Le Grand Saint-Éloi, par H.-Émile Chevalier et Léon Clergeot

Le Grand Saint-Éloi, par H.-Émile Chevalier et Léon Clergeot

-

Français
333 pages

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F. Cournol (Paris). 1864. In-8° , 329 p..
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Publié le 01 janvier 1864
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Langue Français
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H. EMILE CHEVALIER ET LÉON CLERGEOT
LES AUBERGES DE FRANCE
LE SOLEIL D'OR* i vol. 3 fr.
LE GRAND SAINT-ÉLOI 1 3
SODS PRESSE
L'HÔTEL DE LA POSTE 1 3
H. EMILE CHEVALIER
DRAMES DE L'AMÉRIQUE DU NORD
PREMIÈRE SÉRIE
LES PIEDS-SOIRS, 9e édition 1 •"
LA HCRONNE, 6« édition i*. .v 1 3
LA TETE-PLATE, 5« édition 1 3
LES NEZ-PERCÉS, 5« édition I 3
LES DE NIERS ROQUOIS, 4" édition 1 3
POIGNET D'ACIER, 3« édition 1 3
DEUXIÈME SÉRIE
PEÀTH-ROI'GÏS ET PEAUX-BLANCHES, OU LES DOÏZE APÔTRES
ET LEURS FEMMES 1 3
SOUS PRESSE
LES INDIENS ROUGES 1 s
P01SSY. — TYP. ET STER. DE A. BOIRET.
LES AUBERGES DE FRANCE
PAR
H.-ÉMILE CHEVALIER ET LÉON CLERGEOT
PARIS
F. COURNOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
20, RUE DE SEINE, 20
1864
LES
AUBERGES DE FRANCE
LE GRAND SAINT ËLOI
i
LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE
— Ainsi, Ludovic, c'est bien décidé ?
— Bien décidé, ma bonne Thérèse, de demain en
huit je te ferai mes adieux.
— Qu'as-tu besoin de quitter Sainte-Colombe ?
— Mais, chère amie, tu sais que je ne pensais pas
à ce voyage, il y a deux mois ; c'est ton père lui-
même qui m'y a fait songer.
— Belle idée qu'il a eue là!
H
2 LES AUBERGES DE FRANCE
— L'idée n'est pas si mauvaise.
— Ingrat, va ! Peux-tu me dire des choses pa-
reilles ?
— Comprends donc, Thérèse, qu'il m'est indis-
pensable de quitter le village. Tu connais le pro-
verbe : « C'est en forgeant qu'on devient forgeron. »
Il faut que je me perfectionne dans mon métier, et
pour cela, il faut aussi que je travaille dans divers
ateliers. Or, comme il n'y a pas d'autre menuisier à
Sainte-Colombe que ton père...
— Tu vas en chercher ailleurs. Mais puisque, à
tout propos, tu n'as que des proverbes à la bouche,
tu me permettras de t'en citer un à mon tour :
C'est que « pierre qui roule n'amasse pas mousse. »
— Oh ! je ne l'ignore pas. Rappelle-toi, cepen-
dant, qu'il s'agit de nous, ma Thérèse, de notre
avenir, je te l'ai déjà dit.
Comme elle faisait une petite moue dubitative, il
ajouta distraitement :
— Je veux, d'ailleurs, voir un peu le pays : il est
bon qu'un jeune homme voyage. Ça perfectionne,
et puis après on n'a pas l'air aussi emprunté que si
jamais l'on n'était sorti de son village. Tu me parles
LE GRAND SAINT ÉLOI 3
de fortune, ma bonne Thérèse, on est toujours assez
riche, quand on a l'espoir de devenir l'époux d'une
aussi jolie femme que toi.
Et Ludovic accompagna ces paroles d'un baiser.
— Finissez, je vous en prie. On ne s'embrasse pas
comme cela en plein jour. Le parc est rempli de
monde, et si l'on nous voyait, les mauvaises langues
ne manqueraient pas de jaser sur mon compte.
— Eh bien, on les laisse. Est-ce qu'il ne faut pas se
mettre au-dessus de tout ce qu'on peut dire de nous?
— Moi, répliqua-t-elle, je ne pense pas tout à
fait comme toi.
— Oui-dà ! fit le jeune homme donnant un nou-
veau baiser à Thérèse. — Laisse-moi t'embrasser
mon content, ajouta-t-il, j'en veux prendre pour
deux ans.
— Deux ans ! tu seras deux ans sans revenir ?
— Qu'est-ce que c'est que deux ans? Nous som-
mes jeunes tous deux. Tu as à peine seize ans, et
moi je n'en ai que vingt... Du reste, ton père nous
trouve encore trop enfants pour nous marier.
— Mon père... si tu voulais rester, nous lui ferions
bien entendre raison... Deux ans sans te voir ! Moi
4 LES AUBERGES DE FRANCE
qui étais habituée à jaser avec toi du matin au soir.
Comme ce sera long !
— Je t'écrirai, sois tranquille.
— M'écrire ! mais on ne dit pas tout ce qu'on
pense dans une lettre, surtout quand tu sauras que
ces lettres passeront sous les yeux de mon père.
— Aussi je me suis arrangé de manière à ce qu'il
ne les voie pas.
— Comment cela ?
— La chose est toute simple. Tu connais Gustave
Saussier, mon camarade; c'est à lui que j'adresserai
mes lettres et il te les remettra.
— Je ne vois pas que la chose soit si facile. D'a-
bord, mon père n'aime pas beaucoup ce garçon-là.
Il t'a souvent sermonné parce que tu le fréquentais :
et ma foi, il n'avait pas tout à fait tort. Car ce Gus-
tave est un bambocheur... on le rencontre conti-
nuellement à Châtillon dans les cafés... il joue...
et puis ce n'est pas tout encore.
— Voyons, achève...
— Que j'achève, dame !... je cherche comment je
pourrais te dire cela...
LE GRAND SAINT ELOI 5
— C'est donc bien scabreux que tu cherches des
détours? ■ ' _ : '
— Mais oui, ass,ez< comme ça, un garçon qui a des
maîtresses... • ' "
— Ah ! le .scélérat ! dit Ludovic en riant.
— Cela te.fait rire, voilà bien les hommes, ils sont
tous indulgents les uns pour lès autres. Mais qu'une
pauvre fille se laisse conter fleurette, tous ils la dé-
chirent à l'envi, et Dieu sait les risées qu'ils en
font.
— Tout cela ne me dit pas, ce qui empêcherait
Gustave de te passer mes lettres.
— Où véux-tu que je: le voie? J'espère qu'il ne
viendra pas me les apporter chez mon père... il se-
rrait le mal reçu.
— Enfin, tiens-tû à ce que je t'écrive?
— Peux-tu me le demander?
— Eh bien ! puisque tu n'es pas contente du con-
fident que j'ai choisi, trouve un autre moyen, ça ne
doit pas être bien difficile, car ce que femme veut,
Dieu ou le diable le veut I
Tout en causant, les jeunes gens se promenaient
dans le parc de la petite ville de Châtillon-sur-
6 LES AUBERGES DE FRANCE
Seine. Au bout d'une allée, un jeune homme, mis
avec plus de prétention que de bon goût, se présenta
à eux.
Il se nommait Gustave Saussier.
— Bonjour, mademoiselle, bonjour, Ludovic,
dit-il cavalièrement, comment cela va-t-il? et les
amours? Eh bien, Ludovic, à quand le départ?
— Comme je te le disais hier, ce sera dans huit
jours.
— Je sais bien qui ne partirait pas, ou du moins
qui ne partirait qu'à regret, s'il était à ta place
— Pourquoi, demanda Ludovic?
— Pourquoi ? Eh ! regarde un peu mademoiselle
et la raison sera toute trouvée. Si j'avais le bonheur
d'être aimé d'une aussi charmante personne, je te
donne ma parole d'honneur que je ne quitterais pas
le village, ajouta-t-il.
— Voyons, monsieur Saussier, pas de flatteries,
je ne les aime pas, minauda Thérèse d'un ton qui
contrastait avec le sens de ces paroles.
— Je ne flatte jamais personne, mademoiselle, je
ne fais que rendre hommage à la vérité. Et je le ré-
pète encore, quand on est sûr d'être heureux chez
LE GRAND SAINT ELOI 7
soi, on ne s'en va pas faire son tour de France. Je
suis persuadé que vous êtes tout à fait de mon avis.
Croyez-vous, au surplus, que ce voyage profite à
Ludovic, autant qu'il veut bien le croire?
— Comment c'est toi, Gustave, qui parle de la
sorte : je comprends cela de la part des gens du vil-
lage qui ne connaissent pas d'autre horizon que le
finage de Sainte-Colombe. Mais toi qui es intelli-
gent, qui as même pas mal voyagé, tenir ce lan-
gage! Tiens, c'est...
— Absurde ! dis le mot. A ton point de vue, c'est
possible. Tu dis que j'ai voyagé. Moi, c'était bien
différent. Au sortir du collège, j'ai voyagé pour une
maison de quincaillerie de Dijon et je t'assure que
ce métier ne m'allait pas beaucoup, quoique j'aie eu
les plus grands avantages qu'un commis voyageur
puisse désirer. Aussi quand j'ai su qu'il y avait une
place de régisseur vacante à la forge de Sainte-
Colombe, j'ai fait toutes les démarches pour l'obte-
nir. Elles m'ont réussi, et je m'en trouve très-
bien.
— Tu as beau faire, mon cher Gustave, c'est
comme si tu prêchais dans le désert. J'ai mis dans
8 LES AUBERGES DE FRANCE
ma tête, ou plutôt on m'a mis en tête l'idée de voya-
ger et je voyagerai.
— Toujours le même que quand nous étions en-
semble au collège de Châtillon : une fois que tu avais
pris une résolution, c'élait fini, rien ne pouvait t'en
détourner. Mais à quoi bon te conseiller? Si made-
moiselle a perdu ses peines, c'est vainement que je
me mettrai en frais d'éloquence. Vous voyez, made-
moiselle Thérèse, continua le régisseur en s'adres-
sant à la jeune fille, vous voyez si je prends fait et
cause pour vous.
— Je vous en remercie, répondit-elle assez froi-
dement.
—Mais, reprit Gustave, si nous ne pouvons retenir
cet entêté, du moins nous ferons en sorte que son
absence vous soit le moins pénible que faire se
pourra, et Ludovic a dû vous dire que j'aurai le
plus vif plaisir à vous remettre ses lettres.
— Oui... la difficulté, c'est de les lui faire tenir.
dit Ludovic.
— Ça n'est pas la mer à boire; repose-toi sur moi
de ce soin, je m'en charge et cela suffit. Maintenant
je vous quitte... on m'attend à Châtillon, nous de-
LE GRAND SAINT ELOI 9
vons faire un dîner à l'hôtel de la Couronne. Un de
mes amis qui se marié dans huit jours, enterre, ce
soir, la vie de garçon et je n'y veux pas manquer.
A bientôt !
Ce disant, Gustave les,quitta, après avoir salué
Thérèse d'une manière qui. n'aurait pas manqué
d'éveiller les soupçons d'un homme moins abstrait
que Ludovic.
Les deux jeunes gens poursuivirent leur pro-
menade à travers le magnifique parc du maréchal
Marmont, qui relie le village de Sainte-Colombe à
Châtillon-sur-Seiné, et que le propriétaire actuel
laissait alors à la disposition du public.
On était au commencement du mois de mai de
l'année 1840. Des massifs de lilas en fleurs; des ar-
bres de haute futaie, des plantes grimpantes et odo-;
riférantes qui s'étendaient de branche en branche,
donnaient à ce parc un aspect enchanteur. L'ho-
rizon était fermé par un immense rideau de feuil-
lage, et entre les tapis de gazon rampaient des sen-
tiers sinueux, garnis de sable fin. - '
La Seine traverse cette belle propriété, où quel-
ques canotiers faisaient admirer leur adresse sur
1.
10 LES AUBERGES DE FRANCE
une vaste pièce d'eau qui s'épanouissait au pied de
la colline sur laquelle s'élève le château.
C'était la patrie des bucoliques des ouvriers de la
forge de Sainte-Colombe : bucoliques dont les ber-
gères étaient des cuisinières et des grisettes de la
petite ville de Châtillon.
On voyait fuir à travers les massifs des Myrtils en
robe d'indienne ou de bure, poursuivies par des Co-
rydons aux mains gercées et à la figure noircie.
Ludovic et Thérèse arrivèrent près de la pelouse
qui ourlait la pièce d'eau, et où se trouvaient
réunis les jeunes garçons du village avec leurs con-
naissances.
Les forgerons avaient beaucoup de respect pour
Ludovic; respect que le jeune homme avait su leur
inspirer par sa supériorité intellectuelle, car il avait
pendant deux ans suivi le cours industriel du col-
lège de Châtillon. N'oublions pas de dire non plus
que Ludovic leur en imposait autant par les quel-
ques connaissances scientifiques qu'il avait acquises
que par une force de poignet dont plusieurs avaient
déjà ressenti les effets. Aussi la plupart des ou-
vriers allèrent-ils lui serrer la main. De leur côté,
LE GRAND SAINT ÉLOI il
les jeunes filles s'empressaient autour de Thé-
rèse.
— Mesdemoiselles, dit celle-ci, si nous faisions
une ronde.
La motion fut reçue avec enthousiasme, et une
ronde immense se mit bientôt à tournoyer sur la
pelouse aux chants de la bande rieuse.
Avant de nous quitter
Il faut chacun contenter.
Contenter, la chose est belle,
Entrez-y, mademoiselle,
Faites un tour
A l'entour
Embrassez vos amours !
Chacun donc, fillette ou garçon, entrait tour à
tour au milieu du cercle; et, à la fin du couplet,
se penchait vers l'objet de ses préférences et l'em-
brassait gaiement. Pour ces gens-là l'amour n'était
pas une chaîne, et nul ne l'avait rivée autour
du cou.
La nuit approchant, on songea à rentrer au vil-
12 LE« AUBERGES DE FRANCE
lage de Sainte-Colombe, et il fut convenu de reve-
nir par la Garenne, sorte de petit bois de sapins qui
couronne les hauteurs du parc.
—Je propose un dévidoir jusqu'à Sainte-Colombo,
dit Ludovic.
On noua une longue chaîne droite. Les deux jeu-
nes gens, qui étaient au bout de la chaîne, levèrent
leurs bras en l'air et toute la troupe, entraînée par
celui qui était à l'autre extrémité, s'élança, en cou-
rant, sous cet espèce d'arc de triomphe formé par le
bras musculeux d'un ouvrier et le bras potelé d'une
villageoise. Au dévidoir, c'est comme dans l'Évan-
gile, les premiers sont les derniers, les derniers an-
neaux de la chaîne redeviennent les premiers, et
dressent à leur tour un nouvel arc de triomphe sous
lequel défile toute la joyeuse bande.
II arrive souvent que la chaîne se brise : il y a
des chutes qui provoquent des éclats de rire, des
culbutes qui soulèvent les lazzis des uns, excitent
la rougeur des autres, mais toujours un entrain
charmant, une bruyante gaité.
On rentra ainsi au village, à neuf heures du soir,
au moment du couvre-feu, et chacun se promit pour
LE GRAND SAINT ÉLOI 13
le dimanche prochain, de semblables plaisirs.
Thérèse, le bras nonchalamment appuyé à celui
de Ludovic, la tête baissée sur sa poitrine émue,
regagna le logis paternel. Un petit banc était adossé
contre la maisonnette de son père. Les deux jeunes
gens s'y assirent. La jeune fille inclina son front dans
la paume de sa main et soupira. Ce qui faisait sou-
pirer Thérèse, c'est que pendant deux ans, elle allait
être séparée de celui qu'elle pensait aimer! pendant
deux ans il faudrait renoncer aux délicieuses pro-
menades dans le parc. A cette idée, elle versa bien-
tôt d'abondantes larmes, que Ludovic chercha vai-
nement à sécher. L'émotion le gagna lui-même, et
les deux amants se séparèrent en se jurant, comme
c'est la coutume, une fidélité éternelle.
— Pauvre Thérèse ! disait Ludovic en s'éloignant,
le coeur gros, il est clair que mon départ doit lui
causer du chagrin. Mais après tout, c'est nécessaire.
Je veux gagner de l'argent pour qu'elle soit heu-
reuse, car sans argent... Et puis je reviendrai dans
deux ans... Après deux ans d'éloignement, on ren-
tre au foyer avec un bonheur plus vif. Ma foi le sort
en est jeté! Partons! Advienne que pourra! Je suis
14 LES AUBERGES DE FRANCE
sûr de Thérèse, elle m'aime... l'absence ne fera que
fortifier l'amour qu'elle a pour moi, ajouta-t-il à
voix haute pour s'encourager dans sa résolution.
— A la bonne heure ! c'est le vrai moyen d'avoir
toujours raison que de parler seul, cria-t-on tout à
coup jovialement, derrière lui.
— Tiens, c'est vous père Parabolain, fit Ludovic
en se retournant.
— Est-ce que tu apprends un sermon par coeur,
comme notre curé que je rencontre souvent dans les
champs et à qui j'entends marmotter le prône qu'il
nous débite tous les dimanches.
— Ma foi non ! je réfléchissais.
— Tout haut ! c'est peu prudent, les curieux peu-
vent vous écouter.
— Oh! peut bien m'écouter qui voudra, ce que je
disais ne doit pas beaucoup intéresser.
— Idée d'amoureux ! Mais c'est égal, retiens bien
ceci, pour ta gouverne : fais tes réflexions, si bas,
si bas, que ton chapeau ne les entende même
pas, car il y a de mauvaises gens, comme dit la pa-
rabole, qui, sur une simple parole qui n'a l'air de
rien de rien, vous feraient pendre un homme. Et ça
LE GRAND SAINT ÉLOI 15
s'est vu. Toi qui aimes la lecture, tu dois le savoir.
— Père Parabolain, je vous remercie de votre
avis, j'en profiterai.
— Et tu feras bien. II paraît mon garçon que tu
vas nous quitter et voyager un peu.
— Mais oui.
— Alors bonne chance, et bon voyage si je ne te
revois pas avant ton départ.
— Merci, père Parabolain, bonsoir.
— Bonsoir, Ludovic.
Huit jours après, une douzaine de jeunes gens de
Sainte-Colombe accompagnaient Ludovic qui, le
sac sur le dos, mettait à exécution le projet dont
nous lui avons entendu parler.
On avait fait d'assez nombreuses libations, comme
c'est l'usage en pareille circonstance, car on ne se-
rait pas Bourguignon si l'on se séparait entre amis
sans vider quelques « piots de purée septembrale. »
La chanson le dit :
Les Bourguignons ne sont pas si fous,
De se quitter sans noire un coup.
16 LES AUBERGES DE FRANCE
A boire! à boire I à boire I
Nous quitterons-nous sans boire ?
Non.
Les Bourguignons ne sont pas si fous,
De se quitter sans boire un coup.
Parvenue au village de Montliol. la joyeuse troupe
but pour la vingtième fois au moins le coup de l'é-
trier et ('changea de vigoureuses poignées de main
avec Ludovic qu'elle laissa continuer sa route.
J.e jeune menuisier comptait aller ce soir même
coucher à Bar-sur-Seinc.
Notre compagnon tout en cheminant, faisait des
châteaux en Espagne, il rêvait à Thérèse, songeait
déjà à son retour: un peu ému par les fumées du
vin. il voyait tout en rose : sa bourse était assez
bien garnie, il était jeune, intelligent, robuste, et
amoureux par dessus tout, l'avenir lui appartenait,
tout devait lui sourire.
Arrivé à la petite ville de Mussy-sur-Seine. Le
jeune homme avisa une auberge dans laquelle il en-
tra pour demander à souper.
Dans la grande salle étaient quatre individus
assis sur des bancs en bois autour d'une table
LE GRAND SAINT ÉLOI 17
couverte d'une toile cirée que l'on n'avait pas cou-
tume de nettoyer bien souvent, à en juger par les
taches que le fond des verres et des bouteilles y
avaient imprimées. Mais nos buveurs n'étaient pas
gens à y regarder de si près; pourvu que les bou-
teilles fussent bien remplies, le reste leur importait
peu.
Le jeune Richard se sentait disposé à faire hon-
neur au souper qu'on allait lui servir ; cette petite
étape lui avait donné de l'appétit. Aussi fut-ce plai-
sir de le voir jouer des mâchoires. Ce qu'on lui
donna, était-il bon, était-ce mauvais? Il eût été
bien embarrassé de le dire. Il n'y avait pas fait at-
tention. Seulement une chose le tracassait. C'était
l'obstination qu'un des buveurs mettait à le regar-
der. Un Napolitain n'eût pas manqué de croire que
cet homme avait le mauvais oeil, et crainte de mal-
heur n'eût pas continué sa route. Notre voyageur se
contenta de se dire :
— J'espère qu'il me reconnaîtra, s'il me revoit
jamais, mais que diable a-t-il à me dévisager de la
sorte?
Et il paya son écot. Les yeux du buveur s'anime-
18 LES AUBERGES DE FRANCE
rent à la vue de la bourse en cuir assez rondelette
que Richard tira de sa ceinture. Mais Richard ne
vit pas les regards que l'étranger jetait sur lui en ce
moment, il replaça son sac sur le dos et sortit de
l'auberge.
La nuit était déjà venue, nuit sombre et obscure;
à peine quelques étoiles brillaient au ciel, et un
nuage noir, gros d'orage, eût arrêté tout autre que le
menuisier. Mais il voulait rattraper le temps perdu
avec ses camarades et gagner Bar-sur-Seine, ce soir
même, et il reprit bravement sa route.
Il quitta Mussy en chantant à tue-tête un vieux
refrain bourguignon dans lequel on se gausse de la
bourgade qui venait de lui donner l'hospitalité.
Entre Plaine et Gomméville,
Se trouve une jolie petite ville,
Qui s'appelle Mussy la guenille
Si ce n'était monseigneur Pévêque
On l'appellerait Mussy la bête.
La rime n'est pas riche, mais la richesse ne fait
pas le bonheur. Notre Ludovic s'en souciait fort peu.
On se fatigue de tout, même de chanter.
LE GRAND SAINT ÉLOI 19
— J'ai eu tort tout de même de ne pas coucher à
Mussy, pensait Richard en sentant des gouttes de
pluie et en voyant quelques éclairs sillonner la nue,
je pourrais bien être trempé... il y a une trotte
d'ici au premier village, et rien pour m'abriter. Je
viens de quitter Plaine et il n'y a plus que la Gloire-
Dieu, où je ne suis pas encore. La Gloire-Dieu!
mais c'est près du Goulot, si je ne me trompe.
Mauvais endroit à passer! Décidément j'ai eu tort
de ne pas m'arrêter à Mussy.
Le Goulot est un défilé assez étroit qui se trouve
entre les villages de Plaine et Courteron. La route
en cet endroit côtoie une montagne escarpée que
couronne un bois très-fourré. Au bas de la voie
passagère s'ouvre un précipice, au fond duquel coule
la Seine.
Sur le bord de la rivière il y avait autrefois un
couvent appelé la Gloire-Dieu, dont les bâtiments
servent aujourd'hui à une exploitation rurale. Ce
défilé est un véritable coupe-gorge, où, ces années
dernières encore, on ne s'aventurait qu'en trem-
blant. Maint voyageur avait été détroussé en cet
endroit sauvage : et souvent la Seine charriait des
20 LES AUBERGES DE FRANCE
cadavres que les assassins y avaient jetés. C'est là
que vers les commencements de ce siècle un brigand
fameux dans le pays, Francoeur (1), attendait ses vic-
times. Les bonnes femmes se racontaient, le soir en
tremblant, que tous les sorciers de vingt lieues à la
ronde se réunissaient au Goulot pour y célébrer le
sabbat.
Les voituriers et les conducteurs de diligence re-
doutaient aussi ce passage : et il y a plus d'un
exemple d'une voiture qui versa et. roula jusqu'au
bas du précipice.
Malgré la surveillance qu'on avait établie depuis
quelque temps, il n'était pas rare d'entendre encore
parler d'une attaque nocturne au Goulot.
Richard se rappelait tous ces récits, et tout brave
qu'il était, il ne fut pas maître d'une certaine ter-
reur qui commença à s'emparer de lui en appro-
chant du Goulot. Il essaya de se donner un peu de
courage et de chasser la crainte qui le saisissait. Les
regards que le buveur avait jetés sur lui pendant
(1) L'histoire de ce bandit nous a fourni le thème d'un volume.
- Sous presse.
LE GRAND SAINT ÉLOI 21
le souper lui revinrent à l'esprit, et ce souvenir n'é-
tait pas propre à le rassurer. Il n'y avait pas à re-
culer cependant, il ne pouvait revenir sur ses pas.
Il serra sa ceinture autour de ses reins, assujettit
son bâton entre ses mains, et continua sa route
d'un air décidé, en sifflant un air de marche.
Tandis que Ludovic cheminait, devant lui une
forme sombre se dessina subitement sur la route,
et resta immobile, comme si elle eût voulu lui barrer
le passage.
Notre voyageur était brave, il continua d'avancer
tout en assurant le bâton qu'il tenait à la main.
Quand il fut à quelques pas de l'ombre, une voix
lui cria :
— Donne ta bourse et il ne te sera pas fait de mal.
— Viens la prendre, dit Ludovic, en brandissant
son bâton.
Le bandit se précipite alors sur le voyageur, lui
arrache son arme, puis le saisit à bras le corps. La
lutte des deux côtés est d'une vivacité étourdissante.
Ludovic parvient cependant à se dégager de l'é-
treinte de son adversaire, il ramasse son bâton,
mais l'assassin ne lui laisse pas le temps de s'en ser-
22 LES AUBERGES DE FRANCE
vir, il se jette de nouveau sur le compagnon et l'em-
poigne à la gorge.
A ce moment un bruit de pas se fait entendre sur
la route, le voleur tourne la tête, et voit venir quel-
qu'un ; ses doigts crispés lâchent prise.
Dégagé d'une pression qui l'étranglait, le jeune
homme appela au secours.
Le voyageur, que son assaillant avait aperçu, en-
tendant des cris se mit à courir dans la direction
d'où ils partaient. Mais le bandit ne jugea pas pru-
dent de l'attendre, il gravit la montagne et se perdit
bientôt dans la profondeur du bois.
Il
LA SAGESSE
— Eh bien ! demanda le voyageur à Richard qu'y
a-t-il? Êtes-vous blessé?
— Non, grâce à vous, je n'ai pas de mal, mais il
était temps. Le gredin me serrait tellement fort que
LE GRAND SAINT ÉLOI 23
je commençais à perdre haleine. Enfin, monsieur,
je vous dois une fière chandelle, et si vous vous di-
rigez du même côté que moi, au premier bouchon
que nous rencontrerons, nous fêterons ma déli-
vrance.
— Ce ne serait pas de refus, car il commence à
faire soif, mais à cette heure toutes les cassines sont
fermées. Et puis c'est à savoir si nous suivons le
même chemin.
— Dame ! où allez-vous ?
— Moi je vais à Paris, et vous?
— J'entreprends mon tour de France, et je n'ai
pas encore fait ma première étape, depuis que j'ai
quitté le pays. Je compte du reste m'arrêter quelque
temps à Troyes et y travailler. Si cela ne vous dé-
range pas, nous voyagerons ensemble jusque-là.
— Cela ne me dérange nullement : de quel mé-
tier êtes-vous?
— Menuisier.
— Menuisier ! comme ça se trouve !
— Le seriez-vous aussi ?
— Sans doute, tope-Ià.
Et les deux voyageurs se donnèrent la main. Ce-
24 LES AUBERGES DE FRANCE
lui qui venait de sauver pour ainsi dire la vie à Ri-
chard était un jeune homme un peu plus âgé que lui.
Comme lui il portait le sac de cuir. Son extérieur
prévenait en sa faveur, et Ludovic, qui se piquait
d'être physionomiste, jugea qu'il pouvait lui accor-
der sa confiance.
Les deux compagnons se remirent gaiement en
route. Bar-sur-Seine était trop éloigné de l'endroit
où ils étaient pour songer à y aller coucher. Ils s'ar-
rêtèrent donc à Courteron, premier village qu'ils
rencontrèrent, et se promirent de se lever de meil-
leure heure, pour pouvoir gagner Troyes. le jour
suivant.
Le lendemain les deux jeunes gens étaient aussi
intimes que s'ils eussent été des connaissances de
dix ans. Un copieux déjeuner, arrosé de vin des Ri-
ceys, que Bichard voulut payer, acheva de cimen-
ter leur liaison et bientôt ils n'eurent plus de se-
crets l'un pour l'autre.
Richard n'avait pas manqué de raconter ses
amours avec Thérèse, et son intention de revenir
l'épouser dans deux ans.
— Ainsi, dit l'autre voyageur, tu comptes t'arrê-
LE GRAND SAINT ELOI 25
ter de ville en ville. Mauvais système I mon cher 1
mauvais système !
— Pourquoi?
— Pourquoi? Tu vas en juger : tu t'arrêtes un
mois à Troyes, je suppose, tu n'auras pas écono-
misé grand chose : moi du moins j'en serais incapa-
ble, et puis on n'est pas payé en province. Cepen-
dant puisque nous faisons des suppositions, j'admets
que tu aies fait des économies, mais, malheu-
reux! tu les auras mangées avant d'être dans
une autre ville, et avant d'avoir trouvé un patron.
Le tour de France, c'était bon dans le bon vieux
temps. Mon père, qui était de la balle, a roulé sa
bosse dans les quatre coins de la France, et, après
dix ans, il est revenu aussi pauvre que Job.
— Je t'ai déjà dit que je ne voyageais pas pour
faire fortune, mais pour me perfectionner.
— Raison de plus, mon cher, raison de plus pour
aller tout droit à Paris... — En quittant Lyon, mon
père me dit : « La Sagesse, — c'est mon nom de
compagnon, — ne fais pas les folies que j'ai faites,
crois-en mon expérience, va droit à Paris. Là tu
obtiendras tout de suite un bon salaire : pour un
2
26 LES AUBERGES DE FRANCE
patron de perdu, il y en a dix de retrouvés, et tu
n'auras pas un instant de chômage. En courant de
ville en ville, tu risques d'abord de ne pas trouver
d'ouvrage, et il faudra traîner ton armoire de dé-
partement en département... tu seras toujours sans
sou ni maille, comme moi. Suis mes conseils. »
— Et tu les suis.
— Ma foi, oui, je ne m'arrêterai qu'à Paris.
La Sagesse fit tant qu'au lieu de rester à Troyes,
comme il en avait l'intention, Ludovic l'accompa-
gna à Paris.
Les deux voyageurs firent leur entrée dans la ca-
pitale un dimanche.
La Sagesse, qui était compagnon du devoir, em-
mena Ludovic au faubourg Saint-Antoine.
Là, ils rencontrèrent des camarades, qui leur in-
diquèrent un garni où tous deux trouveraient à se
loger à bon compte. Quant à l'ouvrage, ce n'était pas
ce qui manquait, partout ils étaient sûrs d'être bien
accueillis.
La Sagesse était d'avis de se reposer deux ou trois
jours avant de chercher un patron, mais Ludovic
ne voulut pas.
LE GRAND SAINT ELOI 27
— Nous chercherons demain. Du reste, tu feras
comme tu voudras, dit-il à la Sagesse : pour moi',
c'est bien décidé.
— Alors cherchons ensemble, et tâchons moyen
d'entrer dans le même atelier afin de ne pas nous
quitter.
Les deux amis n'eurent pas besoin de quêter long-
temps; ils étaient jeunes, forts et paraissaient pleins
de bonne volonté : ils trouvèrent de l'ouvrage dans
la première maison où ils se présentèrent.
La Sagesse, qui connaissait les us et coutumes
des ateliers, commença à payer la bienvenue aux
autres ouvriers; Ludovic, qui se laissait guider par
son camarade, en fit autant.
On but à la santé des nouveaux venus, puis on se
mit à l'ouvrage.
Richard n'avait pas assez d'yeux pour admirer
l'ordre qui régnait dans l'établissement où il tra-
vaillait. Tout était presque nouveau pour lui. On
lui présenta des outils dont il était loin de soupçon-
ner l'usage. Quelle différence entre cet atelier et la
modeste boutique du père Simon! Mais Richard
était intelligent. Ce lui fut une affaire de huit jours
28 LES AUBERGES DE FRANCE
-pour apprendre à se servir aussi adroitement que
les autres des instruments qui lui avaient été incon-
nus jusqu'alors.
Le lundi, après leur entrée dans l'atelier, La Sa-
gesse, qui s'était posé en cicérone de Richard, lui dit :
— Mon vieux, il ne faut pas vouloir rien changer
aux coutumes établies.
— Voyons, où veux-tu en venir ?
— C'est qu'à Paris ce n'est pas la coutume de tra-
vailler le lundi.
— On ne mange donc pas ce jour-là?
— Au contraire!
— Eh bien, alors, il faut travailler pour manger.
— Que tu es bien de ton village! Mais je me
suis mis en tête de te former, et je me tiendrai pa-
role ou j'y perdrai mon latin, comme disait mon
maître d'école. Ecoute-moi et suis mon raisonne-
ment jusqu'au bout : A Paris, à Lyon, comme du
reste dans toutes les grandes villes, les ouvriers ne
travaillent pas le lundi. Celui qui le fait est mal vu
des autres, car s'il travaille, ce jour-là, c'est pour
faire sa cour au patron. Et puis, une journée de plus
une journée de moins, on n'en est ni plus riche ni
LE GRAND SAINT ELOI 29
plus pauvre à la fin de l'année. Donc, si tu veux
m'en croire, tu ne mettras pas le pied à l'atelier au-
jourd'hui, et nous irons faire une partie de plaisir
dans les bois de Romainville.
— Tu feras à ta guise, repondit Richard, moi je
ne perdrai pas ma journée.
— Prends-y garde, Richard, les camaros te ver-
ront d'un mauvais oeil, et tu te feras des ennemis,
car tu seras à peu près le seul qui ne te conforme-
ras pas aux usages établis.
— Ils sont beaux, les usages !
— Ils sont ce qu'ils sont; tu n'as pas la prétention
de vouloir les réformer, j'espère.
— Non, mais j'ai le droit de ne pas m'y con-
former.
— Comme il te plaira ; tu es prévenu de ce qui
pourra t'arriver, dit sèchement La Sagesse.
— Il en arrivera ce qu'il voudra. Du reste, je me
soucie pas mal de ce qu'on pense de moi. Pourvu
que rien ne me parvienne aux oreilles...
— Avec un système comme celui-là, tune tien-
dras pas plus de huit jours dans un atelier.
— Je suis convaincu du contraire.
2.
30 LES AUBERGES DE FRANCE
— Qui vivra verra! Ainsi tu ne veux pas venir
avec moi, à Romainville?
— Non.
— Alors, j'irai sans toi.
— Amuse-toi bien, La Sagesse !
— La recommandation est superflue, ma vieille,
je m'amuse toujours, moi; la vie est courte, il faut
s'en donner quand on y est. C'est ma méthode.
Sur ce, La Sagesse s'éloigna, en sifflant, de la
chambrette où logeait Ludovic.
Celui-ci se rendit comme de coutume à l'atelier.
Son camarade lui avait dit vrai : les ouvriers n'é-
taient pas venus, à l'exception de trois ou quatre;
encore ceux-là ne firent pas la journée entière.
Le lendemain, La Sagesse qui se ressentait des
libations de la veille, essaya de plaisanter Ludovic.
— Ah ! ça, dit-il en s'adressant au jeune homme,
est-ce que tu as la prétention de m'enlever mon
nom?
Richard ne répondit rien.
— C'est que j'y tiens, moi, à mon nom de la Sa-
gesse : c'est un nom que l'on m'a donné à la Guillo-
tière, après une immense noce où, pour ma part,
LE GRAND SAINT ELOI 31
j'avais étranglé huit litres de petit vin du Rhône,
et sans qu'à la fin de la journée on se soit aperçu de
rien... Ainsi, mon brave, si c'est pour me voler ce
surnom-là que tu travailles, le lundi, qui est jour
de fête obligatoire, dans tout le faubourg Antoine,
nous aurons maille à partir ensemble.
Ludovic ne sortit pas de son mutisme.
— Ah ! nigaud que je suis, reprit son interlocu-
teur, je sais pourquoi maintenant il fait sa tête ! et
ne veut pas venir avec les camaros.
— Voyons, dis-nous le motif? demandèrent les
autres ouvriers, se rangeant à l'envi du côté du
loustic qui taquinait Ludovic.
— Je vous le donne en mille, les anciens !
— Mon petit La Sagesse, nous jetons tout de suite
notre langue aux chats : Conte-nous la chose.
— Vous avez tous lu la grrrande pancarte affichée
aux quatre coins de Paris, annonçant, pour le der-
nier dimanche de mai, la fête de Nanterre.
— Oui, mais quel rapport entre la fête de Nan-
terre?. .. demanda-t-on.
— Le rapport, le voici : c'est qu'il est d'usage
dans ladite commune de Nanterre, de couronner
32 LES AUBERGES DE FRANCK
une rosière, le jour de la fête. Or. il parait que
cette année ira pas été propice aux rosières, cela
tient peut-être aux grands froids qu'il a fait l'hiver
dernier. A défaut de rosières, on s'est décidé à cou-
ronner un rosier, et une députation des notables de
l'endroit, monsieur le maire en tête, sans oublier le
garde champêtre, est venue proposer à notre ami
Ludovic d'accepter l'honneur.
— Nous avons un joli rosier
Qui porte rose au moi de mai.
chantèrent en choeur, tous les ouvriers de l'atelier.
Ludovic était impassible : il continuait à pousser
la varlope, comme s'il n'eût pas été en question.
La Sagesse s'approche alors de son camarade, et
lui place sur la tête une grossière couronne de co-
peaux.
Sortant de son apathie. Ludovic lui lance dans
l'estomac un vigoureux coup de poing qui l'en-
voie rouler au milieu de l'atelier, puis se tour-
nant vers les railleurs, il leur dit d'une voix as-
surée :
LE GRAND SAINT ÉLOI 33
— Qui en veut? j'en distribue.
La leçon qu'il venait de donner au mystificateur,
en imposa aux autres ouvriers et ils laissèrent là
leurs quolibets.
Quant à La Sagesse, honteux et confus, il alla en
grommelant chez le marchand de vin du coin, cher-
cher, au fond d'une bouteille, l'oubli du traitement
qu'il venait de subir.
Au bout de quelques mois de séjour dans l'atelier,
Ludovic était devenu un menuisier des plus habiles,
et le patron qui avait remarqué les bonnes disposi-
tions, le zèle et l'aptitude du jeune homme, n'avait
pas tardé à augmenter son salaire.
Loin de suivre l'exemple de presque tous les ou-
vriers, Ludovic ne mettait jamais le pied dans les
cabarets de barrière. Ce n'est pas qu'il dédaignât
plus qu'un autre de faire, de temps en temps, une
partie de plaisir. Mais les scènes crapuleuses qui se
passent dans la plupart de ces bouges, le révol-
taient.
Il avait mieux à faire.
Des cours particuliers dirigés par des professeurs
34 LES AUBERGES DE FRANCE
compétents attirent la partie saine de la classe in-
dustrielle; Ludovic les suivit avec assiduité : une de
ces associations, qui ont en vue l'enseignement des
gens auxquels les bienfaits de l'instruction première
ont été refusés, décernait à la fin de chaque année
des récompenses aux plus méritants. Ludovic fut
un de ces lauréats.
Le dimanche, il parcourait, avec quelques ou-
vriers, qui fréquentaient comme lui les écoles du
soir, les environs de Paris : et presque toujours il
finissait cette journée à un des théâtres du boule-
vard.
Il y avait un cabinet de lecture dans la maison
habitée par Richard : il dévora avec ardeur tous les
romans qui lui tombèrent sous la main.
Comme il avait une nature fougueuse et enthou-
siaste, cette lecture ne pouvait manquer d'exalter le
jeune homme. Croyant trouver dans ces livres, la
peinture de la vie réelle, il était trop ignorant du
monde pour voir que les héros de roman sont plu-
tôt des types de fantaisie que des généralités vraies.
De temps à autre, écrivant à son ami Saussier, il
lui envoyait un billet pour Thérèse, à laquelle il
LE GRAND SAINT ELOI 35
songeait toujours et qu'il se promettait bien d'épou-
ser à son retour au village.
Saussier, dans ses réponses, lui parlait de la jeune
fille et racontait en détail les entretiens qu'il pré-
tendait avoir avec elle, entretiens dans lesquels il
était toujours question de lui.
Il vivait donc assez heureux, quoique taciturne et
peu sociable, ce qui avait éloigné de lui ses compa-
gnons d'atelier. Mais ceux-ci, sachant qu'il ne fai-
sait pas bon se frotter à Ludovic, avaient pris le parti
de le laisser se conduire à sa guise : et s'il n'avait
pas leur amitié, que du reste il ne recherchait pas,
il avait leur estime.
La Sagesse, qui avait été ainsi nommé, par la
même raison que les anciens Grecs appelaient les
Furies, Euménides, trouvait qu'il n'y avait pas assez
d'un lundi par semaine, et le patron trouvant de son
côté que c'était déjà trop, finit par le renvoyer. Il
courut de chantier en chantier sans pouvoir se fixer
dans aucun. Bientôt même i! ne put avoir d'ouvrage,
et, sans Ludovic qui l'aidait de sa bourse, il n'eût
souvent pas eu de quoi manger.
Un beau jour la Sagesse disparut du faubourg
36 LES AUBERGES DE FRANCE
sans que l'on sût ce qu'il était devenu. Ludovic s'en
inquiéta peu; l'intimité entre eux n'était pas si
grande alors pour que le jeune homme s'informât
beaucoup de lui.
Pendant le carnaval de 1841, Ludovic entendit
frapper à sa porte, un dimanche matin, il s'em-
pressa d'aller ouvrir.
— La Sagesse! s'écria-t-il.
— Lui-même, en chair et en os comme feu saint
Amadou.
— Est-ce bien possible? Est-ce que tu as fait une
succession ou arrêté la malle-poste?
— Ni l'un ni l'autre. D'abord, tous les bergers de
la Brie viendraient à mourir que je n'hériterais pas
même d'une houlette. Quant à l'attaque de la malle-
poste, ce n'est plus facile de nos jours, attendu
qu'il n'y a plus guère de malles-postes.
— Alors, je ne m'explique pas...
— Comment la Sagesse, qui était toujours assez
négligemment mis, est devenu presque un lion.
N'est-ce pas ce que tu voulais dire?
— Tu as deviné juste, et je me demande encore
d'où vient ce changement ?
LE GRAND SAINT ELOI 37
— II y a à peu près quatre mois que je quittai le
fauibourg Antoine... le métier de menuisier ne m'al-
lait plus, les patrons ne voulaient plus de moi, je
me suis dit : — « La Sagesse, mon gars, faut te
sortir du pétrin. » Je me démenai tant et tant, que
je tfims par entrer dans une maison de librairie de
la rue Saint-André-des-Arts, en qualité d'homme
de peine.
— C'est donc bon cette partie-là ?
— Ça vaut toujours mieux que de polir des plan-
ches et de creuser des mortaises : on a moins de
mal, on gagne plus et on boit de bons coups.
— Alors, ça doit t'aller.
— A moins d'être difficile !
Ludovic sourit et La Sagesse continua :
— Ce n'est pas tout cela, je t'emmène déjeuner
avec moi, j'espère que tu ne refuseras pas.
— Tu régales?
— Oui c'a été assez souvent à ton tour, pour que
ce soit au mien aujourd'hui.
— J'accepte.
— Eh bien, en avant !
Ludovic et la Sagesse après un repas trop abon-
38 LES AUBERGES DE FRANCE
damment arrosé, passèrent le reste de la journée au
café.
La Sagesse avait payé le déjeuner, Ludovic ne
voulut pas rester en retard avec lui et l'invita à
dîner.
Le premier proposa d'aller au bal des Folies-Bel-
leville, l'autre se défendit mollement et se laissa en-
traîner.
— Viens, disait La Sagesse, je te ferai faire con-
naissance avec ma maîtresse, la grosse Césarine,
une bien belle fille, je t'assure, je ne connais pas ta
Thérèse, mais certainement, quelque jolie qu'elle
soit, elle ne doit pas valoir ma charmante brunis-
seuse.
— Je ne te connaissais pas d'amourettes, dit Lu-
dovic.
— C'est en passant, histoire de s'amuser une mi-
nute !
— Je croyais que tu n'aimais que la bouteille.
— Oh! ce que j'en fais c'est pour varier les plai-
sirs.
— Oui-da !
— Eh bien, toi, Ludovic, là vrai, est-ce que tu
LE GRAND SAINT ÉLOI 39
n'as pas fait une connaissance depuis notre arrivée à
Paris?
— Ma foi, non, j'aime Thérèse et ne cherche point
à m'amouracher d'une autre.
— Sais-tu que c'est beau une fidélité comme la
tienne? Les vieux chevaliers d'autrefois ne te va-
laient pas.
— Allons, La Sagesse, ne plaisantons pas sur ce
sujet.
— C'est vrai, j'aurais dû me rappeler que tu n'ai-
mes pas la plaisanterie.
— Il y a plaisanterie et plaisanterie, mais je ne
veux pas être tourné en ridicule, à propos de Thé-
rèse.
— Je te jure de ne plus en parler.
Tout en causant de la sorte, les deux jeunes gens
arrivèrent au bal des Folies. On était, comme nous
l'avons dit, en plein carnaval. Une cohue se pressait,
se poussait, se bousculait dans cette immense salle :
ce n'étaient que cris, que lazzis plus ou moins gros-
siers. Quelques couples essayaient de former un
quadrille, au son d'une musique impossible.
Bientôt Ludovic voulut partir.
40 LES AUBERGES DE FRANCE
— Vas-tu pas faire ta bégueule? dit La Sagesse.
— Mais on étouffe ici.
Comme Ludovic faisait cette observation, une
voix aigrelette cria derrière eux :
— Monsieur La Sagesse, c'est pas poli de me faire
poser comme ça !
C'était Césarine, une forte fille, richement enlu-
minée; elle prit le bras de La Sagesse et commença
à lui faire des reproches sur son inexactitude.
— Ma chère amie, c'était bien mon intention d'al-
ler te prendre chez toi, pour te conduire au bal :
mais les hommes proposent et les amis disposent.
Voici un de mes vieux camarades qui m'a retenu à
dîner, il n'y a pas eu moyen de refuser. Veux-tu
prendre un verre de vin chaud, mon bel ange?
— Oh oui, avec ça qu'il vous sied bien de faire
des mamours ! Allez l'offrir à qui vous voudrez,
votre vin chaud... D'abord, je ne suis pas seule.
— Comment tu n'es pas seule?
— C'est bien mon droit, est-ce que ça ne te con-
vient pas?
— Ça dépend avec qui tu es.
LE GRAND SAINT ÉLOI 41
— Avec Aurelie, ma voisine, Elle tait un qua-
drille, en ce moment.
— Eh bien, les amies de nos amies sont nos
amies, n'est-ce pas Ludovic? Fais signe à Aurélie de
nous rejoindre, ma bonne Césarine.
Après la contredanse, une jolie brunette vint
s'attabler avec les deux amis et Césarine. C'était Au-
rélie; elle s'assit entre Richard et La Sagesse.
Ce dernier voulut danser, naturellement ce fut
Richard et Aurélie qui lui firent vis à vis.
Aurélie savait jouer de la prunelle, elle avait une
façon toute particulière de vous serrer la main.
Echauffé par les liqueurs qu'il avait prises autant
que par les oeillades provocantes de la jeune fille,
Ludovic était en feu.
— Ça mord, dit la Sagesse à Aurélie, dans un
chassé-croisé.
— Un peu. mais c'est du marbre que ce garçon là.
Est-ce qu'il sort de son village? C'est dommage, il
me plairait bien.
— Tache de l'apprivoiser, c'est un bon zigue.
Après la contredanse, on se remit à boire, Ri-
chard hasarda quelques galanteries près d'Aurélie,
42 LES AUBERGES DE FRANCE
puis il proposa à souper à ces dames qui ne se le
firent pas dire deux fois.
— Il parait que ça brûle, disait La Sagesse, notre
gaillard veut rattraper le temps perdu.
— Soyez tranquille, lui répondit Aurélie, il est
en bonnes mains : je me charge de l'éduquer. moi,
et ce ne sera pas long.
Les deux couples entrèrent dans un cabinet par-
ticulier, et Richard commanda à souper.
Ces dames mangèrent comme si elles devaient
jeûner tout le carême. Ludovic buvait plus que La
Sagesse : Aurélie lui donna un baiser, il lui prit la
taille, et la fidélité qu'il avait jurée à Thérèse cou-
rail de grands risques, quand la Sagesse s'interposa :
— Allons, Ludovic, dit-il, soyons sage. C'est à
mon tour de faire la morale; il se fait tard, mon
vieux ; reconduisons ces dames.
— Chez elles! demanda Ludovic complètement
gris.
— Ou chez toi. N'est-ce pas, Aurélie? fit La Sa-
gesse.
— Eh ! je veux bien, moi, répondit celle-ci.
— En route, les enfants, cria Césarine,
LE GRAND SAINT ELOI 43
Les quatre amoureux cheminaient gaiement le
long du quai de Valmy : le grand air, au lieu de dé-
griser Ludovic, l'avait achevé.
Par un entêtement commun aux gens ivres et dans
le but de prouver qu'il était à sang froid, Richard
voulut, malgré les observations de La Sagesse, mar-
cher sur le parapet du mur bordant le canal.
— Laissc-donc, rép!iqua-t-il, est-ce que tu crois
qu'un Bourguignon ne supporte pas le vin aussi bien
que toi?
— Je ne dis pas le contraire, mais 'prends garde
de tremper ton vin dans l'eau.
— Ah ça, est-ce que tu plaisantes ?
— Pas le moins du monde : je t'ai empêché une
fois d'être étranglé : mais si tu vas piquer une tête
la dedans, ce n'est pas moi qui te retirerai, je t'en
préviens, car je ne sais pas nager.
— Va toujours et vois si je bronche.
Comme il disait ces mots son pied heurta le re-
bord d'une pierre mal jointe, il trébucha et tomba
à l'eau.
— Au secours ! au secours ! clamèrent les femmes,
tandis que La Sagesse cherchait dans le voisinage,
44 LES AUBERGES DE FRANCE
s'il ne verrait pas quelque perche à tendre à son ca-
marade.
— Qu'y a-t-il? fit un homme aux cris de détresse
poussés par Césarine et Aurélie.
— Un de nos amis qui se noie.
— Où est-il tombé?
— Ici, dit La Sagesse, indiquant du doigt l'en-
droit où Ludovic avait disparu.
Ausssitôt l'homme se jeta dans le canal, plongea
deux ou trois fois sans succès, et enfin, retira le
corps inanimé de Ludovic.
L'infortuné jeune homme fut transporté au poste
voisin, où tous les soins qu'exigeait son état lui
furent à l'instant prodigués.
Il revint à la vie. Mais une fièvre des plus violen-
tes s'était emparée de lui.
Le courageux étranger, qui l'avait arraché à la
mort, le fit conduire au domicile que le menuisier
occupait rue Saint-Antoine, s'établit en garde-ma-
lade à son chevet et le veilla avec une sollicitude
toute maternelle.
LE GRAND SAINT ELOI 43
III
LE RETOUR
— Maintenant te voilà remis, mon garçon, et le
médecin a dit que tu pouvais parler, ainsi je lève la
consigne.
— Alors, je vais en profiter, et d'abord permet-
tez-moi, père Parabolain, de vous remercier encore
de m'avoir sauvé la vie.
— Des remerciements ! Je ne les mérite pas. Tu
te serais probablement retiré du canal, sans mon
secours, car tu es excellent nageur.
— La chose n'est pas probable, j'étais dans un
état... tenez, j'en suis honteux.
:— Voilà où vous mènent les mauvaises connais-
sances. Je ne sais pas comment toi, un jeune homme
si prudent, si sage, si rangé...
— Pas tant de compliments, je vous en prie.
— Dame, je ne fais que répéter ce que m'a dit
3.
40 LES AUBERGES DE FRANCE
ton patron, un brave homme celui-là, qui, depuis
huit jours, est venu, chaque matin, demander des
nouvelles de ta santé. Si tu n'en valais pas la peine,
il ne se serait, ma foi, pas dérangé comme ça... Pour
en revenir à ce que je disais tout à l'heure, je me
permettrai quelques petits conseils, si tu veux m'é-
couter.
— Vous en avez le droit, parlez.
— J'espère que cela te servira de leçon à l'avenir,
et que ce bain pris en une saison pareille te ren-
dra plus circonspect dans tes relations. Il n'y a pas
à dire, c'est qu'il faut un tempérament comme le
tien, pour avoir résisté à la fièvre que tu as eue
cette semaine.
— Et un garde-malade comme vous, ne l'oubliez
pas!
— Tu en eusses fait autant pour moi. D'ailleurs,
nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes
des voisins : je t'ai vu venir au monde.
— C'est égal, sans vous, il m'eût fallu aller à l'hô-
pital, où certes on n'aurait pas été aux petits soins
pour moi comme vous l'avez été.
— Assez là-dessus; tu vas me promettre de no
LE GRAND SAINT ÉLOI 47
plus revoir ce mauvais sujet qui était avec toi. Ayant
appris par ton patron ce qu'il est, je l'ai balancé un
peu promptement quand il est venu pour te voir :
aussi il n'a pas reparu depuis, et il n'est pas tenté
de le faire, il a été trop bien reçu pour cela ! Qu'est-
ce que c'étaient que ces deux fillettes qui étaient
avec vous? des coureuses sans doute?
Ludovic ne répondit rien.
— Dame t mon garçon, tu n'es pas ici à confesse,
etpuis je ne veux pas te faire un crime de ça. Tu es
jeune, saperlotte I II faut bien que jeunesse se passe.
Mais, vois-tu, méfie-toi de tous ces vauriens comme
il y en à tant à Paris ; tu finirais en les fréquentant
par devenir comme eux: car la parabole est bien
vraie : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu
es. »
— C'est la première fois, depuis que je suis à Pa-
ris que pareille chose m'arrive, mais ce sera la der-
nière, je vous le garantis.
— Tu auras raison, il y a moyen pour un jeune
homme de s'amuser sans faire des fredaines. Je te
demande le bel effet que ça ferait si c'était su à
Sainte-Colo.Tibe.
48 LES AUBERGES DE FRANCE
— Oht je vous en prie, n'en soufflez pas mot :
surtout que Thérèse ignore...
— Que tu étais en société? Sois tranquille, je se-
rai muet comme une carpe. Ta Thérèse n'en saura
rien. Tu y penses donc toujours, à elle?
— Mais oui, balbutia Ludovic.
— Tu fais bien, car entre nons c'est un beau brin
de fille, et ce sera une bonne femme de ménage. Tu
pourrais trouver mieux peut-être du côté de la for-
tune, mais il ne faut pas regarder toujours de ce
côté-là : La parabole nous enseigne que « bonne re*
nommée vaut mieux que ceinture dorée. » Quant à
l'honnêteté, il n'y a rien à dire sur la famille des
Simon. Et si ton intention est toujours d'épouser
Thérèse, je t'en félicite.
Quoique Ludovic aimât sincèrement Thérèse, il
souffrait difficilement, par une sorte de pruderie
exagérée, qu'un tiers, surtout un étranger, lui parlât
d'elle... Aussi s'empressa-t-il de changer la tournure
de la conversation.
— Mais, père Paraboiain, je vous ai empêché de
faire vos affaires, dit-il, tout à coup.
— Moi, du tout, du tout, et puis ça n'est pas long,