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Le Château de Bois-le-Brun, ou Une Famille mixte (par S. Bigot)

De
274 pages
L. Lefort (Lille). 1852. In-8°.
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LE CHATEAU
DE
BOIS-LE BRUN
on
UNE FAMILLE MIXTE
L. D. S.
LILLE, L. LEFORT, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
PARIS,
AD. LECLÈRE ET Cie, IMP.-LIBRAIRES, A SAGNIER ET BRAY, LIBRAIRES,
rue Cassette, 29. V rue des Saints-Pères, 64.
Et chez tous les principaux Libraires.
LE
CHATEAU DE BOIS-LEBRUN
LE CHATEAU
DE
BOIS-LEBRUN
UNE FAMILLE LE MIXTE
L. D. S.
LILLE
L. LEEORT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE.
1852
LE
CHATEAU DE BOIS-LE-BRUN
CHAPITRE PREMIER,
Deux baptêmes.
DANS une chambre où le luxe avait rassemblé ses
gracieuses inutilités, une jeune femme de vingt ans à
peine se tenait penchée tout en larmes sur un berceau,
où dormaient deux charmantes petites créatures.
De quelque côté qu'on tournât les regards, il eût été
difficile de deviner la cause de son chagrin, car tout res-
pirait autour d'elle la joie et les plaisirs. La magnifique
maison qu'elle habitait, véritable château de plaisance,
était remplie en ce moment de nombreux invités , qui
venaient célébrer, dans une fête de famille, les baptêmes
des deux petites filles-et le bonheur de leurs parents. La
1
6 LE CHATEAU
fraîcheur de la santé brillait sur le front de ces enfants;
rien ne pouvait être plus joli qu'elles, sinon leur mère ;
et pourtant les larmes de celle-ci ne tarissaient pas et
semblaient couler amèrement.
Tout-à-coup, enlevant du berceau sa blanche cou-
verture, elle prit l'une de ses filles dans ses bras, puis,
la pressant sur son coeur avec un mouvement convulsif,
elle ouvrit un petit cabinet de toilette transformé en
oratoire, et déposa l'enfant sur un autel dédié à la sainte
Vierge.
« 0 ma Mère immaculée, s'écria-t-elle, je vous donne
cette enfant, gardez-la moi pour l'éternité!... Elle portera
votre nom ; ce m'est un gage d'espérance. »
Plus calme, elle revint déposer Penfanft dans son
berceau, et se hâta de sécher ses larmes, car elle en-
tendait monter à son appartement.
Malgré cette précaution, sa douleur n'échappa point à
celui qui entrait. Pour éviter toute explication, M. de
Cernan feignit de ne pas s'en apercevoir. Il dit à sa
femme quelques paroles aimables, et prit lui-même les
enfants, qu'il remit aux deux personnes qui devaient aider
Mme de Cernan dans les soins maternels; car celle-ci,
malgré la délicatesse de sa, santé, voulait nourrir les
deux petites filles. Il offrit ensuite le bras à son épouse,
avec une politesse presque cérémonieuse, niais pleine
d'affection. La jeune mère, pâle' comme la robe de ses
filles, paraissait près de défaillir.
Les deux époux descendirent dans les salons, où les
attendait, la. famille ; et là, les félicitations, les compli-
DE BOIS-LE-BRUN. 7
ments sur la santé et la beauté des petites, l'obligation
où se trouvait Mme de Cernan d'y répondre et de remplir
ses devoirs de maîtresse de maison, la distrayèrent un
peu de sa douleur. Ce qui la consola surtout, ce fut son
père, noble et bon vieillard, qui, en l'embrassant, trouva
le moyen de lui dire, sans être entendu de personne :
« Courage, mon Augèle, soumets-toi à cette épreuve;
Dieu sait tirer le bien du mal. »
Une jeune personne, pleine de vivacité et de grace,
courut aux enfants, quelle embrassa avec une égale af-
fection :
« Où est Marie? demanda-t-elle en se tournant vers
son frère et sa belle-soeur.
» — La voici, dit Angèle, pâlissant de nouveau, et
désignant l'enfant qui portait au bras un ruban bleu. »
Les voitures s'approchèrent du grand perron; on y
monta, et elles prirent la route d'une petite ville située à
peu de distance de Bois-le-Brun. C'était le nom du château.
On descendit dans un des plus jolis quartiers de la ville,
devant une fort belle maison qui s'ouvrit joyeusement
à leur approche. Toute la compagnie s'y reposa quelques
instants ; puis M. de Cernan se leva ; sa soeur et une
partie des invités l'imitèrent. On sortit, avec la jeune
fille qui portait Marie dans ses bras; on allait la faire
baptiser au temple. Stella, plus heureuse, attendit le re-
tour de son père, pour qu'on la portât à l'église.
« 0 mon père ! s'écria Mme de Cernan après le départ
de son époux, il me semble que dès ce moment je perds
ma fille!....,. Le sceau de l'erreur va s'imprimer sur son
8 LE CHATEAU
front d'ange ; elle va être comptée dans les rangs des
rebelles ; l'égide maternelle de l'Eglise ne la couvrira pas,
et l'huile des enfants de Dieu n'oindra pas sa tête!.,. Cette
pensée me ferait mourir, ajouta-t-elle en prenant Stella
dans ses bras, si tu ne me restais pour me consoler.....
» — Vois, Angèle, dit M. Dorsin, la prévoyante bonté
de la Providence, et admire ce qu'elle fait pour toi. Si
Dieu ne t'avait donné qu'un enfant, que n'aurais-tu pas
souffert, en voyant l'éducation de ta fille confiée à sa
tante?
» — C'est vrai, mon père, répondit tristement An-
gèle , et ma douleur ne me rend pas ingrate ; je vais
tâcher d'être heureuse, me confiant en la bonté de Dieu.
Aussi bien, il est de mon devoir de le paraître. L'injus-
tice de M. de Cernan ne me dispense pas de faire son
bonheur.
» — Mais je croyais, dit une grande-tante d'Angèle,
qu'il avait promis que tous ses enfants seraient catho-
liques?
» — Il le fallait bien ; sans cela l'Eglise aurait refusé
de nous marier, et je ne serais jamais, devenue son
épouse. Mais aussitôt après mon mariage, il m'apprit
l'inébranlable résolution, dans laquelle il était, de faire
élever dans la religion protestante la moitié de nos en-
fants, sans égard au sexe.
» — M. de Cernan, dit un vieux colonel ami de
M. Dorsin, se ferait un point d'honneur de tenir une pa-
role donnée à un homme; mais il ne s'agit que de Dieu,
c'est une bagatelle.... »
DE BOIS-LE-BRUN. 9
M. Dorsin répondit par une de ces réflexions pleines
de tact, qui lui étaient ordinaires, et la conversation con-
tinua sur ce ton, jusqu'au retour de M. de Cernan et de
sa société.
La petite Marie resta alors avec sa tante, et tout le
inonde se rendit à l'église pour le baptême de Stella.
Gomme Angèle y assista avec une religieuse attention!
comme elle entrait bien dans l'esprit des cérémonies de
l'Eglise ! Cette enfant, reçue à la porte d'abord, puis
conduite à la piscine sacrée, arrachait à sa mère de
bien douces larmes. Cette tendre mère répondait dans
son coeur à toutes les paroles que le prêtre adressait à
l'enfant, renonçait avec un généreux mépris à toute la
pompe que le monde et l'enfer déploient pour séduire et
perdre, exprimait sa foi en Dieu et en tous les articles
du symbole avec une énergie pleine d'amour ; et quand
on demanda à l'enfant si elle voulait être baptisée et que,
sur la réponse affirmative, on versa l'eau sainte sur son
front, les yeux de la jeune et pieuse mère exprimaient
une joie si pure et si vive, qu'on eût dit que le Ciel,
se dévoilant pour elle, lui laissait voir l'Esprit saint ve-
nant prendre possession du coeur de sa fille. M. de Cer-
nan, qui la contemplait avec un étonnement plein d'ad-
miration, dut se repentir de ne lui avoir pas procuré
deux fois le même bonheur.
Quelques heures après, les salons de Bois-le-Brun reten-
tissaient du bruit d'une foule joyeuse et animée. Melle de
Cernan en faisait les honneurs avec une grâce parfaite ;
car la convalescence de sa belle-soeur ne lui permettait
10 LE CHATEAU DE BOIS-LE-BRUN.
que d'embellir la fête, sans lui laisser la force de la
présider.
Les deux petites- filles étaient replacées dans le même
berceau. Deux anges gardiens les couvraient de leurs
ailes ; les joies du ciel paraissaient se refléter dans leurs
yeux calmes et purs, Mais, hélas ! quelle différence dans
leur sort et dans leur avenir!
CHAPITRE II.
Quelques pas en arrière.
M. DE CERNAN était né en Angleterre, vers la fin de
l'émigration, d'un père français et catholique, et d'une
mère anglaise et protestante. Il fut baptisé et élevé dans
la religion de sa mère ; elle le voulut ainsi, et le père,
dont la foi n'était ni vive ni éclairée, ne crut pas devoir
la contrarier dans une chose, à laquelle il n'attachait
qu'une' médiocre importance.
Le jeune Edmond fut donc élevé par sa mère, sous
le rapport religieux, et elle en fit un zélé protestant.
Son père se chargea d'en faire un homme instruit et
distingué. Ils réussirent tous deux, et Edmond était
devenu tout ce qu'on avait voulu le faire. Il avait perdu
ses parents assez jeune; mais il était resté fidèle obser-
vateur des principes qui lui avaient été inculqués dès
l'enfance.
Edmond de Cernan s'était trouvé, à dix-huit ans, pos-
sesseur d'une immense fortune, et tuteur d'une soeur
qui n'en avait que huit. M. de Cernan, connaissant toute
12 LE CHATEAU
la raison de son fils et son affection pour sa soeur, n'a-
vait point voulu que la gestion des biens et les intérêts
. de sa famille passassent en d'autres mains, et il prit les
précautions usitées en pareil cas, afin qu'Edmond restât
tranquille possesseur de son bien et administrateur de
celui de Laure. C'était le nom de la gentille petite soeur
dont il devint le père, l'ami, le protecteur dévoué. Aussi
la charmante enfant avait-elle pour son frère un amour
plein de vénération , qui n'excluait point une aimable
familiarité. Laure avait grandi sans se séparer de son
frère;.il lui avait fait faire lui-même ses études, et,
pour les travaux propres à son sexe et à son rang, il
lui avait donné une gouvernante anglaise, pleine de goût
et d'instruction, parfaitement propre à former, en même
temps, l'esprit et le coeur de son élève.
Esprit, beauté , richesse, tout se réunissait pour faire
de Melle de Cernan un parti très-sortable, pour les riches
et nobles voisins qui entouraient l'habitation de son
frère ; mais les offres les plus séduisantes ne purent ja-
mais la décider à contracter un engagement, qui devait
nécessairement la séparer de ce frère chéri. La douce ha-
bitude de se voir tous les jours, depuis près de vingt
ans, avait rendu la présence de la soeur presque nécessaire
au bonheur du frère, et, tout en lui présentant ceux qui
recherchaient son alliance, et lui donnant même des
raisons très-plausibles pour l'engager à les accepter, il
était toujours heureux, quand Laure les refusait.
La proximité de la ville leur avait permis d'y établir
des relations, et comme il s'y trouvait plusieurs familles
DE BOIS-LE-BRUN. 15
protestantes dont les opinions politiques étaient en plein
désaccord avec celles des habitants de Bois-le - Brun ,
ceux-ci ne les voyaient guère qu'au temple et avaient'
choisi leur société parmi les catholiques.
Angèle et Laure se rencontrèrent ainsi, et ne tardèrent
pas à s'aimer mutuellement. Ces deux âmes, si candides
et si bonnes, étaient faites pour se comprendre ; seule-
ment Melle Dorsin souffrait beaucoup de l'erreur dans
laquelle était engagée son amie, et quand la voiture de
M. de Cernan passait sous ses croisées en se rendant au
temple, les yeux d'Angèle se remplissaient de larmes,
et une prière ardente s'échappait de son coeur, afin qu'il
plût à Dieu d'éclairer sa chère Laure.
M. de Cernan n'avait pas été insensible à tout ce qu'il
y avait de bon, de pur et de gracieux dans Melle Dorsin;
le plus cher de ses voeux eût été de l'avoir pour com-
pagne de sa vie ; mais deux obstacles semblaient de-
voir s'opposer à ce désir : sa religion d'abord, sa soeur
ensuite. Il connaissait la piété si vraie, si vive d'An-
gèle ; consentirait - elle à s'unir à un protestant? Elle
n'a pu sans doute, se disait-il, se garantir du pré-
jugé qui condamne parmi eux notre religion, et son
père, catholique zélé, fortifiera encore ses répugnances;
d'autre part, Laure, pour rester près de lui, refusait les
offres les plus avantageuses, les partis les plus brillants ;
était-il convenable qu'il prît lui-même des engagements
qui changeraient l'existence que sa soeur tenait tant à
conserver?...
Toutes ces pensées rendaient M. de Cernan triste et
14 LE CHATEAU
soucieux, quoique cela fût peu dans son caractère , sa
parfaite gravité n'ayant ordinairement rien que d'ai-
mable. Laure s'en aperçut et le devina. Comme à son
âge, avec sa vive imagination, on a toujours des pensées
un peu extraordinaires, elle décida qu'elle allait tout
disposer pour le bonheur de son frère, sans l'en avertir.
En conséquence, elle questionna adroitement Angèle,
qui, tout à son père et à son amie, n'avait fait attention
à M. de Cernan que pour le recommander à Dieu, quand
elle priait pour Laure. Elle s'assura que son coeur était
libre de toute affection, et vit avec plaisir que la reli-
gion de son frère ne serait pas un obstacle et n'épou-
vantait pas Angèle, comme elle l'aurait cru. C'est, que,
dans sa foi communicative , Melle Dorsin croyait que l'er-
reur ne tiendrait pas devant la vérité présentée dans tout
son jour; elle se disait que M. de Cernan n'avait jamais
étudié la religion catholique, n'avait contre elle que des-
préjugés, qui tomberaient bientôt devant l'étude sérieuse
et de bonne foi qu'elle espérait lui en voir faire ; enfin ,
elle partageait l'erreur dans laquelle tombent tous les
jours de jeunes personnes qui unissent leur destinée à
celle d'hommes impies jusqu'à l'arrogance, sous le spé-
cieux prétexte de les convertir. Hélas ! à peine quelques
années ont passé sur le front de ces jeunes femmes,
qu'elles n'ont plus que le souvenir de leur piété ; heu-
reuses encore, quand elles n'en rougissent pas.
Angèle n'avait pas à craindre ce malheur : son
instruction religieuse était solide, sa foi éclairée, son
esprit convaincu ; et puis M. de Cernan n'était pas un
DE BOIS-LE-BRUN. 15
impie; seulement il cherchait Dieu, là où il ne se
trouve pas, car Dieu est vérité et n'habite qu'en elle.
Quand Laure fut à peu près sûre des dispositions
d'Angèle, elle demanda à son frère s'il n'aimerait pas
à la nommer Mme de Cernan. Celui-ci, se voyant deviné,
avoua à sa soeur les raisons qui ne lui permettaient pas
d'oser se livrer à cette espérance. Laure le rassura en
ce qui la concernait, et lui fit ensuite toutes les confi-
dences qu'elle avait surprises à Angèle. Ce n'était pas
bien généreux ; mais elle aimait tant son frère ! D'ail-
leurs, avec Angèle , elle n'avait jamais prononcé son
nom, et on n'avait parlé, qu'en général, des mariages
mixtes..M. de Cernan se présenta donc et fut accepté.
On se maria à l'église ; nous savons à quelle condition ;
condition que M. de Cernan trouvait maintenant à pro-
pos de ne pas remplir, et qu'il violait ouvertement.
La naissance des deux petites jumelles avait comblé
Laure de joie , et elle prit la résolution de se consacrer
tout entière à l'éducation de sa nièce Marie , qui devait
lui être confiée.
CHAPITRE III.
Une soirée de famille.
LA chambre de la jeune mère ne contenait plus de
berceau. Trois ans après- l'époque où commença cette
histoire, Mme de Cernan donna le jour à une autre en-
fant. Ce fut une fille, et celle-ci appartint encore à la
religion de son père. Angèle sentit se renouveler toutes
ses douleurs, et, comme la première fois, le Ciel lui
donna du courage et de l'espoir. Elle ne s'en partagea
pas moins entre tous ses enfants, car si Stella eût les
soins les plus tendres et les plus assidus, Marie et Angela
eurent bien souvent ses prières et ses larmes.
Ces deux petites filles occupaient ensemble un même
appartement, situé près de celui de leur tante. Stella
avait le sien près de sa mère. Les trois soeurs s'ai-
maient tendrement et étaient aussi souvent ensemble que
le permettait le genre d'éducation, que la singularité de
M, de Cernan lui avait fait adopter, Il avait bien pensé
à mettre ses filles dans des pensionnats appartenant à
leurs religions respectives, mais ni Angèle ni Laure
LE CHATEAU DE BOIS-LE-BRUN. 17
n'y avaient voulu consentir, et lui-même, aimant extrê-
mement ses filles, ne se voyait qu'avec peine obligé de
les éloigner de lui. Elles restèrent donc au château ,
à la condition expresse, posée par lui, que jamais un
mot de controverse familière ne serait échangé devant
les enfants; que ni Mme ni Melle de Cernan ne cherche-
raient à affaiblir dans l'esprit de leurs élèves l'amour et
le respect qu'on leur inspirerait pour leur religion ;
qu'on ne les en instruirait jamais qu'en particulier, et
que dans les circonstances embarrassantes où il faudrait
rappeler à l'une des enfants devant ses soeurs un de-
voir de piété, on le ferait avec prudence et circonspec-
tion, sans éveiller aucune idée fâcheuse.
Du reste, les précautions furent prises pour que, dans
les rapports extérieurs, dans les habitudes de la maison,
rien ne blessât les principes religieux des enfants. On
le pouvait faire avec d'autant moins de peine que la
parfaite déférence de M. de Cernan pour sa femme lui
avait fait adopter des habitudes, en accord avec les pres-
criptions catholiques. Par exemple, les aliments gras
étaient entièrement bannis de sa table aux jours défendus
par l'Eglise et n'y paraissaient le carême qu'aux repas
où elle les permet. Le dimanche, la journée était réglée
de façon que les heures des offices religieux fussent
libres, et ainsi de tout le reste. On n'eut donc rien à
modifier, pour que les trois soeurs fussent élevées en
la même maison, dans deux religions différentes.
Habituées dès l'enfance , Stella à suivre sa mère, à
être instruite par elle, à l'imiter en tout, Marie à rece-
18 LE CHATEAU
voir les mêmes soins de sa tante et à ne jamais se sé-
parer d'elle, ces enfants trouvaient cette situation toute
naturelle et nulle indiscrète question n'était venue jusques-
là embarrasser leurs parents.
Un soir d'hiver, toute la famille était rassemblée. Marie
et Stella brodaient un joli ouvrage, destiné à la fête
prochaine de M. Dorsin, que tout le monde était heu-
reux de célébrer. Mme et Melle de Cernan travaillaient à
divers ouvrages pour les pauvres, M. de Cernan lisait
bas, et Angela, charmante petite fille de six ans, appre-
nait gravement à compter à sa poupée.
Excepté, la jeune enfant, tout le monde, par respect
pour le père de famille, se taisait ou parlait bas ; M. de
Cernan s'en aperçut, et, ne voulant pas comprimer l'ai-
mable babil de ses filles, il quitta son livre. La con-
versation s'anima bientôt.
« Maman , dit Marie dans un court moment de si-
lence, ne trouvez-vous pas que M. de Saint-Omer est
un homme singulier?
» — Pourquoi, ma fille ? je n'ai jamais été à même
de faire cette remarque.... Ou plutôt, à mon avis, tu as
raison : sa singularité n'est que trop réelle, et c'est un
malheur pour ceux qui ne lui ressemblent pas; M. de
Saint-Omer est éminemment chrétien; il ne rougit pas
de le paraître; à notre époque, n'est-ce pas une chose
assez singulière?
» — Mais, est-ce parce qu'il est chrétien, que samedi
à la soirée de Mme d'Albin, il a obstinément refusé de
certaines pâtisseries qui lui furent présentées?
DE BOIS-LE-BRUN. 19
» — Sans doute , dit Stella ; il est probable qu'il les
supposait préparées au gras : où vois-tu là une si grande
singularité ?
» — Eh! qu'importe
» — Marie, aide Angela à faire l'éducation de sa
poupée, dit le père en interrompant ; elle ne fera pas des
progrès bien rapides, si elle n'a qu'une seule maîtresse.
» — Bon père, ne donnez donc pas à ma chère
Marie une si pénible tâche ; la poupée est déjà fatiguée
de la leçon un peu longue qu'elle a reçue ; elle ne pro-
fiterait pas de la bonne volonté de Marie. Faites-nous
plutôt le plaisir de nous raconter quelque chose de vos
lectures ou de vos Voyages ; vous savez combien nous
aimons à vous entendre.
» — J'aimerais bien mieux , dit Angela, parcourir
ces jolies gravures que ma tante me montrait l'autre jour.
» — Voilà qui est poli, dit Stella en embrassant
sa petite soeur; papa, vous aimez la franchise, en voici à
la façon d'Angela.
» — Aussi M. le colonel l'aime-t-il à la folie; il
trouve que, par ce côté, elle lui ressemble un peu.
» — Est-ce que Marie trouverait encore quelque
chose à blâmer dans les manières de M. de Saint-Omer,
demanda Angèle avec un peu de sévérité?
» — Non, chère maman, et pourtant je n'ai pas trop
à me louer de lui.
» — Voyons, dit Laure, les griefs de Marie contre
mon chevalier d'honneur.
» — Oui, ma tante, il se fait honneur d'être votre
20 LE CHATEAU
chevalier; mais l'opinion qu'il a de vos talents pour l'édu-
cation ne vous est pas fort honorable.
« — Aurait-il dit quelque chose qui te le fit supposer ?
» — Oui, chère tante : à cette même soirée dont je
parlais tout-à-l'heure, il causait avec quelques amis. On
parlait de Stella et de moi, et M. de Saint-Omer s'écria :
Quel dommage que Marie soit élevée par sa tante! —
On assure, demanda un autre, que le même sort est
réservé à Angela?—Hélas! oui, répondit le colonel,
avec un soupir, il le faut bien; c'est une conséquence
nécessaire de la position qu'on leur a faite.
» — Je ne ferai pas à ma fille l'injure de croire
qu'elle écoutait cette conversation?
» — Non , bonne mère, c'est sans le vouloir que je
l'ai entendue. Dans nos joyeux ébats, une de mes com-
pagnes me marcha sur le pied, je souffrais; et, pour
laisser passer la douleur, je m'étais assise près de l'en-
droit où se trouvaient ces messieurs. »
M. de Cernan paraissait vivement contrarié : « Et c'est
là, dit-il, ce que tu appelles de la franchise, en quoi...
comment?...
» — Permettez-moi d'achever, papa. Cette conversation
m'avait rendue toute pensive , et je restai là, après que
ma douleur fut passée, sans m'en apercevoir. Le colonel
me vit et vint à moi. Mon air embarrassé lui apprit que
j'avais tout entendu. Il me le demanda; je l'avouai : «J'en
suis fâché, dit-il, très-fâché ; mais je ne rétracterai rien;
seulement, j'aimerais mieux avoir été entendu par M.
et Melle de Cernan que par vous. »
DE BOIS-LE-BRUN. 21
Le père était soucieux; Stella attentive; Angèle ca-
chait son embarras en montrant à la petite Angela les
gravures qu'elle, désirait voir ; Laure, souriant de la
gêne générale , rompit enfin le silence en assurant
qu'elle n'avait pas l'ombre d'un ressentiment contre le
bon colonel, et que si sa chère Marie lui conservait sa
confiance, elle ne désirait rien de plus.
« Marie sait, bonne tante, reprit Stella, combien vous
en êtes digne; mais, au lieu départager ainsi nos études,
pourquoi ne pas prendre nos leçons en commun ? Quand
maman parle pour moi seule , en dit-elle moins que si
elle, nous instruisait toutes trois?
» — Certes, on éprouve plus de fatigues en faisant
l'éducation de trois enfants que celle d'un seul; mais
Stella ne tient pas, il paraît, à ménager les forces de
sa chère maman ?
» — Ne dites pas cela, bon père ; vous savez si nous
aimons notre maman, reprit Marie; mais ma tante et
elle ne pourraient-elles pas nous donner nos leçons
alternativement?»
M. de Cernan ne répondit pas.
« Qu'en pense la chère tante , dit Stella ?»
Laure sourit et regarda son frère, qui évidemment
était mal à l'aise de cette conversation.
« Vous ne dites rien, maman , dit Marie !» et le re-
gard de l'enfant était plein d'une visible inquiétude.
» — Ma bien-aimée, dit Mme de Cernan, dont la voix
tremblait d'émotion, ton père a voulu que nous suivis-
sions pour votre éducation un système différent ; tu
2
22 LE CHATEAU
conçois que vous ne pouvez pas la recevoir toutes trois
des mêmes maîtresses. »
Marie baissa la tête sur son ouvrage, et ne répondit rien.
« Papa a sans doute raison, dit Stella avec sa viva-
cité habituelle ; mais quoique je ne m'ennuie jamais avec
ma chère maman, il me serait pourtant bien agréable
de n'être pas, la moitié du jour au moins, séparée de
mes soeurs. »
M. de Cernan était impassible et semblait ne rien en-
tendre; il feuilletait, sans le voir, le livre qu'il tenait à
la main , et attendait impatiemment que la pendule
sonnât neuf heures , moment où chacun se retirait dans
son appartement. Stella ne se tenait pas pour battue, et
une nouvelle observation était prête à se poser sur sa
lèvre malicieuse, quand son père qui s'en aperçut, et
dont le regard venait de tomber sur un épisode assez
intéressant, en commença à haute voix la lecture. Stella
fit une petite moue imperceptible, puis se résigna à
écouter ou du moins à se taire.
Ce que lisait M. de Cernan aurait été mille fois plus
intéressant que personne ne l'aurait entendu , pas même
lui. On devine ce qui se passait dans l'âme d'Angèle ;
Laure, malgré son apparente légèreté, ne voyait pas
sans inquiétude que le temps était venu où il faudrait
donner aux enfants , des raisons aux choses que leur
jeune intelligence voudrait examiner. Elles ne manque-
raient pas de questionner, d'interroger , maintenant
qu'elles avaient commencé de remarquer une foule de
circonstances auxquelles elles n'avaient jamais fait
DE BOIS-LE-BRUN. 23
attention. M. de Cernante sentait comme elle, et se de-
mandait ce qu'il avait à faire. L'esprit des deux petites
filles n'était pas oisif non plus ; Marie se rappelait les
paroles du colonel, et Stella pensait quel système d'édu-
cation pouvait mieux valoir que celui dont sa mère se
servait pour elle; sa mère, pour qui elle avait une
confiance et un amour qui allait jusqu'à la plus profonde
vénération. Elle aimait pourtant bien sa tante; mais elle
se sentait mieux partagée que ses soeurs.
Neuf heures sonnèrent avant la fin de l'histoire, que
lisait M. de Cernan ; il ferma le livre aussitôt, et personne
ne s'aperçut si elle était oui ou non achevée. Angèle et
Laure allumèrent leur bougie , Stella suivit sa mère,
Marie et Angela, leur tante, après s'être mutuellement
souhaité le bonsoir.
« J'ai, ma soeur, à te communiquer bien des choses
auxquelles je ne pensais pas hier, avait dit Marie à Stella
en l'embrassant. »
« Mon ami, dit Angèle à M. de Cernan quand ils
furent seuls, la conversation de ce soir ne sera pas la
dernière de ce genre ; si je connais bien mes filles, il
faudra souvent entrer en explication avec elles. A compter
de ce jour, la glace est brisée, et chaque pas , chaque ac-
tion, chaque parole va devenir le sujet d'un étonnement
nouveau, d'une situation difficile. Quelle marche allons-
nous suivre avec ces enfants, car nous allons commencer
une vie nouvelle? Faut-il leur interdire toute discussion,
toute réflexion , sur le fait de la différence que nous
établissons entre elles, par rapport à la religion?
24 LE CHATEAU
» — Gardons-nous en bien, s'écria M. de Cernan ,
ce serait un moyen infaillible de faire travailler outre
mesure leur jeune imagination. Répondons sans trouble
à leurs questions; n'ayons pas l'air d'attacher de l'impor-
tance à leurs remarques, et surtout diminuons en elles
l'idée d'une opposition essentielle dans leur foi religieuse.
» — Edmond, je ne prends pas ce dernier engagement.
Il faut que Stella sache et sente bien que sa religion est
différente de toutes les autres sans exception, car toutes
sont fausses et elle est la seule vraie; seulement, tant
que la marche de nos études et les questions de l'enfant
ne me conduiront pas à parler sur ce sujet, je n'en dirai
rien; mais n'espérez pas que je trompe Stella, même
par un silence coupable, lorsqu'il sera temps de parler.
Quant à Marie, je vous promets, quoiqu'il en coûte à mon
coeur et à ma foi, de ne rien dire devant elle qui puisse
troubler sa jeune âme ; un jour viendra, je l'espère, mon
ami, où vous-même , abjurant votre erreur, montrerez
à cette enfant si chère le vrai et seul sentier qui mène
à Dieu. »
M. de Cernan se tut par déférence pour sa femme ;
mais un demi-sourire indiqua suffisamment que si ses
espérances se réalisaient un jour, ce ne serait pas sitôt.
Angèle surprit ce sourire d'incrédulité ; elle soupira et
pria dans son coeur.
Ce que les parents venaient de prévoir arriva de point
en point. Une foule de circonstances délicates se présen-
tèrent tous les jours. Stella surtout, qui, par instinct,
se sentait avoir raison contre son père et sa tante, mul-
DE BOIS-LE-BRUN. 28
tipliait les remarques et les observations, mais avec tant
de finesse, de grâce et d'amabilité, avec un si parfait
à-propos que, quoiqu'elle embarrassât souvent M. et
Melle de Cernan, ils n'avaient pas le courage de se fâcher.
El puis, il faut bien le dire, la spirituelle vivacité de
Stella la rendait infiniment chère à sa tante, qui se re-
trouvait, trait pour trait, dans cette enfant, dont les
avantages extérieurs et les belles qualités se dévelop-
paient de jour en jour. Marie, non moins gracieuse que
sa soeur, avait des charmes différents. Plus douce et plus
silencieuse, son caractère, ses manières, tout lui don-
nait un attrait indéfinissable, qui captivait l'affection. Au
physique comme au moral, c'était sa mère ; et si M. de
Cernan retrouvait délicieusement sa soeur dans Stella,
M. Dorsin, le bon aïeul, rêvait, en voyant la douce
Marie , à l'enfance de son Angèle.
Angela, quoique bien jeune encore, montrait déjà un
caractère parfaitement dessiné; au premier aspect, on
pouvait croire y retrouver un composé de celui de ses
soeurs; mais un observateur attentif eût remarqué dans
cette enfant une puissance de volonté, que ne possédait
point Marie, dont l'unique défaut était une grande timi-
dité et une certaine hésitation, qui n'offrait guères alors
qu'un agrément de plus ; car elles ne se traduisaient que
par une docilité sans réplique envers ses supérieurs et
une aimable condescendance avec ses égaux.
Angela, gaie comme Stella, était déjà plus réfléchie,
et quand une idée s'était emparée de son esprit, elle
y revenait constamment, sans que les plaisirs et la légè-
26 LE CHATEAU DE BOIS-LE-BRUN.
reté de son âge pussent l'en distraire. Elle était douée,
comme ses soeurs, des plus heureux dons, et, comme
on peut le concevoir, la favorite de tout le monde; elle
aimait bien tous ceux qui l'aimaient ; mais elle avait
pour son père une prédilection, qui se révélait en mille
circonstances.
M. de Cernan était tout fier de cette préférence d'An-
gela ; cette enfant était arrivée, à son avis d'alors, très-
mal à-propos à la place du fils qu'il désirait; mais elle
n'en avait pas moins ses plus vives affections.
Mme de Cernan, tendrement chérie de ses trois filles,
portait a toutes un égal amour, et si sa pensée et son
coeur étaient plus souvent occupés de Marie et d'Angela,
c'est que leur position lui inspirait de plus vives inquié-
tudes; c'est que ces âmes tant aimées couraient de plus
grands périls. Son époux et sa soeur avaient aussi, bien
souvent part aux larmes qu'elle répandait aux pieds du
Sauveur; mais, fidèle à sa promesse, jamais un mot,
un geste volontaire ne trahissait devant ses filles les
craintes et les désirs de son âme.
CHAPITRE l V.
Trois ans après.
LE printemps approchait avec sa robe verte émaillée
de fleurs, ses brises suaves, sou beau soleil et ses fraîches,
rosées. L'hiver qui, cette année, avait retardé son départ,
s'éloignait enfin, abandonnant son sceptre aux mains dé
son gracieux héritier; la nature animée, sans être in-
grate pour les bienfaits de l'hiver, ne voyait pas sans
plaisir la verdure et les fleurs remplacer les glaçons et la
neige ; et le chant joyeux des oiseaux prenait la place du
sifflement des vents et du bruissement des feuilles mortes
qui, tourbillonnant sous leur souffle glacé, avaient fini-
par disparaître sans retour.
Telle la jeunesse voit se dissiper ses belles années,
qui tombent une à une dans le passé. Mais, hélas ! la
comparaison est tout à l'avantage des arbres, que l'hiver-
dépouille de leurs feuilles. Ils en revoient tous les ans
de nouvelles parer leurs rameaux rajeunis; et le front
du vieillard n'a jamais vu disparaître ses rides sous les
cheveux blonds de l'enfance. Que l'homme serait mal-
28 LE CHATEAU
heureux, si ses années ne devaient pas refleurir au prin-
temps de l'éternité!
Bois-le-Brun, posé dans un site charmant, offrait, à
cette époque de l'année, un séjour délicieux, et ses ha-
bitants aimaient à en partager les jouissances avec quel-
ques amis, à qui leur position ne permettait pas de passer
à la campagne toute la belle saison. Aussi, quand ceux-ci
pouvaient dérober quelques jours à leurs affaires, ils se
trouvaient heureux de rencontrer à Bois-le-Brun toutes les
beautés de la nature et toutes les prévenances de l'amitié.
Catholiques et protestants étaient accueillis avec le
même coeur, et tous jouissaient d'une entière liberté et
de l'hospitalité la plus aimable.
Cette année, la société était nombreuse au château.
Nous devons mettre en première ligne le bon M. Dorsin.
Ce respectable vieillard ne pouvait consentir à se séparer
èntièrement des lieux où il avait vécu avec l'épouse pieuse
et fidèle dont le souvenir triste et calme faisait le charme
d'une vie désormais consacrée à la religion et à la vertu;
mais il ne voulait pas non plus se priver du bonheur de
voir quelquefois son Angèle et sa famille, et il venait
passer les mois d'avril et de mai tout entiers avec eux.
Une jeune veuve, peu accommodée des biens de la
fortune et riche de ceux qui ne passent pas, était aussi,
pendant ces deux mois, une habituée du château. Mme
d'Albin n'avait qu'une fille, un peu plus âgée que les
aînées de Mme de Cernan. Celles-ci aimaient la jeune
Céline comme une soeur , et se réjouissaient toujours
beaucoup de son arrivée. Stella se plaisait surtout dans
DE BOIS-LE-BRUN. 21
sa société, car elle trouvait en elle une compagne de son
âge, de sa religion, de ses goûts, qui partageait ses pen-
sées, ses affections et ses pieux exercices. Céline était
en effet d'une piété angélique, et sa mère dont elle faisait
le seul bonheur, depuis la mort de l'époux qu'elle pleu-
rait en chrétienne, mais qu'elle pleurait toujours, re-
cueillait déjà les fruits précieux de l'éducation qu'elle lui
avait donnée.
Lord Warthon, cousin de M. de Cernan, était venu
avec sa femme et sa famille passer un mois près de lui.
Il avait deux garçons encore jeunes et une petite fille
de neuf ans, le plus joli enfant gâté des trois royaumes.
Une autre famille anglaise habitait aussi momentané-
ment le château. Un ancien ami de M. de Cernan ,
sir James Elington , avait perdu depuis quelques années
une femme charmante, qui avait succombé à une affec-
tion de poitrine, et son époux n'avait cessé de la pleurer
que pour reporter toute sa sollicitude sur une fille unique
et chérie qui, à peine sortie de l'enfance, semblait déjà
penchervers la tombe. Sir Elington était venu demander,
à l'air pur et doux de la belle contrée qu'habitait son
ami , un peu de santé pour son Hélène , et à Mme et
Melle de Cernan les soins maternels que réclamait la débile
santé de cette fille si chère. Il avait aussi avec lui deux
neveux , dont il faisait l'éducation et qu'il perdait rare-
ment de vue. Paulin avait quinze ans , Hector soc frère
en avait treize, et tous deux manifestaient les plus
heureuses dispositions. Sir James avait confié sa fille à
Laure de Cernan, afin qu'elle lui fît partager l'instruction
30 LE CHATEAU
qu'elle donnait à Marie et à Angela, et il s'occupait avec:
sollicitude de ses neveux.
M. de Saint-Omer venait faire à Bois-le-Brun d'assez
fréquentés visites , toujours trop courtes pour la gentille
Angela, qui n'avait pas cessé d'être la favorite du colonel,
et qui lui rendait bien l'affection qu'il lui portait;
Telle était la société habituelle du château, momenta-
nément augmentée par quelques visites rares et courtes.
Afin que la liberté la plus Complète régnât pour tous,
chaque famille passait une partie du jour en son par-
ticulier. On se réunissait au déjeûner ; puis, après quel-
ques instants de conversation, on se séparait pour se.
retrouver au dîner et ne plus se quitter de tout le jour.
Cette disposition permettait à chacun de garder, comme
chez soi, ses occupations, ses goûts, et de se livrer aux
distractions ou aux devoirs habituels. L'ordre ainsi établi
avait surtout pour but de ne point jeter une trop grande
dissipation dans la vie des enfants, et de ne pas inter-
rompre leurs études. Le château ayant presque toujours
quelques hôtes , il fallait bien adopter cette façon de
vivre, pour ne pas rendre impossible, dans la maison
paternelle, l'éducation des demoiselles de Cernan.
M. Dorsin donnait tous ses instants à la prière, à la
lecture et à la promenade. M. de Cernan s'occupait de la
gestion de ses biens ; Angèle, de ses devoirs de maîtresse
de maison ; lord Warthon chassait et lisait les journaux,
milady veillait sur ses fils , instruisait sa fille , et les
gâtait un peu tous trois.
Après une journée employée à l'accomplissement de
DE BOIS-LE-BRUN. 31
leurs devoirs, les enfants de ces diverses familles se re-
trouvaient toujours avec une nouvelle satisfaction ; et,
sous les yeux de leurs parents , ils se livraient avec
l'entraînement de leur caractère aux jeux bruyants de
leur âge.
Un soir, l'aimable et folâtre compagnie était plus
joyeuse encore, et pourtant une ombre de légère im-
patience passait de temps en temps sur tous ces jeunes
fronts. Le dîner évidemment leur paraissait long ; le
dessert même les ennuyait.
A peine M. Dorsin, qui était de droit et de fait le chef
vénéré de la famille, se fut-il levé de table que tout le
monde l'imita; la joie, comprimée pendant le dîner,
éclata sans obstacle et fut si communicative que la
société ne tarda pas à en subir l'influence. Les dames
se préparèrent pour sortir, et les jeunes promeneuses
mirent à la hâte leurs fins et légers chapeaux de paille.
Miss Hélène, la jeune malade, semblait avoir recouvré
ses fraîches couleurs d'autrefois, et son père, en la regar-
dant marcher vive et légère, se prenait à espérer, et
redevenait heureux.
Ce qui remplissait en ce moment tous ces enfants d'un
bonheur si franchement exprimé, c'était une promenade en
bateau sur la jolie rivière qui serpentait capricieusement
autour de l'immense domaine de M. de Cernan. Pour
la première fois de l'année, ce genre de plaisir leur était
offert, et depuis huit jours qu'il leur était annoncé , il les
avait déjà rendus aussi heureux par l'espérance que par
la jouissance même, qu'ils étaient près d'atteindre.
52 LE CHATEAU
Il fallait, pour se rendre à la rivière, traverser un joli
jardinet un petit bois; sur le chemin, se trouvait une
petite chapelle gothique dont l'érection était due à la
piété de M. de Cernan, bisaïeul du propriétaire actuel.
Le respect de M. de Cernan pour ses pères, la religion
du souvenir, l'amour de l'art l'avaient empêché de la
faire disparaître, quoiqu'elle fût dédiée à la sainte Vierge.
A son arrivée au château, la pieuse Angèle s'était
emparée de la jolie chapelle et l'avait ornée intérieure-
ment avec une magnificence pleine de goût, digne de
ses richesses et de sa foi. Un respectable ecclésiastique
du voisinage venait de temps en temps y offrir le saint
sacrifice, et Mmede Cernan, qui regardait ces jours comme
les plus heureux de sa vie , s'y rendait suivie de Stella,
de ses amis catholiques et de tous ses domestiques, car
tous appartenaient à sa religion , la seule qui fut en gé-
néral connue et pratiquée dans cet heureux pays.
Sur le fronton de la chapelle, était placée une petite
statue de la sainte Vierge tenant son divin Fils dans ses
bras , et cette statue, que M. de Cernan admirait comme
un magnifique ouvrage de sculpture, était l'objet de la
vénération des bons habitants des campagnes environ-
nantes. Ils racontaient bien des prodiges arrivés à son
occasion ; mais le prodige incontestable, et qui ne pou-
vait en effet être contesté était la conservation de ce petit
monument, et en particulier de cette belle statue, malgré
les ravages de la révolution, qui certes n'avait pas épargné
ces contrées. On ne savait comment les mutilateurs de
93 avaient passé, les yeux fermés, devant ce gracieux
DE BOIS-LE-BRUN. 53
édifice, consacré à Marie, et qui n'était défendu que
par un rideau de verdure; enfin, le temple était debout,
la statue non outragée, et les bons paysans en remer-
ciaient le Ciel et y puisaient une source de confiance
pour l'avenir.
L'avant-garde des promeneurs arriva bientôt près de
la petite chapelle ; et comme quelques-uns la voyaient
pour la première fois et que les parents étaient loin en-
core , on s'y arrêta.
« Mes amis, dit Melle d'Albin, pour que la promenade
charmante, mais un peu périlleuse que nous allons faire,
soit préservée d'accidents, saluons en passant notre bonne
Mère et demandons-lui sa protection.
» — Volontiers , dirent à la fois Stella , Nelly et An-
gela, en s'agenouillant sur les degrés du péristyle, en
face de la sainte image. Georges et Arthur prirent place
à leur côté ; Hélène et Marie se regardèrent avec hési-
tation et se rapprochèrent des jeunes Elington comme
pour leur demander un conseil.
» Eh bien ! dit Angela en se retournant, venez donc
bien vite prier avec nous.
» — Mais!... dit Marie en attirant à elle sa jeune
soeur pour la faire relever.
» — Ce n'est pas bien , Angela, ajouta Hélène ;
laissez ces demoiselles faire leur prière et suivez-nous.
» — Vous n'avez pas besoin du secours du bon Dieu ,
objecta timidement Céline?
» — Si, mademoiselle, dit Hélène un peu piquée,
mais c'est à lui que nous le demandons.
54 LE CHATEAU DE BOIS-LE-BRUN.
» — Orgueilleuse ! dit Nelly en riant, tu crois que
Dieu t'écoutera mieux qu'il n'écoulera sa Mère? Prie,
Céline, continua-t-elle en se penchant avec affection vers
Melle d'Albin, prie; moi, quoique je ne sois pas catholique,
j'aime bien la sainte Vierge, comme vous l'appelez. »
Angela était sans doute du même avis, car elle retira
sa main de celle de Marie, qui la lui pressait doucement,
mais qui, n'osant pas la retenir, laissa l'enfant s'age-
nouiller près de Stella. Celle-ci, les yeux pleins de larmes,
voyait avec tristesse s'éloigner sa soeur, entraînée par
Hélène. Marie, en jetant malgré elle un regard d'adieu
et d'amour à sa patronne immaculée, rencontra l'oeil
humide de Stella; elle soupira, mais ne revint pas vers
elle, écoutant sans l'entendre la jeune Hélène, qui lui
exprimait toute l'indignation que lui faisaient éprouver
les superstitions papistes.
Hector et Paulin, acteurs muets de cette scène, ne
paraissaient pas y attacher une haute importance , et s'ils
ne s'étaient pas agenouillés avec leurs petits amis, ils n'a-
vaient point non plus blâmé leur action, ni désapprouvé
leurs pensées, Ils paraissaient même être loin de partager
l'indignation d'Hélène ; et Hector levant les épaules, dit à
son frère, à mi-voix . « Quelle éducation que celle de ces
pensionnats! Comment donc a-t-on pu rendre Hélène, na-
turellement si douce et si bonne, intolérante à ce point? »
CHAPITRE V.
L'Angelus.
LES petits nuages qui venaient de passer sur tous ces
jeunes fronts s'effacèrent bientôt, et la gaîté la plus
franche reprit son empire un moment ébranlé.
On arriva, par une pente douce et fleurie, au lieu où
était amarré le bateau; et, en attendant les parents,
Paulin et Hector y montèrent, pour le disposer à rece-
voir les passagers. Arthur et Georges, se prévalant de
leur sexe ,voulaient suivre leurs jeunes amis, mais Nelly,
interposant l'autorité de ses neuf ans unie à celle de ses
grandes amies, les détermina, non sans regret, à de-
meurer sur la rive.
Bientôt, arriva toute la société.
Quelques instants après, on était installé dans l'élégant
esquif. Les voiles étaient hissées, et les jeunes Elington ,
à qui la manoeuvre était confiée , se tenaient à leur
poste. Les rames, mises en mouvement par sir James et
M. de Cernan, venaient doucement en aide au souffle
léger de la brise ; M. Dorsin était au gouvernail et lord
56 . LE CHATEAU
Warthon restait étendu à la proue, le plus commodément
possible.
Les coeurs de tous étaient à la joie : l'un admirait
la voile s'arrondissant sous la fraîcheur du vent ;
l'autre , les perles d'argent que faisaient pleuvoir les
rames, en s'élevant en cadence ; celui-ci contemplait le
soleil brisant ses derniers rayons à travers les branches
dorées des, grands arbres; celui-là, l'astre des nuits se
hâtant de faire succéder sa blanche lumière aux feux du
jour, et balançant son disque dans l'onde limpide. Au
milieu de ces sublimes et riants aspects, les oiseaux ga-
zouillaient dans le feuillage, et semblaient prêter à celte
belle nature une voix, pour célébrer les louanges du
Créateur.
« 0 mon Dieu ! dit Laure dans l'émotion de sa re-
connaissance, ô mon Dieu! combien vous nous aimez,
pour avoir ainsi paré le lieu de notre exil ! Quels dé-
licieux enchantements nous réservez-vous donc dans la
patrie? Tous les biens que procure l'opulence, que sont-
ils en comparaison de ceux que nous offre ce magnifique
spectacle, que vous mettez à la portée de toutes vos
créatures ?
» — Je doute, ma chère Laure, dit lord Warthon,
que les pauvres accablés de travaux, tourmentés de be-
soins , puissent jouir beaucoup de ces sortes de plaisirs,
auxquels ils me paraissent d'ailleurs toul-à-fait insensibles.
» — Oh! mylord, s'écrièrent à la fois MM. Dorsin,
de Saint-Omer et de Cernan, combien vous êtes dans
l'erreur !
DE BOIS-LE-BRUN. . 57
» —Non, certes, continua M. Dorsin , la pauvreté
et toutes les misères qu'elle entraîne après elle ne sont
point un obstacle à la jouissance de ces plaisirs innocents,
pourvu que le coeur soit pur et l'âme paisible. Notre Père
céleste, qui, pour le bien de la société, a partagé inéga-
lement les richesses, a mis en commun tous les tré-
sors de la nature. Le coeur qui appartient le plus à Dieu,
soit dans un palais ou sous le chaume, est celui qui
en jouit le plus délicieusement.
» — Dieu est le père de tous, ajouta Angèle ; mais
il faut pourtant bien l'avouer, puisqu'il l'a dit si souvent,
ses enfants de prédilection sont les pauvres, et certes
il n'eut pas voulu les priver des délices de toutes les
merveilles de la création, dont il nous fait goûter les
ravissantes beautés. »
Marie et Stella, qui prêtaient à cet entretien une oreille
très-attentive, ouvrirent ensemble la bouche : une subite
réflexion leur fit garder le silence , n'osant pas prendre
la parole dans une conversation sérieuse, en présence
de leurs parents. Le bon aïeul, qui s'en aperçut, les
encouragea par un sourire, et les deux jeunes filles ra-
contèrent avec complaisance, à l'appui des paroles de leur
mère, la délicatesse de sentiment, l'appréciation sentie
des beautés de la nature qu'elles avaient souvent remar-
quées dans les jeunes personnes du village. Elles rap-
pelèrent les paroles de l'une de ces pauvres enfants
qu'elles avaient eu occasion de voir en accompagnant
leur mère dans,ses, visites de charité. Une compagne rap-
portait avec enthousiasme à' la petite paysanne les belles
38 LE CHATEAU
choses qu'elle avait admirées à la ville. « Tout cela peut
être fort joli, répondit l'enfant, mais je préfère la mar-
guerite dé la prairie et les couleurs de l'arc-en-ciel.
» — Je suis forcé de m'avouer vaincu, dit lord War-
thon en se remettant nonchalamment à l'aise , puisque
ces dames se sont mises de la partie, il ne serait pas
poli de vouloir leur résister. »
La gracieuse nacelle voguait toujours, et chacun des
heureux passagers jouissait à sa manière des charmes
dé cette belle soirée. Peu à peu les conversations ces-
sèrent, et un silence méditatif s'établit comme d'un com-
mun accord. Arthur et Georges eux-mêmes, leurs blondes
chevelures au vent, leurs fraîches joues dans les mains
regardaient sans mot dire les étoiles les plus hâtives,
dont l'éclat commençait à resplendir au firmament ; ce
n'était pas la nuit encore, mais déjà ce n'était plus le
jour. Tout-à-coup le son argentin et pur d'une cloche se
fit entendre : c'était l' Angelus du soir....
Bien des coeurs tressaillirent à ce premier pardon- :
quelques-uns se demandaient : «Que feront -ils ?... »
D'autres se disaient : «. Que faut-il faire ?... »
Plus promptes que les pensées qui venaient de tra-
verser les esprits, Stella et Céline étaient à genoux, et
leur regard interrogeait leurs mères et semblait étonné
de leur hésitation.
C'en était assez pour la vaincre : par un mouvement
spontané, les deux mères et les nobles vieillards furent
à genoux près des jeunes filles : Nelly et ses frères joi-
gnirent instinctivement les mains et se seraient, de bon
DE BOIS-LE-BRUN. 50
coeur, fâchés contre M. de Cernan qui venait d'en tamer,
à mi-voix pourtant, une conversation avec leur père ,
afin sans doute de distraire un peu Angela et Marie de
ce qui se passait dans le groupe catholique.
M. de Cernan n'en devait pas en être quitte à si peu
de frais ; à peine les sons de la cloche eurent-ils
cessé de. se faire entendre et chacun eut-il repris sa place
dans la nacelle, qu'Angela dit à sa mère avec beau-
coup d'empressement : « Quelle est donc cette prière?...
Pourquoi sonne-t-on ainsi trois fois par jour?... Je l'ai
souvent remarqué, sans penser à en demander la raison. »
Mme de Cernan répondit que cette cloche rappelait aux
hommes le mystère par lequel le Fils de Dieu était des-
cendu sur la terre pour les sauver, et que la prière
qu'elle venait de faire avait pour but de remercier Dieu
de ce bienfait.
« Et pourquoi donc, dit Marie à Laure d'un air de
tendre reproche, pourquoi donc, bonne tante, ne prions-
nous pas, nous aussi ? est-ce que notre Seigneur n'est
pas venu pour tous?...
» — Nous prions, chère Marie, mais dans notre
coeur, Dieu n'a pas besoin pour nous entendre, que nous
lui parlions avec certaines formules.
» - Ma chère tante voudrait-elle m'apprendre la for-
mule dont elle se sert pour se rappeler à elle-même, et
non à Dieu, le mystère dont elle veut le remercier? »
Il y avait, dans le ton dont ces paroles furent pronon-
cées par Stella, une ironie à la fois si profonde et si
douce, que Laure rougit et trembla d'émotion. La nuit
40 LE CHATEAU
ne permettait pas qu'on s'en aperçût, mais les âmes se
devinent, et Marie, voulant éviter à sa tante l'embarras
d'une réponse, se hâta de prier sa soeur de vouloir bien
d'abord lui apprendre la formule de sa prière : « Volon-
tiers , dit Stella, » et elle commença : L'ange du Seigneur
annonça à Marie
» — Toujours elle!... murmura Hélène quand elle
-entendit prononcer le nom de la sainte Vierge.
» — Ce n'est pas ma faute, dit Stella avec une bon-
homie malicieuse. Demandez a la sainte Trinité pourquoi
il lui a plu de la mêler à ce mystère. »
Malgré la gravité du sujet et l'émotion mal contenue
de presque tous les coeurs, un sourire , heureux de se ca-
cher dans l'ombre, se glissa sur foutes les lèvres, et amis
et ennemis applaudirent à la jeune controversiste, qui con-
tinuait, simplement et avec clarté, à réciter et à com-
menter les paroles de l' Angelus.
« Ta formule est bien belle, ma soeur, dit Angela
quand elle eut fini ; tu me l'apprendras, et je la réciterai
jusqu'à ce que j'en sache faire une toute seule.
» — Mon Dieu ! dit Marie toute plongée dans ses
réflexions, depuis que Stella avait commencé à raconter
la divine histoire, en action de graces de laquelle on dit
l'Angelus, il me semble toujours voir cette jeune Vierge
à genoux , écoutant avec modestie les paroles de l'ange.
Quel beau tableau cela ferait, et comme j'aimerais, en
le contemplant, à me rappeler ce grand mystère!
» — Mais, ma chère Marie, n'y pense pas, ce serait
une idolâtrie, dit M. Dorsin d'un air doucement moqueur
DE BOIS-LE-BRUN. 41
et attirant à lui sa favorite pour la baiser au front.
» — Moi, je ne verrai dans ce tableau qu'un sou-
venir, me rappelant la plus grande preuve de l'amour
de Dieu pour les hommes.
» — Oh! si. tu avais ce tableau, ma soeur, s'écria
Angela avec ravissement, toutes les fois que je passerais
devant, je voudrais répéter à la Vierge Marie les belles
choses que lui dit l'ange de. la part du bon Dieu,
» — Que Melle Angela y prenne garde, dit à son tour
le bon colonel, si elle passe souvent devant le tableau,
elle finira par réciter un chapelet.
»— Mais, mon bon ami, le chapelet...
» — N'est rien autre chose que cette prière répétée
autant de fois qu'il faudrait de roses pour former une
couronne. Ce sont de ces fleurs dont se servent les ca-
tholiques pour en former la couronne de leur Reine ;
comprenez-vous, ma petite Angela!... »
Le bateau, abordant à l'instant, se heurta contre le
petit pont assez vivement pour secouer un peu les pas-
sagers, et empêcher Angela de répondre; un cri, qui
voulait paraître effrayé et qui n'était que joyeux, fut
poussé à l'unanimité par les enfants, et ils ne pensèrent
plus qu'à sortir du bateau avec autant de plaisir qu'ils,
y étaient entrés.
CHAPITRE VI.
Le signe de la croix.
Si le séjour d'Hélène était puissant pour éloigner Marie
de la religion catholique, celui de Céline consolait Stella
de la demi-froideur de sa soeur, et ces deux jeunes filles
marchaient d'un pas égal et avec une ferveur angélique
dans le sentier des vertus propres à leur âge.
Dès le matin , accompagnées d'une respectable bonne
qui avait élevé Mme de Cernan, et de Mme de Cernan
elle-même, nos deux jeunes filles assistaient à là sainte
messe, qui était suivie ordinairement du catéchisme ,
car la première communion approchait, et le bon pas-
teur ne croyait jamais assez faire, pour préparer les
jeunes coeurs qui lui étaient confiés, à la divine visite
qu'ils devaient recevoir,
Stella néanmoins , ne devait pas participer encore au
céleste banquet; M. de Cernan voulait que les deux ju-
melles fissent leur première communion en même temps,
et on sait que les protestants la font (ou plutôt la céré-
monie qu'ils décorent de ce beau nom) très-tard. D'un
LE CHATEAU DE BOIS-LE-BRUN. 45
autre côté, Angèle voyait, dans ce délai l'avantage de.
mieux éclairer la foi de sa fille, qui se trouverait souvent
exposée à ce qu'on lui en demandât compte , et dans
une véritable obligation pour elle et pour les autres, de
répondre d'une manière satisfaisante.
Après la messe, on allait visiter les pauvres du voisi-
nage, s'informer de leurs besoins, consoler leurs afflic-
tions, et l'on rentrait au château, assez têt pour s'occuper
un peu de travail, avant le déjeûner; car Mme de Cernan
tenait à ce que les exercices de piété de Stella ne vinssent
pas interrompre l'ordre de la journée, et à ce qu'elle
marchât, dans ses études, d'un pas au moins égal avec
sa soeur. L'instruction étendue et variée de Mme et de
Melle de Cernan leur permettait d'entreprendre une édu-
cation complète, et M. de Cernan, ayant fait lui-même
autrefois celle de sa soeur pour les arts sérieux et d'agré-
ment, prenait avec délices les mêmes soins pour ses.
propres filles. Ces heureux enfants recevaient donc tout
de leurs parents; mille fois plus heureux encore, si
une même foi eût uni les deux époux, et si l'instruction
religieuse eût pu, comme toutes les autres, se donner
en commun !
Les jeunes hôtes du château de Bois-le-Brun, depuis
Paulin, l'aîné de tous, jusqu'à Georges, le moins âgé,
sentaient instinctivement qu'il déplaisait à M. de Cernan
qu'on parlât religion, et avaient remarqué que son front,
habituellement si calme, se rembrunissait, quand ces
matières délicates étaient seulement effleurées. Aussi
comme tous avaient pour lui la plus respectueuse défé-
44 LE CHATEAU
rence, d'un commun accord, et cependant sans s'être
concertés, ils évitaient devant lui avec le plus grand soin
tout ce qui pouvait le contrister à cet égard. Toutefois,
suivant l'habitude de leur âge, ils ne manquaient pas de
se dédommager de cette contrainte quand, aux heures
des récréations, ils se retrouvaient ensemble, et alors,
excepté Georges et Arthur, tout le monde, même Nelly,
se posait en docteur, et chacun, dans cette grave assem-
blée, discutait à perte de vue. Ainsi qu'on peut le penser,
les sujets n'étaient pas préparés à l'avance ; tout était
complètement imprévu.La vue d'un tableau, d'une fleur,
un air de cantique, le son d'une cloche, une étoile, le
vol d'un oiseau, un rien devenait l'occasion de ces con-
férences, qui transformaient tous ces joyeux enfants en
doctes théologiens; mais, de même qu'il fallait bien
peu de chose pour faire naître ces conversations, il en
fallait quelquefois moins encore pour les rompre brusque-
ment; il suffisait souvent d'un papillon, d'une demoiselle,
pour communiquer leur légèreté au groupe attentif et
couper court aux discours les plus sérieux.
Un soir, après le dîner, il s'éleva quelques nuages
qui ne permirent pas de faire, dans la campagne et dans
le pare, l'excursion accoutumée, et la promenade dut
se renfermer dans les limites plus étroites du jardin. La
course vagabonde des enfants les entraîna bientôt loin
de leurs parents, et ils continuèrent de prendre leurs
ébats dans un espace assez grand, destiné à cet usage.
Une petite porte, donnant sur la route qui conduisait à la
ville, se trouvait ouverte, et des chants religieux entre-
DE BOIS-LE-BRUN. 45
coupés de sanglots se faisant entendre, tous ces petits
coeurs, naturellement si bons, s'en émurent. Aussitôt,
discontinuant leurs jeux, ils vinrent se grouper près de la
porte, regardant avec intérêt et attendrissement le cortège
pieux.
C'était une jeune fille, l'orgueil et l'amour de sa mère,
riche fermière des environs, et qui venait de mourir à
seize ans, pure comme le lis de la vallée où s'étaient écoulés
ses jours. Douze compagnes, vêtues de blanc, portaient
le cercueil, au-dessus duquel était déposée une couronne
virginale ; la croix , gage d'espérance pour l'avenir et
seule consolation du présent, ouvrait la marche comme
pour dire à tous : « Suivez-moi, je mène à la vie ; le
sentier est rude , il est vrai ; mais le Dieu qui a fait de
moi un étendard pour tous, sera votre soutien et es-
suiera vos larmes. »
Céline et Stella s'agenouillèrent, lorsque l'image de
Jésus-Christ passa devant elles, et firent avec une res-
pectueuse attention le signe de la croix. On voyait bien
qu'elles étaient pénétrées d'amour et de reconnaissance
pour le Dieu qui nous a sauvés par ce mystère de dou-
leur. Angela porta instinctivement la main au front,
puis elle s'arrêta, et se mit à genoux près de sa soeur. Ce
mouvement n'échappa à personne ; aussi, après que le
cortège se fut éloigné, et que l'émotion qu'avait causé
sa vue fut un peu calmée, Paulin en fit tout haut la
remarque , et demanda à Angela pourquoi elle avait
commencé le signe de la croix et pourquoi elle ne l'avait
pas achevé.
46 LE CHATEAU
« Il m'est bien facile, dit l'enfant, de répondre à la
seconde question; il n'en est pas de même de la pre-
mière. Je ne puis m'expliquer le mouvement qui m'a
portée, à vouloir faire le signe de la croix; je sais fort
bien, au contraire, pourquoi je me suis arrêtée ; j'ai
pensé que je ne savais ce qu'il signifiait. Si ma chère
Stella veut bien me l'expliquer, je le ferais peut-être
une autre fois tout entier.
» — Oh! ce n'est pas la peine, objecta Hélène un
peu sèchement, qu'as-tu à faire, bonne Angela, des
pratiques d'une religion qui n'est pas la tienne?
» — C'est pour savoir si elle la deviendra quelque
jour, lui répondit celle-ci avec un très-grand sérieux.
Vous permettez, ajouta-t-elle en s'adressant à la petite
société, que ma soeur me donne cette explication?
» — Certes, dit Hector, d'autant plus que nous serons
tous fort heureux de l'entendre, afin que nous n'ayons
plus l'injustice de condamner des pratiques, dont nous
ne connaissons pas l'esprit. »
Un malin coup-d'oeil à l'adresse de sa cousine ac-
compagna ces paroles, qui enhardirent un peu Céline
et Stella. Cette dernière leur apprit donc que les catho-
liques aimaient à faire le signe de la croix, parce qu'il
rappelait à la fois les trois mystères principaux de la
religion chrétienne, puisqu'en prononçant les noms des
frois Personnes adorables de la sainte Trinité, et qu'en
faisant, en même temps, le signe de la croix, on se
rappelle que l'une d'elles daigna s'incarner dans le sein
DE BOIS-LE-BRUN. 47
d'une Vierge sans tache, afin de naître, de vivre et de
mourir pour la rédemption des hommes.
« Je conçois que ce soit bien , dit à son tour Paulin;
mais pourquoi le faire si souvent?
» — Parce que, dit Céline, on ne peut jamais se rap-
peler trop souvent d'aussi grandes choses; parce que
les actes de foi, d'espérance et de charité qu'il renferme
devraient être aussi fréquents que nos respirations, et
que, par le seul fait de ce. signe, je déclare que j'ai
foi en ces mystères incompréhensibles, que je suis pleine
d'espérance en cette suradorable Trinité, qui a fait pour
mon salut tant de prodiges d'amour, et que mon coeur
doit s'enflammer d'une ardente charité pour un Dieu,
qu'à tant de traits de sa bonté, je sens être infiniment
aimable.
» — Sans examiner, dit miss Hélène, si ceux qui ne
font pas ce signe ont moins souvent ces sentiments de
foi, d'espérance et d'amour , je demanderai à ces dames
si les premiers chrétiens en étaient moins pénétrés que
les catholiques d'à-présent. Puisque c'est une pratique
superstitieuse , rejetée par les chefs de la réforme qui ont
purgé l'Eglise des observances multipliées et ridicules
du papisme, il s'ensuit que ce signe de la croix n'était
pas en usage dans les temps de la primitive Eglise, dans
ces temps où la foi était toute pure et sans mélange
d'erreur. Tout cela a été introduit par l'Eglise romaine.
» — S'il fallait réfuter, chère. Hélène, toutes les pa-
roles que vous venez de dire, il n'y eu aurait pas une
seule qui passât sans contestation , et nous pourrons bien
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vous le prouver quelque jour ; mais pour répondre seu-
lement à ce qui. regarde la pratique qui nous occupe en
ce moment, je vous dirai que la dernière parole pro-
noncée par vous est vraie, et que c'est la seule qui ne
puisse pas être contestée. Oui, ajouta Stella, c'est bien
une pratique de l'Eglise romaine, mais de l'Eglise ro-
maine datant de saint Pierre, son premier évêque; car
Tertullien , qui ne vivait pas très-long-temps après lui,
parle de ce signe de la croix , dit les circonstances où
on le faisait, et elles étaient certainement plus fréquentes
qu'aujourd'hui. J'ai remarqué cela l'autre jour, en en-
tendant maman faire une lecture à Mme d'Albin.
» — Il est fâcheux, mademoiselle, que vous n'ayez
pas d'aussi bonnes raisons pour justifier toutes lès pra-
tiques de l'Eglise romaine , dit Hector.
» — Si tant est, ajouta Paulin, qu'elles soient toutes
justifiables.
» — N'en doutez pas, messieurs, reprit Stella , elles
sont même fort faciles à justifier. Pour être aimées et
respectées de tous, elles n'ont besoin que d'être bien
connues. Mais, toi, petite soeur, qui me demandais cette
explication, tu ne dis rien?
» — Non , Stella, dit l'enfant avec gravité, mais dé-
sonnais je ferai le signe de la Croix.
» — Voilà un enfant, dit Paulin à voix basse, qui
saurait avoir le courage de ses convictions.
» — Et nous, répondit son frère sur le même ton,
nous n'avons pas celui de dire à notre oncle ce que dit
et ce que fait cet enfant. »
DE BOIS-LE-BRUN. 49
Les deux jeunes gens se prirent le bras et s'éloignèrent
à pas lents. Marie, un peu rêveuse, venait de s'asseoir
sur l'herbe, et tressait une couronne de marguerites;
Nelly et Angela s'installèrent sur de légers chevaux de
bois, que Stella et Céline se chargèrent d'aiguillonner ;
ce que voyant, Arthur et Georges, occupés, depuis le
passage du cortège funèbre, à inspecter les jolis poissons
du bassin, accoururent prendre leur part de ce plaisir
nouveau.
« A qui destines-tu cette couronne, dit Hélène en
s'approchant de Marie? tu lui donnes de bien petites pro-
portions? »
Marie rougit et ne répondit pas d'abord ; elle dit enfin
timidement : «Ne me gronde pas, chère Hélène , mais
j'ai pour ma patronne la plus tendre affection, c'est de-
main le premier jour du mois de mai, et tu sais que les
catholiques lui ont consacré ce mois ; je te l'avoue, j'ai
un peu honte de ne rien faire pour elle.
» — C'est bien , dit Hélène avec un sourire moqueur,
il ne te manque plus, ma chère Marie, que de faire aussi,
toi, 1e signe de la croix.
» — Non , je ne le ferai pas, dit Marie avec douceur,
mais n'as-tu pas trouvé, Hélène, que Céline et Stella
ont donné de fort bonnes raisons?
» — Ma chère Marie, nous sommes trop jeunes pour
pouvoir en juger, et puis tu sais que sous les plus belles
apparences se cachent souvent des défauts réels. Tiens-
toi en garde, je te prie , contre la tendance malheureuse
qui t'entraîne vers le catholicisme ; tendance du reste
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toute naturelle pour toi, puisque tu as, dans cette Eglise,
des personnes qui te sont si chères ; mais si tu les aimes
véritablement, tâche plutôt de les attirer vers notre reli-
gion, bien plus pure et dégagée de toutes les superstitions
du papisme.
» — Ne dis pas ce mot, Hélène, il me fait mal; il
me semble être une injure que tu jettes à ceux à qui
tu l'adresses. Je n'ai point le zèle qui porte à faire des
prosélytes, et je ne comprends pas même qu'un pro-
testant puisse l'avoir, puisque nous croyons qu'on peut se
sauver dans la religion catholique. Les catholiques, il
est vrai, désirent nous attirer à leur Eglise, mais ils sont
conséquents avec eux-mêmes, puisqu'ils ne croient pas
qu'on puisse se sauver dans la nôtre. »
Hélène ne répondit pas; mais elle fit de nouveau la
guerre à son amie sur la destination de sa couronne, et
la faible enfant brisa le léger lien qui tenait unies ces
petites fleurs; toutes s'échappèrent et vinrent joncher le
gazon, non sans qu'un soupir un peu amer s'échappât
du coeur de Marie.
La voix de leurs parents qui, les appelait mit fin aux
conversations et aux jeux particuliers, et la famille se
réunit pour rentrer au château.
Le lendemain, au déjeûner, Angela fit comme sa mère
et les autres catholiques, le signe de la croix, sans affec-
tation, mais très-ostensiblement. Son père et sa tante la
regardèrent, et elle n'en parut pas éprouver la moindre
hésitation. M. de Cernan, au sortir de table , lui demanda
le motif de sa conduite.
DE BOIS-LE- BRUN. 51
« Bon père, lui répondit Angela de sa plus flatteuse
voix, c'est que le signe de la croix est une chose bien
belle, et que cela me fait venir au coeur beaucoup d'a-
mour pour le bon Dieu, que vous me recommandez de
tant aimer. Vous ne voudriez pas me le défendre?... -
» — Si je te le défendais, ma fille?...
» — Je ne vous obéirais pas, bon père ; mais j'aurais
bien du chagrin de vous faire de la peine. »
M. de Cernan attira dans ses bras sa fille chérie ; il
la tint long-temps pressée sur son coeur. Angela sentit
une larme tomber sur son front.
« Oh! s'écria-t-elle, ne comprenant pas la cause de
l'émotion de son père et l'attribuant à la peine qu'il
éprouvait de ce qu'elle venait de lui dire, oh ! qu'il est
difficile de désobéir!.... » Et elle fondit en larmes.
Son père tressaillit : « Feras-tu ton signe de croix? »
lui dit-il tremblant d'émotion ; et il semblait attendre sa
réponse avec une anxiété visible.
« Oui, dit l'enfant pâle et baissant la tète; oui.... Je
crois que c'est bien. »
Si quelqu'un eût alors observé M. de Cernan, il eût
remarqué avec surprise qu'à cette parole d'Angela son
front s'éclaircit; il embrassa l'enfant et lui dit avec dou-
ceur : « Faites-le, ma fille, je ne vous le défends pas. »