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Le Liban et un siècle de littérature francophone - article ; n°1 ; vol.56, pg 35-48

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Cahiers de l'Association internationale des études francaises - Année 2004 - Volume 56 - Numéro 1 - Pages 35-48
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2004
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Langue Français

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Sonia El Fakhri
Le Liban et un siècle de littérature francophone
In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 2004, N°56. pp. 35-48.
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El Fakhri Sonia. Le Liban et un siècle de littérature francophone. In: Cahiers de l'Association internationale des études
francaises, 2004, N°56. pp. 35-48.
doi : 10.3406/caief.2004.1524
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_2004_num_56_1_1524LE LIBAN ET UN SIÈCLE
DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE
Communication de Mme Sonia EL FAKHRI
(Université Libanaise)
au LVe Congrès de l'Association, le 7 juillet 2003
Moyen d'expression et signe d'appartenance, la
langue constitue un des meilleurs moyens de commun
ication et d'échange entre les peuples.
L'introduction de la langue française dans les pays
arabes est particulièrement complexe ; si elle fut instal
lée aux pays du Maghreb en suivant la colonisation,
aux pays du Machrek elle le fut sur une base religieuse
et culturelle, pour se développer au niveau des écoles,
des salons et des affaires par la suite.
Le plus frappant reste le bilinguisme français /arabe,
qui s'est développé au Liban et qui fait du une
langue seconde aussi bien parlée que la langue mère.
Cela revient dans une large mesure à une abondance —
de qualité — de la presse, des maisons d'éditions, des
écoles, des universités, des bibliothèques et des moyens
de communication et d'information auditives et audiov
isuelles.
Qu'est-ce qui fait la richesse et l'originalité de la litt
érature francophone libanaise dans rimmense product
ion des pays francophones ? Ses caractéristiques et ses 36 SONIA РАКНИ
apports, nous les considérons par rapport à deux
périodes :
lère période : du début du siècle jusqu'à l'indépen
dance du Liban en 1943 ;
2ème période : de jusqu'à la fin du xx*™ siècle.
Qu'est-ce qui fait les limites entre les deux périodes
puisqu'il n'y a pas de coupure ? Non seulement les
événements historiques ont déterminé notre choix mais
aussi, du point de vue littéraire, la première moitié fut
marquée par le conservatisme et l'imitation ; il a fallu
un demi-siècle pour que la littérature libanaise d'ex
pression française mûrisse et donne son fruit exotique.
D'ailleurs, à l'intérieur de chacune des périodes, les
exceptions sont nombreuses.
Sans revenir aux détails de chaque période et sans
considérer chaque genre à part, passons en revue
quelques traits caractéristiques de cette littérature : la pr
édominance de la poésie, le patriotisme et l'engagement, le
problème de l'identité et enfin l'écriture francophone liba
naise entre l'écriture française et arabe.
LA PRÉDOMINANCE DE LA POÉSIE
La production variée de nos écrivains francophones
penche surtout du côté de la poésie. En effet, la plupart
de ceux qui ont fait du théâtre ou du roman ont été en
même temps et avant tout poètes : dramaturges et poètes
comme Chukri Ghanem et Georges Schéhadé, romanc
iers et poètes comme Andrée Chédid et Vénus Khoury-
Ghata, essayistes et poètes comme Salah Stétié. . .
Les poètes libanais d'expression française mènent
une double expérience : celle de l'Orient et celle de
l'Occident, celle d'un passé riche en souvenirs et celle
d'un présent riche d'épreuves : LITTÉRATURE FRANCOPHONE AU LIBAN 37
Combien ont défilé de mages, de poètes, de princes,
de soldats, de chefs empanachés, de rois, de potentats,
de dieux et de prophètes aux pieds de nos rochers (1).
Pleine de fierté, cette poésie nous rappelle le retour
constant chez les poètes arabes à l'enthousiasme et à la
fierté pour énumérer les qualités d'une personne ou
d'une tribu. Mais en même temps, on est frappé par la
création poétique où prédominent le moi, le sentiment
de la nature, le sentiment religieux, l'exaltation de
l'amour, la fuite du temps, le souvenir, le
patriotique... — en un mot, les thèmes romantiques
par excellence. П est important de savoir que la majorit
é des écrivains de la première moitié ont reçu une fo
rmation à « la française », qui s'appuyait surtout sur le
lyrisme du XVP™ siècle, sur les philosophes du xviiP1™
siècle, sur les romantiques et les symbolistes du xix*™
siècle. Cette formation nous permet de mieux comp
rendre leur penchant pour le néo-classicisme et le néo
romantisme, alors que ces deux courants n'étaient plus à
la mode en France.
Si les poètes de la première période sont restés fidèles
aux sujets de la poésie romantique, à leur tempérament
libanais et arabe modelé par le conservatisme, d'autres
poètes, moins conformistes et plus novateurs, ont subi
l'influence des grands courants littéraires, artistiques et
philosophiques qui ont profondément marqué la litt
érature française du xx*™ siècle et ont pu arriver à une
sorte de maturité et de maîtrise, comme les poètes de la
deuxième période.
G. Schéhadé a su donner à l'écriture une allure tout
originale, poétique et magique. Le vers épouse la fan
taisie du poète. La poésie devient un monde construit
p.103- (1) Charles 104. Corm, la Montagne inspirée, éd. de La Revue phénicienne, 1964, 38 SONIA FAKHRI
de rêves, de lumières imperceptibles, de bruits rares et
légers. L'image chez lui est à la fois un frisson et une
vision, comme dans ce début :
Sur une montagne
où les troupeaux parlent avec le froid
comme Dieu le fit (2).
PATRIOTISME ET ENGAGEMENT
Plus engagée dans sa poésie, Nadia Tuéni n'a pas pu
cacher son regret pour ce que fut le Liban :
II fut un Liban de jardins,
comme il est une saison douce ;
mais le beau pays « est mort de beauté » nous dit-elle,
tué par un éclat de rire <
un obus dans la terre a creusé un sourire (3).
L'alliance des mots dans ces images suggère un surréa
lisme réel ou plutôt une réalité surréaliste comme dans
ces vers d'une sincérité touchante :
Ils sont morts à plusieurs
c'est-à-dire chacun seul
sur une même potence qu'on nomme territoire
leurs yeux argiles ou cendres emportent la
montagne en otage de vie. . .
[...]
Alors
ils sont bien morts ensemble
c'est-à-dire chacun seul comme ils avaient vécu (4).
(2) Georges Schéhadé, « Sur une montagne », Poésies, Paris, Gallimard,
1952.
(3) Nadia Tuéni, Archives sentimentales, dans Œuvres complètes, coll. Patr
imoine Dar An-nahar, Beyrouth, 1986.
(4) Nadia Tuéni, Poèmes pour une histoire, Paris, Seghers, 1972, p. 55. LITTÉRATURE FRANCOPHONE AU LIBAN 39
Plus qu'un tableau à peindre, A. Chédid cherche à
convaincre le combattant en lui désignant un engrenage
auquel personne ne pourra échapper :
Les colombes massacrées
l'enterré-déterré
les innocents vengés
[...]
la mort vous collecte tous, mes frères!
La annule d'une même voix (5).
L'absurde et la violence n'ont pas forcé les limites du
mot ou des images ; les contrastes et les métaphores
expriment l'idée sans complication.
Les auteurs libanais francophones ont exprimé les
difficultés que rencontrait le Liban et ne sont pas restés
étrangers aux questions socio-politiques arabes soule
vées au cours du siècle passé. La littérature de la pre
mière, comme de la deuxième période, était engagée ;
« engagée » implique ici un choix, un engagement et
crée des responsabilités vis-à-vis de ce choix. Il s'agit
de mener un combat pour la patrie, d'exprimer les
aspirations d'un peuple, de défendre ses droits, de
peindre ses souffrances et ses espoirs et de faire appel
sans cesse à la réconciliation entre ses enfants et ses
familles spirituelles.
Depuis le début du siècle et jusqu'à nos jours, la litt
érature francophone libanaise a porté les soucis de libé
rer le pays des Ottomans, de sauver la langue arabe
(contre la ligue Jeune Turc) de réaliser l'indépendance
complète (sous le Mandat français), de sauvegarder
l'unité du pays (pendant les guerres libanaises)...
Depuis Chukri Ghanem jusqu'à Salah Stétié et Georges
Corm, les aspects du combat, les partis politiques, les
(5) Andrée Chedid, Cérémonial de la violence, Paris, Flammarion, 1976, p. 8. 40 SONIA FAKHRI
événements et les circonstances ont changé, mais la
cause est restée relativement la même ; le souci est
unique : sauvegarder l'indépendance du Liban vis-à-
vis des courants extérieurs et des divisions intérieures.
Cette littérature reflète l'ardeur d'un peuple en quête
de son indépendance, de son autonomie, de sa liberté
et la crainte d'un pays pour son territoire, pour ses
frontières, sa civilisation, son identité et son avenir
dans une région du tiers-monde minée par les intérêts
économiques et politiques des États puissants ou voi
sins. Ce n'est pas par hasard que la majorité des écr
ivains ait été formée de politiciens (comme Michel
Chiha, Najib Azouri, Charles Helou, Fouad Ammoun,
Kamal Joumblat), de diplomates (comme Salah Stétié,
Georges Schéhadé, Abdallah Naaman, Bahjat Rizk) et
de journalistes (comme Vahé Katcha, Ghassan Tuéni,
Amin Maalouf, Claire Jebeili, Vénus Khoury, Sabine
Farra). Ne sont-ils pas tout le temps en contact avec les
nouvelles, avec les faits prévus ou imprévus ?
LE PROBLÈME DE L'IDENTITÉ
Comment concilier l'adoption d'une culture étrangè
re et maintenir la fidélité à l'héritage des aïeux ? Peut-
on faire une superposition des acquis de deux cultures,
deux langues, deux civilisations ? Est-il possible d'ap
partenir à l'Orient et à l'Occident en même temps ? Les
écarts se sont parfois élargis et parfois rapprochés. La
définition d'une identité culturelle s'avère problémat
ique.
Mis à part quelques exceptions, les écrivains franco
phones de la première période ont montré un attach
ement à la France et au libanisme phénicien. Chukri et
Khalil Ghanem, Najib Azouri, Charles Corm, Hector
Klat, Élie Tyane, Charles Malek ont chanté la nostalgie LITTÉRATURE FRANCOPHONE AU LIBAN 41
pour la patrie ; d'autres, comme Etel Adnan ou Claude
Khal, ont fait le procès de la civilisation au Liban et ont
critiqué Tordre établi. Ces cris se sont multipliés vers le
milieu du siècle pour critiquer la démocratie altérée, la
civilisation défigurée, et le paysage libanais enlaidi. Et
d'autres sont restés hors du conflit. D'ailleurs leur att
achement n'appartient pas trop au temps et à l'espace,
mais bien plus à l'Humanité, à l'Espace universel ; ils
sont fascinés par les thèmes cosmiques. Il reste à dire à
ce propos que chaque auteur était libre de traduire « la
distance qui le sépare ou le rapproche de sa terre » et
de nous révéler, « grâce aux éléments qui composent sa
vision, son mode d'appréhension du réel » (6).
Parfois le pays devient une sorte de mirage :
Suis-je né d'un mensonge
dans un pays qui n'existait pas ?
Suis-je tribu au confluent des sangs contraires ?
Mais peut-être ne suis-je pas ?
[...]
qui me rendra présent ? (7)
L'homme est partout étranger dans l'espace, son loge
ment est plutôt dans le temps, temporel, limité :
Notre pays est nulle part,
et nous, ce peu de souffle dans la main du temps (8).
La futilité de la vie laisse tomber toute identité. Chédid
elle-même nous avoue : « l'Egypte, l'Europe se complèt
ent. J'ai l'impression que les barrières entre les hommes
(6) Najwa Anhoury, Panorama de la poésie libanaise d'expression française, Éd.
Dar Al-Majam, Beyrouth 1987, p. 84-85.
(7) Nadia Tuéni, Archives sentimentales, dans Oeuvres complètes, coll. Patri-
noine Dar An-nahar, 1986, p. 331.
(8) Andrée Chédid, « Terre regardée », dans Double pays, p. 49. Cité par
Antoury Najwa, op. cit., p. 86. 42 SONIA FAKHRI
sont factices et que le fond est terre commune » (9). Il
suffit de citer le titre de son roman, Maison sans racines,
pour comprendre le message.
Dans ses pièces, Schéhadé ne cite jamais son pays, et
pourtant on reconnaît bien le Liban dans L'Émigré de
Brisbane. Mais le vague reste dominant. Plus qu'un
tableau réel ou un milieu déterminé, il nous révèle une
certaine image de l'Orient, dont l'évocation s'appuie
sur une rumeur, un parfum pour peindre un Orient
légendaire. Parlant de sa poésie, Gaëtan Picon la com
pare à un « coffre incrusté de nacre, aux parois de cèdre
ou de santal », qui exhale « une senteur unique, incom
parable [...]. C'est sans doute qu'elle appartient à une
terre lointaine » (10) :
Je rêve à ce pays où l'angoisse ~
est un peu d'air
où les sommeils tombent dans le puits (11).
Ces vers merveilleux de Schéhadé brisent la routine du
conventionnel, mais sans arriver jusqu'au refus total du
monde.
ENTRE L'ÉCRITURE FRANÇAISE ET L'ÉCRITURE ARABE
Une sensibilité affective, un lyrisme sincère et une
imagination créatrice dominent la littérature franco
phone libanaise, qu'elle soit en vers ou en prose. Elle se
manifeste dans le cadre oriental d'une nature chaude,
accueillante, éclairée par un ciel bleu, un soleil brûlant
qui appellent à la paresse, une nuit étoilée qui permet
les longues veillées. Si l'occident souffre de stress,
(9) Jacques Izoard, Andrée Chédid, poète d'aujourd'hui, Paris, Éd. Seghers,
1977, p. 9.
(10) Gaëtan Picon, in Schéhadé, Poésies, Préface, 1952, p. 8.
(11) Georges Schéhadé, « Sur une montage », Poésies, Paris, 1952. LITTÉRATURE FRANCOPHONE AU LIBAN 43
l'Orient par contre reflète une vie à rythme lent, où on
ressent le bien être et où on a le temps de rêver : « Tu
sais (dit Frédéric à sa sœur), la poésie comme nous
l'écrivons, nous autres Orientaux, c'est démodé. Et
puis, ils sont trop sérieux pour s'intéresser à des diva
gations. Quelquefois, j'ai pensé qu'ils devraient venir
ici, les Parisiens. Tu sais pourquoi ? Pour ne rien faire et
pour rêver » (12).
L'aspect conventionnel caractérise l'écriture de la
première période : les auteurs se sont exprimés selon
les traditions françaises des xviP™ et xix*™ siècles. Ils
respectent les principes de la rhétorique et les règles de
la versification. La langue est claire, la syntaxe est géné
ralement régulière. Dans le genre dramatique, par
exemple, Antar, la pièce de Chukri Ghanem, illustre
bien l'écriture de la première période, fond et forme.
C'est une pièce classique par le choix du sujet et des
thèmes (l'amour et l'honneur : voir Le Cid de Corneille),
par l'emploi de l'alexandrin et des règles, par la peintu
re humaine qui met l'accent sur l'analyse psycholo
gique (amour, haine...). En même temps, elle se rap
proche des pièces romantiques (13) où l'on voit un
dépassement de l'unité de temps, une exaltation des
sentiments et un lyrisme ardent.
Refusant l'imitation après avoir subi l'influence occi
dentale des courants surréalistes, existentialistes et
autres du xx*™ siècle, nos écrivains francophones ont
mûri les germes de liberté, intégrant le rêve à l'ordre
familier des choses. La littérature francophone libanai
se se met au rythme de l'actualité littéraire et artistique
de Paris.
(12) Vénus Khoury, Le Fils empaillé, Paris, Belfond, 1980, p. 180.
(13) Salah Stétié rapproche cette pièce de celle d'E. Rostand : Cyrano de Ber
gerac.