Les Crimes d

Les Crimes d'Avignon depuis les Cent Jours, par un Vauclusien (Victor Augier)

-

Français
58 pages

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Plancher (Paris). 1818. In-8°.
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Publié le 01 janvier 1818
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Langue Français
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DEPUIS LES CENT JOURS.
PARIS,
Chez
PLANCHER, éditeur du Manuel des Braves,
rue Poupée, n.° 7.
DELAUNAY, Palais-Royal.
PILILET, rue du Monceau-St.-Gervais, n.° 5.
L'HUILLIER, rue Serpente, n.° 16.
D'AVIGNON
DEPUIS LES CENT JOURS,
PAR UN VAUCLUSIEN.
PARIS,
Chez
PLANCHER, éditeur du Manuel des Braves,
rue Poupée, n.° 7.
DELAUNAY , Palais-Royal.
PILLET, rue du Monceau-St.-Gervais , n.° 5.
A MON AMI
CHARLES DURAND,
Auteur de Marseille, Nîmes et ses environs,
en 1815.
Tu as fait un ouvrage utile ; toute la France t'a
applaudi, et LA MINERVE a vanté ta modération et ton
courage.
Mais en déroulant l'affreuse peinture des crimes
dont le Midi fut souillé au second retour des Bour-
bons , tu devais irriter les hommes qui ne voient dans-
ces crimes que de justes représailles *, tu devais encou-
rir la haine des nobles amis de Trestaillon et de
Pointu. On a calomnié tes principes, dénié tes asser-
tions , on t'a accusé d'avoir affaibli les causes, exagéré
les résultats, on t'a reproché jusqu'au touchant intérêt
que tu as su répandre sur un sujet aussi dégoûtant.
Je ne te justifierai point, je tâcherai de t'imiter. Je-
peindrai aussi les excès de ces monstres qui ont désho-
noré notre belle Patrie. Avignon figure dignement à
côté de Marseille et de Nîmes dans les fastes révolu-
tionnaires, et si ma plume n'a pas l'énergie de lac
tienne, l'horreur y suppléera, faciet indignatio.
VICTOR AUGIER.
* Marseille et Nimes justifiées, par deux Anonymes.
PREFACE.
JE ne suis point l'auteur de cet ou-
vrage : il m'a été dicté en partie par
un vieux, militaire. Mais des motifs
particuliers l'empêchant d'y mettre
son nom , j'assume sur moi toute
la responsabilité.
Au commencement de juillet I8I5,
je fuyais, avec beaucoup de malheu-
reux, un pays où s'aiguisaient déjà les
poignards et s'allumaient les torches
incendiaires. La Drôme m'offrit un
asile. Je partageai la tranquillité de ce
peuple sage et courageux qui n'a
jamais souillé la liberté, ni courbé
le front sous aucune tyrannie.
Un jour, appuyé sur le parapet de
ce pont auquel on a donné une
funeste célébrité pour un combat où
quelques hommes ont été tués, je
réfléchissais aux déplorables suites de
nos guerres civiles. Je me sens tout-
à-coup frapper sur l'épaule. Je me
retourne, et je vois un officier mutilé
qui me dit avec attendrissement: Bon
Dauphinois !... Hélas ! lui répondis-je,
je suis du Midi. — Fugitif? — Depuis
un an. — Nous sommes frères !... et
il me presse dans ses bras.
Ce brave arrivait d'Avignon. Je ne
puis supporter, me dit-il, le séjour
de cette ville où les passions ne sont
point encore calmées, où me poursuit
le souvenir toujours présent des scènes
d'horreur dont j'ai été le témoin et
presque la victime. Je cherchais une
nouvelle patrie : vous m'attachez à la
Drôme. Ici, du moins, l'on respecte.
vij
l'infortune, et je naurai plus à rougir
de mes cicatrices.
J'essuyai les larmes du vieux guerrier
qui coulaient à ces derniers mots, je
le conduisis chez moi ; et après une
longue intimité qui me découvrit toute
la noblesse de son ame, je lui deman-
dai le récit exact des crimes qui avaient
désolé notre patrie. Sa mémoire ne
put les lui retracer tous , mais il
m'a garanti, sur l'honneur, la vérité
de ce qu'on va lire.
CRIMES D'AVIGNON.
Interrègne. — Retour du Roi. — Départ des Fédérés.
DEPUIS dix mois le sceptre impérial était
brisé, depuis dix mois les factions, long-temps
comprimées, se ranimaient sous un Gouverne-
ment faible et s'agitaient en silence. Tout-à-
coup l'orage éclate, Napoléon sort de son île,
les Bourbons sont renversés.
Un Prince de cette famille voulut combattre
la révolution. Il parcourut le Midi, trouva
des sujets fidèles , et finit par succomber à
l'ascendant d'un homme qui était pour les
soldats un souvenir de gloire, et qui électrisait
les citoyens en leur montrant le trône impérial
appuyé sur l'arbre de la liberté.
I.
( 10)
Le drapeau tricolore fut arboré à Avignon
le 5 avril, à sept heures du soir. Une faible
partie de la population se réunit et promena
solennellement, avec deux ou trois compagnies
du 6.e régiment de ligne, les couleurs natio-
nales dans toute la ville. Ce fut la retraite du
Duc d'Angoulème qui décida ce mouvement.
Le lendemain, sur le bruit que l'armée
royale s'approchait, les partisans de Bonaparte
prirent les armes; et tandis que le 6.e restait
chargé de maintenir l'ordre dans la ville et
d'en garder les avenues, ils se portèrent au
Pontet, petit hameau à demi-lieue d'Avignon.
Là se commirent des excès inexcusables sans
doute, mais qu'ont suivis de bien terribles
représailles. Les volontaires royaux arrivaient
épars , harrassés de fatigue et tremblans à la
vue d'une cocarde aux trois couleurs. On les
désarma ; dans l'effervescence inséparable d'une
réaction , on se permit d'arracher quelques
épaulettes à des officiers qui n'étaient , pas
militaires, et des hommes indignes du nom de
patriotes qu'ils avaient usurpé, se rendirent
coupables de plusieurs vols que les chefs répri-
mèrent à l'instant. Il n'y eut point de sang
répandu.
Cependant an nommé Baliste, commis au
( 11 )
bureau de la poste aux lettres d'Avignon, ma-
réchal-des-logis dans la cavalerie du Duc d'An-
goulème, s'était présenté à la porte St.-Lazare,
accompagné de quatre chasseurs. Ils étaient tous
montés et armés. On leur refuse le passage
avec menaces. Baliste demande à parler au
général Leclerc. La. porte s'ouvre ; mais à son
retour il trouve de nouveaux obstacles pour
sortir. Il insiste, et un scélérat lui tire un coup
de fusil. Baliste tombe, le bras fracassé. Un
jeune homme le relève , écarte la foule et le
fait conduire à l'hôpital. *
Les cent jours se passèrent en mutuelles
provocations. Si les bonapartistes étaient soute-
nus par le Gouvernement, les royalistes étaient
forts de leur nombre et de l'appui que prêtaient
aux principaux d'entr'eux les agens de l'Empe-
reur, qui s'étaient laissé entourer par les nobles.
Le drapeau blanc recevait un culte secret,
mais connu ; et si les fédérés , irrités des ras-
semblemens nocturnes que formaient des indi-
vidus alors rebelles, ne se portèrent pas à de
plus condamnables excès, il faut en rendre,
* On assure que ce jeune homme est un nommé
Lami, qui vient d'être condamné à mort par la cour
d'assises de Vaucluse.
(12)
grâce à la sagesse et à la fermeté de leurs
chefs qui s'opposèrent de tout leur pouvoir aux
insultes publiques et aux vengeances particu-
lières.
La nouvelle inattendue de la bataille de
Waterloo se répandit dans Avignon vers la fin
de juin. Aux mouvemens tumultueux, à la
joie de leurs ennemis, les bonapartistes qui
révoquaient d'abord en doute la défaite de
notre armée, jugèrent bientôt qu'elle était trop
certaine. Une fureur patriotique s'empare d'eux.
La fédération s'assemble dans le café du Méri-
dien que l'on avait établi à l'instar du café
Montansier. Là, sous les armes, tous jurent
de mourir plutôt que de souscrire à l'asservis-
sement de la France. On ne connaissait point
alors les intentions des Souverains alliés.
Le général Cassan qui commandait la place,
arrive dans ces entrefaites ; il ordonne aux
fédérés de mettre bas les armes. Des cris à bas
le traître! à bas le lâche! se font entendre;
le général intimidé demande s'il est en sûreté'.
Non , général, s'écrie-t-on de toutes parts , non,
si vous ne vous montrez Français.
Le générai sort avec son aide-de-camp et se
rend à la commune. Après son. départ , les
fédérés se nomment des chefs, s'organisent en
(13)
compagnies, et vont former le carré sur la
principale place d'Avignon. Le Général, le
Préfet , le Commissaire général de police ,
plusieurs Officiers supérieurs étaient au milieu
On s'interrogeait, on cherchait à approfondir
une nouvelle à laquelle on ajoutait foi, mais
qui n'était point encore parvenue officiellement.
M. Bertrand , ex-maire d'Avignon, colonel
dans l'armée du Duc d'Angoulême , paraît
alors sur la place. A l'aspect de cet homme,
qui était signalé dans toute la ville comme
l'auteur du bruit alarmant, les esprits s'exal-
tent, la fureur redouble, et vingt fusils se
dirigent sur lui. Le crime ne fut pas con-
sommé ; mais pour satisfaire une populace
exaspérée, on fit arrêter M. Bertrand, et on le
conduisit dans une salle de la maison-commune,
d'où il sortit bientôt après.
Cette journée qui s'était annoncée sous d'ef-
frayans présages , s'écoula dans le trouble et
dans l'agitation, mais sans aucun acte criminel.
Les bonapartistes faisaient de nombreuses pa-
trouilles, et leur attitude ferme contint leurs
ennemis évidemment plus forts. Quoiqu'en dise
l'anonyme auteur de Marseille et Nimes jus-
tifiées , les royalistes ( et l'on observera que ce
n'est pas moi qui donne ce nom à des brigands
( 14 )
couverts de crimes) n'ont pas toujours attaqué
à force ouverte, n'ont pas toujours versé le
sang dans une légitime défense, ou pour venger
de récentes provocations. Tant que les partis
furent en présence. avec toutes leurs forces,
tant que les fédérés n'eurent point abandonné
leurs foyers, les royalistes firent entendre des
vociférations, mais ils eurent la prudence de
ne pas engager le combat. Ce ne fut qu'après
le départ des patriotes que commença cette
hideuse série de massacres, d'incendies et de
vols qu'on essaierait en vain de justifier.
La première heure de la nuit fut marquée
par un assassinat. Quelques hommes armés,
parmi lesquels se trouvait un porte-faix nommé
Rey, digne adversaire de Pointu et de Nadaud,
rencontrent dans une rue le sieur Fériaud,
négociant , connu par son attachement à la
cause du Roi. Sans aucune provocation , sans
aucun motif, Rey * lui tire un coup de fusil
et l'étend mort à ses pieds. Cette horrible action
fut hautement condamnée par les patriotes, et
si les enquêtes qui eurent lieu à ce sujet avaient
produit un résultat certain, nul doute que le
coupable n'eût été puni sur-le-champ.
* Cet homme a été condamné à mort; mais lé Roi a
daigné commuer sa peine en dix années de fers.
( 15 )
Cependant la nouvelle du désastre de Wa-
terloo se confirmant de jour en jour, les fédérés
pensèrent aux moyens d'assurer leur retraite.
Villeneuve était une position importante. Un
bataillon de retraités se disposait à passer le
Rhône pour s'y établir, lorsque cette ville
arbora le drapeau blanc. Quelques coups de
fusil s'échangèrent alors d'une rive à l'autre,
et ces hostilités qui ne furent suivies d'aucun
accident, durèrent jusqu'au départ des fédérés.
Des courses militaires que faisait la garnison
dans les communes environnantes, y main-
tinrent l'ordre et les empêchèrent de marcher
sur Avignon. Les invalides gardaient le pont
de la Durance. Mais comme ces détachemens
trop multipliés étaient peu considérables, une
troupe nombreuse de royalistes tomba un jour
sur une vingtaine de soldats, commandés par
un officier, les désarma et les eondjuisit, gar-
rottés , de Sorgues à Carpentras qui était devenu
le siége d'une espèce de gouvernement provi-
soire. Orange, Cayaillon, Entraigues étaient
déjà dans une complète insurrection.
Le 14 juillet une estafette arrive, le drapeau
blanc à la main, et proclame la rentrée du
Roi dans la capitale. Aussitôt la joie des roya-
listes éclate d'une manière terrible. Les cris à
( 16)
bas les brigands! vive les Bourbons! reten-
tissent de toutes parts. Le drapeau blanc est
arboré à presque toutes les fenêtres. Les soldats
dispersés et surpris dans les rues sont insultés,
maltraités par les femmes dont les cris de rage
étaient ordinairement les avant-coureurs des
massacres. Tout présageait d'inévitables mal-
heurs.
La générale bat : le parti menacé rassemble
toutes ses forces sur la place d'armes. Le tu-
multe s'accroît à chaque instant. Les royalistes
qui voyaient l'autorité échapper des mains de
leurs ennemis, les bravaient par des propos
outrageans. Des femmes, sous les baïonnettes,
venaient crier vive le Roi! Soit terreur, soit
humanité, les fédérés reçurent toutes ces pro-
vocations sans y répondre. Quelques jeunes
gens exaltés portèrent la main sur leurs armes;
l'es chefs les leur firent quitter.
La journée du lendemain fut encore orageuse :
niais de continuelles patrouilles faites par les
fédérés et la garnison ramenèrent enfin le
calme. A onze heures du soir les dépêches du
courrier sont portées à la commune; on les
visite, et il ne reste plus de doute sur la res-
tauration du Gouvernement légitime , opérée
depuis huit jours. Le général mande les chefs
( 17 )
militaires et leur propose d'arborer eux-mêmes
le drapeau blanc. Tous rejètent cette proposi-
tion. On se décide à la retraite ; elle est arrêtée
pour la même nuit.
Cette retraite a été contre les patriotes un
sujet de reproches auxquels il est facile de
répondre. S'ils n'avaient pas été coupables,
disent leurs ennemis, ils n'auraient pas fui;
s'ils n'avaient pas fui, leur masse aurait imposé
aux meurtriers qui sont toujours en petit nom-
bre , et alors il n'y aurait pas eu d'incendies,
de vols , d'assassinats. On n'a pas eu l'impu-
deur de tirer la conséquence de ce raisonne-
ment, mais elle se présente d'elle-même: c'est
que les fédérés sont coupables des excès dont
ils ont été les victimes. Avec une pareille logi-
que , on ferait peser sur Louis XVI tous les
malheurs de la révolution.
La fuite des fédérés n'est point une preuve
de leur culpabilité. Ils ne craignaient pas la
justice, puisque, arrivés en des lieux où elle
avait son cours, ils ont cessé de fuir et ne se
sont point cachés. Ils craignaient les poignards
des brigands. Or, je le demande, sied-il à celui
que les brigands ont respecté, à celui qui était
chaque jour tranquille spectateur de leurs crimes,
d'accuser malheureux qui, poursuivis par
(18)
leur haine, ont fui pour dérober leurs têtes à
une mort presque assurée ?
En vain dirait-on qu'ils pouvaient, en restant
dans leurs foyers, en se soumettant au nouveau
Chef de l'Etat, calmer ou contenir la multitude.
N'avaient-ils pas devant les yeux l'exemple ter-
rible de Marseille, où quatre cents de leurs
frères venaient d'être égorgés au moment où
ils arboraient le drapeau blanc? N'entendaient-
ils pas à chaque instant les horribles vocifé-
rations d'une populace avide de sang et de
pillage? Sans doute , si on leur eût permis de
garder leurs armes, de se réunir encore, ils
auraient pu braver de lâches assassins. Mais atta-
qués en détail, et sans moyens de défense, par
une!bande de furieux dont leur présence eût
redoublé la, rage, toute leur bravoure aurait
été impuissante pour les sauver , et le sang
qui allait couler à flots, aurait trouvé peut-être
une source légitime, dans leur résistance.
Ce n'est donc point sur eux que doivent re-
jaillir les forfaits des Pointu, des Magnan, des
Nadaud et de leurs dignes acolytes; ils n'ont
pu les prévenir. Mais que faisait alors la classe
élevée dont l'influence aurait pu être si salu-
taire, que faisaient les honnêtes gens sous la
sauve-garde desquels les fugitifs avaient laissé
(I 9)
leurs propriétés et les faibles restes de leur
parti ? Une loi d'Athènes ordonnait que dans
les séditions tous les citoyens prissent les armes
pour contenir les factieux. C'est la sagesse même
qui dicta cette loi, parce que la masse est ordi-
nairement pure et intéressée au maintien de
l'ordre. Si les royalistes d'Avignon n'ont point
suivi ce précepte, s'ils ont vu de sang froid
ou avec une douleur muette, lés atrocités de
ceux qui déshonoraient leur bannière , ils ne
peuvent échapper à l'une de ces conséquences :
ou les scélérats, dans leur parti,* étaient plus
nombreux que les honnêtes gens, ou les hon-
nêtes gens étaient des lâches. Ce n'était point
dans l'intérêt des fédérés qu'ils, devaient s'op-
poser aux. dévastations , aux massacres ; c'était
dans l'intérêt de la morale, de la société , dans
leur propre intérêt. Ils proclamaient un Gou-
vernement paternel, et ils le proclamaient à la
lueur des incendies ! Ils reprochaient aux jacor
bins les assassinats juridiques de 93, et ils
laissaient assassiner, sous leurs yeux, des. fem-
mes, des vieillards, de respectables militaires!
Ils appelaient les bonapartistes buveurs de sang,
* Il n'est question ici que des royalistes d'Avignon.
Personne n'admire plus que moi les royalistes de la Vendée.
( 20 )
et le sang des bonapartistes ruisselait à leurs
pieds ! Tous ces crimes, que le Gouvernement
ignorait ou qu'il ne pouvait réprimer alors,
étaient loin de lui faire des partisans. La voix
de l'infortune ou de la malveillance les exagé-
rait, et toute la France en a gémi. Honneur
au Ministre vertueux qui a su y mettre un
terme !
Je ne décrirai point la sombre douleur des
fugitifs au moment où ils se séparèrent de leur
pays. Femmes , enfans, vieillards , tout se jette
pêle-mêle sur des charrettes. D'autres à demi-
nuds suivent les flancs de la colonne. Ils n'é-
taient pas à une lieue de la ville, et dans sort
enceinte commençait déjà cette longue scène
d'horreur dont je tracerai plus tard le triste
tableau.
Arrivés à l'endroit où la route d'Orange se
croise avec celle de Carpentras, ils aperçurent,
à deux cents pas, un corps de volontaires royaux
d'environ 800 hommes. La colonne fait halte.
Des cris de vive l' Empereur ! d'un côté, de
l'autre ceux de vive le Roi! semblent être le
prélude d'une action. Déjà quelques tirailleurs
se portaient en avant, lorsque le général Cassan
se dirige au galop sur cette petite troupe, et
fait, de loin, aux chefs, des signes d'intelligence.
( 21 )
Cette conduite indisposa les soldats qui mar-
chaient sous ses ordres, et qui ne suivirent plus
qu'avec méfiance un général qu'ils regardaient
comme un traître.
A une demi-lieue de là, une centaine d'hom-
mes armés, venant de Sorgues, tambour battant,
la cocarde blanche au chapeau, longeaient le
flanc de la colonne. On leur cria de mettre
bas les armes. Ils s'arrêtèrent, et après avoir
reçu une décharge qui n'eut d'autre résultat que
de les intimider, ils obéirent. Châteauneuf offrait
sur la gauche un rassemblement assez nombreux;
mais il se tint à une distance si respectueuse »
qu'on n'échangea pas un seul coup de fusil.
Orange parut un instant vouloir s'opposer
au passage. La charge battit, il s'effectua sans
résistance. Le corps des retraités poussa, le
même jour, jusqu'à Mondragon, où il bivoua-
qua. C'est entre ces deux villes que fut commis
un exécrable forfait. Le général Cassan avait
obtenu d'un détachement royaliste un sous-
officier qui devait suivre la colonne jusqu'aux
portes d'Orange, et lui servir de sauve-garde.
Quand ce malheureux se retira, après avoir
rempli sa mission, un brigand, digne de tous
les supplices , lui tira un coup de fusil' qui le
priva de la vie. Je crois que ce crime n'a point
été puni.
( 22 )
Le lendemain 18, les troupes de ligne entrè-
rent dans la ville du Pont-Saint-Esprit avec le
général Cassan qui fit diriger les fédérés, les
invalides et les retraités sur le département de
la Drôme. Les premiers, formant l'avant-garde,
se rendirent à Pierrelatte ; les autres restèrent
à la Palud.
Cependant le tocsin, qu'Isnard appelle la voix
de la révolution, sonnait dans toutes les com-
munes voisines. Les fédérés, auxquels de toutes
parts on apportait des avis menaçans, dépu-
tèrent trois officiers au maire de Pierrelatte pour
connaître ses intentions. On sut bientôt que le
village était en mouvement, mais que les auto-
rités avaient promis de ne point inquiéter la
colonne, si elle respectait le drapeau blanc qui
flottait déjà sur les édifices publics.
Les fédérés arrivent. Ils sont accueillis par
les cris et les hurlemens de la populace. Une
vaste remise paraît un point de défense au
commandant. Aussitôt les avenues en sont
obstruées par une foule de paysans armés qui
insultent et menacent à-la-fois. Le commandant
voit le danger de la position qu'il a choisie ; il
sort et fait camper les troupes dans un vaste
terrain, à une portée de fusil du village.
La nuit approchait, et les fédérés n'avaient
( 23 )
point encore reçu de vivres. Les officiers vont
en demander au maire. On leur accorde du
pain, et par dérision l'on remplit d'eau les
fossés qui entouraient le bivouac.
A neuf heures, les gardes nationales des
environs apportent du secours aux habitans de
Pierrelatte qu'ils croyaient menacés. Celle de
St-Paul-Trois-Châteaux était conduite par un-
adjudant. On dit que les officiers, instruits qu'il
pouvait y avoir du sang à répandre, avaient,
par humanité , abdiqué le commandement.
Des coups de fusil qu'on entend dans le loin-
tain , jètent une terreur panique dans les rangs
des fédérés. On crie aux armes! et la déroute
est complète avant que l'attaque ait commencé.
Toutes les prières, toutes les menaces de leurs
chefs ne purent rien sur cette masse d'hommes
effrayés qui ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent
opéré leur jonction avec les invalides et les
retraités. Ils reprirent alors courage, et conti-
nuèrent leur route jusqu'à Montélimar, où ils
arrivèrent le matin.
Je ne puis m'empêcher de rapporter ici la
conduite généreuse et touchante d'une Dame
qui, après leur avoir envoyé tous les secours
que lui permettait sa fortune, fit une quête
dans les principales maisons de la ville, et vint
(24)
elle-même, au milieu des bénédictions, en
distribuer le produit à ces infortunés, exténués
de privations, et dont le seul aspect aurait
rebuté une charité moins ardente. Il m'est
doux, en traçant le pénible récit de tant de
crimes, de me reposer sur une action qui
honore l'humanité. Hélas ! j'en aurai bien peu
à raconter de ce genre.
Au bout de quelques jours, les fédérés furent
licenciés à Livron, petite commune près du
pont de la Drôme, où ils avaient reçu l'hospi-
talité. Les uns restèrent à Loriol, d'autres se
rendirent à Valence ou à Lyon, quelques-uns
eurent le malheureux courage de retourner
parmi leurs compatriotes. On verra bientôt
quel sort leur était réservé !