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Le Tentateur, par Jules Lacroix,...

De
323 pages
Dumont (Paris). 1836. In-8° , XIX-316 p..
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MANSUY
LE
TENTATEUR,
PAR
AUTEUR DE
— CORPS SANS AME,—UNE GROSSESSE,—
— UNE FLEUR A VENDRE. —
Il faut_ toujours un temps de libertinage ,
ou dans un âge ou dans un autre;
c'est un mauvais levain qui fermente
tôt ou tard.
ROUSSEAU .
PARIS,
LIBRAIRIE DE DUMONT.
Palais-Royal, 88, au Salon Littéraire.
1856.
LE TENTATEUR.
Sous Presse.
DU MÊME AUTEUR :
2 vol. in-8.
— IMPRIMERIE DE E. DÉPÉE, A SCEAUX. —
LE
TENTATEUR,
PAR
JULES LACROIX,
AUTEUR DE
— CORPS SANS AME, — UNE GROSSESSE , —
— UNE FLEUR A VENDRE. —
Il faut toujours un temps de libertinage ,
ou dans un âge ou dans un autre ;
c'est un mauvais levain qui fermente
tôt ou tard.
ROUSSEAU .
PARIS,
LIBRAIRIE DE DUMONT.
Palais-Royal, 88, au Salon Littéraire.
1856.
PRELUDE.
Je sais qu'un éléphant, portant une bastille ,
S'introduirait plutôt par le trou d'une aiguille,
Q'un seul de mes romans dans certaines maisons
Où je suis à l'index , pour de bonnes raisons.
Imité de lord BYRON.
I
O vous que fit rougir ma pauvre Fleur à vendre,
Mortels chastes et purs comme au siècle d'Evandre,
Et qui fermant vos yeux et le livre à la fois,
M'avez exorcisé d'un long signe de croix !
II
Rassurez-vous, lecteurs à l'âme pudibonde,
Je vous apporte un livre où la morale abonde,
Un livre d'analyse, où le scalpel en main
J'ai voulu disséquer tout vif le coeur humain !
Mais comme ce roman est une histoire vraie ;
Comme sous le bon grain on voit monter l'ivraie;
Comme toujours le vice, invisible serpent,
Vient près de la vertu se tramer en rampant;
Comme l'âme et le corps, par un fatal mystère,
Sont toujours l'une aux cieux et l'autre sur la terre ;
Comme il est deux amours, l'un noble et dégagé
De la fange des sens où l'autre dort plongé ;
III
Comme dans la nature, un double phénomène
A mélangé l'esprit avec la bête humaine;
Dans ce drame j'ai mis l'horrible auprès du beau,
Car dans la sombre nuit brille mieux le flambeau.
II
Mon livre est innocent, cette fois je m'en pique.
Il n'est pas cuirassé du boursoufflage épique,
Comme certains romans, dont le style germain
Étouffera bientôt les torches de l'hymen,
IV
Et dont l'auteur, parlant comme l'Apocalypse,
Viole la morale, au moyen d'une éclipse ! *
Je n'ai pas eu besoin de baisser le rideau,
De mettre sur les yeux du lecteur un bandeau,
Ou de laisser en blanc une ligne suspecte :
Ma phrase désormais sera plus circonspecte.
Nous sommes dans un siècle, on ne peut le nier,
Qui ne vaut guère mieux que le siècle dernier !
Le nôtre est seulement beaucoup plus hypocrite,
Et toute vérité qui nous blesse est proscrite.
* Néanmoins, j'admire autant que personne cette énergique et belle
conception de Léoni, qui me semble d'une merveilleuse vérité.
III
Vienne un livre, fidèle et terrible miroir
Qui reflète le vice effrayé de s'y voir ;
Que cet impur géant qu'on nomme l'adultère,
Et dont les bras lascifs enveloppent la terre,
Que l'ignoble débauche, aveugle et sourd démon,
Qui se traîne en crachant des lambeaux de poumon,
Cadavre encor vivant dont la tête qui tombe
Touche presque déjà la pierre de la tombe,
Que ces monstres, bouillans de luxure tout deux,
Dans le miroir fatal apparaissent hideux !..
VI
Alors tous ces Berniers qui pèchent en silence *,
Frémiront de se voir, affreux de ressemblance ;
Et tout pâle de honte, à défaut de remord,
Tartuffe—car, Messieurs, Tartuffe n'est pas mort !
Tartuffe se fera censeur et journaliste,
Puis, dans un feuilleton bonnet rouge ou carliste,
Pour venger la morale ou plutôt lui, je croi,
Dénoncera l'ouvrage au Procureur du roi !
* Voir mon dernier roman : Une Fleur à vendre.
VII
IV
J'ai peint ce que j'ai vu dans le siècle où nous sommes !
Le vice est le seul roi qu'auront toujours les hommes.
Il est vrai qu'aujourd'hui l'on a plus d'entregent,
Qu'on est moins effronté qu'au siècle du Régent,
Que du libertinage on ne fait plus parade,
Et qu'on se cache, au lieu de monter sur l'estrade :
Mais les hommes toujours sont les mêmes au fond;
Ce qu'ils ont fait jadis, à présent ils le font !
VIII
Oui,j'en crois, ô Balzac, ta Physiologie!
Le minotaure, enfant de la mythologie,
Monstre luxurieux, de son front inégal
Déchire encor souvent l'oreiller conjugal.
Mais ce qui maintenant vous choque et vous effraie,
Mesdames ! c'est le mot, c'est l'expression vraie;
Et de libertinage atteint et convaincu,
Le terme consacré par Molière.... a vécu !
Minotaure est moins clair, moins précis, mais logique,
Et le sens qu'il présente est amphibologique.
Aujourd'hui ce n'est pas la chose qui fait peur,
Mais le mot!... il faut donc l'entourer de vapeur,
IX
Le couvrir prudemment d'une légère nue,
Pour que la nudité ne soit qu'à demi-nue,
Et sous le mince voile où l'oeil veut la saisir,
Plus attrayante encor, chatouille le désir.
Le triomphe du genre est l'aimable chronique
Du chevalier Faublas, cet élégant cynique,
Qui, sans jamais nommer les choses par leur nom,
S'est acquis près de vous un si fameux renom,
O belles, qui le soir un peu moins scrupuleuses,
Dévorez lentement les pages scandaleuses,
Et qui, près d'un flambeau, vous penchant sur un bras,
Au moindre bruit, cachez le roman sous vos draps !
Là tout est gracieux, charmant, couleur de rose :
De ce livre, un parfum s'exhale et vous arrose,
Un parfum de boudoir, de molle volupté,
Qui fait battre le coeur doucement agité.
L'imagination est délirante, et nage
Dans un torrent d'amour et de libertinage ;
L'oeil brille, et votre front que baigne la sueur
Étincelle au flambeau d'une étrange lueur ;
Et, le cerveau tout plein d'images enivrantes,
D'impures visions sous vos rideaux errantes,
XI
Lorsque vient le sommeil, adultères hélas !
Vous rêvez le plaisir dans les bras de Faublas ! ! !
VI
Mais qu'un homme indigné, le fouet en main, sévisse,
Qu'il appuie un fer chaud sur l'épaule du vice,
Et l'arrache, tout pâle, à son obscur séjour,
Comme un oiseau de nuit que l'on traîne au grand jour ;
Après l'avoir jugé, que, nouveau Rhadamante,
Il accroche le monstre à la claie infâmante,
Et fatiguant sur lui la corde aux plis noueux,
Le fasse rebondir sur le pavé boueux ;
XII
Alors, jeunes beautés, beautés mûres et vieilles,
Vont boucher à deux mains leurs yeux et leurs oreilles,
Et prises tout-à-coup d'un tremblement nerveux
Qui sous les dents du peigne agite leurs cheveux,
Pareilles aux ladys de la prude Angleterre
Lorsque le mot CULOTTE épouvante la terre,
Autour du pilori tout le sexe ameuté
Va crier d'une voix à l'immoralité !
Voilà donc la pudeur !.. passe encor pour les dames :
Leurs nerfs sont délicats, un rien trouble leurs âmes ;
Les belles, comme on sait, frémissent aisément,
Et n'aiment à frémir qu'aux bras de leur amant :
XIII
Mais vous, hommes, mais vous qui connaissez le monde
Et qui savez jusqu'où descend le vice immonde,
Vous qui n'avez jamais gourmande Richardson
D'avoir traîné vos pas dans l'impure maison
Où Lovelace, usant d'un stratagême infâme 1,
Aidé par un démon à visage de femme,
L'effroyable Saint-Clair, profane dans un jour
La beauté, la vertu, l'innocence et l'amour!
Quoi ! vous me regardez avec un oeil oblique
Comme si j'outrageais la morale publique,
Parce que j'ai flétri le vieillard effronté
Qui marchande l'amour et la virginité !
XIV
VII
Quoi ! vous n'avez donc lu que Tibulle et Properce?..
Vous n'avez pas ouvert les Satires de Perse,
Ce chaste et pur jeune homme, à la femme inconnu,
Qui mit son vers brûlant au front du vice nu !
Et ce fier Juvénal, qu'en m'inclinant je nomme,
Seul Romain de son temps, qui fût digne de Rome,
Vous ne l'avez pas lu !... l'effrayant Juvénal,
Juge et bourreau d'un siècle impudique et vénal,
Poète ruisselant d'amères ironies,
Qui traîne tout cadavre infâme aux Gémonies,
XV
Qui pénétrant au coeur du profond Lupanar,
Comme l'ardente flamme au terrier d'un renard,
Promène son flambeau dans la sombre caverne
D'où s'exhale le souffle empesté de l'Averne;
Et tandis que, hurlante aux bras du muletier,
Messaline se livre à son affreux métier,
Du grabat qu'elle souille il l'emporte livide,
Inassouvie et lasse, et toujours plus avide,
La flagelle à deux mains de son vers irrité,
Et la jette, hideuse, à la postérité !
VIII
Mais des cris furieux vont sur ma tête fondre :
«Autres temps, autres moeurs! Il ne faut pas confondre
XVI
« Avec le siècle impur, honte du genre humain,
« Qu'ont fouetté les serpens du poète romain,
« Notre siècle penseur, grave, moral, austère,
« Où l'on montre du doigt toute femme adultère,
« Où le vice, partout chassé, partout flétri,
« Avant peu n'aura plus sur la terre un abri !
« Oh! notre siècle est chaste, et l'on n'en peut médire:
« Juvénal aujourd'hui n'aurait plus rien à dire;
« Et dans notre âge fait d'un plus noble métal,
« Si Messaline existe, elle est à l'hôpital!... »
XVII
Elle vit ! elle vit ! elle a changé de forme,
Et sa lubricité peut-être est moins difforme.
La nymphe, moins brutale en ses emportemens,
Parmi les portefaix ne prend plus ses amans ;
Elle est belle et folâtre, et comme elle se farde,
On ne remarque pas que sa joue est blafarde,
Il lui faut aujourd'hui le jeune homme élégant
Dont la main blanche et fine est couverte d'un gant;
Elle n'habite plus la caverne enfumée ;
Sa chevelure est lisse et toute parfumée;
Et, le front appuyé sur un moelleux coussin,
Elle ne montre plus qu'à demi son beau sein ;
Le bal a remplacé pour elle les orgies,
Et tout éblouissante aux clartés des bougies,
Lorsque le souffle anime et flûtes et hautbois
Comme des rossignols qui chantent dans les bois,
XVIII
Alors elle bondit, et la valse enflammée
L'emporte dans ses bras , frémissante et pâmée !
IX
Messaline n'a plus la verve d'autrefois;
De nos jours, elle tient moins au nombre qu'au choix.
On fouillerait en vain dans tous nos lieux profanes :
La plus dévergondée entre les courtisanes,
Aux rayons de la lune, en sa lubrique ardeur,
N'irait plus outrager l'autel de la pudeur.
Mais la sainte pudeur, dans nos temps prosaïques,
N'a plus son vieil autel pavé de mosaïques;
XIX
Et la blanche déesse au manteau virginal,
Avait une statue encor, sous Juvénal !
Maintenant la pudeur, dont l'autel est sans flammes,
Trouve encore un asile au fond de quelques âmes...
Oui, je veux bien le croire, et suis plus indulgent
Que Voltaire, cet homme au sourire affligeant,
Qui disait : — « La pudeur, vierge belle et voilée,
De nos coeurs, en pleurant, un jour s'est envolée,
Et datas notre âge d'or elle n'a plus d'autels
Ni de refuge, hélas ! qu'aux lèvres des mortels ! »
20 novembre 1835.
PREMIERE PARTIE.
I.
Madame de Ranval, après une nuit de fièvre
et d'insomnie, se leva toute grelottante; et
s'enveloppant d'une chaude pelisse, elle sortit
de sa chambre à coucher et alla s'asseoir dans
un petit salon qui donnait sur un jardin : elle
était fort pâle, et quelques larmes descendaient
le long de ses joues, dont les contours amai-
4 LE TENTATEUR.
gris annonçaient la souffrance du corps et de
l'âme.
Madame de Ranval achevait sa vingt-troi-
sième année : elle n'était pas régulièrement
belle ; on aurait pu même, en analysant les
traits de son visage, y découvrir quelques in-
corrections , quelques défauts plus ou moins
saisissables, qui n'auraient pas échappé sans
doute à l'oeil d'un observateur, mais qui n'al-
téraient en rien, toutefois, l'ensemble harmo-
nieux d'une physionomie pleine d'innocence
et de volupté. Madame de Ranval était petite,
frêle, mince, et sa poitrine un peu rentrée tra-
hissait une constitution faible et maladive : mais
cette imperfection , si désagréable et si cho-
quante dans presque toutes les femmes, sem-
blait donner au contraire quelque chose de
poétique à cette rêveuse créature, blonde et
pâle, dont les yeux bleus se tournaient toujours
vers le ciel, comme par instinct.
A la voir ainsi gracieusement inclinée et pen-
LE TENTATEUR. 5
chant mollement sa tête, comme sous le poids
d'une pensée grave et mélancolique, on eût
dit par momens une fleur trop chargée de ro-
sée : et pourtant dans cette poitrine si débile
battait un coeur de feu, et cette fragile enve-
loppe cachait une âme pleine d'énergie, de
force et de résolution.
Madame de Ranval était assise dans une ber-
gère en face d'une fenêtre, et son regard voilé
de larmes demeurait constamment fixé vers le
ciel, tout gris de nuages sales et floconneux,
qui semblaient s'accrocher en passant aux an-
gles des toîts et des cheminées. Par intervalles,
un vent sec et froid qu'on entendait siffler
dans les arbres nus et dépouillés, secouait leurs
branches festonnées de givre , et dispersait
dans l'air, comme autant de grains de sable,
les petits oiseaux affamés, qui volaient çà et là
en cherchant de la nourriture. Les allées du
jardin, les toîts des maisons voisines étaient
couverts de neige ; et le soleil, entièrement ca-
6 LE TENTATEUR.
ché dans un épais brouillard, ne laissait tomber
qu'une lumière terne et décolorée qui disposait
l'âme à la tristesse. C'était une des plus affreu-
ses matinées d'hiver qu'il fût possible de voir à
Paris.
Tandis que madame de Ranval, plongée
dans une morne rêverie, suivait machinale-
ment de l'oeil la course rapide des nuages qui
flottaient comme d immenses lambeaux de
crêpe noir, une femme d'environ cinquante
ans, grande et maigre, à genoux devant la che
minée, soufflait le feu, et de temps à autre in-
terrompait cette occupation pour tourner la
tète vers madame de Ranval, et soupirer pro-
fondément.
Cette femme, dont la figure agréable et douce
prévenait tout de suite en sa faveur, était de-
puis trente ans dans la famille de M. de Ran-
val : elle l'avait élevé, et n'ayant jamais eu d'en-
fans, elle chérissait comme une mère Anatole
et la femme qu'il avait épousée; aussi Anatole
LE TENTATEUR, 7
répondait à l'affection de cette excellente créa-
ture par une tendresse vraiment filiale et le
plus sincère attachement. Mariane était consi-
dérée dans la maison d'Anatole moins comme
une domestique que comme une amie, une es-
pèce de mère. Son vieux maître, M. de Ran-
val, qui habitait depuis long-temps une mai-
son de campagne dans les environs de Fontai-
nebleau, avait laissé Mariane libre de rester
avec lui ou d'accompagner Anatole dans son
nouveau ménage; et Mariane, quoique très
attachée au père, avait préféré suivre le fils.
Il y avait trois ans qu'Anatole et Mathilde
étaient mariés. Jeunes tous deux, l'âme pleine
d'espérance et de fraîcheur, ils s'aimaient
comme si Dieu les eût créés tout exprès l'un pour
l'autre. Elevés ensemble, et de la même famille,
ils avaient passé leur première jeunesse à Fontai-
nebleau, chez M. de Ranval : leur amour était
né pour ainsi dire en même temps qu'eux et n'a-
vait fait que se développer avec l'âge. Anatole r
8 LE TENTATEUR.
avait trois ans de plus que sa cousine Mathilde:
étant enfant, comme un autre Paul, il grim-
pait aux plus hauts arbres du jardin pour aller
chercher des nids d'oiseaux qu'il apportait d'un
air triomphant à sa petite bien-aimée; décou-
vrait-il au milieu des feuilles une belle pêche
mûre, que M. de Ranval avait déjà couvée des
yeux et destinait au dessert, vite Anatole cou-
rait la cueillir pour Mathilde, au risque d'être
sévèrement grondé ; et les larmes de Mathilde
désarmaient toujours la colère du vieillard, qui
pardonnait sans peine à l'espiègle Anatole.
Plusieurs fois M. de Ranval et le père de Ma-
thilde , qu'unissait une vieille et tendre amitié,
regrettèrent de n'avoir pas nommé Paul et
Virginie ces deux enfans que Rernardin de
Saint-Pierre eût pris pour modèle.
Le père de Mathilde avait une maison de
campagne voisine de celle qui appartenait à
M. de Ranval, mais il était beaucoup moins
riche que son ami, et ne pouvait laisser à Ma-
LE TENTATEUR. 9
thilde qu'une fortune médiocre. Il mourut
quand sa fille n'avait encore que seize ans; mais
avant de rendre le dernier soupir, il exigea de
M. de Ranval la promesse d'unir un jour Ana-
tole et Mathilde.
Et quelques années plus tard. Anatole, mûri
par de fortes études et par une éducation intel-
ligente, n'était plus un enfant joueur et frivole,
qui courait au grand soleil avec Mathilde après
les beaux papillons, mais un jeune homme grave
et pensif, qui n'embrassait plus qu'en tremblant
sa timide et jolie cousine, et dont le coeur bat-
tait d'étrange sorte, quand son oeil doux et noir
rencontrait l'oeil bleu de la rêveuse Mathilde.
Anatole, que son père avait toujours élevé
dans des sentimens religieux. n'était pas, comme
la plupart des jeunes gens de son âge, un li-
bertin sans illusions et sans croyance : l'amour,
au lieu d'étouffer dans son coeur les germes de
piété qui s'y trouvaient naturellement, les avait
au contraire échauffés, développés, et jamais
10 LE TENTATEUR.
les mauvais conseils n'avaient rien pu sur lui.
Un soir qu'avec Mathilde il contemplait,
dans un grave et saint recueillement, le ciel tout
parsemé d'étoiles, et qu'une brise douce et
printannière soufflait dans ses cheveux, la poé-
sie tout-à-coup s'éveilla dans son coeur ; et les
plus intimes, les plus suaves émotions s'en
échappèrent en délicieuses mélodies, en vers
brûlans d'inspiration.
Puis il dit à sa bien-aimée qui l'écoutait
comme en extase : « A toi, Mathilde, à toi mes
premiers vers !.. Tu m'as fait poète !... Tu
m'as donné une lyre!.. Elle ne chantera que
pour toi! »
Et il avait tenu parole : depuis cette bienheu-
reuse soirée où il était devenu poète, chaque
jour des strophes magnifiques, où résonnait
le nom de Mathilde, jaillissaient de son âme
exaltée; et presque enfant encore, il avait ac-
quis déjà une grande et solide réputation.
L'amour d'Anatole pour Mathilde était pur
LE TENTATEUR. 11
comme un culte; jamais il n'avait eu dans
son coeur l'image ou la pensée d'une autre
femme; et lorsqu'il avait épousé à vingt-trois
ans Mathilde, l'âme d'Anatole était vierge
comme son corps . . . . . . . . . .... . .
Tous ces doux souvenirs de bonheur et d'a-
mour, cette vie patriarcale et simple auprès
d'un mari qu'elle adorait, ces délicieux épan-
chemens, ces rêveries à deux , toutes ces cho-
ses revenaient en foule à l'esprit désolé de
Mathilde.
— Hélas! pensait-elle avec douleur, comme
il m'aimait!... je n'aurais pas donné ma vie
pour celle des anges !... mais cet ineffable bon-
heur a duré deux ans à peine!... Voilà près
d'un an qu'il est évanoui !... Ah! je n'ai été
la plus heureuse des créatures que pour mieux
sentir aujourd'hui combien je suis à plaindre!
Et toujours immobile devant la fenêtre. Ma-
thilde s'abandonnait aux plus tristes réflexions,
pendant que la vieille Mariane. assise à quel-
12 LE TENTATEUR.
que distance de sa maîtresse, la contemplait
douloureusement sans oser lui faire de ques-
tions.
Tout-à-coup madame de Ranval relève sa
tête qu'elle avait laissé tomber sur sa poi-
trine ; elle écoute. Mariane imite le
mouvement de sa maîtresse ; elle prête aussi
l'oreille.
Un bruit sourd et régulier, comme le pas
d'un homme qui se promène en long et en
large dans une chambre, se faisait entendre à
travers le plafond.
Mathilde écoute avec attention quelques mo-
mens encore : le bruit continuait toujours.
— Ah! Mariane, tu l'entends! dit Mathilde
avec des sanglots dans la voix. On dirait qu'il
est dans un transport de fièvre chaude!... Voilà
qu'il recommence à marcher !...
— Mais huit heures viennent de sonner,
madame, répondit Mariane d'une voix trem-
LE TENTATEUR. 13
blante qu'elle essayait d'affermir. Il n'est pas
étonnant que M. Anatole soit déjà au travail :
il se lève ordinairement de bonne heure.
—Ma chère Mariane, tu fais tout ce que tu
peux pour me tranquilliser, et je t'en remercie,
bonne fille ! mais je te repète qu'il a veillé
toute la nuit... Oui, toute la nuit j'ai entendu
son pas au-dessus de ma tête!... Je l'ai même
entendu parler haut comme un homme qui
rêve!... mais il n'a pas dormi un instant, j'en
suis sûre, puisqu'il n'a pas cessé de marcher !
—Ah! madame, quelle nuit effroyable vous
avez dû passer ? dit Mariane en secouant tris-
tement la tête.
— Oh! oui, Mariane, effroyable!... j'étais
assaillie de mille inquiétudes!... je n'ai pas
fermé l'oeil un moment. J'avais le frisson.
— Et pourquoi ne m'avez-vous pas appelée,
ma chère maîtresse? J'aurais bassiné votre lit ;
je vous aurais donné quelque chose à boire.
— Non, ma bonne fille, répondit Mathilde
14 LE TENTATEUR.
en lui pressant une main avec affection, je ne
voulais pas t'éveiller!... à ton âge on a besoin
de repos ! D'ailleurs tes soins ne m'auraient pas
été bien utiles!... C'est de l'âme principalement
que je souffrais!
— Eh bien! madame, je vous aurais tenu
compagnie! nous aurions causé!. ..car c'est une
chose si désolante que de passer une longue
nuit sans dormir et toute seule!
— J'ai été plusieurs fois au moment de me
lever, Mariane, pour aller voir si Anatole
était malade!... mais je n'ai pas osé!... il m'au-
rait dit que j'étais cruelle de le troubler ainsi au
milieu de ses travaux ! Oui, Mariane, il m'au-
rait dit avec un soupir : « Mathilde, je compo-
sais et tu m'as fait perdre le fil de mes idées!...
Folle! pourquoi toujours t'inquiéter! tu vois
bien que je ne suis pas malade!... mais je
le deviendrai si je ne puis travailler à mon aise
et tranquille! » Voilà, Mariane, ce qu'il n'au-
rait pas manqué de me dire, avec douceur tou-
LE TENTATEUR. 15
tefois, avec tendresse; mais au fond de l'âme
je lui aurais fait de la peine! car tu sais que de-
puis quelque temps Anatole est bien changé
pour moi? ce n'est plus le même homme!... et
son caractère autrefois si égal et si doux s'altère
chaque jour presque autant que son visage...
Mais toi, sa vieille bonne, toi qui l'as élevé, tes
prières ont encore sur lui quelque pouvoir!...
Va, monte à sa chambre, et tâche de savoir s'il
n'est pas indisposé!
Depuis huit mois environ que madame de
Ranval était accouchée d'un fils, dont la nais-
sance avait pensé lui coûter la vie, Anatole et
Mathilde ne couchaient plus dans la même
chambre, et faisaient, comme on dit, lit à part.
— Va, ma chère Mariane, continua ma-
dame de Ranval d'un air suppliant, il te recevra
bien, toi, j'en suis sûre ! car il t'aime !...
— J'irai, madame, si vous l'exigez, répon-
dit Mariane d'un ton résigné et triste; mais je
ne vous cache pas que cette démarche me coûte !
16 LE TENTATEUR.
Ma présence va contrarier Anatole, et je crois
déjà entendre, en signe d'impatience, ce léger
claquement de langue qui est habituel à mon-
sieur, lorsqu'on le dérange au milieu de ses oc-
cupations littéraires !... Ce bon maître ! c'est bien
le meilleur et le plus doux des hommes! mais
vous savez qu'il n'est plus le même quand il tra-
vaille; alors un rien l'importune et l'aigrit!...
Hier encore, madame, quand vous m'avez en-
voyé l'avertir pour dîner, il s'est presque mis
en colère...
— Va, Mariane, va, te dis-je... tu trouveras
bien quelque prétexte pour entrer dans son ca-
binet : fais comme si tu avais cru l'entendre son-
ner! Ah! j'y pense, Mariane, les journaux sont
probablement arrivés... apporte-les à Anatole.
Mais, je t'en prie, ne dis pas que je t'envoie.
— Soyez tranquille, madame, dit Mariane.
Puis elle sortit du salon, en poussant un profond
soupir.
Quand Mathilde fût seule, elle retomba dans
LE TENTATEUR. 17
ses pensées mélancoliques, et ses joues furent
de nouveau inondées de larmes ;puis tout-à-coup
elle devint plus pâle, et sentant des frissons gla-
cés dans tous ses membres, elle se leva languis-
samment de sa bergère, et alla s'asseoir près
de la cheminée. Elle approcha de la flamme ses
mains, tremblantes de froid: et pour soulager
son esprit torturé de chagrins et d'inquiétudes,
elle tâcha de perdre un instant la mémoire,
mais elle ne pût oublier ; et ces mots : il ne
m'aime plus! retentirent plus douloureuse-
ment dans son âme, et ne firent qu'accroître la
violence de son désespoir.
Et voilà ce qu'elle se mit à dire dans le fond
de son coeur :
— Si jeune, si jeune!... et déjà tant souffrir!...
Moi qui croyais au bonheur !... Il y a moins d'une
année, que j'étais encore si heureuse!... Non,
Anatole est perdu pour moi... c'en est fait... il
ne m'aime plus... il a beau me répéter encore
de temps à autre qu'il m'aime comme au pre-
2
18 LE TENTATEUR.
mier jour, que je lui suis peut-être encore plus
chère... c'est par un reste de compassion qu'il
dit cela... Mais ce n'est pas une femme qu'on
peut abuser... D'ailleurs, ne m'aperçois-je pas
que depuis quelque temps ma présence le gê-
ne?...Par momens il a l'air de vouloir me fuir...
et puis, quand nous sommes seuls, il est dis-
trait, préoccupé!., quand je lui parle et que je le
conjure de me confier ses chagrins, c'est à peine
s'il me répond... Il me cache un secret... Oui,
souvent, quand je me plains de sa froideur, il
me prend dans ses bras et m'arrose de larmes,
en me suppliant de lui pardonner... puis je
crois un instant qu'il va tout me dire... Au moins,
si l'on m'avait laissé mon enfant, mon pauvre
enfant!., il m'aurait donné du courage pour sup-
porter l'indifférence d'Anatole!... mais ils me
l'ont enlevé... ils m'ont refusé la triste conso-
lation de le nourrir !... Anatole, Anatole... main-
tenant quand je te regarde, je doute si c'est toi...
Hélas! et moi-même, je suis donc bien changée?...
LE TENTATEUR. 19
la souffrance a donc bien décoloré, vieilli mon
visage ?... Oui, malheureuse, je ne puis me faire
illusion... il me trouve laide à présent!... Ah!
pourquoi l'amour des hommes est-il si fragile et
si court!...ou plutôt, pauvres femmes!pourquoi
ne sommes-nous pas toujours belles !...
II.
Pendant que Mathilde se livrait à ces déso-
lantes pensées, sa femme de chambre rentra.
Mariane avait la figure toute couverte de
larmes, mais avant que sa maîtresse n'eût
tourné la tête vers elle, la pauvre fille releva
le bord de son tablier de taffetas noir pour
s'essuyer les yeux ; toutefois elle ne put retenir
un sanglot, que sa maîtresse entendit.
22 LE TENTATEUR.
— Eh bien! Mariane, demanda vivement
madame de Ranval, as-tu vu Anatole?
— Oui, madame, répondit Mariane d'un
accent altéré ; j'ai frappé bien long-temps à la
porte du cabinet de monsieur sans qu'il m'ou-
vrît ; enfin comme j'appelais à travers la porte,
il reconnut ma voix et me demanda un peu vi-
vement ce que je voulais... Par bonheur il ve-
nait d'arriver une lettre pour M. de Ranval...
— Une lettre? interrompit Mathilde.
— Je le dis à monsieur , continua Mariane,
et presque au même instant ce cher Anatole
vint m'ouvrir!... Ah! madame... madame! si
vous l'aviez vu!...
—Grand Dieu! Mariane, explique-toi! tu
pleures?...
— C'est plus fort que moi, madame... Ce
cher Anatole!
— Il souffrait donc, Mariane ? s'écria Ma-
thilde.
— Oh! oui, madame, il souffre, j'en suis
LE TENTATEUR. 23
sûre; mais il n'a jamais voulu en convenir : il
était pâle, et toute sa physionomie exprimait
la douleur et rabattement!
Et Mariane se laissa tomber tout en pleurs
dans un fauteuil auprès de sa maîtresse, qui de-
meura quelques momens silencieuse et reprit
d'une voix profondément émue :
— Mariane! Mariane!... Il me cache quel-
que chose!... il a dans l'âme un secret qui le dé-
vore ! Mais à propos, cette lettre, que tu lui as
remise, tu ne me dis pas d'où elle vient?...
— De Fontainebleau, madame, et je crois
avoir reconnu l'écriture du père de monsieur
Anatole.
— Mais il n'y a pas deux jours que M. de
Ranval nous a écrit, Mariane... Il venait de
voir notre petit Charles et l'avait trouvé
un peu souffrant!... Dieu! quelle idée!... S'il
était plus malade, ce cher petit!... s'il lui était
arrivé quelque chose !... un enfant de cet âge est
si frêle!... Je tremble à chaque instant d'ap-
24 LE TENTATEUR.
prendre un affreux malheur... Ah! je cours sa-
voir d'Anatole...
Et déjà Mathilde s'élançait vers la porte.
— Au nom du ciel! madame, dit Mariane
en la retenant, n'y allez pas!... ce pauvre Ana-
tole est accablé de fatigue... il vient de se jeter
sur son lit... laissons-le reposer quelques mo-
mens... Mais n'ayez aucune inquiétude au sujet
de votre enfant, madame; j'ai observé très
attentivement votre mari pendant qu'il lisait
cette lettre, et son visage n'a pas changé d'ex-
pression! D'ailleurs je lui ai demandé si les
nouvelles étaient bonnes; et sans lever les yeux
de dessus le papier, il m'a répondu par un
signe de tête affirmatif. J'ai essayé de lui faire
encore d'autres questions; mais alors il m'a re-
gardé fixement sans paraître me comprendre,
avec cet air mélancolique et rêveur qui m'a
toujours frappée en lui, lorsqu'il est absorbé
dans un ouvrage qu'il compose.
Mathilde secoua la tête avec un air d'incré-
LE TENTATEUR. 25
dulité douloureuse, en tirant du fond de sa
poitrine un long soupir :
— Ah ! Mariane, plaise à Dieu que tu ne te
trompes pas, et que rien d'autre n'occupe la
pensée d'Anatole!... Depuis trois ans que je
suis sa femme, j'ai pu, comme toi, remarquer
souvent ces distractions rêveuses et tristes qui
s'emparent de lui, quand son imagination
poétique bouillonne et fermente!... Mais alors
son visage que pâlissait le travail, redevenait
rose et calme sous mes baisers!... La préoccu-
pation d'Anatole se dissipait au son de ma voix,
et je n'avais qu'à passer une main sur son
front, pour aplanir quelques rides légères que
la pensée y avait fait naître un instant!... Mais
aujourd'hui, Mariane, tout est changé!... ma
voix résonne inutilement à son oreille, et
quand mes lèvres cherchent les siennes, il dé-
tourne la tête!... Mariane , plains ta pauvre
maîtresse!... Non, ce n'est pas l'étude et la
poésie qui m'ont chassée du coeur d'Anatole!
26 LE TENTATEUR.
ce n'est plus d'elles aujourd'hui que je suis
jalouse!... Ah! grand Dieu! s'il me trompait!...
S'il en aimait une autre!...
Mariane ne put retenir un cri : elle eût
comme un tressaillement d'épouvante.
— Madame, madame, que dites-vous?...
murmura-t-elle d'une voix étouffée en regar-
dant Mathilde, qui, la poitrine haletante, le
visage pâle et décomposé, paraissait en proie à
une violente agitation.
Elles gardèrent quelque temps l'une et
l'autre un profond silence ; enfin Mariane dit à
voix basse, en se rapprochant de sa maîtresse,
comme si elle eût craint d'être entendue :
— Mais il est impossible que vous ayez cette
pensée, madame!... Non, rien ne saurait moti-
ver un soupçon qui est indigne de vous!... Lui
vous tromper, madame!... Anatole!...
— Oh! si je le savais!... murmura sourde-
ment madame de Ranval. — S'il en aimait une
autre!... O Dieu! quelle effroyable idée!...
LE TENTATEUR. 27
— Calmez-vous, madame!...
— C'est que vois-tu, Mariane, continua
Mathilde avec exaltation, je ne suis pas de ces
femmes qu'on outrage impunément... J'ai un
coeur, et dans ce coeur une âme capable de
ressentir l'injure!...
— Calmez-vous, ma bonne maîtresse, au
nom du ciel!... dit Mariane en prenant les
mains de Mathilde et les couvrant de baisers ;
que votre mari n'apprenne jamais que vous
avez pu douter de son amour un instant!... car
il en mourrait !
Madame de Ranval sembla réfléchir un
moment, et d'une voix moins tremblante, elle
dit à Mariane en l'embrassant :
— Pardonne-moi, chère Mariane, je suis
folle... Va, je ne pense pas un mot de tout cela...
j'ai la tête encore un peu faible... Hélas! je suis
une pauvre convalescente, Mariane, et mille
chimères me troublent l'esprit... Mais ne va pas
croire au moins que je soupçonne Anatole de
28 LE TENTATEUR.
me trahir... non, non, je suis sûre de lui comme
de moi-même... Je t'en conjure, oublie ce que
tu viens d'entendre... Mais je te connais, excel-
lente fille, je sais toute la tendresse que tu nous
portes... tu es discrète, et mes injustes paroles
ne sortiront jamais de tes lèvres...
— Oh ! madame, elles n'en sortiront jamais,
s'écria Mariane; mais dites-moi que vous l'ai-
mez toujours, ce cher Anatole! il est si bon, si
plein d'honneur et de générosité!... c'est l'i-
mage vivante de sa pauvre mère qui lui a légué
toutes ses vertus!... il n'a pas son pareil sur la
terre.
— Oui, Mariane , c'est le meilleur des
hommes... honneur, probité, délicatesse, il
a toutes les vertus avec le génie... Va, je n'ou-
blierai jamais que je suis la première femme
qu'il ait aimée... et qu'il m'a prise obscure et
sans fortune, lui qui déjà, poète fameux, envi-
ronné partout d'hommages, aurait pu former
une alliance plus avantageuse.