dans ce buisson? on dirait d'un homme ni
qui nous regarde... Pardieu! je saurai qui c'est. n<
Il voulut s'avancer vers l'objet qui excitait sa Ct
défiance, mais Céline se cramponna à son bras et i
chercha à le retenir. I
i d
— Non, non, mon père, — murmura-1-elle ; — que j
nous importe ! personne ne peut avoir contre nous |
; de mauvais desseins... Continuons notre route, je
i
vous en supplie.
i.
Simonnaud résistait, les yeux toujours fixés vers
! l'endroit où devait être l'individu suspect. Enfin la
j lune, se dégageant du nuage qui la couvrait depuis
' un moment, inonda l'avenue de lumière, et le maire
| de Laborde put reconnaître ce qui avait causé son
j inquiétude. C'était un beau chevreuil brocard, ar-
I rèté dans les halliers ; sa tète se dressait curieuse-
| ment au-dessus du feuillage, comme il arrive à ces
■ j olis animaux lorsqu'un obj et quelconque exci te leur
I étonnement sans exciter leur effroi. Le marin partit
! d'un bruyant éclat de rire à cette découverte;
Céline elle-même ne put s'empêcher de sourire.
— Vous le voyez, mon père, murmura-t-elle ; —
i ce n'est pas un' ennemi bien dangereux.
— Pardieu, — dit le marin d'un ton de bonne' j
humeur, — l'aventure est plaisante... Que la peste
m'étouffe, si je n'avais pas cru entendre derrière
j nous le pas d'un homme, et d'un homme très-lourd
j encore ! Le sable criait comme sous un soulier ferré ;
i et c'estttu chevreuil qui produisait tout ce vacarme !
! Croyez donc aux propos des chasseurs qui disent
j que le chevreuil à le pied léger ! Mais, vois, Céline,
I comme cotte jolie bête nous examiné I II parait que
i
nous ne lui faisons plus peur, et elle caracole pour
nous saluer. |
l
En effet, l'animal s'agitait dans le buisson ; on j
le voyait bondir avec gaieté, sans avancer ni j
reculer. i
— No l'effarouchons pas! — reprit Céline; — ;
i mon père, il me tarde de rentrer, j'ai grand besoin j
de repos. j
— Eh bien ! partons, ma fille ; au fait, je suis un j
enfant aA~ec mes admirations... Toutes voiles j
dehors, donc, et courons \rent arrière si nous pou- '
j vous. j
j En même temps ils reprirent leur marche Arers la j
j grille. Mais les événements de leur courte prome- !
nade à travers le parc n'étaient pas encore termi- j
nés. A peine avaient-ils fait quelques pas qu'un fra- I
cas de voix humaines ct canines, s'élevant du châ- i
j teau, se répandit bientôt dans toute l'enceinte. !
| — Entends-tu, ma fille? — demanda le marin ;— \
j de par tous les diables! on dirait qu'on va chasser; I
et, en considérant l'heure et l'obscurité, c'est là, je i
> ' i
l'affirme,'une grande nouveauté... ;
— Je n'y comprends rien, — dit Céline avec j
anxiété. '
s , '
Tous les deux se turent ct prêtèrent l'oreille. - !
a !
Plusieurs personnes s'appelaient les unes les au- j
très; les chiens faisaient entendre ces cris parti- i
c I
euhers qui annoncent qu'ils sont sur la Aroie du i
n !
gibier.
j_ — C'est inconcevable, — dit Simonnaud; —
mais demain sans doute on nous expliquera toute
l'affaire. Allons! nous devrions déjà être chez
;it nous-
Q ; — Restons, restons ! mon père, — répliqua Cé-
line avec, une vivncité singulière ; — c'est lui... j'ai
reconnu sa voix.
— Qui donc? mon enfant.
— Paul... M. de Richefort... il nous cherche...
•te ^ a peut-être quelque chose à nous dire, et il a pris
i, - ce prétexte...
ir(i Elle s'arrêta tout à coup.
ré; —Allons donc! — fit Simonnaud avec sa bon-
ie ! homie ordinaire ; — si ce monsieur Paul avait eu
ent quelque chose à nous dire, le temps ne lui aurait pas
ne, manqué ce soir, pendant les cinq bonnes heures que
que nous avons passées chez lui!... Encore une fois,
i -
20
LE BRACONNIER
partons; tu vas t'enrhumera faire là le pied de
grue, et je me gronderai fort si cela arrive.
Cependant les cris et les aboiements se rappro-
chaient. Le chevreuil que le père et la fille avaient
aperçu un moment auparavant s'effraya de ce ta-
page inaccoutumé; il quitta son buisson pour se
jeter dans un autre encore plus fourré, à dix pas
seulement des promeneurs. En ce moment, plusieurs
personnes parurent à l'extrémité du carrefour ; un
pâle rayon de la lune permit de s'assurer qu'elles
s'avançaient A^ers l'endroit où se trouvaient Céline
et Simonnaud.
— Il est trop tard maintenant pour gagner la
grille sans nous être fait reconnaître, — ditlajeune
fille avec une joie mal dissimulée; attendons-les,
mon père ; si, comme je le pense, ils sont à la pour- ;
suite d'un braconnier, ils pourraient se mépren- !
dre dans l'obscurité, et un coup do fusil tiré au ha- !
sard...
— Tuas, pardieu! raison... toujours raison, mon
enfant. 11 faut les prévenir que nous sommes là, de
peur d'accident... Ohé! — cria-t-il d'une voix habi-
tuée à tonner au milieu du fracas des tempêtes; — •
prenez garde!... il y a quelqu'un ici... ne tirez pas
de ce côté !
• Ceux à qui il s'adressait s'arrêtèrent aussitôt.
C'était Paul de Richefort, son fusil sur l'épaule,
comme s'il eût été en chasse ; le garde Brossette,
appuyé sur sa canne, semblait l'assister dans ses
recherches ; un piqueur tenait en laisse un limier,
qui donnait de la voix avec vigueur.
— Voici M. Simonnaud et sa fille, — dit Paul;
— ne bougez pas, vous autres, et pas d'impru-
dence !... je v^ais les rassui'er..
En même temps il s'avança seul vers les prome-
neurs qui l'attendaient au milieu de l'allée.
— Vous êtes bien tard dans le parc, monsieur
Paul? — s'écria Simonnaud aArec gaieté; —par ma
foi ! j e n'espérais plus avoir le plaisir de vous voir
cette nuit.
— J'ose croire que ma présence n'a rien de dé-
sagréable pour vous et; pour mademoiselle Simon-
naud, — répliqua le jeune Richefort d'un ton parti-
culier ; —r un braconnier a pénétré dans le parc et
a tué un de mes chevreuils, je me suis mis moi-
même à sa poursuite... mais, dans ma mésaven-
ture, je me félicite de trouver encore une occasion
de présenter mes hommages à votre charmante
fille.
En même temps sa main alla chercher dans l'om-
bre la main de Céline et la pressa doucement. Uii
éclair de joie passa sur le A'isage de la jeune fille.
— Je m'en doutais, —■ pensa-t-elle ; — c'était un
prétexte.
Cependant elle ne dit rien, et elle retira sa main
d'un air boudeur.
— Ah çà! — demanda Simonnaud, en désignant
le garde et lo piqueur arrêtés à quelque distance,
pendant que le chien tiraillait sa laisse dans tous
les sens, — comment donc, monsieur Paul, pouvez-
vous chasser un chasseur ? Il me semble qu'un
! chien est fait pour arrêter du gibier et non des
| hommes.
i '
| — Mon voleur a tue un chevreuil qu'il emporte
sur ses épaules, — répliqua le jeune Richefort d'un
air distrait y — j'ai amené mon limier pour le sui-
vre à la trace...
— En ce cas-là, votre limier n'est pas en ce
i moment sur la trace d'un cheArreuil mort, mais d'un
chevreuil parfaitement vivant ; si vous tourniez les
yeux vers ces broussailles, Arous verriez l'animal
lui-même fort surpris d'être dérangé à pareille
heure.
— Où est-il donc? — demanda vivement Paul.
— U courait derrière nous il n'y a qu'un instant,
et il s'est rembûché dans le taillis... Tenez, le
Aroici encore... il met la tête à la fenêtre.
En effet, le chevreuil, animal curieux de sa na-
ture, éleArait la tête au-dessus du feuillage, comme
pour s'assurer que l'on ne s'approchait pas de sa
retraite, ce qui l'eût infailliblement fait partir.
Paul l'aperçut distinctement.
— Je m'en cloutais, — s'écria le jeune chasseur ;
— j'avais bien vu, moi, que le chien, au lieu de
quêter le "nez haut pour suivre la trace dans l'air,
aA7ait toujours le nez collé dans le sable... — Jac-
ques, — continua-t-il à voix haute en s'adressant à
l'un de ses deux compagnons, — nous sommes sur
la voie de l'animal vivant... retenez le chien; le
pauvre chevreuil, surpris au milieu de son sommeil,
se laisserait étrangler à la reposée !
— Où se cache-t-il donc? — demandèrent ses
deux compagnons.
LE BRACONNIER
21
— Ici, — dit complaisamment Simonnaud en
s'aArançant pour leur indiquer le buisson ; — mais
prenez garde que votre satané chien ne lui fasse
mal... Je n'ai jamais vu si jolie bête... et tenez,
tenez, la voici encore.
L'un et l'autre regardèrent avidement dans la
direction indiquée.
— C'est bien un chevreuil, — dit le piqueur
désappointé.
— Oui, c'est un chevreuil, — ajouta Brossette
en secouant la tête ; — et cependant, c'est drôle...
j'avais cru voir que c'était le brocard dont Lalu-
zerne s'était emparé, et maintenant cette bête-là
a des bois comme un brocard... il n'y en a pourtant
pas deux dans le parc.
— Vous avez AHI double, Brossette, — dit Simon-
naud en les laissant se rejeter l'erreur de l'un à
l'autre.
Pendant cette courte absence, Paul de Richefort
ct la jeune fille avaient pu échanger quelques
paroles à la dérobée.
— Je vous ai deviné, — dit Céline avec agitation ;
— vous rougissez, monsieur, de votre conduite
envers moi, et Arous cherchez encore à me tromper
par quelque mensonge.
— Mademoiselle, ne méjugez pas si sévèrement;
je AreuxArous expliquer... Eh bien!... Céline, con-
sentez à venir demain à midi au pavillon de
chasse... U faut que je vous parle, que je me jus-
tifie... et...
Le retour de Simonnaud l'interrompit; il se tut
sans achever sa pensée.
— Que dites-Arous donc là ? — demanda le marin
avec indifférence.
Le chevalier resta court.
— M. Paul cherchait à me rassurer, — répliqua
la jeune fille avec volubilité ; — il essayait de
m'expliquer un événement extraordinaire qui...
mais nous trouverons un moment plus favorable
demain. Adieu, monsieur de Richefort; partons,
mon père.
Paul salua ; puis, revenant vers ses gens, il s'em-
pressa de les conduire à l'endroit où l'on entendait
les cris et les appels des autres traqueurs.
— Enfin, enfin, — pensait Céline, en reprenant
sa marche, — il va peut-être montrer le courage
et L'énergie d'un homme ! Oh ! pourquoi ai-je aimé
cet enfant si faible et si irrésolu ?
Au bout de quelques minutes, le père et la fille
atteignirent la grille qui devait leur donner issue
dans la campagne. Au moment où l'ancien marin
tirait de sa poche la clef de la barrière, le bruit de
pas précipités qu'ils avaient entendus peu d'instants
auparaArant résonna encore derrière eux. Céline •
crut que Paul revenait, et elle se retourna préci-
pitamment. Elle Arit seulement le chevreuil, dont
les évolutions commençaient à devenir assez sin-
gulières ; cette fois il était si près d'eux qu'il sem-
blait vouloir s'élancer par-dessus leurs têtes,
— Qu'est ceci, mon Dieu ! — s'écria-telle avec
effroi.
Son père se retourna à son tour.
— Encore le chevreuil ! — dit-il on riant ; — ah
çâ ! la pauvre bête Aroudrait-elle aussi sortir?
— Elle ne demanderait pas mieux, — fit une
voix sourde et étouffée, comme si l'animal lui-même
eût répondu.
Au même instant, le chevreuil, qui réellement
aArait paru jusque-là beaucoup plus grand que na-
ture, diminua de hauteur jusqu'à tomber par terre.
Par-dessous son cadavre surgit un homme, les vê-
tements en désordre, le visage et les mains ensan-
glantées, la tête nue : c'était Laluzerne.
Cette transformation subite tenait du prodige;
elle frappa d'étonnement le père et la fille.
— Eh ! eh! eh!... c'est moi... a pas peur! — dit
le braconnier en ricanant; — soyez bon enfant,
monsieur le maire, et vous, ma petite demoiselle,
soyez bien gentille ; laissez-moi un peu aller me
promener dehors; il y a assez longtemps que je
suis dedans... Eh ! eh ! eh ! il faut bien rire, et je
sais que vous n'êtes pas méchant.
Simonnaud, le premier, recouvra la parole.
— D'où diable sors-tu ? — demanda-t-il ; —• com-
ment t'étais-tu déguisé de la sorte? Je veux être
pendu si tu n'es pas sorcier. Explique-moi comment
tout cela s'est passé, ou j'appelle et je te fais pren-
dre.
— Ce n'est pas nécessaire, fichtre ! vous allez
voir, — dit le braconnier ; — a pas peur !... la vue
n'en coûte rien.
Il montra que le chevreuil avait été ouvert et
22
LE BRACONNIER
vidé, afin qu'il fût plus léger à porter. Laluzerne Hc
avait glissé son mauvais fusil dans la gorge de l'a- rô>
nimal pour lui faire dresser la tête. Quant à lui,
caché sous-le ventre du -chevreuil, ilmarchait en av
se courbant jusqu'à terre. Ses mains soutenaient la eu
crosse du fusil de manière à maintenir dans son
attitude naturelle le corps de la pauvre bête, dont ,.a
•les pieds de devant et de derrière, se balançant à -m
chaque mouvement, semblaient remplir leurs fonc- ^
tions ordinaires. Un pareil stratagème eu plein rc
jour n'eût pu aAroir aucun succès : mais la nuit, au
milieu d'un épais taillis, c'était une invention dia- ,
; la
bolique à laquelle le plus fin se fût laissé prendre.
Le braconnier expliqua lui-même comment, se ,,
Aboyant sur le point d'être reconnu au moment où il
cherchait une issue pour sortir du parc, il avait
improvisé cette ruse; comment il s'était escrimé à ,
imiter le chevreuil bondissant, rôle dont il s'était
v
acquitté avec tant de succès que les chasseurs, et
peut-être le chien lui-même y avaient été trompés.
En écoutant cette explication burlesque, Simon- ;
naud riait aux éclats ; Céline, malgré sa préoccu-
pation, ne pouvait s'empêcher d'imiter son père. f
i
— Que l'écoute de la grand' voile me tombe sur
la boussole, —dit le marin, en se tenant les côtes, (
— si ce n'est pas là le meilleur tour de braconnier
dont j'aie jamais entendu parler ! Tu es un drôle
inventif, Laluzerne, et, si tu avais été mieux dirigé,
tu aurais fait un fameux gabier! Cependant je no
sais pas si je dois permettre...
— Mon père, — dit la jeune fille en reprenant
son sérieux tout à coup, —■ l'aventure est très-
plaisante, je l'avoue, mais prenez garde; si
M. Paul vous soupçonnait jamais d'avoir favorisé
l'évasion de cet homme, il serait fort mécontent.
D'ailleurs, votre qualité de fonctionnaire vous
défend de protéger l'inconduite et le vragabondage.
— Ah! ma.jolie petite demoiselle,- ce n'est pas
bien de dire cela, — dit Laluzerne avec une naï-
veté mêlée de malice ; — il ne faut pas être sans
pitié pour les patrvres gens ; on n'est pas un coquin
parce qu'on tue de temps en temps quelques pièces
de gibier, et parce qu'une fois par hasard on a
envoyé quelques grains de plomb dans les jambes
d'un garde. Croyez-moi, si M. le maire savait
tout ce qui se passe, il ne tiendrait pas beaucoup à
ménager ce méchant petit-maître de là-bas?...
Hein! je suis un sournois, vo3rez-A''ous, et je A'ais
rôder bien souvent du côté du pavillon de chasse...
Ces dernières paroles, obscures pour Simonnaud,
avaient sans doute un sens précis pour Céline, car
elle tressaillit.
— Au fait, mon père, — reprit-elle aArec embar-
ras, — il serait dommage qu'un stratagème aussi
ingénieux eût à la fin'un mauvais succès, et si vous
étiez bien assuré de la discrétion de ce malheu-
reux...
— Oui, — répliqua le marin tout disposé à se
laisser persuader, — mais ces braconniers sont
vantards eu diable... celui-ci ira au cabaret, jasera
l'histoire se répandra, ct lorsqu'on saura que moi,
maire de Laborde, j'ai protégé un homme pour-
suivi par la justice, ça causera un bruit énorme
dans le pays : sans compter que ces Richefort m'en
voudront mortellement...
— A pas peur ! vous avez bien trouvé l'homme
' qui baArarde ! Je sais fièrement de choses que je ne
dis pas, allez; ct, quant à la boisson, je ne me
grise plus ;l'eau-de-vie ne fait plus rien !... Allons,
monsieur le maire, soyez bon enfant jusqu'au bout ;
vous êtes un camarade solide, vous, je le sais !
donnez-moi la A:olée, et... a pas peur.
— Eh bien! finissons-en, — dit brusquement
Simonnaud en mettant la clef dans la serrure de la
grille; — pour cotte fois, tu iras te faire pendre
ailleurs, vaurien !... mais si tu racontes l'aventure. A
— À pas peur! — murmura le braconnier, — je
serai muet comme un poisson.
Et, mettant fin aux hésitations de son libérateur,
il s'élança dans la'campagne avec son fardeau.
— Eh! mais le drôle emporte, je crois, la bête
qu'il a Arolée, — s'écria Simonnaud'.' — Holà ! mais
tre Laluzerne, le chevreuil"n'est pas du marché...
Tu ne prétends pas que je favorise un vol?
Il était trop tard pour demander aucune conces-
sion au braconnier, déjà libre hors de l'enceinte du
> . . .
parc. Aussi, ne put-on tirer de lui que l'éternel a
pas peur ! dont il faisait un Aréritable abus.
i — Laissez-le aller en toute liberté, mon père, —
3 dit Céline avec indulgence ; —• les maîtres de Riche-
t fort peuvent supporter la perte d'un chevreuil ;
i d'ailleurs ce pauvre homme a bien gagné l'animal
. pour lequel il s'est exposé à un si grand danger.
LE BRACONNIER
23
Allons, soit ! — dit Simonnaud en fermant la >
porte à double tour ; — mais, avant de nous sépa- i
rer, mon Araillant drôle, j'ai deux mots à te dire ;
c'est bon pour une fois, vois-tu, mais n'y reviens
pas. Si je te rencontre encore sur mon chemin, je
t'avertis .que je ne ferai»»' une ni deux, je t'empoi-
gnerai moi-même, et je t'enverrai à la ville sous
bonne escorte... Ainsi te voilà prévenu, ne t'y frotte
plus.
Le braconnier se tenait à quelques pas de lui,
son chevreuil sur l'épaule, son fusil à la main, prêt
à fuir à la première démonstration hostile :
— Vous ne ferez pas cela, monsieur le maire. —
dit-il de son ton ricaneur.
— Et pourquoi ne le ferai-je pas ?
— Et peut-être, la première fois que nous nous
reverrons, Arous me donnerez une bonne poignée
de main, et Arous me direz merci.
— Merci de quoi?
— J'ai mon idée... a pas peur! Lo service que
Arous venez de me rendre ne sera pas tombé dans
l'eau ; votre gentille demoiselle et vous, vous aurez
de mes nouvelles peut-être bientôt... Vous, maître,
vous êtes un bravo homme.ct solide au poste,
comme on dit ; mais vous n'y voyez pas bien loin,
ot voilà votre petite qui, avec ses airs malins, se
laisserait prendre par les pipeurs... mais je suis là,
suffit ; j'y aurai l'oeil... a pas peur !
En même temps, ce singulier personnage dispa-
rut dans l'obscurité.
— Sur ma parole! il a perdu la raison, — dit
Simonnaud stupéfait ; — et toi, Céline, y com-
prends-tu quelque chose ?
— Rien, rien, mon père ; comme Arous le dites, il
a l'esprit dérangé... la misère et la persécution
produisent souvent cet effet sur les pauvres gens.
lisse remirent en marche: mais l'un et l'autre
étaient rêveurs, préoccupés. Pas un mot ne fut pro-
noncé jusqu'au moment où ils arrivèrent sans autre
incident au Arillage de Laborde.
Paul de Richefort et ses gens passèrent une par-
tie de la nuit à battre le parc dans tous les sens
| pour trouver le braconnier. Leurs efforts furent
j inutiles, comme on peut le croire, et le jeune chas-
seur dut rentrer au château, la rage dans le coeur.
Le lendemain matin, les recherches continuèrent;
on obtint le même résultat négatif. Paul ne savait
que penser de cette étrange aArenture ; mais le
garde et les valets de la vénerie restèrent à tout
jamais convaincus que le braconnier avait fait un
pacte aArec le démon. « Nécessairement, concluait
une des plus fortes têtes du chenil, le diable avait
emporté Laluzerne dans les airs aArec son chevreuil
pendant cette terrible nuit. »
Telle était l'explication la plus raisonnable que
l'on donnât de cet événement.
V
LE PAVILLON
. Sur la lisière de la forêt de Richefort, à l'endroit
où elle touchait le parc, s'élevait un petit pavillon
solitaire qui, après aAroir servi longtemps d'habita-
tion à un garde, était devenu une espèce de rendez-
vous de chasse. C'était là que Paul se faisait appor-
ter son déjeuner lorsqu'il se trouvait trop fatigué
pour regagner le château, après une excursion
matinale ; c'était là aussi que se réunissaient les
Nemrods du Aroisi nage, les jours où dcArait avoir
lieu une battue au loup. Le bâtiment, des plus sim-
ples, formait seulement un rez-de-chaussée ; le toit
d'ardoises était très-bas et l'on pouvait presque
l'atteindre avec la main. Deux fenêtres fermées
avec de gros barreaux de fer, une porte solide, enir
péchaient les rôdeurs des bois d'y pénétrer pour
s'emparer du peu de meubles qui s'y trouvaient.
Une belle allée de chênes conduisait du pavillon au
village; on apercevait les maisons à travers les
branches que l'automne commençait à dégarnir de
fouilles. Cette allée tranquille et bien unie eût été
pour les habitants de Laborde une promenade char-
mante, si les habitants des villages avaient le loisir
ou la Arolonté de se promener ; toujours est-il qu'elle
n'était pas fréquentée, et c'était hasard si Un la-
boureur la traversait une fois dans la journée pour
se rendre à ses travaux.
Le lendemain du jour oU plutôt de la nuit où
s'étaient déroulés les événements que nous connais-
sons, maître Laluzerne avait établi son quartier
général à trente pas environ de ce pavillon, dans
une touffe dé noisetiers ; de là il dominait non-
seulement l'aArenue, mais tous les alentours. Le bra-
connier ne semblait ressentir aucune fatigue de son
21
LE BRACONNIER
expédition ; après avoir transporté son chevreuil à rc
l'endroit où l'un des enfants de Ficherotte devait cl
venir le prendre, il avait avalé un grand coup d<
d'eau-dc-vie, s'était endormi pendant quelques se
heures sous une vieille souche d'arbre, ct il n'en j c"
avait pas fallu davantage pour réparer les forces de n
sa vigoureuse organisation. Maintenant, assis avec h
sécurité, sur un tas de feuilles, appuyé sur son fusil, 1;
l'air calme et content, il méditait une entreprise b
nouvelle. r
U était environ midi, le temps était clair; un *'
doux soleil d'automne égayait la campagne, l'eut- 1
être Laluzerne était-il aux aguets depuis longtemps
déjà, lorsque, à l'extrémité d'une petite prairie j
située entre le parc et la forêt, il aperçut un ]
homme qui s'avançait furtivement vers le pavillon,
en profitant de tous les accidents de terrain pour j i
cacher sa marche. Le braconnier reconnut sur-le- i
champ son ennemi acharné. Paul était en habit, du ,
matin ; il avait une simple badine, à la main, comme
s'il fût sorti pour une promenade. En le voyant
venir, Laluzerne. remarqua que le jeune, homme
était pâle et que sa démarche trahissait une grande
fatigue.
— Hé ! hé ! hé ! — dit-il en ricanant tout bas, —
je savais bien, moi, que nous verrions le Faraud
aujourd'hui... La nuit a été rude, mon garçon,
n'est-ce pas ? Mais laisse l'aire, je te mettrai aux
abois... il faut enfin que nous réglions nos comp-
tes... a pas peur !
Pendant ce soliloque, Paul s'était approché en
tapinois du pavillon de chasse ; arrivé près de la
porte, il s'arrêta un instant, regarda de tous côtés;
puis, tirant une clef de sa poche, il ouvrit et entra
rapidement.
Aussitôt la porte se referma derrière lui.
— Et d'un ! — fit Laluzerne.
Il avança la tète, .hors de son observatoire ; une
main posée sur son front pour se garantir du soleil,
le corps penché en avant comme un chien en arrêt
sur une caille, il regarda fixement dans la direc-
tion du village. 11 ne tarda pas à apercevoir à l'ex-
trémité de l'avenue la personne dont il avait prévu
l'approche. C'était Céline Simonnaud, vêtue sim-
plement, un chapeau de paille sur la tête, une om-
brelle ouverte sur l'épaule, soit pour se préserver
du soleil, soit pour cacher ses traits inquiets et
i
rêveurs. Elle tenait un livre à la main, et elle mar-
chait lentement, comme si elle eût été fort occupée
de sa lecture. Jusque-là, il n'y avait dans sa pré- !
sence rien que de fort simple ; cette, allée, ombreuse j
ct solitaire, à deux pas du village, étant la prome- i
nade favorite de mademoiselle Simonnaud pendant !
les beaux jours, nul ne se fût étonné de rencontrer
la jolie créole seule dans cet endroit écarté. .Mais
lorsqu'elle fut environ à moitié de l'avenue, elle
referma précipitamment sou livre, et, se glissant,
le long des buissons, elle se dirigea à son tour d'un
pas précipité, quoique inégal, vers le pavillon.
— Et de deux ! — murmura Laluzerne. — Quand
je disais !... Eh bien, à l'ouvrage maintenant, et a
pas peur!
En parlant ou plutôt en pensant ainsi, lo bracon-
nier quitta sou énorme canner, qui eût pu gêner sa
marche, et il le cacha sous un tas de feuilles ; puis,
conservant seulement son fusil, dont il ne se sépa-
rait jamais, il entra rapidement dans le bois. Après
avoir couru quelques insianls, il se rapprocha de la
lisière, se cacha derrière un huilier, et lit entendre
un cri faible assez semblable à celui de la chouette.
Aussitôt un jeune garçon de. treize à quatorze ans,
tout déguenillé, qui gardait un âne dans un petit
pacage voisin, se leva do terre et imita le même
cri. Laluzerne répondit ; aussitôt, l'enfant courut
vers la touffe de feuillage, derrière laquelle était
blotti le vagabond.
— Tu es là, Baptiste? — dit-il à voix basse d'un
ton satisfait: — c'est bien... Je dirai à ta mère de
tacheter un bonnet neuf à la première foire do
Laborde... Maintenant, prends tes jambes à ton
cou ct va-t'en là-bas au village.
— Oui, oncle Jean, — répondit Baptiste, habitué
à une obéissance aveugle pour le braconnier, qui le
nourrissait lui ct sa famille ; — mais qui gardera
notre bourriquet ?
— A pas peur !... il se gardera bien tout seul. Tu
iras donc au village, et tu entreras chez M. le
maire ; tu sais, la grande maison ? Tu demande-
ras monsieur le maire, et tu lui diras qu'on l'attend
au pavillon de chasse, tout de suite, tout de suite...
comprends-tu?
Le jeune garçon ouvrit de grands yeux étonnés.
r — Je comprends bien, — dit-il, — mais je n'ose-
t rai jamais parler à M. le maire.
LE
BRACONNIER
Par-dessous lo cadavre du chovrouil surgit un lionimo : c'était Laluzomo, (Pngo 21.)
— 11 faudra bien que lu l'oses, oujc te llanquerai
dos calottes.
— Eh bien! j'irai... mais si M. le mai ris ne, veut
pas venir?
— Tu lui diras que sa fille l'attend, qu'elle a be-
soin de le voir... ça lui paraîtra louche, et, comme
il aime sa fille, il viendra... Parle-lui aussi de moi,
si tu veux ; dis-lui que j'ai dans l'idée de lui donner
une poignée de main... une farce pour le faire rire!
M'as-tu bien en tendu?
Il lit répéter à l'enfant sa leçon, et niaitre Bap-
tiste prouva qu'il ne manquait pas d'intelligence.
— C'est bien, — reprit le braconnier, —-mainte-
nant détalc vite; ne t'avise pas de souffler mot de
ta commission à personne, ou tu auras affaire à
moi Si dans un quart d'heure M. le maire
n'est pas au pavillon de chasse, je te donnerai une
volée soignée... Tu me connais... pars donc eta pas
peur !
Baptiste ne répliqua pas; il sentit à courir àtra-
vers champs et de toute sa vitesse vers le village.
Lalu/.erne poussaun petit ricanement en voyant s'é-
loigner son messager, puis il rentra dans le bois. En
quelques minutes, il eut atteint son premier poste
derrière les noisetiers, et il regarda avidement dans
l'avenue. Céline avait disparu, mais un murmure de
voix sortant du pavillon fit présumer à l'observateur
que Paul de Richefort n'était plus seul. Alors, s'a-
vançant doucement vers une fenêtre basse du bâti-
ment, il se plaça de manière avoir et à entendre ce
qui se passait dans l'intérieur.
Mademoiselle Simonnaud était assise sur un siège
26
LE BRACONNIER
de cannes ; elle se couvrait le visage de ses deux d
mains en sanglotant. Son ombrelle et son livre f<
étaient jetés à ses pieds; sa contenance exprimait
un profond désespoir. Paul, debout en face d'elle, n
restait morne et les yeux baissés. n
— Et vous ne rougissez pas de m'apprendre vous- D
même cette inconcevable détermination! — s'é- a
criait la jeune fille d'une voix entrecoupée. Quand 1
j'espérais enfin que vous alliez montrer un noble r
courage et avouer notre affection mutuelle, vous i
venez m'annoncer froidement que nous devons nous 1
dire un éternel adieu 1 Vous allez épouser une co- "*
quette Parisienne pour satisfaire l'ambition de vo- j
tre famille... Non, monsieur Paul, je neveux pas,
je ne dois pas croire cela... je vous mépriserais !
trop ! vous me sembleriez trop lâche !
— Mademoiselle, — dit Paul avec tristesse, — ne
m'accablez pas... Ce n'est pas moi qui suis coupable.
La volonté de mes parents, les devoirs que m'im-
pose ma condition...
— Vous ne m'aimez pas ! vous ne m'avez jamais
aimée ! — interrompit Céline avec véhémence.
— Ne dites pas cela, mademoiselle, — répliqua
Paul en lui prenant la main; — je vous aime et je
vous aimerai toujours... Je souffre autant... plus que
vous! mais dois-je empoisonner les derniers jours
de mes pauvres vieux parents infirmes ? Ma résis-
tance leur porterait peut-être un coup mortel ! Lais-
sez-moi me sacrifier à leur bonheur, aux exigences
du nom qu'ils m'ont transmis... Plaignez-moi, Cé-
line, et ne m'accusez pas.
— Vous ne savez pas combien vos parents vous ai-
ment, combien ils pourraient accorder à vos instan-
tes prières. Vous n'avez jamais eu la force d'affron-
ter leur colère et de leur dire... mais vous ne me
comprendriez pas!... Eh bien! monsieur, — conti-
nua la jeune fille d'un ton plus calme et avec di-
gnité, — puisque mes larmes ne peuvent rien sur
votre coeur, je m'adresserai à votre conscience, à
votre honneur de gentilhomme ; pouvons-nous nous
séparer ainsi, après que vous m'avez jetée dans
d'imprudentes démarches semblables à celles d'au-
jourd'hui?
r— Céline, je n'ai rien promis, sinon de vous ai-
mer toujours. Cet amour a été chaste et pur comme
l'affection d'un frère pour une soeur. Si j'étais libre
de suivre mes sentimens, je n'aurais jamais d'autre
femme que vous, mais...
— Oh ! avouez-le, — s'écria mademoiselle Simon-
naud, dont tout le sang créole fut mis en mouve-
ment par le soupçon qui déchirait son âme, — ce
n'est pas la volonté de vos parents qui a étouffé cet
amour si pur dont vous parlez, c'est l'ambition, c'est
le désir de briller à Paris, dans le grand monde, au
milieu du luxe et des plaisirs!... car vous ne Tai-
mezpas, celle que l'on veut vous faire épouser, vous
ne pouvez pas l'aimer ! Oui, oui, il n'y a plus en
vous qu'un seul sentiment, l'orgueil, l'orgueil tou-
jours !... tandis que moi... Oh! ingrat ! ingrat! '
Paul écoutait ces reproches d'un air agité, mais
sans répliquer une parole. Peut-être Céline avait-
elle frappé juste ; peut-être éveilla-t-elle quelques
remords dans le coeur naïf et inexpérimenté dujeune
gentilhomme. On eût dit qu'une lutte violente s'é-
levait au-dedans de lui-même ; sa respiration était
oppressée.
— Eh bien ! Céline, — s'écria-t-il tout à coup, —
je veux...
Il s'arrêta ; la jeune fille le regarda fixement.
— Non, — reprit Paul avec un profond soupir, —
je ne dois pas prendre des engagements que je ne
pourrais tenir... Céline, il le faut; une nécessité
inexorable nous sépare, nous devons la subir avec
résignation... puissiez-vous être heureuse, adieu!
En même temps il voulut sortir, mais Céline le
retint ; elle lui adressa de brûlants reproches, des
plaintes, des menaces; elle priait, elle pleurait, puis
elle rugissait comme une petite lionne ; ses paroles
étaient empreintes de cette vivacité tropicale qu'elle
avait reçue de sa mère créole; elle ordonnait, puis
elle suppliait à genoux. A tout cela Paul, immobile,
silencieux, opposait sa force d'inertie, quoique deux
larmes brillassent dans ses yeux.
— Hum ! — pensa le braconnier en se retirant de
la fenêtre,— décidément le Faraud n'en veut pas.
Cependant peut-être bien qu'il en tient un peu pour
elle, mais il est si fier! il compte en épouser une
plus huppée; le papa et la maman lui ont tourné la
cervelle...' Eh bien ! voyez, — continua-t-il en rica-
nant,— ces enfants-là n'en sont pas où je croyais,
après tout... Par ma foi ! le Faraud est un petit gar-
çon, malgré ses grands airs... hum! a pas peur!...
i Tout de même!— ajouta-t-il eu allant se placer à
LE BRACONNIER
27
un angle du pavillon d'où il pouA'ait AToir l'aArenue p
dans toute sa longueur, —je voudrais savoir ce que d
dira de la chose le papa Simonnaud... Ah bah ! c'est e
un braA^e homme si doux, sibon ! il avalera ça doux 1<
comme miel, j'en suis sûr... enfin il agira à saguise ; -
il aura toujours été averti. s
En ce moment il aperçut Simonnaud accourant
clans l'avenue. L'ancien marin étaitnu-tête ; comme c
son costume négligé l'attestait, il avait été surpris c
au milieu de ses occupations journalières par le
message étrange qu'il venait de recevoir. Il mar- (
chait rapidement, d'un air inquiet, regardant fré- ''
quemment à droite et à gauche. Lorsqu'il fut à cin-
quante pas environ du pavillon, Laluzerne sortit de (
sa cachette et courut au-deArant de lui. Simonnaud
s'arrêta aussitôt, un vif mécontentement se peignit 1
sur son visage. !
— C'est toi encore, méchant vaurien! — dit-il
avec colère; — que me veux-tu? Serait-ce toi, par
hasard, qui m'aurais envoyé chercher?
— Comme vous dites, monsieur le maire, — ré-
pondit le braconnier en ricanant selon son habitude ;
— bien obligé d'être Arenu.
— Coquin! tu te permets d'employer le nom de
ma fille pour...
— Ne parlez pas si haut, monsieur le maire, vous
feriez partir le gibier.
Voyant que Simonnaud fronçait le sourcil, Lalu-
zerne reprit plus sérieusemeut :
— Écoutez, monsieur le maire, vous avez été dia-
blement bon enfant hier au soir de me laisser sortir
du parc... car c'est votre état de tarabuster le pau-
vre monde qui n'est pas en règle. Par ainsi, je me
suis dit qu'il fallait vous prouver que Laluzerne sait
proprement reconnaître un service. J'ai donc voulu
vous ouvrir les yeux sur certaines choses de votre
ménage ; mais, comme vous aviez des idées là-des-
sus, je n'osais pas.
L'ex-marin frappa du pied avec impatience.
— Parle plus clairement, — dit-il les dents ser-
rées; — j'ai comme un boulet de quarante-huit sur
la conscience.
— Hé ! hé! hé! a pas peur ! Aroyez-vous, monsieur
Simonnaud, si je Arous avions dit que le jeune mon-
sieur du château en contait à votre 'fille, et que vo-
tre fille lui accordait des rendez-vous, vous n'eussiez
pas voulu me croire hier au soir... Vous êtes si coiffé
de cette petite! Eh bien! aujourd'hui je vais vous
en donner la preuve, et vous vous arrangerez pour
le mieux.
Laluzerne fut effrayé du changement terrible qui
s'opéra tout à coup dans les traits de son interlocu-
teur. Simonnaud devint d'un rouge cramoisi, puis
d'une pâleur livide. Les rides profondes de son front
dessinèrent cette empreinte redoutable, signe carac-
téristique des Redgauutlet. Ses yeux s'injectèrent
de sang ; il saisit le bras de Laluzerne et le secoua
avec une vigueur fié/vreuse.
— Tu mens, — lui dit-il en grinçant les dents ; —
où sont-ils?
Le braconnier se dégagea par un mouvement
brusque, mais non sans laisser entre les mains de
Simonnaud une partie de sa blouse.
— Fichtre! quelle poigne! — dit-il avec étonne-
ment;— où diable avez-vous pris de pareilles te-
nailles ? Moi qui croyais...
— Où sont-ils? où sont-ils?
— Vous le saurez tout à l'heure ; mais, sapristi !
n'allez pas faire un malheur... soyez calme donc!
Jen'aipaspeur pourlapetite, car, je le sais, vouslui
pardonnerez encore; mais, quant à l'autre... ce n'est
pas qu'il n'ait bien mérité une volée de coups de
poing, si vous tenez à vous en passer la fantaisie,
je n'y vois pas grand inconvénient. Cependant,
croyez-moi, il vaut mieux en finir par un bon ma-
riage ; à nous deux nous parviendrons à décider le
Faraud, et, s'il ne veut pas absolument, il sera tou-
jours temps de lui administrer quelque chose. Hein !
est-ce dit ?
■— Laisse-moi... je ne veux rien, je ne puis rien
promettre... Ils sont cachés ici sans doute... montre-
les-moi... Ah! je devine, dans ce pavillon...
Et avant que le braconnier eût pu s'y opposer, il
s'élança vers le petit bâtiment. En deux bonds il
l'eut atteint; la clef était restée à la porte, il entra.
Un cri perçant se fit entendre aussitôt dans l'inté-
rieur.
— Quel enragé ! — dit Laluzerne d'abord décon-
certé par cette impétuosité; — je n'aurais j amais
pu croire cela de lui? On lui aurait donné le bon
Dieu sans confession, et c'est un diable déchaîné...
Cré coquin ! il faut l'empêcher de fairè*une omelette
de Faraud.
28
LE BRACONNIER
Il allait pénétrer dans le pavillon, lorsqu'une ré-
flexion l'arrêta.
— Hum ! prends garde à toi, Laluzerne, — pensa-
t-il ; — ne Ara pas te prendre au traquenard comme
un i*at sans cervelle... Les querelles de ces riches
et de ces nobles ne sont pas ton affaire, mon ami.
Situ entres là-dedans on peut venir, on peut t'em-
poigner, et tu en auras pour cinq ans, mon garçon,
à cause de l'affaire du garde... sans compter que tu
pourrais bien attraper quelque mauArais coup !
Soyons prudent.
Et, au lieu d'entrer, comme il en aA'aiteu d'abord
la pensée, il alla reprendre son poste- d'observation
à la fenêtre basse.
VI
M. SIMONNAVr»
Simonnaud, debout près delaportc, les bras croi-
sés sur sa poitrine, était effrayant de colère. Ses
traits, habituellement empreints d'une sorte de
bonhomie, s'étaient contractés ct présentaient l'ex-
pression des passions les plus redoutables. Il eût
été impossible en ce moment de reconnaître en lui
cet honnête maire campagnard dont le pays van-
tait la douceur et la complaisance. Ses narines s'é-
taient gonflées comme celles du lion au moment où
il fond sur sa proie. Il grinçait des dents, il écumait.
Dans son oeil noir brillait cette étincelle de l'homme
qui va commettre un crime. Il ne disait rien ; son
silence était plus terrible que les plus terribles me-
naces.
Céline était tombée à genoux, sans pouvoir pro-
noncer un mot. Paul de Richefort lui-même était
dominé par ce regard, dont il se sentait enveloppé
comme d'une flamme dévorante :
— Sors, — dit enfin Simonnaud à sa fille d'une
voix brève dont le timbre n'avait plus rien de sa
voixhabituelle,—va-t'en, tu ne peux pas rester ici...
— Mon père, — balbutia Céline, —je ne suis pas
coupable. Laissez-moi vous expliquer...
— Je ne Areux rien entendre... Tu m'as trompé,
c'est juste, tu es d'un sexe qui trompe et qui a peur.
Va-t'en, te dis-je. Je ne te demande rien, à toi, tu es
faible... D'ailleurs, je t'aime, c'est plus, fort que
moi, je t'aime. Va-t'en!
— Mon père, je ne sortirai pas avant d'être sûre..
— Tu le veux? Reste donc, — reprit-il d'un ton
farouche; — tu seras spectatrice. C'est à 'celui-ci,
continua-t-il en s'avançant lentement vers Paul, —
que je vais parler.
Le jeune Richefort, revenu de son premier saisis-
sement, cherchait à faire bonne contenance.
— J'avoue, monsieur Simonnaud, — dit-il timi-
dement, — que les apparences peuvent être contre
moi; mais... j
— Attends, jeune homme, — interrompit Simon- ;
naud avecune tranquillité sinistre, —tu ne me con-
nais pas ; il faut que tu saches quel homme tu as
osé offenser. Parce que je suis devenu un bourgeois
campagnard bien lourd et bien épais, parce que je
joue aux échecs avec ton vieil orgueilleux de père,
parce que je parle tout le long du jour de foins et
de semences, parce que je suis maire de ce pauvre
village là-bas, tu as cru pouvoir me bafouer impu-
nément comme un niais, me prendre ma fille pour
tes menus plaisirs, toi noble et riche... Écoute, je
vais te dire où j'ai gagné ma fortune, égale au moins
à la tienne ; j'ai été marin pendant vingt ans, et j'ai
vu mille fois la mort sous toutes ses formes. J'ai été
négrier, et je me suis habitué à jouer avec la vie des
hommes comme un enfant avec son hochet; j'ai été
corsaire, et j'ai pris des navires à l'abordage quand
le canon emportait des files entières de braves gens
à mes côtés, quand la fumée de la poudre était si
épaisse que je ne pouvais en plein jour apercevoir
ma propre main. Pendant Anngt ans j'ai tué, pillé,
brûlé... j'étais la terreur des mers : les plus hardis
ne prononçaientmon nom qu'en tremblant...
Paulneputs'empêcher de frissonner; Céline, pour
qui cette révélation n'était pas nouArelle, baissait la
tète avec épouvante. Laluzerno, à sa fenêtre, ou-
bliait de se cacher.
— Ce n'est rien encore, — reprit le marin dont
l'oeil devint plus hagard et le ton plus farouche ; —
d'indomptables passions qui avaient décidé mes pa-
rents à m'embarquer dès l'âge de seize ans, avec
l'espoir sans doute que je n'irais pas loin dans ma
carrière aventureuse,, n'ont cessé d'embraser mon
sang et d'agiter ma vie. Je n'ai aimé qu'une fois,
mais avec fureur ; c'était une femme légère et fri-
LE BRACONNIER
vole, la mère de cette enfant. Un jour elle me
trahit... Si quelqu'un me l'eût dit, j'aurais refusé s
de le croire; mais j'en fus témoin... je les tuai, elle n
et son complice. s
— Oh!pourquoiavez-vouslaissé échapper cet af- 1
freux secret ! s'écria Céline. t
— Je la tuai, et pourtant je l'aimais... Je me suis
repenti de ma colère; c'est pour cela que je te fais
grâce, à toi, jeune fille, toi qui m'as trahi comme j
elle ; mais je suis dégénéré; l'air de la terre a glacé .
mon sang ; j'hésite où j'aArais l'habitude de frapper. E
Tu vois ce jeune homme, cet enfant, ce marmouset,
— continua-t-il avec un accent de profond mépris ^
en désignant Paul de Richefort, — il a osé désho- .
norer la fille du corsaire redouté, de celui que l'on
appelait le capitaine Saute-en-1'Air, et il est encore
vivant! Au lieu de l'étouffer dans mes bras, comme
j'étouffai ce robuste matelot qui avait fomenté une '
sédition à mon bord, je parlemente avec lui, j'at-
tends pour le punir qu'il ait repoussé tout moyen
de conciliation.
Un profond silence suivit ces paroles.
— Le Faraud est perdu s'il ne sait pas mettre
les pouces ! — pensa Laluzerne, qui suivait tous les
mouvements de l'ancien corsaire. — Diable ! j'ai eu
tort... il va y avoir du grabuge tout à l'heure. Eh !
eh! eh! il Ara me gâter mon Faraud !
— Si monsieur Simonnaud a prétendu m'effrayer,
— dit Paul en affectant un ton d'assurance, — il
s'est étrangement trompé. Je ne nie pas qu'il n'ait
quelques reproches à m'adresser pour avoir abusé
de sa confiance, mais...
— Ainsi donc, — demanda le marin avec une
lenteur solennelle, — vous refusez d'épouser ma
fille ?
11 ouvrit un long couteau-poignard qu'il portait
toujours sur lui et le déposa sur la table.
Certes, Paul do Richefort était loin d'être un
lâche, mais cette action de l'ancien corsaire lais-
sait deviner tant de détermination, de colère froide,
qu'il pâlit; il se voyait enfermé avec un homme
de taille athlétique, dans un étroit espace où il n'y
avait qu'une faible jeune fille pour le défendre.
— Je suis sans armes, — dit-il, — voulez-vous
donc m'assassiner?
Céline se jeta à genoux devant son père :
— Grâce! grâce! — s'écria-t-clle, —c'est moi
seule qui suis coupable ! Je l'ai entraîné ici par va-
nité, par coquetterie ; j'ai cherché à égarer sa rai-
son... Mon pèi'e, si Arotre colère doit s'exercer sur
quelqu'un, c'est sur moi, votre fille, qu'elle doit re-
tomber.
Simonnaud se détourna d'elle brusquement.
— Tu l'aimes bien, — répliqua-t-il d'un ton som-
bre, — mais tu ne le sauveras pas... Il ne s'agit
plus ni de lui ni de toi; il s'agit de mon honneur,
auquel jamais personne n'a touché impunément.
Ton pouvoir est passé, jeune fille; l'homme d'au-
trefois était endormi, tu l'as réveillé ; prends garde
à toi-même.
Céline recula terrifiée.
— Mais enfin, monsieur, — dit Paul d'une voix
étouffée, — que voulez-A'ous de moi ?
Sans rien répondre d'abord, Simonnaud tira un
carnet de sa poche ; il en arracha un feuillet blanc
qu'il étala sur la table avec un crayon.
— Écrivez à mademoiselle Céline Simonnaud
une promesse de mariage, ou bien préparez-vous...
— A quoi donc?
— A mourir.
Il saisit le poignard et se dirigea vers la porte
pour la garder.
Paul sentait qu'il était à la merci de ce vigou-
reux adversaire ; cependant son premier mouve-
ment fut de rejeter des conditions imposées avec
tant de dureté. Céline le devina, et elle lui dit à
voix basse :
— Acceptez, de grâce ! écrivez cet engagement ;
je saurai bien le rendre nul plus tard; je vous le
promets, je vous le jure... Mais en ce moment ne
résistez pas à sa A'olonté ; elle nous briserait l'un
ct l'autre ! — Paul hésitait toujours. Comme nous
l'avons dit, il était loin d'être lâche, mais il Aboyait
que toute résistance serait inutile ; d'ailleurs la
promesse exigée ne devait avoir qu'une valeur
bien contestable plus tard, surtout si Céline per-
sistait dans sa résolution généreuse, et il ne croyait
pas nécessaire de risquer sa vie pour une vaine
1 formalité. Un geste menaçant de l'ancien corsaire
acheva de le décider ; il saisit le crayon, traça ra-
pidement quelques mots et signa.
30
LE BRACONNIER
— Ah ! merci de votre confiance, — murmura êtr
la jeune fille. iali
Simonnaud quitta son poste près de la porte; il ch<
examina le papier aA'ec soin, puis il le plia et le pr<
plaça dans sa poche. fer
— Il suffit, monsieur, — dit-il d'un ton qui, pour
être moins menaçant, n'avait rien perdu de sa gra- a *
vite ; — cette promesse, sachez-le bien, ne sera pas c0
une lettre morte dont vous pourrez l'un et l'autre ll '
Arous affranchir ; c'est un acte aussi solennel que s'il
était revêtu de toutes les formalités dont la loi en- tis
toure le mariage civil. En temps et lieu j'en pour- Je
suivrai l'exécution, dussé-je mourir à la peine ! bl
Le chevalier parut se repentir déjà d'avoir cédé
si facilement à l'intimidation. aj
— Vous oubliez, monsieur, — reprit-il avec dé- d<
pit, — que, pour rendre cet engagement valable, d
votre volonté et la mienne sont insuffisantes ?
— Vous voulez dire sans doute que votre père et n
votre mère ne consentiront jamais à cette union... q
C'est possible ; aussi j'attendrai des circonstances
plus favorables avant de faire valoir les droits de ma
f
fille. Seulement, soyez-en sûr, au premier bruit de
A'otre mariage avec une autre femme, vous me A7er-
rez apparaître, cette promesse à la main ; elle sera
une arme aussi dangereuse pour vous que ce cou-
teau dont je vous ai menacé... Et ne cherchez pas à
m'échapper par la fuite, je vous poursuivrais jus-
qu'au bout du monde, au moindre soupçon... Paul
de Richefort, n'espérez jamais épouser une autre
femme que Céline, moi vivant.
Le jeune gentilhomme était mal à l'aise ; ce ton ,
de menace révoltait son orgueil.
— J'ai pu me laisser entraîner, en signant ce pa-
pier, à un mouvement généreux, —• reprit-il ; —
mais monsieur Simonnaud aurait tort de penser
que ses menaces me font peur. S'il eût voulu, au
lieu d'abuser de sa force physique dans un moment
où j e suis désarmé, se trouver face à face avec moi
les armes à la main, il eût pu s'assurer que je ne
crains pas la mort.
Le corsaire parut réfléchir.
— Non, — dit-il enfin avec un sourire amer, —
je ne saurais accepter un duel avec mon gendre
futur... Il y a mieux, jeune homme : pour vous
comme pour nous, ce qui vient de se passer doit
être, tenu secret jusqu'à nouvel ordre... Je A^OUS
laisse le temps de préparer vos parents; mais ne
cherchez pas à me tromper. Je vous l'ai dit, au
premier soupçon, la guerre éclatera, et je vous la
ferai terrible. Réfléchissez atout cela, et travaillez j
I
franchement à aplanir les difficultés qui s'opposent
à nos projets... Et maintenant, mademoiselle, —
continua-t-il en se tournant vers Céline, — nous
n'avons plus rien à faire ici ; partons.
— Ainsi donc, monsieur, vous me refusez la sa-
tisfaction que je suis en droit d'attendre de vous?
Je saurai bien vous obliger par une insulte pu-
blique...
— Ne l'essayez pas, — s'écria Simonnaud d'un
air de menace en leA'ant sa large main au-dessus
de sa tête; — croyez-moi, marchez dans le droit
chemin, c'est le plus sûr.
En même temps il salua avec une affectation iro-
nique de politesse, et il sortit en entraînant sa fille,
qui adressa à Paul un signe d'intelligence.
Le jeune homme resta immobile et rêveur, le
front appuyé sur sa main, longtemps encore après
la sortie du père et de la fille. Maintenant qu'il
pouvait réfléchir en liberté, il se demandait avec
terreur quelle devait être la valeur de son engage-
ment forcé. Personnellement peut-être il eût en-
visagé sans trop de chagrin la nécessité d'épouser
Céline Simonnaud ; il eût fait taire volontiers la
A'oix de son orgueil, qui lui criait qu'une fille
obscure et sans naissance n'était pas digne de lui ;
mais il connaissait trop bien les idées et les plans
de ses parents en ce qui le concernait pour ne pas
s'attendre à une résistance désespérée de leur part.
Après avoir employé quelques minutes à ces ré-
flexions, il releva lentement la tète et poussa un
profond soupir.
1 — Bah ! — dit-il enfin, en cherchant avec la lé-
k gèreté de la jeunesse à se dissimuler la gravité des
1 circonstances, — il ne faut pas trop s'effrayer en-
3 core; je n'ai aucune expérience de ces sortes de
choses, moi; je vais tout contera mon père, et,
pourvu que cette pauvre Céline ne soit pas com-
promise , nous trouverons bien moyen d'éluder
e cette promesse arrachée par surprise et par vio-
lence. ..
is
it _ Quais ! — cria une voix railleuse tout près de
LE BRACONNIER
31
lui, — ne t'y fie pas, mon vieux ! le père Simon-
naud te hacherait menu comme chair à pâté.
Paul regarda précipitamment autour de lui ; la
laide figure de Laluzerne grimaçait derrière la fe-
nêtre.
— Misérable ! — s'écria-t-il en s'avançant le
poing fermé, — que fais-tu là ? est-ce que tu sau-
rais?...
— Je connais toute l'histoire, — répondit le bra-
connier sans bouger, car la fenêtre était défendue
par de bons barreaux de fer ; — c'est moi qui ai
averti M. le maire et qui t'ai procuré ce joli
quart d'heure de plaisir. A pas peur ! eh ! eh ! eh !
ça n'est pas fini encore.
Cette insolence porta le comble à l'exaspération
de Richefort. Il cherchait des yeux une arme dont
il pût frapper l'odieux Laluzerne.
— Infâme coquin ! bandit ! — criait-il d'une voix
étranglée; — je t'assommerai, je te ferai pendre !
La face de singe du braconnier exprimait l'hi-
larité la plus complète à la vue de cette rage im-
puissante.
— Écoute, Faraud, — reprit-il sans cesser de
rire, — il faudra que je finisse par me laisser pren-
dre, je le sais bien; mais ce sera lorsqu'il ne res-
tera plus une seule pièce de gibier sur tes terres...
d'ici là tu auras épousé la petite Simonnaud, que tu
le veuilles ou non, je te le promets... Bonsoir, Fa-
raud ; eh ! eh! eh! a pas peur !
Paul s'élança vers la porte ; mais, avant qu'il eût
fait le tour du pavillon, son audacieux mystifica-
teur s'était jeté dans la forêt voisine, d'où l'on en-
• tendait sortir encore son ricanement infernal, bien
qu'il eût disparu lui-même.
VII
LE DEJEUNER
Huit jours se passèrent; les relations autrefois
si intimes entre le château et la famille Simonnaud
semblaient rompues. Paul ne dirigeait plus ses
promenades du côté de Laborde, le maire ne venait
plus chaque soir, accompagné de sa fille, se faire
battre aux échecs par le glorieux chevalier de Ri-
chefort. Ces signes d'une brouille prochaine, sinon j
déjà consommée, entre les deux grandes puissances
du pays, n'avaient pas échappé aux oisifs du voisi-
nage ; mille observations, futiles en apparence,
avaient ouvert aux curieux un vaste champ de sup-
positions. On avait remarqué, par exemple, que Si-
monnaud était devenu sombre, bourru, défiant.
Céline ne sortait plus qu'au bras de son père, et
alors elle marchait triste, morne, les yeux baissés,
par contraste avec ses airs triomphants d'autrefois.
Des changements non moins importants avaient !
été constatés en ce qui touchait les habitants du
château. Paul était devenu presque invisible; il
aArait renoncé à la chasse, et aucune persécution
nouvelle n'avait été exercée contre l'incorrigible
braconnier, qui continuait tranquillement ses dé-
vastations. En revanche, on avait vu le curé de
Laborde aller plus souvent que de coutume à Riche-
fort, et un homme de loi de Pithiviers, qui passait
pour avoir toute la confiance du vieux chevalier,
aAfait résidé un jour entier au château. Néanmoins,
pendant les huit jours dont il s'agit, des compli-
] ments avaient été échangés une fois entre la famille
i Simonnaud et la famille de Richefort, par l'entre-
mise du piéton chargé des dépêches de la com-
mune. On inférait de là, avec beaucoup de sens,
que les deux partis se maintenaient simplement à
l'état de paix armée, et que ni l'un l'autre ne re-
poussait encore les préliminaires d'un accommode-
ment.
Les choses en étaient à ce point lorsque, un ma-
tin, un domestique à cheval, bien connu pour être
le courrier ordinaire des Richefort, s'arrêta de-
Arant la jolie maison occupée par le maire de La-
borde, à l'entrée du village. Simonnaud était en
ce moment dans une salle basse qui lui servait de
bureau ; il examinait d'un air chagrin un papier
bariolé de timbres et de signatures, arrivé récem-
ment du chef-lieu du département. A quelques pas
de lui, Céline, assise sur un fauteuil, donnait toute
son attention à sa broderie. Au bruit que fit le che-
val en s'arrêtant devant la porte de la rue, l'un et
3 l'autre tressaillirent.
:1 — Un messager du château ! — dit la jeune
s fille avec une émotion extraordinaire. Simonnaud
t lui imposa silence par un regard sévère; rejetant
e parmi les papiers dont sa table était couverte la
pièce qu'il tenait à la main, il se leva pour s'infor-
32
LE BRACONNIER
mer de ce qui se passait. Au même instant le do-
mestique entra, ct, avec toutes sortes de dé-
monstrations de respect, il annonça que M. et
madame de Richefort priaient monsieur le maire
(pour la première fois un envoyé de ses nobles voi-
sins employait cette pompeuse dénomination) de
vouloir bien venir sur-le-champ au château, où
Ton avait à l'entretenir de choses importantes ;
« et puis, continuait le valet, comme il était en-
core trop matin pour que monsieur le maire eût
déjeuné, madame de Richefort espérait qu'il vou-
drait bien accepter une tasse de chocolat avec ses
vieux amis. » Simonnaud se fit répéter deux fois
ce massage ; il croyait avoir mal compris.
— Une invitation à déjeuner? — dit Céline stu-
péfaite ; — eh bien ! mon père, vous refusez ?
— Et pourquoi, mademoiselle, — répliqua l'an-
cien marin d'un air ironique; —pourquoi ne ré-
pondrais-jc pas aux bienveillantes intentions de
nos chers voisins de Richefort?... Conduisez ce
pauvre garçon à la cuisine ct faites-lui donner un
verre de vin ; puis il retournera au château dire à
madame que je vais me rendre à ses ordres.
Céline hésitait à obéir ; un signe mystérieux
de Jean, espèce de Frontin madré qui n'avait pas
passé toute sa vie à la campagne, lui donna un
soupçon ; peut-être Jean était-il chargé d'un autre
message. Elle se hâta de le précéder et ils sorti-
rent tous deux. Cependant Simonnaud cherchait
dans sa pensée ce que pouvait signifier, aux ter-
mes où il était avec la famille de Richefort, une
pareille invitation.
— Hum ! — dit-il enfin avec un sourire de mépris ;
— décidément ce petit garçon aura révélé toute
l'affaire à papa et maman ! L'on veut essayer
de m'ainadotter... Eh bien! tant mieux, nous
saurons de suite sur quoi il faut compter! cela
vaudra mieux.
Il monta à sa chambre pour faire un peu de toi-
lette, car il savait combien ses aristocratiques Aroi-
sins étaient rigides sur le chapitre de l'étiquette,
même le matin. U reparut bientôt, vêtu d'un su-
perbe habit marron à boutons dorés, qui resplen-
dissaient comme autant de soleils. Il trouva Céline
dans la salle basse ; une animation singulière se
peignait sur les traits mobiles delà jeune fille:
mais Simonnaud était trop distrait lui-même pour
remarquer ce changement. Il déposa un baiser
froid sur le front de Céline, ct, un jonc à la main
pour toute arme, il se dirigea vers le château de
Richefort.
De la fenêtre, Céline le suivit des yeux jusqu'à
ce qu'il eût dépassé les dernières maisons du vil-
lage. ; alors, tirant de son corsage un petit billet
que Jean lui avait remis un instant auparavant
avec une prestesse digne d'un valet de comédie,
elle le parcourut rapidement.
— Il désire me voir encore une fois, — dit-elle
avec agitation ; — il m'attend au chêne du Garde...
Pourquoi a-t-il choisi cet endroit nu ct solitaire?
Que me veut-il? Tout doit être fini entre nous... je
n'irai pas. — Elle se tut un moment. — Et cepen-
dant, mon Dieu! il m'aime,— continua-t-cllc; —
j'en suis sûre ! s'il pouvait, ne fût-ce qu'un instant,
voir clair dans son coeur ct secouer les préjugés de
son éducation... Qui sait? ces huit jours de ré-
flexion l'auront changé peut-être... Essayons, es-
sayons encore ! c'est ma dernière espérance !
Et aussitôt, donnant carrière à cette impétuosité
qui contrastait si fort avec l'irrésolution do Paul,
elle prit sou chapeau ct son chàlc. Quelques mi-
nutes après elle quittait la maison furtivement
par une porte du jardin.
Cependant le maire de Laborde continuait sa pro-
menade, ct il s'évertuait à prévoir à l'avance la na-
ture de l'explication qu'il allait sans doute avoir
avec la famille do Richefort. Parvenu à moitié che-
min, dans un endroit désert et boisé, il entendit une
voix goguenarde à côté de lui.
— Prenez garde, monsieur le maire, — disait-on,
— ils veulent vous jouer quelque méchant tour!
Simonnaud regarda dans la direction de celui qui
. parlait; un buisson épais empêchait de le voir,
mais l'ancien marin avait deviné le donneur d'avis.
— Prends garde à toi-même, — répliqua-t-il avec
rudesse; — peut-être demain, à pareille heure, ne
chanteras-tu pas si haut! On a reçu de la ville des
papiers qui te concernent.
— Ah! je sais, — répliqua la voix en ricanant;
— des gendarmes... une battue... A. pas peur! ils ne
me tiennent pas encore. Merci de l'avertissement
tout de même, monsieur le maire... vous êtes un
brave homme ct je vous veux du bien... vous verrez,
I et a pas peur !