Le paria travesti, ou La pagode faubourienne , histoire lamentable en prose et en vers... en forme de roman parodié sur la belle tragédie de M. Casimir Delavigne... par P. Cuisin,...

Le paria travesti, ou La pagode faubourienne , histoire lamentable en prose et en vers... en forme de roman parodié sur la belle tragédie de M. Casimir Delavigne... par P. Cuisin,...

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Français
261 pages

Description

les marchands de nouveautés (Paris). 1822. IV-249 p. ; in-12.
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Publié le 01 janvier 1822
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Langue Français
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LE
PARIA TRAVESTI,
ou
LA PAGODE FAUBOURIENNE;
HISTOIRE LAMENTABLE,
EN PROSE ET EN VERS, MÊLÉE DE CONTRE-DANSES ET
D'ARIETTES,
En forme de Roman grotesco-burtesco-pathos, parodié
sur la belle tragédie de M. Casimir Detavigne ;
NARRANT LES CATASTROPHES PATHÉTIQUES DE DELIRE ORIENTAL
D'UN AMOUR GIGANTESQUE, BRISÉ PAR UN PÈRE SUPERSTI-
TIEUX, BARBARE ET TÉMÉRAIRE.
Par P. CUISIN, Auteur de divers Romans.
A PARIS ,
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
AN DES SINGERIES TRAGIQUES ,
1821
LE
PARIA TRAVESTI,
ou
LA PAGODE FAUBOURIENNE.
IMPRIMERIE D'ABEL LANOE.
LE
PARIA TRAVESTI,
ou
LA PAGODE FAUBOURIENNE ;
HISTOIRE. LAMENTABLE,
EN PROSE ET EN VERS, MÊLÉE DE CONTRE-DANSES ET
D'ARIETTES,
En forme de Roman grotesco -burlesco-patnos, parodié
sur la belle tragédie de M. Casimir Delavigne;
NARRANT LES CATASTROPHES PATHETIQUES DU DELIRE ORIENTAL
D'UN AMOUR GIGANTESQUE, BRISE PAR UN PÈRE SUPERST.-
TIEUX, BARBARE ET TÉMÉRAIRE.
Par P. CUISIN, Auteur de divers Romans.
Affreuse destinée! exécrable manique ! ! !....
Il faut pour mon malheur que je sois savetier
Et que dans la splendeur d'une riche boutique,
Mon amante; hélas ! soit FILLE D'UN PATISSIER !!! !
Et toi, toi préjugé !... vous, vous grandeurs humaines !...
Quel tort vous ont donc fait mes piquantes alênes ?
Et par quel sort, papa , versé dans le bequet,
Mit-il entre mes mains un funeste tranchet ! ! !
Rôle de TROMPE-LA-MORT.
A PARIS,
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
AN DES SINGERIES TRAGIQUES,
NOTA.
La scène se passe en partie rue Copeau , en par-
tie sous la voûte ombrageuse des maronniers du
Luxembourg , près la statue impudique.du vieux
Silène.
Dans la tragédie du PARIA, la fille du grande
pontife s'appelle NEALA : en langue indienne
ce nom signifie PERLE-D'AMOUR. Les Orien-
taux sont dans l'usage de donner toujours à
leurs, maîtresses des noms figurés, tels encore
que Baume des sens, Charme des yeux, etc.
Cette folie aura beaucoup plus de sel ! pour le lecteur,
s'il counaît la tragédie du PARIA.
PROGRAMME
D'une gravure à placer en regard du titre de cet opus-
cule, et dont l'auteur a conçu le projet, pour peu que
le public honore de quelque bienveillance cette pre-
mière édition. .......
CE croquis, inspiré par le badinage,et tracé avec la patte
d'un papillon , représenté d'abord pour localités un des-
sites les plus pittoresques du palais et du vaste jardin du
Luxembourg. L'édifice sera donc pour le spectateur le
temple sacré des Bramines , le chaste asile des Prêtresses,
et les longues' allées de marronniers seront encore censées
être les forêts d'orangers, de citronniers, et de plamiers
qui avoisinent la ville de BENARES, si célèbre dans l'Indos-
tan. Quant au fleuve sacré et miraculeux du Gange, aux
ondes duquel les Vierges malabares, cachemiriennes et
indiennes, consacrent leurs prémices, suivant la volonté
divine du GRAND BRAMA , lieutenant de Dieu, d'après du
moins les, croyances de l'idolâtrie des Indiens, volonté
absolue écrite dans le Sanscrit ou Tables sacrées de la loi
de ce Prophête; quant au Gange, dis-je, que le lecteur,
aidant ici à l'illusion, se contente pour ce fleuve du bassin
du Luxembourg ; lés poissons rouges y seront les croco-
diles si nombreux sur les bords de cette rivière, et les
cygnes du bassin passeront encore pour les grands perro-
quets blancs à aigrettes: le tout est de savoir s'entendre.
ij PROGRAMME.
Il s'agit maintenant de la statue de Brama, rôle muét
dans la pièce. Comme nous n'encensons pas ce dieu à
Paris,.; qu'aucun Faquir, ou Naire, ou Dervis, ou Molla,
ne lui a érigé de pagodes., qu'on veuille bien permettre
que je mécontente, moi, pour l'idole dema tragédie pour
rire, de la statue du gros Silène, couronné de pampres
et de raisins, un tyrse, une marotte de folie, un tam-
bourin dans les mains-: ce dieu des vrais Epicuriens et
des joyeux et spirituels convives des soupers de Momus,
vaut bien , cerne semble , M. Brama, petit despote
asiatique, qui, loin de se satisfaire pour offrande, comme
notre apôtre des vendanges , d'une coupe remplie du jus
de la treille , veut, le cruel !.... des victimes, des héca-
tombes , du fanatisme et du sang.....
Mon Silène, d'ailleurs, est un,garçon.décent, à.qui mon
dessinateur taille une culotte, en guirlandes de chêne qui
ne craignent nullement la: chute des feuilles. Venons
maintenant à l'explication des deux acteurs qui meublent
cette, scène agreste et romantique ; nous expliquerons
après les attributs allégoriques.
Un superbe savetier à formes. museuleuses et bien éner-
giques., le bonnet de laine rayé sur le coin de l'oreille, aux
favoris noirs bien dessinés , traits réguliers, nez aquilin ,
oeil ardent, chevelure épaisse, un genou en terre , et
dans une situation plus grotesque que dramatique,
tient dans la main droite un large et long tranchet, et
le présenté , d'un air désespéré, à sa maîtresse, que
nous dépeindrons tout-à-l'heure. Son tire-pied, des
formes de souliers, alènes, savattes, fil, pois, marteau'
de cordonnier, etc., sont près des genoux de notre héros
PROGRAMME, iij
dans un beau désordre, lui-même costumé en savetier, les
bas ravalés, mal chaussé, son tablier à demi retroussé ,
les bras à-peu-près nus, ainsi que le cou, le devant de
la chemise ouvert, les jarretières de sa culotte défaites;
enfin, on distingue de suite en lui un véritable gnaff, et
un personnage qui prête, beaucoup à rire. Il s'agit ici de
parodier le moment où le Paria se déclaré d'une tribu
frappée! d'ignominie sur les bords du Gange. Ici, c'est un
savetier qui, ayant fait la cour à la fille d'un pâtissier, sous
le titre pompeux de chef des Patronets de la boutique, se
découvre à sa maîtresse dans un aveu héroïque. La jeune
personne ( la maîtresse de notre savetier ) doit être revê-
tue d'abord, pour le corps, d'un tricot de soie qui fait
ressortir ses formes ; ensuite un énorme pâté, d'où une
tête de perdrix s'élance , ceint son front: du sommet de
sa tête tombé a longs plis un grand voile, et sur le de-
vant de la ceinture, un petit pagne à la manière des
Hottentotes ; de plus, des draperies diaphanes flot-
tent autour d'elle ; mais il faut, pour ce personnage,
viser à la charge; sa figure exprime donc une niaiserie
comique, lorsque LE SAVETIER-PARIA lui présente un tran-
chet pour qu'elle en perce son sein. Ensuite, sa gorge
est très-volumineuse, sa taille comme celle d'une guêpe,
ses hanches et son derrière très-gros, offrent de fortes
vigueurs de tons. Pour contraster comiquement encore,
elle est chaussée de gros sabots, et elle a une longue
serviette à la main ; un petit chien joue avec la queue dp
son voile.
Autour de notre tableau , les. attributs que je vais dé-
crire : Un merle ( l'oiseau prophétique du savetier) dans
IV PROGRAMME.
sa cage ; un tire-botte, un pied de banc de guinguette à
pieds cagneux, un tire-pied qui se dessine en rubans, une
guirlande de harengs (mets coutumier), des alènes, une
bouteille versant du vin à flots, un pied de cordonnier
pour prendre mesure , des pampres et des grappes de
raisins en guirlandes; sur le sommet du tableau, un per-
roquet, et le masque de Thalie qui fait une grimace
comme pour se moquer; C'est l'allégorie de la parodie.
Telle sera encore la légende à graver au bas de cette
gravure:
« Oui connais aujourd'hui l'inconnu qui t'adore!...
«Je suis un Gnaff affreux du hameau de Pantin !...
«Tu frémis!.. prends ce fer, plonge-le dans mon sein,
«Et teinte de mon sang, ne borne pas encore
« A mon juste trépas tes trop justes fureurs;
« Maudis Trompe-la-Mort, cause de tes malheurs!..»
Beaucoup de folie , d'enjouement et de grotesque dans
cette esquisse badine, et elle produira indubitablement
les effets, les, plus piquans.
HOMMAGE
A L'AUTEUR DU PARIA.
QUE peut contre un vieux chêne un dard de papillon ?
Voltaire a-t-il péri sous l'effort de Fréron ?
Qu'importe à DELAVIGNE une rumeur folâtre
De ces petits esprits, dont les oeuvres de plâtre
Prétendant contrefaire un marbre éblouissant,
Décèlent la maigreur d'un génie impuissant?.
D'un chef-d'oeuvre. admiré la force poétique
Se rit avec orgueil des jeux de la critique
Et du carquois léger d'un caustique railleur
Voit tomber à ses pieds les flèches sans vigueur.
Autour de ce flambeau toutes ces sauterelles ,
Dans leur vol imprudent se font brûler les ailes.
On se figure un singe, ouaté de coton ,
Voulant charger les traits d'un nouvel Apollon.
Que Pornier, par exemple, en son art très-habile,
D'un colosse d'airain fasse un croquis fragile,
Chacun court et veut voir par quels airs ricaniers,
Un auteur indiscret sait faner les lauriers...
On sourit, aux malheurs du Paria Jocrisse ;
Dans l'admiration un ris heureux se glisse;
Mais de la parodie un trait des plus mordans
A l'homme de génie est un nouvel encens.
Moi qui de tes talens admire l'énergie,
Loin de parodier, pourquoi ma poésie ,
A ton feu , dérobant quelque peu de chaleur
N'a-t-elle pas des vers dignes de ta faveur !
Mais, pour bien te chanter, il faudrait ton génie,
Et ne pouvant louer, j'ai fait une folie.
UNE INTRODUCTION
CONSÉQUENTE.
DE tems immémorial, les PARODIES
ont suivi immédiatement les chefs-
d'oeuvre. La nature elle-même, dit
Sonnini, paraît parodiste ; elle à
créé le singe, qui contrefait les gestes
de l'homme, et le perroquet, sa voix
Les superbes tragédies de Voltaire,
de Racine ont été travesties, non
par ce sentiment de malignité et d'en-
vie , qui porterait un auteur médiocre
et jaloux à lancer les flots de son
fiel sur les colonnes d'un temple ma-
gnifique qu'il ne pourrait ébranler;
mais uniquement par ce goût, que
les Français, reconnus pour être un
2 UNE INTRODUCTION
peu malins et légers, paraissent avoir
puisé dans le caractère des Athé-
niens, nés moqueurs. Le véritable
cachet auquel le public reconnaîtra
un bel ouvrage, est sans contredit sa
parodie ; du
Sublime au ridicule , il n'est souvent qu'un pas.
C'est-à-dire, que des pensées les plus
exquises , des situations les plus émi-
nemment dramatiques, on peut en
faire jaillir des figures grotesques et
triviales, de même que le grand phy-
sionomiste, Lawater, a trouvé dans
le profil de l'Apollon Pythien, à la
soixantième dégradation, l'horri-
ble caricature d'une grenouille. Ainsi,
quand j'avance que du « sublime au
» ridicule , il n'est souvent qu'un
" pas, " je le prends ici dans ce seul
sens, «que la transition des grandes
choses aux petites, est une barrière
CONSÉQUENTE. 3
si fragile , que la moindre déviation
dans la carrière du génie, peut nous
faire tomber à plat. Bonaparte , lui-
même , ne cessait de le répéter à
l'ambassadeur de Pradt à Varsovie,
après son immense désastre de Mos-
cou. Du sublime au ridicule , il
n'est qu'un pas , disait cet homme
extraordinaire. En effet, un succès
de plus, il était maître de la moitié
du globe, la renommée n'aurait pas
eu assez de ses cent voix pour pu-
blier de si grands triomphes; au lieu
que, conspué, battu par le climat,
amusé pat le piége de préliminaires
de paix simulés, Napoléon vaincu,
fugitif, se vit poursuivi par tous les
sifflets de l'Europe ; et d'une éléva-
tion sublime, tomba honteusement
sous les brocards et les sarcasmes
des plaisans, qui ne manquèrent pas
4 UNE INTRODUCTION
de s'emparer du vis comica de ses
revers, et le travestirent sur leurs
grotesques tréteaux.
Plus d'un chef-d'oeuvre, au théâtre,
Vit également sa première représen-
tation trébucher à l'écueil d'un mot
trivial qui prêtait à rire par son sens
équivoque : telle qu'ADÉLAÏDE DU-
GUESCLIN. Au dernier acte, VENDÔME dit
" Es-tu contént, COUCY.
COUCY répond.
J'ai le prix de mes soins ,
Et du sang des,Bourbons je-, n'attendais pas moins.
Mais un mauvais plaisant ; couvrant
cette réponse de sa voix , s'écria :
COUGI ! COUCI ! et le rire fou dé-
truisit une partie des effets tragiques.
Le superbe tableau de Girodet, sa
Galathée, a bientôt reçu la piqûre
d'un crayon railleur ; l'enthousiaste
Pygmalion n'est plus qu'un Jeannot
CONSÉQUENTE. 5
qui cherche une puce sur le sein de
Suzette. Le Parisien et l'Anglais me
semblent, plus que tout autre peuple,
doués de cette maligne et pénétrante
sagacité» qui saisit de suite la physio-
nomie. burlesque des choses et des
personnes. En effet, ce genre a chez,
ces peuples des succès prodigieux; un
bon mot bien satirique , une carica-
ture bien saisie, vont tuer les choses
les plus sublimes.
Les neuf doctes pucelles ont mis
entre les mains de Panard, un des
fondateurs du vaudeville , le sceptre
de la fine plaisanterie. Le premier,
il parodia un opéra de l'Académie
Royale, dans des couplets pleins de
verve, de malice et d'esprit. Arle-
guin-Othello ensuite a fait voir le
côté ridicule des grandes fureurs de
l'amour. Désaugiers , dans son pot-
6 UNE INTRODUCTION
pourri sur la VESTALE , nous a mon-
tré jusqu'à quel degré de talent, de
philosophie et de finesse on peut,
sur le ton poissard de Vadé, ridi-
culiser les rêveries de la mythologie,
ainsi que les catastrophes lyriques
du grand Opéra , où les coups de
poignard ne sont jamais donnés
qu'en cadence ou en récitatif obligé.
Je le redis avec Boileau :
Le Français, né malin, créa le Vaudeville.
Dans la cour de cet enfant joyeux
qui marche au son du tambourin ,
des galoubets et des grelots, entouré
d'un essaim de frélons au dard pi-
quant, on voit la caustique PARODIE,
être hermaphrodite, toujours capa-
ble de blâmer, et jamais de rien pro-
duire ; elle a pour cortége la Suffi-
sance, le Rire moqueur, la Fatuité
savante à juger des riens, et une in-
CONSÉQUENTE; 7
finité de petits sujets dressés à l'imi-
tation et à la charge. Son sceptre
est un roseau, et sa couronne est de
papier brouillard. Paraît-il un chef-
d'oeuvre ? aussitôt la troupe mo-
queuse dresse ses tréteaux de foire, et
l'épée de César y devientla batte d'Ar-
lequin. Zaïre, poignardée par un
soudan jaloux, débute par une folie
de style :
Je ne m'attendais pas, jeune et belle Zaïre ,
A vous voir si matin, les yeux bordés de circ.....
Tout le reste est de cette force. S'a-
git-il d'une débauche d'esprit du fa-
meux récit tronqué de Téramène ,
dans PHÈDRE ?..
J'ai vu Seigneur , j'ai vu , votre malheureux fils,
Se torchant le derrière avec du papier gris !!!...
En transportant la scène à la Porte
Saint-Martin, Potier dans M. Sour-
nois des PETITES DANAÏDES, a désopilé
8. UNE INTRODUCTION
plus d'une rate, et déridé plus d'un
front:
Je n'ai plus qu'un mot à te dire !... et ce mot!!!. .
Eh bien, je ne te le dirai pas.....
Au théâtre des Variétés., les paro-
distes sont loin d'être en reste; la tra-
gédie de MARIE-STUART a eu aussi les
honneurs de la folle contre façon.
M. Talma, lui-même, instruit que
l'excellent acteur Le Peintre, le char-
geait avec un comique parfait, a été
se contempler dans cette glace fan-
tasmagorique. Quant aux parodistes
de la pièce qui fait fureur, il suffit de
citer du Paria ce superbe échantil-
lon pour donner une idée de leur tou-
che délicieuse en ce genre ;
Première représentation de JOCRISSE PARIA ,
imitation burlesque du PARIA , au théâtre de
la Porte Saint-Martin.
Les bourgeois de chez eux nous chassent à la ronde ?
Mais nous comptent-ils donc pour zéro dans le monde ;
CONSEQUENTE.. 9
Les fruits,quand ils sont cuits, nous paraissent-ils cruds?
Et le raisin pour nous devient-il du verjus ?
N'avons-nous pas, comme eux, et pour le même usage,
N avons-nous pas le nez au milieu du visage?
Ah! ces bourgeois, si fiers de leur sort fortuné ,
Sont comme nous à jeûn, s'ils n'ont déjà, dîné;
Ils ont chaud dans l'été, dans l'hiver ils grelottent ;
Quand ils vont en lapins les coucous les cahottent ;
Pour dormir à coup sûr , ils n'ouvrent pas les yeux;
Ils boivent comme nous et nous-mangeons comme eux !
Ah! cent fois davantage !
Le charmant ouvrage, le Solitaire,
de M. le vicomte d'Arlincourt, dont
un journaliste a justement dit: «De-
» puis long-tems, le luth de l'amour
"et des douleurs , n'avait fait vi-
» brer dans le coeur de plus violen-
» tes émotions , » ne s'est-il pas vu af-
fublé d'une IMITATION BURLESQUE, inti-
tulé : CADET-BRUTAL OU LE NOUVEAU
SOLITAIRE ? Ce petit chef-d'oeuvre de
gaîté, à sa seconde édition, et qui,
Sosie enjoué et très-divertissant, par-
10 UNÉ INTRODUCTION
court le monde littéraire derrière la
brillante berline de son modèle, n'a
pas besoin du nom de son auteur ,
GILBERT , pour faire reconnaître la fa-
cilité spirituelle de sons tyle, la dexté-
rité de ses pinceaux, son coloris ba-
din , dont ses jolies pièces au PANO-
RAMA DRAMATIQUE portent l'empreinte.
Ainsi donc , la parodie comme la
rouille, comme la chenille, s'attache
aux bijoux les plus précieux, aux
fleurs les plus fraîches ; ou plutôt,
c'est une nouvelle ombre qui fait
encore mieux ressortir tout l'éclat
d'un beau tableau. C'est dans ce der-
nier sentiment, qu'admirateur pas-
sionné des grands talens de M. Ca-
simir Delavigne, j'ai charbonné
une esquisse romantique, petite sil-
houette croquée sur son dernier
chef-d'oeuvre: j'ai transformé l'or le
CONSÉQUENTE. 11
plus brillant en un vil plomb, les
pierreries les plus riches en du
stras du Rhin, et les couleurs ten-
dres du Titien et du Corrége, en une
enluminure à peine peut-être digne
de l'étalage des marchands de cari-
catures. N'ayant pas l'avantage d'être
familier avec les coulisses, amies et
protectrices nées des parodies, je me
suis réfugié dans les feuilles in-12,
du roman imitateur-burlesque; c'est
sur ces vastes planches , que redou-
tant moins les sifflets d'un parterre
en courroux, je tire les fils de mes
polichinelles et de mes automates ,
et les fais tragiques à peu près comme
on ferait draper un bonnet de coton
ou un gilet de flanelle sur la peau.
Il me reste à extraire la relation du
VOYAGEUR FRANÇAIS , M. Delaporte ;
touchant la tribu des Parias dans
12 UNE INTRODUCTION
L'Inde, quoique Bernardin de S.-Pierre
en ait fait un tableau très-touchant
dans sa CHAUMIÈRE INDIENNE, beau-
coup de lecteurs qui ne connaissent
ni l'une ni l'autre, seront sans doute
charmés d'avoir sous les yeux une
analyse historique qui, en les éclai-
rant sur les intentions des folies de
mon style , doublera encore leurs
jouissances, à la représentation du
Paria de M. Delavigne, en prouvant à
la fois, que ce Tasse de notre siècle,
tout brillant qu'il est des pompes
orientales, tout riche qu'il se montre
des saphirs, des rubis, des opales
dont il a parsemé son écrin, n'en a
pas moins suivi, en historien fidèle,
les moeurs et le fanatisme du peuple
qu'il a mis en scène.
Le lecteur sera sans doute satisfait
de trouver ici, en analyse rapide, ce
CONSÉQUENTE. 13
qu'ont dit sur diversestribus frappées
d'un injuste opprobre dans l'Inde,
les célèbres voyageurs Forster, Bou-
gainville, Tavernier , Delaporte
et autres, ainsi que M. La Harpe
dans son HISTOIRE UNIVERSELLE DES
VOYAGES : la plus saine philosophie,
inspirée par la religion même, a dicté
les opinions et les rapports véridi-
ques de ces illustres écrivains : les
citer, c'est payer un juste tribut aux
principes de tolérance, qui doivent
unir les hommes de tous les Climats
par des sentimens de philantropie et
d'humanité. Commençons par le ta-
bleau succinct de quelques castes qui
souffrent l'ignominie déversée sur
elles par les Faquirs ; les Mollas ou les
Bramines, et terminons par celui des
Parias, qui font notre texte, en y joi-
gnant nos propres réflexions sur la
14 UNE INTRODUCTION
CHAUMIÈRE INDIENNE de Bernardin
de Saint-Pierre , nouvelle pleine de
profondeur, dans laquelle M, Dela-
vigne nous semble avoir puisé une
partie du canevas principal de sa belle
tragédie.
TRIBU DES THEERS.
DANS la province du Bengale, réu-
nie à l'empire Mogol, il y a une sorte
de sectaires appelés THEERS : ils ne
sont ni payens, ni juifs, ni chrétiens,
ni mahométans, ni pythagoriciens ;
on ne leur connait aucune religion ;
ils forment entre eux une société qui
passe pour une race proscrite et
abominable. Leur emploi, dans les
lieux où ils sont établis, est de net-
toyer les puits, les cloaques, les
égoûts, les latrines, d'écorcher les
CONSEQUENTE. 15
bêtes mortes, dont ils mangent la
chair ; de conduire les criminels au
supplice; quelquefois ils sont char-
gés de l'exécution. Un Indien qui les
aurait touchés, se croirait obligé de
se purifier depuis les pieds jusqu'à la
tête. On ne souffre point qu'ils de-
meurent au centre des villes. Ils sont
relégués à l'extrémité des faubourgs,
et éloignés du commerce des autres
hommes.
( Extrait du VOYAGEUR FRANÇAIS. )
SUR LES SAVETIERS , A MASULIPATAN.
A Masulipatan , ville maritime et
considérable du royaume de Gol-
conde, la dernière de toutes les cas-
tes indiennes est celle des tanneurs,
des savetiers et des emballeurs. Cette
tribu est si méprisée, qu'il ne lui est
16 UNE INTRODUCTION
pas même permis d'habiter les villes ;
elle est reléguée aux extrémités des
faubourgs, comme les Theers au Mo-
gol. Malgré cette odieuse différence,
toutes ces tribus ont la même reli-
gion, les mêmes temples , et obser-
vent à peu près les mêmes usages
dans leurs cérémonies. Il est libre de
brûler les morts ou de les enterrer.
Dans le premier cas , les cendres se
jettent dans la rivière. Les savetiers
sont ensevelis les jambes croisées ,
de la manière dont ils travail-
laient ordinairement. (Bizarrerie à
ajouter au grand répertoire des bi-
garrures et des extravagances de l'es-
prit humain.
( Extrait du VOYAGEUR FRANCAIS
par l'abbé Delaporte. )
CONSEQUENTE. 17
NOTICE SUR LES BANIANS.
LES Banians, secte de l'Inde, qui
ne s'est jamais mésalliée ni fon-
due avec d' autres tribus, depuis plus
de 4,000 ans , sont des prêtres qui
desservent les pagodes et les temples.
Ils croient à la métempsycose (ou
transmigration des âmes) ; et pour
cette raison, ils encensent les crocodi-
les, les singes , les vaches, et toutes
sortes d'animaux, pour lesquels ils
entretiennent un hôpital exprès a
Surate. Cependant le génie qu'ils ado-
rent et considèrent comme le plus
puissant de la terre, est le Diable,
qu'ils représentent sur leurs autels
sous une figure horrible. Quant aux
Bramines, ainsi nommés du nom de
Brama , qu'ils regardent comme le
18 UNE INTRODUCTION
lieutenant de Visnou leur dieu,
être qui gouverne par un pouvoir im-
muable et sans bornes, ils jouissent
de la plus grande considération, non-
seulement à cause de l'austérité de
leur vie, de leur silence, de leurs
jeûnes continuels, mais parce qu'ils
ont l'administration des affaires de la
religion et le soin des écoles. Ils in-
terprètent les augures sur lesquels on
les consulte continuellement ; car les
Banians ne commencent aucune af-
faire importante, sans prendre aupa-
ravant l'avis de leurs prêtres. Ceux-
ci entretiennent la superstition du
peuple, en lui racontant mille faux
oracles. Ils sont si respectés dans
certaines sectes, qu'il ne se fait pres-
que point de mariage, que l'on ne
consacre les prémices de la nouvelle
épouse à un Bramine , et qu'on ne
CONSÉQUENTE. 19
la lui amène pour être déflorée. On
croit que sans cette cérémonie, il
manquerait quelque chose à la sain-
teté de l'union conjugale. Aussi ces
prêtres se font-ils souvent prier ; et
si les parens sont riches, ils s' en font
payer comme d'une corvée. Quand
un mari veut faire un voyage, il prie
un Bramine d'avoir soin de sa femme
pendant son absence, et de lui rendre
le devoir conjugal. C'est sans doute
pour en appliquer le sens aux Brami-
nes, que Volaire fait dire à OEdipe :
Les prêtres ne sont pas ce qu'un peuple pense,
Notre crédulité fait toute leur science.
( Extrait du VOYAGEUR FRANÇAIS ,
par l'abbé Delaporte. )
CASTE DES POULIATS.
LES Pouliats, à la côte de Malabar,
vont presque nus, n'ont point de
20 UNE INTRODUCTION
demeures fixes , errent dans les
champs et dans les forêts , n'ont d'au-
tres asiles que le creux des arbres,
des cavernes ou des huttes , qu'ils
font à la hâte avec des branches
d'arbres. Cette malheureuse espèce
d'hommes se nourrit de toutes les
immondices quelle trouve en son
chemin, sans en excepter les charo-
gnes; aussi devient-on infâme en les
touchant ; et il suffit même de les
aborder de vingt pas pour contrac-
ter une souillure qui assujétit à des
expiations indispensables. Il ne leur
est pas permis d'entrer dans les tem-
ples, ni même d'en approcher ; mais
les prêtres veulent bien avoir l'indul-
gence de recevoir leurs offrandes,
pourvu qu'elles soient en or et en ar-
gent, et qu'on les pose à terre à quel-
que distance de l'église. Le Bramine
CONSEQUENTE. 21
qui va les prendre, attend que le Pou-
liat se soit écarté, les lave avant que
de les présenter à l'idole, et se puri-
fie lui-même pour les lui offrir.
( Extrait des VOYAGES DE FORSTER. )
PARTICULARITÉS CURIEUSES SUR L'INDE,
AYANT TRAIT A NOTRE SUJET.
LA ville célèbre de Bénarès ou Bé-
narou, est située sur les bords du
Gange, dans l'empire du Mogol en
Asie. C'est là que les Indiens ont
leurs principales écoles pour les
sciences barnianes.
Ce qui distingue particulièrement
la ville de Bénarès, outre ses écoles
et son commerce, c'est la célébrité
de ses idoles. Les Banians y ont une
de leurs principales pagodes. Sa figure
est celle d'une croix, comme tous les
22 UNE INTRODUCTION
autres temples Indiens : ses quatre
branches sont égales ; au milieu s'é-
lève un dôme en forme de tour ; et
chaque extrémité de la croix est ter-
minée par une autre tour très-petite,
qui sert d'escalier. On a pratiqué aux
diffèrens étages, des balcons pourpren-
dre le frais, et les dehors sont ornés
de figures en relief de toutes sortes
d'animaux, d'ailleurs très-mal dessi-
nés. Sous le grand dôme, au centre
de la pagode, est une table oblongue
que l'on couvre différemment suivant
la solennité du jour ; mais les étoffes
sont toujours très-précieuses. Quand
on est hors du temple , on la voit en
face avec toutes les idoles qui sont des-
sus ; car comme les filles et les fem-
mes et quelques tribus particulières,
n'ont pas la liberté d'entrer dans
la pagode , il faut que leurs adora-
CONSÉQUENTE. 23
tions se fassent en dehors. Entre les
idoles que soutient cette table , il en
est une plus grande que les autres ,
qui représente un ancien personnage
que ses vertus ont rendu célèbre. On
le nomme Banimadou, et les Ba-
nians ont souvent ce nom à la bou-
che. Auprès de lui, est la figure de
son cheval ou plutôt d'un monstre
appelé Gazou, qui lui servait de
monture. Elle représente en partie
un éléphant, un cheval et une mule ;
elle est d'or massif. La pagode du beau-
sexe et adorée particulièrement par
les filles, représente la statue d'une
superbe femme, dont les yeux sont
en diamans d'une valeur immense;
elle porte en outre sur le sein, une
chaîne de perles du plus grand prix,
et se trouve placée au centre de qua-
tre piliers d'argent. Il y a d'autres pa-
24 UNE INTRODUCTION
godes très-riches, et quelques belles
mosquées dans cette contrée, arrosée
des eaux du Gange, fleuve pour le-
quel on sait que les Banians ont une vé-
nération toute particulière, et auquel
encore les jeunes vierges consacrent
leurs prémices. L'empereur et toute sa
Cour, ne boivent pas d'autre eau que
celle du Gange ; des caravanes nom-
breuses de chameaux ne sont occupées
qu'à en faire provision. Les superbes
pagodes qui ornent le bord de ce
fleuve, sont le fruit de la généreuse
superstition des Indiens, qui s'ima-
ginent honorer leurs dieux, à propor-
tion de la grandeur des présens qu'ils
leurs offrent. On peut juger de leur
produit par la multitude des cara-
vanes, qui ne sont interrompues
dans aucune Maison de l'année. A cer-
taines fêtés qui durent plusieurs
CONSÉQUENTE. 25
jours, on a vu un concour de cent
mille personnes, qui venaient s'y laver;
mais là grande vertu du Gange, la
seule même qui pourrait le rendre
estimable, c'est qu'il roule de l'or
dans ses sables, qu'il en jette sur son
rivage , et fournit des pierres pré-
cieuses.
A quelques journées de la ville de
Mongher, on rencontre une troupe de
Dervis mahométans, semblables en
certains points, aux Faquirs Banians.
Ces Dervis marchent en caravanes,
et ont à leur tête un supérieur auquel
les autres portent un grand respect.
Son habillement consiste en quatre
ou cinq aunes de toile, dont un bout
passé entre les jambes, et relevé der-
rière le dos, met la pudeur à cou-
vert : le reste, plusieurs fois tourné
autour du corps, sert comme de
2
26 UNE INTRODUCTION
ceinture; sur les épaules est une peau
de tigre attachée sous le menton. Ces
Dervis sont armés d'arcs et de flèches
et d'un cercle tranchant. Ils en ont
jusqu'à dix, passés autour du cou
comme une fraise; et les ôtant à me-
sure qu'ils veulent s'en servir, ils les
jettent avec tant de force (comme s'ils
faisaient voler une assiette ) , qu'ils
coupent un homme en deux par le
milieu du corps. Ils ont encore un
autre instrument de fer, qu'ils por-
tent toujours dans leurs voyages ; il
est fait comme une truelle ; et ils
l'emploient à râcler et à nétoyer la
terre dans les lieux où ils veulent s'ar-
rêter, ils la ramassent ensuite en un
monceau, et s'y couchent comme sur
un matelas pour être un peu plus
mollement. Leur usage, pendant leurs
courses, est d'envoyer quelques uns
CONSÉQUENTE. 27.
d'entre eux dans les villes et les
bourgades, pour y faire la quête : les
aumônes se distribuent dans la troupe;
et s'il reste quelque chose, les pauvres
en profitent; car la règle défend de
rien réserver pour le lendemain.
Les femmes Banianes se brûlent
vives, comme au Malabar, sur le corps
de leurs maris.
LES PARIAS. (1)
Une tribu frappée d'infamie dans
la province d'Orixa, près d'une des
(1) Le motif que Bernardin de Saint-Pierre donne
à l'ignominie qui pèse sur les Parias, vient, disent
les traditions des Bramines, de ce que Brama, ayant
été demander l'hospitalité à quelques-uns de cette tribu,
ils lui servirent de la chair humaine pour repas : de-
puis cette histoire fabuleuse , qui remonte à plus de
deux mille ans, l'opprobre est attaché à cette tribu;
et Brama, ajoutent les Indiens , pour châtier cette
secte impie, a fait naître tous ses descendans de la
poussière de ses pieds et de la fange, tandis que les
desservans de ses pagodes naissent des rayons de la
nimbe qui entoure son front céleste.
28 UNE INTRODUCTION
embouchûres du Gange, dans l'In-
dostan, est celle des Parias; et cette
malheureuse espèce d'hommes, dit
M. La. Harpe dans son ABRÉGÉ DE
L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES, est
regardée de toutes les autres comme
la plus méprisable partie de l'huma-
nité , et comme indigne du jour. Les
Parias n'ont pas de maisons stables.
Ils vont errer dans les campagnes : ils
se retirent sous des arbres, dans des
cavernes, ou sous des huttes de feuilles
de palmier. Leur unique fonction
dans la société est de garder les bes-
tiaux et les terres. On devient infâme
en les fréquentant, et souillé pour s'être
approché d'eux à la distance de Vingt
pas. Les purifications sont indispen-
sables pour ceux qui leur parlent de
plus près.
Les princes, les Nambouris, les
CONSEQUENTE. 29
Bramines, et les Naires peuvent se
fréquenter, vivre ensemble et se tou-
cher ; mais personne ne peut prendre
la même liberté avec les Parias, sans
Contracter une tache qui l'oblige à se
purifier. Une femme est impure et
déshonorée sans retour, lorsqu'elle
épouse un homme d'une tribu infé-
rieure à la sienne. Elle peut s'allier
dans une tribu supérieure. Mais ces
lois regardent particulièrement les
Parias. Si quelqu'un des autres tribus
rencontre un de ces misérables, objet
de l'exécration publique, il jette un
cri d'aussi loin qu'il peut le voir ; et
c'est un signal qui l'oblige de se retirer
à l'écart. Au moindre retardement,
on a droit de le tuer d'un coup de
flèche ou de mousquet, pourvu que
le territoire ne soit pas privilégié, c'est-
à-dire consacré à quelque pagode. La
30 UNE INTRODUCTION
vie de ces malheureux paraît si mé-
prisable, qu'un Naire qui veut éprou-
ver ses armes, tire sur le premier
Paria qu'il rencontre sans distinction
d'âge ou de sexe. Jamais ce meurtre
n'est recherché ni puni. Cette liberté
de les outrager et de les tuer impuné-
ment en a fort diminué le nombre;
et peut-être seraient-ils tous extermi-
nés depuis long-temps, si le besoin
qu'on a d'eux pour la garde des biens
de la campagne, n'obligeait d'en con-
server quelques uns. Il leur est dé-
fendu de se vêtir d'étoffe ou de toile.
L'écorce des arbres ou les feuilles
entrelacées leur servent à se couvrir.
Ils sont d'ailleurs très-sales. On leur
voit manger toutes sortes dimmon-
dices et de charognes ; ils n'en excep-
tent pas même celles des boeufs et des
vaches ; ce qui augmente beaucoup
CONSÉQUENTE. 31
l'horreur qu'on a pour eux, dans un
pays où les animaux sont en vénéra-
tion ; aussi ne leur est-il pas plus
permis d'approcher des temples, que
des grands, et de leur palais. Les
prêtres ne reçoivent de leur part au-
cune autre offrande que de l'or ou
de l'argent ; encore faut-il qu'ils le
posent, de fort loin, à terre, où l'on se
garde de l'aller prendre avant qu'ils
aient disparu. On le lave pour le pré-
senter aux Dieux; et celui qui va le
prendre est obligé de se purifier après
l'avoir apporté. S'ils ont quelque fa-
veur à demander aux grands, il faut
aussi que leur requête soit présentée
d'assez loin; et la réponse se fait à
la même distance. Souvent, sans avoir
commis la moindre faute, ils sont
condamnés, sous peine de la vie, à
payer de grosses amendes; et pour
32 UNE INTRODUCTION
éviter la mort, ils apportent fidèle-
ment la taxe qu'on leur impose. Les
voyageurs expliquent comment ces
malheureux qui sont bannis du com-
merce des hommes, qui ne possèdent
rien, ci qui n'exercent aucune pro-
fession dans laquelle ils puissent s'en-
richir, se trouvent en état de satisfaire
A ces impositions. C'est une passion
commune à tous les Malabares et au-
tres habitans de l'Inde, d'enterrer tout
l'or et l'argent qu'ils ont amassé, et
d'ajouter chaque jour quelque chose à
leur trésor , sans jamais en rien ôter.
Ils meurent ordinairement sans en
avoir donné connaissance à leurs héri-
tiers, dans l'espoir de retrouver ces
richesses et de pouvoir s'en servir
lorsque , suivant leurs principes, ils
reviendront animer un autre corps.
Les Parias qui vivent dans l'oisiveté,
CONSÉQUENTE. 33
emploient là meilleure partie de leur
temps à la. recherche de ces trésors
cachés, et le bonheur qu'ils ont sou-
vent d'y réussir les fait accuser de
sortilége. L'usage qu'ils font de cet
argent est pour satisfaire l'infatigable
avidité de leurs princes, qui menacent
continuellement leur vie. Cet incom-
préhensible avilissement de l'espèce
humaine, que nous offrent si souvent
les états despotiques » est, dit M. La
Harpe, la ; condamnation évidente de
Cette détestable forme de gouverne-
ment qui ne devrait trouver d'apolo-
gistes qu'à la cour des tyrans, et qui,
à la honte de l'humanité, a trouvé des
panégyristes chez les nations libres et
éclairées.
34 UNE INTRODUCTION
MON OPINION
SUR LA CHAUMIERE INDIENNE.
L'opinion générale est que M.
Delavigne a tiré son sujet de cette
nouvelle : on n'a raison cependant
que jusqu'à un certain point. Cette
pièce malheureusement trop courte
de l'auteur le plus philantropique
dans ses rêves généreux, est un char-
mant roman philosophique, plein
d'analogie et de points de contact avec
le Zadig de Voltaire; mais il suffit
de l'avoir lue, pour se convaincre que
l'auteur du Paria, fondateur d'un
nouveau règne poétique, n'a pris de
cette source que le bon esprit de phi-
losophie qui y domine : M. Delavigne
a voulu, si je ne me trompe, mettre
dans tout son jour odieux la tyran-
CONSEQUENTE. 35
nie, les jongleries sacerdotales et
cupides des Bramines de l'Indostan,
faire jaillir les vérités éternelles de là
bonté de Dieu, qui rassemble tous
ses enfans dans son. sein, sans distinc-
tion de cultes ni de tribus; et si en
Cela il paraît rempli des réminis-
cences de la Chaumière Indienne,
combien, après avoir plané en aigle
sur le théâtre qu'il se propose d'explo-
rer, laisse-t- il loin derrière lui l'es-
quisse légère, le croquis qui lui a
servi seulement d'étincelle pour em-
brâser un vaste et; brûlant foyer ! !!
Dans le gracieux et touchant opus-
cule de l'auteur immortel des Etudes
de la nature, un docteur anglais est
accueilli au milieu d'un violent orage
par un Paria plein de vertus, plein
du sentiment des devoirs de l'hospi-
talité : son âme est simple, belle,
36 UNE INTRODUCTION
sublime, quoique son nom; soit injus-
tement flétri; mais tout cela n'offre
qu'une scène obscure et modeste , au
lieu que dans le Paria tragique, qui fait
en ce moment courir tout Paris, c'est
un personnage, puis une action émi-
nemment héroïque, qui marchent
dans toute la pompe, au milieu du
cortége le plus brillant, le plus méta-
phorique de la poésie orientale-
Idamore , couvert de lauriers, a long-
temps caché sous ce bouclier glorieux
la tache de son injuste flétrissure; il
succombe ensuite sous l'excès de
l'amour paternel ; son amante parti-
cipe à ces catastrophes. Tout ce plan
plein d'effets contraires, où les plus
grands chocs des passions humaines
captivent puissamment l'esprit, n'a
donc aucun rapport avec la Chau-
mière Indienne, qui se borne à tou-
CONSÉQUENTE; 37
cher, à attendrir, à causer de déli-
cieuses et consolantes émotions ; au
lieu que la forte intrigue du Paria de
Melpomène, frappe sur les préjugés
avec vigueur, et tend à les détruire ,
non par des apologues tracés à demi-
teintes, mais par des coups de foudre.
Ainsi donc, comme il n'y a point lieu
d'en douter, toute la contexture, tous
les développemens du Paria de l'O-
déon, sont sortis de l'imagination de
M. Delavigne, à partir du deuxième
acte, où les fleurs emblématiques
donnée et reçues par Néala, ont, il est
vrai, des rapports évidens avec les
bouquets du Paria de la Chaumière.
On ne saurait trop admirer le foyer
qui a donné naissance à une si belle
conception, tant sous son rapport
théâtral, que sous son rapport moral.
Pourquoi les villes de Bénarès, 1s-
38 UNE INTRODUCTION CONSÉQUENTE.
pahan, Lahor, Orixa, Ormus, Siam,
Masulipatan , la côte du Malabar, et
surtout Jagrenat, n' ont-ils pas des
théâtres où l'on puisse représenter
le Paria en langue indienne?.... Les
Bramines frémiraient alors de se voir
démasqués, comme les faux-dévots,
lorsque Molière donna pour la pre-
mière fois son Tartuffe.....
Malheureux peuples , que ne se
laissent-ils éclairer par les lumières
du christianisme , qui nous enseigne
à nous aimer, à nous chérir tous
comme des frères !.....
Entrons maintenant en matière ;
travestissons, ou plutôt défigurons
un beau modèle, plastron d'airain
insensible à nos folies. Plaise à Dieu
que le lecteur s'écrie, après avoir
parcouru cette bluette :
« J'AI RI, JE SUIS DÉSARME. ».
LE PARIA
TRAVESTI.
CHAPITRE PREMIER.
TROMPE-LA-MORT, MERLANDAR.
Entrée en scène du PARIA parisien, et de
Merlandar, confident de notre Héros
PARIS ronflait encor d' un paisible sommeil;
D'un silence effrayant tout offrait l'appareil !....
Quelques chats seulement, errans sur les goutières ;
Allarmaient la pudeur de leurs amours grossières ,
Et des chiens égarés le coup-d'oeil indécis
Précipitait votre âme en d'étranges soucis.
Dans cette obscurité s'entrevoyait à peine
Le volcanique éclat d'un quinquet hydrogène :
Le rossignol en cage, au savetier si cher,
Le merle, encor dormant, taisait ses doux concerts;
E? quelques chiffonniers mal vus en perspective,