Le réveil de J. J. Rousseau, ou Particularités sur sa mort et son tombeau . P. A.-J. B***. D. V.......

Le réveil de J. J. Rousseau, ou Particularités sur sa mort et son tombeau . P. A.-J. B***. D. V.......

Français
58 pages

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1783. Rousseau. 59 p. ; in-8.
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Publié le 01 janvier 1783
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PARTICULARITÉS
SUR SA MORT ET SON TOMBEAU.
Exsurrexi, & adhuc tecum Juin.
Prix , VINGT-QUATRE S O L S,
E N EVE;
ET SE TROUVE PAR-TOUT.
I783.
A voix a pénétré les murs qui m'enferment;
si leur épaisseur dérobe mon corps à tes yeux,
Ami, mon ame les franchit pour te satisfaire.
Après un sommeil auffi long, je te retrouve
le même ! . .. .Je dormois, & tu n'as cessé
de veiller fur moi ' Ta constance a peu d'imi-
tateurs , mais elle en a ; qu'ils participent, avec
toi, aux détails dont l'amitié feule peut trouver
du plaisir à s'occuper.
On fait que je demeurais encore dans, la
rue Plâtrière au mois de Mai 1778 : on fait que,
dans le courant de ce même mois., je quittai
Paris, pour des raisons prises dans l'inconsé
quence d'une personne dont je croyois avoir
à me défier le moins ; on fait enfin que je
me retirai au Bourg d'Ermenonville, distant
A 2
(4)
de Senlis d'environ trois lieues. Mon inten-
tion étoit d'y louer une petite maison , où
pusse passer, en paix, le peu de jours qui me
restoient encore à vivre. J'en trouvai , par
bonheur, une qui me convenoit, & par fa
construction, & par son emplacement. Les
réparations ( I ) dont elle avoit besoin avant
d'être habitée, me firent accepter les offres
généreuses du Seigneur d'Ermenonville, à qui
appartient cette petite maison; & au lieu d'un
appartement qu'il me proposa dans son Châ-
teau, je le priai de me loger dans un des pa-
villons d'entrée, afin d'être moins à charge à
un Hôte tel que lui. La gêne fut toujours un
supplice pour moi, & je fus toujours gêné.
Bref, je fis venir, de Paris, mes meubles,
dont deux lits formoient la moitié ; la même
voiture amena ma femme....
Nous voilà donc établis dans notre logement
précaire, grâces aux bontés du Seigneur.
Dans cette semi-solitude, j'oubliai peu-à-
peu le charivari de la Capitale : au lieu des
cris insupportables dont les rues y retentis-
sent, du matin au soir, je n'entendois que le
murmure des eaux, & le gazouillement des
piseaux ; au lieu d'un pavé toujours infect &;
fangeux, je ne trouvois que des pelouses fleu-
ries i au lieu des embarras de chevaux, d'hom-
(5)
mes & de voitures, je ne rencontrais que de
craintifs animaux, qui, loin d'interrompre (2}
brutalement ma paisible promenade, me con-
firmoient, par leur fuite, dans l'idée où j'ai
toujours été que notre extérieur n'a plus rien
de naturel.
Je passai le reste du mois de Mai, & tout le mois
de Juin, assez agréablement en apparence;
les maux que je souffrais n'étoient faits que
pour moi : mes occupations ordinaires étoient
la promenade, la pêche ou la Botanique. Je ne
demeurois dans ma chambre que lorsque la
pluie m'y forçoit; au moyen de mes sabots, jene
connoissois que cet obstacle. Tu fais que je ne
cherchois, dans la Botanique, que la simple
connaissance des plantes ( 3 ), fans m'occu-
per de leurs vertus * ; c'est , selon, moi,
une étude trop importante, pour n'ea faire
qu'un amusement. Combien d'hommes ressem-
* C'est un plaisir de voir le nombre des jolies Sar-
eleuíès s'accroître de jour en jour: on ne fort plus fans
loupe , fans pinces & fans serpette ; point de bonne
promenade, si les plantes n'en sont pas. Quand cette
manie momentanée ne serviroit qu'à bannir, pour un
certain temps la médisance, n'est-ce pas déjà un grand
bien? fans compter le profit des Herboristes, qui don-
nent des leçons, dans leurs boutiques, à celles qui n'ont
pas Linnaeus traduit ; & tout cela, pourquoi ? pour con-
A3
(6)
blent a la trompeuse & froide ciguë ! Que
dis-je ? il est des plantes des deux sexes...»
garde-toi, pour l'ufage, de tout ce qui porte
un caractère nuisible.
Je ne te dirai rien de ma manière de vivre
avec les Habitans; j'aimois tout le monde ;
mais de peur d'avoir à revenir, je n'affection-
nois personne., hormis un jeune homme doué
des plus rares qualités, & de coeur & d'esprit;
il m'a prouvé bien agréablement que nulle règle
n'eft fans exception.
noître le genre des simples. Oh! Mesdames , une loupe-
pour découvrir le sexe ! . . . ...
Fidelle au rendez-vous , a-t-on vu la Bergère
Distinguer, pour s'asseoir, l'espèce de fougère ?
A-t-on vu le Berger, Botaniste coquet ,
■Consulter Tournefort pour cueillir un bouquet î
Non : leurs désirs, bornés à ceux de la Nature ,
Éloignent d'eux les maux de la docte Imposture;
Plus contens chaque jour de leur humble destin,
Chaque repas pour eux est un nouveau Festin ,
Où l'on ne reçoit pas d'importunes visites ,
Telles qu'en font chez vous d'élégans Parasites,
Qui, du matin au soir, attachés à vos pas,
Prétendent expliquer ce qu'ils n'entendent pas ;
Et soigneux à flatter le goût qui vous domine ,
Changent quand il vous plaît & d'avis & de mine;
Moi, j'aime la Bergerc , & son coeur ingénu,
Présente à mon respect l'autel de la vertu.
(7)
Passons au jour de mon assoupissement. Le
2 Juillet 1778, je me levai, à l'ordinaire,
d'assez bonne heure ; je me promenai aux en-
virons ; je revins, comme les autres jours,
près de la cascade * , où je me reposai quel-
que temps, étendu commodément fur l'un
des' bancs dé mousse dont tu connois tout
le charme. J'eus encore une fois la satisfac-
tion de cueillir du mouron pour mes serins ,
à qui je m'empressai de le prodiguer dès que
je fus rentré. En couvrant de cette verdure,
utile autant qu'agréable, les barreaux de leur
prison, je croyois qu'une si douce illusion
diminuerait l'ennui de ces innocens captits.
Ils m'étoient chers... ; j'avois besoin d'aimer
quelque chose : hélas ! devois-je prévoir
que c'étoit-là la dernière marque d'attention
qu'ils recevraient de ma part ?... Je déjeûnai,
suivant mon ancien usage, avec du café au
lait; ensuite je m'habillai, jemis ma perruque,
* Cette cascade brute n'est pas susceptible de des-
cription ; il saut la voir pour en prendre une idée
juste : il faut entendre le bruit de ses eaux, pour
se sentir tenté d'y rester toujours. On diroit que le
hasard l'a formée. Le reposoir, que la Nature semble
avoir placé dans cet endroit, offre un abri commode
& simple à celui qui s'y oublie. Quel cabinet pour uu
Penseur !
A4
(8)
& de nouveau, esclave des bienséances, me
voilà parti pour aller où? au Château. Qui ,
moi, à soixante-six ans ; moi, qui ne désirais
que le repos , que je n'ai jamais goûté, j'allois
donner une première leçon de clavecin. Je ne
fus pas plutôt dans la cour, que je sentis un-
violent mal de tête. Je retournai ; je remontai
avec peine jusqu'à notre chambre» je me jettai
dans une bergère (elle étoit à moi, &c.). J'eus
beau me plaindre, on ne put me secourir : je
m'endormis; &, par un prodige inconcevable,
j'entendois fans écouter, & je voyois fans
regarder. J'entendis donc la voix d'un Chi-
rurgien , qui vint assez tôt pour dire que j'étois
niort. Je distinguais aussi le bruit que font ,
en pareil cas, ceux qui ont le moins sujet
d'en faire. Ma femme pleurait ; hélas ! Dieu
fait quelle étoit fa peine ! .. .Dans fa douleur,
este s'est imaginée m'avoir entendu prononcer
des extravagances. Le fait est que je n'ai dit
que ces paroles : Ce ne sera rien. Mais quels
effets ne produit pas la surprise ! Elle ne s'atten-
doit pas à un accident auffi subit.
Il fut question , le lendemain, de chercher
dans mes intestins la cause de mon mal de
tête & de mon assoupissement. Les perquisi-
tions doctorales furent vaines. II falloit ce-
pendant une cause;, on la trouva dans man
(9)
cerveau. II y avoit entre les deux tables une
bulle plus grosse qu'un oeuf de poule; & c'eíl
à cette bulle, pleine d'une sérosité roussâtre,
qu'on a attribué mon sommeil. Cela doit peu
t'étonner : tu sais que Jeanne d'Albret* a fourni
l'exemple de bulles semblables en bien plus
grand nombre, & d'un volume moins extraor-
dinaire ; tu fais que la découverte que l'on
en fit, clairement constatée, dissipa les
soupçons auxquels un Parfumeur avoit, dit-
on, donné lieu dans une paire de gants. Je
ne te rappelle ce trait , que parce qu'il se
trouve avoir un rapport naturel à celui qui
me concerne; sans cela, je ne me permettrois-
pas la moindre citation : c'est un secours dont la
foiblesse est reconnue. Revenons à notre objet.
La cause une fois trouvée, on n'est pas en peine
de raisonner sur les effets : auffi n'y a-t-on pas
manqué; mais on n'a rien publié, cela n'en va-
loit pas la peine. Qui, d'ailleurs, se seroit chargé
du rapport? Ceux, me diras-tu, qui, de leur;
chef, s'étoient mêlés de la besogne. S'ils n'en
étoient pas capables, de quel droit Font - ils
osé entreprendre pour se taire ? II y a, dans
la Capitale, tant de gens instruits , qui se se-
* Reine de N avarre.
(10)
roient sait un devoir de rendre a cet égard un
compte universellement désiré, sur - tout de
ceux qui, par leur constitution au le con-
cours des circonstances , peuvent appréhender
dette dans le même cas. Ceux-ci auroient été
flattés que des gens de l'Art eussent éclairé
l'obscurité de cette espèce de phénomène : ils
en auroient reçu, avec reconnoissance, des do-
cumens préservatifs, ou des foins curatoires,
seuls dignes d'hommages.
Il est vrai que tous ceux qui ont, fur l'avenir,
la même sécurité qui a toujours nourri mon
indifférence pour les petits foins (4), n'en
vivraient, peut-être, pas moins dans une phi-
lophique apathie , jusqu'à ce que l'éloquence
médicale soit parvenue à les convaincre, par
un raisonnement simple, appuyé sur les prin-
cipes invariables de la Physique & de l'Hy-
giène.
Après toutes les silencieuses observations
anato-chiro- narco -céphalo.-médicales, je fus
fermé par ceux qui m'avoient ouvert ; puis
séquestré, cervelle , coeur & tout, dans une
grande boîte de plomb ; & comme personne
ne voulut être de ma famille à Paris , on ne
mit point ma cervelle en bouteille.
On croira, peut-être, que la tristesse pro-
(11) n 3
duisit l' incertitude ...... oc que l' on mit en
délibération si l'on me garderait, ou si l'on
m'enverroit dormir ailleurs ; on eût pu se
débarrasser , en me faisant conduire aux portes
de Paris .. .Non, personne n'a conçu ce projet
d'abandon : il auroit eu trop d'approba-
teurs !-
Quelqu'un (j'ose m'en flatter) auroit encore
pris mon parti, s'il eût été nécessaire; il au-
roit parlé, preste, prié même pour moi : à lâ
tiédeur, il aurcit opposé tout ce que peut
suggérer un véritable, attachement. Si l'on
n'avoit accordé, à ses instances, qu'une espèce
de grotte tapissée en manière de rocaille,-il
auroit représenté que j'y serois en bute aux
plus noires insultes : on l'auroit écouté ; &,
après maint & maint calcul, on se seroit rendu ;
on lui auroit accordé l'Isle des Peupliers ( 5 ) ;
il auroit lui-même conduit, en hâte, les Ou-
Vriers au milieu de cette petite Isle ; il auroit
fait abattre le pupitre de pierre, qui jadis
servoit à de petits concerts auxquels j'ai sou-
vent été présent..... Mais je m'égare; c'est ce
qu'on a fait fans prières, fans sollicitations,
fans inductions.
Oui, tu le vois, à la place du pupitre,
on a creusé une fosse sépulcrale ; quel con-
traste ! On l'a intérieurement fortifiée
(12)
d'une solide maçonnerie , préservative des
eaux qui l'entourent. Quand cette espèce de
caveau fut achevé, on m'y descendit ( le 4 du
même mois de Juillet ) dans mon double
étui, car le plomb fut recouvert d'une forte
enveloppe de chêne ; & je fus claquemuré de
manière à ne jamais reparaître matériellement
parmi les hommes.
On éleva fur cette fosse un Monument en
pierre blanche, d'une riche simplicité. Tu vois
fur une des faces , représentés en bas-relief,
les attributs de mon Emile. La figure domi-
nante est une mère, comme il y en a peu dans
les Villes : elle remplit le plus doux des de-
voirs, & tient, d'une main appuyée, mon
Livre ouvert, qu'elle semble protéger contre
les ennemis de l'humanité, à qui cette Ifle
est interdite. A côté de cette mère, font des
enfans qui se jouent avec un bonnet: ils le
portent, au bout d'un grand bâton, en signe
de liberté ; ces autres brûlent, en sacrifice,sur
l'autel de la Nature, les corps de baleine,
invention barbare de la stupidité. Lé Sculp-
teur a rendu, dans.ce morceau plein de sen-
timent, tout ce que j'aurois dit, si j'avois
répondu aux critiques innombrées de mes
Ouvrages fur l'éducation de l'Homme. Aux
bas - côtés , font, en même genre, des
(13)
figures qui expriment si bien la douleur, qu'il
est impossible qu'elles soient l'ouvrage d'un
homme insensible qui ne sait rien ...
En rendant, aux talens de l'Artiste, un hom-
mage qu'ils méritoient plutôt , ma reconnois-
sance est la seule excuse dont je puisse couvrir
ce retard involontaire. Mes pareils font mes
garans.
On lit fur l'autre face :
ICI REPOSE L HOMME DE LA N A T U R E
ET DE LA VÉRITÉ.
Regarde à droite, à l'autre bord, au pied de
ce vieil arbre; on y a adossé une pierre in-4°. :
l'humidité l'a déjà teinte en verd ; elle s'en-
fonce insensiblement dans la terre ; quand les
ronces qui la couvrent, en laisseraient apper-
cevoir les caractères, tu ne pourrais même, à
l'aide du monocle, distinguer les six vers que
voici.
« Près de ces peupliers, sous ce simple tombeau
» Qu'entourent ces ondes paisibles,
» Sont les restes mortels de JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
» Mais c'est dans tous les coeurs sensibles
» Que cet homme si bon , qui fut tout sentiment,
» De son ame alaisse l'éternel monument».
Ils ont été biffés par une main anonyme.,.
(14)
Peut - on avoir l'ame aflez baffe pour venir,
en rampant, violer la possession de celui, qui
avoit pris plaisir à composer lui-même ces
beaux vers, & à les faire graver sur cette
petite pierre ! A gauche, fur le bout d'appui
de cette espèce de banc, étoient encore ces
quatre vers biffés de même :
« De la mère à l'enfant il rendit les tendresses;
» De l'enfant à la mère il rendit les caresses ;
» De l'homme à fa naissance il fut le bienfaiteur :
» Il le rendit plus libre, afin qu'il fût meilleur».
Toutes ces expressions font l'éloge du coeur
qui les a dictées; mais j'aimerais bien autant
qu'il n'en restât aucunes traces; on ne s'écrie-
roit pas si souvent, en y jettant les yeux : Tantoene
animis coelestibus iroe !
Les curiosités d'Ermenonville ont attiré
nombre de Connoisseurs; le Goût a conduit
les uns , l'Envie a amené les autres. Quelques-
uns ont accordé des éloges à cette tombe ,
peu l'ont méprisée. Le plus vrai Critique fut
celui qui ajouta un mot à ma devise que tu
lis dans cette petite couronne civique au-
dessus du bas-relief ( vitam impendere vero ) ;
il y crayonna Simili, & mal-à-propos tu
as effacé ce laconique & sincère aveu. Le
Correcteur n'avoit-il pas raison? toutes les
(15)
sois que j'ai dit du bien de ceux qui lui res-
semblent, je n'ai dit que des choses vraisem-
blables...
Je ne finirois pas, si. j'entreprenois le détail
de tout ce qui s'est dit ou fait pour & contre
ce Monument. Un petit Seigneur s'est dis-
tingué par maint papillotage, & n'a pas épar-
gné lé sel de son crayon : on en voit des
preuves fur toutes les pierres ; le Temps les
effacera: mais effacera-t-il tout le mal qu'on dit
de lui ?
Le paratonnerre, qui brave la foudre, est
fans force contre FOpinion; elle se fait jour
par-tout.
Voilà, à peu de chose près, ce qui a pré-
cédé, accompagné & suivi mon engourdisse-
ment. Comme il ne s'agit ici que de ce qui
me concerne, je ne me chargerai point de
l'essai historique d'Ermenonville. On trouve
chez le Magister de ce Village de quoi se
satisfaire ; il a composé un petit Livret ma-
nuscrit, qu'il vend 3 liv. aux Voyageurs qui
ne savent pas l'Anglois , & qui n'ont pas étá
à Tivoli ( 6 ). Avec ce guide, on peut aller
dans le désert *, & par-tout, sans craindre
* On appelle à Ermenonville le Désert, une espèce de
foret ou l'Arc n'est entré que pour y graver des sentences :
(16)
d'être arrêté par les inscriptions angloises &
romaines qu'on y a multipliées, fur la pierre
brute , de part & d'autre. J'ai été étonné,
comme toi, de ne pas voir, parmi ces sortes
d'emblèmes , ce vers qui convient si bien aux
sujets :
Hìc nemus, hicgelidi fontes ,hìc molliaprata.
Jamais application n'eût été plus vraie; & il
se trouve, en France, plus de gens qui parlent
la langue d'Horace, que de Savans qui enten-
dent celle de Pope & du Tasse.
Je ne dis rien du charme secret qui sait
passer & repasser dans le même endroit avec un
plaisir toujours nouveau : tel est l'empire de la
Nature.
Je relis, avec satisfaction, le vers d'emprunt
que tu as inscrits fur la pierre adossée à cet arbre:
Hic vellem , tecum, longo consumerer oevo.
on en trouve à chaque pas ; & ceux qui ne savent ni
l'Anglois ni l'Italien, se dédommagent de leur igno-
rance , en se livrant aux douces rêveries qu'inspirent
les eaux qui murmurent de tous cô és. Il semble que
la Nature se plaigne de ce qu'on ne l'a pas laissé
parler feule : aussi, fait-elle croître une mousse destruc-
tive fur tout ce que la vanité mêle à ses ouvrages.
On y voit un petit pont, digne du crayon de Lou-
cher. Note d'un François.
Cesse
( 17 )
Cesse d'envier mon sort passé; c'est à présent
que je suis heureux ; je sens que la félicité & la
vie font incompatibles: je sens que les moin-
dres jouissances du corps tendent à fa destruc-
tion , que l'ame feule est inaltérable. Mais,
dira-t-on, l'ame est insensible, dès l'instant
qu'elle est dégagée des liens de la matière:
alors, dirai-je, elle devient impassible; & de
ce qu'elle ne souffre plus, doit-on inférer qu'elle
ne sent point? n'y a-t-il pas un milieu entre la
douleur & la joie ? Continuons...
On fait à qui je dois le repos ; on n'ignore
pas les persécutions auxquelles s'est exposé
mon généreux Protecteur. Si tu le connois-
sois , tu ne pourrois avoir pour un tel homme
qu'une estime sentie ; le désintéressement & la
modestie sont ses plus grands défauts : juge
de ses vertus..... Heureux le père qui pour-
roit donner à ses enfans un pareil Instituteur !
Plus heureux l'enfant qui lui feroit confiai
fût-il abandonné de ceux qui lui donnèrent
le jour , il oublierait bientôt leur injustice
fous les' yeux de celui dont le coeur cherche
en vain des objets auxquels il puisse fortement
s'attacher: pour une ame comme la sienne, il
en est tant qui ne sentent rien !...
On ne tarit pas fur un tel sujet: mais mille
( 18 )
raisons m'imposent un silence qui coûte à ma
reconnoissance. Il est bien singulier que, même
aujourd'hui, je ne puisse nommer ni mes amis
ni mes ennemis; quand serai-je dédommagé de
ce double sacrifice ? ...
L'Impostuire a beaucoup de part dans tout
ce qui s'est débité relativement à ma femme;
le souvenir de mon attachement m'obligeroit
à prendre sa défense contre la calomnie, si sa
conduite au Plessis - Belleville, où elle s'est
retirée avec un seul Valet , ne bravoit la
critique.
Le revenu modique de 700 liv. , dont j'ai
déposé le capital de 14,000 livres en mains
très-sûres, met ma femme à l'abri de l'indi-
gence : & c'est tout ce que je desirois. La mé-
diocrité est préférable à l'extrême opulence,
à bien des, égards ; toutes les femmes ne con-
viendront peut-être pas de cette vérité dé-
montrée, comme les hommes sensés : mais il
n'en est pas moins certain que plus on pos-
sède , moins on désire, & que plus on a de
moyens de se satisfaire aisément, moins, on
forme de souhaits : d'où l'on peut conclure
que la modération dans les désirs est à l'ame
ce que la sobriété est au corps. Mon intention
Milord Maréchal y avoit pourvu.
( 19)
a été de fairé goûter à ma femme tous les
biens attachés à une fortune bornée. Mes
Libraires ont gâté mon ouvrage, en lui fai-
sant passer, chaque année, des sommes supplé-
mentaires, qui deviendront tôt ou tard la
source de ses regrets : ses peines alors ne
seront pas adoucies par le dénombrement des
ingrats qu'elle aura faits ! Au surplus ,
de quoi s'occupe l'oisive Critique? Ma femme
ne fait tort à qui que Ce soit ; pourquoi la
veuve d'un pauvre Auteur Suisse ne dispose-
roit-elle pas à son gré de tout ce qui lui
reste , comme tant d'autres font ? il n'y a
que ces désoeuvrés qui puissent se récrier
contre ses arrangemens , qui deviennent de
jour en jour plus à la mode. Laissons subsister.
la chaîne dont nous ne saurions séparer un
seul anneau, & détournons l'oeil du Vice, de
peur qu'il ne s'autorise de notre présence.
Elevé comme si tu devois passer ta vie fous
les yeux maternels , tout t'étonne, tout cho-
que les regards de ton inexpérience ; rien de
ce que tu vois ne ressemble à l'idée que tu
t'es formée des hommes : ce n'est pas dans
les livres qu'on apprend à les connoître ; ils
y font peints comme ils devraient être, jamais
comme ils font. Tel est le fruit de l'éduca-,
tion vicieuse dont tu te vois la victime. On
B 2
(20)
ne t 'a parlé que de vertu, de bonne foi, de
sentimens, de sciences, & l'on ne t'a jamais
dit un mot impartial du vice , de la four-
berie , de l'ingratitude ; jamais on ne t'a montré
tous les avantages attachés à l'ignorance. Ne
sont-ils pas en effet préférables aux fausses
lumières, aux notions vagues, au savoir su-
perficiel ? Au lieu de t'ouvrir de bonne heure
les yeux fur les besoins * , on t'a éloigné
de tout ce qui souffre la privation : on a
étalé avec soin, devant toi, le spectacle d'une
fausse opulence : la fiction a pris , dans ton
foible cerveau, la place & l'empire de la
réalité. Un changement subit est venu dissiper
ton erreur, lorsqu'abandonné à toi-même, tu
n'as rencontré que des rivaux , ou des flat-
teurs intéressés. Tu as vivement senti la diffé-
rence qu'il y a entre les éloges auxquels une
aveugle prévention t'avoit accoutumé , & les
traits de la critique, contre lesquels on n'a
pas su te prémunir. Autrefois on envoyoit un
Guerrier au combat, fans autres armes que fa
vaillance ; cela ne suffit pas aujourd'hui : autre
temps, autres moeurs !
* C'est dans les Palais dorés qu'un Ecolier va prendre
les airs du monde , mais le Sage en apprend les mystères
dans la chaudière du Pauvre. ( P. de J. J.).
(21)
Elever un enfant né sans biens, saris espé-
rances, comme on élève ceux que la fortune
favorise avant leur naissance , est le défaut
commun à présent; & pour autoriser ce tra-
vers , faute de richesses, on remplit ces jeunes
têtes de mots qu'elles ne conçoivent pas, tels
que l'honneur, les sentimens, la délicatesse,
&c. j &c. Ne seroit-il pas plus simple de
commencer par les rendre indépendans des
caprices du fort, en les accoutumant de bonne
heure au travail? oui, au travail des mains.
Le rabot & la lime n'ont jamais avili celui
qui les a préférés à la plume, dont l'abus fait
tant de malheureux fainéans.
Ne voit-on pas plus de ce qu'on appelle
des gens comme il faut, qui ne savent qu'écrire,
sur le pavé , que de compagnons qui la plu-
part savent à peine lire ?
On entend par'gens comme il faut, ceux
à qui, après quelques passe-temps de Collège,
on a fait apprendre à écrire, à danser, à se
faire friser , & quelques autres minuties qui
constituent l'éducation d'aujourd'hui : aussi
s'agit-il d'obtenir pour eux quelqu'emploi ,
quelque place avantageuse , on n'a qu'à les
présenter; ils font admis fur l'étiquette du
sac : ils inspirent aux demi - connoisseurs la
confiance dont ils font eux-mêmes remplis ;
B 3
( 22 )
us parlent de tout , comme les livres : mais
quand il faut- faire trève, aux complimens, à
la théorie, & montrer, modestement, plus
d'aptitude que celui qui les occupe , on ne
joue plus l'intelligent : plus le juge est inepte',
plus on est humilié , & l'amour - propre dé-
concerté fort en silence par la même porte
que la jactance avoit ouverte effrontément.
Voilà précisément ce que le vulgaire, appelle
gens comme il faut; & moi je dis que ce font
des gens comme il ne faut point.
Un bon métier ( j'en reviens toujours là ),
c'est le moyen d'épargner à un enfant toutes
les tribulations inconnues à un Ouvrier,labo-
rieux, à qui la peine rend l'économie pré-
cieuse, & la sobriété familière. Les plus grands
biens qu'il connoisse, font le repos, & les
éloges dus à son ouvrage. L'oisiveté seule
inventa tous les plaisirs destructifs : feule elle
suffit pour en multiplier les poisons. Qui plus
qu'un jeune homme , qui ne fait qu'écrire ,
est sujet aux dangers d'une funeste oisiveté?
Mais, dira-t on , il a fait ses études ........
surcroît de malheur ! , Ouvrez les Journaux ,
lisez les Feuilles quotidiennes ; vous y verrez ,
parmi les chevaux & les cabriolets à vendre,
parmi les effets perdus, un nombre infini de
geqs à talens : l'un veut être Secrétaire ,
(23)
l' autre Précepteur d'une bonne Maison. Celui-ci
a achevé ses Cours; il a tel âge, telle taille,
telle figure , fait raser, coiffer, &c., &c., &c.,
& voudroit être Valet-de-chambre !
O Louis ! celui - là ne t'a pas entendu
parler; il n'a pas cherché à ranimer fa déli-
catesse au feu de ta fierté ! Se peut-il
que le premier, le plus noble & le plus utile
des Arts, soit publiquement confondu avec
les fonctions de l'esclavage ? Verrons-nous les
commotions du cerveau, l'éloge de Petit,
&c., foulés aux pieds dans une anti-chambre
avec le Paysan Parvenu, & les Contes bleus?
Le premier amphithéâtre de l'Europe sera-t-il le
Séminaire des Valets ? non, il n'y a pas de maux
incurables fous tes yeux! ...
La paresse feule est la source des recher-
ches de toute espèce ; on ne sonde point les
moyens qu'on a en foi pour remplir convena-
blement une place : on n'envisage que les
douceurs qu'elle procure ; on commence par
demander. Mais revenons à notre objet. Un
métier , pour peu qu'on y montre de capa-
cité, est le meilleur interprète que l'on puisse
avoir. Les Ecoles gratuites , en tout genre ,
Secrétaire Perpétuel de l'Académie de Chirurgie de
Paris
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