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Le Glaive runique, ou la Lutte du paganisme scandinave contre le christianisme, drame tragique par Charles-Auguste Nicander ; traduit du suédois ; suivi de notes... et précédé d'un essai sur l'établissement et la destinée du christianisme dans les pays du Nord, par Léouzon-Leduc,...

De
467 pages
Sagnier et Bray (Paris). 1846. In-8° , CXII-361 p..
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LE
GLAIVE RUNIQUE
OU
LA LUTTE DU PAGANISME SCANDINAVE
CONTRE
LE CHRISTIANISME.
Propriété des Editeurs.
IMPRIMERIE. DE E.-J. BAILLY, PLACE SORBONNE. 2.
LE
GLAIVE RUNIQUE
OU LA
LUTTE DE PAGANISME SCANDINAVE
CONTRE LE CHRISTIAMSME.
DRAME TRAGIQUE
Par Charles-Auguste Micander
TRADUIT DU SUÉDOIS:
DE NOTES HISTORIQUES MYTHOLOGIQUE ET LITTERAIRES,
D'UN ESSAI SUR L'ETABLISSEMENT ET LA DESTINÉE DU CHRISTIANISME
PAR LEOUZON-LEDUC,
PARIS;
SAGNIER ET BRAY. LIBRAIRES-ÉDITEURS,
RUE DES SAINTS-PERES, 64
1846
ESSAI
SUR L'ÉTABLISSEMENT ET LA DESTINÉE
DU CHRISTIANISME
PAR
LES PAYS DU NORD.
Longtemps avant que les peuples de la Scan-
dinavie eussent franchi leurs forets et leurs mers,
pour venir se mêler aux autres nations de l'Eu-
rope et inscrire enfin leur nom. dans l'histoire.
la doctrine du Christ leur avait été annoncée. Et
c'est de cette Rome. reine du monde, dont
ils devaient un jour briser le sceptre : c'est de
Pierre . chef de cette Êglise. dont ils devaient
un jour abjurer l'autorité. qu'ils reçurent leur
premier apôtre. Mais sur cet homme courageux
les traditions sont restées obscures et stériles. On
n'a pas même conservé son nom. Les annales du
Nord disent seulement qu'il était compagnon
II
d'Eucharius , un des soixante-douze disciples ;
quant à ses oeuvres, elles les affirment plutôt
d'après des conjectures probables, que d'après
des faits authentiques et vraiment nationaux .
Cependant la première semence jetée officiel-
lement sur la terre Scandinave par le mission-
naire romain, devait être fécondée par le zèle
spontané des hommes mêmes de la patrie. A
cette époque reculée, le Nord débordait sans
cesse vers le Midi : les Goths avaient pénétré en
Espagne, les Visigoths occupaient la Mésie , les
Anglo-Saxons la Bretagne ; les Lombards avaient
franchi la Baltique. Et plus tard, lorsque l'heure
de l'invasion suprême fut venue, cette grande
foule de peuples qu'alors on appelait barbares,
ne couvrait-elle pas de ses vagues orageuses
toute la surface occidentale de l'Europe ?
1 « Anno Christi LIV sanctus Petrus in Germaniam ablegavit, Evangelii
gratia pradicandi, sanctum Eucharium de LXXII Salvatoris nostri disci-
pulis unum, et cum ipso SS. Maternum, Valerium ac quemdarn alium.
Illi quidem Trevirensium successive praesules evadunt, hic autem EIsatiae
Saxoniaeque apostolus, ni etiam gentium finitimarum factus, Christum
iis fidelissime annuntiavit. Ubi tandem vita functus, sepelitur Bardevici,
floreatissimo hâc aevo Saxonum urbe in quâ usque tempora Henrici
Leonis, in honore ac amore fuit, plurimis coruscus miraculis. Tunc
quippe subversa civitate, illius apostolici viri reliquiae dono cesserant
regi Danorum Canuto. Quocirca reor Scondiotas ex praedicatione hujus
viri apostolici, nonnullum simul gustum fidei christianae isto tempore
percepisse. " (Messenii Scondia illastrata, t. 1, p. 58.— Cranztius, in
sua metropoli, cap. 1, lib. I.)
Mais sur la terre de la conquête, régnait déjà
depuis longtemps la foi du Christ. Cette foi
subjugua à son tour les envahisseurs ; en sorte
que ceux d'entre eux qui retournèrent dans leur
pays, annoncèrent l'Évangile à leurs frères, con-
firmant ainsi la parole des missionnaires qui les
avaient précédés 1.
Vers la fin du cinquième siècle, la Scandinavie
tomba au pouvoir d'Arthur, roi des Angles, et
perdit son indépendance. Arthur, grand prince
et vaillant guerrier, était aussi chrétien pieux et
zélé. Il s'efforça donc de répandre parmi ses nou-
veaux sujets la lumière évangélique, et glorifia
l'Eglise par de nombreuses et illustres conver-
sions. C'est durant la domination des Angles
qu'un roi de Suède, devenu chrétien, donna
le jour à saint Sebaldus ou Sioboldus, lequel, à
Ex pervetustis non obscare liquet monimentis, tam internes qnam
externis historiaram, qnod Gothi; Anglo-Saxones. Heruli, Longobardi,
Ascomannî et Normanni, foris conversi ; et quarto, quinto,, sexto, sep
timo, octavo, ac nono Christi saeculis ex Italia, Hispania. Illyrico, Bri-
tannia, Gallia, Flandria, et Saxonia in Scondiam ceu patriam originalem
subinde reversi, non paucos in ea conterraneorum fuerint Christo lucrati.
Famosissimns tamen et christianissimus ille Anglorum monacha Arthu-
rus, anno CDLXXXVIII, Scondiae nactus dominium, hojusmodi beneficium
pluribas incolarum exhibuit successoresque. " (Messenii, Historia sanc
torum et praesulum Scondîae conversionem sibi vîndicantium, lib. I ,
c. II, p. 1 et 2.) Voyez aussi Cronholm, Historisk Undersokning, p. 236.
—Mûnter. Histoire de l'Église, etc.)
l'âge de seize ans, se rendit à Paris pour y
étudier, puis à Rome pour s'y faire consacrer
missionnaire; et enfin prêcha l'Évangile en Ger-
manie avec tant de zèle et de succès qu'il mérita
d'être compté parmi les apôtres du Nord.
Au reste, dès l'an 390 , une sainte avait déjà
visité les côtes de la Scandinavie, et transporté
au milieu de leurs durs rochers les merveilles de
la vie chrétienne.
« Dans le pays d'Hybernie, dit la légende qui
lui a été consacrée , vivait la bienheureuse Su-
niva , issue de sang royal, et par les soins de ses
bons parents, élevée dans la foi des chrétiens.
S'étant jointe à la bienheureuse Ursule, elle se
mit en mer avec trois vaisseaux. Mais la tempête
la sépara de sa compagne , et la poussa avec une
suite assez nombreuse jusques sur les côtes de la
Norvège.
« A la vue des saints de Dieu, les habitants
du pays, sauvages et cruels, s'armèrent de glaives
et de bâtons, et se précipitèrent sur eux pour les
chasser de leurs rivages.
« C'est que ces malheureux , plongés dans les
ténèbres du paganisme. ne pouvaient voir de
leurs yeux trop infirmes la lumière de la vérité
qui se levait sur eus. Les saints de Dieu repri-
rent leur route à travers la plaine des orages.
Ils y furent durement éprouvés. Enfin , après
avoir été ballottés, séparés par les vagues, ils
abordèrent, les uns, au nombre desquels se trou-
vait la bienheureuse Suniva, à l'île de Seliee,
les autres, à l'île de Ryn. Là, s'étant réfugiés
dans les trous des rochers, ils passèrent leurs
jours dans l'austérité et dans la prière. D'abord,
les sauvages indigènes ne les inquiétèrent pas ; il
est même à croire que quelques-uns furent tou-
chés de leur sainte vie. Mais enfin, la persécution
reprit ses attaques, et, cette fois, elle n'y mit
fin, que lorsqu'elle eut consommé leur mar-
tyre 1. »
Toutes ces tentatives de conversion sur les
Scandinaves, isolées, incomplètes, ne pouvaient
aboutir à un grand résultat. Il fallait, pour cela ,
-que l'oeuvre apostolique fût confiée à des hom-
mes capables de la conduire avec force , avec
unité ; il fallait surtout qu'une puissance impo-
sante la prît à coeur et la soutînt courageusement
jusqu'à la fin. Charlemagne avait songé à lui prê-
ter le secours de son nom et de son bras ; car il
avait jugé que la conversion des Scandinaves
devait être le complément nécessaire de la con-
version des Saxons ; ce qui était vrai, même au
seul point de vue politique. Mais la mort vint
1 Breviarium Nidrosieuse.
l'arrêter au milieu de ce grand dessein , dont il
laissa l'accomplissement à son fils, Louis-le-
Débonnaire.
A cette époque, de grands orages ébranlaient les
royaumes du Nord. Le cruel et ambitieux Regner,
maître , à la fois , de la Suède , de la Gothie et
de la Norvège, s'était jeté sur le Danemark, et
l'avait soumis à sa domination. Harald, qui en
était roi, chassé de ses états, vint chercher un
refuge avec sa femme, ses enfants, son frère Erik,
et plusieurs grands de son royaume, à la cour-
de l'empereur des Francs. Celui-ci l'accueillit
avec bienveillance ; mais il ne lui promit de
l'aider à recouvrer sa couronne, qu'à la seule
condition qu'il se ferait baptiser, lui et les siens,
et qu'il faciliterait de tout son pouvoir l'intro-
duction du christianisme dans le Danemark.
Soit politique , soit conviction, Harald sous-
crivit sans hésiter à toutes les exigences de son
protecteur i et le baptême des Danois fut célébré
avec pompe dans l'église de Saint-Aman, près de
Mayence, par l'évêque Raban. L'empereur Louis-
le-Débonnaire et l'impératrice Judith sa femme,
répondirent eux-mêmes sur les fonts pour le roi
et la reine 5 leurs enfants et les seigneurs de leur
suite eurent pour parrains les plus illustres chefs
de la noblesse franque.
VII
Ceci se passait en l'année 827.
Toutes les conditions ayant été remplies ou
jurées du côté de Harald, le fils de Charlemagne
le renvoya en Danemark escorté par une puis-
sante armée de Saxons , et accompagné de deux
missionnaires.
Ici s'ouvre l'ère véritable de la conversion des
peuples de la Scandinavie au Christianisme.
Anschair, tel est le nom d'un des mission-
naires qui s'étaient mis à la suite du monarque
danois. Moine de l'abbaye de Corbey, il avait
vécu dès l'enfance dans le travail et dans la
prière : mais il possédait une âme à laquelle il
fallait un autre horizon que celui d'une cellule
ou d'un cloître. Jusques dans ses méditations les
plus solitaires , le désir d'être apôtre le poursui-
vait : des âmes à convertir, des églises à édifier,
des travaux à entreprendre, voilà ce qu'il appe-
lait sans cesse de tous les voeux de son coeur.
Loin de lui inspirer de l'effroi, la perspective
du martyre ne faisait qu'aiguillonner son zèle,
et enflammer son courage. Cette grande voca-
tion ne resta point vaine.
Anschair fut l'apôtre du Nord.
Cependant, il débuta en Danemark sous des
auspices peu favorables. Harald, à peine remonté
sur son trône, en avait été renversé de nouveau,
VIII
et forcé de fuir, en sorte que Anschair, resté sans
protecteur, dut se retirer sur les frontières du
pays , où il concentra tout son zèle sur quelques
jeunes esclaves, par lui affranchis , dont il avait
fait ses disciples.
De son côté, Louis-le-Débonnaire ne perdait
pas de vue son dessein de convertir les Scandi-
naves ; il savait bien que ce serait le moyen le
plus efficace d'adoucir les moeurs farouches de
ces peuples, et de rendre leurs invasions moins
fréquentes et moins désastreuses. Dans un con-
cile tenu à Aix-la-Chapelle, il s'était entendu
sur cette question avec le pape Etienne , qui lui
avait promis le concours de toute son autorité
pontificale.
Mais voici que des envoyés suédois arrivent à
la cour de l'empereur. Ils disent : que grand
nombre de leurs compatriotes désirent embrasser
le christianisme, que leur roi n'est pas éloigné de
permettre l'entrée du royaume aux ministres qui
le prêchent, et qu'ils demandent qu'on y envoie
quelques-uns de ces ministres.
Cette ambassade ne pouvait être plus oppor-
tune ; aussi fut-elle favorablement accueillie.
L'empereur fit appeler devant lui Anschair, ré-
cemment arrivé du Danemark, et lui demanda
s'il voulait aller prêcher l'Évangile parmi ces
IX
peuples, qui jusqu'alors ne s'étaient fait connaître
à l'Europe que par la terreur.
Anschair accepta avec transport, et bientôt se
mit en route accompagné d'un autre religieux
nommé Witmar.
Des difficultés sans nombre entravèrent leur
voyage. Ils furent attaqués, dépouillés par des
pirates , obligés d'abandonner leurs vaisseaux et
de se sauver à terre pour y suivre , à travers des
rochers, des bois d'immenses lacs, des chemins
impraticables.
Enfin la voix d'Auschair se fit entendre sur le
rivage de Suède : Birca la cité commerçante et
guerrière, s'inclina devant la croix et lui consa-
cra un temple.
Anschair resta un an dans cette première ex-
pédition apostolique : après quoi il revint à
Hambourg dont il avait été nommé archevêque.
Là de nouvelles épreuves l'attendaient. Ham-
bourg, qui n'était alors qu'un simple village dé-
fendu par un château bâti par Charlemagne, fut
attaqué et détruit par les pirates du Nord; et
l'archevêque se vit contraint de prendre la fuite.
En même temps, l'oeuvre qu'il avait commencée
en Suède se trouvait en butte à toutes les violences
d'un roi persécuteur. Gautbert, un des mission-
naires qu'il y avait envoyés, avait été chassé:.
Nithard, son neveu, assassiné ; tous les chrétiens
subissaient les plus cruelles tortures. Désormais
la Suède paraissait inabordable à quiconque
croyait au Christ.
Mais Anschair n'était pas homme à laisser son
oeuvre inachevée. En 853, il reparut sur la plage
de Birca. Une grande solennité y préoccupait
alors tous les esprits. Les Suédois, réunis au ting,
allaient décerner à un de leurs anciens rois, nom-
mé Erik, les honneurs de l'apothéose. Le mo-
ment était peu favorable pour Anschair. Tout ce
qui lui était resté d'amis lui conseillait de fuir.
Mais il s'obstina à rester, et parvint, à force de
prières et de présents, à se faire écouter du roi,
qui lui promit de communiquer ses intentions
au peuple.
C'était en effet un peuple puissant que celui
de Suède. Bien qu'il regardât ses rois comme
issus de race divine, il n'en usait pas moins à
leur égard d'une fière liberté : car, lui aussi, peu-
ple , croyait sentir couler dans ses veines un sang
divin. Combien de rois ont eu à souffrir des ad-
monestations franches, souvent même insolentes,
des paysans ! Combien d'autres ont été renversés
de leur trône pour avoir voulu attenter aux lois
du pays ! On allait même jusqu'à les rendre res-
ponsables des fléaux qui désolaient la nation , et
XI
il en est qui ont été immolés en sacrifice pour
apaiser le courroux des dieux. Ainsi le peuple
était en Suède , à proprement parler, la puissance
souveraine. Mais pour qu'il pût exercer son droit
dans toute sa plénitude, il fallait qu'il fût réuni
en assemblée générale (allsharjarting) '.
Le roi Olof proposa. donc l'affaire du christia-
nisme aux délibérations de l'allsharjarting- Elle
y fut mieux accueillie qu'on eût pu l'attendre.
D'une commune voix le sort fut appelé sur elle,
et le sort lui fut favorable.
Alors un vieillard se leva au milieu de l'assem-
blée.
« Ecoutez , peuple et roi , dit-il, nous savons
tous que le Dieu des chrétiens aide ceux qui ont
foi en lui. nous en avons eu la preuve dans les
hasards de la mer et au milieu d'autres dangers.
Pourquoi rejeter ce qui peut nous être utile, et
chercher ailleurs ce qui vient à nous ? Plusieurs
des nôtres pour connaître cette nouvelle religion
se sont rendus jusqu'à Dorstad. C'est pourquoi
je vous conseille d'accueillir les serviteurs de ce
1 « Les Suédois, dit Adam de Bréme, ont-des rois d'ancienne race;
mais leur puissance dépend du peuple : ce que celui-ci a résolu , l'autre
ne tarde pas à s'y conformer. Quelquefois le peuple cède au voeu du
roi, mais c'est involontairement. Les paysans, chez eux, se regardent
comme ses égaux: ce n'est que lorsqu'il s'agit de marcher contre l'en-
nemi qu'ils lui obéissent. " (Liv. II, c. 21, 26, 27)
XII.
Dieu, qui est plus puissant que tous les autres, et
dont il est toujours bon d'avoir la protection au
cas où nos dieux nous deviendraient défavo-
rables. »
Ce discours produisit une impression pro-
fonde. De toutes parts des applaudissements re-
tentirent; et le roi et le peuple n'eurent qu'une
voix pour autoriser la prédication de l'Évangile
Anschair, joyeux de son triomphe, se remit
à l'oeuvre , s'efforçant par son zèle et par son
courage, de réparer les maux qui avaient été
faits. Il jeta les fondements d'une nouvelle église,
pourvut à l'instruction de tous, multiplia les
prêtres et les prédicateurs.
Sa vie était celle d'un véritable apôtre.
« Il défendait, dit Geyer, à ceux qui parta-
geaient son saint ministère, d'accepter des legs
et leur recommandait de donner à un travail
manuel tout le temps qu'ils ne consacreraient
pas à des devoirs de piété. Il faisait lui-même
des filets. Rien ne rebutait son courage et sa
patience ; il aimait les pauvres, rachetait les pri-
sonniers et était presque toujours entouré de
jeunes gens qu'il avait instruits après les avoir
rendus à la liberté. Il ramena de la Suède des
captifs qui avaient été enlevés à leur famille, et
son biographe parle de la vive émotion d'une
XIII
mère en revoyant son fils que lui ramenait le bon
évêque, et qu'elle croyait perdu pour toujours.
Il abolit chez les Nordalbinges et même chez les
chrétiens de cette partie de l'Allemagne, le com-
merce des esclaves. Plein de respect pour la ver-
tu miraculeuse des saints , il fut lui-même inscrit
parmi eux après sa mort. Le peuple disait de lui
que jamais il n' avait vu un homme si bon. »
C'est par le Danemark que saint Anschair
avait commencé sa mission apostolique dans le
Nord. Ce pays, plus voisin de l'Allemagne que
la Suède, était, par cette raison, plus apte à la
propagation de l'Évangile. Cependant on ne sau-
rait affirmer que ses progrès y aient été plus ra-
pides. Trop souvent, en Danemark comme en
Suède, le glaive du persécuteur se levait sur le
champ de la foi , et fauchait sans pitié l'épi qui
commençait à mûrir. Une invasion guerrière fut
plus efficace pour la conversion des Danois, que
toutes les prédications des missionnaires , que
les efforts mêmes des monarques nationaux.
L'empereur Othon Ier, vainqueur de Harald, lui
imposa , comme autrefois Louis-le-Débonnaire à
un autre roi du même nom, l'obligation de se
faire baptiser et de propager le christianisme
dans tous ses états. Dès lors l'oeuvre de la foi prit
de l'essor; mais elle eut encore de grandes luîtes
XIV
à soutenir. Ce n'est qu'au douzième siècle que la
persécution vaincue déposa enfin son glaive, et
que le christianisme triompha.
Quel sujet d'étude saisisssant, que la manière
dont s'est opérée la conversion des peuples du
Nord ! Éntendez-vous la mer qui gronde , les
cuirasses et les épées d'acier qui s'entrechoquent,
les voix des guerriers qui remplissent les airs?
Pourquoi ce sauvage appareil? On va convertir
des hommes Eh bien ! quoi ! vous frémissez !
Ah ! les boucheries du Mexique, les auto-da-fé de
l'Inquisition , les massacres de la Saint-Barthé-
lemy, toutes ces orgies sanglantes, auxquelles de
sacriléges bourreaux ont prétendu convier la reli-
gion du Christ, se dressent devant vous. Détour-
nez donc les yeux! Mais ici c'est un autre spec-
tacle ; il ne craint pas qu'on le regarde en face.
Les peuples du Nord étaient des barbares ; —
toute l'Europe leur a donné ce nom. —Ce qui
les frappait avant tout., c'était la force. La force !
ils l'admiraient dans le granit de leurs rochers,
dans les pins de leurs forêts, dans les vagues
menaçantes de la mer. Et lorsqu'elle leur ap-
paraissait incarnée dans un être humain, qu'elle
battait dans une poitrine cuirassée, qu'elle bran-
dissait un glaive géant, et qu'au milieu des écueils
et des tempêtes, du pillage et des combats, elle
XV
surgissait triomphante ; alors rien ne pouvait plus
contenir leur enthousiasme ; ils se prosternaient,
et adoraient.
A de tels hommes, ce n'était donc point assez
qu'une prédication simple et humble .: ils de-
vaient dédaigner le missionnaire qui n'avait pour
lui que sa pauvreté et sa parole. Voilà pourquoi
les empereurs Chrétiens, qui prirent en main
l'oeuvre de la conversion des Scandinaves, jugè-
rent nécessaire de soutenir leurs apôtres, sinon
par leurs armées, toujours, du moins, par le cré-
dit et le prestige de leur haut patronage.
Le christianisme, comme l'a dit un grand ora-
teur, constitue un double fait : fait divin, fait
humain. Comme fait divin , il. est pour l'intel-
ligence un grand et lumineux spectacle, une
doctrine merveilleuse, un code de perfection in-
finie. Mais, sur toutes ces splendeurs , l'intelli-
gence n'attacherait qu'une vague et stérile admi-
ration , si le christianisme, se transformant en
fait humain, ne les abaissait en quelque sorte au
niveau de l'homme, et ne les introduisait dans
son domaine. Quel est le principe de cette, trans-
formation? Dieu d'abord, l'homme ensuite, ou
plutôt l'Homme-Dieu : car il n'appartient qu'à
celui qui possède les deux natures de rendre
propre à l'homme l'oeuvre divine qu'il a ac-
XVI
complie. Mais le christianisme , se produisant
comme fait humain , ne doit-il pas donner à
ses manifestations un caractère relatif? Ceci n'est
point contestable ; la vérité , tout absolue qu'elle
soit, ne peut arriver à tous les hommes par
la même voie. Donc l'apostolat, qui n'est autre
chose que la manifestation humaine du christia-
nisme , doit avoir des modes d'action divers .
suivant les temps où il fait son oeuvre , suivant
le génie des peuples auxquels il s' adresse. Garot-
tez l'agneau , jetez-le dans une cage de fer, il y
mourra ; lâchez le tigre dans la cité, ouvrez-lui les
places publiques, il s'y gorgera de votre chair et
boira votre sang. A chacun son empire , sa des-
tinée , sa loi. Allez donc prêcher l'Évangile sur
les rochers du Nord, comme vous l'eussiez
prêché dans l'aréopage d'Athènes ! Invoquez la
dialectique contre ces hommes vêtus de peaux
d'ours ou bardés de fer ! Pour subjuguer les
peuples du Nord, il fallait l'appareil de la force,
le prestige de la victoire. Un fait, signalant puis-
sance et courage, devait produire mille fois plus
d'impression sur eux que les raisonnements les
plus solides 1. Excitez leur admiration . leur en-
■ Un prétre de la Frise, que l'empereur Othon avait amené avec lui en
Danemark, prêchant un jour devant le roi avec beaucoup de vivacité sur
l'unité de Dieu, le roi parut souhaiter qu'il en donnât des preuves plus
XVII
thousiasme. ils seront bientôt convaincus. Voyez
le Christ ! Pourquoi se transfigure-t-il aux yeux
de ses apôtres terrassés ? Pourquoi, du haut de
sa croix, obscurcit-il les astres , soulève-t-il les
rochers, ébranle-t-il toute la terre? Pourquoi,
surgissant du sépulcre. renverse-t-il dans la
poussière la garde des empereurs? N'est-ce pas
pour montrer qu'il est le Lieu fort, et qu'il peut
demander à la force la manifestation de sa gloire?
Sans doute, ici. l'écueil est proche. Des conqué-
rants farouches ont trop souvent confondu la
claires que celles qui sont fondées sur l'argumentation. Poppon, c'était
le nom de ce prêtre, offrit de le satisfaire de la manière qu'il souhaite-
rait, et l'assemblée avant demandé qu'on résolut cette importante ques-
tion selon les règles ordinaires de la procédure gothique, le prêtre re-
parut le lendemain avec un gant de fer rougi au feu, dans lequel il
tint la main sans en souffrir la moindre atteinte. Il se fît ensuite revêtir
d'une chemise enduite de cire, à laquelle on mit le feu en présence de
tout le peuple. Tandis que le vêtement se consumait, Poppon demeura
paisiblement les mains et les yeux levée au ciel. La chronique rapporte
qu'a cette vue le roi et le peuple, saisis d'étonnement et de respect, se
firent baptiser sur-le champ. (Mallet, Hist. de Danemark, liv. I )
« La vérité historique, dit à ce sujet M. Chopin, dans son savant ou
vrage des Révolutions des peuples du Nord, veut que nous observions que
ce miracle n'est rien moins qu'authentique; on ne s'accorde ni sur le lieu
où il se serait opéré, ni même sur l'identité du thaumaturge: le prioce
danois qui en aurait été témoin n'est pas mieux connu; enfin, Adam
de Brème, qui n'était pas un esprit fort, ne le rapporte que comme un
oui-dire : sans doute e'est une pieuse fraude que les prêtres répandirent
dans le Nord pour frapper l'esprit des incrédules; ce qui est plus cer-
tain, c'est que le prétendu miracle de la chemise et du gant était de na-
ture à faire plus d'impression sur des hommes grossiers même comme
récit, que les plus habiles controverses-
XVIII
cause de Dieu avec celle de l'homme. Oubliant
que leur rôle se réduisait à imposer à leurs
vaincus comme maîtres politiques , et à leur
montrer ainsi, que là où était le christianisme,
là aussi était la force , ils se sont transformés en
violents apôtres, prêchant, le glaive à la main,
un Évangile ensanglanté. Cet apostolat sauvage
n'a jamais été le fait du christianisme : il ré-
prouve la violence , et ne trône que sur la con-
viction. Biais il était dans la destinée des peuples
de le subir. Dieu, en confiant une mission à
l'homme, ne change pas pour cela sa nature ;
il lui laisse sa liberté, ses instincts. Or, à la suite
de l'homme marche toujours l'abus ; nul sanc-
tuaire n'échappe à ses atteintes. Reste ensuite à
la providence universelle à conserver quand
même l'harmonie des choses, et à sauver le bien
de l'abîme. Mais ici est le mystère !
Du reste, on aurait tort d'assimiler les guerres
de conversion des peuples du Nord, à ces guerres
de religion qui , pendant si longtemps , ont bou-
leversé l'Europe. A proprement parler , la reli-
gion n'inspirait point les premières , elle les ac-
compagnait : le vainqueur décrétait sa croyance,
comme acte administratif, et la faisait respecter
comme telle; mais dès qu'il perdait l'empire, les
sujets , redevenus maîtres , rappelaient le culte
proscrit, en sorte que le Dieu du pays était tou-
jours le Dieu du plus fort.
La Norvège et l'Islande furent ceux des pays
Scandinaves où la prédication du christianisme
s'entoura le plus de violences guerrières.
Dès l'an 956 le Jarl Hakan avait tenté la con-
version des Norvégiens. mais plus par la voie
des concessions et des faveurs que par celle des
exigences. Lui-même, tout chrétien qu'il était,
n'osait professer sa foi en public. On le vit un
jour, dans un tin g solennel, prendre part au sa-
crifice , se contentant, pour la paix de sa cons-
cience , de laisser croire au peuple que le signe
de la croix, qu'il avait fait sur la coupe des liba-
tions , avant de la porter à ses lèvres, était le
signe du marteau de Thor. Une autre fois, dans
une semblable circonstance, de peur d'irriter ses
sujets idolâtres, il mangea du foie de cheval im-
molé. Quand il mourut, ses funérailles furent
célébrées à la manière des païens, et sur sa tombe
les scaldes chantèrent la Drapa qui le consacrait
au Valhall.
Sous un règne aussi peu énergique, l'oeuvre de la
foi ne pouvait avoir qu'un faible développement.
En effet, tant que vécut Hakan , les conversions
des Norvégiens furent rares : on pourrait même
douter si celles dont il put se glorifier n'avaient
XX
été inspirées par l'intérêt plutôt que par une vé-
ritable conviction. Et puis la persécution popu-
laire s'acharna à ruiner tous ses succès ; on vit au
nord de la Norvège, dans le Trandhémie, trois
églises tomber à la fois sous la hache des démolis-
seurs païens, et les trois évêques, auxquels elles
appartenaient, ensevelis sous leurs décombres.
Mais voici qu'Olof Tryggvason revint de ses
aventureux voyages, et rentra, soit par ruse, soit
par force , au milieu des Norvégiens, qui le
proclamèrent roi. C'était un homme taillé en
vrai Scandinave, ferme, audacieux , confiant
dans son glaive, et dont toute la vie était comme
enveloppée d'un prestige romanesque qui fasci-
nait.
— Je mourrai, dit-il, ou je convertirai toute
la Norvège !
Cette résolution ne fut point un vain mot.
Olof parcourt la Vikie au nord et au midi,
rassemble les habitants en un ting général, et
leur propose d'embrasser le christianisme. Pour
ceux qui se montrent rebelles , les supplices sont
là : Olof veut planter la croix ; peu lui importe
que ce soit dans le sang.
Il se montre ensuite dans le Rogaland, dans la
Romsdalie , dans toutes les provinces occiden-
dales de la Norvège, toujours prêchant, toujours
XXI
massacrant, toujours convertissant. En vain. la
révolte gronde, en vain les sorciers prophétisent,
il étouffe la révolte , il brûle les sorciers.
— Vous voulez que je sacrifie aux dieux , dit-
il un jour à des paysans qui réclamaient de lui
ce qu'ils avaient imposé autrefois à Jarl-Hakan .
eh bien ! vous serez satisfaits. Les victimes sont
déjà préparées. — Je n'immolerai pas comme
autrefois de vils esclaves, mais six d'entre vos
nobles. — Cette offrande, je pense, sera bien
plus agréable à vos idoles.
Et en même temps Olof fit arrêter six des mem-
bres les plus considérables de l'assemblée, lesquels,
pour échapper à la mort, se firent aussitôt bapti-
ser et entraînèrent les autres par leur exemple.
Mais restait encore la Trandhémie , cette pro-
vince des confins septentrionaux de la Norvège,
la plus importante par le nombre et par la valeur
de ses habitants. Olof s'y transporta entouré de
ses glaives. La résistance fut longue et opiniâtre ;
plus d'une fois, Olof dut suspendre ses rigueurs
et temporiser. Enfin le ting général fut convoqué.
Le peuple toujours fidèle au culte des ancêtres ,
voulut aller au temple pour y sacrifier. Le roi
marcha avec lui. Mais en présence de la statue de
Thor, son zèle éclata , et au lieu d'offrir à la di-
vinité tutélaire des Norvégiens l'encens accou-
XXII
tumé, il l'insulta et l'abattit à ses pieds. Aussitôt
un murmure de fureur s'éleva dans la foule , on
cria : Mort au sacrilége ! Mais Olof brava les cla-
meurs , et mit enfin un terme à cette longue
opposition des Trandhémiens à l'adoption du
christianisme, par la mort sanglante de Jarn
Skeggen , l'orateur elle chef du parti païen.
Tandis qu'Olof Tryggvason travaillait à conver-
tir la Norvège, l'Islande s'ébranlait à la voix des
prédicateurs venus de la Saxe et du Danemark.
Mais ce n'était point assez de la simple persua-
sion pour soumettre les sauvages Islandais à la foi
du Christ. Il fallait, pour ces peuples, comme
pour tous ceux des autres parties de la Scandina-
vie, l'intervention protectrice d'un grand pou-
voir. Le roi Olof voulut avoir la gloire de ce pro-
tectorat. Il envoya auprès des Islandais un de leurs
compatriotes nommé Stefner, avec mission de
continuer l'oeuvre apostolique, entreprise par l'é-
vêque Frédéric et son compagnon Thorvald. Mais
Stefner, qui n'avait accepté qu'à contre-coeur, se
livra, dans son pays, à tant de violences et de
cruautés, que les Islandais indignés le chassèrent.
Trois ans après, Olof, qui ne pouvait re-
noncer au désir de convertir l'Islande, y envoya
Thangbrand. Nous suivrons d'après M. Xavier
Marinier, qui a puisé à d'excellentes sources , les
XXIII
travaux de ce nouvel apôtre ; ils nous appren-
dront ce que c'était qu'un missionnaire du Nord,
et comment il entendait la prédication de l'Évan-
gile.
« Thangbrand était un Norvégien élevé par
l'évêque de Brème. Un jour un des amis de son
maître lui dit : Tu te comportes comme un che-
valier, quoique tu sois un clerc : je veux te don-
ner un bouclier sur lequel est peinte la passion
de Notre-Seigneur. Le roi Olof ayant vu ce bou-
clier voulut l'avoir. Thangbrand lui en fit présent,
et le roi lui dit : Si jamais tu as besoin de mon
appui, viens sans crainte me le demander, tu
peux être sûr de l'obtenir. Quelque temps après,
Thangbrand s'étant rendu coupable d'un meur-
tre , fut banni de la contrée qu'il habitait, et se
réfugia auprès d'Olof, qui le nomma son chape-
lain , puis lui confia la première église bâtie en
Norvège, et le chargea d'instruire et baptiser les
paysans de tout le district.
« Thangbrand était un homme compatissant
et généreux. Il avait toujours autour de lui une
quantité de pauvres familles auxquelles il distri-
buait libéralement une partie de ses revenus. Les
dotations faites à son église ne pouvaient suffire
à ses générosités ; et Thangbrand vit que les
quêtes , les demandes de secours étaient inutiles,
XXIV
il arma les hommes qui vivaient auprès de lui et
s'en alla piller leur demeure. Olof en apprenant
cette nouvelle entra dans une violente colère. Il
fit comparaître le coupable devant lui et lui dit :
Tu agis comme un mauvais prêtre, car lu devrais
prier et prêcher, et tu vis de vols et de rapines.
Je te retire ma protection et te condamne à quit-
ter le pays. — Il est vrai, dit Thangbrand , j'ai
commis de grandes fautes, mais ne me condam-
nez pas à m'éloigner à jamais de vous ; imposez-
moi plutôt quelque rude entreprise, car je ferai
tout pour apaiser votre colère. — Eh bien! s'é-
cria Olof, prépare-toi à partir pour l'Islande,
porte dans cette contrée la parole de Dieu. A ton
retour, je te recevrai avec les mêmes distinctions
qu'autrefois.
« Thangbrand accepta cette mission , et partit
avec un bon navire et une suite nombreuse. C'é-
tait , dit la Saga, un homme grand et fort, élo-
quent et bon clerc, un homme hardi, et porté,
quoique prêtre , aux entreprises aventureuses. Il
se mettait facilement en colère, et alors devenait
violent et inflexible.
« En arrivant en Islande, Thangbrand ne trou-
va parmi les habitants de l'île qu'un grand éloi-
gnement ou une profonde aversion pour le chris-
tianisme. Il parvint cependant à gagner l'affection
XXV
d'un paysan nommé Hal, qui l'aida à tirer hors
de son navire tout ce qu'il avait apporté de
Norvège et lui donna l'hospitalité. Hal observait
souvent les cérémonies du culte chrétien ; il ai-
mait à voir Thangbrand et ses clercs revêtus de
leurs habits religieux , à respirer l'odeur de l'en-
cens, à entendre le chant des psaumes. Quelque-
fois, il venait s'asseoir auprès de Thangbrand .
et l'interrogeait sur les principales croyances des
chrétiens, sur les anges et les saints , sur les ré-
compenses et les punitions de l'autre vie. Peu à
peu les enseignements qu'il recevait dans ces en-
tretiens ébranlaient sa pensée , pénétraient dans
son coeur. Un jour enfin, il dit à Thangbrand :
« J'ai chez moi deux vieilles femmes fort ma-
lades, si le baptême leur rendait quelque force .
je croirais à ton Dieu, et je me ferais baptiser. »
L'essai eut lieu. Les vieilles femmes après avoir
été baptisées déclarèrent qu'elles croyaient avoir
repris une nouvelle vigueur, et Hal embrassa le
christianisme avec toute sa famille.
«Thangbrand continua ses excursions de mis-
sionnaire en Islande , mais sur toute sa route il
trouva des païens soulevés contre lui. Les uns
mêlaient son nom à des vers injurieux ; d'autres
invoquaient les ruses des sorciers pour le faire
tomber dans un piége ; d'autres le mettaient aux
XXVI
prises avec les berserkir. Las de faire des ser-
mons qui obtenaient si peu de succès , de pour-
suivre un enseignement auquel la plupart des
Islandais ne répondaient que par des cris de
fureur ou des paroles de sarcasme , Thangbrand
retourna en Norvège. Son exaspération, qu'il
manifesta plus d'une fois par des actes de vio-
lence , lui cachait à lui-même les progrès que le
christianisme commençait à faire en Islande. Déjà
les leçons de l'Évangile étaient entrées dans l'âme
de plusieurs hommes influents ; elles se propa-
geaient çà et là dans l'intérieur des familles, et si
un grand nombre d'esprits obstinés , les combat-
taient encore avec violence, d'autres étaient déjà
prêts à les défendre.
" En arrivant auprès d'Olof, Thangbrand lui
raconta toutes les souffrances que les Islandais
lui avaient fait éprouver. Les uns , dit-il, m'ont
tourné en ridicule dans leurs chansons, d'autres
ont voulu me tuer. Je désespère de jamais voir
l'Islande entièrement convertie A ces mots, le
roi entra dans une si violente colère, qu'il donna
l'ordre à ses gens d'arrêter tous les Islandais païens
qui se trouvaient dans la ville, de les piller, de
les maltraiter, et même de les tuer. Mais deux
Islandais nouvellement arrivés à Nidaros s'avan-
cèrent devant lui et lui demandèrent grâce pour
XXVII
leurs compatriotes. C'étaient Hialte et Gissur,
tous deux descendants des anciennes familles de
Norvège et tous deux chrétiens. Hialte venait
d'être banni de l'Islande pour avoir blasphémé
les dieux.
« Le roi, après avoir entendu leur requête ,
leur dit : « Je veux bien ; par égard pour vous ,
suspendre les ordres rigoureux que je viens de
donner, mais il faut que tous les Islandais qui se
trouvent ici se fassent baptiser, et j'en choisirai
quatre des plus notables , que je garderai en
otage, jusqu'à ce que par une loi mise en déli-
bération à l'althing, l'Islande ait adopté le chris-
tianisme.
«Hialte et Gissur passèrent l'hiver auprès d'Olof
qui les traitait avec distinction , et s'embarquè-
rent au printemps pour l'Islande , accompagnés
d'un prêtre nommé Thomas, et de plusieurs au-
tres clercs qui avaient déjà reçu les ordres. Ils
abordèrent sur la côte des îles Vestmann et bâti-
rent une église avec les planches que le roi leur
avait données. Au moment où ils arrivaient dans
les parages islandais , un riche paysan qui allait
à l'althing, s'approcha d'eux et leur demanda
des nouvelles de Norvège. Hialte et Gissur lui
dirent que son frère et trois autres chefs de fa-
mille étaient retenus en otage jusqu'à ce que
XXVIII
l'Islande eût adopté le christianisme. Le paysan
continua Sa route et s'en alla raconter dans l' as-
semblée du peuple ce qu'il venait d'apprendre.
Peu de temps après, Hialte et Gissur, le prêtre
et ses assistants, se dirigèrent aussi vers l'althing.
Mais arrivés à une certaine distance de ce Champ
de Mai de l'île, Hialte s'arrêta, car il ne pouvait
reparaître sans précaution au milieu de l'assem-
blée du peuple, après avoir été condamné à
l'exil. Gissur envoya prier ses parents , ses amis ,
ses clients, de venir le trouver. Ils accoururent
en grand nombre, et Hialte se joignit à eux avec
tous les hommes qu'il avait amenés de Norvège.
Les deux partis formaient une troupe considé-
rable qui s'avança en bon ordre vers l'enceinte
de lave de Thingvellir. Les païens voulaient leur
disputer le passage, mais ils eurent peur et n'o-
sèrent engager le combat.
« Le lendemain,Thormod chanta une messe so-
lennelle, puis sept clercs revêtus des babits sacer-
dotaux et portant deux grandes croix, s'avancè-
rent majestueusement vers la colline sacrée qu'on
appelait la colline de la Loi. L'encens brûlait
dans les encensoirs. A la vue de cet appareil re-
ligieux , toute l'assemblée fut saisie de respect.
Il se fit un grand silence. Alors Hialte et Gissur
prenant la parole . racontèrent l'objet de leur
XXIX
mission, la volonté d' Olof. et finirent par exhorter
le peuple à renoncer à ses vaines pratiques pour
adopter la crovance au Dieu suprême et absolu.
« Au moment où ils achevaient leur discours.
un homme accourut tout effaré, et raconta
qu'une éruption de volcan venait d'éclater et que
la demeure et les champs du prêtre païen Thor-
vald étaient déjà dévorés par les flammes « Il
n'est pas étonnant, s'écrièrent alors les sectateurs
d'Odin , que les dieux soient irrités contre nous
et manifestent ainsi leur colère quand nous tolé-
rons ici des paroles profanes comme celles que
nous venons d'entendre. — Contre qui, s'écria
alors un des assistants , les dieux étaient-ils irri-
tés , quand la lave brûlante envahit le sol où nous
siégeons maintenant ? »
« Les deux partis se retirèrent alors chacun de
son côté pour aviser aux moyens de remporter
la victoire dans la lutte religieuse qui venait de
s'engager. Mais tandis que les païens pensaient
à invoquer le secours de leurs divinités, en leur
immolant des victimes humaines, les chrétiens
parvenaient à fléchir le promulgateur de la loi
Thorgerr, qui s'était toujours montré très-dévoué
au paganisme, et le décidaient à présenter le len-
demain à l'assemblée du peuple un décret qui abo-
lît en Islande le culte des idoles. Thorgerr, après
XX X
avoir écouté leurs propositions , se retira dans sa
tente, se cacha la tête sous son manteau, et passa
un jour et une nuit, tout seul, livré à lui-même.
« Le lendemain au matin, il convoqua, autour
de la colline de la Loi, les chrétiens et les païens,
et après leur avoir représenté en ternies éner-
giques , à quelles calamités un pays s'expose
quand il se désunit, quand il cesse de pratiquer le
même culte, de suivre la même loi, il leur de-
manda s'ils voulaient accepter le décret qu'il
allait leur proposer. Les païens, qui le croyaient
encore attaché à leurs principes , lui donnèrent
d'avance leur assentiment; les chrétiens, qui
connaissaient sa conversion, le prirent avec joie
pour arbitre.
« Thorgerr promulgua la loi qu'il avait habile-
ment préparée, pour donner tout d'un coup gain
de cause aux chrétiens , et faire cependant quel-
ques concessions à leurs adversaires.
« Par le premier article de cette loi , tous les
habitants de l'Islande devaient adopter le chris-
tianisme et se faire baptiser.
« Par le second, les temples et les statues des
idoles devaient être détruits.
« Par le troisième, quiconque serait convaincu
d'avoir sacrifié aux dieux devait être frappé
d'une sentence d'exil.
XXXI
« Mais dans le quatrième , le législateur, son-
geant à la misère que les Islandais avaient sou-
vent supportée permettait à ceux qui n'avaient
pas le moyen de nourrir leurs enfants, de les ex-
poser, comme par le passé et de manger de la
chair de cheval.
« Cette loi fut aussitôt adoptée. Thorgerr
donna lui-même l'exemple , et se fit baptiser.
D'autres ne voulaient pas se laisser baptiser,
parce qu'ils redoutaient de descendre dans l'eau
froide : mais ils firent sur eux le signe de la croix 1:
et un grand nombre recurent le sacrement de ré-
génération dans les eaux chaudes du Laugardalur.
La même, année, on bâtit des églises dans plu-
sieurs districts, et nulle voix ne s'éleva désormais
pour demander l'abolition du christianisme 2. »
Cependant la Suède, bien qu'évangélisée avant
la Norvège et l'Islande, était loin d'être aussi
avancée dans sa conversion. Plus d'un siècle et
demi s'écoula depuis la prédication d'Anschair
jusqu'à ce qu'on y vit un roi chrétien monter sur
1 C'était ce qu'on appelait primsigning, du latin prima signatio. A une
époque antérieure à celle-ci, quand le paganisme régnait encore dans
haute la Scandinavie, un grand nombre d'hommes du Nord, qui dans
leurs voyages avaient entendu parier de l'Evangile, faisaient déjà une
concession aux chrétieus, en acceptant ce signe symbolique.
2 Histoire de l'Islande, ch. 7, p. 108 et suiv., et pour les sources natio-
nales, saga d'Olof Tryggvason. — Saga de Niàl. — Schedoe d'Ari Frodi.
— Crymogra d'Arungrum Jounson.
XXXII
le trône 5 et, durant ce long intervalle, le paga-
nisme, comme épouvanté des premières luttes
qu'il avait eues à soutenir, se retrancha dans sa
force traditionnelle, et devint si redoutable que
nul missionnaire n'osa plus aborder aux rivages
de Suède. Il n'y eut que Rimbert. successeur
d'Anschair, et, plus tard, Unni, archevêque de
Brême, qui furent assez intrépides pour affronter
l'orage ; mais ce fut presque sans résultat.
C'est que le paganisme du Nord était, pour le
christianisme, un rude adversaire !
Il n'avait point, comme celui d'Athènes et de
Rome , couronné son front de fleurs, pour s'eni-
vrer à un banquet ou s'endormir au fond d'un
temple, sur une couche voluptueuse. Issu des ré-
gions mystiques de l'Orient, il n'avait pas même
gardé l'empreinte de sa nature primitive ; niais
fier de sa nouvelle patrie, il s'était identifié avec
elle. Ce n'était point cet aigle qui fixe le soleil
et qui se baigne avec extase dans son lumineux
fluide ; il aimait, lui, à errer dans un ciel som-
bre, à jouer avec les nuages, à s'abattre, les ailes
humides, sur un roc dépouillé , ou à la cîme
d'un pin dévasté par la foudre. Et c'est de là
que la vieille nature Scandinave lui apparaissait
dans toute sa magnificence originelle. Devant
lui, il voyait la mer amonceler ses vagues, et sur
XXXIII
leur croupe des vaisseaux ravageurs, qui allaient
porter au loin le pillage et l'incendie : sur la terre,
des repaires de Viking regorgeant de dépouilles.
des blocs de granit rougis du sang des hommes,
des forêts noires, des cités populeuses où reten-
tissaient des cris de guerre, et le bruit des glaives
et des cuirasses, au milieu des applaudissements
du ting.
Ainsi le paganisme de la Scandinavie s'inspi-
rait de la nature même de cette région étrange
et du génie du peuple qui l'habitait. Voilà pour-
quoi il possédait en lui une vitalité si puissante-
Mais, remarquons-le bien , cette vitalité s'affai-
blissait dès qu'il s'éloignait de ses frontières;
car plus il était national, plus il était local, et
plus il avait besoin du pays qui lui avait donné
l'être: différent en cela du paganisme grec, dont
les éléments plus généraux pouvaient, sans s'al-
térer, se répandre au loin. C'est pour cette raison
que les Scandinaves émigrés montraient si peu
de répugnance à se convertir ; il semble que leur
antique religion eût perdu sur eux tout prestige
et toute force loin de leurs rochers sauvages et
de leurs champs ensanglantés.
Mais vienne le christianisme, armé de sa Croix,
attaquer cette religion au milieu de son sanc-
tuaire ; il y aura lutte, lutte acharnée où, jusques
XXXIV
dans les convulsions de l'agonie, elle refusera dé-
crier merci.
Cette lutte est étonnante ; pour s'en rendre
compte il faut étudier le paganisme Scandinave
dans ses conséquences pratiques. Lorsqu'un peu-
ple sollicité par les instincts de sa nature, par
les manifestations des forces qui l'environnent,
vient à penser qu'il existe hors de lui des êtres
qui le dominent et qui réclament son hom-
mage, une mythologie est créée. Peu à peu celte
mythologie se développe : comme les personnifi-
cations ont engendré le dogme , le dogme pro-
duit le culte ; et plus tard si la philosophie y
applique son labeur, on voit surgir de tout cela
un système Mais alors la mythologie sort, en
quelque sorte, des régions spéculatives pour se
mêler à la vie intime des peuples. Riche de
leurs trésors, elle les enrichit à son tour, c'est-à-
dire qu'elle épanche sur eux la sève qu'elle a ex-
primée de leur nature propre et de celle du pays
où ils ont élevé son trône. Et c'est ainsi qu'elle
les exalte dans sa force, qu'elle les entraîne dans
le progrès dont ils lui ont donné le premier type.
En quoi s'est donc signalée la mythologie Scan-
dinave ? Il suffit d'un mot pour l'exprimer, mais
ce mot renferme une idée immense : Apothéose
du glaive! Voilà son oeuvre, son oeuvre vraiment
XXXV
caractéristique. Descendez jusqu'aux profondeurs
où elle élabore le monde, qu'y voyez-vous ? Le
chaos sans fin, l'abîme béant, et, dans cet abîme,
deux régions ennemies d'où surgissent, d'un côté,
les fils de la lumière, de l'autre, les fils des ténè-
bres, entre lesquels s'établit une lutte éternelle.
Puis c'est Odin et ses deux frères qui s'attaquent
au géant Ymer, principe des choses, le tuent, et de
ses membres déchirés créent le ciel, la terre et les
mers : c'est la mort des Rimtussar, noyés dans le
sang de leur père : c'est la lance d'Odin jetée au
milieu du monde et y réveillant le génie des ba-
tailles, qui dès lors s'en empare en souverain.
Quels cris lugubres se font entendre ! Où va ce
Scandinave avec son casque aux ailes flottantes ,
son glaive dégainé, sa lourde armure ? il va se
battre. Déjà, sur la plaine sanglante, son dieu l'at-
tend ,prêt à soutenir son courage, ou à couronner
son glorieux trépas : là aussi il rencontrera Freya,
la déesse de l'amour, planant au-dessus des cada-
vres et en réclamant sa part. Ainsi, tout, dans la
mythologie Scandinave , invite à la guerre et la
consacre. C'est la guerre qui a commencé le
monde, c'est la guerre qui le finira et qui prépa-
rera sa régénération 1. Allez où sont les morts :
1 L'Edda, dit l'historien Frysell, raconte qu'à l'origine des temps il
n'y avait ni terre, ni mer, ni ciel; mais un vaste gouffre qu'on appelait
XXXVI
vous y trouverez encore la guerre. Car. qu' est-ce
que le Valhall, qu'un Élysée militaire où les
guerriers, qui ne sont plus, continuent, sous les
drapeaux d'Odin, l'oeuvre terrible du glaive? Ne
cherchez plus, après cela, pourquoi les vieillards
que le fer des batailles a épargnés , se donnent
eux-mêmes la mort. Dans ce vaste empire des
armes, on conçoit que ceux qui ne peuvent les
porter, ne soient plus que des êtres parasites
Ginnungagap. D'un côté, dans Nifthem, régnaient le froid et la glace;
de l'autre, dans MuspelsLem, empire de Surrur, la lumière et le feu.
La vapeur monta de Niflhem, et rencontra les rayons lumineux de Mus-
pelshem, et il en surgit un immense géant appelé Ymer. Ce géant était
mauvais, de même que tous ceux dont il fut le père et qu'on appela
Rimtussar. Mais les trois dieux Odin , Vili et Ve donnèrent la mort à
Ymer et dans son sang tous les Rimtussar furent noyés, excepte Ber-
gelmer, qui se sauva dans une barqne avec sa femme , et qui propagea
leur race. Les dieux portèrent le corps d'Ymer dans le Ginnungagap, et
en formèrent le monde. De son sang ils firent la mer et les lacs, de ses
os les montagnes, de ses cheveux les bois, de sa barbe le gazon, de ses
dents les pierres. Ils suspendirent son crâne au-dessus de la terre, et en
firent la voûte du ciel. Aux quatre angles quatre nains furent placés :
l' Orient, \'Occident, le Nord et le Midi. Ensuite les dieux prirent des étin-
celles de Muspelshem , dont ils firent les étoiles du ciel ; puis ils créèrent
le soleil et la lune, le jour et la nuit. Au centre de la terre ils bâtirent
avec les sourcils d'Ymer un château fort. Ce château s'appelle Midgard;
ce fut la demeure des dieux. Quant aux géants, ils s'établirent aux envi-
rons de ce château, non loin des rivages de la mer. Sur ces rivages, les
dieux trouvèrent un jour des arbres sans force et sans vie. Ils en firent
les premiers humains, Ask et Embla, d'où est issue toute la race des
hommes, et qui partagèrent avec les dieux le séjour de Midgard.
(Berattelser ur Svenska historien., del. 1, sid. 1.) — Voyez aussi le Glaive
tunique, act. 11, not. 2 )
méprisables à leurs propres yeux comme à ceux
des braves, et qu'ils doivent avancer, par un glo-
rieux suicide, une mort qui les conduit aux
combats d'outre-tombe.
Cet instinct de la guerre si prodigieusement
développé dans l'âme du Scandinave, lui impri-
mait un caractère sauvage. Pour lui, la ven-
geance était une loi : le pillage un bonheur. Ce-
pendant il s'inclinait devant l'ordre et la justice,
et l' innocent et le faible trouvaient protection
sous son bouclier. Pour satisfaire sa rage du
combat. il était prêt à tout affronter. Ni l'âpreté
de ses rochers , ni l'épaisseur de ses forêts , ni
ses mers orageuses , ne lui paraissaient redou-
tables. Il se jouait au milieu de ces horreurs ;
elles ajoutaient à son courage.
C'était donc un terrible adversaire pour le
christianisme que le paganisme qui faisait de
tels hommes. Rome et Athènes avaient rendu
hommage à l'Évangile: mais quand les apôtres
vinrent le prêcher dans leurs murs, déjà leur pa-
ganisme était aux abois , et se traînait ignomi-
nieusement dans la boue : ou s'il restait encore
quelques traits des types primitifs , ils s'étaient
réfugiés dans une philosophie insaisissable d'où
ils ne pouvaient rayonner sur la foule. Le pa-
ganisme Scandinave. lui, n'était point cor-
XXXVIII
rompu ; il exaltait à outrance l'énergie de la na-
ture humaine , la mettait au-dessus des accidents
de la vie, la fortifiait, l'endurcissait; un vrai
païen Scandinave était nécessairement un héros.
D'un autre côté, dans cette religion sans symboles,
sans mystères, l'intelligence n'avait point à s'ir-
riter contre une faiblesse humiliante. Que dis-je?
elle y trouvait un principe d'orgueil. En effet,
les dieux Scandinaves n'étaient point d'une autre
famille que leurs adorateurs ; ils avaient fondé
la nation, ils en étaient par conséquent les pères :
et cette paternité glorieuse, le peuple y tenait
avec tant de conviction, qu'il n'admettait pas
qu'elle pût être effacée par les splendeurs mêmes
de l'apothéose. C'était là la base de son égalité
politique, la raison de tous ses droits. C'est là
aussi ce qui explique pourquoi il se sentait si à
l'aisé dans ses temples, pourquoi il avait tant de
confiance dans ses voeux et dans ses prières ,
pourquoi il envisageait l'avenir d'un oeil si sûr.
Les dieux Scandinaves étaient d'autant plus sai-
sissables à l'intelligence populaire, qu'ils ne pou-
vaient pas même s'envelopper du prestige de
l'immortalité. Tous devaient succombera l'heure
du suprême crépuscule1. Avant ce temps-là ils
Voyez le Glaive l'unique, art. 11 , not. 2.
XXXIX
suivaient la même destinée que les mortels.
c'est-à-dire la guerre : seulement c'était dans une
autre sphère.
Il est donc évident que le christianisme ne pou-
vait triompher, dès la première attaque. L'agonie
d' un Dieu crucifié, même entourée de miracles.
devait faire peu d'impression sur des hommes
qui n'avaient foi que dans leur glaive. Les jouis-
sances calmes du ciel au milieu des anges de paix,
au pied du trône de l'agneau, devaient leur pa-
raître peu séduisantes, en comparaison des vo-
luptés sanglantes du Valhall, où ils vovaient Odin
tresser des couronnes pour les braves. et les Val-
kyries leur verser l'hydromel dans le crâne de
leurs ennemis. Comment d'ailleurs pouvaient-
ils comprendre le pardon des injures, la né-
cessité de s'humilier, avec un coeur toujours
altéré de vengeance , toujours soulevé par l'or-
gueil ? Conçoit—on aussi que ces guerriers , qui
s'étaient identifiés avec leur cuirasse de fer,
aient pu facilement consentir à s'en dépouiller,
même un seul instant, pour revêtir la blanche
robe des baptisés ? N'était-ce pas là, à leurs yeux,
comme une apostasie de leur gloire? Sans doute,
le christianisme possède, dans sa vérité, une force
triomphanie : mais cette vérité, il faut qu'elle
arrive jusqu'à l'âme, qu'elle la ravisse dans sa
lumière. Or, les Scandinaves étaient-ils acces-
sibles à cette vérité ? Pouvaient-ils la raisonner,
la comprendre? Non. Le génie des batailles
parlait trop fortement à leurs coeurs. Il fallait
donc tourner contre eux la voix même de ce
génie ; il fallait leur montrer que son inspi-
ration n'appartenait pas seulement aux guer-
riers du Valhall , mais qu'elle communiquait
aussi à d'autres la puissance de vaincre : et ainsi,
entourant, comme nous l'avons dit plus haut, la
prédication pacifique de l'Evangile des manifes-
tations imposantes de la force, le rendre res-
pectable à l'héroïsme païen , et préparer son
triomphe.
Depuis que le christianisme avait été annoncé
aux Suédois par saint Anschair, il n'avait guère
fait de prosélytes que parmi le peuple. Voici le
temps où il va enfin monter sur le trône. Le
premier roi qui lui donna cette gloire fut Olof
Skôtkonung. Ce prince avait entendu en Dane-
mark les exhortations des missionnaires. De re-
tour dans son pays, il résolut d'y favoriser aussi
la propagation de l'Évangile, et fit venir d'Angle-
terre l'évêque saint Sigfrid, des mains duquel
il reçut le baptême. Cet événement arriva vers
la fin du dixième siècle.
La conversion d'Olof fut pour la Suède le signal
XLI
d'un nouvel ordre de choses. Le pays, quoique
scindé en plusieurs sociétés distinctes, se con-
centrait cependant dans une unité vigoureuse, qui
ressemblait presque à de l'absolutisme, et dont
le siége principal était Upsala. Le christianisme
brisa cette unité, et, dès lors, l'esprit guerrier
des Suédois, qui n'avait jamais débordé qu'au
dehors, se mit à agir au dedans, et à y soulever
la guerre civile. Olof Skötkonung , en se faisant
chrétien, avait renoncé au titre de roi d'Upsala,
parce qu'à ce titre était attachée la présidence des
sacrifices, et avait pris à sa place celui de roi de
Suède (Svea Konung). Cette démarche mécon-
tenta à la fois les Suédois du haut pays (Up-
psvear) et les Goths. Bientôt une lutte dynastique
s'éleva entre eux. L'élection de Stenkil signala
la chute de l'ancienne famille.; et l'influence
naissante du parti chrétien, qui toutefois n'a-
vait dépassé qu'à peine les limites de la Ves-
trogothie. Upsala, la superbe métropole de l'o-
dinisme, conservait encore son temple et son
culte, et n'avait juré la paix à Olof Skötkonung
et à Stenkil qu'à condition qu'ils n'y porteraient
aucune atteinte. Il y avait donc là comme un
foyer permanent, où l'étincelle païenne se con-
servait vivante, et d'où elle pouvait surgir d'un
jour à l'autre pour allumer un fatal incendie,
XLII
La mort de Stenkil hâta son explosion. Alors,
dit Adam de Brème, deux rois, du nom d'Erik,
se disputèrent la possession du royaume, et
périrent dans leur querelle , ainsi que les pre-
miers du peuple. Le christianisme souffrit de si
grands maux au milieu de celte crise politique ,
que la Suède resta fermée aux missionnaires
étrangers, et que l'évêque de Scanie se trouva
seul pour prendre soin de l'Église des Goths. Du
reste, l'histoire de cette époque lamentable est
obscure. Geyer prétend que les deux Erik étaient
des rejetons de l'ancienne famille royale déchue.
Quoi qu'il en soit, il est manifeste que leur riva-
lité n'avait pas seulement pour but le recouvre-
ment d'une couronne; le peuple s'y mêlait aussi,
et, avec lui, il apportait, d'un côté , son vieux
fanatisme pour Odin : de l'autre, son zèle nou-
veau pour le Christ: en sorte que, sous cette lutte
d'une dynastie ambitieuse, une autre s'agitait
d'un intérêt plus élevé, où deux doctrines étaient
aux prises, et où celle qui se sentait fléchir
cherchait à se rattacher au trône qui jadis lui
avait assuré la suprématie.
Et de fait, après l'échec des deux Erik, le
christianisme marcha le front haut dans la Suède.
Inge, un des descendants de Stenkil, osa même
déchirer le traité qui l'obligeait à tolérer l'idolâ-
XLIII
trie d'Upsala. et. malgré sa déposition en plein
ting, persista dans ses projets de zèle qu'il par-
vint à faire triompher plus tard 1. Il est même des
auteurs qui lui attribuent la destruction du pre-
mier temple du royaume Scandinave. Du reste,
la famille du contre-roi païen, que les hauts
Suédois avaient voulu opposer à Inge, ne tarda
pas elle-même à se convertir au christianisme.
1 Le supplément de Hervara, dit d'Inge : " Il abolit les sacrifices qu'on
offrait aux dieux dans le Suithiod, et ordonna à tout le peuple de se
faire baptiser, Mais les Suédois, pleins de confiance dans leurs idoles,
.étaient très-attachés à leurs ancienne; coutumes. Ils crurent que le roi
Inge violait plusieurs lois du pays respectées par Stenkil. Dans un ting,
où le roi et le peuple étaient réunis, on proposa donc à Inge l'alternative
de maintenir les anciennes coutumes ou d'abandonner le pouvoir. Inge
répondit qu'il ne renoncerait pas une croyance qu' il regardait comme la
meilleure. Alors il se fit un grand tumulte. Les Suédois lui lancèrent des
pierres et le chassèrent du ting. Sven, le beau-frère du roi, l'homme le
plus puissant du Suithiod ne quitta pas rassemblée. Il promit anx Sué-
dois de conserver les sacrifices s'ils voulaient lui confier le gouvernement
du royaume. Tous y consentirent, et Sven fut proclamé roi de tout l
Suithiod. Un cheval fut amené sur le ting, coupé en morceaux et partage
pour le repas du sacrifice ; on répandit le sang de cet animal sur l'idole,
ensuite tous les Suédois renoncèrent à la doctrine du Christ, recommen-.
cèrent les sacrifices et déposèrent le roi loge, qui se réfugia en Vestro-
gothîe. Blotsven (de Bluta , Sacrifier) resta roi de Suède pendant trois
hivers. Le roi Inge, accompagné de ses courtisans et d'une troupe peu
nombreuse de guerriers, s'avança vers l'est du coté du Smaland. Il gagna
le Suïthiod en traversant l'Ostrogothïe, marcha jour et nuit, et un matin,
attaqua Sven à l'improviste, entoura sa maison, qu'il incendia, en sorte
que tous ceux qui s'y trouvaient furent dévorés par les flammes. Sven ,
parvenu à s'échapper, fut tué dans sa fuite. Juge reprit le pouvoir, réta-
blit le christianisme et gouverna jusqu'à sa mort, qu'il attendit dans son
lit. " (Geyer, Svenska Folkeus Histor, cap, 3.)
XLIV
La religion d'Odin perdit en elle son dernier
appui.
Nous sommes au milieu du douzième siècle.
Eric le Saint, élu roi d'Upsala par les Suédois ,
et reconnu momentanément par les Goths , com-
mence ainsi à affaiblir cette rivalité d'élection
qui avait causé tant de maux à la Suède , et qui
s'éteignit enfin, pour ne plus revivre , sous Karl
Sverksson , son successeur.
Dès lors, le christianisme ne se contenta plus
de régner en Vestrogothie, il gagna la haute
Suède, et s'y établit fortement. Une cathédrale
s'éleva sur les ruines mêmes du sanctuaire de
l'odinisme , un archevêque remplaça le roi-pon-
tife de la trinité de la force ; les sacrifices furent
abolis, les fêtes chrétiennes célébrées ; tout prit
une face nouvelle. Enfin, le paganisme Scandi-
nave, à jamais vaincu, rentra dans le néant,
cédant au christianisme tous ses droits politi-
ques et sociaux, comme religion nationale. En
même temps, le pays mit fin à ses dissensions
intestines, et se reconstitua dans une unité, d'au-
tant plus complète et plus solide qu'elle eut pour
principe l'harmonie des sentiments et des carac-
tères, entre les Goths et les Suédois, dont les
nuances distinctives s'étaient effacées au frotte-
ment des dernières guerres. Mais il faut dire
XLV
aussi que ces mêmes guerres, obligeant les rois
à implorer sans cesse le glaive du peuple, com-
promirent singulièrement leur autorité, tandis
qu'au contraire elles exaltèrent celle des grands,
chefs du peuple, et préparèrent ainsi la superbe
domination des Folkunsar.
Partout où a pénétré le christianisme, il y a
déployé une force de propagande étonnante.
Nul obstacle ne l'arrête. Si on l'enchaîne, il
brise ses fers : et une fois sous le ciel libre, son
verbe retentit partout, son action accomplit des
prodiges. Ne serait-ce pas là le signe le plus ca-
ractéristique de sa divinité? Ce que fait le chri-
stianisme dans le Nord est vraiment incroyable,
Voyez-vous ces Vikings , encore humides de l'é-
cume des mers, ces guerriers naguère fumants
de carnage. ces hommes fiers comme des lions,
sauvages comme des ours , les voyez-vous main-
tenant transformés en disciples de l'Évangile de
paix, et fléchissant le genou devant la croix ?
De toutes parts un bruit terrible se fait entendre.
Ce n'est point un bruit de guerre. Ce sont les
idoles des dieux qu'on renverse, les temples qui
s'écroulent, les églises du Christ qui s'élèvent.
Quels sont ces hommes au visage pâle, au front
lumineux, dont les bras ne se remuent que pour
le travail, dont la bouche ne s'ouvre que pour
XLVI
la charité et pour la prière? Demandez-le aux
Benoît , aux Bernard , aux Dominique, aux
Francois d'Assise! La Scandinavie chrétienne
n'a pas voulu seulement édifier des évêchés
et des églises ; elle a bâti encore des monas-
tères, et appelé les enfants des Saints pour les
peupler.
L'Église romaine, qui, de concert avec les
rois et les empereurs chrétiens, avait déployé
tant de zèle et de sollicitude pour la propaga-
tion de l'Évangile dans les pays du Nord, ne pou-
vait les traiter avec indifférence après leur con-
version. Dès la fin du onzième siècle, le pape
Grégoire VII avait écrit aux rois visigoths Inge et
Holstein, pour les exhorter à travailler au progrès
de la foi, et à rester eux-mêmes fidèles à ses
maximes. En 1248, le cardinal Guillaume , évê-
que de Sabine , fut envoyé en Suède pour y ré-
gler les affaires de l'Église. Il tint un-concile à
Skenninge, auquel assistèrent le jarl et plusieurs
seigneurs laïques, et où, entre autres disposi-
tions importantes, des mesures furent prises
pour donner à l'élection des évêques, qui jus-
qu'alors n'avait eu d'autre principe que le scru-
tin populaire ratifié par le roi, un caractère plus
inviolable et plus conforme aux canons. C'est à
cette époque que l'Église de Suède commença à
XLVII
former un corps séparé de celui de l'Etat. sans
toutefois cesser d'exercer sur ce dernier sa puis-
sante et salutaire influence 1.
1 Eu Suède, dît Gever, l'Église a surtout contribué à adoucir les
moeurs en développant et en modifiant les idées sur le droit. Elle pros-
crivait la vengeance. Les dimanches et les jours consacrés à des cérémo-
nies religieuses étaient regardés comme saints; on les nommait la sain-
teté de Dieu (Gudshelgd), ou la pais de Dieu (Gudsfrid,. C'est encore par
ces derniers mots que les paysans se saluent dans leurs visites. La pro-
tection des lois s'étendît aussi sur d'autres époques de l'année, comme
la saison des semailles et celle des récoltes. Le vol en plein champ est
mentionné dans Les lois sous l'expression de briser la serrure de Dieu.
C'est à l'influence de l'Eglise que la femme dut l'amélioration de sa con-
dition ; qu'elle ne fut plus exclue de la succession ; que la soeur parti-
cipa, comme son frère, au bénéfice de l'hérédité. Mais si d'un côté la
femme vît étendre ses droits, de l'autre elle fut soumise à une responsa -
bilité légale. C'est pourquoi Magnus Eriksson, dans son voyage de 1335,
ordonna que la femme fût punie comme l'homme, surtout dans les
causes de vie et de mort. En même temps la servitude fut abolie, quoi-
qu'elle fût plus douce en Suède que partout ailleurs, et cela dès les
temps les plus reculés. La loi d'Upland défendait de vendre les chré-
tions; et les affranchiss ments étaient représentés par le clergé comme
des oeuvres utiles au salut de l'âme.
C'est aussi en grande partie à l'Eglise qn'on doit l'abolissement des
jugements de Dieu, la suppression des témoins officieux (edgärdsmün) et
l'introduction de l'accusateur public. Aussi les sections de l'Église dans
les lois des provinces sont-elles très-instructives en ce qui regarde la
marche des procès. C'est sans doute ans soins d'ecclésiastiques zélés
qu'on doit la conservation par écrit des choses relatives au droit de
l'Église.
En propageant les idées sur la loi et l'autorité légale, l'Église travaillait
pour le pouvoir temporel qui, en Suède comme ailleurs, recevait du
clergé des leçons de conduite. Bientôt la paix du roi vint prendre place
à côté de la paix de Dieu, pour mettre des bornes aux vengeances des
particuliers. De même que dans les affaires de l'Église figuraient les pro-
cureurs fiscaux des évêques, ainsi on vit bientôt de pareils fonctionnaires