Le Théâtre en famille, par Mme Renée Danglars. Suivi de : Mieux vaut aide que conseil, proverbe en un acte, par Mme Emmeline Raymond

Le Théâtre en famille, par Mme Renée Danglars. Suivi de : Mieux vaut aide que conseil, proverbe en un acte, par Mme Emmeline Raymond

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289 pages

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F. Didot frères, fils et Cie (Paris). 1873. In-18, VI-290 p..
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Ajouté le 01 janvier 1873
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Langue Français
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BIBLIOTHÈQUE DES MÈRES DE FAMILLE
LE
THEATRE EN FAMILLE
PAR MME RENÉE DANGLARS
SUIVI DE
MIEUX VAUT AIDE QUE CONSEIL
PROVERBE EN UN ACTE
PAR M** EMMELINE RAYMOND
PARIS
LIBRAIRIE DK FIRMIN D1DOT FRÈRES, FILS ET C>»
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
BIBLIOTHÈQUE DES MÈRES DE FAMILLE
LE
THÉÂTRE EN FAMILLE
TYPOGRAPHIE F1RU1N DIDOT. — MESNIL (EURE),
LE
THÉÂTRE EN FAMILLE
PAR M" RENEE DANGLARS
SUIVI DE
MIEUX VAUT AIDE QUE CONSEIL
'/^PROVERBE EN UN ACTE
^ARMt EMMELINE RAYMOND
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRM1N DIDOT FRÈRES, FILS ET C'E
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
■ 1873
Droits de traduction et de reproduction réservés
AVANT-PROPOS.
Je reçus un jour, dans mon cabinet, rue Jacob,
5ti, la visite d'une dame encore jeune, d'aspect
distingué et doux; elle était timide, mais de cette
sorte de timidité que donne l'habitude du mal-
heur, et qui, n'étant pas la conséquence d'un
amour-propre toujours en éveil et toujours mé-
fiant, se dissipe rapidement, en face d'un accueil
cordial.
Cette dame avait écrit quelques petites comé-
dies destinées aux jeunes filles; elle venait à moi,
pour obtenir que la maison Didot éditât ce vo-
lume écrit par elle en vue des abonnées de la
Mode illustrée.
Sa demande fut agréée avec bonne grâce; la
maison Didot acheta le manuscrit; mais l'impri-
merie, accablée de travaux pressants, ne put faire
cette besogne aussi vite que le désirait l'auteur :
les semaines s'écoulaient, et Mme Renée Danglars
venait quelquefois demander doucement quand
on lui enverrait les premières épreuves du vo-
lume.
vi AVANT-PROPOS.
Enfin on obtint ces épreuves; on se hâta de les
porter à l'adresse indiquée Mme Renée Dan-
glars était morte ; la destinée lui avait été cruelle
jusqu'au bout, et lui avait retiré la vie au moment
où elle entrevoyait sa terre promise : vivre hono-
rablement de son travail.
J'ai hérité de la besogne qu'elle désirait accom-
plir : j'ai corrigé les épreuves de son premier
volume édité par la maison Didot; je l'ai fait pieu-
sement, et je garderai un triste et doux souvenir
de ce visage mélancolique, sur lequel on voyait
dans chaque trait la blessure et la cicatrice du
malheur ; quoique j'aie seulement en trevu Mm 8 Re-
née Danglars, je suis certaine de ne pas me trom-
per dans le jugement que j'ai porté sur elle : La
vie a dû l'éprouver cruellement, et elle est restée
douce devant le malheur.
EMMEUNE RAYMOND.
DEUX AMIES
COMÉDIE EN DEUX ACTES
PERSONNAGES.
LUCIE.
THÉRÈSE.
MADAME DE MERCEY.
Lu seine représente un jardin.
DEUX AMIES
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
LUCIE, THÉRÈSE.
LUCIE, d'un air boudeur.
Ainsi tu consentirais à me faire de la peine?
Ce serait pour la première fois. Moi qui croyais
que tu m'aimais et que tu ne pourrais te
résoudre à me quitter.
THÉRÈSE.
Sois raisonnnable, Lucie, n'augmente pas
mon chagrin. Réfléchis, et tu verras que je
ne puis faire autrement.
LUCIE.
Comme si tu n'étais pas libre ! Ma mère ne
te disait-elle pas hier encore : « Ne vous M-
« tez pas de vous prononcer, mon enfant;
« que lareconnaissance que vous croyez peut-
4 DEUX AMIES.
« être me devoir ne dicte pas votre résolution,
« et souvenez-vous que soit que vous suiviez
« Lucie, soit que vous me restiez, vous n'en
« serez pas moins pour moi une fille bien
« aimée. » Tu vois donc bien ! D'ailleurs ma
mère est si bonne. Crois-tu qu'elle ignore que
quelque affection que tu aies pour elle tu
seras plus heureuse près de moi, ton amie,
ta soeur, que près d'une personne toujours
triste et malade?
THÉRÈSE.
Hélas! ma Lucie, tu sais combien j'aime
ta mère, sans laquelle je serais peut-être bien
malheureuse aujourd'hui; mais, vois-tu, l'on
ne va pas toujours où le coeur voudrait.
LUCIE.
Eh bien, méchante, si je t'ai comprise ,
c'est avec moi que tu voudrais aller?
THÉRÈSE.
Oui, mais ce que je voudrais je ne le ferai
pas.
LUCIE. .
Pourquoi?
THÉRÈSE.
Tu viens de le dire toi-même.
ACTE I, SCÈNE I. S
LUCIE.
Moi?
.THÉRÈSE.
Oui, en disant que ta mère est toujours
triste et malade. Tu vois bien que c'est avec
elle que je dois rester.
LUCIE.
Oh ! te voilà avec tes exagérations. Ma mère
n'est pas en danger.
THÉRÈSE, vivement.
Certainement non.
LUCIE.
Eh bien? D'ailleurs en t'emmenant est-ce
que je la laisserais seule? est-ce qu'elle n'au-
rait pas ses domestiques ? est-ce qu'elle ne
prendrait pas une dame de compagnie ?
THÉRÈSE.
Sans doute.
LUCIE.
Est-ce que l'hiver, à Paris, nous ne serons
pas avec elle? Est-ce que tous les ans nous ne
passerons pas ici une partie de l'été?
THÉRÈSE.
Oui, puisque tu le dis, mais enfin ce ne
sera plus pour elle la même existence.
C DEUX AMIES.
LUCIE.
Combien de fois faudra-t-il te répéter que
ma mère prendra une dame de compa-
gnie?
THÉRÈSE.
Sais-tu si les soins de cette dame de com-
pagnie lui seront agréables?
LUCIE.
Si elle ne lui plaît pas elle en changera.
THÉRÈSE.
Les services rendus par l'amitié valent
mieux que ceux qu'il faut payer, et puis, vois-
tu , il m'en coûte de t'affliger, mais c'est là
mon devoir et je l'accomplirai.
LUCIE.
Ainsi, tu ne m'aimes plus?
THÉRÈSE.
Ne doute jamais de mon amilié, Lucie.
LUCIE.
Méchante. Toi, m'abandonner ! Je ne l'au-
rais jamais cru.
THÉRÈSE, l'embrassant.
Tu sais que je serai moi-même bien mal-
heureuse de te quitter.
ACTE I, SCÈNE I. 7
' LUCIE.
Mais si toi-même trouvais à te marier et
que ce fût avec quelqu'un qui te plût.
THÉRÈSE.
Je refuserais, Lucie.
LUCIE.
Tu refuserais... et cela pour ne pas quitter
ma mère?
THÉRÈSE, avec simplicité.
Je refuserais.
LUCIE, après un instant de silence.
Embrasse-moi, tu vaux mieux que moi.
Reste donc ici, puisqu'il le faut, mais ne
m'oublie jamais, moi, dont tu as été la seule
amie
THÉRÈSE.
T'oublier, toi qui m'as aimée pauvre, aban-
donnée...., je ne le pourrais pas.
LUCIE.
C'est moi qui te dois tout, car une fois
encore tu viens de m'enseigner à accomplir
le devoir.
(Elle sort.)
8 DEUX AMIES.
SCÈNE II.
THÉRÈSE, seule.
Chère Lucie ! Qu'il m'en coûte de l'attrister,
elle dont la douce pitié m'a sauvée de la
misère ; je n'oublierai jamais le jour où pour
la première fois elle me regarda et me sourit.
Comme elle tirait sa mère par la main pour
la forcer à s'arrêter près de la petite fille
maigre, noire, pauvrement vêtue qui se te-
nait triste sous une grande porte où elle
vendait quelques bouquets de violettes ! Elle
était bien petite, Lucie, et pourtant elle sem-
blait deviner ma misère. Ah! lorsque tant
de petites filles parées, chaudement enve-
loppées de fourrures, n'eussent jeté sur moi
qu'un regard dédaigneux, elle me souriait.
et me tendait la main. Avec quelle grâce
furtive elle me glissait son offrande à chacune
de ses visites ! la délicatesse avec laquelle elle
la cachait sous des bonbons en ayant soin en
même temps de prendre toujours un bouquet
qu'elle semblait payer ainsi et quel bou-
ACTE I, SCÈNE III. 9
quet ! le plus petit, le moins frais, le plus
humble ! Non, je n'ai pas le droit de la quit-
ter, elle qui ne m'a jamais dédaignée pour
ses élégantes compagnes, elle qui n'a jamais
rougi de la fille du pauvre ouvrier. (Lucie,
qui a entendu ses dernières paroles, s'approche. )
SCÈNE III.
LUCIE, THÉRÈSE.
LUCIE.
Tu vois bien que ton coeur te parle pour
moi.
THÉRÈSE.
Oui, mais il me dit en même temps que
tout ce bien, qui m'est venu par toi, tu n'eusses
jamais pu l'accomplir seule, que si ta mère,
hautaine comme tant d'autres, t'eût grondée
de l'intérêt que tu prenais à la pauvre petite
marchande, je serais sans doute aujourd'hui
errante, affamée... Je me souviens, ma Lu-
cie, des bienfaits dont j'ai été comblée, de
l'éducation que j'ai reçue, des généreux pro-
jets que maintes fois M. et M'"e de Mercey ont
1.
10 DEUX AMIES,
faits devant moi pour mon avenir, et je me
dis que, puisque je n'ai rien à donner que
moi même, je serai du moins pour ta mère
une amie , une enfant, une servante s'il le
faut, et que tout me sera doux, pourvu que je
puisse la soulager dans ses souffrances, la
distraire dans sa solitude.
SCÈNE IV.
MADAME DE MERCEY, LUCIE, THÉRÈSE.
M"" DE MERCEY, à Thérèse.
J'ai à vous parler, Thérèse. (A Lucie.) Je
désire, mon enfant, que tu sois présente à cet
entretien.
THÉRÈSE.
Je vous écoute, madame.
M,nc DE MERCEY.
Il y a quelque temps Lucie a exprimé de-
vant moi le désir bien naturel de vous voir
la suivre après son mariage. Je vous ai dit,
moi, que vous êtes libre et que si vous
restez près de moi vous y serez traitée comme
une seconde fille. Qu'avez-vous décidé?
ACTE I, SCÈNE IV. M
THÉRÈSE, avec hésitation.
Madame....!
M"" DE MERCEY.
Ne tremblez pas, Thérèse, parlez avec
confiance et croyez bien que, quelle que soit
la résolution que vous preniez, je vous ai-
merai tc-ujours comme mon enfant.
THÉRÈSE, avec émotion.
Depuis dix ans, madame, vous avez été
tout pour moi, depuis dix ans vous avez
pris de moi le même soin que si j'eusse été
voire fille, et lorsque vous allez perdre Lucie
je pourrais vous abandonner! Non, je resterai
près de vous, et nous nous consolerons de son
absence en parlant d'elle ensemble.
M'"c DE MERCEY, tendant la main à Thérèse.
Réfléchissez, ma chère enfant.
THÉRÈSE, avec élan.
Ah, madame! que parlez-vous de réflé-
chir? Par la mémoire de M. de Mercey, qui
avec vous m'a faite ce que je suis, je jure de
ne jamais vous quitter.
Mm= DE MERCEY.
Dieu vous bénira, Thérèse. Vous êtes un
grand coeur. (Ellesort.)
13 DEUX AMIES.
SCÈNE V.
LUCIE, THÉRÈSE.
LUCIE.
Thérèse, Thérèse, qu'as-tu fait? Je ne te
parle pas de moi. En te perdant je sais ce
que je perds, mais par cet imprudent ser-
ment tu viens de river ta jeunesse au fau-
teuil d'une malade.
THÉRÈSE.
Je le sais, ma Lucie, mais cette malade
c'est ma bienfaitrice.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
LUCIE, THÉRÈSE.
LUCIE.
Qu'aurais-tu dit autrefois, Thérèse, si l'on
ACTE II, SCÈNE I. 12
t'eût dit qu'un jour, libre de ses actions,
Lucie s'occuperait pendant un après-midi
de travaux à l'aiguille?
THÉRÈSE, en souriant.
Je ne l'aurais peut-être pas cru.
LUCIE.
C'est pourtant à cause de toi, Thérèse,
que je reste là au lieu d'aller faire des vi-
sites ou de courir les magasins.
THÉRÈSE.
Je suis bien heureuse de t'avoir près de
moi, mais pourtant je ne voudrais pas que
pour moi tu sacrifiasses tes goûts.
LUCIE, gaîmenl.
Tais-toi, dissimulée. Comme si tu ne sa-
vais pas que je me plais avec toi plus que
partout ailleurs ! Te souvient-il, Thérèse, du
jour où nous nous vîmes pour la première
fois ?
THÉRÈSE.
C'est le plus cher souvenir de toute ma
vie.
LUCIE.
Pauvre Thérèse ! comme tu étais grelot-
tante sous cette porte avec tes fleurs sur une
14 DEUX AMIES.
planche devant toi! Comme tu étais gentille,
malgré ta pâleur et tes vieux vêtements !
THÉRÈSE.
Et toi, Lucie, je te vois encore avec ta pe-
tite robe de soie écossaise toute courte, ton
pardessus doublé de fourrure, ton petit cha-
peau rond et ta voilette sous laquelle tu étais
toute rose. Tu te retournais pour me voir, et
tu tirais la main de ta mère pour la forcer
à s'arrêter.
LUCIE.
Oui, c'était pour te voir de plus près que
je la suppliais de m'acheter des violettes. Tu
avais l'air si triste que cela me faisait de la
peine.
THÉRÈSE.
Quelle surprise et quelle joie quand ta
mère en me donnant 5 francs pour un pauvre
petit bouquet me dit : « Gardez tout, mon
enfant ! » C'était la première fois que cela
m'arrivait.
LUCIE.
En revenant, ma chère et délicate maman
me fit comprendre que j'avais eu tort de te
tuloyer. «En la tutoyant tu l'as humiliée,
ACTE II, SCÈNE I. 15
me dit-elle, et cette enfant silencieuse qui,
.sans rien demander à personne, attendait
qu'on lui achetât ses fleurs, ne méritait pas
qu'on l'humiliât. »
THÉRÈSE.
Pauvre ignorante que j'étais alors! je ne
pouvais saisir ces nuances, et puis tu ne pou-
vais m'humilier, toi dont le doux regard m'ex-
primait une si affectueuse pitié, toi qui sa-
vais si bien cacher sous des bonbons la pièce
blanche que tu me donnais chaque semaine !
LUCIE.
C'était le prix de mes bons points. Avec
quelle ardeur je travaillais ! Je savais mes
leçons, chose qui avant de te connaître ne
m'arrivait pas souvent.
THÉRÈSE.
Te souvient-il, Lucie, des quinze jours
que nous fûmes sans nous voir ?
LUCIE.
Je le crois bien. Lorsque le premier jour
je ne te vis pas à ta place habituelle, j'é-
prouvai le plus violent chagrin que j'eusse
ressenti jusqu'alors, et ma mère eut beaucoup
de peine à me calmer.
•10 DEUX AMIES.
THÉRÈSE.
Et moi, comme je pensais à toi tout en.
soignant mon pauvre père!
LUCIE.
Le lendemain il pleuvait à verse ; ma mère
ne put m'accompagner, et mademoiselle Jus-
tine, une femme de chambre revèche que
nous avions alors, ne se montra pas charmée
de la remplacer. Juge de mon chagrin
lorsque cette fois encore je ne te vis pas.
THÉRÈSE.
Et moi je m'ennuyais, et les jours me sem-
blaient bien longs !
LUCIE.
Je voulais envoyer Justine s'informer chez
le concierge, mais il n'y avait pas de danger
qu'elle fît un pas au delà de ce que ma mère
lui avait ordonné. Aussi, comme je pleurais !
THÉRÈSE.
Tu pleurais?... Dans la rue ?
LUCIE.
Oh! mon Dieu, oui, Justine était en colère,
mais je n'y prenais pas garde. C'est que je
t'aimais bien.
ACTE II, SCÈNE II. 17
THÉRÈSE.
Madame de Mercey, que tu avais su inté-
resser à moi, ne dédaigna pas, elle, de s'in-
former de la pauvre petite marchande.
LUCIE.
Quelle peine j'éprouvai lorsque je sus que
ton père était malade et que tu étais toute
seule pour le soigner! Que j'aurais voulu
avoir ton adresse !
SCÈNE II.
LES MÊMES, ROSE.
LUCIE.
Que voulez-vous, Rose?
ROSE.'
Madame de Mercey fait dire à madame
qu'elle rentrera pour dîner.
LUCIE.
C'est bien, vous pouvez vous retirer.
(Rose sort.)
18 DEUX AMIES.
SCÈNE III.
LUCIE, THÉRÈSE.
LUCIE.
Est-elle ennuyeuse d'être venue nous in-
terrompre !
THÉRÈSE.
11 ne faut pas lui en vouloir, ce n'est pas de
sa faute.
LUCIE.
C'est que j'aime tant à causer avec toi de
ce temps si doux de notre enfance... Où en
étions-nous?
THÉRÈSE.
J'allais te dire, ma Lucie, combien je pleu-
rais tout en veillant mon pauvre père, car à
mon chagrin de le voir malade se joignait la
crainte de ne plus te revoir.
LUCIE.
Je travaillais... il fallait voir! Je savais mes
leçons... mon institutrice n'y comprenait
rien. C'est que je voulais que maman te
cherchât. Quelle joie lorsque je t'aperçus en-
ACTE II, SCÈNE III. 10
fin! Il me semblait que je n'arriverais jamais
assez vite auprès de toi.
THÉRÈSE.;
Je te voyais de loin tirer ta mère par la
main.
LUCIE.
Je voulais courir, mais maman ' ne voulait
pas, elle.
THÉRÈSE.
Cela ne m'étonne pas. Une dame! courir!
LUCIE.
Oh! cela n'aurait rien fait; elle en était
bien libre, je pense. Enfin, elle ne le voulait
pas.
THÉRÈSE.
Que ces souvenirs me sont précieux et qu'ils
doivent t'être doux à toi, ma Lucie, dont ils
rappellent la touchante et naïve bonté !
LUCIE.
Oh! il n'y avait pas de bonté là-dedans,
mais une sympathie sincère.
THÉRÈSE.
Je crois te voir encore, le jour où ta mère
m'emmena et me revêtit d'une toilette telle,
que jamais je n'en avais rêvé de semblable.
20 DEUX AMIES.
Je crois que tu étais au moins aussi contente
que moi. Tiens, je ne sais laquelle je dois,
aimer davantage : toi, qui la première m'as
aimée et par laquelle m'est venu tant de bien ;
ou ta mère , qui m'a sauvée de l'abandon et
de l'ignorance.
LUCIE.
Et nous, que ne te devons-nous pas? Quelle
soeur m'eût été plus aimante et plus douce?
quelle fille eût été pour ma mère plus tendre
et plus dévouée ?
SCÈNE IV.
LES MÊMES, MADAME DE MERCEY.
Mme DE MERCEY.
Vous paraissez émues, mes enfants, et l'on
dirait que ma Lucie a des larmes dans les
yeux.
LUCIE, souriant.
Peut-être bien , mère, car je dis à Thérèse
que nulle soeur ne m'eût été plus dévouée ,
que nulle fille n'eût été pour toi plus res-
pectueuse et plus tendre.
ACTE II, SCENE IV. 21
Mme DE MERCEY.
Tu dis vrai, ma fille, et le jour où Thérèse
entra dans notre maison fut pour nous un
heureux jour.
THÉRÈSE, en rougissant.
Ah! madame, qu'ai-je fait pour mériter
un pareil éloge?
Mms DE MERCEY.
Vous vous êtes montrée reconnaissante,
Thérèse, et la reconnaissance est peut-être
la plus rare des vertus.
THÉRÈSE.
Je vous ai aimées, je vous aime toutes deux,
et, pour vous le prouver, ma vie entière me
semblerait trop courte. Ah! madame, la
bienfaisance telle que vous l'exercez est plus
rare encore peut-être que la reconnaissance.
Mmc DE MERCEY.
Faire du bien, c'est chose facile pour ceux
qui ont de la fortune; et le peu que nous
avons eu le bonheur de faire pour vous, que
d'autres l'eussent fait de même !
THÉRÈSE.
Non, madame, car si plus d'une, mue par
un sentiment de compassion, eût bien voulu
22 DEUX AMIES,
venir en aide à une pauvre orpheline, qui
donc l'eût comme vous admise dans sa
famille? Quelle jeune fille élevée dans le
monde eût, comme Lucie, fait sa compagne
préférée de la fille d'un pauvre ouvrier?
LUCIE.
Dis mon amie la plus chère.
SI1"" DÉ MERCEY.
Lucie n'eût pu jamais avoir de compagne
plus digne d'affection et d'estime. Et puis,
mon enfant, le coeur seul peut payer les
bienfaits que le coeur a dictés, et vous nous
avez bien rendu la tendresse que nous vous
avons donnée. Nous n'oublierons jamais,
moi, que vous avez voulu librement me con-
sacrer votre jeunesse; Lucie, qu'elle a trouvé
en vous le seul bien précieux, une amie !
FIN.
LA
RÉVOLTE DES GRANDES
PERSONNAGES.
MADAME LEGRAND, maîtresse de pension.
MADEMOISELLE LUCIENNE, sous-maîtresse.
CÉCILE, dix-huit ans.
BERTHE, dix-sept ans.
CÉLINE, quinze ans.
LÉONIE, seize ans.
LAURENCE, quatorze ans.
La scène représente une grande cour plantée de tilleuls
que des massifs de lilas séparent d'un jardin trcs-êtendu.
LA
RÉVOLTE DES GRANDES
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
BERTHE, LÉONIE, ALINE.
BERTHE.
_ Je ne m'en dédis pas, je n'ai jamais vu
de sous-maltresse aussi détestable que made-
moiselle Lucienne.
ALINE.
Détestable est le mot.
LÉONIE.
Ce ne sera pas moi qui vous contredirai.
ALINE.
Je le crois bien, toi qu'elle semble prendre
pour but de ses épigrammes.
2
2G LA RÉVOLTE DES GRANDES.
LÉONIE.
Si cela se bornait à des épigrammes, je
me contenterais d'en rire.
BERTHE.
D'autant plus que tu ne serais pas embar-
rassée pour les lui rendre.
LÉONIE.
S'il fallait se gêner... Malheureusement
mademoiselle Lucienne a la mauvaise habi-
tude d'accompagner ses épigrammes de tra-
ductions, verbes, pages, pensums de toutes
sortes... Mais tu ne me parais guère en être
épargnée non pins, Aline, pas plus que toi,
Berthe.
BERTIlli.
Oh ! mademoiselle Lucienne distribue les
punitions avec une égale libéralité.
ALINE.
Eh bien, avec une égale libéralité nous
lui gardons, nous, tout ce qui a le don de
l'exaspérer, les sourires moqueurs, les haus-
sements d'épaule.
LÉONIE.
Les réponses railleuses... oh! elle verra
qu'il ne fait pas bon lutter avec nous.
ACTE I, SCÈNE I. 27
BERTHE.
Et que, fût-on, comme elle croit l'être,'l'é-
lite des soûs-maîtresses , ce n'est jamais im-
punément que l'on s'attaque « aux grandes».
ALINE.
Elle apprendra à ses dépens ce que c'est
« qu'une révolte de grandes ». Mais voici
l'heure de rentrer, je me sauve préparer ma
musique.
LÉONIE,
Et moi tout mon attirail de dessin, car le
professeur ne tardera pas à arriver.
ALINE.
Moi, qui ne cultive pas les arts « dits d'a-
grément », je vais rester ici jusqu'au dernier
coup de cloche... On est si bien sous ces
lilas aussi bien j'aperçois Laurence et
Cécile.
LÉONIE.
Laurence et Cécile ! Une grande avec une
moyenne.
ALINE.
Laurence peut bien compter pour une
grande quoiqu'elle n'ait que quatorze ans;
elle est si intelligente !
28 LA RÉVOLTE DES GRANDES.
LÉONIE.
C'est égal, la vive, la folle, la moqueuse
Laurence avec la douce et sage Cécile... de
quoi peuvent-elles causer?
BERTHE.
Peut-être de la dureté du temps.
LÉONIE.
De la stagnation du commerce.
BERTHE.
Des malheurs de la guerre.
LÉONIE.
Des dangers de l'ignorance.
BERTHE.
De la rareté des amies.
ALINE.
Quand vous aurez fini... Les professeurs
vont venir, et vous serez mal notées... Avez-
vous oublié nos conventions?
BERTHE.
Non, non. Être avec toutes nos maîtresses,
avec tous nos professeurs, d'une telle doci-
lité que l'on comprenne que l'insubordina-
tion n'est pas le fond de notre caractère,
mais que c'est pour ainsi dire une insubordi-
nation de parti pris.
ACTE I, SCÈNE II. 29
LÉONIE.
Oui, un parti pris contre mademoiselle
Lucienne... Enfin, sans plus de discours,
il faut que l'on sache bien qu'elle nous dé-
plaît et qu'elle n'a plus qu'à partir.
BERTHE.
Et elle partira. Au revoir.
LÉONIE.
A bientôt.
(Elles sortent.)
SCÈNE II.
ALINE, seule.
Si Laurence et Cécile pouvaient ne pas me
voir, je ne serais pas fâchée de savoir de
quoi elles parlent avec tant d'animation. On
dirait que Cécile est en train de sermonner
Laurence... peut-être au sujet de mademoi-
selle Lucienne ? Oh ! elle perdrait bien son
temps, la pauvre Cécile. Laurence a beau
l'aimer, elle ne cédera pas là-dessus. Jl
faudra qu'elle s'en aille, mademoiselle Lu-
2.
30 LA REVOLTE DES GRANDES,
tienne, puisque nous ne pouvons pas la
souffrir. Tâchons de nous cacher sous ces
touffes de lilas.
SCÈNE 111.
ALINE, CÉCILE, LAURENCE.
CÉCILE:
Pourquoi donc te cacher, Aline, est-ce
que cela te déplaît de nous voir?
ALINE, rougissant.
Oh ! non , mais j'avais peur de vous gêner.
LAURENCE.
Du tout. Cécile me fait de la morale, tu en
pourras prendre ta part.
ALINE, riant.
Cela ne me serait sans doute pas inutile,
mais je n'y tiens pas.
CÉCILE, sérieusement.
Tu as bon coeur, Aline, et si je prenais de-
vant toi la défense d'une personne malheu-
reuse et bien persécutée, je suis sûre que tu
m'approuverais et même que tu te joindrais
à moi.
ACTE 1, SCÈNE 111. 3f
ALINE.
Oh ! mon Dieu , de quoi s'agiWl? Qui donc
est ici malheureuse et persécutée et qu'est-ce
que j'y puis faire?
CÉCILE.
Tu y peux faire beaucoup , ainsi que plu-
sieurs d'entre nos compagnes, car cette per-
sonne, c'est mademoiselle Lucienne.
ALINE, froidement.
Je commençais à m'en douter. Eh bien,
ma chère Cécile, malgré mon amitié pour
toi, malgré l'autorité que te donnent tes
dix-huit ans et ta supériorité reconnue sur
nous toutes, tu ne réussiras pas près de moi,
et s'il est vrai que mademoiselle Lucienne
soit persécutée, eh bien, persécutée elle
restera sans que je fasse rien pour en em-
pêcher
CÉCILE.
Tu n'es pourtant pas méchante.
ALINE.
Tu me flattes pour m'attendrir. C'est inu-
tile; je n'aime pas mademoiselle Lucienne.
CÉCILE.
Pourquoi ?
32 LA RÉVOLTE DES GRANDES.
ALINE.
Parce que je ne la trouve pas aimable.
LAURENCE.
Je suis entièrement de ton avis.
CÉCILE.
Est-ce qu'elle peut jouer et rire avec vous
comme si elle était votre compagne?
ALINE.
Quand elle serait affable et souriante , une
fois par hasard, elle se ferait aimer, tandis
que ses grands airs ne servent qu'à la rendre
ridicule.
LAURENCE.
C'est bien vrai. Pose-t-elle, cette demoi-
selle Lucienne ! En voilà une qui n'est pas
simple !
ALINE.
Oh , non ! par exemple , c'est ce que je dis
toujours à grand'mère, qui me répond que j'ai
une mauvaise tète. Si elle voyait Mademoi-
selle , elle serait bien obligée d'en convenir.
CÉCILE, avec douceur.
Eh bien, s'il est vrai que Mademoiselle
ait... quelques travers, tout le monde en a,
et cela n'ôte rien à son savoir.
ACTE I, SCÈNE III. 33
LAURENCE.
Son savoir! cela nous est bien égal, à
nous.
ALINE.
Elle en est assez fière.
CÉCILE, continuant.
Cela ne doit pas nous empêcher de recon-
n aître ses qualités...
ALINE.
Si elle en a.
LAURENCE.
Ce qui est au moins douteux.
ALINE.
Pour moi, je ne lui en connais pas.
CÉCILE.
Comme vous êtes injustes !
ALINE,
Tu la défends, parce que tu sais bien que
nous ne l'aimons pas ; mais là, franchement,
la main sur la conscience, est-ce que tu lui
trouves les qualités qui font une bonne insti-
tutrice, à mademoiselle Lucienne ?
CÉCILE.
Certainement. D'abord elle est instruite.
32 LA RÉVOLTE DES GRANDES.
ALINE.
Parce que je ne la trouve pas aimable.
LAURENCE.
Je suis entièrement de ton avis.
CÉCILE.
Est-ce qu'elle peut jouer et rire avec vous
comme si elle était votre compagne?
ALINE.
Quand elle serait affable et souriante , une
fois par hasard, elle se ferait aimer, tandis
que ses grands airs ne servent qu'à la rendre
ridicule.
LAURENCE. '
C'est bien vrai. Pose-t-elle, cette demoi-
selle Lucienne ! En voilà une qui n'est pas
simple !
ALINE.
Oh , non ! par exemple , c'est ce que je dis
toujours à grand'mère, qui me répond que j'ai
une mauvaise tète. Si elle voyait Mademoi-
selle , elle serait bien obligée d'en convenir.
CÉCILE, avec douceur.
Eh bien, s'il est vrai que Mademoiselle
ait... quelques travers, tout le monde en a,
et cela n'ôte rien à son savoir.
34 LA RÉVOLTE DES GRANDES.
LAURENCE.
La belle affaire ! Il le faut bien.
ALINE.
Si elle est instruite elle est pédante... et
puis elle, est injuste, et c'est un grand dé-
faut pour une sous-maîtresse.
CÉCILE.
Elle, injuste?
ALINE.
Je crois bien. Hier je causais pendant l'é-
tude avec Marie Stainville, qui est, tu le sais,
une de ses préférées; elle lui dit très-douce-
ment.de se taire et me marque un pensum ;
si c'est cela que tu appelles être juste?
CÉCILE.
Elle est si irritée contre vous!...
ALINE.
Cela ne fait rien ; on doit être juste si l'on
vent se faire aimer et ne pas compromettre
son autorité.
LAURENCE.
Se faire aimer ! Il es 4, trop tard maintenant.
Quant à son autorité, elle peut dire qu'elle
est joliment compromise.
ACTE I, SCÈNE III. 33
ALINE.
Ensuite...
CÉCILE.
Ne te gène pas, continue son procès.
ALINE.
Je ne me gène pas non plus, tu vois. Pour-
suivons donc. Mademoiselle Lucienne est in-
juste, elle est d'humeur inégale, car un jour
elle apparaît presque souriante et une heure
après on lui voit une mine refrognée.
CÉCILE.
C'est un si beau sort que d'être sous-maî-
tresse !
AUNE.
Cela ne nous regarde pas.
LAURENCE.
Elle ne nous en doit pas moins, et de toutes
façons, le bon exemple.
ALINE.
Elle est revèche, elle est dure.
LAURENCE.
Elle est accessible à la flatterie.
CÉCILE.
Par exemple !
36 LA RÉVOLTE DES GRANDES.
ALINE.
C'est vrai, et j'en pourrais citer, et des plus
indisciplinées, qui avec un sot compliment
ont éludé plus d'une punition méritée.
CÉCILE.
Allons, vous l'avez condamnée Bt combien
ètes-vous qui la jugiez avec une telle rigueur?
ALINE.
Toutes les grandes !
LAURENCE.
Plus moi !
ALINE.
Si tu ne fais pas encore partie des grandes,
puisque pour cela il faut avoir quinze ans, tu es
digne d'en être, et nous te considérons comme
une des nôtres !
LAURENCE, lui tendant la main. ;,. j
Merci !
CÉCILE, avec un peu d'ironie.
Ilya bien de quoi ! Et que comptez-vous
faire contre Mademoiselle?
ALINE, avec (inesse.
Faut-il te le dire ?
CÉCILE, rougissant.
Me crois-tu capable d'une délation?
ACTE I, SCÈNE III. 37
ALINE ET LAURENCE.
Certainement non.
CÉCILE.
Eh bien, alors?
ALINE.
Ce que nous comptons lui faire? Aucun
mal, tu le penses bien... Seulement il faudra
qu'elle parte.
LAURENCE.
Et elle partira.
CÉCILE.
Vous croyez que Madame se privera d'une
sous-maîtresse instruite par cela seulement
qu'elle vous déplaît?
LAURENCE.
Nous ne disons pas que Madame le fera
avec plaisir; mais enfin Mademoiselle partira.
ALINE.
Elle le demandera elle-même. Nous l'y for-
cerons par toutes les persécutions qui pour-
ront lui rendre la vie insupportable, sans
compter que les élèves qui sont un peu
gâtées chez elles en profiteront pour tâcher
par leurs parents d'influencer Madame.
38 LA RÉVOLTE DES GRANDES.
LAURENCE.
De lui forcer la main, comme l'on dit.
CÉCILE.
Madame ne cédera pas à de telles exi-
gences.
LAURENCE.
Alors nous partirons toutes en masse.
ALINE.
Toutes les grandes !
(Elles sortent.)
SCÈNE IV.
CECILE, seule.
Je n'ai pu réussir. Pauvre mademoiselle
Lucienne : diriger des enfants, des jeunes
filles, triste chose lorsqu'on n'a pas le don de
s'en faire aimer ! Pourtant Mademoiselle a de
grandes qualités, mais ces demoiselles ne veu-
lent même pas s'en apercevoir. Elle sait bien
qu'elle n'est pas aimée. Elle s'est confiée à
moi, et elle a été triste sa confidence. Il lui
faudra partir, eteette pensée l'effraye, car elle
est orpheline. Elle n'a au monde qu'une
ACTE I, SCÈNE IV. 39
vieille parente , si pauvre qu'elle ne pourrait
la garder longtemps sans s'imposer une vé-
ritable gêne. Que fera-t-elle, à qui s'adres-
sera-t-elle pour retrouver une position, soit
dans un pensionnat, soit dans une famille?
Tout cela c'est bien inquiétant. Si j'osais lui
conseiller d'être moins sévère... Mais j'ai peur
qu'il ne soit plus temps : les têtes de ces de-
moiselles sont si montées.
SCÈNE V.
CÉCILE, MADEMOISELLE LUCIENNE.
MADEMOISELLE LUCIENNE.
A quoi pensez-vous, Cécile?
CÉCILE, tristement.
Je pensais, je pense à vous, Mademoiselle.
MADEMOISELLE LUCIENNE.
J'ai eu tort peut-être de vous dire ma tris-
tesse : vous êtes bien jeune pour porter le
poids d'un chagrin.
CÉCILE.
Je voudrais pouvoir adoucir le vôtre. Mais
vous vous exagérez, je le crois, les difficultés
40 LA RÉVOLTE DES GRANDES.
de votre situation, et j'espère encore que mes
compagnes reviendront à de bons sentiments.
MADEMOISELLE LUCIENNE.
Les punitions les plus sévères ne les arrê-
tent plus. Il suffit que je parle pour qu'elles
me désobéissent. Elles me tournent en ridi-
cule. C'est comme un mot d'ordre. Dès que je
parais, les regards moqueurs, les sourires
ironiques se croisent. Je le vois, je n'ai plus
qu'à me retirer.
CÉCILE.
Attendez encore. Peut-être qu'avec un peu
plus d'indulgence... Mais vous allez me trou-
ver bien hardie.
MADEMOISELLE LUCIENNE.
Non, ma chère Cécile, je vous remercie de
ce conseil... J'en reconnais même la justesse,
mais en ce moment j'aurais l'air de céder.
CÉCILE, avec insistance.
Essayez, je vous en prie.
MADEMOISELLE LUCIENNE.
Je le veux bien, mais je n'en attends rien
de meilleur. Ce sera donc par amitié pour
vous. Comme elles s'acharnent contre moi,
ACTE I, SCÈNE V. 41
ces jeunes filles ! Vous seule, Cécile, avez res-
senti pour moi quelque affection.
CÉCILE.
C'est que mon âge se rapproche du vôtre,
c'est surtout parce que depuis longtemps j'ai
bien compris que vous n'êtes pas heureuse.
MADEMOISELLE LUCIENNE.
Il faut que je vous fasse un aveu, Cécile.
J'ai peur de m'ètre aliéné mes élèves par une
trop grande sévérité. Peut-être aussi n'ai-je
pas su cacher quelques préférences invo-
lontaires? C'est qu'aussi je n'ai que vingt ans
et c'est bien jeune encore... Être sous-maî-
tresse , ça n'a l'air de rien.... Mais que c'est
difficile et pénible!... et puis, ces jeunes filles,
c'est sans pitié !
CÉCILE.
Reprenez courage, Mademoiselle, feignez
quelquefois de ne rien voir; un peu de dou-
ceur les vaincra.
MADEMOISELLE LUCIENNE.
Je ne l'espère pas... Cependant à cause de
vous, Cécile, j'essayerai.
42 LA RÉVOLTE DES GRANDES.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ALINE, LAURENCE, BERTHE, LÉONIE.
ALINE.
Eh bien, elle a eu lieu , la ré vol te « des
grand es».
BERTHE.
Et elle n'a pas eu précisément les résultats
que nous en attendions.
LÉONIE.
Ainsi Madame, au lieu de dire à Made-
moiselle de se retirer...
LAURENCE.
Ou plus simplement de s'en aller...
LÉONIE.
Comme tu voudras. Eh bien, je crois que
Madame rendra «mesdemoiselles les grandes »
à leur famille.
ALINE.
C'est cela qui va bien faire chez nous...
ACTE II, SCÈNE 1. 43
BERTHE.
Et chez nous donc ! Maman va avoir du
chagrin et mon père ne va rien vouloir en-
tendre .
LAURENCE.
Ni le mien non plus, bien sûr... les hommes
ne comprennent rien à ces antipathies insur-
montables.
LÉONIE.
S'ils étaient avec un professeur aussi dé-
sagréable que Mademoiselle ils verraient....
J'espère pourtant que le mien, après m'avoir
un peu grondée... « pour la forme », finira
par trouver que nous n'avons pas eu si grand
tort, et qu'une maîtresse de pension doit choi-
sir des sous-maîtresses qui sachent se faire
aimer de leurs élèves.
LAURENCE.
Tu es bien heureuse, alors ; cela ne se
passera pas si bien chez nous.
LÉONIE.
Il y aura bien grand'mère, qui répétera
que je suis une mauvaise tète... Mais j'y suis
bien habituée ; et puis nous n'allons pas nous
lamenter maintenant... Nous avions sans