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Le rocher

292 pages
A. Desauges (Paris). 1827. In-12.
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LE
ACHILLE DÉSAUGES, LIBRAIRE,
RUE JACOB, N° 5.
1827
IMPRIMERIE DE DECOURCHANT.
(SE VEND AU PROFIT DES GRECS.)
PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
Rue d'Erfuith, n° 1, près l'Abbaye.
LE
PARIS,
ACHILLE DÉSAUGES, LIBRAIRE,
RUE JACOB, N° 5.
1827
AVIS DE L'EDITEUR.
CE roman n'était point destiné à
voir le jour. Le désir seul de faire
une bonne action a pu vaincre la
modestie de l'auteur. Cette dame, qui
tient un rang élevé en Allemagne, se
place dès son début, par son talent et
par ses sentimens généreux, à côté de
l'auteur à'Ourika. Après avoir publié
le Tombeau dé Marcos-Botzaris, de
M. Camille Paganel, j'ai le bonheur
de me voir chargé de cette nouvelle
publication en faveur des Hellènes ;
(II)
je ne doute pas que le public ne fasse
un accueil aussi favorable à cet Ou-
vrage, qui sollicite à plus d'un titre
sa bienveillance.
CHAPITRE PREMIER,
LE château de Liebenstein, si-
tué sur les confins de la Bohème
et du margraviat de Bareuth,
était jadis l'antique patrimoine
des comtes du même nom.
Selon une ancienne chroni-
que , vers le milieu du quator-
2 LE ROCHER,
zième siècle, il était habité par ,
Bérengère, femme du dernier
comte de Liebenstein, qui avait
péri dans une expédition loin- ,
taine. Restée veuve dans un
âge où le coeur d'une femme
éprouve encore le besoin d'ai-
mer, la comtesse, avait. re-
porté toutes ses affections sur
une fille unique, et ce senti-
ment, en remplissant son âme,
semblaitla dédommager des cha-
grins que lui avait causés une
passion plus violente. Née avec
une sensibilité trop, facile à s'é-
LE ROCHER. 3
mouvoir, elle avait connu les
souffrances de l'amour,-bien plus
que les jouissances dont il em-
bellit la vie 5 tantôt blessée
profondément par l'injuste ja-
lousie de son mari, tantôt affli-
gée jusqu'à l'excès dé l'incon-
stance de son caractère, son
coeur avait toujours été froissé
par des doutes injurieux et
cruels, ou par un oubli plus
cruel et plus injurieux encore.
Elle n'avait pas encore goûté le
véritable bonheur lorsqu'elle
vint à perdre cet époux qu'elle
4 LE ROCHER,
avait trop aimé ; le coup qui
le lui enleva faillit aussi lui ar-
racher la vie : cependant, rap-
pelée à l'existence par les soins et
la tendresse de sa fille, elle s'y
vit rattachée de nouveau par les
liens de l'amour maternel, et il
sembla que le ciel l'eût destinée
à ne connaître le repos qu'après '
avoir éprouvé le dernier excès
du malheur.
Entièrement livrée à l'éduca-
tion de cette fille chérie, elle
désirait ardemment pouvoir la
LE ROCHER. 5
préserver des peines qui avaient
agité sa vie : pour y parvenir^
elle eût voulu la rendre insen-
sible; mais son âme passionnée
ne pouvait guère inspirer un
calme qu'elle-même n'avait ja-
mais connu : d'ailleurs le coeur
aimant de la jeune Berthe,se re-
fusait déjà à ces tristes leçons.
C'était donc en lui faisant sou-
vent le récit des chagrins qu'elle
avait éprouvés que sa mère espé-
rait lui inspirer au moins la
crainte d'un mal dont sa ten-
dre sollicitude ne pouvait la
6 LE. ROCHER,
défendre entièrement. Berthe l'é-
coutait alors avec une attention
mêlée d'attendrissement et d'in-
dignation. « Ah! se disait-elle,
» comment mon père pouvait-
» il voir couler les larmes de
» ma pauvre mère et ajouter
» encore à ses chagrins? Com-
» nient osait-il lui préférer une
» autre femme? Oh ! quelle autre
» pourrait lui être comparable?
» Cependant ne m'a-t-elle pas dit
» qu'il était loyal et bon? Hélas!
«les hommes sont donc bien
» méchans, puisque mon père,
LE ROCHER. 7
» malgré, la bonté de son coeur,
» a pu se conduire d'une ma--
» nière si cruelle avec la femme
» qu'il avait choisie ! » C'est ainsi
que la jeune comtesse de Lie-
benstein, dès. ses premières: an-
nées, prenaît insensiblement une
sorte d'aversion; pour tous les
hommes : elle ne voulait point
se marier, et se promettait bien
de ne jamais aimer un de ces
êtres égoïstes et ingrats. Sa ten-
dresse pour sa mère, les soins
qu'elle ne cesserait jamais de lui
rendre devaient faire tout lé
8 LE ROCHER,
bonheur de. sa vie, et devenir
l'unique but de son existence.
Ce fut avec ces dispositions que
Berthe atteignit sa dix-huitième
année; Alors la comtesse tomba
dangereusement malade ; bien-
tôt tous les remèdes de l'art fu-
rent vains, et l'on désespéra de
sa vie. Lorsqu'elle sentit appro-
cher sa dernière heure, ses yeux,
avant de se fermer pour tou-
jours, se portèrent encore avec
inquiétude sur sa fille. Hélas!
elle allait l'abandonner sans' ap-
LE ROCHER. 9
pui aux séductions du monde,
et à celles de son propre Coeur,
bien plus dangereuses encore!
« Ma fille j lui dit-elle d'une voix
» mourante, tremble de con-
» tracter un engagement qui
» détruirait le bonheur de ta
» vie, conserve ta liberté plutôt
» que de la sacrifier à un ingrat :
» cependant, si quelque jour tu
» veux te choisir un époux, pro-
» mets -moi de n'accorder ta
» main et la foi qu'à un homme
» dont le coeur ne sera ni jaloux
» ni inconstant. Ah! si tu sa-
10 LE ROCHER.
» vais!... » Elle voulait en dire
davantage, mais déjà son: âme
s'éloignait d'un monde dont elle
était détachée depuis long-temps
et où elle ne regrettait que sa fille.
Berthe prononça sur le corps ina-
nimé de sa mère le serment qu elle
venait d'exiger d'elle. Combien
il lui en coûta peu! Pouvait-elle
comprendre alors que son âme
eût jamais la faculté de s'ouvrir
à un autre sentiment qu'à celui
de la douleur et des regrets ?
Une tante de la jeune com-
LE ROCHER; 11
tesse, la bonne dame Barbey se
chargea de l'entraîner hors de la;
chambre où elle venait de voir
expirer la plus tendre des mères;
ce fut elle qui, dans les premiers
jours qui suivirent ce triste évé-
nement, lui prodigua les soins
les plus assidus et les plus déli-
cats. L'état d'abattement dans
lequel se trouvait la pauvre Ber-
the lui rendait ces soins bien
nécessaires.
Dame Barbe n'était pas ce
qu'on appelle dans le monde
12 LE ROCHER,
une femme d'esprit, mais elle
était bonne et compatissante ;
dans la simplicité de son âme,
elle ne connaissait d'autre moyen
de consoler les malheureux que
de partager leurs peines, sans ja-
mais raisonner sur le sentiment
qui les causait; elle croyait que
les regrets de Berthe devaient
être éternels, parce que le sou-
venir de ceux auxquels nous de-
vons le jour, et que nous avons
perdus, devient une seconde re-
ligion du coeur; elle pensait qu'il
ne faut pas chercher à affaiblir
LE ROCHER. 13
ce souvenir sacré que la nature
nous a donné comme une com-
pensation de la cruelle destinée
qui nous force à leur survivre.
En conséquence, elle ne voulut
pas sécher les larmes de Berthe :
elle pleurait avec elle; et si elle
essaya d'adoucir sa douleur, ce
fut enfui rappelant les vertus et
la résignation de celle qu'elle
regrettait.
Pendant les premiers six mois
du deuil, Berthe ne vit que sa
tante; personne ne vint troubler
14 LE ROCHER,
leur solitude, et la jeune com-
tesse de Liebenstein, s'attachant
tous les jours davantage à son
excellente amie, aurait désiré
passer, ainsi sa vie, seule avec elle
et avec ses pensées.
Cependant la jeune et belle
héritière de Liebenstein était
devenue l'objet secret des voeux
de plusieurs seigneurs de la pro-
vince. Dès que la sévérité des
convenances le permit, on vit
plusieurs chevaliers se présenter
au château, et demander à of-
LE HOCHER, 15
frir leurs hommages à la com-
tesse. Selon les lois de l'hospita-
lité , ils étaient toujours intro-
duits avec égards et courtoisie;
niais rarement ils parvenaient à
voir la dame du château, qui,
sous quelque prétexte, restait
dans l'intérieur de son apparte-
ment. Lors même qu elle parais-
sait un instant pour recevoir ses
hôtes, quelque ordre à donner,
quelque occupation domestique
la rappelait bientôt, et c'était
dame Barbe qui se chargeait de
faire les honneurs du château.
16 LE ROCHER.
Quoiqu'elle s'en acquittât par-
faitement, et que la conversa-
tion ne, tarît jamais, les cheva-
liers, qui ne pensaient pas avoir
gagné au change, abrégeaient
souvent leurs visites, et s'en re-
tournaient assez mal contens de
leur première démarche. Quand
on vit que la comtesse de Lie-
benstein persistait à rester pres-
que inaccessible, on prit le parti
de s'adresser à la tante pour par-
venir jusqu'à la nièce. Dame
Barbe reçut de vive voix et par
écrit plusieurs confidences. Elle
LE ROCHER. 17
les accueillait avec, bonté et di-
gnité, promettant de faire sa-
voir à sa nièce les intentions ho-
norables quelle avait inspirées,
et ne manquait pas de tenir pa-
role. C'était toujours avec un
regret sincère qu'elle rappor-
tait une réponse défavorable aux
espérances de ceux qui avaient
imploré sa protection. Souvent
même il lui arriva deprendre avec
chaleur les intérêts de ses proté-
gés. Cependant, quoique flattée
de la confiance qu'elle inspi-
rait, et désirant vivement que
2,
18 LE ROCHER.
Berthe choisît un époux, la
bonne dame ne combattait ja-
mais qu'avec ménagement le
projet que la comtesse annonçait
de ne point se marier. Elle lui
faisait une foule d'objections qui
se présentaient à sa pensée con-
tre un dessein aussi:bizarre ; mais
elle aimait tant sa nièce qu'elle
eût craint de lui causer delà peine
en contrariant sa volonté. D'ail-
leurs, Berthe était si jeune, que le
temps pouvait bien changer une
résolution que son coeur ne tarde-
rait sans :doute pas à démentir.;
LE ROCHER. 19
Bientôt le bruit se répandit
que la comtesse de Liebenstein
avait fait le voeu de ne point se
marier. Chacun voulut deviner .
lâ: raison qui avait pu la décider
à prendre ce parti : on se perdit
d'abord en dé Vaines conjec-
tures, et l'on finit par n'en plus
parler.
Les derniers jours de la belle
saison venaient de s'écouler, et
avaient fait place aux journées
plus-courtes et plus fraîches
du mois de septembre; depuis.
20 LE ROCHER,
plusieurs semaines les visites
avaient entièrement cessé au
château. Dame Barbe ne re-
. cevait plus de confidences, et
Berthe, que ce repos enchan-
tait, profitait de la fin de l'au-
tomne pour parcourir les do-
maines les plus voisins de Lie-
benstein, où elle ne craignait
plus de rencontrer ces impor-
tuus chevaliers qu elle avait
évités avec tant de soins.
Souvent elles traversaient en-
semble dans une barque le pe-
LE ROCHER. 21
tit lac qui baigne le rocher sur
lequel est bâti le château de Lie-
benstein : elles abordaient de
l'autre côté, près du village où
la main charitable de Berthe
avait toujours quelques bienfaits
à répandre : ensuite, prenant le
chemin du bois, elles allaient se
promener sur la montagne qui
borde la vallée et sépare les do-
maines des comtes de Hochberg
de ceux des seigneurs de Lie-
benstein. Berthe affectionnait
particulièrement ce bois. qui.
avait été la promenade favorite:
22 LE ROCHER;
de sa mère : elle se plaisait à sui-
vre les sentiers que la comtesse
avait tracés elle-même, et que,
si souvent, elles avaient parcou-
rus ensemble. Un jour que Ber-
the et sa tante y étaient venues
selon leur coutume, celle-ci se
mit à chercher des simples,
dont les dames, suivant l'u-
sage du temps, savaient ex-
traire lés remèdes qu'elles distri-
buaient ensuite pendant l'hi-
ver aux malades de la contrée..
Berthe, absorbée dans ses révê-;
ries, avait suivi le sentier qui
LE ROCHER. 23
conduisait sur un rocher d?une
forme bizarre, dont le sommet
en plate - forme, s'avançant sur
le vallon, semblait suspendu
dans les airs. C'était là que plus
d'une fois elle avait écouté les le-
çons de sa mère, et le récit dé
ses chagrins; c'était; là qu'elle
l'avait vue souvent répandre des
larmes que lui arrachaient en
même temps ses souvenirs et ses.
pressentira ens.
Le vent du soir s'élevant légè-
rement dans la forêt annonçait
24 LE ROCHER,
la fin de la journée,une de celles
où le soleil, répandant encore
une douce chaleur sur la terre,
semble prendre; congé de la
nature. Ses derniers.rayons né- j
clairaient plus que le rocher .où j
Berthe était assise, et les cimes
des sapins qui l'entouraient. Les
ombres du crépuscule s'éten- |
daiént sur le vallon et envelop- ;
paient les coteaux d'alentour. j
Des vapeurs légères, s'élevant le
long du ruisseau, en marquaient
les sinuosités par une ligne blan-
châtre qui allait se perdre dans
LE ROCHER. 25
des groupes d'aunes à demi ef-
feuillés ; la plus grande tranquil-
lité régnait sur le paysage ; le si-
lence n'était interrompit que par
le bruit monotone de la roue du
moulin, et la cloche lointaine du
troupeau qui retournait au vil-
lage. Berthe jouissait du calme
mélancolique qui l'entourait, et
s'abandonnait avec un sentiment
plein de douceur à cette sympa-
thie qui semblait s'établir entre
l'état de son âme et celui de la
nature.
Tout-à-coup une biche se-
3
26 LE ROCHER,
lance sur le rocher. 5 à l'aspect
du précipice elle recule, mais
déjà le trait siffle et l'atteint; elle
tombe, et va rouler dans le val-
lon. Berthe effrayée jette un cri
et tourne la tête. Dans le même
instant., un jeune chasseur pa-
raît au détour du sentier à quel-
ques pas d'elle. Le corps penché
en avant, l'arc à la main, d'un
regard perçant il cherche l'ani-
mai qu'il vient d'abattre ; mais il
aperçoit Berthe, et reste immo-
bile : ses yeux sont fixés sur elle:
ses bras s'abaissent lentement
LE ROCHER. 27
avec l'arme qu'ils tiennent; il
semble frappé d'étonnement et
d'admiration : l'aspect de cette
figure si belle, si svelte, si pâle,
lui semble l'apparition de quel-
que être céleste. Cependant elle
rougit; ses longues paupières
s'abaissent; elle fait un mouver
ment pour s'éloigner. Alors le
jeune chasseur reconnaît son er-
reur; ce n'est pas une sylphide
dont la beauté vient de frapper
ses regards; c'est une jeune fille
avec toute la timidité de l'inno-
cence et tous les charmes de la
28 LE ROCHER,
pudeur. Le voile de deuil qui
couvre sa chevelure lui fait devi-
ner qu'il voit en elle la comtesse
de Liebenstein ; il ose faire quel-
ques pas au-devant d'elle, et,
d'une voix respectueuse et douce,
il lui demande pardon de l'effroi
qu'il vient de lui causer. Berthe
répond avec un peu d'embarras
que sa frayeur n'a été que l'effet
d'un premier mouvement dont
elle se sent parfaitement remise,
Cependant elle s'avance d'un
pas précipité vers sa tante que
son cri a fait accourir, et qui pa-
LE ROCHER. 29
raît un peu surprise de la voir au-
près d'un jeune homme. D'un ton
caressant, Berthe la rassure sur
ce qu'elle appelle sa frayeur en-
fantine, et lui conte rapidement
ce qui vient de se passer. Dame
Barbe alors jette un regard de
curiosité sur le jeune homme,
qui n'avait pas quitté sa place, et
qui contemplait Berthe avec un
intérêt toujours croissant. Mais
bientôt l'étranger s'approchant
des dames, les salua avec grâce
et répéta ses excuses sur son
étourderie, qui, dans l'ardeur de
30 LE ROCHER,
la chasse, lui avait fait franchir
les limites des domaines de la
comtesse de Liebenstein. Dame
Barbe, que la bonne mine et,le j
ton respectueux du jeune homme
avaient déjà prévenue en sa fa- !
veur, s'empressa de lui-répondre
qu'il voyait devant lui la dame
de Liebenstein; puis elle lui
adressa quelques questions que
lui suggérait le désir de connaître !
son nom. Bientôt elle sut que l
le beau chasseur était le comte
Adalbert de Hochberg ; qu'il
avait été élevé à la cour du der
LE ROCHER. 31
nier margrave-de Bareuth, et
que depuis la mort de ce prince,
ayant fait plusieurs guerres avec
son fils, le margrave régnant, il
n'avait pas encore habité le châ-
teau de ses pères, voisin de celui
de la comtesse; mais que sa
majorité l'ayant autorisé à pren-
dre possession de ses biens, il
venait d'arriver à Hochberg, où
il comptait passer l'hiver.
La tante de Berthe avait, dans
sa jeunesse, fait un séjour à Ba-
reuth à l'occasion du tournoi qui
32 LE ROCHER,
se donnait pour les noces du
dernier souverain.
Elle se souvenait encore du
nom de plusieurs dames dont la
beauté ornait alors la cour. Elle
était très-curieuse d'en appren-
dre des nouvelles, et celles que
le comte se trouvait à même de
lui donner, reportant son ima-
gination vers les années de sa
jeunesse, lui causaient beaucoup
de satisfaction. A la vérité, les
erreurs de mémoire de la bonne
dame, et les distractions du jeune
LE ROCHER. 33
comte produisirent dans leur
conversation de plaisans anachro-
nismes; il y avait souvent une
génération entre les questions et
les réponses ; le comte pariait
de la beauté de la fille, quand
dame Barbe pensait à celle de la
mère : mais comme personne ne
relevait ces méprises, la vieille
comtesse remarqua avec une
sorte de vanité que de son
temps la beauté se conservait
d'une manière étonnante. En
arrivant au bord du lac, où le ba-
teau les attendait, elle fut très-
34 LE ROCHER,
fâchée de la nécessité d'inter-
rompre le cours de cette intéres-
sante conversation, et de voir le
jeune étranger prendre congé
d'elle et de sa nièce ; il lui parut
même que les lois de la courtoi-
sie et de l'hospitalité auraient
peut-être exigé de leur part qu'elles
offrissent au comte d'entrer au
château, et dame Barbe eût été
bien aise de lui montrer qu'elle
avait conservé l'urbanité de la
cour. N'osant cependant faire
cette proposition sans l'aveu de
sa nièce, elle la regarda d'une ma-
LE ROCHER. 35
nière à lui faire entendre sa pen-
sée ; mais Berthe, en rougissant,
s'appuya sans dire un mot sur le
bras que le comte lui présentait,
et entra seule dans le bateau.
Dame Barbe fut obligée de sui-
vre son exemple, s'assit à côté
d'elle avec un peu d'humeur, et
Hochberg, resté seul sur le ri-
vage, salua les dames d'un air
triste, et parut s'en éloigner len-
tement. Cependant en descen-
dant au pied du château, de l'au-
tre côté du lac, Berthe crut l'a-
percevoir encore sur la colline
36 LE ROCHER.
d'où, à demi caché entre des sa- 1
pins, il avait suivi des yeux la
nacelle.
Le lendemain le comte de
Hochberg vint se présenter aux
portes du château de Liebens-
tein. Il fut. introduit et reçu avec
d'autant plus de prévenance que
Berthe se reprochait d'en avoir
manqué la veille. Les manières
aisées du comte,. et son ton
plein d'une aimable franchise,
eurent bientôt rassuré sa timi-
dité naturelle. Personne ne pos-
LE ROCHER, 37
sédait mieux que lui l'heureux
talent de plaire et de captiver
la bienveillance. Agé de vingt-
quatre ans, le comte Adal-
bert de Hochberg connaissait
déjà plusieurs cours d'Allema-
gne qu'il avait fréquentée avec
le margrave de Bareuth, son ami
et son frère d'arme.
Dans un e guerre d'Italie, leurs
noms toujours unis avaient
brillé d'un même éclat. De re-
tour dans sa patrie, le comte
avait ajouté un nouveau lustre
38 LE ROCHER.
à sa gloire militaire en prêtant
constamment l'appui de son bras
généreux à la cause du faible in-
justement opprimé. Le bruit de ;
sa vaillance et de sa générosité
s'était répandu jusque dans la s
retraite du château de Liebens-
tein; des pèlerins revenus de
Rome, ayant traversé l'Allema-
gne, avaient rapporté la nouvelle ■
des hauts faits du jeune héros de
Hochberg; souvent: Berthe avait
écouté avec un grand intérêt
ces récits qui remplissaient son
âme d'admiration. Maintenant
LE ROCHER, 39
elle le voyait devant elle, ce
brave Hockberg, l'honneur des
chevaliers allemands. Elle se
plaisait à l'entendre, lui-même
répéter les récits des pèlerins, et
la curiosité de dame Barbe lui
faisait grand plaisir. Lorsqu'elle
l'accablait de questions,.Hoch-
berg répondait avec franchise et
modestie; il parlait de ses propres
actions avec une noble simplicité,
mais il s'animait en racontant les
dangers qu'il avait partagés et
surmontés avec son frère d'armes,
dont:il. vantait la valeur avec en-
40 LE ROCHER,
thousiasme. Berthe, en l'écou-
tant, trouvait que les pèlerins
n'avaient exagéré en rien, mais
qu'ils avaient oublié, en vantant
ses vertus, de parler de sa mo-
destie.
Le froid qui commençait à
faire sentir les approches de la
saison rigoureuse, avait engagé
dame Barbe à établir son rouet
pr.ès d'une vaste cheminée. L'at-
tention qu'elle donnait au récit
du comte lui avait fait oublier
d'allumer la lampe, La salle,
LE ROCHER. 41
dune antique somptuosité, n'é-
tait éclairée que par la lueur va-
cillante d'un feu de bois desapin,
et par celle de la lune dont les
pâles rayons s'échappant à tra-
vers de petites vitres rondes, en
dessinaient les contours sur le
pavé de marbre. Les profondes
embrasures des fenêtres, revêtues
de lambris et chargées d'orne-
mens gothiques, formaient au-
tant de cabinets dans l'épaisseur
des murs; de chaque côté de la
salle étaient suspendus des. ba-
nières, des trophées d'armes et
4.
42 LE ROCHER,
les portraits des dames et des
chevaliers de Liebenstein, dont
les figures graves et mélancoli-
ques annonçaient plus de vertu...
que de bonheur. À la droite de
chacun de ces portraits on avait
peint les armes de la famille,
comme pour servir d'anneaux à
la chaîne qui, traversant les siè-
clés, unissait tant de générations .
et transmettait de l'un à l'autre
là gloire de chaque individu pour
devenir l'honneur de tous. Deux
grands tableaux en pied, placés
en face de la cheminée, représen-
LE ROCHER. 43
taient le dernier comte de Lie-
benstein et son épouse.
Berthe, prenant ses fuseaux,
vint s'asseoir à côté de l'antique
fauteuil de sa tante. Se fiant à
l'ombre où elle s'était placée,
elle osa regarder le comte pour là
première fois depuis le moment
où elle l'avait vu paraître sur le
rocher. Debout de l'autre côté
de la cheminée, il était appuyé
sur le dossier élevé d'une chaise;
l'éclat du feu portait en entier sur
sa figure, dont l'expression pa-
44 LE ROCHER,
raissait encore plus animée par
la teinte d'incarnat qu'il y répan-
dait. Ses traits étaient nobles,
son front haut et serein; ses yeux,
d'un bleu foncé, lançaient des
regards doux et spirituels : mais
on disait que ses ennemis
croyaient en voir sortir des
éclairs quand il était irrité. Sa
bouche parfaitement belle avait
une expression sérieuse et pres-
que mélancolique; cependant
son sourire était celui de l'affabi-
lité et de la candeur; de grosses
boucles d'un brun châtain enca-
LE ROCHER. 45
draient une ligure charmante, et
retombaient avec grâce sur ses
épaules. Sa taille élancée, unis-
sant la force à la souplesse, pa-
raissait, par l'attitude que le ha-
sard lui avait fait prendre, dans
toute sa noblesse et toute son
élégance. II parlait dans ce mo-
ment de sa mère, qu'il avait per-
due au sortir de l'enfance; de
son père, dont les leçons l'a-
vaient formé à la vertu et à la
gloire des combats ; il faisait un
tableau touchant de la tendresse
fraternelle qui l'unissait au mar-