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Le spolié puni ou les chatiments au lieu d'une restitution. Histoire des adversités d'un instituteur primaire ; par Marchal à Deinvillers Vosges

De
191 pages
Méjéat (Rambervillers). 1871. Marchal. In-12, 194 p..
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lm 1 QI) Q à (t
D'CN
INSTITUTEUR PRIMAIRE.
LE SPOLIÉ PUNI
OU LES CHATIMENTS,
AU LIEU D'UNE RESTITUTION.
., a
HISTOIRE DES ADVERSITÉS
D'UN
Qlll1[JJÍ!f3crJij} YUQUIÛQUU
PAR MARCHAL
à DEINVILLERS (Vosges).
Les hommes ne peuvent inventer
un supplice plus cruel, que celui
qu'éprouve un innocent, qui a la
conscience qu'on le croit coupable.
RAMBERVILLERS,
MÉJEAT,. IMPRIMEUR-LIBRAIRE.
- 4871.
Propriété de l'auteur.
Dans tous les livres que j'ai lus,
toujours la justice triomphe, ici elle
; est bafouée ! ! !
PRÉFACE.
Depuis longtemps déjà, Dieu me charge d'années,
j'arriverai bientôt où il m'appelle.
Voilà trente-huit ans qu'il me commande de ne pas
laisser sur mon compte l'opinion publique comme
elle est. Je lui ai obéi autant que je l'ai pu, jusqu'ici
j'ai échoué. C'est pour lui obéir encore que je publie
l'histoire que vous lirez ci-dessous.
Ce qui ne peut être refuté, ni contesté, ce que les
faits mêmes établissent, c'est que, contrairement à tous
les auteurs qui, tous s'astreignent, et se soumettent
au travail le plus long, le plus assidu et le plus pénible,
pour'trouver matière à composer leurs ouvrages, je
me suis astreint, et soumis au travail le plus pénible,
le plus assidu et le plus long, pour n'avoir pas matière
à composer le mien.
— 8 — -
, Cette assertion paraitra paradoxale à mon lecteur,
et pourtant il n'est rien de plus exact : En effet, si
comme la justice le commandait, on m'avait fait la
remise de remploi dont on m'avait dépossédé, on
anéantissait, par le fait même, toute la matière de cette
histoire, et à ma grande satisfaction, on me mettait,
pour jamais, dans l'impossibilité de la rédiger, et de
la faire imprimer.
Cette remise était le plus équitable, et le plus facile
acte de justice à opérer, qui puisse jamais se présenter.
En effet, rien de plus simple, il suffisait de me
remettre en possession de l'emploi, ou de l'équivalent
de l'emploi d'instituteur dont on m'avait dépouillé.
Plus tard, par concession de ma part, je me
serais contenté d'un dédommagement, et même du
plus petit dédommagement.
Plus tard encore, comme mes réclamations le
prouvent, je me serais contenté de la bienveillance
de mes supérieurs.
Après trente-un ans de réclamations, d'abord très-
bien accueillies, mais restées sans effet, ensuite outra-
geusement repousées, ce qu'on me devait, et ce qu'on
m'avait, on ne peut pas plus solennellement promis,
m'a été remboursé par des injures et des punitions.
Je ne le dis pas sans peine, mais je le dis sans ran-
— 9 —
cune : Jamais la justice n'a été si cruellement, si
indignement et souverainement bafouée.
L'écart qu'on m'attribue, et sur lequel on s'est
fondé pour s'affranchir, non pas de ce que défend,
mais de ce qu'ordonne le septième article du décalo-
gue est si grave, si singulier, si bien trouvé, si mys-
térieux, si ingénieux et si merveilleux, qu'il fera je
n'en doute pas, la plus étrange, la plus haute, la plus
originale et la plus délicieuse admiration :
1er De toute personne qui n'a pas l'idée, qu'il nous
est défendu de réclamer notre bien, quand on nous en
a spolié.
2e De tout lecteur qui ne croit pas, que la spolia-
tion est un acte de justice.
38 De toute personne qui ne croit pas, que c'est
un devoir de ne pas tenir ses promesses.
48 De toute conscience qui ne s'imagine pas qu-'il
soit défendu de rendre le bien d'autrui, et de réparer
le tort fait au prochain.
58 De tout juge qui ne croit pas que le débiteur
doit rembourser son créancier avec des injures et des
coups de bâton.
Comme, sur sa demande, je m'en suis déjà acquitté
auprès de ma famille, je vais rendre compte de ma
conduite à qui de droit, notamment à son excellence
— fO-
Monsieur le Ministre de l'instruction publique, et 1
aussi à nos autorités. C'est pour les constituer mes
juges que je me résigne à publier le présent ouvrage.
Ne me demandez pas quels sont les motifs qui me
font faire la dépense de cette publication? je ne vous
répondrai pas sans confusion ; mais je vous répondrai
bien haut : que ce n'est pas le premier acte de folie de
ce genre auquel je me livre, non pas dans l'espoir d'ob-
tenir la réparation des pertes dont je suis la victime ;
mais pour parvenir, s'il est possible, à me décrasser
de la désastreuse et gratuite ignominie dont, sans
qu'aucun acte de ma part y ait donné lieu, l'adminis-
tration de l'instruction primaire, pour son propre et
exclusif intérêt, m'a sigmatisé dès le début de ma carrière
et je vous crierai de toutes mes forces : qu'après
m'avoir injustement dépouillé, de deux emplois
d'instituteur, en moins de deux mois, et après
m'avoir solennellement promis, séance tenante,
qu'elle m'en rendrait un, qui me rapporterait autant
que le premier qu'elle m'avait enlevé, elle a, sans
que je lui en aie donné le moindre motif, fini par
me châtier avec une vigueur et une persévérance
inouïes.
Cette publication a aussi son utilité, parce que toutes
les personnes ; au moins celles qui me portent intérêt,
et sur lesquelles, en conséquence, rejaillit le reflet de
— li-
mon opprobre, demandent de connaître d'où il me
vient.
(
Cette publication a surtout sa nécessité d'être, en ce
que toutes les personnes qui ont concouru à me faire
administrer des punitions, seront charmées d'en
apprendre l'origine, et surtout de reconnaître qu'elles
m'ont été infligées pour me solder des services rendus.
D'ailleurs, les personnes qui n'ont de connaissance
de mon histoire, que dans ce qu'elle a d'apparent,
ont l'esprit gouverné par cette apparence, et me
tiennent sous le coup de leur mépris, et pour le paria
de toute la contrée. Elles pourront me lire, et juger
à quel point je mérite leur aversion. Tandis que je
ne l'aurai pas obtenue, je chercherai, auprès de qui
de droit, la justice que j'ai trouvé partout, exception
faite, notez-le, des personnes qui seules, comme on
le verra dans ce récit, avaient personnellement et
exclusivement le droit et le pouvoir de me l'accorder
matériellement comme j'en avais besoin, et comme
on me l'avait promis.
Notons que chacun, dans cette histoire, a rempli
le rôle qu'on y lira, je n'expose que les faits.
J'ai présenté mes humbles réclamations, pendant
très-longtemps à mes supérieurs immédiats qui,
malgré les décisions de leurs supérieurs, m'ont, en
— 12 —
définitive, mis à la porte, non pas parce que je récla-
mais, mais parce que j'avais réclamé.
Le plus douleureux, le fait malheureusement
accompli : c'est que, par sa spoliation, l'administration
de l'instruction primaire, m'a arraché mon pain
de chaque jour, et de toute ma vie; c'est trop, c'est
beaucoup trop ; mais ce n'est pas tout ; lisez-moi, et
vous verrez comment cette même administration m'a
châtié parce qu'elle me l'avait arraché.
Observons, que c'est seulement depuis qu'elle a
le droit, et le pouvoir, de me restituer, c'est depuis
le 16 avril 1852, qu'elle m'inflige ses punitions.
Puisque tous les jours elle pouvait me rendre mon
emploi, mon pain quotidien, le travail et le salaire de
l'ouvrier, il s'ensuit que, tandis qu'elle ne me le rend
pas, elle me l'arrache tous les jours, mais, je viens de
vous le dire : elle me punit parce qu'elle me l'avait
arraché.
Comme je vous l'ai déjà dit, et comme je le répéterai
sans cesse, elle m'a promis, on ne peut plus solennel-
lement, de me restituer, et tous les jours elle me
punit, parce qu'elle m'avait promis de me restituer.
Non-seulement elle m'a arraché mon pain de toute
ma vie, elle m'a arraché de même, et avec' la plus
grande, et la plus terrible publicité, mon honneur, et
— 15 —
aussi la considération dont je jouissais, et au lieu de
me réhabiliter, comme elle le pouvait et comme elle
me l'avait promis, elle m'a châtié, déshonoré et
déconsidéré publiquement.
C'est avec le plus grand retentissement qu'elle
m'a livré aux huées et au mépris de toute la province,
et au lieu de m'en délivrer, comme elle me l'avait
promis, elle m'a de nouveau livré aux huées et au
mépris de toute la contrée.
Elle m'a plongé dans l'avilissement, dans l'abjection
et dans l'opprobre, et au lieu de m'en retirer, comme
la justice le commandait, elle m'a de nouveau, et
progressivement tenu et fait barboter dans l'avilisse-
ment, dans l'abjection et dans l'opprobre.
Elle m'a poinçonné d'une honte tellement indélébile,
que je me suis vu, mille fois, dans la vertigieuse
humiliation de remarquer celle dont mes proches
souffraient, de me voir l'auriole de celle dont l'admi-
nistration m'a couvert et m'a retenu pendant trent-
huit ans, et plus ; et au lieu de me relever de cette
honte, comme elle le pouvait, et comme elle me
l'avait promis, elle m'a éhonté.
Comme on s'attache aux personnes à qui l'on rend
service, je me suis attaché à mes supérieurs avec des
chaînes d'acier, et ils m'ont conduit, avec ces chaînes
— 14 —
dans la misèré la plus profonde et la plus ignominieuse,
et au lieu de m'en retirer., comme il était équitable,
et comme ils me l'avaient promis ; ils m'ont frappé
d'une triple dose de châtiment, de misère et d'igno-
minie.
Voilà le moins triste côté des revers dont l'adminis-
tration m'a accablé. Ceux auxquels ceux-là ont donné
naissance, et m'ont frappé dans ma famille, sont
infiniment plus tristes et infiniment plus désastreux.
On trouvera le détail des uns et des autres dans
l'ouvrage, On y trouvera aussi, n'oublions pas de le
dire: on y trouvera aussi, les pièces justificatives.
, Ce ne serait pas trop de défier l'esprit le plus
inventif d'imaginer, pour un homme de mon état,
une adversité plus complète, une infortune plus
désastreuse que celle dont on m'a fait cadeau.
Louange à Dieu ! mes peines expieront mes fautes.
2
Mon cher frère,
Voici trente ans, et plus, que vous me demandez
l'histoire des obstacles qui se sont opposés à la restitution
qui m'était promise ; c'est me demander l'humiliant aveu
de mes fautes. En votre qualité d'aîné, je vous le dois,
je vais vous satisfaire.
Si c'était à Dieu, ou à un de ses ministres que je
vienne - faire cet aveu, ce serait dans la plus grande
simplicité que je lui confesserais mes erreurs, je n'entre-
rais dans aucune explication sur les' évènements qui les
ont produites, ce serait inutile, il les connaît ; mais,
comme c'est à vous que je viens avouer mes écarts, vous
en ignoreriez toujours l'origine, si je ne vous en donnais
le détail.
Quand un homme a tout son avoir dans l'emploi qu'il
meupe, dans un emploi qu'il s'est procuré lui-même,
— 16 —
sans la faveur, sans la protection de perSdnne, sans l'in-
tervention de personne, et que, sans motif, on l'en dépos-
sède brusquement ; je vous laisse à juger à quel degré
cette dépossession l'accommode ; je sais, par expérience,
à quel point elle est pénible, pour celui qui en est la
victime.
Cependant, quand cet homme place sa confiance dans
les promesses d'une restitution que lui font solennelle-
ment les personnes mêmes qui l'ont dépossédé, et qu'il
ne lui arrive que déceptions sur déceptions, répulsions
sur répulsions, sans qu'il puisse obtenir la moindre re-
mise, pas même celle des avances qu'on lui a imposées,
cela est encore bien moins accommodant, et infiniment
plus pénible. >
Mais, si cet homme, en réclamant ses droits les plus
réservés, les plus assurés et les plus sacrés, s'attire, pour
le reste de ses jours, par une inadvertance inévitable, la
jépulsion des personnes commises pour lui nendre justice
quelle sera la mesure de son désespoir !.
De plus, si cet homme demande très-humblement
pardon des fautes qu'on lui a fait commettre, et qu'il n'ea
soit repoussé que plus rigoureusement, qu'en direz-vous?
quant à moi, je reste court, je m'incline.
Mais de quoi m'a-t-on dépossédé? c'est ce que vous
m'allez demander.
On m'a dépossédé d'un emploi d'instituteur, quj-"
annuellement m'aurait rapporté dix huit cents francs,
et par ce fait, on m'a dépossédé et dépouillé aussi.
De mon pain.
De mon honneur.
— 17 —
De ma femme, d'où l'on peut dire aussi de mes
sifaulfi.
De ma mère qui n'a pu résister à son chagrin.
.De- .Ia considération dont je pouvais jouir, et dont
parais besoin pour.exercer mes fonctions.
£ t4e cette dépossession que m'est-il revenu ?
La honte.
1/opprobre.
Iiignominie.
Les huées.
La misère.
Et plus que tout"cela ; l'indignation de mes supérieurs,
qui, pour me la prouver, m'ont mis à la porte.
Dans le catéchisme que j'enseigne à mes élèves, sous
la. haute direction de mes supérieurs, je trouve qu'il est
ordonné, de la part de Dieu, de rendre le bien d'autrui,
soit dérobé, soit trouvé, de payer ce qu'on doit, et de
réparer le tort fait au prochain.
Incontestablement, c'est l'inobservation de ce précepte
qui a produit tous les évènements que je vais vous rap-
porter.; qui a produit toutes mes angoisses, toutes mes
fautes, toutes mes souffrances, mes chagrins, celui de
mes parents, mes peines, mon déshonneur, ma honte, ma
misère, mon avilissement, mon opprobre, qui m'a arra-
ché le pain de la main, et le reste.
C'est aussi cette inobservation qui a produit tous les
travaux, auxquels je me suis nécessairement livré, pour
sortir de l'abjection où l'on m'avait plongé, et ressaisir
— 18 —
cet honneur, et ce pain, qui m'avaient été, et qui m'ont
été si cruellement, si injustement, et si violemment arra-
chés. ,
Que ne me laissait-on chez moi, à Corcieux, je n'aurais
rien eu à réclamer, donc, je n'aurais pas fait de réclama-
tion ; et. comme ce J'ont mes réclamations qui m'ont fait
frapper des punitions dont je souffre, il s'en suit que j'ai
été puni parce qu'on m'avait dépouillé.
Vous vous rappelez que, le 18 juillet 1863, je pris la
liberté d'adresser une dernière réclamation à mes supé-
rieurs, et que je la terminais en disant :
« Si je suis sous le coup de quelqu'autre accusation que
a celle de la faute que je viens de confesser, je désire, et
« je demande avec la plus vive instance, qu'il m'en soit
« donné connaissance, afin que je puisse m'en justifier. »
Ce n'a été qu'au bout de quatre ans, le 27 juillet
1887, qu'on m'a répondu directement, et de vive
voix.
C'est me répondre trop tard ; mais vaut mieux tard
que jamais.
Cependant, dan cette demande, je m'abusais, ce n'est :
pas une justification que j'ai à produire, c'est une confes-
sion ; j'espère que vous ne me refuserez pas votre abso-
lution.
Hier donc, M. l'Inspecteur est venu visiter mon
école.
: Après sa visite, et immédiatement avant de me quitter, i
il me dit :
J'ai appris que vous aviez fait imprimer un ouvrage -
- 19 —
pour vous moquer de M. le "Maire de votre commune;
est-il vrai ?
- J'ai fait imprimer un ouvrage, l'Inspecteur, mais
ce n'est pas dans le but que vous supposez.
Il faut bien que je vous en parle, puisque vous ne m'en
parlez pas..
: De quoi traitait-il?
Il livre au ridicule les personnes qui persécutent injus-
tement les instituteurs.
— Ce doit être un sujet bien aride..
Je sais tout, M. Papigny m'en a fait le détail.
Là-dessu9, il me quitta, en me disant : continuez tou-
jours de bien faire.
C'est la connaissance de cette accusation que je deman-
dais, et qu'on ne m'a fait connaître que quatre ans après
ma demande.
Je ne puis laisser passer sous silence, l'occasion qui se
présente ici, sans vous faire remarquer, comme aussi le
récit qui suit, vous le fera remarquer, le louable empres-
sement que M.Papigny étale auprès de ses confrères pour
leur signaler ce qu'il appelle mes écarts; empressement
dont après tout, je ne puis me plaindre ; je ne puis que
faire mon mea culpa ; et me résigner à souffrir les puni-
tions qu'il m'a fait infliger. - -
Cependant, s'il est des circonstances qui aggravent le
péché, il en est aussi qui sont atténuantes, ce que
je me propose, c'est de vous reproduire les unes et les
autres.
Ce qui ressort d'essentiel de la révélation que M. l'Ins-
pecteur m'a faite hier, c'est que le motif pour lequel j'ai
— 20 -
été, par punition, nommé instituteur à Oncourt, à Vau-
déville et à Deinvillers, se trouve précisé.
En conséquence de cette révélation, et de ce motif, je
viens vous déblayer le tas de réclamations sous lequel on
l'a trouvé; car, notez bien ceci : ce sont mes réclamations,
et rien que mes réclamations, qui m'ont rendu coupable.
La nécessité, l'impérieuse et humiliante nécessité, qui
me forçait à présenter mes réclamations à mes supérieurs,
m'en fit encore adresser une le 16 avril 1852, à M. le
Recteur.
0 malheur! hiérarchiquement je devais l'adresser à M.
l'Inspecteur.
Cependant je ne me suis aperçu de l'indignation de
celui-ci qu'au mois de juin 1853.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que lorsque M. Papigny
me fit comprendre que j'étais en disgrâce, il s'abstint, du
moins pour le moment, de m'apprendre pourquoi.
Evidemment, il n'existait point alors d'autre motif de
mécontentement sur mon compte, que celui qu'alors il
formula ; car, s'il trouvait bon de me taire ma maladresse
au moment qu'il me réprimandait avec la plus vive ani-
mation; on peut conclure qu'il n'en aurait pas été de
même s'il avait eu matière à me condamner sur un autre,
il ne se serait certainement pas abstenu de s'expliquer,
et de m'en réprimander : tandis qu'i1y était, cela ne lui
aurait rien coûté.
Comme au bout d'un an, ma réclamation restait sans
réponse, je pris le parti d'en faire une seconde, en con-
servant à celle-ci l'identité de la première, et à l'appuyer
— 21 —
d'un poème que, dans le principe j'avais composé tout
exprès, et pour m'en servir au besoin.
Il est bon de vous dire qu'autrefois j'avais adressé une
êjpie manuscrite de mon poëme à M. le ministre de l'ins-
truction publique, pour l'examiner : le grand Maître de
l'université me répondit qu'on n'examinait pas les ouvra-
ges non imprimès.
En effet, son personnel tout entier n'y suffirait pas.
J'en concluais qu'un ouvrage non imprimé n'était
rien.
Il faut vous le dire : le silence que l'administration
garda sur ma réclamation du 16 avril 1852, me fut plus
nuisible que-tous mes autres malheurs.
Confiant dans mes droils, je voulais donc adresser une
nouvelle réclamalion à M. le Recteur, et pour l'ap-
puyer, je fis imprimer mon ouvrage.
Mais, revers sur revers; dès qu'il fut imprimé, on se
trouva, en l'interprétant, possesseur d'un motif ostensible,
non-seulement pour repousser mes réclamations-, mais
encore pour me punir.
Et encore pour refuser de m'entendre.
Et encore pour me mettre à la porte.
Il faut avouer que féhis bien coupable.
Je vais vous faire le détail de tout cela et vous me ju-
gerez.
Pour vous expliquerles faits, comme ils se sont accom-
plis, je vous adresse la copie de ma correspondance avec
mes supérieurs ; ainsi que celle des lettrés que je vous ai
adressées dans ces dèrnier's temps. Mais avant de les lire,
et plutôt, quand vous les aurez ] lues, il est bon de vous
- 22 —
remettre en mémoire, le détail des aventures qui me sont
survenues pendant tout le cours de ma vie; les sacrifices
que j'ai faits, ceux qui m'ont été imposés, les pertes dont
je subis les conséquences, les fautes qu'on me reproche,
et ma conduite dans une adversité exceptionnelle de
trente-cinq ans, c'est-à-dire, de toute ma vie d'institu-
teur; et enfin mes démarches pour obtenir une resti-
tution, qui, malgré tous mes soins, n'est pas encore
arrivée.
Vous m'allez répliquer qu'il n'est, ni possible, ni
croyable que j'ai été puni pour avoir réclamé une resti-
tution.
Non, il n'est pas possible que, tout au début de ma
carrière, mon administration m'ait dépouillé comme elle
l'a fait, et il n'est pas possible qu'elle m'ait puni parce
qu'elle m'avait dépouillé.
Non, il n'est pas croyable, que tous les sacrifices que
j'ai faits, soit volontairement, soit forcément, m'aient été
remboursés par les plus ignominieux traitements qui
puissent être infligés, par ses supérieurs, à un homme de
mon état.
Non, il n'est pas possible, qu'après toutes les promesses
qui m'ont été faites de me rendre l'avoir dont on m'avait
dépouillé, je mè sois vu si longtemps dans la nécessité de -
réclamer ma restitution.
Non, il n'est pas possible, que j'aie tant présenté de <
réclamations, qu'enfin je me suis fait mettre à la porte.
Non, il n'est pas croyable, que c'est avec des punitions
que l'administration m'a payé les services que je lui avais
rendus.
— 23 —
Non, il n'est pas possible que mes réclamations soient
devenues le prétexte, non-seulement pour me refuser une
restitution, mais encore pour me punir.
Non, cela n'est pas possible, non, cela n'est pas croya-
ble; mais cela est vrai, cela a eu lieu, et cela reste un fait
accompli, je me suis trouvé déshonoré, et ruiné par tous
les bouts, et j'y suis resté.
Ne me dites pas, que c'est de ma faute, je ne l'ignore pas,
je reconnais la gravité de mes écarts, et vous la recon-
naîtrez comme moi, quand vous aurez lu toutes les lettres
que je me propose de vous adresser à ce sujet.
L'homme s'agite, et Dieu dispose.
Ce fut en séance, que les membres du comité supérieur
de l'arrondissement de St-Dié se constituèrent mes pro-
tecteurs, et qu'ils me promirent une restitution, c'est-à-
dire, un dédommagement en rapport avec les pertes que
je subissais, et dont ils étaient les auteurs.
Inutile de vous dire combien je fus flatté de leurs pré-
venances, et de l'offre qu'ils me firent, et refirent, de
leur haute protection, comme aussi de l'agréable trous-
seau de promesses dont ils me chargèrent.
Aujourd'hui que je me remémore cette séance, je
conviens que j'ai eu un beau quart d'heure dans ma vie,
et quel que soit le prix qu'il m'ait coûté, j'en suis encore
tout palpitant d'émotion ; ma confiance fut si grande et si
complète que, malgré tous mes revers, je ne la perdis
pas encore la première fois qu'on me mit à la porte, ce
ne fut que la seconde fois, et cela au bout de trente-un
ans.
— 24 —
Cette confiance m'arrêta, me détermina, me captiva et
m'enchaîna complètement, elle a déterminé tous les actes
de ma vie.
Pour obtenir la restitution qui m'était promise, il fallait
que je l'attendisse, et pour l'attendre, il .était indispen-
sable que je suivisse le conseil que me donnèrent mes
protecteurs, de rester dans l'instruction, et dans leur dé-
pendance ; notez que je n'aurais pas voulu pour beaucoup
en sortir.
En conséquence, j'acceptai provisoirement une com-
mune, où lè lucre était des (plus minimes. C'est ainsi
qu'avec la plus belle, et la [plus haute dose de promesses
qui ait jamais été donnée à un instituteur, je fus bloqué
dans le provisoire pour vingt-un ans ; et quand j'en sor-
tis, ce fut sous le coup d'une punition que m'atlircrent
mes réclamations.
Je ne crois pas qu'on puisse mettre l'esprit d'un homme
à une torture plus cruelle, plus longue, et plus humi-
liante, que celle où je me suis trouvé pendant ces vingt-
un ans, tortures qui, depuis, sont devenues plus cruelles
encore.
Chaque jour, et à chaque instant du jour, lorsque je me
trouvais seul, ma ruine, mes déceptions, la chétive posi-
tion qui m'était faite, mon humiliation, mon opprobre
m'arrachaient des larmes, la tristesse me dévorait; l'in-
juste spoliation dont j'étais la victime, le déshonneur qui
m'accablait, la misère qui m'étreignait, m'inspiraient un
sentiment de honte si mordant que je rougissais chaque
fois que je paraissais en public : j'étais tellement confus de
mon avilissement, qu'en présence de n'importe qui, je
— 25 —
restais muet, ou à peu près, je ne faisais que balbutier.
Dieu vous préserve d'une bonté aussi pénétrante !
D'un. autre côté, la nécessité de rester à mon poste,
pour y. attendre la restitution qu'on me promettait, et sans
laquelle je ne pouvais être réhabilité, me faisait tenir à
mon état, comme à mon poste, et surtout un succès de
mon école, avec la plus fiévreuse opiniâtreté. On m'aurait
offert, dans une autre administration, un poste quatre fois
plus lucratif, que le l'aurais refusé ; car. non-seulement,
c'eût été refuser la restitution qui m'était promise, c'eût
été aussi refuser la réhabilitation dont on m'avait fait une
nécessité absolue, et me charger moi-même de mon op-
probre, pour en rester couvert toute ma vie, et même au
delà.
Je restais donc toujours, je restais nécessairement, et
indéfiniment, attendant chaque jour, dans la plus fiévreuse
anxiété, le dédommagement qui m'était promis, qui de-
vait me réhabiliter, mais qui n'arrivait jamais, qui n'est
pas encore arrivé ; et pourtant, vous le savez, je l'avais
largement et généreusement payé : vaine attente; chaque
jour était un jour de déception ajouté à celui de la veille,
et qui chaque jour, eant du jour, me ravi-
vait les plus cruelles tortures.
D'autres raisons encore me retenaient dans l'instruc-
tion ; outre que, si je m'étais retiré, sans l'agrément de
mes supérieurs, c'eût été renoncer à ma réhabilitation, je
me serais encore assumé la culpabilité d'un acte de mépris,
• à l'égard de la protection des dix personnages les plus
distingués de la ville de St-Dié ; et dans ce cas, comme je
— 26 -
l'ai appris de leur bouche, leur mécontentement m'eût
été acquis.
En effet, par ma désertion, je les aurais mis dans l'im-
possibilité de me rendre l'équivalent de l'emploi dont ils
m'avaient dépouillé. Or, ces MM. savaient, comme tout le
monde, la rigoureuse et sainte obligation de restituer à
qui l'on a fait tort, s'ils ne m'ont pas fait cette restitu-
tion, c'est qu'il ne leur a pas été possible; la loi du 28
juin 1835, sur l'instruction primaire, survenue la même
année, leur retira le pouvoir dont ils s'étaient servi
pour m'expulser de Corcieux, et me faire rentrer à
Fremifontaine.
Mais reprenons, dès son origine, et dans tous ses dé-
tails, cette insipide et désastreuse histoire, pour moi si
féconde en émotions si pénibles.
——- ——
PREMIER MÉMOIRE.
Iro
St-Die, le 12 Octobre 1832.
Le Maire de la ville de St-Dié, Président du comité
d'instruction primaire.
Monsieur,
Je vous adresse, avec votre brevet, l'autorisation de
M. le Recteur, pour exercer les fonctions d'instituteur
primaire à Fremifontaine.
Veuillez faire enregistrer cette autorisation à la mairie.
Recevez, etc.
Signé : J. de Comeau.
- A Monsieur Marchai, instituteur à Fremifontaine.
IIe
St-Dié, le 8 octobre 1832.
Monsieur,
Je viens d'écrire au maire de Fremifontaine de faire
fermer toute école, autre que celle que vous ouvririez,
- 28 —
soit dans la Haute, soit dans la Basse Fremifontaine. Si,
dans quelques jours, soit le sieur Roussel, soit tout autre,
persistait à résister aux décisions du Comité. Veuillez
m'en donner avis, en m'indiquant à quelle époque leur
école aurait été ouverte, et le nom de quelques personnes
dignes de foi qui le certifieraient.
Je vous salue,
Signé : Lotz, substitut.
Vous m'écrirez à l'adresse du Procureur du Roi, et en
cette qualité seule.
Ine
Le soussigné curé de Corcieux, informe les maire et
curé de Fremifontaine, que le sieur Marchai, nommé ins-
tituteur de:leuf commune, s'est très-bien conduit pendant
le peu de temps qu'il a resté ici, qu'on ne peut lui rendre
qu'un témoignage flatteur, et féliciter la dite commune de
Fremifontaine de l'avoir pour instituteur.
Signé : Pctot.
Corcieux, le 28 novembre 1832.
IVe
Nous Charles-Sébastien Renard, maire de la commune
de Corcieux, chef-lieu, arrondissement de St-Dié (Vosges),
certifions que le sieur Marchai, originaire de Fremifon-
taine, instituteur breveté du deuxième degré, a rempli
les fonctions d'instituteur communal à Corcieux, depuis le
premier courant, jusqu'à ce jour, avec autant d'exacti-
tude que de zèle, ayant:tcnu une conduite exemplaire, et
— 29 —
qu'il ne quitte que parce que sa nomination à Fremifon-
taine comme instituteur l'y oblige.
Sur ce, nous lui délivrons le présent qu'il mérite
à juste titre.
Signé : Renard.
Cùrciellx, le 29 novembre 1852.
Ve
Sl-Dié, h 13 janvier 1853.
Le Président du Comité d'instruction primaire de l'ar-
rondissftIDeBt, prévient le siur Marchai, instituteur à
Fremifontaine; qu'il doit se présenter le jeudi 24 du
présent mois, devant le Comité, conformément à la déci-
sion du 11 de ce mois, pour mettre fin aux difficultés qui
existent dans cette commune relativement à l'instruction
primaire.
Pour le Président,
Le Secrétaire du Comité,
Signature illisible.
VIe
Alunontzcy, le 18 octobre 1858.
, Marchai, instituteur à Aumontzey; au Comité supérieur
de l'arrondissement de St-Dié.
Je ne crois pas, Messisarey que votre bienveillance ait
oublié les pertes que vous m'avez fait éprouver, ni les
[sacrifices que je me suis imposés en faveur de l'instruction
primaire, cependant je viens vous la rappeler, et vous
f .ire connaître ma position :
!
— 30 —
Au mois d'octobre 1832, vous m'avez fait tenir d'office,
de M. le Recteur, l'autorisation d'exercer les fonctions
d'instituteur communal à Fremifontaine. Vous vous rap-
pelez que M. le maire de cette commune s'obstina à ne
pas reconnaître ma nomination, et qu'il soutint, à cette
occasion, contre le comité supérieur, pendant plusieurs
mois, une contestation qui fut, comme vous le savez, aussi
nuisible à mes intérêts qu'à la considération dont je pou-
vais jouir.
Au commencement de cette contestation, je m'engageai
en qualité d'instituteur communal à Corcieux. Cette com-
mune me faisait un traitement qui, tout compris, s'élevait
annuellement à dix-huit cents francs.
Pour vaincre l'obstination de M. le maire de Fremifon-
taine, vous m'avez forcé, par vos décisions, à quitter
l'école que j'avais établie à Corcieux, et à en établir une
autre à Fremifontaine. Celle-ci fut ouverte le 16 décembre
1832, et le 24 janvier suivant, tenant votre séance vous
m'avez engagé à m'en démettre.
Plein de confiance en votre bienveillance qui, à cette
séance, me fut solennellement promise, je vous remis ma
démission à l'instant.
Remarquez qu'à la même séance, vous m'avez engagé à
continuer l'exercice de mes fonctions d'instituteur à Fre-
mifontaine pendant quatre mois, je vous le promis, et je
suis heureux d'avoir tenu ma promesse, mais vous savez
que je n'ai reçu, pour mes services, aucun salaire de la
commune. :
Ce fut ainsi que, plein de confiance en votre bienveil-
lante sollicitude, et en vos promesses, je fus non-seulement
— 51 —
privé de l'une et de l'autre école ci-dessus dénommée,
mais comme je faisais partie du contingent militaire delà
classe 1829, je fus, en outre remis à la disposition de
M. le Ministre de la guerre, qui, ne me voyant plus figu-
rer dans le cadre des instituteurs communaux ; m'appela
sous les drapeaux, seulement j'eus le mois pour me pour-
voir.
C'est alors qu'afin de pouvoir attendre l'effet des pro-
messes- que vous m'avez toujours faites, de me procurer
un nouveau poste, promesses qui me furent encore réi-
térées à cette occasion, je m'engageai dans une commune
qui me fait un traitement qui, tout compris, s'élève annu-
ellement à deux cent cinquante francs, où j'attends encore
l'effet de vos bontés.
Je vous prie de ne pas perdre de vue que ce petit
mémoire vous est adressé dans le but d'obtenir de l'avan-
cement ; veuillez me faire connaître si j'en dois espérer.
Agréez etc.,
- Signé : Marchai.
VUe
Aumonizey, le lo février 1859.
Marchai, instituteur à Aumontzey, au Comité supérieur
de l'arrondissement de St-Dié.
A la suite de ma lettre du 48 octobre Mernier, permet-
tez-moi de mettre les observations suivantes :
Depuis l'époque de ma démission de l'emploi d'institu-
teur à Freccifontame, mes démarches, pour obtenir une
Mole convenablement lucrative, ont été infructueuses,
— 32 —
parce que, sans doute, ou du moins je dois le présumer,
le bruit occasionné par ma nomination à Fremifontaine,
et par la résistance du maire de cette commune, avait
retentit trop au loin dans le département.
Aussi, sans examiner si je suis, ou non, la cause inno-
cente de ce bruit, les autorités de plusieurs communes où
je me suis présenté pour offrir mes services, m'ont plu-
sieurs fois répondu : que leurs administrés aimaient trop
la tranquillité que pour me choisir pour leur instituteur.
L'assurance que vous m'avez toujours donnée de me
dédommager de mes pertes, notamment quand je donnai
ma démission de l'emploi d'instituteur à Fremifontaine,
et quand M. Je Ministre de la guerre me fit un appel, fut
le principe d'après lequel, à cette époque, je me résignai
à prendre, d'après votre avis, des arrangements avec une
petite commune piur lui servir d'instituteur, sans ce
principe je puis vous dire que j'aurais obtenu un congé
de service dans l'armée active, avec un droit à une de-
mande pour un emploi, dans une administration, dont le
service serait à la portée de mes facultés.
C'est dans cette position, Messieurs, que tout mon espoir
est en votre sollicitude ; c'est dans cette position que
j'ai la certitude de n'être pas victime de la confiance que
vous m'avez inspirée, en m'assurant des effets de votre
bienveillante protection.
Agréez, etc.
Signé : Marchai.
— 53 —
VIIIe
Si-Die, le a Mars 1859.
Le Président du comité supérieur de l'instruction pri-
maire de l'arrondissement dè Sl-Dié.
A Monsieur Marchai, instituteur communal à A umontzey.
Le comité qui a pris communication de votre lettre du
iî3 février, Monsieur, n'a dans ce moment aucune- éOfile
vacante qui pourrait vous convenir. II a décidé qu'Userait
pris noie de votre réclamation pour y avoir égard lorsque
l'occasion s'en présentera. Je dois vous faire observer
que, dans aucun cas, vous ne^ouvez quitter l'école, que
lorsque vous aurez prévenu l'autorité locale, et que vous
aurez obtenu votre lettre d'exeat.
J'ai l'honneur, etc.
Signé : Deshertriers.
IXe
Aumontzcy, le 16 avril 1852.
Marchai, instituteur à Aumontzey,
à Monsieur le Recteur de l'académie des Vosges.
Monsieur le Recteur, * -
En jetant un coup d'oeil. sur la correspondance que vous
trouverez ci-dessus, vous aurez, en résumé, connaissance
de la position que m'a faite le comité supérieur de l'ins-
* Parce que je ne lui avais pas adressé directement la présente
r&âin>a4îen,-K. Fînspectear refusa d'y répondre, tout le, reste démon
histoire se rattache à ce refus.
— 54. -
truction primaire de l'arrondissement de St-Dié, dont
l'autorité administrative est remplacée par la vôtre.
Vous n'ignorez pas, M. le Recteur, qu'avant l'exécution
de la loi du 28 juin 1855, sur l'instruction primaire, les
communes avaient le droit exclusif de choisir leurs insti-
tuteurs, et qu'il n'y avait d'exception à cette règle, que
lorsqu'il y avait, sur ce choix, une contestation dans la
localité. Comme il n'en existait aucune, sous ce rapport,
à Corcieux, lorsque cette commune me choisit pour son
instituteur, il est incontestable qu'elle était dans son
droit.
Mais, comme il en exilait une à Freinifontaine, on
doit en conclure que le Comité supérieur, en me nom-
mant instituteur dans cette dernière commune, usait
d'un pouvoir dont il était revêtu, mais aussi en me
dépossédant de l'emploi d'instituteur à Corcieux, il usait
d'un pouvoir, je ne dirai pas seulement directement-
opposé à mes intérêts, mais encore au respect de mes
droits.
S'il avait ses raisons pour en user ainsi, j'avais les
miennes pour m'en plaindre; mais je puis le redire :
tandis qu'une partie des membres qui siégeaient dans es
corps en 1852 y ont siégé, ils m'ont toujours réitéré,
non-seulement par écrit, comme vous le verrez par la
lettre n° 8, ci-après, mais encore à chaque entrevue, la
promesse d'un dédommagement : ils m'ont exprimé
maintes et maintes fois, le regret que la loi de 1855
soit venue limiter leurs attributions, en ajoutant que,
néanmoins, tôt ou tard, ils parviendraient, par leur
- 55 —
influence, à me rendre l'équivalent de ce qu'ils m'avaient
ôté.
Je leur sais gré d'avoir fait quelques tentatives dans
ce but, mais j'ai encore à regretter qu'elles aient été
infructueuses.
Inutile de vous dire, M. le Recteur, que la bienveil-
lance du Comité supérieur qui m'était acquise à un si
haut prix, jointe au désir d'enseigner, m'a fait refuser
plusieurs emplois qui, quoique peu lucratifs, l'étaient
cependant plus de deux fois comme celui d'instituteur
à umontzey ne l'a été jusqu'à l'exécution de la loi du
15 mars 1850.
Je ne puis vous retracer, sans être affecté du regret
le plus profond, que la déconsidération, ou plutôt
l'avilissement qui m'atteignit au milieu de la. contesta-
tion à la suite de laquelle je fus forcé d'établir une
école à Fremifontaine, est encore actuellement dans
resprit des populations des communes environnantes,
sans que je puisse les ramener à des sentiments plus
équitables.
C'est donc en vain que je me suis sacrifié, soit en
faisant l'école pendant cinq mois, à mes frais, à Fremi-
fontaine, soit en me livrant tellement au travail de ma
classe à Aumontzey, que je me suis vu forcé, pendant
un an, à rester dans l'inaction la plus complète, par
suite d'un excès de fatigue qui détraqua en 1847, les
ressorts de ma constitution.
Vous ne vous étonnerez pas, M. le Recteur, quand je
vous dirai que c'est, d'un côté, sous la pression de la
— 56 —
déconsidération, et de l'avilissement dont; je viens
de vous entretenir, d'un autre côté, sous l'espoir d'un
dédommagement en rapport avec les pertes qu'on m'a
fait supporter, que j'ai passé la; plus belle partie de
ma jeunesse, à attendre l'effet des promesses trop
souvent réitérées de l'administration supérieure, lais-
sant ainsi le soin de ma fortune aux mains de ceux qui
me l'ont ôtée.
Telle est, M. le Recteur, en résumé, l'histoire de
mes malheurs. Il ne me reste que la consolation de
la répéter, et de voir qu'elle touche sensiblement mes
auditeurs, qui tous, voudraient pouvoir améliorer mon
sort, vous le pouvez, puisse-t-il vous toucher.
Comme vous le remarquerez, M. le llecteur, je vous
mets sous les yeux l'histoire d'une adversilé dont le
principe est de vieille date; je conviens que, dès
longtemps, je l'aurais dù oublier, mais quand je
m'efforce à en écarter le souvenir, je ne puis parvenir
qu'à le mieux graver dans ma mémoire, d'autant plus
que, plus il vieillit, plus je perds.
Tel est, je crois, l'effet de l'intérêt, chez l'homme
même le moins intéressé, sa ruine, quand le principe est
ailleurs que chez lui, lui donne un sentiment de regret
dont il ne peut se distraire.
L'envoi que je vous fais de ce résumé, vous est une
preuve que j'ai la certitude que vous n'y serez pas
insensible.
Je suis, etc.
Signé : Marchsl.
DEUXIEME MÉMOIRE.
Xe
p -. -,
Vaudeville le 48 juillet 1865.
Monsieur l'Inspecteur.
Quoique je ne sois pas heureux dans.mes réclamations,
.je prends néanmoins la hardiesse- de vous en faire une.
Cette hardiesse me vient de ce que, dernièrement.
-vous avez eu la bonté de m'engager à vous dire ce
que j'avais à vous demander, je me rappelle que je vous
répondis que, vu mon âge, je ne demande plus-d'avan-
cement par permutation, ma santé, détruite par
trente-un ans de chagrin, ne me permettrait plus de
4iriger une école nombreuse. Aujourd'hui je verrais
avec regret mon changement de commune; sous ce
rapport, l'injustice qui m'a été faite est consommée.
Mais vous avez d'autres faveurs à dispenser, et il me
reste quelque chose à solliciter, c'est la restitution de
la bienveillance de mes supérieurs; j'espère qu'après
avoir confessé ma faute, ils me la rendront.
Ce sont mes supérieurs qui, par la confiance qu'jls
m'ont inspirée m'ont mis dans la nécessité de réclamer
l'avancement que je m'étais acquis, et qu'ils -¡nont
— 38 —
j-etiré par leurs décisions. S'ils m'avaient accordé
l'objet de leurs promesses et de mes demandes, vous
verrez, par la copie de la correspondance que je vous
adresse ci-jointe, que ce n'eût été que me remettre en
possession de mon bien.
Mais comment se fait-il que, plus je réclame, plus
je perds ? Comment se fait-il que je perds, non-seule-
ment les avantages pécuniaires qui me sont dûs, mais
encore la bienveillance de M. l'Inspecteur auquel je
m'adresse ?
Cela vient, je le sais, d'une faute que j'ai commise,
d'une faute que je n'ignore pas, mais, pour des raisons
que vous apprécierez, et que je vais vous soumettre,
je n'ai pas voulu rapporter dans mes deux dernières
réclamations; je les rapporte ici, mais avec tout le
respect, et toute la soumission que je dois à tous les
supérieurs qui m'ont été e qui me sont proposés, je
les supplie très-humblement de me la pardonner. -
Et vous, M. G., qui êtes actuellement mon
Inspecteur, je vous prie de regarder ma position avec
intérêt, je compte sur votre équité.
Pardon ! M. l'Inspecteur, je ne puis me figurer qu'il
ne me sera jamais rendu justice !
Pour vous pénétrer de mes droits aux faveurs de mes
supérieurs, veuillez avoir la bonté de jeter un coup
d'oeil sur la copie de la correspondance que je vous
adresse, et notamment sur la lettre n° 5, qui s'y trouve
insérée, vous y verrez que bientôt trente-un ans se
sont écoulés depuis que le Comité supérieur de l'arron-
dissement de St-Dié, dans sa séance du 24 janvier 1853,
me promit, avec toute l'assurance possible, un dédom-
- o9 -
5
magement aux pertes qu'il m'avait fait éprouver, en me
privant de l'emploi d'instituteur public dont j'étais en
possession dans la commune de Corcieux, et pour les
sacrifices que, ce même jour, il me demanda, et auxquels
je consentis, de continuer à mes frais, l'école qu'il
m'avait fait ouvrir à Fremifontaine.
Cependant, de ce dédommagement tant promis, je
n'ai pas reçu un centime, je n'ai jamais reçu que le
imnimmn-du traitement que la loi a assuré et assure à
l'instituteur. Ce sont ces promesses qui ont produit
toutes les phases de ma vie, le bien et le mal que j'ai
fait.
Notamment mes réclamations, et il ne m'est arrivé
que des déceptions. Je puis bien affirmer que je n'ai
jamais manqué à ma parole, mais je suis forcé de recon-
naître que j'ai trop compté sur celle d'autrui.
Comme vous le voyez, Mr l'Inspecteur! ce sont les
actes de mes supérieurs qui m'ont mis dans l'humiliante
nécessité de leur adresser mes réclamations; mais ce
qu'il y a de bien triste, c'est justement l'une d'elle qui
m'a attiré la réprobation de mes chefs. C'est en adres-
sant une de mes réclamations, comme vous allez e
voir, que j'ai perdu le dédommagement qui m'était
promis, ainsi que le fruit des soins que je n'ai cessé
de prendre pour me rendre recommandable auprès-de
mes supérieurs, et de plus j'ai perdu leur bienveillance.
Outre les réclamations que j'ai faites sous le régime
de l'ancienne loi ; j'en ai fait trois sous celui de la loi
actuelle, sous lequel l'administration pouvait, et peut
par elle-même, me rendre justice. J'en ai fait une à
— 40 —
M. Bataille, Recteur de l'académie des Vosges, le 16
avril 1852. J'en ai fait une à M. Thomas, mon inspecteur
primaire. le 10 avril 1856, J'en ai fait une à M. Defant,
aussi mon inspecteur primaire, au mois d'avril 1859.
Je suis encore à attendre une répoôse à chacun de ces
deux derniers. :.
J'en obtins une de celle que j'adressai à M, le Recteur,
M. Papigny, qui alors était mon inspecteur primaire,
m'invita, le 20 novembre 1855, auprès de lui à Yvoux,
où il agita deux q uestioü!JJ :
La première fut de me conseiller de ne pas publier
un ouvrage que je voulais mettre en circulation, en
me faisant comprendre que sa publication me serait
imputé comme une faute. Comme je n'ai jamais voulu
désobliger mes supérieurs, ni sortir du respect, et
de la soumission que je leur dois, j'ai suivi son conseil
d'autant plus exactement que je ne voulais pas com-
mettre de faute. Le désir de composer un livre utile
à l'instruction m'était venu, M. Papigny, m'apprit que
je m'étais trompé,
La seconde question, celle que j'aurais dû citer la
première, fut de me faire connaître qu'en adressant
ma demande du 16 avril 1852. à M. le Recteur, je
n'avais pas observé l'ordre hiérarchique, et que c'était
le moyen de ne rien obtenir; il m'apprit qu'en punition
de cet écart, je n'obtiendrais, ni avancement, ni dédom-
magement, et il m'assura que dans peu de jours j'aurais
mon changement.
M. le Recteur, contre mon attente, et contre mon
- 41 -
désir, et malgré la gravité de ma faute, me laissa dans
ma commune.
Ainsi tandis que M. Papigny prétendait que j'étais
coupable, JI. le Recteur prétendait que je ne l'étais
pas. Cela confond ma raison, mais je m'incline.
M. Tifaspecteur académique qui, l'année d'après,
succéda à M. le lecteur dans ses attributions sur le
personnel les instituteurs, jugea moins, je crois, ma
faute que ma position. Dans sa soHicitude pour ces
fonctionnaires, il m'envoya à Oncourt aussitôt qu'il
Iut au pouvoir: ce fut un- service qu'il me rendit;
mais ce ne fut pas me rendre le bien dont l'adminis-
tration m'avait spolié.
Le respect et la soumission que j'ai toujours portés
à mes supérieurs ne me permirent pas de faire des
objections à M. Papigny sur la faute qu'il me reprochait,
je. demandai, et je demande encore tres-humblement
pardon Wnn -écart aussi grave; Ce qui d'ailleurs est
inutile, je veux croire que M. Papigny m'a pardonné.
Si je ce me permis pas alors de lui faire des objections
je doîs vous dire ici, que je pouvais, pour m'excuser
de m'être adressé à M. le Recteur, alléguer qu'autre-
fois, lorsque je faisais des réclamations je les adressais
diaectemeot au chef de l'administration, dans la per-
sonne de M. le Président du comité supérieur de
l'instruction primaire de l'arrondissement, cela était
obligatoire. C'est sous l'empire de l'habitude, où cette
obligation me tenait, que je m'adressai à M. le Recteur,
au lieu de m'adresser à M. l'inspecteur.
— 42 —
Jamais la honte de l'aveu d'une faute ne m'a fermé
la bouche, et quelle que soit la gravité de celle-ci,
j'aurais pris dès longtemps le parti de la confesser
à mes nouveaux supérieurs; mais il me semblait que
c'eût été, en même temps, me plaindre de la sévérité
de M. Papigny; et en ce sens, je craignais que ma récla-
mation ne fût considérée comme une demande irres-
pectueuse, qui, au lieu d'atteindre son but, m'aurait
fermé la porte à l'avancement qui m'était promis,
comme il m'était dû.
C'est pour ce motif qu'en adressant copie de ma corres-
pondance à l'appui de mes réclamations à M. Thomas,
et M. Defant, je n'adressai, ni à l'un, ni à l'autre, copie
de ma demande du 16 avril 1852, je la supprimai tota-
lement, et dans les entretiens que j'eus alors avec ces
Messieurs, je ne leur en parlai pas, j'ai préféré souffrir
et ne pas déroger au respect que je dois à mes chefs,
j'ai préféré souffrir, et ne pas donner matière à
me soupçonner d'insoumission envers mon ancien
supérieur.
Vous voyez donc M. l'inspecteur que si je vous
fais aujourd'hui, au bout de dix ans, la confession de
cette faute ce n'est nullement pour me plaindre de la
sévérité de M. Papigny ni pour sortir du respect, ni
de la soumission que je dois à mon ancien supérieur,
mais pour le prier très-humblement de m'en accorder
le pardon, c'est aussi la prière que je vous fais.
Le refus que M. le Recteur fit à M. Papigny, de me
faire permuter, ne peut avoir aggravé ma faute aupr ès
de personne, je ne puis donc attribuer qu'à cette faute
— 43 —
la punition sous le coup de laquelle je me trouve
depuis* que j'ai été rélégué dans la petite commune
d'Oncourt, et c'est sans doute encore en nécessité de
cette faute que M. l'inspecteur primaire Thomas, et
M. l'inspecteur primaire Defant, se sont abstenu de me
faire une réponse aux réclamations que je me suis
permis de leur adresser subséquemment, comme je
viens de vous le rapporter.
C'est ici l'occasion, M. l'Inspecteur, de vous faire
un résumé de mes pertes.
Mes recettes annuelles à Corcieux tout compris, se
seraient élevées, sans exagération, à dix-huit cents
francs; tandis que pendant les trente-un ans qui se
sont écoulés, depuis l'époque où j'étais instituteur dans
cette localité, j'ai d'abord servi pendant un an pendant
lequel mes dépenses pour l'école excédaient les recettes.
Ensuite pendant quinze ans, pendant lesquels mon
traitement annuel, tout compris, ne s'élevait pas à
trois cents francs; et cela, pour attendre l'effet des
promesses que le Comité supérieur m'avait failes. Jai,
de plus, servi pendant deux ans, pendant lesquels mon
traitement annuel s'élevait à cinq cent cinquante-cinq
francs; douze ans sous le régime de la loi qui garan-
tissait six cents francs à l'instituteur, et enfin, la présente
année, pendant laquelle le traitement annuel de l'ins-
tituteur s'élève à sept cents francs.
Ce n'est pas la peine de faire état d'une somme annu-
elle d'environ cinquante francs, que j'ai reçus à titre
Depuis que cette réclamation a c'in faite.
— 44 -
de casuel d'église, pendant ces deux dernières années.
Outre ces pertes, je puis encore vous faire observer,
que dès la troisième année que j'exerçais à Aumontzey,
cette commune construisit, tout à neuf, une maison
d'école qui renferme, outre une belle salle de classe,
un logement bien plus cùnvenable que celui que j'occupe
à Vaudéville.
La seconde année que j'exerçais à Oncourt, cette
commune fit aussi construire, tout à neuf, un logement
à l'instituteur, beaucoup plus convenable encore que
celui d'Aumontzey.
Dois-je nie permettre de conclure que les dépenses
qu'ont néccessité ces constructions, sont le fruit de
mes soins? Quant à moi, je le crois, et aujourd'hui,
j'ai peut-être le local le plus étroit, qui, dans le dépar-
tement, soit affecté au logement de l'instituteur.
Ces pertes sont énormes, M. l'Inspecteur, elles sont
énormes pour un instituteur qui a tout son avoir dans
l'emploi qu'il occupe.
Pardon, M. l'Inspecteur, de vous entretenir si longue-
ment de mes pertes, voici bientôt trente-un ans qu'elles
sont incessamment présente à mon esprit, et leur
souvenir me cause un regret dont je ne puis me
distraire, je ne puis m'arracher de la pensée, que
l'injustice qu'on m'a faite, n'a jamais été réparée, et
que je suis victime de ma confiance.
Mais la perte la plus sensible, celle qui me désole
au plus haut point, c'est celle de la bienveillance de
mes supérieurs, pour la conservation de laquelle j'ai
— 45 —
supporté, sans murmurer, toutes les pertes qu'ils m'ont
fait éprouver, et fait tous les sacrifices qu'ils m'ont
demandés, comme l'indique l'ensemble de la corres-
pondance dont vous trouverez la copie sous le pli que
je vous adresse.
Je suis d'autant plus désolé que des personnes dignes
de foi m'ont rapporté qu'une faute que j'ai commise m'a
fait grand tort,
A part cette, faute qui, d'ailleurs de ma part, n'est
qu'une inadvertance, et qui, j'ose le dire, ne m'a pas
empêché et ne m'empêchera pas de vivre en honnête
homme; j'ai la conscience que jamais aucun acte de
ma part ne peut avoir désobligé aucun de mes supé-
rieurs ; vous vous en convaincrez par le besoin que
j'avais de leur bienveillance pour obtenir le dédomma-
gement que je sollicitais, et que j'ai toujours sollicité.
Je me permets d'ajouter que la morale seule m'aurait
tenu dans le devoir.-
J'espère qu'après m'avoir accordé le pardon que je
sollicite, mes supérieurs s'empresseront de me rendre
justice. ..,
Je vous supplie d'apporter votre attention à la der-
nière prière que je vous fais. — Si je suis sous le coup
de quelqu'autre accusation que celle de la faute que je
viens de confesser, je désire, et je demande, avec la
plus vive instance, qu'il m'en soit donné connaissance,
afin que je puisse m'en justifier.
Agrêèz, etc.
Signé : Marchai.
— 46.'-
Xie
Inspection des écoles primaires.
Epinal, le 21 juillet 1863.
Monsieur,
J'ai lu avec intérêt les deux mémoires que vous
m'avez adressés, vous avez cent fois raison, à l'àge où
vous êtes, de ne plus désirer de changement. Continuez
de bien faire dans la commune que vous habitez en ce
moment, et soyez convaincu que vous mériterez ainsi,
toute la bienveillance de l'administration, et qu'elle
saura apprécier les services. que vous rendez dans vos
modestes fonctions.
Recevez, M.. etc.
Signe: Gasquin.
XLP
Vaudéville, le 23 juillet 1863.
Mon cher jfrère,
Je vous adresse, sans commentaire, la copie de la
bienheureuse lettre que M. l'Inspecteur primaire a eu la
bonté de m'adresser sous la date du 21 du présent mois.
Grâce à Dieu ! et à l'équité de mes supérieurs actuels,
l'adversité qui me tenait par la gorge, depuis trente-un
ans, cesse enfin son acion.
— 47-
Je n'ai pas besoin de vous exprimer la dilatation de
ma satisfaction, et de ma gratitude.
Ce n'est pas, il est vrai, une restitution pécuniaire,
mais elle viendra.
Ce qui vaut infiniment mieux, c'est une restitution
morale; c'est la réparation d'une injustice de trente-un
ans, c'est ma réhabilitation, c'est la bienveillance de
mes supérieurs qui me revient. Louanges à Dieu !
Ce que je remarque, et que vous remarquerez, c'est
que la réponse que m'a faite M. Gasquin, vient de M.
Malgras.
En effet, M. Gasquin, depuis les quelques mois qu'il
est Inspecteur à Epinal, ne savait rien de mon histoire;
en sorte qu'en aucun cas, il ne pouvait répondre à ma
réclamation sans la soumettre à M. l'Inspecteur acadé-
mique qui, seul à Epinal, est le dépositaire des notes
de M. Papigny sur mon compte; lui seul pouvait donc
prononcer sur ma réclamation, et en dicter la réponse.
A ces causes louanges à lui, et louanges à Dieu.
Marchai.
XUIe
Yaudéville, le 2 août 4865.
Mon cher frère,
Ma destinée est sous le charme !
3Le sort est pire que le démon; je croyais l'adversité
— 48 —
vaincue, elle n'a semblé s'arrêter que pour mieux
m'ètreindre. -,. ?
Jeudi dernier, 50 juillet, je me suis empressé de me
rendre à Epinal, faire une visité à M.'l'Inspecteur, pour
lui témoigner ma gratitude, à rbccasïôn dé' son aimable
lettre du 21 du présent mois, et pour lui en marquer
ma reconnaissance. Mais quel ne fut pas mon désap-
pointement et ma Stupeur!
Il n'y avait que quatre à cinq minutes que je jouissais
d'un tête à tête que j'avais si impatiemment désiré trou-
ver dans les conditions qui se présentaient, et dans
lesquelles mon ohagrin dautrerùis- èc trouvait remplacé
par la délectation la plus parfaite.
Nous n'avions encore pârlê cjue du service, et ce n'était
pas fini, lorsque tout-à-coup, relevant la tête, M.
l'Inspecteur me dit :
Monsieur Marchai, riavez-vous plus rien à me dire
La foudre ne serait pas plus habile à pulvériser un
homme, que ces paroles ne le furent pour m'anéantir,
pour m'arracher, à l'instant même, les plus grosses
larmes et les plus pénibles sanglots.
A l'âge où je suis, et à l'âge où vous êtes, écartez, si
vous le pouvez, un chagrin comme celui qui me brisa à
cette occasion. L'amertume en est trop pénible.
Ce « n'avez-vous plus rien à me dire. » me fit com-
prendre (fue je n'avais nullement la bienveillance de
mon supérieur, que je n'avais rien à réclamer, ni à
espérer, qu'enfin, je n'avais plus rien à faire qu'à me
retirer.
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Votre opinion l'emporte sur la mienne ! oui, vous avez
raison, je n'ai plus rien à espérer ni à réclamer.
Dès que M. l'Inspecteur m'eut lancé ce « n'avez-vous
plus rien à me dire, » je me dirigeai vers la porte : car
c'était pour moi, comme il eût été pour tout autre,
l'équivalent d'un « allez-vous en. »
Cependant, pour me raccrocher encore, si c'eût été
possible, je me retournai, et je dis à mon expéditeur :
je regrette beaucoup de n'avoir pas adressé ma récla-
mation du 16 avril 1852, à M. Papigny.
M. l'Inspecteur me répondit avec véhémence et en
élevant la voix :
— M. Papigny est un honnête homme.
Je sortis humilié, honteux, confus, brisé; je m'arrêtai,
j'essuyai mes larmes dans le corridor, et à force de me
contenir, je pus arriver, sans éclater en sanglots, dans
la rue.
Vous donnerez le nom qu'il vous plaira à ce « n'avez-
vous plus rien à me dire » quant à moi, je me vois
forcé de l'accepter pour une répulsion définitive, et pour
une mise à la porte.
Me sera-t-il permis de dire très-humblement, très-
respectueusement, mais aussi, très-sérieusement : si on
m'avait laissé chez moi, à Corcieux, on n'aurait pas cru
devoir me mettre à la porte pour me faire comprendre
qu'on repoussait mes réclamations; je n'en aurais point
fait.
Si, comme on le dit : le malheur flétrit l'âme, la
mienne doit être bien fanée !
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Il y a ici un double fait : c'est qu'en me refusant sa
bienveillance, M. l'Inspecteur me refuse encore de
m'apprendre pourquoi on me punit.
Sur la lettre que M. Gasquinm'a écrite le 21 du mois
dernier, et sur la mise à la porte qu'il vient de m'appli-
quer, voici les réflexions qui me sont venues.
C'est comme s'il m'avait dit : M. Marchai, quoique M.
Malgras, inspecteur académique, mon supérieur, vous
rende justice, et qu'il m'ait ordonné de vous écrire ma
lettre du 21 juillet dernier, il n'en est pas moins
qu'avec M. Papigny, je dois pratiquer les devoirs que
commande l'esprit de confraternité, et comme M.
Malgras n'agit que d'après mes rapports, vous n'aurez
jamais rien que ce que vous avez, ce que M. Papigny
vous a donné.
XIV.
Vaudévûle le Ier octobre i865.
Monsieur l'Inspecteur.
Je viens trés-humblement vous supplier de me per-
mettre de publier, par la voie de la presse, la lettre que
j'ai eu l'honneur de vous adresser le 18 juillet dernier,
et à sa suite, celte que, pour y répondre, vous avez eu
bonté de m'éerire le 21 du même mois.
En m'aeenrdant l'objet de ma demande, vous obligerez
infiniment votre tcès-htimble et très-obéissant
serviteur, *
Marchai.
* A une autre époque je vous expliquerai le but de ma demande
— 51 -
RÉPOSE. -
Pourquoi entretenir le public de vos affaires? que
gagnerez-vous à cette publication t votre demande est
insensée; je m'y oppose formellement; je ne retrouve
plus en vous eet esprit de sagesse, qu'à une autre époque
j'avais été heureux de reconnaître.
L'Inspecteur primaire,
Signé : Gasquin.
XVe
raudéfille, le 31 décembre 1865.
Mon cher frère,
En vous souhaitant, pour l'année dans laquelle nous
allons entrer, une bonne santé, ainsi qu'à toute votre
famiHe, et des prospérités de toutes sortes, j'ai la tristesse
de vous apprendre que, de mon côté, cela ne va pas.
Pendant la semaine qui précédait la fête de Noël, j'ai
reçu la visite de M. l'Inspecteur qui, après la visite de
l'école, m'a questionné sur mon avoir. J'ai cru d'abord
qu'il me faisait cette question dans mon intérêt. Mais
ayant entendu, par mes réponses, que je n'avais pas
seulement pour me loger : il a ajouté, en manière d'aver-
tissement, que je devais prendre mes précautions, et
tâcher d'avoir des moyens d'existence pour l'époque où
mes soixante ans seront accomplis, que ma retraite
serait bien minime, mais qu'enfin, il faudrait alors me
retirer du service, qu'ainsi, je devais faire des économies
autant que possible.
- - 52 —
Cela est significatif.
Si l'excédant de mes recettes non effectuées que j'au-
rais faites à Corcieux, sur celles que j'ai effectuées
ailleurs, était dans ma poche, je me résignerais bien
volontiers à partir dt1 ite; mais il n'y est pas.
Dans quatre ans mes soixante ans seront accomplis,
et mes économies seront dans la mesura la plus petite
que, depuis trente-trois ans, l'administration aura pu me
le faire; elle ne l'ignore pas. i
T
Cela me prouve, de nouveau, qu'il y a quelque note i
accusatrice sur mon compte. Vous savez que, dans ma
réclamation du 18 juillet 1863, j'avais demandé qu'on
m'en donnât connaissance, afin que je puisse m'en
justifier; or, jusqu'ici cette demande reste sans réponse;
donc on veut me punir et on me punit, sans m'appren-
dre pourquoi. Qu'en pensez-vous?
Est-ce que le motif des punitions qu'on m'inflige n'est
pas avouable? cela me paraîtrait bien singulier.
En tous cas, il nie sera pénible d'être mis à la retraite,
ans savoir de l'administration, d'où me viennent mes
disgrâces, ces répulsions et les punitions qu'elle m'inflige.
Si j'en connaissais la cause, j'aurais, certes, des obser-
vations graves, très-graves, excessivement graves à
soumettre à mes supérieurs.
Mes supérieurs peuvent se dire que je n'ignore pas
ma culpabilité, qu'ainsi, il n'est aucune nécessité de
me l'apprendre.
— 53 —
Mais puisque je l'ai demande, tel est l'état actuel des
choses, qu'il faut qu'on me la signifie pour m'en justifier,
jusque-là je dois croupir. - ", -
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xvi
; Deinvillers, le 8 octtfbrè 1866^
Mon cher frère, , .., - ,
': ,
Je viens de recevoir encore uçç fois mon changement
de commune. ,fi '.J' ;,¡ ,,);: ')
f; 7 ;., )
Pour vous indiquer d'où il vient, je v$is yoi^jeu faire
la généalogie. Í ,=
Ma dépossession de mon emploi d'instituteur a Corcieux
engendra la promesse de j»e restituer^ ; • s
La promesse de me restituer engendra mes premières
réclamations. < J 1 ;
Mes premières réplaiftatioçs engendrèrent de nouvelles
promesses de me restituer. ; ,. 'i :
La non-exécution de toutes ces promesses, en engen-
drant mon poëme, engendra aussi une nouvelle récla-
mation.
Ma nouvelle réclamation engendra la répulsiou dont je
suis l'objet, dépuis quinze ans, de la part de mes supé-
rieurs. -
Le sentiment qui, chez eux, produisit cette répulsion,
engendra, chez eux, le refus de me répondre.
Le refus de me répondre engendra l'impression de
mon poëme.