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Le Danger de plaire, suivi de nouvelles destinées aux jeunes personnes, par Antonin Rondelet,...

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347 pages

Description

Didier (Paris). 1869. In-18, XII-339 p..
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Ajouté le 01 janvier 1869
Langue Français
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"s n i v i
DE NOUVELLES
JIBStlSKBS AUX JEUNES PERSONNES
;. . PAli
ANTONIN RONDELET
■.'VMH'T.SfcElïH OÈ PHILOSOPHII! A LA FACUI.ÏÉ DES LBÏTltfcS
DIT CLIïfoiO.NT-FKHH ANÏi ,
PAÏÎ-IS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET C1E, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUOUSTINS, 35
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
; : LE LENDEMAIN-DU MARIAGE, 2* édition, 1 Toi. kl-12.
-, ' MÉMÔmïS D'UN"HOMME DU MONDE, 2« édition, 1 Yol.in-52.
•r». .»■.-„- jtj^S,t—„., '
MÉMOIRES D'ANTOINE, i° édition (ouvrage couronné par l'Académie
française), 1 vol. in-12.
DU SPIRITUALISME EN ÉCONOMIE POLITIQUE (ouvrage couronné par
l'Académie des sciences morales et politiques),Ie édition, 1 -vol; in-12.
LA MORALE DE LA RICHESSE, 1 vol. in-12.
Paris.— tap. deA.BOURDIER, CAPIOMONT fils et Ce, 6, rue des roili-vins.
SUIVI
DE NOUYELLES
ÎISEÏS AUX JEUNES PERSONNES
PAR
„/ ANTONIN RONDELET
' PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE A LA FACULTÉ DES LETTRES
DE CLERMONT-FEHRAND
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cl", LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
1880
Tous droits réservés.
AVERTISSEMENT
Les descriptions abstraites de la^gg^èko-rogie
ont sans doute leur utilité de la même façon que
les préparations anatomiques.
Celles-ci nous montrent les ressorts essen-
tiels; elles nous apprennent les formes générales
des êtres organisés.
Mais cette science-là ne suffit-pas.
Il est absolument nécessaire, pour connaître
la véritable structure des organes, d'avoir porté
le scalpel sur le corps humain.
Je dirai de même aux philosophes les plus
exacts que leurs analyses sont insuffisantes et
leurs représentations incomplètes.
Elles vous initient aux lois générales et aux
VI AVERTISSEMENT.
formes constantes, mais elles n'arrivent pas
toujours jusqu'à la réalité elle-même. Oh y sent
le refroidissement et l'inexactitude d'une copie
■qui a la prétention de répondre à la fois à tous
les types et de reproduire en même temps tous
les modèles..
Même à les supposer plus exactes qu'elles ne
peuvent l'être, elles ne laissent pas d'être moins
facilement accessibles que la réalité vivante.
Si l'expérience est une leçon dans le monde,
si
où la nécessité nous l'impose, pourquoi le Roman
et la Nouvelle ne deviendraient-ils pas une se-
conde expérience plus abordable et moins amère
que la vie réelle ?
Le Roman et la Nouvelle peuvent exercer au-
tant d'influence sur notre conduite que la mo-
rale la plus austère, et répandre autant de
lumière sur notre coeur que la psychologie la
plus subtile.
J'ai déjà essayé cette forme de la philosophie
dans les Mémoires d'un .homme du monde et dans
le Lendemain du mariage.
AVERTISSEMENT. VH
J'offre aujourd'hui .aux lecteurs une suite
d'étudesdumê»e.;g'ÉîîiBe,îune:série de Nouvelles
qui .toutes rentrent dans le même dessein <et
sont destinées à éclairer la .même situation,
l'heure unique et périlleuse qui, dans la vie des
jeunes filles, précède le mariage.
La vie de la femme ressemble par «ce côté à
.celle ide l'homme.
Nos destinées se décident le plus souvent
dans une crise fort courte.
A .ce moment suprême, la conduite de notre
existence aboutit, par orne logique inévitable, ,au
succès ou au néant de nos efforts. Les événe-
ments qui paraissent les plus inattendus ne sont
cependant qu'une conclusion. Ils tauraent dans
le sens que leur a marqué tout le reste de
goitre vie.
M en va.de même delaiemms. JLe sentiment
,qui;goiuverne sa'vie ^n'esipts lune force quisfasse
ifixplasieji sans iavairiétéiEamiasséeiet eoncentrée.
JLne faut pas compareriapassion qui =einpQiite
les âmes à une tourmente imprévue., mais bien "
VIII AVERTISSEMENT.
plutôt à ces vents qui soufflent pendant des mois
entiers dans la même direction, et finissent,
grâce à leur puissance et à leur continuité, par
troubler le niveau de l'Océan et soulever la
masse des grandes mers.
Étudier la femme et la jeune fille à ces heures
uniques, c'est aborder leur âme par son côté le
plus profond et le plus vrai. C'est là que se
trouvent le noeud de leur destinée et le secret de
leur caractère. Nous finissons par créer en nous
une force mystérieuse qui devient notre loi,
après avoir été tour à tour une tentation, une
. faiblesse, une complaisance.
Cette heure devient plus solennelle encore, si
l'on songe que la femme n'a pas l'occasion d'en
appeler.
Une fois que le pli a été donné, dès que le
choix a été fait, le consentement prononcé, il ne
lui reste plus qu'à passer par les phases inévi-
tables de l'existence qu'elle s'est choisie. Il faut
qu'elle arrive jusqu'à la dernière page du livre ;
elle ne peut plus changer de volume.
AVERTISSEMENT. IX
C'est ce côté inexorable et presque fatal que
j'ai tâché déjà de mettre en lumière dans le Len-
demain du mariage et dans les Mémoires d'un
homme du monde.
Je continue celte analyse dans le présent vo-
lume, et j'y étudie plus particulièrement les
Dangers que courent les jeunes filles.
A. R.
A PROPOS
DU DANGER DE PLAIRE
Je veux vous raconter une histoire si simple,
que, vraiment, à peine m'est-il permis .de l'ap-
peler une Nouvelle.
Je veux vous dire comment mon ami Georges
se maria.
Mon ami Georges a eu un grand et rare
avantage.
Il n'a pas suivi l'exemple universel de. sou-
tenir d'abord quelque belle thèse en paroles,
pour y renoncer tout d'un coup au moment de
la mettre en pratique. Toute sa vie, il avait
médité d'après certains principes la grande en-
treprise de mener à bien son propre mariage.
Xll
Il a eu cet avantage suprême d'y réussir de la
façon et parles moyens qu'il avait arrêtés.
Pour moi, je rencontre tous les jours, de
par le monde, tant de gens qui s'en remettent
aux chances du hasard, qui comptent sur le ca-
price de la fortune à défaut des conseils de la
raison, je trouve tant de passions prises pour
des inspirations, ou de convoitises honorées du
beau nom de principes, que l'histoire de Georges
m'a paru un bon exemple à proposer aux céli-
bataires des deux sexes.
LE
DANGER DE PLAIRE
LE DANGER DE PLAIRE
PREMIÈRE PARTIE
I
Pourquoi madame d'Ideville avait entrepris de
marier Georges Précontal, franchement-c'est ce que
je n'ai jamais pu savoir.
On m'a dit, et cette supposition me parait assez
vraisemblable, qu'elle-mênie avait dû son bonheur à
la grand'mère de Georges. Madame d'Ideville avait
rencontré dans son ménage une de ces félicités
capables de vous faire marier le genre humain.
On n'entend guère déclamer contre la vie à deux
que les époux mal assortis.
Georges avait d'autant plus besoin d'être encou-
ragé à cette bonne résolution qu'il n'avait plus de
mère. A peine l'avait-il connue.
PREMIERE PARTIE.
Jl en était résulté pour lui un singulier état de
l'âme.
Tout ce que l'amour d'une mère vous apprend
dans un baiser, toutes les inspirations que le jeune
homme trouve auprès d'elle, tout ce qu'on éprouve
lorsqu'on se sent serré contre ce coeur si vaillant,
si prêt cà se donner pour vous; tout cela lui avait
manqué.
Il lui avait fallu le deviner par un raisonnement
de son esprit. Il pratiquait ainsi le devoir par une
inspiration réfléchie, un peu froide, un peu triste.
Après une jeunesse pleine à la fois de recueille-
ment et d'efforts, après s'être tiré avec honneur de
toutes les épreuves qui sont les premiers échelons
de la vertu, il en était venu à regarder face à face
le mariage, et à l'envisager comme le dernier et
le plus austère de ses devoirs.
La raisonprécoce de Georges considérait dans cette
vie nouvelle-, non point le bonheur qu'il en devait
attendre, mais le devoir qu'il y devait pratiquer.
Il redoutait, en se mariant, de se laisser aller à
quelque mouvement d'enthousiasme, à quelque viva-
cité de sentiment : d'avance il avait peur d'une jeune
fille qui lui plairait assez pour le rendre, non pas
insensé à force d'être épris, sottise qu'il faut laisser
aux héros de roman, mais seulement assez prévenu
pour n'avoir plus, dans toute son étendue et toute
sa force accoutumée, le libre exercice de sa raison.
Ne vous hâtez pas, sur ce que j'avoue si fran-
LE DANGER DE PLAIRE.
chement, de regarder Georges comme un homme
abstrait et chimérique. Les passions les plus impé-
tueuses et les plus durables sont celles qui mettent
le plus de temps à prendre leur élan.
II
J'ose dire qu'on est souvent bien injuste envers
les jeunes filles.
Il suffit qu'elles arrivent à l'âge où il leur devient
possible de se marier, pour que la malveillance leur
prête, à tout propos, la préoccupation d'y songer et
le dessein d'y parvenir.
Je leur rends, en ce qui me concerne, plus de
justice.
Je sais, comme tout le monde, quel invincible
désir de plaire il a plu à la Providence d'inspirer
au coeur de la femme.
Je sais qu'à toutes les époques et dans toutes les
péripéties de son existence, elle conserve ce besoin
de s'attester son empire sur les âmes. Il y a souvent,
jusque dans sa vertu la plus haute, une sorte de
coquetterie. Il semble que la loi de sa vie entière
soit, comme le disait le duc de Saint-Simon du
grand archevêque de Cambrai, de « plaire à tout le
« monde, même à un valet ou une fille de chambre. »
Le monde ne peut que remercier Dieu d'avoir bien
voulu inspirer à la femme ce perpétuel souci de
l'approbation universelle. On ne peut que profiter
PREMIÈRE PARTIE.
de la peine qu'elle se donne pour mériter l'éloge,
depuis l'exclamation un peu légère qu'arrache la
beauté, jusqu'au respect discret dont rougit la vertu.
Lesjeunes filles n'ontpeut-être pas assez remarqué
le danger de plaire et l'inconvénient de charmer, à
l'heure où un homme digne d'elles se demande
au fond de son coeur à quelle âme il va vouer sa
destinée.
Cette vérité a l'air d'un paradoxe, mais l'histoire
de mon ami Georges est une démonstration par les
faits, que les plus obstinés ne récuseront pas.
III
On a tort de dire que la vie de château n'existe
plus en France.
Elle y a pris une forme plus modeste, plus dis-
crète, moins fastueuse, une physionomie tout à la
fois plus gracieuse et plus intime.
L'habitant de la province, qui vient à Paris pen-
dant l'hiver, traverse, quelle que soit la voie ferrée
par laquelle il pénètre dans la capitale, une succes-
sion de villas qui, à une certaine distance, entourent
Paris comme une ceinture d'ouvrages avancés,
Un perron couronné de fleurs, quelques bouquets
d'arbres jetés sur la pelouse à des intervalles, irré-
guliers, des buissons de roses, des touffes de jasmin,
quelques orangers à la taille d'une serre modeste,
LE DANGER DE PLAIRE.
une maison étroite mais meublée avec ce confor-
table élégant dont les Anglais n'ont jamais su pra-
tiquer que le côté utile, tels sontles asiles où se réfu-
gient ceux que leurs occupations retiennent à Paris
jusqu'à l'heure attendue d'une liberté plus complète.
Ces parcs en miniature ne s'enveloppent point de
murailles. A grand'peine quelques haies vives ten-
dent-elles, d'un domaine à l'autre, un rideau trans-
parent comme un voile de mousseline. Il suffit qu'on
ait de droite et de gauche cette mince verdure, pour
que chacun respecte l'incognito du voisin.
Le dernier résultat de ce gracieux échange de
perspectives, est, dans bien des endroits que je
pourrais citer, une sorte de familiarité exquise, aussi
loin d'une communauté gênante que d'une respec-
tabilité inabordable, quelque chose qui rappelle sous
ses formes les plus délicates et les plus oubliées,
hélas ! l'ancienne politesse française avec son mé-
lange d'abandon et de retenue.
Je ne dis point le nom de la charmante république
où se trouvait située la maison de. campagne de
madame d'Ideville. Les fortunés habitants de ce
merveilleux coin de terre m'en voudraient, à coup
sûr, de trahir leur secret. Dès qu'un étranger, et par
conséquent un importun, est assez malheureux pour
s'introduire dans cette intimité jalouse, de part et
d'autre on ne s'aborde plus. C'est à peine si l'on
continue à se saluer. Le visiteur malencontreux se
retire, sans se douter de l'élasticité et de la vie que
PREMIÈRE PARTIE.
son départ va rendre comme par enchantement à
toute la colonie.
IY
Comment était-il arrivé que Georges pénétrât
ainsi, sans coup férir, dans cette société si fermée et
si inaccessible? C'est ce que je ne saurais vous dire
en aucune façon. Il n'avait d'autre titre à figurer au
rang de commensal et d'ami dans la population de
Saint-Guillaume, que la protection dont l'honorait
madame d'Ideville.
Georges Précontal ouvrit un matin les yeux et
s'aperçut à son grand étonnement, le jour même où
madame d'Ideville lui déclara son ferme dessein de
le marier avant la fin de l'année, qu'il était entouré
de jeunes filles charmantes, dont chacune assurément
était digne de porter le nom des Précontal.
Jamais, au grand jamais, depuis tantôt trois an-
nées qu'il passait assidûment à Saint-Guillaume
plusieurs mois dans cette charmante hospitalité, il
ne lui était venu à la pensée, pas même lorsqu'il
rêvait à sa destinée et se laissait aller à"la méditation
du mariage, qu'il rencontrait là, chez M. et ma-
dame d'Ideville, tout ce que peut souhaiter un jeune
homme riche, délicat et digne d'être heureux.
Que d'autres, comme lui, ont laissé leur avenir
glisser entre leurs doigts ! Combien ont tenu le bon-
heur, et, faute d'avoir fermé la main assez à temps,
LE DANGER DE PLAIRE.
n'ont gardé de cette heure inutilement favorisée,
qu'un regret plus amer et un découragement plus
profond !
Lorsque madame d'Ideville parla de mariage à
Georges Précontal, il promena ses regards autour
de lui dans la petite société de Saint-Guillaume, et
je vais vous raconter ce qu'il y vit.
Y
Claire de Tournoël avait dans le monde un peu
des allures de la jeune femme, ou plutôt de la veuve.
Orpheline de bonne heure, elle avait, comme
Georges, contracté depuis longtemps l'habitude de
réfléchir et senti la nécessité de se suffire à elle-
même. Élevée par un vieil oncle morose et malade,
elle s'était fait, dans ce cercle chagrin et ennuyé, une
existence intérieure où nul n'avait pénétré. Elle ap-
portait dans la société de Saint-Guillaume, sous une
apparence de désinvolture et de liberté, un grand
fond de réserve, une irritation sourde contre le
genre humain, et un mécontentement qui s'arrêtait
sans cesse sur le bord de l'explosion.
On ne sait peut-être pas assez jusqu'où va sur les
jeunes filles l'influence du milieu dans lequel elles
se trouvent plongées. Le vieil oncle de Claire, ce
frivole marquis de Chamalières dont les salons du
siècle dernier racontaient à l'envi les premières aven-
tures, n'avait guère donné pour toute éducation
10 PREMIÈRE PARTIE.
morale à sa nièce qu'un conseil et qu'un avertisse*
ment : «Laissez mourir sans vous votre meilleure
« amie,» répétait-il souvent à mademoiselle de Touiv
noël; « mais, de grâce, ne paraissez jamais devant
« personne, pas même devant votre fermière, sans
«avoir ordonné votre costume et assuré votre
« tenue. » Il joignait l'exemple au précepte, et une
nuit que son valet de pied sonnait à sa porte avec
acharnement pour lui annoncer que son salon avait
pris feu, il s'obstina héroïquement à ne point ouvrir
avant d'avoir passé la robe de chambre et noué la
cravate qui attendaient sur un fauteuil le déshabillé
du matin.
Mademoiselle Claire portait dans toute sa personne
une grâce suprême que nul ne connaît, s'il ne l'a
vue pratiquée en France et dans le monde élevé de
Paris. On prétend que certaines beautés résistent aux
plus ingénieuses et aux plus ardentes descriptions
des poètes. Que dirai-je donc de cette fleur, de cette
attitude, de cette grâce qu'un mouvement trahit et
varie, que le pli d'une étoffe ou l'ondoiement d'un
voile, la longueur ou la nuance d'un ruban suffisent
pour compromettre ou pour assurer?
La jeune fille qui passe, qui se lève ou qui s'assied,
dans le salut qu'elle vous rend, le signe qu'elle vous
fait, la façon dont elle s'avance ou se retourne,
parle à l'âme comme pourraient le faire les premiers
mouvements et les premières grâces d'un petit
enfant.
LE DANGER.DE PLAIRE. (1
Ce n'est pas seulement de l'admiration qui vous
vient au coeur, c'est une sorte de tressaillement dont
l'âme se trouve attendrie.
Les caractères les plus fermes ont beau se dé-
fendre et se tenir en garde. L'émotion les a prévenus
et confisqués, avant que la réflexion ait pris le temps
de juger ce qu'ils éprouvent. Il y a quelque chose
en nous qui répond à un sourire, avant même que
nous l'ayons compris.
Je parle de cet irrésistible empire, et je ne crois
pas nécessaire d'ajouter avec combien plus de puis-
sance et d'entraînement il s'exerce sur un jeune
homme de vingt-cinq années. Georges ne les avait
pas encore, bien que sa figure pâle et résignée, sa
parole brève et lente, ses gestes sobres et contenus,
fussent prêts à attester un âge plus avancé. Il était
de ceux chez lesquels la maturité de l'âme devance
celle dû corps.
Le grave Georges aperçut d'abord devant lui une
apparition pleine de charme et de promesses. Il vit
passer sous ses yeux ce nuage de rubans et de mous-
seline, ces flots de gaze où se jouait la lumière. Il fut
ébloui, et quand ses paupières s'abaissèrent, il revit
passer encore dans son imagination et se mouvoir
au fond de sa pensée mademoiselle Claire de Tour-
noël, plus éclatante et plus radieuse, parée des grâces
ineffables qu'une rêverie déjeune homme peut ajou-
ter à la réalité.
12 PREMIÈRE PARTIE.
VI
Si je voulais définir le charme et la grâce, je les
appellerais une beauté d'ensemble.
La véritable beauté supporte d'être analysée par
la réflexion ; elle se contemple en détail, et l'admi-
ration qui l'étudié s'en trouve non pas ralentie, mais
fortifiée. Celte chevelure merveilleuse, ce bras, cette
main, ce regard, se prêtent séparément à la con-
templation et à l'enthousiasme.
Mais la grâce se trouve partout. On ne saurait la
circonscrire ni la fixer nulle part. C'est comme un
parfum qui sort de la personne, un de ces arômes
exquis dont elle marche environnée, une révélation
mystérieuse qui trouble et qui confond. .
Mademoiselle Claire de Tournoël, considérée si je
puis le dire ainsi au point de vue de l'art, aurait passé
à bon droit pour une merveille. Elle portait dans
toute sa personne un sentiment supérieur des con-
venances les plus exquises. Elle parlait peu, toujours
à propos. Sa conversation ne présentait ni accidents
spirituels,' ni éruptions violentes, ni mouvements
poétiques. Elle faisait des objections sans argumen-
ter, et des répliques sans répondre. Elle avait l'art
d'interroger sans poser de questions. Elle savait
paraître satisfaite au moment où" son interlocuteur
semblait le plus embarrassé. Elle lui rendait ainsi,
sans l'avoir aidé et seulement par le sentiment de
. LE DANGER DE PLAIRE. " 13
la bienveillance avec laquelle elle Técoutait, la con-
fiance qu'il allait perdre,
' Le charme extérieur de mademoiselle deTournoël
se complétait ainsi par une véritable grâce de l'âme.
Georges demeura interdit lorsqu'il sentit s'étendre
et s'exercer sur lui cette puissance inattendue de
séduction.
Vil
« Vous le voyez, monsieur Précontal, » lui dit un
jour un peu brusquement madame d'Ideville : « il
«n'est peut-être pas aussi difficile de se marier,
« même aujourd'hui, qu'il vous plaît, dans votre in-
« différence ou votre hostilité, de le répéter et de le
« croire. Il n'y a pas quinze jours encore que vous
« m'avez entendue parler, pour la première fois, de
« la nécessité de mettre ordre à votre avenir, et déjà
« vous n'êtes plus de sang-froid lorsque je prononce
« devant vous le nom de mademoiselle Claire de
« Tournoël. »
A ces mots, madame d'Ideville leva les yeux et
regarda en face M. Précontal. Georges sentit la
rougeur qui lui montait au front. Il avait gardé,
dans toute sa délicatesse et toute sa fleur, cette noble
pudeur des hommes qui savent rougir encore.
Madame d'Ideville venait-elle bien de lui raconter
à lui-même son propre secret?
14 PREMIÈRE PARTIE.
En ce moment-là même, mademoiselle Claire se
dirigeait au-devant d'eux.
Elle marchait d'un pas ferme et élastique.
Comme elle tournait le dos au soleil, elle
avait rejeté sur son épaule son ombrelle de soie
écrue.
La clarté qui passait à travers l'étoffe aux reflets
ambrés jouait autour de cette tête blonde. Le front
et les yeux étaient protégés par l'ombre discrète d'un
chapeau rond à bords étroits. Cette ombre venait
expirer au milieu du visage, et le gracieux sourire
de mademoiselle deTournoël apparaissait dans tout
son éclat et toute sa fraîcheur. ■ . -
Claire tenait à la main un volume qu'elle rendait
à sa voisine.
Madame d'Ideville le prit, et après l'avoir gardé
quelque temps entre les.mains, elle le tendit à
M. Précontal afin qu'il le reportât au salon.
Puis elle passa son bras autour du bras de Claire
et se mit en devoir de la reconduire.
Elles suivaient toutes deux cette verte allée de
charmille qui se prolonge à travers l'un et l'autre
parc.
Georges demeura un instant immobile. .
N'aurait-il pas pu suivre madame d'Ideville ?
N'avait-il pas incontestablement le droit d'achever
avec elle la promenade qu'ils avaient commencée
ensemble ?
Il lui suffisait de ne point quitter madame d'Ide-
LE DANGER DE PLAIRE. 13
ville ; personne n'avait manifesté la moindre inten^
tion de reconduire.
Maintenant qu'il leur avait laissé faire seules les
premiers pas du côté de la demeure du marquis de
Chamalières, la rigueur des convenances ne lui per-
mettait plus de reprendre la place qu'il avait quittée.
C'était en quelque sorte interrompre par une inter-
vention indiscrète le tête-à-tête que Claire et ma-
dame d'Ideville avaient commencé," et M. Prér
contai était trop bien élevé pour s'exposer à ce
manque de savoir-vivre.
Il était là debout, espérant toujours que madame
d'Ideville se retournerait vers lui. Mademoiselle de
Tournoël l'avait bien vu, elle lui avait bien rendu
son salut avec cette nuance inimitable de cor-
dialité qui le traitait, lui aussi, en voisin, presque
en ami.
Deux semaines plus tôt, Georges aurait infaillible-
ment adressé la parole à mademoiselle Claire.
Le silence qu'il gardait ainsi, et l'embarras que
trahissait son incertitude^ n'avaient-ils pas quelque
chose de significatif? En était-il venu à éprouver
déjà la timidité et lagaucherie de l'amoureux?
Pendant qu'il agitait ces pensées et qu'il regar-
dait du côté de M. de Chamalières, les deux robes,
l'une lilas clair, l'autre vert foncé, flottaient l'une à
côté de .l'autre et finissaient par disparaître derrière
une haie de rosiers en fleur.
M, Précontal se sentit tout d'un cpup saisi par
10 PREMIÈRE PARTIE.
une tristesse inexprimable. Il lui semblait qu'il lui
fût arrivé un malheur.
Il ne pouvait détacher son regard de cette allée
en pente, de ce point de la route où le sentier se
cache derrière les massifs et conduit par un détour
à l'entrée de la serre.
Si elles s'étaient dirigées tout droit vers le perron,
il lui aurait été donné de les voir quelques minutes
encore. N'avaient-elles pas pris un malin plaisir à
disparaître et à le laisser dans la solitude ?
Georges rougit une seconde fois, et un sourire
mélancolique apparut sur son pâle visage.
Son imagination l'égarait de nouveau, et il était
temps de ramener à lui toute sa raison.
Il regagna avec plus de rapidité qu'à l'ordinaire
la chambre d'ami qu'il occupait chez M. et ma-
dame d'Ideville.
Il ouvrit violemment la grande porte vitrée qui
donnait sur le balcon, et lorsqu'il s'accouda sur la
balustrade de pierre, il s'aperçut qu'il tenait encore
sous son bras le petit volume rapporté par made-
moiselle de Tournoël.
VIIL
Toutes les fois que je vois immobile et plongé
dans la méditation quelque personne délicate et su-
périeure, je prends en pitié l'intérêt que les âmes
LE DANGER DE PLAIRE. 17
grossières portent aux médiocres événements de la
vie réelle.
Il y a souvent bien peu de nous-mêmes, bien peu
de notre volonté et de notre coeur, dans ces aven-
tures hasardeuses, dans ces complications involon-
taires qu'il nous faut subir au lieu de les diriger.
L'homme ne demeure entier, avec toute sa force, que
dans le sanctuaire de son âme. C'est là que sa des-
tinée se débat avec pleine liberté. Une fois qu'il aura
engagé ses premières démarches, il lui faudra
compter avec les obstacles de la vie, et la plupart
de ses actions deviendront des compromis.
« Quelle misère, » se disait franchement à lui-
même le philosophe Georges, « quelle misère que
« l'homme soit si faible, et qu'il en faille si peu pour
« jeter le trouble dans son esprit ! Toutes les fois
<< que je cherche à recueillir ma pensée, à entrevoir
« à travers les paroles de mademoiselle de Toumoël
« la nuance et la portée de son esprit, ses intentions
« morales, son coeur, son caractère, je la regarde
« et je vois un nuage qui passe devant mes yeux.
« La faculté de penser demeure en quelque sorte
« suspendue dans mon esprit. Mademoiselle de
« Tournoël me fait l'effet d'une vision qui m'éblouit
« et qui m'ôte le sang-froid. Je ne puis plus me
« retrouver quand je suis en face d'elle ; et lors-
« qu'elle n'est pas là, je suis incapable de me sou-
« venir. »
A ce moment, Georges aperçut, en face de lui,
18 PREMIÈRE PARTIE.
sur le perron du marquis de Chamalières, mademoi-
selle de Tournoël toujours au bras de madame d'Ide-
ville. Elle tenait à la main un bouquet de grandes
fleurs blanches, et, la tête un peu en anière, elle
en respirait avec une. sorte d'ivresse le parfum
oriental,
Une minute après, les derniers plis de la robe
flottante disparaissaient dans l'ombre éclairée du
vestibule de marbre.
Les pensées de Georges demeurèrent suspen-
dues.
Il ferma les yeux, et il vit, lui, l'homme grave, le
philosophe aux pensées rigides, qui avait fait toute
sa vie profession d'ignorer jusqu'à la forme et jus-
qu'au nom d'un ajustement de femme, il vit passer
dans son esprit, en pleine lumière, comme une pro-
cession de jeunes filles, une vraie multitude de
demoiselles de Tournoël.
Chacune d'elles avait la marche aisée de Claire -,
chacune d'elles portait sur sa tête un petit chapeau
mutin, à la main une ombrelle dont elle jouait avec
une grâce parfaite; chacune d'elles ramenait ou
déployait les longues draperies de sa robe, tantôt
avec le mouvement de l'oiseau qui replie ses ailes,
tantôt avec l'élan du papillon qui les étale, pour
partir.
Toute cette procession dont chaque personnage
était, à n'en point douter, une nouvelle Claire de
Tournoël, présentait à son regard, avec une netteté
JE DANGER DE PLAIRE. 19
et une fidélité de souvenir vraiment irréprochables,
la collection complète et authentique de tous les
costumes que, les uns après les autres, il avait vu,
depuis deux ou trois années, porter à la véritable
mademoiselle de Tournoël.
C'était bien avec ce chapeau rond de paille d'Italie,
encore tout humide de rosée, qu'il l'avait aperçue le
premier matin où, éclatante de fraîcheur et pourtant
brisée de fatigue, elle venait, après une longue pro-
menade dans les grands bois qui touchent Saint-
Guillaume, apporter à madame d'Ideville je ne sais
quel petit insecte manquant à la collection. Une
seconde apparition la lui montrait étinçelante et
parée, dans un costume de fée devineresse, la ba-
guette d'or en main, et coiffée du haut bonnet phry^
gien le long duquel flottaient des banderoles aux
couleurs sombres mêlées d'argent. Enfin il la voyait
tout au bout de ce défilé avec sa robe lilas et son
petit volume sous le bras, telle qu'elle venait de
disparaître à son dernier regard, dans la, pénombre
du vestibule.
Georges ouvrit les yeux, et retrouva justement
sur le large appui du balcon le volume lui-même
dont madame d'Ideville l'avait chargé.
Mademoiselle de Tournoël avait voulu sans doute
lui conserver sa fraîcheur immaculée. ; elle lui avait
fait une couverture d'un beau papier rose, sorti tout
exprès de la boîte aux fleurs artificielles.
20 • PREMIÈRE PARTIE.
IX
Dites-moi, je vous prie, à quoi tiennent les des-
tinées?
L'homme est sujet dans son âme à des retours
bien inattendus.
Ce petit livre mystérieux dont-il ne connaissait ni
le titre, ni l'auteur, ni le sujet, jeta tout d'un coup
Georges Précontal dans les réflexions les plus im-
prévues.
Le gracieux cortège des beautés parées pour le
bal, ou coquettement ajustées pour la campagne,
disparut de son imagination; toutes les forces
de son âme se replièrent du côté de la médita-
tion.
« Comme on est vite emporté loin de soi-même ! »
se répétait-il avec une sorte de commisération amère
pour le sentiment qu'il éprouvait. « Me voilà, malgré
« toute la puissance de ma raison, en dépit de toute
« mon expérience, avec les plus fermes intentions
« de me conserver mon sang-froid et ma liberté, me
«voilà pris, désarmé, et tellement impuissant à
« me recueillir que des visions traversent mon âme,
« absolument comme aux jours de mon enfance,
« alors que mes épouvantes prenaient un corps pour
« m'effrayer, et mes espérances une figure pour me
« sourire !
« Puis, tandis que je me complais, malgré moi,
LE DANGER DE PLAIRE.
« dans le ravissement de ce spectacle intérieur,
« tandis que je me mets à la suite de ce triomphe,
« au point de pâlir et de trembler à l'aspect de ces
«fantômes, je ne m'aperçois plus, insensé que je
« suis, de la profonde ignorance où je reste vis-à-vis
« de cette âme qui m'est fermée.
Mademoiselle de Tournoël demeure perdue et
« comme cachée à mes yeux, dans cette auréole
c< lumineuse où elle plonge. De son coeur, de son
« esprit, de ce qu'elle pense et, ce qu'elle veut, des
« sentiments qu'elle affectionne ou des froissements
« qu'elle redoute, je ne sais rien. Toute la connais-
« sance que j'en ai se réduit, à le bien prendre, à
«. l'ivresse d'un éblouissement.
« Que se passe-t-il au fond de cette âme? »
Ici George se souvenait d'une promenade sur les
bords de la Méditerranée. L'air était pur, le ciel
bleu, la mer tressaillait. L'écume blanche montait
sans bruit sur les grands rochers. Tout d'un coup,
à l'extrémité de la jetée, à l'endroit même où la
vague déjà ralentie vient expirer dans le silence et
l'immobilité du port, il aperçut le sommet d'un mât.
C'était comme une flèche qui sortait de l'eau, et un
petit bouillonnement se faisait entendre autour de
ce frêle obstacle.
Sous l'onde apaisée gisait une barque : les trois
hommes qui la montaient n'avaient point reparu.
Sans l'avertissement de. ce mât qui rappelait en-
core le naufrage, quel regard aurait deviné, sous
22 PREMIÈRE PARTIE.
cette mer souriante, les cadavres de trois matelots ?
« Qui sait? « se disait Georges avec une sorte de
terreur, « qui 'sait les espérances, les desseins, les
•« regrets, les ambitions, peut-être les ressentiments
'« et lès colères, cachés au fond des abîmés que ren-
« ferme un coeur de jeune fille ? Quel regard a pé-
« nétré jusque-là? Lorsque le mariage vous Hvre
« sans ménagements, sans préparation, après une
« comédie, ou, si l'on veut, une réserve de quelques
« semaines, la clef de ce sanctuaire, que deviendrez -
« vous si vous n'en avez rieïi deviné? »
Il avait pris dans sa main le petit livre à l'enve-
loppé rose i il y jetait -un regard tout à la fois ardent
et désespéré; " - '
■Ainsi, il en était là! Il était si loin d'avoir la
moindre donnée, la moindre probabilité sur le ca-
ractère ou les goûts de mademoiselle de Tournoël,
il lui était si impossible de hasarder sur ce sujet dé-
licat la moindre conjecture, que ce livre pouvait être
un roman, un volume de poésie ou d'histoire, un
ouvrage de piété, une grammaire italienne, tout ce
qu'il lui plairait d'imaginer. Il n'avait aucun motif
de rien penser sur ce qui représente le plus vivement
dans la femme lès occupations de son loisir ou la
direction de ses préférences.
' X
Il était là debout, derrière la haute balustrade en
LE DANGER DE PLAIRE. 23
pierre, à demi caché par là porte-fenêtre qu'il avait
laissée ouverte à côté de lui.
Tout d'un coup il entendit un pas léger sûr fe
sable, ce petit cri des grains qui glissent sous le
pied.
Mademoiselle Claire de Tournoël revenait avec
une certaine rapidité vers la maison d'Ideville.
Georges demeura immobile.
S'il faut tout vous dire, son coeur battait plus vite.
L'homme est ainsi fait que les émotions du coeur
l'ébranlent bien plus vite que les méditations de
l'esprit.
Mademoiselle de Tournoël n'eut point l'idée de
lever les yeux ; elle ne soupçonnait même pas la pré-
sence de Georges.
Son attention ne se portait point sur le balcon ;
elle jetait avec une extrême vivacité un regard ra-
pide sur les contre-allées et continuait son chemin
sans s'arrêter.
Arrivée à la porte de la maison, .ellerajusta l'un
après l'autre, ses rubans, ses peignes, ses épingles,
passa là main sur les plis de son ombrellej vérifia
les boutons de ses gants gris-perle. Elle ressemblait
à ses gentils oiseaux qui, à la dernière goutte de la
pluie et au premier rayon du soleil, procèdent, en
chantant sur le rameau vert de quelque arbre élevé,
à leur toilette compromise par l'orage. On lés voit
passer, eux aussi, sur leurs plumes hérissées leur
petit bec noir, promener leurs pattes dorées sur leur
24 PREMIÈRE PARTIE.
tête inclinée, entr'ouvrir leurs ailes palpitantes pour
y faire pénétrer l'air et en chasser le dernier frisson
de l'humidité.
Quand mademoiselle Claire eut achevé à son aise
ces préparatifs, elle reprit sa course pour traverser
d'un pas précipité l'étroite pelouse qui la séparait
encore du vestibule.
Au bout de quelques instants, M. Précontal la vit
sortir et s'éloigner du côté du marquis de la Cha- -
malières.
Mademoiselle de Tournoël était venue fort obli-
geamment chercher le panier à ouvrage de madame
d'Ideville,
XI
Il en fallait bien peu à Georges Précontal pour
instituer au dedans de lui toute une suite de raison-
nements, et pour aboutir, par la silencieuse puis-
sance de ses observations, aux inductions les plus
lointaines.
Ce fut une mauvaise fortune pour mademoiselle
Claire d'avoir été ainsi aperçue au moment où elle
procédait avec tant de soin à la revue de sa toi-
lette.
Ce n'est pas que bien des jeunes filles, que toutes
les jeunes filles peut-être n'en fassent autant, mais
de combien de façons ne peut-on pas accomplir
une seule et même action
LE DANGER DE PLAIRE.
Les observateurs sentent et devinent ici ce que les
métaphysiciens les plus subtils seraient incapables
de définir, et les romanciers les plus exacts impuis-
sants à décrire.
A partir de ce jour, Georges Précontal recouvra
tout son sang-froid.
Il n'en était plus à ce trouble vainqueur qui l'em-
pêchait dé réfléchir et de se reconnaître.
Il regardait à la dérobée mademoiselle de Tour-
noël, et il en était venu, grâce à cette attention per-
sévérante, à surprendre le secret de ses manoeuvres
les plus intimes. . '
Debout et au moment de s'asseoir, elle méditait
avec un artifice savant la chute des plis de sa robe.
Au théâtre, lorsque l'héroïne va se donner le coup
de mort qui termine la tragédie, lorsqu'elle lève
le bras pour se planter un poignard dans le sein,
elle a recommencé bien des fois son trépas avant
de le produire en public. Elle tombe ; et sans que
le parterre s'en doute,Te hasard le plus savam-
ment préparé arrondit son bras, incline sa taille,
penche sa tête, découvre le bout de son pied et
donne ainsi à l'assemblée le spectacle de l'ago-
nie la plus correcte et la plus harmonieusement
posée.
De même, lorsque mademoiselle Claire allait pren-
dre place sur un siège, on aurait pu voir depuis
quelques instants une petite main préoccupée et
furtive errer le long de ses vêtements, prévenir un
26 PREMIÈRE PARTIE.
pli disgracieux ou ménager par d'imperceptibles
froissements un mouvement heureux de l'étoffe.
Cette prévoyante préparation du hasard donnait à
mademoiselle Claire, au moment où elle s'asseyait,
des attitudes charmantes et faites pour ravir l'oeil
d'un artiste. Elle occupait précisément l'espace qui
lui était offert pour s'installer, et trouvait moyen
de tenir tout entière dans le recoin le plus étroit,
ou de remplir d'elle-même les plus vastes ouver-
tures.
S'agissait-il de se. lever au lieu de s'asseoir, ma-
demoiselle de Tournoël ne prenait pas moins garde
à bien placer et à bien préparer son mouvement.
Grâce à cette discipline attentive, si bien observée
par la main, par l'esprit, par le regard, toute la toi-
lette de mademoiselle Claire se mettait correctement
en marche avec elle : il n'est pas un détail parmi
tant d'ajustements compliqués qui se fût permis de
manquer à l'appel.
Qui sait si cette.inoffensive mise eii scène n'était
pas même poussée un peu plus loin? Ce n'était peut-
être pas toujours par un pur accident que mademoi-
selle de Tournoël trouvait si à propos pour voisines
une robe et une coiffure capables de faire valoir tout
particulièrement sa coiffure et sa robe. 11 n'est pas
jusqu'aux fonds sur lesquels se détachait sa tête^ dans
un salon ou dans un jardin> qui ne fussent merveil-
leusement en rapport avec la mise et la nuance du
jour. Il fallait avoir la passion de Georges pour la
LE DANGER DE PLAIRE. 27
peinture et sa parfaite connaissance de la plupart
des musées de l'Europe, pour s'aviser de ces remar-
ques-là.
Madame d'Ideville avait trop de tact et trop de
clairvoyance pour ne pas saisir le changement qui se
trahissait dans les allures dé Georges. Dès que ma-
demoiselle de Tournoël se trouvait là, on pouvait
lire dans les regards et sur la physionomie de M. Pré-
contal, non plus le trouble involontaire de l'homme
qui s'abandonne aux doux conseils du sentiment,
mais plutôt le sourire malin du critique en train
d'exercer sa profession. Il était comme un specta-
teur plus avisé qui cesse de regarder la comédie de
l'orchestre, et qui passe dans la coulisse pour en-
tendre la voix du souffleur et juger au foyer des
impressions que l'acteur va porter sur" la scène.
Toute la grâce et tout l'effet de mademoiselle Claire
lui apparaissaient, non plus sous la forme d'une rê-
verie jetée dans son âme, mais comme la solution
d'un problème offert à sa raison : « Quel est le meil-
"« leur moyen de plaire et le meilleur procédé pour
« produire, par la réflexion savante, l'irrésistible
« effet de la beauté qui s'ignore? »
« Décidément, » lui dit un soir madame d'Ide-
ville, au moment où il regardait dans une glace
l'image de mademoiselle de Tournoël, toute préoc-
cupée de dérober son pied à un flot de mousseline,
« décidément, vous avez l'air méchant. Vous gardez
« quelque arrière-pensée à l'endroit de mademoiselle
28 PREMIÈRE PARTIE.
« de Tournoël. Encore faudrait-il savoir ce que vous
« lui reprochez? » ■
Georges Précontal sourit avec une amertume mal
dissimulée, et se contenta de répondre, non sans
quelque sécheresse :
« Elle me plaît trop. »'.
Sur cette parole, il fit à madame d'Ideville un
profond salut, et quoiqu'il n'y eût pas plus de vingt
personnes dans tout le salon, il ouvrit la porte du
jardin et disparut à travers les embrasures des char-
milles.
XII
Cette ombre d'aventure, cette déconvenue tout
intérieure d'un galant homme, trop aisément saisi
par une gravure de modes et rendu à la liberté de
son bon sens par un simple coup d'oeil jeté du haut
d'un balcon, provoqua dans l'esprit de Georges des
conséquences peut-être un peu forcées et un peu
dures.
C'est le défaut des esprits méditatifs que la ré-
flexion, malgré tout ce qu'elle peut avoir en eux de
fécond et de salutaire, finit par jouer le rôle d'un
verre grossissant. Elle donne aux plus minces évé-
nements une portée et une étendue que des es-
prits plus indulgents ou plus superficiels n'auraient
jamais la tentation ou la sévérité de leur attri-
buer.
LE DANGER DE PLAIRE.
Georges Précontal avait vu, comme tout le monde,
ces comédies satiriques où les modes du jour sont
prises à partie avec la même rigueur que des vices,
où les moralistes du théâtre adressent à la mousse-
line des invectives qui rappellent les prosopopées
un peu naïves de l'éloquence antique.
Jusqu'alors il s'était contenté de sourire.
Maintenant il passait du côté de la critique.
Il se demandait avec effroi non pas seulement ce
que ce luxe peut coûter d'argent, il était assez riche
et assez imprévoyant des choses matérielles pour
ne pas tenir en un fort grand souci les notes des
fournisseurs. ' ":
Mais il lui paraissait, non sans raison, que ces
allures de la mode sont faites pour compromettre une
partie des instincts les plus dignes de la femme, pour
envahir non pas seulement son temps, mais sa
pensée et ses facultés.
Il n'était pas de ceux, qui font à la femme un mé-
rite de traiter avec quelque dédain ce que les esprits
superficiels pourront appeler l'exagération sainte de
la pudeur. Nos mères prenaient garde, même lorsque
la pluie et la boue demandaient des précautions né-
cessaires, à ne point attirer le regard du passant.
Une femme honnête ne laissait pas même entrevoir
ce que la mode actuelle étale, ce qu'un ajustement
particulier de la chaussure, provoque aujourd'hui
à regarder.
Ajoutez à cet abandon d'une partie si délicate de
30 PREMIÈRE PARTIE.
ses répugnances cette mobilité des parures faite
pour déconcerter la constance la plus attentive à les
suivre. Il ne s'agit plus de passer d'un costume à un
autre, et d'égaler peut-être le nombre et les catégo-
ries de ses toilettes aux saisons de l'année ou aux
occasions de sa vie ; il faut suivre, comme on le dit si
bien, le goût nouveau dans ses transformations per-
pétuelles, Je ne sais pas combien de jours de repos,
ou même de sécurité, une femme peut goûter dans
la robe la mieux réussie, si elle ne veut pas s'ex-
poser à se trouver quelque matin en arrière de son
monde, et, pour me servir de l'aimable langage des
des écuries, distancée.
M. Précontal se dit qu'il n'en était pas venu,
pour son propre compte, à mesurer si largement le
temps de sa vie et les combinaisons de son intelli-
gence aux choses du tailleur et du bottier. Il n'était
donc point suffisamment raisonnable, quel que pût
être le charme attaché aux produits de leur art, •
d'en faire une estime telle que cette qualité lui tînt
lieu de toutes les autres. Mademoiselle Claire de
Tournoël poussait sans doute ce mérite à un degré
infini, et l'effet extérieur auquel elle aboutissait était
assurément incomparable. Toutefois, on ne pouvait
nier que la conquête d'un galant homme et d'une
âme semblable à celle de Georges ne fussent d'un
trop haut prix pour la faiblesse et la misère de pareils
moyens.
Il n'en faut pas moins quelque force de ré-
LE DANGER DE PLAIRE. 31
flexion et quelque fermeté de caractère pour inter-
rompre sa propre ivresse par de semblables, aver-
tissements, pour passer ainsi, sans autre secours que
celui de sa volonté, de l'enthousiasme d'un adora-
teur-à l'indifférence et à la froideur d'un critique.
DEUXIÈME PARTIE
I
M. d'Ideville avait offert à Georges de mettre
entièrement à sa disposition un petit pavillon de
chasse qui, depuis bien des années, demeurait sans
emploi au bout du parc.
Ce pavillon, restauré et meublé suivant toutes les
exigences de la confortabililé moderne, passa entre
les mains de M. Précontal, en vertu d'un bail
parfaitement en règle. A partir de ce moment, Georges
était devenu tout à fait citoyen de Saint-Guillaume;
il était plus en mesure que jamais de se voir ac-
cepté et reçu dans toutes les familles de cet aristo-
cratique voisinage.
Vous n'entendez point trop à la rigueur cette
expression : pavillon de chasse. On ne saurait
prendre à Saint-Guillaume de telles libertés. Eh" sup- .
posant qu'un coup de fusil n'eût aucun danger, pas
même celui d'effrayer les belles châtelaines des villas
environnantes, ne serait-ce pas-un meurtre d'effrayer
les oiseaux qui se réfugient dans les vertes ramées
pour y chanter tout lelong du jour, jusqu'aux heures
favorisées du rossignol et de la nuit?
LE. DANGER.DE PLAIRE.
La petite maison de M. Précontal avait par der-
rière un étroit espace, planté des arbres les plus
rares et.paré des fleurs les mieux choisies; ce petit
carré lui servait de jardin particulier. Un grand
buisson de rosiers y formait une espèce de bosquet,
si l'on veut donner ce nom à un vaste canapé en fil
de fer tressé, installé à l'ombre des grands arbres
et protégé par des touffes de fleurs.
Georges Précontal eut l'honneur, au lendemain
de son installation, de recevoir, dans son parc en
miniature, la visite de M. et de madame d'Ide-
ville. Ils n'avaient point cessé tout-à-fait de regarder
Georges comme leur hôte, et venaient fort obli-
geamment s'enquérir de ce qui pouvait encore lui
manquer.
« Je ne vous parlerai jamais plus de mademoi-
« selle de Tournoël, » se hâta de dire madame d'Ide-
ville.
M. Précontal allait prendre à son tour la parole,
au risque d'interrompre.
« Non,» continua madame d'Ideville, «veuillez
« bien, je vous en prie, ne point prendre cette dé-
« claration solennelle pour une entrée en matière.
« Mon éloquence est trop primitive pour mettre en
« oeuvre ces ressources-là. Quand je vous promets
« de ne plus revenir sur cette tentative malen-
« contreuse, c'est un engagement, sérieux que je
« prends, et à moins que le repentir d'avoir
« été trop sévère, le remords de l'avoir mal jugée,
34 DEUXIÈME PARTIE.
« la crainte de la voir écouter de nouveaux sou-
« pirs »
« — Je ne le pense point, madame, » reprit
Georges avec beaucoup de candeur, mais non pas
toutefois sans une certaine vivacité.
« — Voilà qui est entendu, » interrompit M. d'I-
deville, « mais vous n'êtes point hors d'af-
« faire pour cela. Vous devez bien vous douter qu'on
« n'est pas sans avoir une autre combinaison à vous
« proposer. "Vous êtes, mon cher Georges, comme
« ces substances réfractaires qui font notre déses-
« poir dans l'industrie. Il faut cependant que nous
« en ayons raison et que, bon gré mal gré, elles
« finissent par se rendre à notre traitement niè-
ce tallurgique. »
Je né crois pas nécessaire d'ajouter, pour l'intel-
ligence de ces paroles, que M. d'Ideville avait
une notable partie de sa fortune dans une com-
pagnie de hauts -fourneaux.
II
il est bien probable que mes lecteurs gardent au
fond de leur coeur quelque arrière-pensée rela-
tivement aux instances de M. et de madame d'Ide-
ville. - " ■
Je ne sais rien de moins agréable à un célibataire
que de se sentir ainsi le point de mire, et, comme
on le dirait aujourd'hui, Yobjectif d'attaques inces-
LE DANGER DE PLAIRE. 35
santés. J'en connais plus d'un qui, de guerre lasse,
s'est rendu au jour et à l'heure où une sagesse
mieux ménagée lui aurait conseillé de résister avec
le plus d'acharnement.
L'excuse de madame d'Ideville, et aussisa force
vis - à - vis de M. Précontal, c'est que Georges
avait, en effet, envie de se marier. Il en était venu à
ce moment critique et délicat, le plus difficile à
traverser dans la vie d'un homme, ce moment où
toute votre pensée est arrêtée pour le mariage, et où
il vous manque cependant encore le nom de celle
qui doit être la compagne de votre vie et la mère de
vos enfants.
Madame d'Ideville reprit avec beaucoup de bonne
grâce:
« Je ne veux pas revenir sur le compte de mâde-
« moiselle de Tournoël; mais je comprends, sans
« que vous ayez besoin de,me le dire, qu'il vous
c faut, monsieur Georges, une femme plus sérieuse
« et moins coquette. On ne conquiert pas impuné-
« ment cette réputation d'élégance et de bon goût
« dans le frivole royaume des toilettes, Les jeunes
« filles ne savent pas le tort qu'elles se font, et de
« quel prix elles payent de pareils triomphes. Elles
« ne prennent point garde à cette habitude des
« calculs intimes dans lesquels les jeunes gens de
« notre époque sont passés maîtres. Les toilettes
« qui éblouissent dans la jeune fille sont autant de
« prodigalités qui ruinent dans la femme*
3(i DEUXIÈME PARTIE.
« — Madame d'Ideville me. fait sans doute l'hon-
« neur de -ne point me mettre tout à fait au nombre
« de ceux qui comptent aussi juste, » répliqua
Georges non sans quelque sécheresse. « On peut
« faire bon marché de la fortune, et ne point s'en
« soucier assez pour y subordonner sa vie. On peut
« pardonner a une femme les prodigalités de la
■ « bourse, et ne voir dans cette insouciance qu'un
« embarras de plus à donner à son intendant. Mais
« ce qu'on ne peut refuser de prendre en considé-
« ration, c'est cette passion compromettante des
« ajustements malséants et peu justifiés.
« A l'heure qu'il est, et avec toute la bonne vo-
te lonté du monde, je crois qu'il ne suffirait plus de
« fermer les yeux pour en ignorer : le froufrou de
« la soie, le grincement des pendeloques, le tinte-
« ment des grelots et des sonnettes, le craquement
« des bottes, que sais-je encore? suffiraient et au
« delà pour nous remettre devant l'esprit les modes
« du jour. Nous devinerions leur approche comme
« celle du fou royal dans le drame, lorsqu'il agite
« sa marotte dans la coulisse pour s'annoncer. »
Georges Précontal se tut. M. et-madame d'I-
deville échangèrent un regard. Madame d'Ide-
ville en particulier n'avait peut-être point renoncé à
la candidature de Claire aussi franchement qu'elle le
prétendait, si j'en juge par l'air surpris et déconte-
nancé avec lequel elle accueillit cette tirade.
LE DANGER DE "PLAIRE. 37
III
. Cette fois ce fut M. d'Ideville qui prit la
parole.
M. d'Ideville n'avait pas ce qui s'appelle le
plus petit grain d'amitié pour mademoiselle Claire
de Tournoël.
Les maris ne sont pas favorables en général aux
jeunes personnes qui s'affichent en expositions per-
manentes des produits de l'industrie.
. On a beau avoir, pour son propre compte, une
femme.sensée et raisonnable au point d'accueillir
avec": un sourire ironique ou un imperceptible
haussement d'épaules cette extravagance de grand
ton;' il n'en est pas moins vrai qu'un mari peut tou-
jours craindre de voir sa femme glisser insensible-
ment du dédain qu'on affiche au désir que l'on
cache. On a beau saisir le ridicule de cet étalage; il
y a, au fond de la sentence qu'on en porte, une ad-
miration qu'on dissimule. Il n'est pas bien salutaire
d'avoir à déployer chaque matin un effort de raison
contre cette tentation de parure qui vient vous pro-
voquer et vous mettre devant les yeux les triomphes
d'une amie.
« Je vous l'ai toujours dit, madame, » s'exclama
le naïf époux de madame d'Ideville , « M. Pré-
ce contai n'est pas assez étranger aux choses de ce
« monde pour avoir ignoré plus qu'un autre les dé-
3
38 DEUXIÈME PARTIE.
« ficits que Tournoël a signalés tant de fois dans le
« budget de sa fille. On a beau être père et payer
« vertueusement les différences, on n'en crée pas
a moins un précédent fâcheux pour la galanterie
« d'un époux. On ne lui laisse pas même le mérite
« de l'initiative. Quand il pratique à son portefeuille
« quelque copieuse saignée à laquelle il ne s'atten-
« dait pas, la fille a encore le droit de se dire que
« son mari ne saurait faire moins que d'imiter le
« beau-père. Payer sans qu'on prenne même la peine
« de vous en savoir gré, c'est une manoeuvre qui
« manque de charmes. Je n'en estime que plus notre
« ami Précontal pour ne point vous avoir donné ces
« solides motifs de son refus, lorsqu'il les a dis-
« cernés sans doute et vérifiés par de bonnes infor-
« mations. » •
Madame d'Ideville et Georges rougirent en même
temps. La première éprouvait une juste confusion à
voir démasquée une partialité médiocrement honnête '
en faveur de Claire; M. Précontal se disait avec
quelque émotion que le péril avait été plus grand
qu'il ne l'avait pensé.
IY
M. d'Ideville était fort verbeux.
Cette éloquence- flasque est la marque distinCtivé
de la prétention inoccupée. Certains oisifs croient
se donner du relief en s'attestant ainsi à tout propos
LE DANGER DE PLAIRE. 39
leur abondance et leur faconde. Ils ont étudié par-
ticulièrement et mettent fort désagréablement en
pratique l'art assez médiocre de dépenser cinquante
mots groupés en cinq ou six périodes, partout où
suffirait amplement une phrase bien construite et
munie, ainsi qu'il convient, de son sujet, de son
verbe et de son attribut. C'est ainsi que monsieur
d'Ideville ne craignait pas de dire avec une emphase
qu'augmentaient encore la pompe de l'accent et l'é-
tendue du geste : «Je me suis transporté de ma per-
le sonne jusque sur les lieux en question, » au lieu
de dire avec la précision d'un simple mortel : « Je
« m'y suis rendu. »
N'envions point à ces heureuses gens l'innocent
plaisir de leurs amplifications prévues, et tâchons,
pendant qu'ils nous débitent en menue monnaie
leurs courtes pensées, de trouver, tout en feignant
de les écouter, quelque meilleure occupation pour
notre esprit.
Je n'analyserai même pas les explications inter-
minables, les prologues, les exordes, les épisodes
dans lesquels se perdit et se retrouva tour à tour le
bon monsieur d'Ideville, pour aboutir tout simple-
ment à dire à Georges que sa femme et lui avaient
jeté les yeux dans leur société sur deux autres jeunes
filles dont ils lui recommandaient la distinction et
le mérite.
A en croire M. d'Ideville, ces deux jeunes
filles étaient l'une et l'autre quelque chose d'excep-
40 . • DEUXIÈME PARTIE.
tionnel. Si la première n'avait pas existé, à coup
sûr la seconde n'aurait pas eu sa pareille sur la
terre. Le bon M. d'Ideville en parlait avec un
feu, un entrain, une conviction tels, qu'on aurait
pu le croire capable d'apprécier vraiment pour son ■
propre compte les qualités qu'il recommandait avec
tant de chaleur.
Cependant je n'estime pas que l'homme de la terre
le plus capable de goûter les charmes d'un esprit
étincelant, ou de mesurer dans toute son étendue
une intelligence d'une portée et d'une richesse
vraiment extraordinaires, fut bien précisément
M. d'Ideville. Il admirait de confiance ses deux
protégées, et, dans l'excès de son zèle, il donna
.clairement à entendre à Georges que, si l'une et
l'autre n'avaient point, encore trouvé l'établissement
auquel songeaient pour elles leurs parents, il fallait
attribuer la difficulté de leur mariage à je ne sais
quelle terreur répandue autour de leur personne
par la réputation de leur savoir et l'expérience de
leur supériorité.
Je ne veux point que mes lecteurs en soient ré-
duits aux renseignements maladroits de M. d'Ide-
ville.
Singulière façon, en effet, de recommander une
jeune fille, que de la poser comme une madame
Dacier ou une Corinne, que de la hausser sur un
piédestal où il paraît plus facile de l'admirer que de
l'atteindre.
LE DANGER DE PLAIRE. 41
M. et madame d'Ideville allaient vite en be-
sogne, et usaient pleinement des pouvoirs qu'a-
vaient remis entre leurs mains les désirs de Georges.
Toute explication était superflue, puisque les deux
personnes en question étaient deux nouvelles arri-
vées dans la société de Saint-Guillaume, puisqu'on
cette qualité et à titre de voisins qui se sont préala-
blement vérifiés départ et d'autre, ces deux familles
devaient déjeuner ensemble chez madame d'Ideville
en nombreuse compagnie et y passer la journée
entière, de façon à voir tous ceux avec lesquels
elles devaient dès ce jour se trouver en relation.
V
J'ai tort, en parlant d'elles, de réunir ainsi ces
deux jeunes filles comme si elles étaient soeurs.
Georges n'aurait pas regardé comme suffisamment
délicat un examen et un choix entre deux soeurs. Il
avait là-dessus des répugnances que j'approuve et
que je partage. '
Anne d'Auray et Denise Mervéliand n'étaient point
soeurs ni même proches parentes, tout au plus cou-
sines à un degré éloigné.
Cependant les relations des pères et des mères
étaient assez habituelles 'et assez étroites pour leur
avoir fait chercher à la campagne la continuation
de leur voisinage de la ville.
La sympathie des parents était loin d'avoir passé