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Le paysan, l'impôt et le suffrage universel, ou Réflexions et entretiens d'un arrière-neveu de l'Homme aux quarante écus / par F.-F. Steenackers,... (Avril)

De
117 pages
Le Chevalier (Paris). 1869. France (1852-1870, Second Empire). 194 [sic pour 120] p. ; in-16.
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L E P A Y SAN
L'IMPOT
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL.
OUVRAGES DU MEME AUTEUR :
Histoire des Ordres de Chevalerie et des Distinctions honorifiques en
France. 1 vol. in-4°
Agnès Sorel et Charles VII, Essai sur l'état politique et moral de la France
au XVe siècle. 1 vol. iu-8°.
L'Invasion de 1814 dans la Hante-Marne. 1 vol. in-8°.
Une visite à la Maison centrale d'Auberive. 1 vol. in-8°.
CHAUMONT, IMPRIMERIE DE CHARLES CAVANIOL.
LE PAYSAN
L'IMPOT ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL
ou
REFLEXIONS & ENTRETIENS
D'UN ARRIERE-NEVEU
DE L'HOMME AUX QUARANTE ECUS
PAR
F. F. STEENACKERS
MEMBRE DU CONSEIL GÉNÉRAI DE LA HAUTE-HARNE.
Prix : 1 fr. 50 c.
PARTS
ARMAND LE CHEVALIER
61, RUE DE RICHELIEU, 61
1869
— Tous droits réservés —
« Et moi, je suis valet de ferme.
« J'ai beau piocher, bêcher et herser le terrain,
« Semer et moissonner, battre et vanner le grain,
« Me lever avant l'aube et rentrer à nuit close,
« Travailler comme un boeuf qui jamais ne repose.
« Quand je vivrais cent ans, je ne gagnerais pas
« Ce qu'il gagne en un mois, en se croisant les bras. »
(PONSARD, La Bourse, comédie en cinq actes.)
" Les chiffres gouvernent le
« monde Non; mais ils disent
" comment il est gouverné.
(GOETHE).
AVANT-PROPOS.
Les populations agricoles ont trouvé récemment l'oc-
casion de faire entendre leurs doléances, si vieilles et
si légitimes, ou du moins d'exprimer hautement les
voeux qu'elles formaient depuis longtemps dans le si-
lence. On n'a pas oublié la grande Enquête prescrite
par un décret du 28 mars 1866, et terminée dans les
premiers mois de 1867, et l'on sait avec quelle so-
lennité et quelle activité elle a fonctionné. Une Com-
mission supérieure, désignée par le Ministre de l'Agri-
culture, du Commerce et des Travaux publics, avait
rédigé un questionnaire général, tout à la fois pour fa-
ciliter la besogne et la contenir. La France avait été
divisée en vingt-huit circonscriptions, comprenant cha-
cune trois ou quatre départements. Chacune de ces cir-
conscriptions avait un président nommé par le Minis-
tre, et pris d'ordinaire parmi les sénateurs, les députés,
8 AVANT-PROPOS.
les conseillers d'Etat, les principaux fonctionnaires de
Vl'Empire. Les présidents, assistés d'un auditeur au
Conseil d'Etat ou d'un employé du Ministère de l'Agri-
culture, après s'être abouchés avec les préfets, avaient
constitué des commissions départementales. Ces com-
missions, composées en moyenne de dix ou douze
membres, ont déployé le plus grand zèle; elles ont
fonctionné dans tous les chefs-lieux de département
et dans près de deux cents chefs-lieux d'arrondisse-
ment; elles ont tout étudié, tout entendu; elles ont reçu
de trois mille cinq cents à quatre mille dépositions
orales, et autant de communications écrites, sans
compter les réponses au questionnaire qui leur ont été
adressées par beaucoup de comices agricoles et de so-
ciétés d'agriculture 1. Jamais malade ne fut si bien
interrogé sur son mal, et ce ne sont pas non plus
les consultations qui lui. ont manqué pour guérir.
Tout a-t-il. été dit cependant ? Tous les remèdes
ont-ils été signalés? Nous ne le croyons pas. Il manque
dans l'Enquête plus d'une chose qu'il eût été désirable
d'y voir, soit qu'on n'ait pas su tout dire, soit qu'on ne
l'ait pas pu.
J'ai sous les yeux la partie de l'Enquête qui se rap-
porte à la 14e circonscription, où se trouve compris le
département de la Haute-Marne. Certes, la Commis-
sion de notre département n'a pas été une des moins
1 Revue des Deux-Mondes, n° du 15 novembre 1868 (article
de M. Léonce de Lavergne).
AVANT-PnOPOS. 9
actives ni des moins intelligentes. Elle a émis vingt-
sept voeux, dont quelques-uns sont considérables. Ainsi,
elle a demandé, entre autres choses, des dispositions,
pour rendre des bras aux campagnes, ralentir les tra-
vaux de luxe des villes, et réduire le temps de présence
au corps des jeunes gens appelés sous les drapeaux —
une meilleure organisation du crédit agricole — une
réduction des tarifs des chemins de fer — l'application
d'une partie des prestations aux chemins ruraux —une
réduction des droits sur les échanges ayant pour objet
la réunion de parcelles contiguës — des droits sur les
ventes des biens des mineurs, et en général sur toutes
les ventes ayant lieu par expropriation forcée — une
réduction sur les droits d'enregistrement des baux à
ferme—la mise, dans le droit commun, des facilités
pour la purge des hypothèques accordées seulement au
Crédit foncier — une répartition plus égale de l'impôt
entre les valeurs mobilières et les valeurs immobiliè-
res— l'extension et la compétence des juges de paix-—
l'organisation de chambres consultatives nommées par les
cultivateurs — le développement de l'instruction primaire
agricole. Tout cela est bien, assurément. Que de choses
cependant il y avait à y ajouter, même en restant dans
le cercle du questionnaire, si l'on avait voulu être com-
plet! La Commission, par exemple, n'aurait-elle vu
aucun rapport entre les intérêts de l'agriculture d'une
part, et de l'autre la suppression des emprunts publics
et de toutes les manoeuvres illicites qui détournent les
10 AVANT-PROPOS.
capitaux de leur cours naturel et les enlèvent de nos
campagnes, l'extension des attributions et des ressour-
ces des conseils municipaux et des conseils généraux,
le développement des travaux publics utiles, surtout
dans les départements qui en manquent, la réforme de
l'impôt des boissons, etc., etc. ?
Les lacunes que nous venons d'indiquer dans l'En-
quête de notre département, ne se rencontrent point
partout. Les voeux omis par notre Commission se re-
trouvent ça et là épars dans celles de quelques autres dé-
partements; seulement, si ailleurs on a été, je ne dis
pas plus hardi, mais plus complet, on n'est, nulle
part, allé jusqu'au bout; il est vrai que le question-
naire y avait mis bon ordre en écartant tout ce qui
pouvait toucher la politique. Il n'était pas diffi-
cile de voir cependant qu'en pareille matière, comme
en beaucoup d'autres, le salut était surtout dans l'au-
dace, et qu'aucune meilleure occasion ne pouvait se
présenter d'attaquer, comme on dit, le taureau par les
cornes.
C'est ce que nous avons essayé de faire dans le petit
écrit que nous publions. Sans méconnaître ce que pré-
sentent de sage et d'utile les voeux qui ont trouvé leur
expression dans l'Enquête, ni le bien immense qui
en résulterait pour l'agriculture si les plus importants
d'entre eux s'accomplissaient, nous croyons qu'il faut
aller au delà ; nous pensons qu'on n'a pas pénétré jus-
qu'aux racines du mal, et que rien ne sera fait si les
AVANT-PROPOS. 11
campagnes n'entrent pas résolument dans la vie pu-
blique pour réclamer la révision de notre système
d'impôt.
Montesquieu a dit quelque part : « L'Agriculture
ne fleurit que dans les pays libres ; » et ailleurs :
« Pour bien fixer ces revenus (les revenus de l'Etat),
il faut avoir égard, et aux nécessités de l'Etat, et
aux nécessités des citoyens. Il ne faut point prendre
au peuple sur ses besoins réels pour des besoins de
l'Etat imaginaires. Les besoins imaginaires sont ce
que demandent les passions et les faiblesses de ceux
qui gouvernent, le charme d'un projet extraordi-
naire, l'envie malade d'une vaine gloire, et une cer-
taine impuissance d'esprit contre les fantaisies.
Souvent ceux qui, avec un esprit inquiet, étaient,
sous le prince, à la tête des affaires, ont pensé que
les besoins de l'Etat étaient les besoins de leurs
petites âmes . »
C'est ce double point de vue que nous aurions voulu
voir dominer dans l'Enquête ; et, pour dire toute notre
pensée, le desideratum que nous signalons, nous paraît
d'autant plus regrettable que l'occasion, il faut le répé-
ter, était admirable, et qu'on peut craindre que pour
l'avoir manquête on n'ait compromis l'oeuvre toutentière.
Tout n'est pas perdu cependant, et les élections pro-
chaines peuvent tout réparer ; elles peuvent amener le
1 Montesquieu, Esprit des lois, livre XIII, chapitre Ier.
12 AVANT-PROPOS.
Gouvernement à prendre en sérieuse considération les
voeux émis par les populations consultées, peut-être
même à porter ses vues plus loin, à s'engager dans des
réformes plus profondes et plus radicales. Le suffrage
universel est une grande puissance; il lui suffit de
demander des choses justes et utiles pour être irrésis-
tible, et pour en demander de telles il n'a besoin que
d'être éclairé.
C'est uniquement dans le but de contribuer à ce
double résultat, que nous avons songé à écrire les lignes
qu'on va lire. Indiquer au suffrage universel ce qui
est juste et utile dans des questions qui intéressent la
population des campagnes et la société tout entière,
dont elle est la base solide et la nourrice féconde,
montrer que notre système d'impôt est vicieux, le
prouver par l'esquisse d'une situation particulière
réelle, placée sous nos yeux, qui pourrait être con-
sidérée comme le spécimen d'une situation générale,
et marquer la voie par où on en peut sortir, voilà
en deux mots ce que nous avons essayé de faire.
Quant à la forme dont nous nous sommes servi,
elle nous était commandée par le but même que
nous nous proposions. Lorsqu'on compte sur la li-
berté pour aller au bien, et que la liberté dépend
du suffrage universel, c'est-à-dire de tout le monde,
c'est le langage de tout le, monde qu'il faut pren-
dre, c'est au suffrage universel qu'il faut s'adres-
ser.
AVANT-PROPOS. 1 3
Nous ne prétendons pas avoir résolu dans ces pages
rapides le grand problème de l'impôt, un des plus
compliqués qui soit posé devant la science moderne;
nous n'avons songé qu'à indiquer quelques-unes des in-
justices du système qui nous gouverne. N'eussions-nous
d'ailleurs réussi qu'à placer une partie du mal sous les
yeux de ceux qui en souffrent le plus, et qui par le
suffrage universel ont seuls le pouvoir de le guérir,
et à leur inspirer le désir d'user utilement de leur
pouvoir, que nous croirions n'avoir perdu ni notre
temps, ni notre peine.
Château d'Arc-en-Barrois, avril 1869.
Je suis bien aise d'apprendre à l'univers que je
suis propriétaire terrien et citoyen d'un grand em-
pire, que je suis très-fier de ces deux avantages,
et qu'ils ne me servent absolument à rien.
Je ne m'étonnerais pas qu'il se trouvât de par le
monde de très-honnêtes gens capables d'être cho-
qués de ma conclusion et incapables de comprendre
qu'un mortel, élevé par la Providence au double
honneur de propriétaire terrien et de citoyen d'un
grand empire, ne s'estimât point le plus fortuné des
humains ; car il fut un temps où je ne prisais rien
tant qu'un pareil honneur. Quand et pourquoi? Ce
n'est pas l'affaire. J'aime mieux, puisque aussi bien
la langue me démange, vous conter mon histoire
et, par la même occasion, apprendre à l'univers
comment, s'il y a toujours grand honneur pour un
mince personnage tel que moi, fils de gueux et de
vilains, à être propriétaire terrien et citoyen d'un
16 LE PAYSAN, L'IMPOT
grand empire, j'ai été amené à m'apercevoir que je
n'y trouvais nul profit.
Comme la terre ne nous donne guères à nous
autres le 'temps de causer longuement avec nos
amis, même de ce qui nous intéresse le plus, et que
c'est d'ailleurs ma manière d'aller tout droit mon
chemin et au plus vite, je vais vous conter tout
d'abord comment je suis devenu propriétaire ter-
rien et ce que me coûte, bon an mal an, le grand
honneur que j'ai de l'être. La chose est importante
pour la fin de mon discours. Quant à ce qui est
d'être citoyen d'un grand empire, et comment je le
suis devenu, pas n'est besoin de vous le dire ; vous
savez mieux que moi comment la chose est arrivée
il y a quelque vingt ans, et par quelles causes.
J'ai été douze ans garçon de ferme. Vous le voyez,
comme d'aucuns, si je suis parvenu à l'honneur
d'être propriétaire terrien, je ne suis pas de ceux qui
n'ont eu que la peine de sucer le biberon. J'avais
pour maître le père Baptiste, brave et habile homme
du Bassigny, qui me donnait quatre cent cinquante
francs de gages. C'était de bel et bon argent, et, je
m'en flatte, bien gagné. Au bout de quelques dix-
ans, n'ayant pas trop mal placé mes économies et
n'y touchant quasi jamais, je me vis à la tête d'un
capital fort raisonnable, entre quatre mille et cinq
mille francs. Mon père mourut alors, me laissant
quelque chose d'approchant, gagné à la sueur de
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 17
son front. Je ne sais comment il me vint vers le
même temps l'idée de prendre femme ; toujours est-
il que quelques mois après la mort de mon brave
homme de père, que Dieu ait en aide ! je me ma-
riai, et assez bien, étant un gars de bonne renom-
mée. Ma femme avait plus du double de mon avoir.
Je me trouvai ainsi à la tête de plus de vingt mille
francs : jolie somme, et qui ne se rencontre pas,
comme on dit, dans le pas d'une mule ! Vous ne
vous étonnerez pas si moi, qui aimais la culture par
dessus tout, qui n'avais rien tant rêvé de ma vie
que d'avoir une terre à moi, qui peut-être n'avais
pris femme que pour cela, je n'eus aucun repos
avant d'avoir troqué mes écus contre quelques bons
arpents au soleil.
Me voilà donc propriétaire; et Dieu sait avec quel
amour je m'appliquai à travailler mes champs, mes
prés et jusqu'aux bruyères ! C'est qu'aussi c'est une
si bonne chose que la terre, si rude qu'elle soit ! et
comme il fait bon de la soigner, de la bêcher, de la
fumer, de l'arroser, de la caresser, de la couver,
comme la ménagère fait de son mioche ! Par mal-
heur, tout ne va point à nos souhaits ; et la terre
ne donne pas toujours ce qu'on veut : non pas qu'elle
s'y refuse, la pauvre vieille ! Au. contraire, bon
Dieu ! Elle ne demande pas mieux que de répondre
à nos soins et à notre amour ; elle fait tout ce qu'elle
peut pour nous satisfaire ; elle se fatigue, elle s'é-
2
18 LE PAYSAN, L'IMPOT ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL.
puise pour cela. Mais elle est comme nous autres
hommes ; elle a besoin de se reposer après un long
effort ; elle a besoin de renouveler son sang, et
nous sommes souvent empêchés de lui rendre ce que
ses entrailles nous ont donné et qu'elles nous re-
demandent.
J'aime à compter avec moi-même, bien que cela
ne soit pas toujours agréable, parce que l'on voit
l'écu de cent sous s'en aller allègrement de l'es-
carcelle et y rentrer à grand peine, et qu'enfin de
compte, on n'est pas plus riche au bout de l'an-
née. Je sais à un liard près chaque jour ce que je
dépense et reçois. Cela est effrayant, et vous en
jugerez. Je vais vous ouvrir mes registres, prendre
la chose par le menu, afin que l'univers sache très-
exactement quelle est la condition vraie du mortel
qui a l'honneur d'être co-propriétaire du sol le plus
fécond du monde, comme je l'entends dire à notre
préfet dans tous ses discours au Comice agricole, et
citoyen libre du plus grand des empires, comme
n'oublie pas non plus de nous dire le même fonction-
naire dans des phrases bien tournées où, à propos de
luzerne et de sainfoin, il ne manque jamais de nous
parler de guerriers et de lauriers, et de nous gran-
dir aux dépens du reste du monde, qui n'en peut
mais.
I.
Voici donc la chose. Il faut que je vous fasse les
honneurs de mon petit domaine, et que vous sachiez
ce que j'y dépense de sueurs et d'argent et ce qu'il
me donne en retour, tout aussi bien que moi.
Mon domaine n'est pas très-étendu ; il est entre
les moyens et les petits, la terre se payant gros
quand je l'achetai : c'était vers 1855 ; elle est bien
tombée depuis ! Il est de quinze hectares, ou, comme
nous disons, de trente arpents. Il s'en faut qu'il soit
dans un pays riche ; il n'est pas pourtant dans un
pays pauvre non plus ; nous sommes entre les
deux. Cela fait que j'ai à peu près un cinquième de
bonnes terres, soit trois hectares de champs ou prés
20 LE PAYSAN, L'IMPOT
qui sont dans le vallon, sur l'Aujon 1 : le reste n'est
que de la terre de montagne. C'est peu, n'est-ce
pas ? Eh ! bien, vous ne sauriez croire ce que cela
coûte pour le labourage, pour l'entretien et le re-
nouvellement du mobilier, pour les impôts et tout
ce qui s'en suit. Je vais vous en faire le calcul sou
par sou. Vous verrez que la vie est dure pour le co-
propriétaire du sol le plus fécond du monde et le
citoyen libre d'un grand empire.
Ma terre m'a coûté 22,000 fr., que j'ai payés en
1855 en beaux deniers comptants, en l'étude de
Me ***, notaire à Langres. C'était bien de l'argent,
et pourtant l'on disait alors que c'était donné : au-
jourd'hui je n'en trouverais pas 18,000 fr.
Cela étant, le capital mis dans ma terre se re-
présentant en écus par 22,000 fr., il est juste, si
je veux avoir le chiffre exact des frais de mon ex-
ploitation, que j'y fasse figurer la rente que me
donnerait mon domaine si je l'affermais. Or, dans
ce cas, j'en tirerais quelque chose comme 6 ou
700 fr. Mettons 600, pour ne dégoûter personne
de le prendre : ci 600 fr.
Mon matériel est des plus modestes,
A reporter 600 fr.
1 Petite rivière qui prend sa source à Perrogney dans le
canton de Longeau, traverse de jolis vallons dans un cours
de 65 kilomètres, et se jette dans l'Aube au-dessous de
Clairvaux.
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 21
Report 600 fr,
ayant pour principe : « selon le bras, la
saignée. « Il se compose d'une charrue,
qui m'a coûté 160 fr.; d'une voiture pour
moisson, 400 fr. ; d'une herse, 50 fr. ; de
deux tombereaux, 300 fr. ; d'un rouleau,
20 fr.; d'une paire de harnais, traits, etc.,
300 fr. ; de sacs, outils divers, etc.,
150 fr. J'ai une machine à battre, valant
600 fr. ; un tarare, 50 fr. C'est un total d'à
peu près 2,000 fr., dont l'intérêt à 5 %
est de 100
Et comme chacun de ces objets dure au
plus 15 ans, — en moyenne, — c'est en-
core 100 fr. qu'il faut mettre par an pour
leur renouvellement, ci 100
Je paie en outre par an, et c'est au bas
prix, pour réparations au charron, au ser-
rurier , au maréchal, au bourrelier,
100 fr., ci 100
Pour réparations et entretien des bâti-
ments , 25
Pour assurances contre l'incendie.... 25
Pour charges diverses 10
Voici donc une dépense annuelle de .. 960 fr.
J'ai pour mon exploitation, en fait d'animaux,
deux chevaux, trois vaches et 10 moutons. Que
22 LE PAYSAN, L'IMPOT
coûtent-ils ? Que rapportent-ils? Cela fait mal d'y
penser. Les chevaux sont des mange-tout et ne va-
lent que parce qu'on ne peut s'en passer. Si d'au-
cuns ailleurs servent à la reproduction, les miens
ne sauraient songer à faire souche : ils sont con-
damnés au célibat à perpétuité. Ils sont si peu
nourris, les pauvres diables, qu'ils n'ont pas trop
de ce qu'ils prennent pour vivre seulement et faire
leur métier. Mes vaches, au nombre de trois, paient
tout juste leur nourriture avec le lait et les veaux.
Les moutons pouvaient autrefois donner quelque
bénéfice ; mais depuis le traité de commerce et les
arrivages d'Australie, qui ont fait baisser les laines,
le jeu n'en vaut pas la chandelle. Si bien que je suis
tenté de renoncer complétement à ces bêtes-là.
Les meilleurs profits viennent de mes porcs, qui
servent à la nourriture de ma famille presque toute
l'année. M'est avis même que l'élevage de ces ani-
maux serait bien avantageux, si l'on en avait de
bonnes races, d'origine anglaise par exemple, comme
j'en ai vu chez un de mes voisins, qui est un savant.
Mais pour en acheter, il faut de l'argent, et ce ne
sont pas les bénéfices de l'exploitation qui m'en
peuvent donner.
Je suis seul pour mon labour avec ma femme. Si
mes quinze hectares étaient cultivés à fond, il me
' faudrait des aides ; mais comment les cultiver à fond
avec le peu de ressources dont je dispose? Je ne
ET- LE-SUFFRAGE UNIVERSEL. 23
mettrai pas en ligne de compte des frais de produc-
tion ce que nous pourrions gagner, ma femme et
moi, en travaillant chez les autres. Mais je ne puis
me dispenser d'y placer ce que nous dépensons pour
notre nourriture, que j'estimerai, s'il vous plaît, à
400 fr., ni ce que mangent nos chevaux, que je
porte à la même somme, ni les dépenses diverses
pour vêtements, voyages aux foires et marchés,
100 fr., ni enfin les contributions. Je note surtout
ce point, car c'est le seul sur lequel nous pourrions
faire des économies. Or, c'est au plus juste 55 fr.
par an 1. Cela paraît peu de chose au premier abord ;
de fait, c'est raide, quand il faut mettre la main à
la sacoche pour aller chez le percepteur et qu'il
faut payer la gloire d'être co-propriétaire du sol le
plus riche du monde et citoyen libre d'un grand
empire.
Ainsi, en résumé, comme dit Monsieur le Maire
au Conseil municipal, c'est, d'une part, 960 fr., de
l'autre, 800 fr., puis 100 fr., puis 55 fr., en tout
1 Dans un domaine composé de un cinquième de bonnes
terres et prés, et do quatre cinquièmes de terres de montagne,
l'impôt se décompose ainsi :
Impôt foncier 23 fr.
— mobilier 3
— personnel 3
— prestations 21
Chien, garde champêtre 5
Total 55 fr.
24 LE PAYSAN, L'IMPOT
1915 francs que j'ai de frais de production. C'est au
plus bas taux, puisque je n'y comprends pas le prix
de mon travail ni celui de ma ménagère, que je
suppose, il est vrai, suffisamment rétribués par le
plaisir que nous avons d'être chez nous et de ne
dépendre que de la pluie et du soleil.
Maintenant que me donnent mes quinze hectares
pour me couvrir des frais ? Ils me donnent un pro-
duit net (je vous garde des détails) de 2,000 fr.
C'est donc la différence de 2,000 fr. à 1,915 fr. que
j'ai de bénéfice, c'est-à-dire 85 fr., et encore en
supposant qu'il n'arrive d'accidents ni à mes bêtes,
ni à ma femme, ni à moi, que je ne sois jamais
malade, que je n'aie point d'enfants, que je n'aie
rien à payer à l'instituteur, au cas où j'en eusse
un : en un mot, en supposant à peu près l'impos-
sible !
Voilà en quelques traits le tableau de ma condi-
tion. Les autres co-propriétaires du sol le plus riche
du monde sont-ils plus heureux que moi? Je le vou-
drais de tout mon coeur ; car je ne suis pas de ceux
qui trouvent une compensation à leur malheur dans
celui d'autrui, et je ne demanderais pas mieux que
de vivre avec l'idée que mes co-propriétaires paient
moins cher leur gloire. Malheureusement, je ne
puis fermer les yeux à l'évidence. J'avais vécu
longtemps avec l'idée que j'étais une exception. Je
m'étais plu à me faire illusion; je me disais, avec
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 25
toute l'humilité dont je suis capable, que je suis un
maladroit et un malhabile ; bien que je visse que les
autres cultivateurs du pays ne prospéraient guère
davantage, j'aimais à penser que nous étions tous
de pauvres hères sur lesquels on avait jeté un sort,
que c'était mieux ailleurs, et que notre belle France
ne pouvait pas se composer de misérables dépenail-
lés comme moi. Mais voilà-t-il pas qu'un beau jour
j'apprends, je ne sais comment, que la dette hypo-
thécaire qui pèse sur l'agriculture est de douze mil-
liards ! — « Oh ! oh ! me dis-je, je n'ai pas même
cette consolation de croire que je suis le seul va-
nu-pieds de l'Empire. »
Je dois l'avouer, cette découverte fut un rude
coup pour mon patriotisme et me remua jusqu'au
fond des entrailles.
II.
J'avais souvent réfléchi sur ma condition et sur
les moyens de l'adoucir. J'avais écouté au Comice
les conseils que les plus experts donnaient gratui-
tement sur ce qu'il y avait à faire pour dépenser
moins et produire davantage, et quand on disait :
— « Améliorez vos emblaves, procurez-vous des
engrais chimiques ou autres ; élevez du bétail ; nous
sommes au siècle de la viande; la viande, c'est
l'homme ; le durham, voilà le fonds de l'humanité ;
achetez de bons instruments aratoires ; achetez des
livres pour vous instruire des meilleurs procédés, »
je sentais que tous ces conseils avaient du bon et
montraient des gens habiles. Mais je ne pouvais
LE PAYSAN, L'IMPOT ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 27
pas m' empêcher de me dire bientôt que tout cela
était bien inutile. Car enfin, comment faire sans
argent? Et comment faire de l'argent quand je puis
à peine nouer les deux bouts et que je me suis vu
obligé plus d'une fois d'emprunter pour des néces-
sités pressantes sur hypothèque ?
Toutes mes réflexions et les conseils des habiles
étaient donc en pure perte. Aussi n'en étais-je plus
guère occupé, lorsqu'un jour je reçus de la main de
Jacquet, notre garde champêtre, un petit billet
vert dans lequel, au nom de la loi, M. le percepteur
m'intimait l'ordre d'avoir à payer, sans plus atten-
dre, l'arriéré de mes contributions. Vous dire que
je fus effrayé, pas n'est besoin, je pense! Je voyais
déjà des garnisaires mangeant ma soupe comme
des Cosaques. Je me hâtai donc de vendre un mou-
ton et de me rendre à l'ordre. Il n'y a rien de tel
pour faire courir les gens que la crainte des hommes
de loi ou de leurs aides. On ne fait pas mieux quand
le tocsin sonne.
Cependant tout en cheminant vers la demeure
de M. Choonebeck (qui malgré son nom étranger
était parfaitement français), mille pensées me mon-
taient à la tête. J'avais cent fois entendu dire que
le gouvernement est le père du peuple, et particu-
lièrement du paysan, depuis surtout que celui-ci
vote pour les candidats de M. le Préfet, et je me
disais par devers moi que ce serait bien gentil à lui,
28 LE PAYSAN, L IMPOT
gouvernement, de me le prouver en m'épargnant
l'ennui d'aller à tout instant lui porter mon argent,
et l'humiliation de recevoir de temps à autre du
garde champêtre ses" impertinents billets verts.
Plus je marchais, plus cette idée me travaillait et
s'enfonçait en moi, comme une épine que j'aurais
eue au talon ; si bien que de fil en aiguille j'arrivai à
me demander si l'on avait bien le droit de me faire
payer ce que je payais.
Rien de brave comme un poltron une fois
qu'il est lancé, à ce qu'on dit : rien ne l'arrête.
« Où il n'y a rien, me disais-je, le roi perd ses droits.
Le bon Dieu peut bien créer quelque chose de
rien, mais il ne prend pas là où il n'y a rien. Le.
gouvernement serait-il plus puissant que le bon
Dieu? Je ne le pense pas, bien qu'on en dise. Donc
je ne dois rien, dans le courant de l'année puisque je
n'ai rien au bout de l'an. » Je fus cependant quel-
que peu effrayé de ma hardiesse ; discuter, moi
chétif, un droit du gouvernement et mettre en
question sa toute-puissance ! Mais je finis par me
rassurer après nouvelle et mûre réflexion, et même
par m'étonner qu'une idée si simple ne me fût pas
venue plus tôt à l'esprit ; je m'en voulais de ma sot-
tise, et, dans l'exaltation de ma colère contre moi-
même, j'allais jusqu'à me comparer au mouton
imbécile qui se laisse tondre jusqu'au sang, ou en-
core au boeuf stupide, qui marche à l'abattoir sans
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 29
se demander où on le conduit et si on a le droit de
le conduire.
J'arrivai dans ces dispositions chez M. le per-
cepteur.
Il faut que je vous dise un mot de mon homme.
M. Choonebek est un Alsacien, ancien sergent-
major qui a perdu un bras en Italie, à Solferino, je
crois. Ce bras de moins et des protections lui ont
valu la place de percepteur, qui, de cette façon, n'est
pas tout à fait usurpée. Gros, grand, figure épa-
nouie, c'est un bon enfant, et pourvu qu'on paie,
ayant toujours le mot pour rire. Il était ce jour-là
de belle humeur. Il avait même, sauf votre respect,
fort bien déjeûné, et dans ces moments, il est fort
expansif. Moi qui étais animé et de plus fort con-
tent de ma découverte, je me sentais aussi en train.
Cela étant, nous nous entendîmes bientôt : mais je
ne lui ai pas plutôt touché un mot de mes idées que
voilà un homme pris d'un fou rire.
— "Oh ! oh ! mon brave Cadichon, me dit-il,
vous pensez qu'il serait juste de vous rayer de la
liste des contribuables ! Mais d'où revenez-vous
donc ? Ce n'est pourtant pas de nourrice ; car vous
avez barbe au menton, et je remarque même que
vous avez oublié de la faire (ce qui était, ma foi,
vrai!). Comment pareille idée a-t-elle pu pénétrer
et se loger dans votre honnête cervelle? Comment !
vous avez le plus beau gouvernement du monde, le
30 LE PAYSAN, L'IMPOT
phénix des gouvernements, puisqu'il vous donne
l'alliance du Pouvoir et de la Liberté, comme on
vous l'a dit tout récemment encore ; vous avez
des institutions que l'univers entier vous envie, in-
terrogez là-dessus, pour voir, M. le duc de Persi-
gny ; vous avez la plus belle armée qui soit sous le
ciel, laquelle ne demande qu'à marcher, et de plus
une garde nationale mobile qui ne demande, elle,
qu'à rester tranquille. Vous avez encore le plus gros
budget qui ait existé de mémoire d'homme, une
vraie merveille, un trésor inappréciable, que l'uni-
vers tout entier nous envie, qui s'élève au chiffre
phénoménal de deux milliards trois cent soixante-
quinze, millions de francs, et vous prétendez n'y con-
tribuer pour rien ! vous voudriez que tout cela se fit
sans vous ! vous vous refusez, en idée, à l'honneur
d'apporter votre pierre à l'édifice ! Fi donc ! Je
ne vous reconnais plus et vous me forceriez à vous
retirer mon estime.
" Ecoutez-moi, Cadichon : vous êtes un brave
homme ; vous connaissez vos devoirs d'homme et
de citoyen. Vous êtes conseiller municipal ; vous
savez donc ce que l'on doit à l'autorité ; vous êtes
patriote, vous n'ignorez donc pas ce que l'on doit à
la patrie ; vous, êtes bon chrétien même, quoique
l'on ne vous voie pas trop souvent au prône, vous
savez donc ce que l'on doit à César. Eh bien ! ne
voyez-vous pas que tout cela disparaît devant
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 31
l'étrange idée que vous venez de me confesser ?:
— « Le diable m'emporte, si je vois quelque
chose, lui dis-je !...
— « Vous ne vous refuseriez pas, je le sais, à don-
ner une part de vos bénéfices à l'Etat, si de fait vous
en aviez à la fin de l'année : la belle affaire ! Où serait
le mérite de donner quelque chose quand on a de
quoi? Le beau, le merveilleux, le sublime, ce qui
vous élève au-dessus de tous les contribuables des
Deux-Mondes, ce qui fait que vous êtes un être à
part, exceptionnel, privilégié, c'est que vous don-
niez quoique vous n'ayez rien. C'est par là qu'éclate
votre vertu et votre grandeur ;. c'est ce qui vous
rend digne d'avoir votre part de souveraineté et de
la déléguer à qui vous voulez.
« Je ne doute pas, Cadichon, que vous ne soyez
pour les principes de 89 ; vous n'avez certainement
pas regret de l'ancien régime, et en cela vous avez
raison. Que l'on soit encore taillable et corvéable
aujourd'hui, c'est possible ; mais au moins, si vous
recevez les étrivières, vous ne les avez pas de la
main des autres; c'est vous-même qui vous les don-
nez, puisque c'est vous qui nommez la puissance
exécutrice et législatrice, celle qui fait les lois et
établit les impôts. Ceci est un avantage que vous
êtes trop sensé pour ne pas apprécier. Vous êtes
donc pour les principes. Or, un de ces principes,
c'est que chacun paie en proportion de ce qu'il a.
32 L'IMPOT, LE PAYSAN
Vous avez un capital de vingt-cinq mille francs en-
viron : mettons vingt mille francs pour être large ;
cela donne à deux et demi du cent,' si je sais mon
arithmétique, un revenu de cinq cents francs. Or,
on ne vous en prend que cinquante-cinq, et Vous
vous plaignez ! En conscience, vous n'êtes pas rai-
sonnable. Vous devriez remercier le ciel qu'on ne
vous prenne pas le tout. Car, qui vous assure que
la loi de la proportionnalité ne pût aller jusque là?
Et tant que la loi de la proportionnalité n'est pas
violée, qu'avez-vous à redire? Allez, Cadichon,
vous êtes un ingrat ; vous tenez compte de ce qu'on
vous ôte, vous ne voyez pas ce qu'on vous laisse. »
Tout ce beau discours me taquinait ; je n'y voyais
guère que du feu ou plutôt de la fumée, et quand
j'y voyais quelque chose, cela me paraissait faux
comme un jeton. Je froissais mon chapeau dans ma
main crispée. Lorsque enfin je l'entendis me parler
d'un revenu de cinq cents francs, je ne pus y te-
nir.
— « Mais, sacrebleu, je n'ai pas un revenu de cinq
cents francs, lui dis-je ; je n'ai pas de revenu du
tout ; j'ai par-ci par-là quelque chose comme quatre-
vingt-cinq francs, et la plupart du temps je suis en
perte. »
Après quoi je lui établis mes comptes comme je
vous l'ai fait plus haut.
— « Ta ! ta ! ta ! reprit mon homme qui ne vou-
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 33
lait pas en démordre. Vous sortez de la question.
Vous n'avez pas de revenu du tout, à ce que vous
dites ? Tant pis pour vous ; c'est là votre affaire,
non celle de l'Etat. Si, avec un capital de vingt
mille francs vous ne savez pas manoeuvrer de façon
à en tirer quelque chose, c'est votre faute, cela ne
me regarde pas le moins du monde. Moi, Gouver-
nement, je vous rends des services : je vous protège
contre les pauvres, les voleurs, les assassins, les
Prussiens, les Russes et les autres qui ne deman-
dent qu'à vous tomber dessus, à ce qu'on assure ;
et tout cela pour cinquante-cinq francs ! C'est pour
rien, mon cher. Si vous n'êtes pas content, vendez
votre propriété, et flanquez-moi la paix ! »
Le diable d'homme, allait, allait; je ne savais
pas trop s'il parlait sérieusement ou s'il se gaussait,
et de guerre lasse, je jetais ma langue aux chiens. Il
est vrai que sa proportionnalité et sa protection ne lais-
saient pas que de m'embarrasser ; je ne pouvais me
dissimuler qu'il y avait là quelque chose de juste. J'eus
le malheur de le lui dire, car je suis sincère ; et puis
je ne mettais pas de passion à la chose. Il m'était im-
possible pourtant de reconnaître que j'avais des reve-
nus, puisqu'il était clair comme eau de roche que
je n'en avais point, que j'étais même en perte ; il
ne m'était pas moins impossible de croire que jetais
un maladroit ne sachant point tirer parti de sa
terre, puisque j'avais été pendant dix ans à bonne
3
34 LE PAYSAN, L' IMPOT
école et n'avais jamais passé pour manchot. Maître
Choonebeck devina mon embarras et il ne se fit pas
faute d'en profiter. Il me dit donc avec cet air demi
sérieux, demi narquois qu'il affectait ce jour-là :
— « Ce n'est pas tout, mon bonhomme, et puis-
que je vous tiens, je ne vous lâcherai point que je
n'aie vidé mon sac et ne vous aie amené à recon-
naître et à avouer votre erreur. Vous ne savez pas
ce que c'est que d'attaquer un budget comme le
nôtre, cette merveilleuse citadelle bâtie à chaux et
à ciment, ou, pour mieux dire, ce quadrilatère for-
midable, l'ordinaire et l'extraordinaire, le spécial et le
rectificatif, qui s'appuie sur plus de deux milliards.
— " Eh ! monsieur le percepteur, dis-je ; vous
me faites peur. Que signifient tous ces noms-là?
Sauf votre respect, il me semble voir la bête de
l'Apocalypse.
— « N'y faites pas attention : les noms ne sont
rien ; c'est la chose qu'il faut voir ; mais conti-
nuons. Je tiens à vous éclairer, père Cadichon, et
si vous m'écoutez, je ne doute pas que la lumière
ne se fasse complétement dans votre esprit. En
toute chose, voyez-vous, il ne s'agit que de s'enten-
dre.
" Vous avez bien quinze hectares de terre, n'est-
■ il pas vrai ? »
— "Eh! oui, lui dis-je, vous le savez aussi bien
que moi. »
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 35
— « Eh ! bien, cet aveu seul vous confond, et
vous l'allez voir. Le revenu total de notre belle
France, la terre la plus féconde, comme vous savez,
et le plus glorieux des empires, comprend quarante-
huit millions d'hectares cultivables, et, comme elle
compte environ trente-huit millions d'habitants, ce.
n'est pour chacun qu'un hectare et une fraction, la-
quelle nous pouvons négliger sans faire tort à per-
sonne. Vous ne devriez donc, en bonne justice dis-
tributive, n'avoir pour votre quote-part, avec votre
femme, que deux hectares et quelques ares. Or, vous
en avez quinze ! Vous êtes donc dans les privilégiés :
la conclusion est claire, et je vous défie de la rétor-
quer. J'ajoute que votre privilége est énorme, et si
j'étais de la secte des partageux, j'oserais dire qu'il
est scandaleux. Il faut que vous sachiez, mon bon-
homme , que ce territoire rural de notre belle
France, dont une partie est dans vos mains, et qui
se compose de quarante-huit millions d'hectares, se
divise en grande, moyenne et petite propriété ; que
les deux premières sont ès-mains de deux millions
de possesseurs, et qu'enfin la troisième, c'est-à-
dire celle qui comprend les terres de dix hectares
et au-dessous, compte vingt-trois millions de pos-
sesseurs. Ne voyez-vous pas quel argument sort de-
là contre vous ! Je comprendrais peut-être votre pré-.
tention à échapper au fisc, si vous étiez du nombre
de ces vingt-trois millions de petites gens, proprié-.
36 LE PAYSAN, L'IMPOT
taires pour rire, qui n'ont pour lot qu'un misérable
lopin de terre. Mais vous, vous qui figurez parmi
les deux millions qui ont la meilleure part, vous qui
êtes un vrai propriétaire terrien, un privilégié, vous
osez vous plaindre et voulez tout garder pour vous
sous le fallacieux prétexte que vous n'avez rien !...
— " Mais le prétexte me semble assez juste, au
contraire, lui dis-je, en profitant d'une éclaircie.
— « C'est mesquin, père Cadichon, permettez-moi
de dire le mot, et vous le sentirez de suite par la com-
paraison. Est-ce que jamais, au grand jamais, ces
vingt-trois millions de petits propriétaires, si l'on
peut donner ce beau nom à ces va-nu-pieds, ont eu
l'idée de réclamer contre nous, Gouvernement, qui
leur donnons une protection dont ils n'ont que faire,
et de refuser de contribuer à la gloire et à la pros-
périté, l'une et l'autre toujours croissantes, de la
patrie, parce qu'ils n'auraient pas de revenu net ?
Non, ils ont l'âme trop haut placée et l'esprit trop
droit pour cela : ils paient, chacun en proportion de
ses forces, ou si vous l'aimez mieux, dans la mesure
de sa faiblesse; ils paient, dis-je, ils paient toujours.
Aussi sont-ils honorés, car il n'y a pas de discours
de préfet, de sous-préfet, de député bien pensant,
de ministre, etc., etc., où ils ne reçoivent les plus
grands éloges, les plus beaux noms : ils sont la base
de la pyramide sociale, les colonnes de l'Etat, la
partie saine et robuste de la population, celles qu'a-
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 37
gitent seules les nobles passions, ceux parmi les-
quels on aime à se trouver, la grande nation et le
reste. Faites comme eux ; payez et ne pensez pas ; il
n'y a pas de plus bel exemple à imiter. On ne vit pas
seulement de pain, mon brave homme, il faut autre
chose aux grandes âmes ; un peu d'encens sur l'au-
tel a bien son prix. Ce qui veut dire en bon français,
vieux Cadichon, que vous avez été créé et mis au
monde — moins pourtant que les vingt-trois mil-
lions d'âmes de choix dont je vous ai parlé — pour
travailler à la sueur de votre front pour la plus
grande gloire et l'éternelle félicité de ceux qui ne
font rien dans ce monde et qui ne pensent pas da-
vantage.
« Mais j'allais l'oublier ; il y a encore autre
chose. Vous n'êtes pas seulement, vous et surtout
les va-nus-pieds dont je vous parlais, les colonnes
de l'Etat, la base de la pyramide sociale et le
reste, vous êtes encore les auxiliaires du pro-
grès et de la civilisation, par cela seul que vous
êtes les appuis du système financier que le monde
nous envie. Si nous avons de beaux musées, des
villes splendides, éblouissantes des lumières du gaz,
la plus belle capitale de l'univers, des fonction-
naires dorés ou argentés sur toutes les coutures,
des chasses où l'on tue jusqu'à mille faisans par
jour, un opéra qui n'a pas ou qui est bien près
de n'avoir pas de rival, des danseuses qui ont
38 LE PAYSAN, L'IMPOT ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL.
les jambes les plus légères et les jupons les plus
courts du monde et que, de plus, les princes
russes nous font l'honneur de nous disputer chaque
soir et même de nous enlever, à qui le doit-on, si
ce n'est à vous ? Et quand on pense que cela ne
vous coûte que 55 francs par année, n'avais-je pas
bien raison de dire que c'est pour rien et que vous
avez grand tort de vouloir vous soustraire à la
part de gloire qui vous revient du concours prêté
par vous à de si belles choses ?
« Après cela, je reviens à mon dire : vous êtes
parmi les propriétaires les mieux partagés; vous
êtes dans le double million qui a le plus de bien au
soleil. Que vous ayez un revenu net ou non, vous
êtes donc un des heureux de ce monde en vertu de
la statistique ; et ce qui le démontre encore plus
que tous mes raisonnements, c'est la quittance que
je vais vous donner : tout le monde n'a pas la
chance d'en avoir gratis une pareille. Mais, pour
dernière conclusion, père Cadichon, permettez-moi
de vous demander une petite grâce ; faites en sorte
que je n'aie plus la douleur d'humilier en votre per-
sonne la classe privilégiée de mon pays en me met-
tant dans la triste nécessité de vous expédier par
notre garde-champêtre un autre billet vert. »
III.
Je ne trouvais rien à répondre à ce diable
d'homme, et peut-être me serais-je laissé entortiller
par sa blague, pardon du mot ; mais une fois de-
hors, je me sentis un peu dégrisé ; le souvenir du
billet vert et l'idée de ce qui s'en serait suivi si je
n'étais pas venu à l'ordre, me rendit tout à fait à
moi-même et à la vérité des choses.
— " Tout cela est. bel et bon, me disais-je ; je
ne suis pas plus insensible qu'un autre à cette gloire
dont il vient de m'éblouir ; je suis très-fier d'être
français, comme dit l'autre, bien que je n'aie jamais
vu la colonne ; je ne le suis pas moins d'être dans
la classe privilégiée des co-propriétaires du sol le
40 LE PAYSAN, L'IMPOT
plus riche du monde, et, s'il le faut même à toute
orce, je serai touché de l'honneur que me font les
princes russes de me disputer ou de m'enlever mes
danseuses, d'autant que je ne connais pas les unes,
et que je n'ai nulle envie de faire concurrence aux
autres. Mais tout cela ne me démontre pas de quel
droit on me suppose un revenu net qui n'existe pas,
en vertu de quelle loi de justice on me traite comme
s'il existait, et l'on me force d'entamer, dans les
mauvaises années, mon capital.
" Chacun doit contribuer, me dit M. Choo-
nebeck, aux besoins de l'Etat ou de ce qu'il a appelé
encore, je crois, la puissance exécutrice et légis-
latrice, aux services publics, etc., etc. A la bonne
heure ! Je ne demande pas mieux ; je ne suis pas
un turc ; je me sentirais même disposé de coeur à
partager avec la puissance exécutrice et législatrice,
malgré la voracité de son appétit, si j'avais au bout
de l'année quelques écus de côté. Mais le puis-je, si
je n'ai rien ou si je suis en perte? On ne me de-
mandait pas de contribution quand j'avais mon
argent placé à intérêt chez mon notaire à Langres ;
mon capital donnait alors régulièrement sa rente,
qui me revenait intacte. Est-ce que le capital, qu'il
soit en terre ou en argent, n'est pas toujours le
capital? Faut-il qu'il ait sous une forme des servi-
tudes qu'il n'a pas sous l'autre ? »
Ce rapprochement, auquel je n'avais jamais songé
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 41
jusqu'alors, me frappa tout à coup comme une con-
tradiction. Il me sembla que tout l'édifice que ve-
nait de me construire notre percepteur avec sa
proportionnalité, tombait dans un trou, et je restai
dans un grand étonnement.
Plus je creusais cette idée, plus mon étonne-
ment croissait. Cela même me paraissait mons-
trueux, et je me disais que, si je n'avais pas payé de
contribution pour les 4,500 fr. que j'avais chez mon
notaire de Langres, desquels la dernière année je
retirais bel et bien 225 francs de rente, sauf quel-
ques bribes pour les frais de papier, etc., c'est que
sans doute le percepteur m'avait oublié sur ses rôles,
ou que mon notaire, par bonté d'âme et amitié pour
moi, avait gardé par devers lui le secret de ma petite
fortune. Dans le même temps et pendant que j'étais
tout occupé de cette idée, il me tomba entre les
mains, je ne sais par quel hasard, un livre où l'on
racontait une histoire qui n'est pas sans quelque
rapport avec la mienne. J'en détache quelques
lignes :
« Les nouveaux ministres disaient en-
« core dans leur préambule qu'on ne doit taxer que
« les terres, parce que tout vient de la terre jusqu'à
« la pluie, et que par conséquent il n'y a que les
" fruits de la terre qui doivent l'impôt.
« Un de leurs huissiers vint chez moi, dans la
« dernière guerre ; il me demanda pour ma quote-
42 LE PAYSAN, L'IMPOT
« part trois setiers de blé et un sac de fèves, le
« tout valant vingt écus, pour soutenir la guerre
« qu'on faisait, et dont je n'ai jamais su la raison,
« ayant seulement entendu dire que, dans cette
« guerre, il n'y avait rien à gagner du tout pour
« mon pays, et beaucoup à perdre 1. Comme je n'a-
« vais alors ni blé, ni fèves, ni argent, la puis-
« sance législatrice et exécutrice me fit traîner en
« prison, et on fit la guerre comme on put.
" En sortant de mon cachot, n'ayant que la peau
« sur les os, je rencontrai un homme joufflu et
« vermeil dans un carrosse à six chevaux ; il avait
" six laquais, et donnait à chacun d'eux pour gages
" le double de mon revenu : son maître d'hôtel,
» aussi vermeil que lui, avait deux mille francs
« d'appointements, et lui en volait par an vingt
« mille ; sa maîtresse lui coûtait quarante mille
« écus en six mois ; je l'avais connu autrefois dans
« le temps qu'il était moins riche que moi : il m'a-
« voua, pour me consoler, qu'il jouissait de quatre
" cent mille livres de rente. Vous en payez donc
« deux cent mille à l'Etat, lui dis-je, pour soute-
« nir la guerre avantageuse que nous avons? Car
« moi, qui n'ai juste que mes cent vingt livres, il
« faut que j'en paye la moitié.
» Moi, dit-il, que je contribue aux besoins de
1 L'Homme aux quarante écus avait deviné la guerre du
Mexique.
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 43
« l'Etat? Vous voulez rire, mon ami : j'ai hérité
» d'un oncle qui avait gagné huit millions à Cadix
" et à Surate ; je n'ai pas un pouce de terre, tout
« mon bien est en contrats, en billets sur la place":
" je ne dois rien à l'Etat ; c'est à vous de donner
« la moitié de votre subsistance, vous qui êtes un
« seigneur terrien ; ne voyez-vous pas que si le
» ministre des finances exigeait de moi quelques
« secours pour la patrie, il serait un imbécile qui
» ne saurait pas calculer ? Car tout vient de la
" terre ; l'argent et les billets ne sont que des gages
" d'échange ; au lieu de mettre sur une carte au
« pharaon cent setiers de blé, cent boeufs, mille
« moutons, et deux cents sacs d'avoine, je joue des
« rouleaux d'or qui représentent ces denrées dé-
" goûtantes : si, après avoir mis l'impôt unique
« sur ces denrées, on venait encore me demander
« de l'argent, ne voyez-vous pas que ce serait un
« double emploi ? que ce serait demander deux
" fois la même chose ? Mon oncle vendit à Cadix
" pour deux millions de votre blé, et pour deux
" millions d'étoffes fabriquées avec votre laine ; il
« gagna plus de cent pour cent dans ces deux
" affaires. Vous concevez bien que ce produit fut
« fait sur des terres déjà taxées ; ce que mon oncle
" achetait dix sous de vous, il le revendait plus de
« cinquante francs au Mexique ; et, tous frais faits,
" il est revenu avec huit millions.
44 LE PAYSAN, L'IMPOT
" Vous sentez bien qu'il serait d'une horrible
« injustice de lui redemander quelques oboles sur
« les dix sous qu'il vous donna. Si vingt neveux
« comme moi, dont les oncles auraient gagné dans
« le bon temps chacun huit millions au Mexique,
« à Buenos-Ayres, à Lima, à Surate, ou à Pondi-
« chéry, prêtaient seulement à l'Etat deux cent
« mille francs dans les besoins urgents de la pa-
« trie, cela produirait quatre millions : quelle hor-
« reur ! Payez, mon ami, vous qui jouissez en paix
« d'un revenu clair et net de quarante écus ; ser-
« vez bien la patrie, et venez quelquefois dîner avec
« ma livrée.
" Ce discours plausible me fit beaucoup réfléchir,
« et ne me consola guère 1. "
Je lus et relus ces pages-là, qui me parurent va-
loir leur pesant d'or.
Une chose m'embarrassait ; il me semblait que
cela ne devait plus exister aujourd'hui.
— " Non, pensais-je, cela ne peut pas être ; il
n'est pas possible que ces sottises-là aient cours en-
core de notre temps ; car autrement la Révolution
n'eût servi à rien 2. Encore l' Homme aux quarante
écus était-il plus heureux que moi ; au moins jouis-
1 Voltaire, l'Homme aux quarante écus.
2 Notre paysan n'était pas tout à fait en droit de faire ce
reproche à Voltaire. L'impôt sur les valeurs mobilières était
implicitement dans les décrets du 7 octobre 1790.
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 45
sait-il lui d'un revenu clair et net de quarante écus,
tandis que pour moi, ce qui est clair et net, c'est
que je ne jouis de rien du tout, que ma terre me
coûte les yeux de la tête, qu'il n'y a d'heureux que
ceux qui ont de l'argent placé à intérêt chez les no-
taires, et que je n'ai jamais été si pauvre que depuis
que je suis classé par mon titre de propriétaire
terrien parmi les riches.
Cependant l'histoire de l'Homme aux quarante écus
me faisait réfléchir. Je la trouvais la plus sensée du
monde ; j'admirais surtout ce qu'elle disait sur l'im-
pôt pesant sur la terre et exemptant l'argent placé,
et elle me convainquait avec bien plus de force que
les raisonnements de M. le percepteur sur ma qua-
lité de propriétaire privilégié, sur mes devoirs en-
vers l'Etat et la civilisation, grands mots auxquels
je n'aurais rien compris sans les vertus particu-
lières du billet vert : de telle sorte qu'au bout de
mes réflexions il me parut que tout homme n'ayant
pas la tête à l'envers devait regarder comme vé-
rité d'Evangile les trois propositions suivantes :
1° Que l'impôt ne doit porter que sur le re-
venu net, constaté d'une manière cer-
taine et authentique.
2° Que le revenu net,'de quelque nature qu'il
soit, doit être soumis à l'impôt, étant ra-
dicalement inique de le faire tomber sur
une valeur plutôt que sur une autre.
46 LE PAYSAN, L'IMPOT ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL.
3° Enfin, qu'il y a déraison et nuisance à
en charger particulièrement la ma-
tière première de tout travail, c'est-à-
dire la terre, dont il aggrave néces-.
sairement les frais de production, et
gêne la fécondité.
IV.
L'appétit vient en mangeant. Depuis que le ha-
sard avait mis dans mes mains l'histoire de l'Homme
aux quarante écus, je ne cessais de me mettre en
quête de livres et de journaux. J'avais déjà eu ce
goût dans un autre temps quand j'étais garçon de
ferme et par conséquent sans souci ; la lecture du
Constitutionnel, du Petit Moniteur et du Messager
de Langres auxquels notre maire était abonné, me
l'avait fait passer net. Maintenant je le sentais re-
naître et se réveiller plus vif que jamais. Ce qui
m'excitait aussi, c'était l'espérance de trouver dans
mes lectures quelques bonnes raisons à l'appui de
mes idées ; j'avais à coeur de me relever de l'hu-
48 LE PAYSAN, L'IMPOT
miliation que m'avait fait sentir le percepteur par
son air de supériorité et de gouaillerie, et je brû-
lais de lui montrer que jetais moins manchot
que lui.
Le hasard me servit dans mes projets. Un jour je
crus voir dans un article d'un grand journal de Paris
où il était question d'un monsieur John Stuart Mill
et de l'income-tax, quelques-unes de mes idées. Je
n'en étais pas bien sûr pourtant, la langue que par-
lait l'auteur de l'article, n'étant pas tout-à-fait celle
du village ; heureusement que, dans le même
temps, le fils d'un de mes voisins qui étudiait dans
les grandes écoles de Paris, s'en vint passer quel-
ques semaines chez son père. C'était un bon gar-
çon, très-instruit,. très-complaisant ; je ne doutai
pas qu'il ne se fît un plaisir de m'expliquer le gri-
moire que j'avais lu, et d'éclaircir mes autres doutes.
Je l'allai donc trouver un beau matin et je le mis
au courant de l'affaire. Je lui parlai de mon entre-
tien avec le percepteur, de mes idées, de ce que
j'avais lu dans l'Homme aux quarante écus, de John
Stuart Mill, de l'income-tax, enfin de tout ce que je
sentais sourdre et travailler en moi à propos de
tout cela.
— « Il n'est pas possible, lui dis-je, que tout
soit au mieux, comme le dit le percepteur, qu'un
système d'impôts qui ne se borne pas à tondre la
brebis, mais qui lui entame la peau, qui laisse sou-
ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL. 49
vent la laine sur les moutons les plus gras et
épargne les toisons les plus touffues, soit le dernier
effort de l'esprit des savants et des politiques. J'ai
vu dans un journal que M. Duruy a établi un cours
d'économie politique à l'Ecole de droit, qui est votre
école, n'est-ce pas 1 ? Si j'ai bien compris, cette
science, dont je ne sais pas un traître mot, dont
j'ignorais même complétement le nom il y a six
mois, traite des impôts et de la façon dont ils doi-
vent être établis. On a dû parler de l'income-tax et
de ce monsieur Stuart Mill. Dites-moi donc, je
vous prie, ce que vous en savez. Peut-être cela me
tranquillisera-t-il. S'il m'est démontré qu'il est juste
que je paie alors que je n'ai rien, et que ceux-là ne
paient rien qui visiblement ont de quoi, je tâcherai
de me résigner, mais enfin je voudrais avoir quel-
ques autres raisons que le billet vert pour me ré-
signer. On sent moins son mal quand on sait qu'il
est fondé sur la nécessité des choses. »
Mon jeune voisin ne se refusa pas de me com-
plaire. Bien qu'il fût invité aux bals de M. le Pré-
fet quand il était au pays, et que son père fût mem-
bre du Conseil d'arrondissement, qu'il appelait, par
irrévérence, une cinquième roue à un carrosse,
il avait son franc parler et s'inquiétait peu de ce
1 M. Batbie, professeur à l'Ecole de droit, a même fait une
très-spirituelle conférence aux Soirées littéraires de la Sor-
bonne sur l'Homme aux quarante écus (19 décembre 1864).
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