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Le Duel du curé, par Maurice Dechastelus

De
105 pages
Desloges (Paris). 1853. In-18, 106 p..
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DUEL DU CURÉ
PAR
MAURICE DECHASTELUS
PARIS
DESLOGES, Éditeur, 4, rue Croix-des-Petits-Champs
1853
LE
DUEL DU CURÉ.
LE
DUEL DU CURÉ
PAR
MAURICE DECHASTELUS.
PARIS
DESLOGES, Éditeur, 4, rue Croix—des—Petits—Champs
1853
PREFACE
L'histoire qui a mission de retracer la vie
politique des peuples et de tous les hommes
qui y ont marqué, l'histoire livre impitoyable -
ment, aux siècles futurs, le nom des person-
nages de même que celui des lieux, sans s'in-
quiéter de la part de gloire ou d'opprobre qui
doit en revenir à chacun. Tel est le droit, tel
est le devoir de l'historien.
S'agit-il, au contraire, d'aventures privées,
l'écrivain discret se voit obligé de recourir au
pseudonyme. Il s'ensuit qu'une multitude de
faits vrais, capables de servir de leçon et
d'exemple aux contemporains, ne peuvent se
— 6 —
produire au grand jour que sous le titre, mal-
heureusement suspect, de nouvelle ou de
roman.
Après avoir lu cette courte préface le lec-
teur n'éprouvera aucun scrupule à goûter
l'intérêt qui s'attache au Duel du Curé.
M. D.
LE
DUEL DU CURÉ
Vers la fin et par une des plus belles matinées
du mois d'août 1849, le soleil planait sur les
admirables massifs de la forêt de Fontainebleau,
dardant ses rayons et les retenant tour à tour,
au moyen d'épais nuages blancs que la brise
semblait apporter tout exprès sous la voûte du
ciel.
La grande route qui traverse la forêt, pour aller
à Moret et à Villeneuve-la-Guyard, était à peu
près déserte, ainsi que celai a. lieu sur beaucoup
de points depuis l'existence des chemins de fer.
Les rares piétons que leurs affaires ou un but de
— 8 —
promenade attiraient de ce côté, avaient soin de
choisir les sentiers couverts qui avoisinent la
route, afin d'éviter la chaleur et la poussière.
Dans un de ces sentiers bordés de chênes et
tapissés d'une courte verdure, on apercevait, sé-
parés par un intervalle de cent cinquante pas
environ, deux personnages de tournure et de
mine bien différentes. L'un était un ecclésiasti-
que de belle corpulence, remarquable par son
attitude presque juvénile, quoiqu'il eût passé la
cinquantaine. L'autre pouvait avoir vingt-cinq
ans, mais on lui en aurait donné un peu plus, à
en juger par sa longue barbe, sa chevelure flot-
tante que surmontait un chapeau quelque peu
exceptrique, et une mise passablement en désor-
dre. Il portait sous le bras gauche un modeste
paquet enveloppé d'un foulard.
Tous deux lisaient en marchant et paraissaient
absorbés entièrement dans leurs réflexions. Le
prêtre tenait un livre, et le jeune homme, des
papiers qui, selon toute apparence, n'étaient
autre chose que des lettres.
Engagés sur la même ligne, en sens diamétra-
lement opposé, les deux penseurs arrivaient, à
leur, insu, droit à la rencontre l'un de l'autre.
Bien que la distance entre eux diminuât de se-
— 9 —
coude en seconde, le retentissement de leurs pas,
déjà amorti par l'herbe humide de rosée, ache-
vait de se perdre au milieu d'un léger bruit de
vagues que le vent entretenait à la cime des ar-
bres. Quiconque a fréquenté les forêts, a dû
éprouver plus d'une fois combien cette sorte de
mugissement: aérien, dispose l'âme à s'isoler des
objets qui semblent ne pouvoir échapper aux
yeux. Il devenait donc évident qu'une conjonc-
tion allait s'opérer entre ces hommes qu'on aurait
pu comparer, à ce moment, à deux corps céles-
tes qu'une puissance invisible pousse fatalement
à s'entreheurter. C'est ce qui ne manqua pas
d'arriver. Telle fut la puissance du choc, que le
livre vola d'un côté, en même temps que le
paquet, enveloppé d'un foulard, roulait sur la
pelouse.
Arrêtés brusquement du même coup, lès corps
célestes se mirent à se toiser de l'oeil. Puis, après
un silence de quelques secondes consacré de part
et d'autre à la stupéfaction, l'homme à la sou-
tane allait prendre la parole quand son antago-
niste, froissant ses papiers avec colère, lui lança
brutalement cette apostrophe :
- Pardieu ! l'abbé, vous êtes bien maladroit !
— Monsieur, répliqua celui-ci avec beaucoup
1.
— 10-
de douceur, je crois que la faute est réciproque.
Néanmoins je me disposais à vous faire mes ex-
cuses en ce qui me concerne, et je m'acquitte de
ce devoir bien volontiers, quoique, à la rigueur,
votre manière de vous exprimer pourrait m'en
dispenser.
Peu touché de cette réponse courtoise, le jeune
homme continua sur le même ton :
— Quand on a, comme vous, des distractions
vraies ou simulées, on devrait attendre d'être
chez soi pour lire son bréviaire, au lieu de se
donner en spectacle afin d'édifier les passants,
ou bien les renverser.
Ces paroles grossières firent monter la rou-
geur au visage de l'homme d'Église. Loin de se
déconcerter, cependant, il commença par exa-
miner de la tête aux pieds celui qui se permet
tait de l'injurier sans raison et finit par lui dire :
— Mon ami, est-ce une querelle que vous pré-
tendez me faire, ou bien un guet-apens que vous
m'avez préparé?
Cette question nettement posée et on ne peut
plus juste acheva d'irriter l'inconnu qui se re-
dressa de toute sa hauteur.
— Qu'appelez-vous mon ami ! Sachez premiè-
rement que je ne suis pas l'ami d'un calottin.
— 11 —
Après cela vous venez de m'outrager par d'indi-
gnes suppositions. Vous allez d'abord ramasser
ce paquet, nous verrons ensuite.
A cet ordre, intimé avec arrogance, l'abbé fait
un pas, se baisse et relève son livre en disant,
d'un ton moitié sévère et moitié plaisant :
— Si vous n'êtes pas un malfaiteur, vous me
paraissez, du moins, un garçon fort mal élevé.
Allons ! faites comme moi, reprenez vôtre bagage
et séparons-nous.
— Encore une fois, je vous somme de ramas-
ser mon paquet ? cria l'étranger que la fureur
commençait à gagner.
Pour toute réponse, l'ecclésiastique haussa lé-
gèrement les épaules et se disposait à s'éloigner,
quand son adversaire bondit au-devant de lui en
montrant du doigt l'objet en litige. Voyant
qu'on n'obtempérait pas à son injonction,
l'homme au paquet leva la main comme pour
frapper l'abbé à la joue. Mais il n'en était pas à
la moitié de son geste, que déjà il se sentait saisi
vigoureusement par le bras, exécutait une dou-
ble pirouette et quoi qu'il fît pour se retenir,
allait s'asseoir de toute sa masse à quatre pas de
là. Avec non moins de promptitude il se retrouva
debout, haletant de rage, et, d'une voix sacca-
- 12 —
dée qu'il s'efforçait de rendres solennelle, il laissa
tomber lentement ces paroles :
— Vous venez de me faire une double insulte
qui ne peut se laver que dans; le sang. A moins
que vous ne soyez le plus lâche des hommes,
vous ne sauriez me refuser la réparation que je
vous demande.
— Comment ! c'est un duel que vous osez me
proposer ! interrompit le prêtre ; ne voyez-vous
donc pas mon habit?
— Belle excuse ! Votre habit vous tiendrait
lieu de sauvegarde pour offenser les gens? ce
serait commode, ma foi !
— Mais, Monsieur, objecta doucement l'abbé,
vous prétendez être l'offensé ; a. bien prendre, il
me semble que vous avez interverti les rôles.
Quoi qu'il en soit, je vous pardonne de grand
coeur pour mon compte; imitez-moi, je vous
prie, et continuons chacun notre route.
— Point du tout! point du tout! hurla l'in-
connu, un pareil affront réclame vengeance, il
faut que j'aie votre vie ou que vous ayez la
mienne. Je m'attache à vos pas, et je saurai bien
vous contraindre...
— Décidément, mon cher, vous êtes fou ! s'é-
— 13 -
cria l'abbé impatienté ; à la fin, laissez-moi ; je
suis attendu.
— Ah! ne croyez pas m'échapper ! vociféra
l'inconnu exaspéré; rendez-moi raison, ou si-
non... Et en parlant ainsi il avait l'air d'un for-
cené capable de se porter à tous les excès.
— Mais au moins, Monsieur, dit l'abbé, j'ai
bien le droit, peut-être, de demander à qui j'ai
affaire.
— Rien de plus juste : je ne suis pas gentil-
homme, je vous en préviens.
— Je m'en doute, répondit l'abbé en souriant;
d'ailleurs il n'y en a plus aujourd'hui, vous le
savez parfaitement.
— A votre grand regret, n'est-ce pas? mais no-
nobstant votre opinion à cet égard, je suis encore
d'assez bonne souche pour avoir la prétention de
me mesurer avec un curé de campagne. Vous
voyez le fils d'un ancien sous-officier de dragons,
maréchal des logis chef jusqu'à l'époque où il
quitta le service, nommé plus tard percepteur
des contributions dans l'arrondissement d'Au-
rillac ; il l'était encore lorsque j'ai eu le malheur
de le perdre. On l'appelait Georges, et moi je me
nomme Valentin Dubreuil.
Quant à ce qui me regarde personnellement,
- 14 —
je suis licencié en droit, ex-clerc de notaire, puis
homme de lettres et journaliste. Pour le quart
d'heure, je voyage et je ne guette point les pas-
sants dans la forêt. Au surplus, voici ma carte;
cela vous suffit-il ?
Tout en faisant l'exposé de sa généalogie et de
sa position sociale, le fils du dragon-percepteur,
l'ex-clerc de notaire paraissait en proie à une
violente excitation fébrile ; sa parole était brève
et sa pose majestueuse.
Son interlocuteur le considérait avec une at-
tention toute particulière, comme s'il eût cher-
ché à définir l'étrange personnage qui était de-
vant lui.
Ces mots : « Cela vous suffit-il ? » tirèrent
l'abbé de sa contemplation. Il prit la carte qu'on
lui présentait, y jeta un coup d'oeil, et, d'un ton
qui exprimait la bonté et la tristesse à la fois :
— Jeune homme, dit-il, j'aurais préféré faire
connaissance avec vous d'une tout autre façon,
car votre nom me rappelle celui d'un ami...
— Encore un subterfuge ! cria l'étranger pâle
de fureur.
— Je ne cherche point de subterfuge, reprit
l'ecclésiastique ; c'est une réflexion, voilà tout ;
et puisque vous le voulez absolument, vous se-
— 15 —
rez satisfait. Dieu veuille que vous n'ayez point à
vous repentir de la nécessité à laquelle vous me
réduisez. Seulement, vous oubliez une chose,
c'est que nous n'avons point d'armes.
— C'est vrai, répondit le jeune homme sur qui
cette simple remarque venait de produire l'effet
d'un calmant. Mais, ajouta-t-il aussitôt, il sera
facile de s'en procurer. Je suis étranger dans ce
pays ; vous devez y être connu. Par votre entre-
mise, et, pour peu que vous le vouliez, la diffi-
culté sera bien vite levée. Nous allons nous rendre
ensemble à Fontainebleau ; il y a des armuriers
dans la ville, et...
— Singulière commission que vous prétendez
m'imposer à moi, un ministre de paix et de reli-
gion, interrompit l'abbé en riant malgré lui; en
vérité, vous n'y pensez pas.
— Croyez-moi, renoncez aux moyens de fuir,
vociféra l'étranger, hors de lui, je vous suivrais
plutôt jusqu'aux entrailles de la terre.
— Vous n'aurez pas cette peine, Monsieur, ré-
pondit cette fois l'ecclésiastique avec un accent de
résolution bien arrêtée.
— Réglons d'abord les conditions du combat,
nous verrons ensuite à trouver des armes. Peut-
être, en effet, pourrai-je me charger de ce soin ;
— 16 —
mais, vous comprenez qu'avec le caractère dont
je suis revêtu, il nous serait impossible d'avoir
des témoins ; personne ne voudrait s'y prêter.
Nous nous battrons donc sans témoins.
— D'accord, murmura sourdement son adver-
saire.
— Voilà qui est bien entendu. Monsieur Valen-
tin Dubreuil, votre obstination va m'exposer à
commettre un double crime ; plaise au ciel que le
châtiment ne retombe pas sur vous seul ! Main-
tenant, occupons-nous des armes ; puisqu'il le
faut, c'est moi qui vais aller les chercher.
— Oui, mais je serai à côté de vous comme vo-
tre ombre, ajouta résolument l'étranger.
— Vous ferez en cela ce qu'il vous conviendra,
vous en êtes entièrement le maître. Toutefois, ce
n'est pas à Fontainebleau que nous devons nous
rendre ; tout le monde m'y connaît; ainsi que vous
le dites fort bien, notre démarche éveillerait
les soupçons , et nous serions suivis. Il me
reste un moyen d'une exécution plus facile. Le
voici :
— J'ai l'honneur d'être le curé d'un gros bourg
situé à trois quarts de lieue de l'endroit où nous
nous trouvons ; là, il me sera aisé de me procu-
rer les instruments dont nous devrons nous ser-
— 17 —
vir, sans que personne soit mis, dans la confi-
dence. Venez donc avec moi jusqu'à mon presby-
tère, puis nous reviendrons dans tel endroit de la
forêt qu'il vous plaira de choisir. Aceeptez-vous ?
Celui à qui s'adressait cette question réfléchit
un moment ; puis, rompant tout à couple silence
en hochant la tête :
— Monsieur l'abbé, dit-il, votre proposition se-
rait fort acceptable, en effet, si les choses devaient
se passer ainsi que vous l'annoncez. Je la re-
pousse néanmoins.
—Pourquoi?
— Pourquoi? parce que une fois arrivé dans vo-
tre gros bourg, vous me feriez arrêter comme un
niais, et que notre affaire se trouverait terminée
à votre très-grande satisfaction.
— Ah ! Monsieur, s'écria vivement l'ecclésias-
tique, pouvez-vous bien suspecter ma loyauté à
ce point! Je vous promets, foi de prêtre...
— Foi de prêtre ! répéta le jeune homme avec
ironie.
— Je vous promets, foi d'honnête homme, foi
de citoyen, si vous l'aimez mieux, que le secret le
plus inviolable vous sera gardé et que mon in-
fluence dans ma commune n'aura d'autre effet
— 18 —
que de vous protéger, s'il en était besoin ; me
croyez-vous à présent?
Une déclaration aussi énergique produisit sur
celui à qui elle s'adressait, une certaine impres-
sion qu'il tâcha de dissimuler néanmoins par
cette dédaigneuse réponse :
— Il le faut bien, puisqu'il n'y a pas possibilité
de faire autrement. Mais si vous me trompez,
prenez garde.
— Soyez sans aucune crainte.
— En ce cas, marchons sans plus tarder.
Et les deux champions se mirent à cheminer
côte à côte, observant le mutisme le plus com-
plet, à l'exception de quelques rares paroles que
le curé crut devoir ajouter pour achever de dis-
siper les méfiances de son adversaire.
Après une demi-heure de marche, on arriva
non loin de quelques maisons qui servaient, pour
ainsi dire, de faubourg à un élégant et fort village
que nous appellerons Saint-Romain.
— Ayez patience, Monsieur, dit le curé, nous
approchons.
Au même moment, on vit s'avancer sur la
route, en avant des maisons, une vaste charrette
attelée de deux chevaux, sur laquelle se tenaient
— 19 —
debout, trois paysans, pendant que trois autres
marchaient à côté.
Voyant venir leur pasteur, tous se découvri-
rent d'avance pour le saluer.
Ce mouvement ne laissa pas que d'inspirer un
peu d'inquiétude à l'étranger. Malgré les assu-
rances qu'il avait reçues du curé, il ne put s'em-
pêcher de lui dire :
— Songez à votre parole.
— Monsieur, répondit tranquillement celui-ci,
il m'est arrivé quelquefois de donner ma parole,
j'amais on n'a eu besoin de me le rappeler.
Puis s'adressant aux villageois qui déjà se dis-
posaient à arrêter leur voiture :
— Bonjour, mes enfants ; et où allez-vous donc
avec cet équipage ?
— Rentrer nos avoines, monsieur le curé ; c'é-
tait hier dimanche, et...
— Comment! interrompit brusquement le
pasteur, n'avais-je pas annoncé au prône qu'on
pouvait s'occuper de rentrer les récoltes le di-
manche ?
— C'est vrai, monsieur le curé, répondit sour-
noisement l'orateur de la troupe; mais, comme
le temps était sûr, nous n'avons pas voulu profi-
ter de la permission, de peur de vous désobliger.
— 20 —
— Dites plutôt que vous n'étiez pas fâchés de
passer quelques heures au cabaret.
— Oh! monsieur le curé! pouvez-vous croire !
— C'est bien, c'est bien, je crois ce que je
crois. Pourvu qu'on n'en prenne pas trop, il n'y
a pas de mal à se procurer un peu de distraction;
vous vous donnez assez de peine, mes pauvres
amis. N'ai-je pas mes moments de distraction,
moi ; pourquoi n'auriez-vous pas les vôtres?
— Oh ! pour çà c'est vrai, monsieur le curé,
nous vous entendons, morguienne et tout le vil-
lage aussi, lui fut-il répondu en choeur.
L'abbé est musicien, pensa l'ex-clerc de no-
taire, il joue probablement de la contre-basse ou
du serpent.
— Eh bien ! que je ne vous retienne pas. Bon
courage, mes amis, et au revoir.
Une nouvelle bordée de saluts et un léger coup
de fouet terminèrent le colloque.
Tout n'était pas dit, cependant ; car, du haut
de la charrette, qui s'éloignait, on entendit ré-
sonner ces paroles :
— Quel bon enfant que notre curé ! quel brave
cher homme!
Une acclamation bruyante répondit à la voix,
qui s'empressa d'ajouter :
— 21 —
— Et avec ça un fameux malin. Si celui-là
venait à être menacé il ne manquerait pas ici de
monde pour le défendre.
La suite du dialogue se perdit dans le lointain.
La rencontre dont il vient d'être parlé avait
exercé une influence manifeste sur l'esprit de no-
tre jeune homme. Sa mine était devenue moins
altière et plus réfléchie. Ces démonstrations de
respect et de bons rapports faites spontanément,
en dehors du village, avaient quelque chose de
contagieux dont, malgré son arrogance, il ne
put se défendre. Mais il avait lui-même tracé
son rôle, et il était bien résolu à le poursuivre
jusqu'au bout.
Nos deux personnages firent encore quelques
centaines de pas, après quoi ils se trouvèrent sur
une place assez spacieuse et plantée d'arbres ;
c'était la place de l'Eglise.
Un homme de soixante ans environ s'y prome-
nait enfumant sa pipe. Il était vêtu d'un paletot
de coutil, d'un pantalon de même étoffe, et coiffé
d'un chapeau de paille. Son linge d'une parfaite
blancheur, sa cravate de satin annonçaient l'ai-
sance. Une épaisse moustache grise, le ruban
rouge placé à sa boutonnière, un maintien qui
- 22 —
avantageait sa taille au-dessus de la moyenne,
faisaient deviner un vieux militaire.
Du plus loin qu'il l'aperçut, l'abbé lui cria :
— Salut à monsieur le maire !
A ce mot de maire, l'étranger ne put se défen-
dre d'une nouvelle appréhension. Il la dissimula
pourtant et se contenta de tenir ses regards pru-
demment fixés sur le visage du prêtre.
Celui qu'on venait de saluer en le qualifiant à
haute voix se retourna aussitôt. Il fit quelques
pas, regarda les deux arrivants d'un air tant soit
peu étonné, se livra à une courte inquisition sur
la tournure de l'inconnu et se décida enfin à ré-
pondre :
— Eh quoi, vous voilà déjà revenu?
— Que voulez-vous, monsieur le maire, l'hom-
me propose et Dieu dispose; une affaire imprévue
me rappelle chez moi. J'en suis fâché pour
mon pauvre confrère le curé qui m'attendait à
dîner. Il me reprochera, j'en suis sûr, d'avoir
manqué à ma parole; encore si je pouvais le
faire prévenir.
— Qu'à cela ne tienne, dit le maire, je vais faire
monter à cheval mon petit bonhomme; il sera
enchanté de remplir votre commission, cela lui
fera une promenade.
— 23 —
— Merci de votre obligeance, monsieur le mai-
re; j'accepte sans façon, et, puisqu'il en est
ainsi, priez votre fils, de ma part, d'annoncer à
mon confrère que je ferai en sorte d'aller le dé-
dommager demain.
— Je m'en garderai bien, répliqua le maire,
demain au contraire je vous retiens chez moi.
J'ai une primeur de gibier qui exige votre pré-
sence, autrement la chasse serait malheureuse
tout le reste de la saison. Mais on peut tout con-
cilier; je ferai dire au curé que nous comptons
aussi sur lui. Ainsi donc, c'est entendu, j'ai vo-
tre promesse.
— Et je la tiendrai certainement, ajouta le
curé, si je suis encore de ce monde.
— Nous y voilà, se dit en lui-même Valentin
Dubreuil, j'aurais dû le prévoir.
Sa pensée fut interrompue par la voix sonore du
maire, qui criait en laissant échapper un gros rire :
— Si vous êtes encore de ce monde ! je l'espère
bien, corbleu ! et toute la commune aussi.
— Sans adieu, monsieur le maire.
— Au revoir, mon maître, riposta celui-ci avec
une sorte d'affectation qui ne laissa pas que d'être
remarquée par le jeune homme sans qu'il en
comprît la portée.
— 24 —
Cette seconde épreuve avait, en partie, réhabi-
lité le prêtre dans l'estimé de l'ex-clerc de notaire.
Pour la première fois il se demanda s'il n'était
pas allé trop loin. Mais il n'y avait plus à reculer.
Ces nouvelles impressions furent de courte du-
rée, vu qu'on arriva presque aussitôt devant le
presbytère.
C'était une maison proprement tenue, presque
élégante, située au fond d'une cour ; une grille
se terminant, par le haut, en fers de lance, la sé-
parait de la rue.
Il ne fut pas nécessaire d'agiter la sonnette,
car on vit au même instant accourir une jeûne
fille d'une beauté remarquable, mise avec une
simplicité du meilleur goût; sa figure exprimait
la joie et la sollicitude.
— Mon Dieu ! mon oncle, sitôt de retour; que
vous est-il donc arrivé ? s'écria-t-elle en appro-
chant.
— Mon oncle ! se dit l'étranger, je devine ; une
nièce charmante, c'est la compagne obligée de
tous les curés.
Il fut tiré de sa réflexion par la réponse du
pasteur.
— Il ne m'est rien arrivé, tranquillise-toi,
— 25 —
chère petite, mais j'ai rencontré monsieur avec
qui j'ai à causer d'affaires.
Durant ce pourparler, la grille s'était ouverte;
les trois personnages avaient: traversé la cour et
se trouvaient déjà dans la salle d'entrée.
La jeune fille, examinait furtivement l'inconnu
dont la tournure ne la rassurait qu'à moitié,
avec d'autant plus de raison que l'air grave de
son oncle ne lui avait point échappé. Nonobstant
cette enquête rapide, qui est un des instincts de
la femme, elle baissait les yeux et semblait at-
tendre un ordre.
Puis tout à coup, se ravisant, elle s'écria gra-
cieusement, comme c'est l'usage à la campagne :
— Vous allez vous rafraîchir, Messieurs.
— Pas à présent, mon enfant, répondit le cu-
ré; donnez-moi la clef du pavillon, et, en même
temps, il faisait signe à l'étranger de s'asseoir.
La jeune fille s'échappa et reparut bientôt après
avec la clef qu'on venait de lui demander, après
quoi, s'étant assurée que sa présence n'était plus
nécessaire, elle se retira discrètement, non sans
laisser percer un peu d'inquiétude et sans déco-
cher; un dernier coup d'oeil sur la mine étrange
qu'elle voyait pour la première fois.
A peine eut-elle disparu, que l'ex-clerc de no-
2
— 26 —
taire se livra derechef à la pensée malveillante
qui lui était venue en arrivant au presbytère.
—- Ce curé est, ma foi, bien heureux, se dit-il.
Mais l'abbé coupa court à ces commentaires,
dont il était loin toutefois de soupçonner le su-
jet. Il se leva immédiatement, et prenant un ton
de froide politesse :
— Monsieur, ayez la bonté de me suivre. Je
vous demande la permission de passer le pre-
mier afin de vous montrer le chemin.
Cela dit, il gagna une porte de sortie opposée à
celle de la cour, alors on se trouva dans un jar-
din assez vaste et parfaitement cultivé. La moi-
tié, attenante à la maison, représentait un pota-
ger en plein rapport; venait ensuite un bosquet
terminé par une pièce de gazon, au milieu de la-
quelle était un bassin d'où s'élançait un petit jet
d'eau.
Au fond du jardin s'élevait un pavillon com-
posé d'un rez-de-chaussée et d'un étage au-des-
sus. En bas, deux croisées de face séparées par
une porte; en haut, trois croisées, dont celle du
milieu était perpendiculaire à l'entrée du rez-de-
chaussée. C'est là que vinrent s'arrêter nos deux
personnages, qui avaient traversé le jardin sans
échanger une seule parole.
- 27 —
Le curé ouvrit sans se presser, entra le pre-
mier, invita du geste son compagnon à en faire
autant et referma soigneusement la porte.
Celui-ci n'eut pas plutôt franchi le seuil, qu'il
demeura stupéfait en regardant autour de lui. La
pièce dans laquelle on venait de l'introduire oc-
cupait toute la surface de l'édifice, moins l'em-
placement d'un escalier conduisant à l'étage su-
périeur. Elle ne contenait d'autres meubles qu'un
canapé recouvert en paille et quelques chaises de
même modèle.
Mais ce qui étonna au dernier point notre aven-
turier, ce fut de voir appendus à la muraille des
faisceaux de fleurets, d'épées, de sabres, des
masques, des plastrons, des sandales, tout l'atti-
rail enfin du maître d'armes le mieux monté.
Pendant qu'il contemplait tout cela avec des
yeux ébahis, le curé, sans paraître le remarquer,
lui adressa tranquillement cette allocution :
— Monsieur, vous voyez que nous trouverons
ici à peu près tout ce que vous pourrez désirer.
Préalablement je tiens à vous prouver jusqu'au
bout que vous avez en moi un adversaire loyal.
Nous nous battrons, puisque vous y tenez, mais
je ne veux pas vous assassiner. Je ne vous laisse-
rai pas ignorer, Monsieur, que, dans ma jeu-
— 28 —
nesse, j'ai eu beaucoup de goût pour les armes.
Aujourd'hui encore j'en fais mon délassement
avec un ou deux amis, entre autres avec M. le
maire, que vous avez vu tout à l'heure et qui est,
je vous assure, un rude jouteur.
Je vous laisse la liberté du choix, cela m'est in-
différent.
Mais, avant que vous vous décidiez, nous al-
lons, si vous le voulez bien, essayer deux de ces
fleurets; ma conscience me dira si je puis me
permettre de manier l'épée contre vous.
En même temps il détacha deux fleurets et pré-
senta la poignée de l'un à son adversaire, qui était
resté là comme pétrifié par l'excès de sa surprise.
Le jeune homme paraît incertain d'abord ;
mais, se remettant aussitôt, de peur qu'on ne le
soupçonne de couardise, il saisit l'arme d'une
main convulsive et se met en garde.
— Voyons, Monsieur, je vous attends, dit le
curé en le laissant venir sur lui.
Parer l'attaque, porter une première botte,
faire voler l'arme de son adversaire contre le
mur, furent pour lui l'affaire d'un clin d'oeil.
Aussitôt il courut la ramasser, la présenta de
nouveau en disant avec un sourire plein de cour-
toisie :
— 29 —
— Il fait chaud, vous avez beaucoup marché,
cette première, épreuve ne comptera pas, nous
allons recommencer, si vous le trouvez bon.
Piqué au vif, le jeûne homme s'empare dû
fleuret avec un geste d'impatience :
— Il paraît que vous êtes fort, monsieur le
curé, dit-il fièrement, mais je sais me défendre
aussi : je suis élève de mon père qui était pre-
mier maître d'armes dans son régiment.
Le curé le fixait avec une attention toute par-
ticulière. Mais, le voyant fondre sur lui avec fu-
rie, il l'attend froidement; lui porte un coup en
pleine poitrine, puis un second, puis un troisième
et fait voler l'arme une seconde fois.
Le jeune homme demeura atterré.
— Vous le voyez, Monsieur, dit tranquille-
ment l'abbé, avec la meilleure volonté dû monde
il n'y a pas moyen de rendre la partie égale, à
l'épée, du moins. Nous allons essayer d'autres
armes.
Sans plus attendre, il gravit lestement l'esca-
lier, et redescendit presque aussitôt, tenant une
boîte à chaque main.
— Voici deux paires de pistolets de combat;
je vous les garantis pour être de la plus grande
2.
— 30 —
justesse. Moi, je les connais, veuillez les es-
sayer à votre tour.
En même temps il ouvrit la porte, sortit du pa-
villon et se dirigea tout à côté derrière un petit/
mur construit à six pas de celui qui servait de
clôture au jardin.
Le jeune homme le suivait sans mot dire,
comme s'il eût perdu l'usage de la parole.
—- Voici un tir que j'ai fait disposer pour mon
agrément et celui de quelques amis. Là-bas une
cible, des figurines, ici de la poudre, des balles,
des capsules et tous les accessoires. Vous allez
ajuster quelques coups, tout autant que vous le
jugerez nécessaire ; et pour que ma présence ne
vous gêne pas, permettez que je vous quitte un
moment; j'ai à donner quelques ordres dans ma
maison. Je le puis sans inconvénient, je pense ;
vous n'avez plus de doutes sur ma loyauté ?
— Aucunement, répondit l'ex-clerc de notaire,
d'un ton presque respectueux, cette fois.
A peine le pasteur se fut-il éloigné que notre
héros commença par se tâter pour bien s'assurer
qu'il ne rêvait point.
— Où diable me suis-je fourré, murmura-t-il
enfin. Moi qui croyais avoir trouvé l'occasion de
donner une leçon à un prêtre, il faut convenir
— 31 —
que je suis bien tombé. Je ne m'étonne plus si
le vieux grognard l'a appelé son maître. Puis,
fixant les deux boîtes qui étaient devant lui sur
une table... « Nous vous entendons et tout le vil-
lage aussi, disaient ces bons paysans. » Voilà les
instruments dont joue monsieur le curé, la con-
tre-basse et le serpent.
— Cependant, après avoir réfléchi quelques
instants, allons ! allons ! c'est égal, se dit-il réso-
lûment, il ne me convient pas du tout de passer
ici pour un sot ou pour un poltron, dût-il m'en
coûter la vie. Essayons les pistolets, peut-être
que la chance sera meilleure. Et il ouvrit les deux
boîtes.
— Par ma foi, voilà de belles armes, on voit
que le maître s'y connaît. Aussitôt il se met à les
charger toutes les quatre, les tire successivement
contre la cible, paraît médiocrement satisfait
de son adresse, recommence et recommence
encore.
Il en était à la quatrième épreuve quand le
curé revint.
— Eh bien ! Monsieur, êtes-vous content de
ces armes !
— Des armes, oui, répondit le tireur, il fau-
drait être difficile pour dire non; mais de moi,
— 32 —
cela dépend, et si vous maniez les pistolets aussi
bien que l'épée...
— Votre observation est on ne peut plus juste,
dit le curé, je dois vous faire, connaître mon sa-
voir. Ayez la complaisance, je vous prie, de
charger les quatre pistolets, pendant que je vais
aller placer ces quatre figurines au fond du tir,
pour me servir de but.
A cette demande, notre héros se sentit comme
fasciné par tant de sang-froid. Néanmoins il
commença à charger les armes, sans trop savoir
ce qu'il faisait. Il avait à peine terminé, quand il
se trouva nez à nez avec l'abbé, qui venait de
ranger ses poupées en ordre de bataille, à deux
centimètres l'une de l'autre.
— Vous avez fini, Monsieur, vous n'avez pas
oublié les balles ; c'est très-bien, je vous remer-
cie. Et saisissant, à deux reprises, un pistolet de
chaque main, il se mit à compter : une, deux,
trois, quatre, en faisant voler quatre têtes, sui-
vant le numéro indiqué.
Pour le coup le jeune homme pâlit malgré lui.
Le curé n'eut pas l'air de s'en apercevoir.
— Monsieur, lui dit-il, je conviens que j'ai un
peu l'habitude de ces armes à feu. Mais vous
pourrez en trouver d'autres là-haut qui me sont
— 33 —
moins familières; ayez la bonté de venir choisir
vous-même. Nous allons remonter ces deux
boîtes; voulez-vous avoir la complaisance d'en
prendre une et; moi l'autre ?
Sans attendre la réponse il rentra lestement
dans le pavillon et se dirigea Vers l'escalier, suivi
de son adversaire qu'on aurait pu comparer, en
ce moment, à un somnambule agissant sous
l'empire du magnétiseur.
Parvenu au sommet de l'escalier, l'abbé poussa
une petite porte déjà entr'ouverte, souleva un
rideau à larges rayures, mi-partie rouge et blanc,
le retint avec son bras, fit signe au jeune homme
de passer le premier, entra derrière lui en lais-
sait retomber le rideau.
Ce fut alors seulement que celui-ci commença
à sortir de sa stupeur pour tomber dans une
autre.
La pièce, de même que celle du bas, avait toute
la dimension du bâtiment. Dans le fond, vis-à-
vis de la croisée du milieu, se trouvait un prie-
Dieu en chêne surmonté d'une petite croix du
même bois. A droite, une armoire vitrée formant
bibliothèque, garnie de livres religieux propre-
ment reliés et de quelques objets de dévotion,
placés sur le devant dès tablettes.
— 34 —
A gauche du prie-Dieu, une armoire semblable
à la première, mais destinée aux livres de science
et de littérature; de nombreuses pièces d'his-
toire naturelle, quelques échantillons de mine-
rais, des animaux empaillés, remplissaient le
bas de l'armoire ou étaient disposés avec ordre
au bord des rayons.
Au mur de droite et au-dessus d'une espèce de
buffet, on apercevait deux riches trophées d'ar-
mes françaises et étrangères. Sabres, pistolets,
fusils arabes, yatagans , poignards, haches
d'armes, rien n'y manquait.
Contre la muraille de gauche, une armoire vitrée
pareille aux deux autres, mais plus grande, dans
laquelle on voyait suspendu un casque d'officier
de dragons, et au-dessous le costume complet
avec les épaulettes de capitaine. Plus bas, un cha-
peau à cornes, un habit d'officier d'état-major
orné d'une croix de la Légion d'honneur, des
aiguillettes d'or, des éperons, un baudrier avec
sa giberne, un pantalon garance et jusqu'à des
bottes, complétaient ce magasin d'équipement
militaire.
A la partie inférieure de l'armoire était groupé
avec art tout ce qui sert à composer le harna-
chement d'un cheval d'officier.
— 35 —
Pour terminer la description du mobilier,
ajoutons deux fauteuils et quatre chaises recou-
verts en crin, une table au milieu, formant bu-
reau, un poêle de faïence du côté de la porte.
Enfin, sur le plancher, un tapis marocain, deux
peaux de panthère et une de lion.
Valentin Dubreuil demeura longtemps en
extase devant le singulier spectacle qui frappait
sa vue. D'étonnement en étonnement, il avait
perdu toute sa rudesse de la forêt ; ce n'était plus
qu'un enfant timide. Pourtant la vivacité de son
caractère finit par reprendre le dessus et le rap-
peler au sentiment de sa position.
— Vous avez servi, monsieur le curé, dit-il
avec une fermeté qui ne dissimulait qu'imparfai-
tement la profonde impression qu'il éprouvait.
— Je crois l'avoir fait avec honneur, répondit
modestement l'abbé; c'est pour cela que j'en
conserve précieusement les souvenirs. Vous
voyez, Monsieur, j'ai réuni dans ce pavillon tout
ce qui peut occuper agréablement mes loisirs.
Après les devoirs de mon ministère et les heures
consacrées à mes paroissiens, c'est là que je viens
me livrer à la méditation, à la prière, au travail,
ou bien chercher un moment de distraction en
compagnie de quelques personnes intimes. Ici
— 36 —
je suis roi absolu, je règne par la puissance du
sabre, mais je ne fais la guerre qu'aux mouches
et aux araignées. Je vous l'ai dit, j'ai eu toute ma
vie le goût des armes ; ce goût ne s'éteindra pro-
bablement qu'avec moi. Je me suis attaché, de-
puis longtemps, à.former la collection que vous
apercevez autour de vous. Quelques personnes,
connaissant ma faiblesse, m'ont apporté leur tri-
but, à titre de souvenir. Tout ce que vous voyez
ici m'est précieux comme objet de curiosité et
d'étude. Depuis plusieurs années déjà, l'usage
des armes n'est plus pour moi qu'un amusement,
un exercice nécessaire à ma santé. Je m'étais
bien promis qu'il n'en serait jamais autrement;
mais l'homme ne fait pas toujours ce qu'il veut.
Tout en continuant de parler, l'abbé ouvrait à
deux battants le buffet dont il a été fait mention,
et l'on apercevait dans ses flancs un véritable
arsenal.
— Voyez là: dedans, Monsieur, continua-t-il, il
y a des pistolets que vous préférerez peut-être à
ceux que vous venez d'essayer.
— C'est inutile, répliqua froidement le jeune
homme; je vois que toutes les armes vous sont
bonnes ; je tâcherai de m'arranger dés premières
venues.
— 37 —
— Comme il vous plaira, Monsieur, ajouta le
pasteur, sans la moindre affectation.
A présent, monsieur Dubreuil, avant de me
mettre à vos ordres, j'ai une double demande à
vous faire : les événements de la matinée sont
cause que je suis pour ainsi dire à jeun. C'est
l'heure ordinaire de mon dîner, je me sens un
vif appétit; voulez-vous me permettre de me
restaurer un peu ?
— A votre aise, monsieur le curé.
— Fort bien, je vous rends grâce d'avoir ac-
cédé à ma première demande; je passe à la
seconde : Vous vous êtes trouvé dans les mêmes
circonstances que moi, vous devez éprouver les
mêmes sensations. Oserai-je vous prier de par-
tager mon dîner?
Le jeune homme fit un mouvement.
Le curé, qui s'en aperçut, se hâta d'ajouter :
— Oh! cela ne vous engage en aucune façon,
je vous jure, pas plus que d'être venu dans ma
maison; vous aurez cédé à la nécessité, voilà tout.
A cette invitation formulée avec tant de fran-
chise et de délicatesse, Valentin, qui sentait que
sa position devenait de plus en plus difficile,
trouva néanmoins assez d'assurance pour faire
une réponse convenable.
3
— 38 —
— Monsieur, dit-il, je n'ai besoin de rien, je
vous remercie.
—Cela m'étonne, reprit le curé; à votre âge j'a-
vais un estomac plus exigeant. Dans tous les cas,
je ne prétends vous contraindre le moins du mon-
de. Permettez-moi seulement de vous faire obser-
ver que je croirais commettre une impolitesse en
vous laissant seul ici, pendant que j'irai dîner.
Venez au moins vous asseoir à ma table, vous
serez libre de ne rien accepter, je n'insisterai pas.
Toute objection devenait impossible. Dubreuil
fit un signe d'assentiment et suivit le pasteur,
silencieusement, ne sachant plus comment se
tirer de l'impasse où il se trouvait engagé.
Tous deux entrèrent bientôt dans une salle à
manger où était dressée une table portant trois
couverts.
La jeune fille, qui avait attiré l'attention de
Dubreuil lors de son arrivée au presbytère, y
donnait la dernière main et semblait attendre.
Une vieille servante qui, sans doute, obéissait
à des ordres donnés en conséquence, apportait
le potage.
Le curé invita poliment son hôte à prendre
place; mais celui-ci ne voulut y consentir qu'a-
près avoir vu la jeune personne s'asseoir la pre-
— 39 —
mière, ce qui lui valut un léger coup d'oeil d'ap-
probation.
Valentin Dubreuil venait de mentir effronté-
ment en déclarant au curé qu'il n'avait besoin
de rien; l'odeur qui s'exhalait de la cuisine l'en
punissait cruellement. Nonobstant, il se promit
bien de demeurer ferme dans sa résolution ; son
honneur s'y trouvait engagé. Il le prouva en re-
fusant l'assiette de potage que lui offrait le pas-
teur, qui, du reste, n'insista pas, suivant ce qui
avait été convenu.
Mais la jeune fille, qui apparemment n'était
pas dans le secret, se hasarda à prendre la
parole, et s'adressant à ce convive d'un nouveau
genre :
— Monsieur, lui dit-elle, avec une timidité
charmante, vous paraissiez avoir bien chaud
quand vous êtes arrivé; peut-être vous êtes-
vous refroidi dans le jardin. Seriez-vous malade?
Prenez d'abord un peu de vin, je vous en prie,
cela vous fera du bien.
En même temps, elle saisit une bouteille, tout
en dirigeant ses beaux yeux, presque suppliants,
vers ceux de l'étranger.
A ce geste, à ce regard, une pensée subite tra-
versa le cerveau de l'impétueux jeune homme :
— 40 —
On va croire que j'ai peur! Aussitôt il présenta
son verre en disant :
— Mademoiselle, je ne me suis jamais mieux
porté. Afin qu'on n'en doute pas, j'accepte avec
reconnaissance ce que vous m'offrez avec tant
de grâce.
Et le vin n'eut pas plutôt été versé qu'il dis-
parut.
— Marguerite, tu as eu une bonne idée, s'é-
cria le curé, évidemment satisfait; j'aurais dû
commencer par là. Je te sais gré, chère enfant,
d'avoir réparé ma maladresse. Maintenant, tu vas.
conseiller à M. Valentin Dubreuil de prendre un
peu de potage!
Valentin ! répéta la jeune fille toute réjouie,
Monsieur, vous portez le même prénom que mon
oncle.
— Vraiment! dit le jeune homme eh s'épa-
nouissant, Mademoiselle, cette similitude me
flatte.
Pendant ce temps-là, Marguerite plaçait devant
lui le potage qui disparut bientôt comme le vin.
De ce moment, on put voir s'opérer une mé-
tamorphose complète. Après' avoir fait ce pre-
mier pas, il eût été ridicule de rester en chemin.
Dubreuil le comprit, et, pour le prouver, il
— 41 —
mangea pomme quatre, à la grande satisfaction
de Marguerite qui, un peu étonnée, d'abord, finit
par croire à l'efficacité de sa prescription.
La conversation, un peu embarrassée au com-
mencement du dîner, s'anima par degrés et finit
par prendre un intérêt auquel chacun des convi-
ves apportait son contingent.
Valentin, qui avait mis de côté ses airs de
pourfendeur, en était venu, sans s'en aperce-
voir, à cette gaieté franche, à ces saillies pleines
de sens et de bon goût qui dénotent un jeune
homme instruit et habitué au monde.
Le pasteur le contemplait avec surprise et avait
peine à reconnaître en lui l'homme de la forêt.
Il ne négligeait rien pour favoriser de plus en
plus la transformation dont il était le témoin.
Quant à Marguerite, entraînée par les discours
de l'étranger et la finesse de ses reparties, elle
avait complétement perdu de vue le chapeau à
larges bords, la mise en désordre et même la
barbe touffue dont l'aspect ce pendant la frappait
encore.
Le curé avait fait sans doute plus d'un sermon
Sur la tempérance ; mais, dans une circonstance
aussi exceptionnelle, il crut devoir se relâcher
un peu de sa sévérité. En homme habile, il com-
— 42 —
bina les échantillons de sa cave de manière à
ramener l'humeur et le naturel de son convive à
leur diapason ordinaire, sans toutefois, s'écarter
d'une juste limite.
Tout en lui faisant les honneurs de sa table, il
ne discontinuait pas de l'observer. Au milieu de
sa causerie, il avait surpris quelques éclairs de
nobles sentiments et certaines manières distin-
guées qu'il lui était difficile de concilier avec les
scènes brutales du matin. D'ailleurs, une chose
le préoccupait fortement ; pour la tirer à clair,
il fallait que notre aventurier fût entièrement
revenu des fâcheuses impressions qu'il avait lais-
sées éclater avec une violence inconcevable.
De son côté, Valentin se prêtait, on ne peut
mieux, à l'étude dont il était l'objet sans le sa-
voir. Marguerite l'avait décidément charmé, au
point que le curé lui-même recevait le contre-
coup de son heureuse métamorphose. On n'au-
rait jamais dit, vers la fin du dîner, qu'il était
venu au presbytère chercher les instruments né-
cessaires pour se couper la gorge avec le maître
de la maison.
Les choses allaient si bien, que Marguerite put
s'absenter un moment sans que la conversation
en fût ralentie.